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tira de son nombril et de sa cuisse, en y pratiquant des incisions, les premiers hommes : Racumon, Savacou, Achinaon et Couroumon, lesquels, après diverses transformations, furent, en définitive, changés en étoiles. Le second de ces descendants de Louquo présidait, sous sa forme sidérale, aux grandes pluies; le troisième occasionnait les petites pluies et les vents violents, et
Couroumon. le génie des tempêtes. soulevait les grandes ? O 1
ë lames à la mer, tournait et engloutissait les canots et causait les flux et reflux.
Les Indiens bâtissaient des bourgades assez considérables, de plusieurs milliers d'habitants. Leurs cabanes étaient solidement construites et ils mettaient un certain luxe à édifier celles des Caciques ou des chefs pour les distinguer des autres. Elles avaieni la forme carrée ou circulaire : cette dernière était la plus commune. Après avoir fiché en terre, debout et à distance, de forts pieux, ils clissaient tout autour une épaisse palissade en bois de latanier; puis ils y assujettissaient de grandes gaules qui allaient se terminer en pointe au-dessus et formaient un toit en cône qu'ils liaient avec des lattes et recouvraient de plusieurs couches de feuilles de palmiers ou de roseaux. Ce toit avait une ouverture ou cheminée par laquelle s’échappait la fumée de leur foyer allumé le plus souvent dans l'intérieur de la cabane. Tout autour, au-dessus, étaient suspendus des hamacs, et, au-dessous, étaient rangés des sièges de pierre ou de bois poli, leurs matoutous, espèce de petites tables, leurs armes, leurs filets, des calebasses et autres ustensiles, Ils obtenaient leurs bois de construction, en mettant le feu au pied des arbres, et les minaient ainsi par la racine. Ils abat-
taient, par ce moyen, des bois de plus haute futaie, ceux dont ils faisaient leurs canots, et ils se servaient aussi de feu pour les creuser.
Pour tous ces travaux, ils associaient leurs efforts et suppléaient à leur impéritie et à l’imperfection de leurs outils par le nombre et la force des bras. Dans un pareil état de société, la propriété ne se reconnaît à aucun signe. Ces sauvages ne semblaient pas songer à se rien approprier. Tout était à tous. La propriété était commune : celle du sol indubitablement. Tout le reste était le butin de la nature qu'ils se partageaient entre eux et qu'ils consommaient.
Ïs étaient assujettis à la discipline d’un gouvernement régulier et doux, quoique absolu. Le commandement suprême était déféré à un Cacique environné, autant que quelque roi que ce fût au monde, de l’obéissance et de l'hommage de ses sujets. La puissance était héréditaire dans sa famille et ne manquait même pas du prestigieux entourage d’une noblesse. Des Caciques subalternes gouvernaient les provinces et payaient au souverain principal des tributs de poudre d’or, de cohiba, et de coton. Ces tributaires, les anciens, les nitaynos (grands personnages), composaient le conseil du Cacique qui le convoquait dans toutes les circonstances où il avait besoin de consultation. Cette institution avait force de coutume, et d’autres usages, en toutes choses, tenaient lieu de lois. Le Cacique les observait toujours fidèlement, c'étaient les seules limites, en quelque sorte, qui restreignissent son pouvoir discrétionnaire. Le Cacique était aussi le chef de la religion; les prêtres ou butios accomplissaient leurs rites sous sa direction. Cette attribution impor-
à M." ON:
ne Sa mn. + sas 2 : æ 56 HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏTI
tante explique l'espèce de culte dont il était l'objet. II était porté sur un brancard par quatre Indiens. Il allait rarement à pied. Dans les réunions, il était placé, n'importe le lieu, sur une élévation quelconque, d'où il pût dominer la foule de ses sujets. Il portait une couronne de plumes de perroquet ornée de petites plaques d'or, et un masque de bois sculpté dont les veux, les narines et la bouche étaient aussi bordés d’or ; une espèce de sayette faite d’une toile de coton ou de longues plumes d’oie lui ceignait les reins. . hommes et les femmes étaient vêtus de la même facon, mais avee des ornements différents : rien de plus, que cette espèce de tiare à la tête, et qu'une courte tunique. Les jeunes Indiens des deux sexes, jusqu'à l’âge nubile, restaient dans la plus ae nudité. sans aucun souci de chasteté ni de pudeu Mais jeunes et vieux, hommes et femmes, fous se peignaient le corps de couleurs différentes, moins pour s’embellir, à ce qu'ils prétendaient, que pour amortir sur leur chair nue l'effet des rayons d'un 1 sole 11 brûlant. Leur couleur naturelle était brune. Ils étaient agiles et de stature assez haute ; ils avaient dé belles formes, des yeux noirs et saillants et des cheveux noirs aussi, abondants et retombant sur les épaules.
Ils étaient sans défense contre les influences extérieures. Leur physionomie ne savait pas dissimuler leur joie, leurs espérances ou leurs surprises, leur colère, leurs craintes ou leurs terreurs. La moindre chose leur arrachait des exclamations et des cris prolongés d’indignation, de contentement, d’étonnement, d’effroi, Pour peu que ces impressions se communiquassent de proche en proche ; le sentiment de leur
», dés Am. ms
faiblesse et de leur conservation les poussaient à se réunir, et ils s’attroupaient tout tremblants et en tumulte, comme sous le fouet de l'émotion. Ils s’alarmèrent de la sorte, lorsqu'ils virent, pour la première fois, aborder aux rivages de leur île, les »onshrueux navires de Colomb et les hommes extraordinaires qui en sortirent, les uns marchant comme eux, d'autres montés sur de fiers quadrupèdes qui leur paraissaient ne faire qu'un avec leurs cavaliers ; lorsque surtout ils les entendirent faire éclater sur la terre la foudre qui n'avait, jusqu'alors, grondé qu'au-dessus de leurs têtes.
Ils étaient indolents, insouciants, peu capables de réflexion, imprévoyants ; ils n'avaient ni perspicacité, ni prudence. S'ils étaient prompts à senür, ils ne sentaient en revanche rien profondément. Ils supportaient mal la douleur. Un excès de fatigues corporelles les tuait, il est vrai; mais ils ne pouvaient mourir que du seul chagrin d’être arrachés à leur vie, sans but, sans activité, sans étude. Une telle existence énervait leur intelligence et leur cœur. Aussi étaient-ils incomparablement inférieurs sous tous les rapports, et même en force physique, à l’énergique race de leurs conquérants. Ce fut leur plus grand malheur, et ils le subiront jusqu'à lextinction du dernier de leurs descendants. Lorsque les Romains, au contraire, rencontrèrent, dans le cours de leurs conquêtes, les nations barbares, ils étaient déjà corrompus, et l'énergie de race était du côté des sauvages de l'antiquité qui eurent le dessus, tout en se civilisant.
Les mœurs simples et douces des naturels d'Haïti, leur industrie et leur organisation politique, si grossières encore, étaient, cependant, celles d’un peuple destiné à
fonder une civilisation au moins aussi remarquable que des Mexicains ou des Péruviens. La découverte de l'Amérique semble être venue trop tôt en arrêter l’essor. Une preuve que leurs aptitudes sociales et leur intellisence étaient susceptibles de progrès, c’est que pour contenter l’avidité et les exigences de leurs conquérants, ils étendirent leurs cultures en les perfectionnant el réussirent à leur payer de considérables impositions en vivres et en coton ; et que, s’insurgeant plus tard, contre ces intolérables oppresseurs, leur dernière tribu brisa ses flèches, ses haches de pierre et ses piques de bois dur, pour s'armer contre eux, à leur imitation, de l'épée et du fusil, et ne fut ni moins brave qu'eux, ni moins habile à se servir de ces armes.
La religion chrétienne, avec la magnificence de son culte et sa sublime morale, séduisit aisément leur imaoination. Ils seraient peut-être devenus chrétiens, si la rapidité de leur destruction n'eût pas trompé le zèle du pieux et ardent apôtre qui avait embrassé la cause de leur conversion. Las Casas, néanmoins, en convertit autant qu'il pût, notamment la veuve de Cayacoa et le dernier des Caciques, lesquels reçurent du baptême catholique, l’une le nom d’Agnès, l’autre celui d'Henri. Ilsemble même que leur conception d’un Dieu suprême, immortel, tout-puissant, invisible, résidant dans le ciel, soit postérieure à la décoverte et empruntée à la religion des Européens. La ressemblance parfaite de ces attributs avec ceux du Dieu chrétien et jusqu’à cette mère de Dieu qu'ils appelaient A{fabeira où Mamona et qui était peut-être une imitation de la mère du Christ, le font raisonnablement supposer. Rien, au surplus, dans leur naïve théogonie, ne rattache la foule de leurs divi-
nités subalternes à ce Dieu supérieur qui vient s'installer au milieu de celles-ci, selon toute apparence, en hôte étranger, mais en dominateur qui reçoit les suprêmes honneurs. [ls lui vouaient un culte d'amour mêlé de terreur; d'amour, lorsque la sérénité régnait dans le ciel, la paix parmi eux ; lorsque la pêche était abondante, les forêts chargées de fruits et les champs prodigues de moissons ; — de terreur, lorsqu'ils croyaient s’être attiré la colère divine et qu'ils voyaient les sources et les rivières tarir, la sêcheresse désoler leur campagnes, le sol osciller et l’ouragan fondre sure leur île. L’ouragan, dans leur langue l’urucane, est cette conspiration propre aux Antilles, de tous les fléaux réunis : vents, foudre, tremblement de terre, incendie, inondation et même épidémie.
Mais les Chemis ou Zémès étaient leurs Dieux familiers, ce qu'étaient, pour les anciens les Dieux Lares. Ils présidaient, visibles et présents, au cours ordinaire de leur existence. Les Indiens les constituaient les ministres des événements journaliers, des joies ou des infortunes de la cabane et du village. Ils en façonnaient des images en bois, en pierre ou en terre cuite qu ils portaient comme des reliques, partout avec eux. Îl n’y avait pas une seule hutte qui n’en eût un grand nombre. Ils taillaient aussi dans le roc vif de la voûte et des paroiïs de leurs cavernes des statues de ces Dieux. Il en existe encore, seuls vestiges d’un peuple primitif sur ce sol. Cette grossière sculpture représente le Zémès assis ou accroupi, l’air effaré, faisant signe d’une main, tenant dans l’autre une zagaie et prêt à s’élancer de son séant. Ce qui marquait sans doute les destinations diverses des Zémès, c'était la forme différente de leurs
figures. Les uns portaient la face humaine, d’autres des tètes d'animaux‘. Le Zémès rendait des oracles par la bouche des bwtios, prêtres indiens qui jouissaient d’une grande autorité, autant à cause de leurs fonctions religieuses qu à cause de leur profession de médecin. Leurs connaissances embrassaient les pratiques du culte aussi bien que la vertu des plantes et des simples. Ce n’était pas sans une raison particulière que ces deux professions étaient associées. La médecine était sacrée aux yeux des Indiens, et parmi toutes sortes d’oracles qui émanaient des Dieux ceux qui concernaient les maladies et leur guérison, n'étaient ni les moins fréquents, ni les moins sollicités.
Le Cacique commandait les cérémonies religieuses et y présidait, entouré des bwtios. La foule convoquée se rendait aux cavernes sacrées, en chantant et en dan-
sant, le souverain en tête. Celui-ci dirigeait le chant et battait lui-même d’un tambour. La danse continuait
dans le lieu sacré, les hymnes se succédaient. Puis, tout à coup, le silence se rétablit. Le moment est venu pour les butios d’officier. Ils ont à consulter les Chemis ou Zémès sur le but déterminé de la réunion. Au moyen d'une baguette qu'ils s’enfoncent dans la gorge, ils rejettent tout ce que peut contenir leur estomac, afin de communiquer avec les divinités, le cœur net. [ls se recueillent. Pendant ce temps, la multitude est attentive à saisir dans leur contenance le sens de l’oracle. Si la consternation se peint sur leurs traits, elle se prosterne et se lamente. L’oracle prononcé, chacun se retire dé-
(1) Les différentes têtes d'animaux que l’on reconnaît aisément sont
celles du Singe, de l’Agouti, du Mabouya, de la Couleuvre et de la Chauve-Souris.
solé. Une réponse favorable, au contraire. fait rayonner de joie la figure des butios. Ils s’empressent de la proclamer. La caverne, alors, retentit de cris joyeux, et les chants et les danses recommencent aussitôt.
Outre ces hymnes sacrées, les Aborigènes d'Haïti en composaient pour les funé vaill es de leurs ous, “ps revêtaient le défunt de ses ornements et insignes, le desee dans une fosse creusée en forme de niche, et
l'y déposaient assis et entouré de ses armes ; puis ils fermaïent la tombe en chantant ces poèmes funèbres qui contenaient le récit des événements remarquables du règne révolu et le panégyrique du Souverain. Il est permis de croire qu'ils généralisaient cette touchante coutume et qu'ils adressaient à tous leurs morts ces solennels
t poétiques adieux. Les chants composés en l’honneur des Caciques et des nytainos étaient sine puisqu'ils
étaient un évocation de la vie active et his storique ; mais ceux qu'ils entonnaient eu tombes d’une jeune femme ou d'un enfant devaient être de tendres et lamentables élégies. Ces re étaient, en général, l'œuvre de poètes connus et vénérés parmi les Indiens. Du temps encore des Espagnols, Anacaona, la souveraine de Xara-
œua, devait moins à son autorité qu'à ses talents poéiques, son ascendant et sa célébrité,
Voilà, assurément. une littérature originale, histoire el poésie, qui prenait source dans les mœurs et le génie particulier d’un peuple et avait sa langue propre. Elle a disparu tout entière avec ses auteurs.
La langue de ces Indiens a péri parce qu'elle n’était pas écrite ; elle était sonore et gracieuse, sans doute, à en juger par un petit nombre de mots isolés que les écrivains espagnols ont conservés. Si ces hymnes
EL FE. es 4 39 AMRENme À Et é RSR EEE Fe. 4 mm” . # è L 6 62 HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏTI
chantées aux Dieux, aux obsèques des Caciques, dans les jeux et les fêtes avaient pu être recueillies, les Aborigènes d'Haïti auraient survécu à eux-mêmes dans l'histoire. Leur mener tout € pre leurs t ire et Hit nain HE à à la mémoire = une + sans qu'aucune eût songé à les graver.
Les Indiens de Guanahani et de Cuba, amenés par: Colomb. s’entretenaient sans difficulté avec ceux d'Haïti, quoiqu'ils ne parlassent pas exactement la mêmelangue. Leurs idiomes différents avaient des analogies et appartenaient évidemment à une même souche. On a reconnu, en effet, à ce signe et à d'autres aussi certains, tels que la conformation physique, les mœurs et le caractere, que les Aborigènes des grandes et des petites Antilles procédaient d’une origine commune, d'une même race. Il y a, cependant, entre ces populations, comparées de plus près, des différences physiques et morales qui ne suffisent pas à détruire l’assertion de communauté d'origine, mais qui sont assez notables pour soulever au moins un doute dans l'esprit de l'observateur inattentif. Ainsi, à l'époque de la découverte, il semblait que deux races, très distinctes, ue. le peuple aborigène d'H: it. Dans tout le nord-est, le sud-est et assez avant dans l’est, c’est-à-dire, dans les royaumes de
la Magua et de Higuey, et jusqu'au Cibao,les peuplades étaient fortement mélangé es de Caraïbes. Les Caraïbes, par leur grande t taille, leur force musculaire, leur énergie morale et toutes les qualités et les vices qui s'en suivaient, se distinguaient sans peine des autres Indiens formant exclusivement la population du Marien et du Xaragua, Une constitution physique moins robuste, la
mollesse et la douceur dans les mœurs, plus de sociabilté caractérisaient ces derniers. Il est remarquable que plus on avançait vers les régions qui avoisinent les petites îles et cette partie de la Terre-Ferme réputée le foyer de la race énergique et féroce, plus celle-ci dominait. Les Ciguayens et les habitants de Higuey étaient presque entièrement caraïbes, tandis que ceux de la Maguana l’étaient de moins en moihs, à mesure qu'ils approchaient des limites nord et ouest de ce territoire. Et il n'y avait plus de Caraïbes dans le reste de l’île. Les grandes et les petites Antilles auraient été peuplées par des émigrations accourues des Florides, lesquelles auraient alors aussi envahi jusqu'aux contrées de la Terre-Ferme, désignée aujourd'hui sous le nom de Guyanes. La race émigrante se serait diversement modifiée, après un laps de temps, et suivant la diversité des lieux, des circonstances et des climats, mais non pourtant jusqu'au point de se dépouiller, à travers ces transformations, des caractères généraux auxquels se reconnait l'identité de souche ou l'unité d’origine. D’autres invasions plus récentes, parties cette fois des Guyanes, seraient remontées d'îles en iles jusqu’à Haïti, par exemple, où elles se seraient arrêtées, et les Caraibes de Higuey, de la Magna etde la Maguana auraient appartenu à ces dernières alluvions d'émigrants. Cette hypothèse la plus raisonnable explique la présence, sur le sol d'Haïti, lorsque le pays fut découvert, des deux races qui ne paraissaient rien moins que semblables ; elle s'appuie, au surplus, sur une tradition positive des Indiens qui faisaient venir leurs ancêtres, en premier lieu, du nord de l'hémisphère, et plus tard, du midi que ceux-ci avaient abandonné pour se soustraire au
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asser vis.
L'état de civilisation, où les Caraïbes, aussi bien que les autres naturels des îles et des Guyanes furent trouvés, ne permet pas de supposer qu'ils étaient capables de construire des monuments de l'importance de de ceux que l’on a découverts ensevelis dans leurs forèts. Ce sont de’ vastes cryptes creusées dans le roc, et des murailles d’une longue étendue, en pierres sèches ou seulement en terre. Une autre race, d’autres hommes plus policés, auraient done occupé ces pays dans des temps reculés, et les Indiens de la dernière époque auraient succédé à la civilisation et à ces peuples éteints par on ne peut savoir quelles révolutions ! Ces premiers occupants, d'où venaient-ils ? étaient-ils autochtones ? Les savants sont partagés sur ces questions. Elles sont obscures et inextricables.
Si l’on veut pousser ces recherches un peu loin et s’enquérir comment l'Amérique s’est primitivement peuplée, on s'égare dans une infinité de conjectures, les unes plus ingénieuses que les autres. Tous les systèmes bâtis sur ce sujet sont dénués de certitude.
Les historiens et les voyageurs, contemporains de la découverte, ne s'accordent pas sur le chiffre de l'ancienne population d'Haïti. Les uns l'ont porté à un million, d’autres jusqu’à trois. Ces estimations, fort exagérées, en l'absence de recensements authentiques, ne témoignent pas moins que la population qui en est l’objet dût être très nombreuse. Or, on peut raisonnablement affirmer que l'Ile comptait alors autant d'habitants que de nos jours. Huit cent mille âmes est un chiffre que comportent l'étendue du pays et la facilité d'y
subsister, même pour des sauvages. Une autre circonstance qui dût favoriser l’aceroissement de cette population, c'étaient ses mœurs et ses goûts pacifiques. Elle était souvent inquiétée, il est vrai, par les incursions des Caraïbes ; mais ces insulaires voisins leur faisaient moins une guerre qu'une Chasse. Entre les peuplades même d'Haïti, la paix régnait presque constamment. Elles vivaient dans la persuasion que le monde ne s’étendait pas fort au delà de leur île qui, suivant elles, en était le centre. Il leur fallut bien tenir compte du pays des Caraïbes. Elles disaient que le soleil et la lune s'étaient un jour élancés d’une de leurs cavernes sacrées pour monter dans le ciel. Elles appelaient le soleil Huoïiou et la lune Nonun. Ces deux astres marchaient autrefois de concert. La lune, jalouse de voir l'éclat du soleil effacer le sien, s’enfuit et s’alla cacher de honte. Depuis, elle ne s’est montrée que la nuit. Le soleil, avant ce divorce, était seul l’objet de toutes les adorations, mais depuis qu’elle éclaire les nuits d’une si douce et si chaste lumière, Nonun a trouvé des Indiens qui préférèrent ses tendres clartés aux feux éblouissants de Huoiou. La plupart de ces insulaires comptaient leurs mois par la lune et réglaient leurs jours sur son cours. Au lieu d’un mois, ils disaient une lune. Ils ne disaient point combien mettrez-vous de jours à tel voyage, mais combien dormirez-vous de nuits en route ? Aux époques de nouvelle lune, l’astre était attendu. On épiait son apparition, et, dès qu'il se montrait, les Indiens sortaient en foule de leurs cabanes et s’écriaient : Nonun ! Nonun ! voici lalune. Dans les bourgades populeuses, c'était un émoi général, un concert de cris de joie, un court, mais un bruyant moment de fête.
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Telle était leur naïve cosmogonie. Dans ce meilleur des mondes, leur bonheur était de mourir en paix. Un trait de leurs mœurs l’atteste. Aux approches de la mort, l'Indien se faisait porter dans le désert, et, là, étendu dans un hamac suspendu aux branches des arbres, et, laissé seul, il exhalait son dernier soupir-dans le calme de la solitude, afin que son âme püt aller errer sans trouble sous les délicieux ombrages des Mameys, et en savourer éternellement les doux fruits. Quel réveil d'un rêve si innocent et si placide ! Quelle cruelle déception! Voici que subitement un jour l'horizon de ce monde étroit s’ouvre, et des peuples de la terre, mille fois plus vaste que leur petit univers, envahissent ces infortunés et viennent à l’envi remplir leur vie d'orage et leur mort de violence.
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