‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 12 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

(1492) Aspect d'Haïti au premier jour de la découverte. — Le pays est divisé en cinq grandes provinces, commandées chacune par un

Cacique principal. — Subdivisions. — Etat social de ses habitants. — Leur gouvernement ; leurs mœurs, leur caractère et leur industrie. — Leur religion : croyances, rites, cavernes sacrées, fonctions des prêtres ou butios. — Influence de la religion chrétienne sur ces Aborigènes. — Emprunts qu'ils lui firent. — Hymnes chantées en l’honneur des dieux, dans les fêtes et aux obsèques des Caciques. — Ces derniers chants étaient de véritables annales historiques. — Poètes, auteurs de ces compositions. — Anacaona cacique et poète. — Perte de cette Httérature. — Langue des Aborigènes. — Perte de cette-tangue. — Population autochtone de même origine que celles des autres îles de l’Archipel. — Extinction totale de cette population. — Cosmogonie des Aborigènes mise à néant par l’arrivée des Conquérants.

Les voyageurs qui abordèrent pour la premiere fois à Haïti, en 1492, trouvèrent l’île vierge et neuve, comme au premier jour de la création. Son sol ne portait aucune empreinte de la main de l’homme. Pas de villes ni de bourgades riveraines pouvant être aperçues de loin ; point d’édifices nide monuments; les rades désertes confondaient leurs flots avec la végétation de la terre; quelques rares canots y couraient ou étaient échoués dans le sable du rivage sous des arbres. Des fleuves,

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après avoir longtemps coulé entre des rives obstruées de lianes et de roseaux, charriaient dans la mer avec leur sable mêlé d’or leurs eaux inutiles. Point de champs ensemencés ni dans les plaines, ni sur le revers des montagnes, ce qui, dans les moindres pays civilisés, annonce que leurs habitants les cultivent; partout des rochers abrupts, des forêts sauvages dont la hache ne semblait pas avoir abattu un seul arbre — partout ce silence qui atteste l'absence de la vie ou au moins de l’activité humaine. Les petites colonnes de fumée qui s’élevaient çà et là dès cabanes de l'Indien et les feux allumés, pendant les nuits, furent les seuls indices, au premier abord, que cette île n était pas sans habitants. Elle était cependant plus peuplée que les autres. Sa population plus intelligente, plus douce, moins sauvage, vivait dans un éfat de société comparativement plus avancé. Peu belliqueuse, elle élevait ses bourgades dans l'intérieur des terres, comme pour les dérober à la vue et pour être moins exposée aux invasions des Caraïbes, habitants des petites îles, race guerrière et anthropophage.

Tout le pays était divisé en cinq grandes provinces, commandées chacune par nn Cacique principal.

La Magua, ou royaume de la plaine, comprenait toute la partie nord-est de l'ile; une portion en était habitée par une peuplade qui portait un nom particulier : les Cisuayens. Le Cacique Guarionex y régnait. C’est dans la Magua quese trouvait cette magnifique plaine appelée plus tard, par les Espagnols, la Véga Réal.

Le Marien, tout à fait au nord, renfermait les petites provinces de Guahaba et de Cayaha, et était traversé dans presque toute la longueur de ses limites occiden-

tales par Île fleuve Hatibonico. Guanagaric y commandait.

Le Xaragua se composait de l’ouest et de la bande du sud. Son territoire était arrosé par une infinité de petites rivières, à défaut de fleuves; mais en revanche, il s'y trouvait de grands lacs et beaucoup de lagunes. Hanigagia, Yaquimo et Yaguana étaient des subdivisions de ce royaume, et l'ile de Guanabo en dépendait aussi. On y voyait l’une des plus grandes chaines de montagnes de l'île : les Indiens lui donnaient, dans leur langue, le nom de Caoruco. Bohéchio était le souverain du Xaragua, et, après lui, Anacaona, sa sœur, femme du cacique de la Maguana.

La Maguana, soumise au fier Caonabo, occupait le centre de l’île. La chaîne du Cibao où le Yaqui prend sa sa source y étendait ses nombreuses ramifications. Enfin, le Higuey, situé à l’extrème-est, avait été successivement sous la domination du cacique Cayacoa, de sa veuve Agnès Cayacoa, devenue chrétienne, et du farouche Cotubanama.

Telles sont, à peu près, dans la langue des naturels d'Haïti, les seules dénominations géographiqués ou du moins les principales. Il y a même lieu de croire qu'ils ne procédaient pas comme les peuples civilisés qui décorent, d'un nom, le moindre carré, la moindre éminence, le moindre filet d’eau du sol qu'ils mesurent pas à pas pour le morceler et se l'approprier. [Il leur suffisait de dénommer les principales circonscriptions de leur territoire, leurs plus hautes montagnes et leurs plus grands fleuves.

L'existence des populations primitives de l’Archipel américain était voisine de l’état de nature. Des circons-

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tances particulières ont seules favorisé telle de ces peuplades, et ont,occasionné la supériorité des unes sur les autres. Un territoire plus vaste, par exemple, et plus fertile, a permis qu'une plus grande population s’y agglomérät; et cette population, grâce au nombre et aux avantages des lieux, s’est conformée à une existence ou à un régime social moins grossier qu'ailleurs. Il y eut effectivement cette différence entre les Aborigènes de ces îles, que les uns, indolents et abjects, vivaient à peine en hordes, dans un étroit espace, parce qu’ils avaient pour toute subsistance les produits d'une maigre pèche et le peu de fruits qu'ils retiraient d'un sol stérile ; que les autres, plus misérables encore, étaient nomades et féroces au dernier degré, parce qu'ils habitaient un rocher ‘aride. au milieu de ces mers qu'ils franchissaient continuellement pour aller piller leurs voisins et manger ceux d'entre eux qu'ils avaient faits prisonniers, — tandis que les premiers Haïtiens, jetés dans une grande et magnifique contrée, avaient en abondance la venaison et les produits de la pêche et de la terre. Ils se servaient, pour chasser les oiseaux et les autres bêtes des bois, de petits chiens muets, de flèches, de zagaies, de frondes et de haches de pierre. [ls pêchaient avec des rets qu'ils excellaent à tisser et se livraient même à une certaine culture. Le coton, les épices et d’autres denrées croissaient spontanément dans leurs forèts. Ils semaient sans préparation le cohiba pour s’enivrer de la fumée de ses feuilles séchées. Ils l’aspiraient au moyen d'un calumet ou tobaco, étant couchés dans leurs hamacs ; ou bien ils se réunissaient en cercle autour d’un foyer, y jetaient ces feuilles de cohiba et plongeaient leurs

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narines dans les nuages de fumée qui s’en exhalaient. Ils plantaient le maïs, l’igname, le manioc, les ajes ou patates, en confiant à des sillons à peine tracés, des graines et des petites branches de liane, et au bout de quelques mois, ils en récoltaient des épis et d'énormes racines bulbeuses qui servaient à leur nourriture. Ils fabriquaient avec celles du manioc une fécule dont ils faisaient la cassave ou leur pain. Une ancienne tradition consacrait parmi eux l’origine de cette informe agriculture. 51 ce n’est pas pour les progrès qu'il leur avait fait faire qu'ils eurent en honneur celui qui le premier leur enseigna l’art de cultiver la terre, c’est au moins parce quil est naturel au cœur humain, sous quelques cieux qu'il batte, d’être reconnaissant des moindres subsistances qu'il tire du sol. Et cette reconnaissance est si fervente qu'il sent le besoin d’en rendre un culte soit à Dieu, soit à un mortel qu'il égale alors aux Dieux, soit enfin à la terre elle-même qu'il divinise. Peut-être encore ceux des Indiens de lArchipel qui avaient cet avantage sur les tribus nomades et anthropophages, s’en prévalaient-ils simplement, en racontant que Louquo, le premier homme, vécut longtemps sans contemporains et s’adonnait à la culture, qu'après avoir créé les autres hommes et les animaux, il mourut laissant un vaste jardin tout planté d’ajes, d'ignames, de maïs et de manioc ; que les fndiens qui vinrent après lui récoltèrent en pure perte ce qu'il avait semé, ne sachant quel usage faire de ses produits de la terre, ni comment les reproduire, et que, leur apparaissant alors sous la forme d’un vieillard, il leur apprit à planter, récolter et fabriquer leur nourriture.

Louquo, tout à la fois, l'Adam et le Noë des Indiens,

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