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CHAPITRE VI

Conséquences de l'enlèvement de Caonabo. — Ligue des Caciques. — Marche de Manicatoex, frère de Caonabo. — Colomb se porte à sa rencontre, — Bataille de la Véga. — Victoire de Colomb. — Conséquences de cette victoire. — Marche triomphale de Colomb. — Imposition de tributs. — Effets de cette mesure parmi les Indiens:

— Découverte des mines de la Haïna. — Deux versions de cetle découverte. — La veuve du Cacique Cayacoa est visitée par les Espagnols. — Sa résidence sur les rives de l’Ozama. — Mission d’Aguado. — Conduite de ce dernier. — Il excite les Indiens à se

plaindre de Colomb. — Arrivée de Colomb à Cadix. — Sa réception à Burgos par le roi et lareine d’Espagne. — Sympathie manifestée par Isabelle en faveur des Indiens. — Mesures qu’elle ordonne pour soulager leurs souffrances et rendre efficace leur conversion à la religion du Christ.

L’'enlèvement de Caonabo fut, pour les Indiens, une véritable calamité, S'il est vrai qu'un de leurs oracles avait prédit, bien avant l’arrivée des Espagnols, que des Etrangers envahiraient un jour leur pays et s’en rendraient maîtres par l’extermination de leur race, ils durent s’alarmer de ce malheur comme d’un commencement de réalisation de la fatale prophétie. Ils ne laissèrent pas, toutefois, ce destin s’accomplir, sans s’efforcer de le conjurer. La commotion fut générale et remua les cœurs les plus apathiques. Pas un Indien qui

ne se sentit menacé. Ils se levèrent en masse. Manicatoex était l'âme et le fauteur de leur vengeance. Des bandes nombreuses, venues à tout instant, de différents points, se réunirent à celles qui, dans le premier moment de l’exaspération, avaient été conduites à l’assaut de Saint-Thomas. Plusieurs caciques marchaïent à leur tête. Il n’y eût guère que Guarionex et Bohéchio qui ne prirent point une part ostensible à cette levée de boucliers. Mais leurs sujets, en grand nombre, se joignirent aux hordes de Manicatoex, malgré là neutralité apparente de l’un de ces caciques et l'éloignement de l’autre. Quant à Guacanagaric, on le sait, 1l s'était rangé sous la bannière des Espagnols.

Les Indiens se dirigaient à petites journées sur Isabelle. Colomb en fut aussitôt averti. Il fit sonner l'alarme. On courut aux armes. Trois cents hommes dont deux cents fantassins, cinquante cavaliers, vingtcinq artilleurs et autant d’arbalétriers, furent les seules forces qu'il put opposer dans le moment, à l’innombrable multitude qui s’avançait, I prit le parti hardi, mais sage autant qu'habile, de marcher à la rencontre de l'ennemi pour tenter la fortune d’un combat loin des remparts de sa ville naissante, et lui épargner l'assaut formidable dont elle était menacée. Quelque confiance qu'il eût dans ses forces, il voulut aussi leur ménager nn dernier retranchement. Qui sait si les Indiens, à l'aspect d'Isabelle où avait été détenu leur cacique, et le croyant encore là, dans les fers, n'auraient pas senti leur courage s'enflammer et, plus ardents et plus intrépides, n'auraient pas tout fait pour vaincre ? Qui sait si l'espoir d’un riche butin n'aurait pas accru la vigueur de leur choc et fait triompher la

supériorité de leur nombre ? En se portant au-devant d'eux, Colomb leur enlevait toutes ces chances de victoire et les faisait tourner, au contraire, en faveur de son audace, de la puissance des armes et de la tactique militaire de sa petite armée. Il ne perdit pas de temps. Une artillerie ordinaire de campagne eût appesanti sa marche, il ne traina après lui, pour tout canon, que quelques pierriers ou des espingoles montées sur des affûts légers, mais solides. Son frère Barthélemy, récemment arrivé d'Europe, l’accompagnait et dirigeait une colonne dont il lui avait confié le commandement. La cavalerie était placée sous les ordres d'Ojeda. Les Espagnols s'étaient adjoint un étrange auxiliaire, des chiens de combat dressés au carnage ; ils en amenaient une vingtaine avec eux. Ces féroces animaux marchaient attroupés, et semblaient avertis par leur instinct qu’on les conduisait à un massacre.

Colomb avait pris la route connue d'Isabelle à Saint- Thomas par la Véga. Les espions indiens qui précédaient les hordes de Manicatoex, et en éclairaient la marche, firent rencontre avec l’armée espagnole, sans être vus, dans les défilés des montagnes qui sont du côté d'Isabelle comme la barrière qui en sépare la magnifique plaine de la Véga. Ils rebroussèrent chemin, et se hätèrent d'aller informer les Indiens de la marche de l'ennemi. «Combien sont-ils ? » demanda Manicatoex. Et l'un des espions qui en avait à peu près recensé le nombre, par un procédé qui décèle l'absence des plus simples rudiments du calcul, versa sous les yeux du cacique une poignée de grains de maïs dont chacun représentait un homme. Manicatoex jugea du premier coup d'œil l'extrême faiblesse numérique de ses adver-

-saires et jeta un regard de satisfaction et de confiance sur ses innombrables bandes qui couvraient à perte de vue la plaine où elles venaient de faire halte. Les historiens qui en ont évalué le chiffre à cent mille hommes l'ont fort exagéré; mais ce qui est bien avéré, c'est que les Indiens ne s'étaient jamais réunis en nombre si considérable pour lutter contre leurs oppresseurs.

Les deux armées furent bientôt en présence. Colomb, par une marche assez rapide, avait eu le temps de les rencontrer à cette station, et Guacanagaric y arrivait en même temps avec quelques milliers d’Indiens faire sa jonction avec lui. Cet endroit de la Véga était une vaste savane unie dont les hautes herbes avaient été brûlées la veille. C'était le champ le plus convenable pour une bataille rangée. Il n’y avait pas le moindre accident de terrain, ni une seule position qui pût tourner à l’avantage de l’une ou de l’autre partie belligérante. Tout allait donc dépendre uniquement du sort des armes.

Des deux parts on pensa à s’entre-choquer aussitôt, Les Espagnols n'avaient pris encore aucun repos. Sur l'avis de Barthélemy, Colomb divisa sa petite armée en plusieurs colonnes d'attaque ; et tandis que les Indiens pour les accueillir et leur opposer un front plus étendu de résistance, se rangeaient tumultueusement en un vaste demi-cercle, il se précipita sur eux. Les Indiens hurlaient des cris de guerre rauques et sauvages. Les tambours espagnols battaient et les trompettes sonnaient la charge. Les agresseurs s'étaient à peine ébranlés, que les Indiens commencèrent à leur lancer des nuées de flèches sans interruption, mais en pure perte. Les Espagnols étaient trop éloignés encore pour

y répondre par aucun feu, mais quand ils arrivèrent à portée de fusil des Indiens, ils firent pleuvoir sur eux une grêle de balles, et jouer leurs pierriers qui labourèrent en tous sens la multitude imprudemment massée devant des armes si meutrières. Alors, voyant tomber tant des leurs, blessés ou morts sous leurs yeux, les malheureux Indiens furent saisis d’une terrible panique. Une extrême confusion se mit dans leurs rangs, si on peut le dire de leur grossier ordre de bataille, Ils cesserent de se défendre. Ce ne fut plus, dès lors, un combat. Tandis que l'infanterie les fusillait impunément, la cavalerie fondit sur eux, en même temps que la meute des chiens dévorateurs. Un horrible massacre s’ensuivit. En peu d'heures le champ de bataille était tout

jonché de cadavres. Les Indiens n’osaient pas fuir

encore, soit qu'ils crussent impossible d'échapper à la vitesse des chevaux espagnols, soit que l’épouvante les paralysât et les clouût à leur place. Ils se laissaient tuer sans résistance, sans se résigner non plus par le plus petit effort de courage à la mort et au martyre; ils se lamentaient et criaient merci. Mais point de grâce ! Le carnage continuait avec un atroce acharnement. Le cavalier, las de sabrer, se plaisait à fouler son ennemi sous les pieds de son cheval jusqu'à le faire expirer ; le fusillier ne tirait plus, il tuait à coups de crosse de son arme. Les chiens dévoraient à belles dents. Il était facile de reconnaître à leurs gosiers arrachés, et à leurs ventres ouverts qui avaient vomi les entrailles, les victimes de ces bêtes féroces.

Les Indiens prirent enfin la fuite, lorsque la lassitude des vainqueurs et la nuit la favorisèrent. Un grand nombre étaient restés prisonniers, et avaient été confiés

à la garde des Indiens auxiliaires de Guacanagaric qui n'avait, du reste, pris aucune part à ce combat. Les prisonniers furent dirigés sur Isabelle, et Colomb continua à travers la Véga et les provinces de Cibao une marche conquérante. Tout rentrait dans l’ordre et le calme devant lui. Les [Indiens jetaient leurs armes, et regagnaient leurs bourgades dont les cabanes s’ouvraient à l'envi. Ils affectaient d’y être paisibles et de n’aspirer désormais plus qu’au repos. Ils apportaient quantité de vivres à l’armée, plus qu'il ne fallait pour se nourrir durant toute sa tournée.

La bataille de la Véga eut d'importantes et immédiates conséquences ; elle inspira une terreur profonde et générale, et anéantit d’un coup la ligue des caciques. La soumission et la docilité des naturels étaient au moins assurées pour le moment. Cet événement décida à tout jamais de la conquête de l’île, et Colomb, le serviteur du Christ qui s'était tant promis de gagner les âmes, était définitivement devenu par sa victoire un conquérant militaire, un maître, un oppresseur.

Manicatoex fut le premier qui envoya lui faire des ouvertures de paix. Guarionex ne manqua pas de se prévaloir auprès de lui de ses relations ininterrompues de bonne amitié et lui fit témoigner son désir de les resserrer par les liens d’un traité. Les autres petits caciques de toute la région connue des Espagnols s’empressèrent de faire leur entière soumission, et c'était à qui déniait toute participation dans les dernières hostilités. Les caciques éloignés redoutaient maintenant le contact de ces étrangers belliqueux qu’ils souhaitaient avant cela de connaitre, autant par curiosité que par l’appât de leurs dons. Bohéchio, par la situation de ses

états, se sentait le moins exposé de tous, et se flattait de l'espoir d'entrer en rapport avec eux le plus tard possible. Informé du désastre de la Véga, de l’enlèvement et, sans doute aussi, de la fin de Caonabo, il rappela auprès de lui Anacaona qui, depuis la perte de son époux, résida dans le royaume de son frère dont elle recueillit plus tard l'héritage.

Malheur aux vaincus, c’est le sort universel. Colomb inaugura sa victoire sur les Indiens par une mesure prise contre eux, à laquelle il soumit d’abord les populations du Cibao et de la Véga, et qui sera étendue au reste des habitants de l’île, à mesure que lui ou ses successeurs pénétreront sur leurs territoires. Tout Indien au-dessus de quatorze ans était assujetti à payer par trimestre une mesure de poudre d'or équivalente à quinze piastres. La quote des caciques et des personnages importants était bien plus élevée. Manicatoex, par exemple, donnait une calebasse de poudre d'or, pesant cent cinquante piastres. Dans les localités éloignées des mines, et où l’or ne se recueillait pas, PIndien acquittait sa capitation en coton; il était tenu d'en fournir trimestriellement et par tête vingt-cinq livres. Chacun de ceux qui avaient soldé leur tribut recevait une petite médaille de cuivre comme certificat de paiement qu’il suspendaït à son cou. F’Indien qui n’en avait pas était souvent arrêté et puni.

Ce n’était pas cette imposition elle-même qui affligeait les malheureux vaincus, c'était son taux exorbitant, son caractère d’extorsion, et la rigueur avec laquelle elle était exigée et perçue. Les Indiens payaient tribut entre eux, les chefs de village ou les caciques inférieurs, aux Caciques suprèmes. C'était en quoi consistait

peut-être toute leur administration ou leur principal acte administratif. Mais entre eux cette contribution publique était le produit d’une corvée commune où la part de l’individu était minime, peu sensible, et ne comportait point l’odieux d’une capitation. Aussi, étaient-ils consternés de cette mesure. Ils se désespéraient pour la plupart de ne pouvoir satisfaire à tant d’exigence. Les uns payaient, d’autres, en grand nombre, ne le pouvant, se réfugiaient dans les montagnes les plus inaccessibles. Guarionex, soit qu'il lui fût réellement difficile de se procurer le métal exigé, soit qu’il aimât mieux donner tout autre chose que de l’or aux Espagnols, représenta à Colomb qu’étant éloigné des mines qui se trouvaient dans les régions inhabitées de son royaume, et à cause de l'inaptitude de ses sujets à ramasser le peu d’or, du reste, que ses rivières qui viennent de loin charrient dans leur sable, il lui étaitimpossible de fournir en cette matière le montant de ses taxes; mais qu’il offrait de cultiver en vivres et en denrées l’entendue de terre qu’il plairait à l’amiral de lui assigner. Cette offre fut durement rejetée. Colomb lui fit répondre que c'était de l'or qu'ilklui fallait. De l'or, il lui en fallait, en effet, pour prouver que sa conquête n'était pas stérile et ruineuse. Coûte que coûte, les Indiens'en donneront, l'or oula vie! C'était une détresse générale. Les Indiens ne réclamaient ni ne se plaignaient directement; mais leurs chants, pleins d’amertume et de tristesse, composés à cette occasion, retentissaient sans cesse aux oreilles de leurs oppresseurs. Tout ce qu'ils n’osaient pas leur dire en face, ils le confiaient à ces sortes de requêtes qui volaient de bouche en bouche. Ils y retraçaient le calme et le bonheur de leur existence passée, avant que les

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