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cruels étrangers fussent venus la troubler et la rendre intolérable, ils maudissaient le jour de leur arrivée dans l'ile, et se reposaient sur leurs dieux du soin de leur délivrance. S'ils ne faisaient pas un appel à l'insurrection et aux armes, c’est que, ayant été si souvent défaits par leurs ennemis, ils avaient perdu tout espoir de les vaincre désormais. Il était impossible, cependant, qu'ils ne cherchassent pas d’une manière quelconque à secouer un joug si pesant. Ils conçurent alors le plan d'une conspiration aussi singulière qu’irréalisable ; ils projetèrent d’affamer leurs conquérants, en s’interdisant toute culture de vivres, et en abattant tous les arbres fruitiers de leurs forêts.
Si l'on en croit Las Casas, ils n'auraient pas réussi à se délivrer des Espagnols par ce moyen ; car plus ils ont faim, observe-t-il, plus ils sont inexorables, et plus ils s’endurcissent à soufrir.
Mais ils ne tardèrent pas à s’apercevoir qu'ils causaient un plus grand tort à eux-mêmes, car, en réalité, ils n’affamaient qu'eux seuls, les Espagnols pouvant recevoir, et recevant effectivement des provisions d'Europe. Entreprendre d’ailleurs de supprimer toutes les cultures, et de détruire partout les fruits de la terre sur un sol fertile, était une tâche trop au-dessus de leurs forces. Leur tentative échoua donc dès le début, et ils retombèrent dans un plus profond désespoir que jamais.
En attendant, Colomb, sourd aux plaintes et à ce désespoir, avisait aux moyens d'assurer les fruits de sa victoire. Ainsi, dans la vue d’affermir sa domination, il éleva sur différents points de la Véga et du Cibao des forteresses dans le genre de celles qu'il avait déjà cons-
truites. Outre Saïint-Thomas et Magdelena, bien connus par les événements qui sy sont passés, il en fonda quatre autres, Isabella, dans les montagnes du Cibao, Catalina, dont le sitene peut être déterminé, Esperanza, sur les bords de la rivière de l'Yaqui, et Conception, au cœur dela Véga. — En voyant de tous côtés ces forteresses se dresser sur leur territoire, les Indiens furent au comble de la terreur. Les illusions des plus naïfs se dissipèrent ; ils commencèrent à se convaincre que les Espagnols étaient des maïtres qu'il n’était pas aisé d’expulser, et ils comprirent qu'ils ne bâtissaient ni ne se fortifiaient pour s’en aller. Il était évident que rien ne pouvait plus s'opposer au cours de la conquête. Tous ne s’y résignaient pas également ; les uns se retiraient dans les montagnes ou dans d’autres parties du pays encore inconnue aux Espagnols; d’autres allèrent se cacher dans leurs cavernes les plus retirées, et y périssaient de faim ou de chagrin ; d’autres encore se suicidaient. Mais ces suicides n’étaient pas nombreux. C'était dans la vie des Indiens une fatalité toute nouvelle qui accusait un bien violent désespoir; car il n’y avait pas
un seul exemple avant cela qu'ils se fussent jamais immolés de leurs propres mains. Le plus grand nombre gémissait et restait sous le poids des souffrances. Le despotisme des Espagnols n’en était pas encore arrivéà rompre tous les liens de la société indienne; elle était subjuguée, rançonnée, traquée, mais elle respirait encore sous la menace des vainqueurs. Les Indiens, surtout, qui avaient une position, la retenaient jusque-là, et s’efforçaient de la conserver. Les populations restaient agglomérées et soumises comme auparavant à leurs caciques, sous le bon plaisir, toutefois, des usur-
pateurs du sol. Telle était la situation des peuplades du Cibao et de la Véga.
Les malheureux Aborigènes, ne pouvant secouer leur joug, devaient s’étudier à le rendre le plus possible supportable, en se montrant dociles et en contentant surtout la cupidité de leurs ennemis. S'ils pouvaient ouvrir les entrailles de leur ile, et livrer tout l’or de leurs mines aux Espagnols, pourvu qu'après les avoir épuisées et s'être gorgés de richesses, ils s’éloignassent à jamais de leurs plages, ils n’eussent pas hésité un instant à le faire. Cest peut-être dans quelque intention semblable, c'est au moins pour se le rendre favorable que des Indiens, accompagnant Colomb dans sa tournée, lui révélèrent l’existence des mines de la Haïna les premières découvertes dans l’île. La Haïna est une rivière profonde qui se décharge dans la baie de Samana, et qui arrose toute une région où les Espagnols n'avaient pas encore pénétré. L'amiral détacha de ses compasnons plusieurs hommes armés, et les envoya sous la conduite de ces Indiens examiner les lieux désignés. [ls reconnurent, en effet, qu'il y avait des mines, suivant toute apparence, extrèmement riches. Les filons étaient à fleur de terre et paraissaient d'exploitation facile. Les émissaires revinrent bientôt rendre le compte le plus favorable de leur mission, et rapportèrent de fort beaux échantillons d’or.
La découverte de ces mines donna lieu à une autre version romanesque, mais qui n’a rien, du reste, que de très conforme au caractère des événements ou des aventures de l’époque. Un Aragonien du nom de Miguel Diaz, attaché au service de Don Barthélemy, s'enfuit à la suite d’une querelle où il avait blessé mortellement
un de ses compatriotes. Il était accompagné de plusieurs autres Espagnols plus ou moins impliqués dans sa mauvaise affaire. Après avoir longtemps erré au travers d'un pays inconnu, ils arrivèrent à une grande bourgade située à l'embouchure d’un fleuve que les Indiens appelaient Ozama, d’un nom qui n’a pas changé. Une femme y régnait, heureuse ét obéie, ayant succédé à son époux décédé. Cayacoa était le nom de ce Cacique qui relevait sans doute du souverain de Higuey, comme Mayobanex, Cacique des Ciguayens, peuplade guerrière, habitant l'extrémité nord-est, reconnaissait l’autorité de Guarionex. Par l'importance de leurs territoires, ces deux caciques étaient plutôt des alliés et des feudataires que de simples tributaires, et sortaient de la ligne des nombreux caciques subalternes de petites provinces et de villages. |
Les étrangers étaient au surplus les bienvenus et furent accueillis avec une cordiale hospitalité. La veuve de Cayacoa leur prodigua les soins les plus bienveillants; elle les fit loger dans une vaste et propre cabane, à proximité de la sienne. Ils avaient en abondance les mets indiens, le tabac le plus parfumé de l’île et, pour lits, de moelleux hamacs. C'était de la somptuosité, après tant de privations endurées pendant leur aventureux trajet à travers des solitudes boisées, où ils ne mangeaient que le fruit de la forêt, buvaient l’eau du torrent, et se reposaient sur le roc ou sur le sol nu.
Miguel Diaz, le principal des fugitifs était un fort bel homme; il avait surtout une figure intéressante et expressive. La reine Cayacoa s’éprit fortement de lui, et lui offrit, pour le retenir auprès d’elle (elle lui avait déjà donné son cœur), sa main et le partage de son
royaume. L'amour d’une souveraine pour un aventurier n'était pas à dédaigner, et, de plus, elle avait des charmes, et elle était belle à captiver. Diaz l'épousa.
L'Indienne était heureuse et c'était son bonheur de le dire à son nouvel époux. Maïs Miguel Diaz, soit qu'il fût poursuivi par le remords de son crime, soit qu'il ne pôt pas se faire à son isolementet à la vie des sauvages, s’attristait visiblement, et chaque jour davantage. La veuve de Cayacoa chercha vainement à pénétrer la cause de son chagrin, et s’évertua à le distraire. Elle mit tous ses sujets en émoi pour ranimer la joie dans le cœur de son époux. Fêtes, jeux, danses, tout fut employé à cette fin, rien n'y réussit. Instruite enfin qu'il n’y avait rien au monde que les Espagnols aimassent autant que l'or, elle apprit à son mari que ‘son territoire renfermait d'abondantes mines dans la région arrosée par la Haïna, lui dit qu’elle lui donnait la propriété de ces richesses, et voulut en outre qu'il bâtit une ville sur les rives de l’Ozama pour y faire venir les hommes de sa nation.
Miguel Diaz, ayant visité les lieux et reconnu qu'il y avait effectivement des mines, alla en personne annoncer une si heureuse rencontre soit à l’'Adelantade ou à l'amiral lui-même. Il fut étonné, mais il se réjouit de retrouver, en même temps, son antagoniste parfaitement rétabli des blessures qu'il lui avait faites. Alors l’amiral expédia sous sa conduite un homme de sa confiance du nom de Garay, et un certain nombre de travailleurs munis d'instruments et d'outils propres à effectuer de sûres explorations. Le résultat dépassa toutes les espérances.
Combien la veuve de Cayacoa dut s’applaudir de son
succès, — l’histoire ne le dit pas ; mais elle assure que Miguel Diaz ne succomba pas à ses chagrins. Au contraire, il devint plus joyeux époux et bon père, car il eut deux enfants avec l’Indienne, laquelle se fit baptiser catholique sous le nom d’Agnès Cayacoa, et reçut probablement aussi la bénédiction nuptiale de l'Eglise. Aïnsi, les aventures de Miguel Diaz n'auraient pas seulement fait découvrir les premières mines d’or d'Haïti, mais elles auraient donné lieu à la fondation de la ville de Santo-Domingo dont l’importante situation favorisa si puissamment, par la suite, la colonisation de l'ile et les progrès de la découverte de tout le continent américain.
De quelque manière que les mines de la Haïna eussent été découvertes, ce fut une bonne fortune pour Colomb, et conséquemment un échec pour ses détracteurs. Il ne manqua pas d’exalter ce succès. Aux esprits positifs, voués au lucre et prosternés devant la matière, il vanta exclusivement la profusion des richesses de la Haïna, et, aux imaginations éprises de la grandeur de son entreprise, il apprit qu'il avait retrouvé l’Ophir des anciens d’où le roi Salomon tirait tant de métaux précieux pour l’ornement de ses temples.
Les nouvelles reçues du Nouveau-Monde, dans ce moment de la capture de Caonabo, des victoires de Colomb, des progrès de la colonisation, de la découverte des mines, d’envois prochains d’or et de denrées provenant des impositions prélevées sur les naturels; l’arrivée en Espagne d’un grand nombre de prisonniers indiens que Colomb avait faits dans ses guerres, et qu’il envoyait pour être vendus, au profit du roi et de la reine, aux marchés à esclaves de l’Europe, toutes ces circonstances
si favorables à la cause de l'amiral, arrivèrent à temps pour prévenir le triomphe de ses adversaires à la cour, cette fois au moins. Ils avaient obtenu qu'un commissaire, dans leurs intérêts, irait procéder sur les lieux à une enquête d'où devaient résulter la disgräce et la déchéance de Colomb. Ce qui est une preuve que les dispositions de Ferdinand et d'Isabelle avaient réellement changé en faveur de Colomb, c’est le choix qu'ils firent, pour cette mission, d’un homme que l'amiral avait en grande estime et leur avait chaleureusement recommandé. Cependant, la conduite ultérieure de cet agent prouve, ou qu'il se laissa influencer par les intrioues des Boyle et des Margarit, ou que l'honneur d'avoir été désigné pour une misson si importante le remplit d’une folle présomption et lui tourna la tête. Il usa envers Colomb, comme on vale voir, de procédés si violents et si indignes, que si on eût voulu, dans le dessein de perdre l'amiral, chercher un ennemi qui le pourrait mieux, on n’en eût pas trouvé un plus impla- ‘able.
Aguado arriva inopinément à Haïti, et débarqua à Isabelle pendant que Colomb, toujours en tournée, en était absent. Celui-ci n’était pas encore retourné dans sa ville, depuis qu'il était entré en campagne contre les Indiens ; mais il y avait envoyé son frère Barthélemy prendre le commandement de la colonie avec le ütre d’adélantade. Or, Aguado, aussitôt descendu à terre, fit acte d’autorité sans nul égard au représentant de Colomb. Il se montra très contrarié de ne pas trouver l'amiral. Il se disait muni de pouvoirs; mais il refusait de les communiquer à l’adélantade, en motivant son refus sur ce que ce dernier n’était revètu d'aucune
autorité valable à ses veux, et n'avait nul titre à une pareille communication. Il prit les rênes du gouvernement de la colonie. Il convoqua les officiers civils et militaires, et leur exposa l’objet de sa mission, en invitant tous ceux qui avaient des griefs contre Colomb à les énoncer librement, et en proclamant qu'il était autorisé à les apprécier et à faire justice, au nom du roi et de la reine, à qui de droit. Il envoya aussitôt des émissaires aux populations indiennes leur annoncer que ses souverains, indignés de la conduite et des torts de l'amiral envers eux, l’avaient délégué pour venir les redresser, et il les engageait, conséquemment, à formuler leurs plaintes. Colomb avait assez d'ennemis parmi les siens, pour qu'il s’y trouvàt beaucoup d’accusateurs contre lui. Quant aux Indiens qui n’aspiraient quà l’adoucissement des maux qu'ils supportaient, ils saisirent avec empressement cette occasion qui leur était offerte de réclamer et de se plaindre. Il y eut, à cet effet, une réunion de caciques chez Manicatoex. Dans une supplique adressée au roi et à la reine d'Espagne, ils énumérèrent des griefs sans nombre, et ils sollicitèrent instamment les puissants souverains d’avoir compassion de leurs souffrances et d'améliorer leur sort.
Aguado, ayant réuni un certain nombre d'hommes armés auxquels il avait monté la tête, se disposait à sortir à la recherche de Colomb, lorsque celui-ci, que son frère, avait fait prévenir en toute hâte par un courrier, arriva à Isabelle. Un conflit sanglant paraissait inévitable. L'impétuosité de caractère d’Aguado, ses procédés hostiles, autant que l’irascible orgueil de ‘Colomb, le faisaient craindre. Ce dernier surtout se présentait aux portes de la ville, à la tête d’une petite armée triomphante qui
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n’était pas disposée à laisser humilier son chef. Au moment de son entrée, Aguado faisait publier à son de tambour ses pouvoirs. Il s’empressa de les notifier à Colomb qui, contre l'attente générale, mais obéissant à la ferme sagesse de son esprit, heureux contrepoids de la vivacité de son tempérament, répondit à cette communication par la déclaration qu’il se conformait entierement aux ordres et à la volonté de ses souverains. Et il prit ce parti, non sans résister aux suggestions violentes et à l'excitation d’aveugles partisans. Il se fût peut-être perdu en agissant autrement.
Cette conduite ne manqua pas d'embarrasser le commissaire royal à qui il eût plutôt convenu d'ajouter aux chefs d'accusation déjà portés contre Colomb, ceux de rébellion et de lèse-majesté. [l poursuivit son insultante enquête sous les yeux de Colomb qui supporta tout résolument, ne contredit aucun de ses accusateurs, etse réserva de plaider sa cause devant le roi et la reine.
Il savait bien qu’Aguado excédait ses pouvoirs, en se mêlant du gouvernement de la colonie. Car sa mission se bornaïit uniquement à constater l’état des personnes et des choses, c'est-à-dire à procéder à une enquête impartiale, et, en fait de mesures, à ne prendre que celles qui seraient de nature à lui faciliter la recherche de la vérité. Il ne s’en prévalut pas contre lui. Non seulement Aguado ne s'était pas renfermé dans les limites de son mandat, mais il avait manqué d'impartialité et de conscience envers un ancien protecteur et ami que le sort l’appelait à juger, à qui il devait au moins la justice et qu’il affligea, au contraire, par son arrogance et son ingratitude. Colomb ne s’en plaignit pas. [Il pardonnerait volontiers à son offenseur, et plutôt que
de chercher à se venger de lui, il se réjouirait de l’occasion de se montrer généreux à son égard. Les grands cœurs ne se vengent jamais autrement. Cette occasion ne tarda pas à s'offrir. Aguado, ayant rempli sa tâche, faisait ses préparatifs de retour en Espagne et Colomb, de son côté, se préparait aussi à partir, afin de se présenter à la cour, en même temps que son accusateur, lorsqu'un ouragan désastreux éclata sur l'île, détruisit tous les bâtiments qui étaient à l'ancre dans le port d'Isabelle, sauf un seul, la na qui appartenait à l'amiral. Les trois caravelles qui avaient transporté Aguado étaient complètement en débris. Colomb dut réparer la Nina et presque reconstruire un autre de ses navires qu'il mit généreusement à la disposition d’'Aguado. Celui-ci, bon gré où mal gré, accepta. [ls firent voile ensemble. Colomb emmenait avec lui un grand nombre d’Indiens, parmi lesquels se trouvaient un frère et un neveu de Caonabo. La traversée fut périlleuse. Les
mauvais temps se succédaient sans relâche. Jamais, dans le cours des autres voyages, plus de tempêtes n'avaient bouleversé l'Atlantique. Quoique les marins se fussent familiarisés avec le redoutable océan, ils ne purent pas se défendre d’être saisis de toutes les superstitieuses terreurs que l'ignorance ÿ avait attachées à une autre époque. Îls s’en prenaient aux Indiens qui étaient à bord, du déchainement des flots et des vents ; et disaient, et paraissaient le croire, dans leur désespoir, que le seul moyen d’apaiser la colère du ciel était de jeter ces impies à la mer. L'énergique et persévérante opposition de Colomb seule les empêcha de commettre ce crime gratuit et barbare. Le calme enfin revint. La vie des Indiens fut sauvée, sans qu'aucun
naufrage s’ensuivit. Les deux caravelles, après un long trajet, atteignirent le port de Cadix. Colomb n'osait pas compter celte fois sur une bonne réception. Sa popularité avait bien décliné depuis son premier retour ; et les difficultés nombreuses de son entreprise autant que les manœuvres de ses ennemis avaient de beaucoup refroidi l'enthousiasme qu'avait excité au premier moment sa olorieuse découverte. Il avait la conscience tranquille avant tout, et n’était pas sans espoir de vaincre la calomnie en éclairant l’opinion publique et ses souverains sur sa conduite, sur les avantages et la grandeur de son œuvre; mais il ne se dissimulait nullement les obstacles qu’il aurait à surmonter pour cela. Il avait à dénouer toute une trame ourdie de longue main. D'heu-
reuses circonstances militaient déjà en sa faveur, surtout
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l'habileté de sa conduite pendant la mission d'Aguado. Une lettre de Ferdinand et Isabelle, le félicitant sur son
heureuxretour et l'invitant à la cour, à Burgos, après qu'il |
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se sera reposé des fatigues de son voyage, vint le rassurer sur les dispositions de Leurs Majestés à son égard. Il se mit bientôt en route pour cette dernière ville. Soit qu'il voulût intéresser par l'humilité de son extérieur et par le contraste d’un modeste retour avec les pompes et le bruit de son premier triomphe, soit que ce füt en accomplissement d’un vœu, il se présenta à la cour, vètu de la robe brune du moine franciscain, retenue seulement à la ceinture par un simple cordon à l’instar des frères de cet ordre. Il était accompagné d’une trentaine d’Indiens qu'il avait, dit-il, conduits en Europe pour leur faire voir Île spectacle des vermeilles de la
civilisation et de la puissance, du roi et de la reine d'Espagne. Ces insulaires portaient le costume de leur
contrée; sur la tête, des couronnes de plumes aux couleurs variées ; autour des reins, la courte tunique de coton, ornée de plumes aussi ; leurs bras et leurs jambes étaient nus et chargés de bracelets d’or, des colliers du même métal faisaient plusieurs fois le tour de leurs cous. Le frère de Caonabo en avait un d’une énorme dimension ; c'était plutôt une chaîne d’or massif qu'un collier. Il pesait six cents castillans. Quoique enfin ils n'eussent pas à craindre, comme dans leurs régions torrides, la brûlante chaleur de l'atmosphère et du soleil, ils avaient barbouillé leurs corps des couleurs du roucou, de la raquette et du safran. Cet étrange et curieux cortège était suivi de marins qui portaient une foule d'objets de valeur et de curiosité recueillis dans le Nouveau-Monde : des couronnes, des pépites et des plaques d'or, des masques en bois sculpté et garni d’or, des statuettes de Chémis, des calumets ou tobacos, des nattes et des hamacs au fin tissu, des fourrures de petits quadrupèdes, des calebasses peintes et des armes indiennes dont le travail et les ornements indiquaient qu'elles étaient les dépouilles opimes des caciques que Colomb avait vaincus ou soumis.
Tel était l'appareil dans lequel l'amiral parut devant ses souverains; il triomphait sans le vouloir et n’en triomphait que plus réellement ainsi, sans éclat et sans fête. Aux abords du palais, une foule avide, mais sans enthousiasme, s’ouvrit avec respect pour le laisser passer. Il fut aceueilli avec bienveillance et distinction par Ferdinand et Isabelle. Ses ennemis déconcertés mais non vaincus, étaient rentrés dans l'ombre et le silence, Ils s’attendaient si peu à ce retour de fortune pour Colomb! Il n’était plus du tout question du voyage
es . ONE A54 HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏTI
et de l'enquête d’Aguado, et l'amiral, au contraire, était en pourparlers avec le roi et la reine pour l’organisation d'une nouvelle et grande expédition destinée tant à la poursuite de ses découvertes, qu'à l'extension de la colonie d'Hispaniola.
Les souverains de l'Espagne, quoiqu'ils n’'eussent donné aucune suite aux accusations portées contre Colomb, ne les avaient pas moins complaisamment accueillies. Ferdinand était bien disposé à tout amnistier, pourvu qu'il trouvât une compensation dans la réalisation des richesses promises. Maïs la reine avait un autre souci. Les souffrances et les plaintes des Indiens émurent profondément son cœur. Elle voyait avec douleur la conquête du Nouveau-Monde détournée de son but le plus glorieux, la conversion et la civilisation des Aborigènes. Elle s’indignait qu’on n’eût encore tenté aucun effort pour le salut religieux de ces pauvres créatures, malheureuses surtout par l'ignorance et l’impiété, et qu’en oubli de son vœu le plus cher et de sa sollicitude, on eût entrepris au contraire de les asservir et de les décimer. Elle voulut que tous les Indiens qui avaient été conduits en Europe sous un prétexte ou sous un autre, fussent immédiatement libérés et ramenés dans leur patrie, et que désormais les mesures les plus efficaces fussent prises pour la propagation de la religion du Christ dans les nouvelles contrées conquises par sa grâce et en son nom.