CHAPITRE VIT
Nul effet des mesures ordonnées par Isabelle pour l’adoucissement du sort des Indiens. — Instructions envoyées par G. Colomb à son frère Barthélemy. — Envoi de trois cents Indiens en Espagne pour y être vendus comme esclaves. — Fondation de Ia Nouvelle-Isabelle sur la rive de l'Ozama. — Une forteresse y est d'abord construite sous le nom de Santo-Domingo. — Barthélemy y laisse une garnison et part pour le Xaragua. — Description du Xaragua. — Boéchio à la tête de nombreuses bandes se porte à la rencontre de l'Adélantade. — Bohéchio se dispose à arrêter la marche du chef espagnol. — Celui-ci le persuade qu'il vient visiter ses Etats en ami. — Bohéchio accompagne les Espagnols à Yaguana, capitale de son royaume. — Description de Yaguana. — Réception pompeuse de l’Adélantade. — Fêtes. — Entretien de l’Adélantade avec le Cacique du Xaragua. — Celui-ci est soumis au paiement d’untribut de cotons et autres produits deson territoire. — Conséquences de la visite de l’Adélantade. — Son retour à Isabelle. — Etat de la colonie. —Barthélemy part pour Santo-Domingo. — Première insurrection de Guarionex. — Mesures de l’Adélantade pour la prévenir. — Elle est entièrement apaisée. — Bohéchio envoie annoncer à l’Adélantade que le premier terme de son tribut est prêt. — Seconde visite de l'Adélantade au Xaragua. — Il est recu avec la même pompe que la première fois. — Il fait demander à Isabelle l'une des deux caravelles qu’il a récemment fait construire. — Premier navire qui jette l’ancre dans les eaux du Xaragua. — Visite d’Anacaona et de Bohéchio à bord. — Comment ils sont recus. — La caravelle est chargée, et repart en même temps que l’Adélantade pour Isabelle,
Il s'en faut que l’élan de pitié de la reine eût produit aucun effet favorable aux Indiens ; car leur condition ne
continuait pas moins d’empirer. Isabelle fut apparem ment circonvenue dans ses sentiments de généreuse sympathie par ceux qui pensaient que le cours des événements qui s'étaient accomplis et qui s’accomplissaient encore dans la colonie, était impérieux et commandait autre chose que la compassion; que la lutte ouverte entre les Espagnols et les Indiens n’était pas à son terme; que ces derniers étaient heureusement vaincus, et n'étaient plus de simples hôtes méritant des ménagements et des égards; que leurs bonnes dispositions primitives avaient été perverties par la guerre, où ils avaient contracté une implacable inimitié contre les Européens ; qu'il fallait de toute nécessité qu'ils subissent le sort des vaincus ; que la victoire pouvait ne pas être inexorable, mais ne devait pas perdre ses droits, et que, lorsque la conquête serait définitivement assurée par l’entière soumission des naturels, il serait opportun de songer à l'amélioration du sort du peuple conquis, et qu'alors une politique de mansuétude, et la puissante rehgion du Christ achèveraient de l'attacher à tout jamais au giron de l'Espagne.
Il en fut effectivement ainsi au gré de ces promoteurs de la conquête, excepté que leur œuvre de destruction fut telle en un demi-siècle à peine qu'elle dispense tout à fait la couronne d'Espagne d'administrer par la suite avec humanité ses nouveaux sujets et de les convertir à la foi catholique.
Lorsque Colomb eût envoyé pour la première fois, en Espagne, des Indiens pour être vendus comme esclaves, Isabelle avait commencé par s’y opposer, et fini par consentir à soumettre aux théologiens et aux juristes les plus compétents de son royaume la question de sa-
voir si la vente de ces malheureux prisonniers serait justifiable aux yeux de Dieu. Les opinions avaient été très divisées sur ce point. Elles s’accordèrent plus tard à décider que les seuls Indiens coupables de meurtre sur des Espagnols pourraient être vendus et réduits en servitude. Or voit-on où l’on en voulait venir? Tout prisonnier de guerre était réputé meurtrier de son ennemi. Ainsi le décrétait la logique de vainqueurs altérés de vengeance |
Colomb écrivit donc à son frère Barthélemy à qui il avait laissé, en partant, le commandement de la colonie, pour lui mander d’acheminer en Europe, par le retour des bâtiments qui lui apportaient sa dépêche, les prisonniers de guerre faits aux [ndiens. Il lui prescrivit, en même temps, d’aller fonder une ville sous le nom de Nouvelle-Isabelle à l'embouchure de l’Ozama. Cet endroit avait été déjà exploré et trouvé d’une situation plus avantageuse que l’ancienne Isabelle, qui devait être peu à peu abandonnée. Ce qui motivait la préférence pour cette dernière localité, c'était son voisinage des mines de la Haïna dont l’exploitation était résolue, sa salubrité et sa position sur l’un des plus vastes cours d’eau de l’île. Les bouches étendues et profondes de l'Ozama, où ses eaux limpides se mêlent fort avant aux flots de la mer, offrent un excellent mouillage aux navires de toute force.
L'adélantade ne mit aucun retard à exécuter ces dispositions. Lorsque les navires furent prêts à retourner en Europe, il y embarqua trois cents prisonniers, puis il partit immédiatement après avec ses forces pour les bouches de l’Ozama. li construisit une forteresse sur la rive gauche du fleuve et jeta, en même temps, les fon-
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dements de la ville nouvelle. Le nom de Santo-Domingo qu'il donna au fort est celui qui resta à la ville, avant même qu'elle eût traversé le fleuve et se fût élevée sur l’autre rive, où existe encore sans renom, sans bruit, sans agrandissement, emprisonnée dans l’étroite enceinte de ses vieux murs, cette première cité du Nouveau-Monde.
Soit que Barthélemy se proposât de marquer son administration, pendant l'absence de son frère, par des résultats importants pour l'occupation espagnole en Haïti; soit qu'il.ne fit en cela que se conformer à ce qui lui était prescrit, il s’appliqua, tout en s'établissant sur un nouveau point du territoire, et en y renouvelant en quelque sorte sur une plus grande échelle l’œuvre de la colonisation, à tenir fermement la main à la collection des tributs déjà imposés, et surtout à étendre la mesure aux autres populations de l'ile qui n’y avaient pas encore été assujetties. Barthélemy était, au génie près, un homme d'autant d'initiative et d'activité que son frère, qui le connaissait bien d’ailleurs et avait toute confiance en sa capacité. Il laissa au fort. de Santo-Domingo une garnison suffisante, chargée à la fois de la garde des lieux et des premiers travaux de fondation de la ville ; puis il prit la route du Xaragua où les Espagnols allaient pénétrer pour la première fois. Tout ce qu'ils avaient appris de cette partie du pays excitait leur désir de la connaître. Ils y allaient de gaîté de cœur. C'était, en même temps que le plus vaste des cinq royaumes de l’île, le plus montagneux, le plus beau et le plus populeux. Les quatre autres royaumes comprenaient, dans leur réunion, cette portion de l’île qui offre une plus grande surface du nord au sud. Le Xaragua en était
séparé. Son territoire s’avançait cependant, dans l'est,
jusqu'au cours de la Néva, vers les limites dela Maguana, et remontait vers le nord se confiner au Marien, anticipant ainsi sur ce territoire partagé entre la Maguana, le Marien, le Magua et le Higuey ; puis il occupait, en outre, exclusivement, toute cette longue presqu'ile qui se prolonge dans le sud-ouest. Les [Indiens de toute l’île, rendant hommage à la magnificence naturelle de cette contrée, mieux dotée sous ce rapport que les leurs, s'étaient accordés à y placer leur paradis terrestre. Ce lieu d’éternelles délices, où les âmes des bons, après la mort, allaient errer sous les ombrages des Mameys et eu savourer les fruits, est jusqu'aujourd'hui un des plus beaux quartiers de l’île d'Haïti. Ciel, mer, sol y disputent de splendeur. Les abricotiers y croissent encore à profusion, et le joli bourg qui y existe actuellement s’appelle depuis longtemps du nom de ces arbres, les Abricots.
Les habitants du Xaragua étaient les plus doux, les plus hospitaliers, les plus civilisés, ce qui veut dire ici les moins sauvages de tous les Haïtiens. Leur contrée placée hors de la route accoutumée des migrations, moins exposée aux incursions des Caraïbes, n’avait pas été bouleversée, comme les autres, par de continuelles et récentes invasions. Les éléments de la population n’y paraissaient pas en lutte. C’étaient pourtant d'anciens émigrés de race caraïbe, venus successivement, mais confondus et entièrement changès par un long séjour dans des lieux qui semblent de tout temps avoir eu cet avantage sur les autres parties du pays, d'adoucir les mœurs, de polir et stimuler l'intelligence. Il ne s’y trouvait point de mines d’or, mais en revanche la population y était
Bi be GT - 160 HISTOIRE DES CACIQUES D'HAÏII
industrieuse, agricole, et produisait en plus grande abondance qu'ailleurs des objets de fabrique, et le coton, le roucou, le maïs et le manioc. C'est là qu'il y avait le plus de traditions, le plus de coutumes poétiques et de poésie, le plus de religion, le plus de sociabilité. C'est la patrie de la célèbre Anacaona ; c'était aussi le pays des dominations longues et paisibles ; car le cacique Bohéchio qui y régnait depuis longtemps, avait vieilli àla tête de ses peuplades.
Il fut informé de la marche de don Barthélemy par le bruit qu'elle faisait. La petite armée espagnole traversait les villages qu'elle rencontrait sur sa route, enseignes déployées et à son de fanfares, à la manière de Colomb. Bohéchio réunit aussitôt plusieurs milliers d'Indiens armés de piques, de flèches, et se porta avec célérité au-devant de Barthélemy pour l'empêcher d’envahir son territoire. Il le rencontra justement à l'entrée de ses frontières, sur les bords de la Néva. Sa seule attitude, à la vue des troupes espagnoles, était hostile. Le vieux cacique, voyant les étrangers maîtres de presque tout le pays, croyait qu'ils venaient s'emparer de ses Etats pour compléter leur conquête. Il les savait invincibles, et n'avait peut-être pas beaucoup de confiance dans le succès du combat qu'il allait livrer; mais il pensait du moins qu'il valait encore mieux courir les chances incertaines de la lutte, que de se laisser subjuguér impunément, sans faire le moindre effort pour conjurer l'extrémité du péril. Toutes ses dispositions étaient prises pour disputer le passage de la rivière à don Barthélemy. Mais celui-ci ayant réussi à le persuader qu'il n'avait aucune intention de lui faire la guerre, qu’il venait au contraire visiter ses Etats en ami, et passer
quelques jours avec lui, il parut rassuré, et se montra sans peine aussi satisfait de cette déclaration de paix qu'il eût été lâché d’avoir un ennemi à combattre. Il fit faire contremarche à ses bandes, après s'être approché du chef espagnol, et lui avoir offert de le conduire à son village capital.
Il y avait environ quarante lieues de l'endroit où ils étaient à ce village. Au moment de partir, Bohéchio expédia en toute hâte des exprès pour annoncer son arrivée prochaine avec les Espagnols et leur chef à Yaguana, lieu de sa résidence, et donner des ordres pour les apprêts d’une réception pompeuse. Yaguana, située là où a été bâtie depuis la ville de Léogane, était le plus important des villages indiens, et méritait presque le nom de ville. On ycomptait plus d’un millier de cabanes, mieux construites que toutes celles que: les étrangers avaient encore vues, et sa population était plus nombreuse, plus affable et policée qu'aucune autre. Les ordres de Bohéchio la mirent à l'instant sur pied. Elle se partagea à l'envi la tâche des préparatifs commandes. Les uns s’employèrent à nettoyer le village qui le fut admirablement ; les autres allèrent à la pêche ou à la cueillette de vivres et de fruits. Ceux-ci étaient chargés de préparer les cabanes destinées au logement des hôtes attendus, et ceux-là s'occupaient du cérémonial de la réception, ou composaient les areytos à chanter. Hommes, femmes et enfants sortirent à la rencontre du cacique et de ses hôtes. Elle eut lieu à une petite distance du village. Trente jeunes [ndiennes étaient en tête, dansant, chantant des hymnes, et agitant des palmes qu’elles tenaient dans leurs maïns. Arrivés près de Barthélemy, elles vinrent l’une après l’autre lui pré-
senter à genoux leurs palmes etdes bouquets. Anacaona, portée en litière, suivait immédiatement ces filles d'élite. Elle était vètue de sa plus belle tunique. Elle avait la tête ornée d’une espèce de tiare plaquée d’or, et une guirlande de fleurs fraîchement cueillies et de toutes couleurs, après avoir fait plusieurs fois le tour de ses tempes et de son front, se répandait sur ses épaules et ses seins nus. La plupart des hymnes qu’on chantait étaient de sa composition ; c’étaient aussi des guirlandes, mais de fleurs de poésie.
L’adélantade et ses principaux compagnons d'armes furent conduits à la maison de Bohéchio, où un grand repas servi les attendait. Les mets étaient rangés sur des nattes tendues sur le sol au milieu d’une vaste pièce, et des matoutous, ou petites tables, dressés devant chaque convive. Anacaona fit gracieusement les honneurs du festin. Les Espagnols étaient passablement dejà habitués à la cuisine indienne; ils se régalèrent volontiers des poissons, des racines et des fruits qui composaient le menu du repas, mais ils n’osèrent pas toucher à un mets nouveau qui semblait leur inspirer de la répusnance, c'était un plat de lézards. « Ces serpents, dit « Pierre Martyr, ressemblent à des crocodiles, sauf la « grosseur. Les [ndiens les appellent quanas. Aucun « de nos hommes ne s'était encore avisé jusqu'à ce « jour d’en manger, à cause de leur horrible et dégou- « tante difformité. Cependant l’adélantade, sur les gra- « cieuses instances d'Anacaona, la sœur du roi, se « détermina à en goûter. La chair de ces serpents fut « si délicate à son palais, qu'il s’en régala sans aucune « crainte. Ce que voyant ses compagnons, ils ne lui « cédèrent pas en appétit, tellement qu'ils ne parlèrent,
« désormais, que du goût excellent de ces serpents, qu'ils « affirmaient être bien supérieurs à nos faisans et per- « drix. »
Le banquet fut suivi des divertissements ordinaires en pareille rencontre. Les Espagnols donnèrent aux Indiens le spectacle, qui leur plaisait plus que toute chose, d’un combat simulé. Ceux-ci se livrèrent à leurs jeux et à leurs danses accoutumés. Ils s'avisèrent, cette fois, cependant, à limitation de leurs hôtes, de les gratifier aussi d’une joute d'armes. Ce qui fait l'agrément et le charme de ce divertisseruent, ce sont les évolutions stratégiques et les détonations d’un exercice à feu sans projectiles. Maïs les sauvages qui n'avaient aucune notion des manœuvres militaires, et qui se servaient d'armes muettes telles que piques, flèches et haches, ne pouvaient exécuter qu’une ennuyeuse pantomime, en simulant un combat. Aussi leurs bandes, venues aux mains, se transformèrent-elles bientôt en un inextricable pêle-mêle, et, les esprits s’échauffant, la lutte, de feinte qu'elle était, devint réelle. Le sang coula ; il y eut des blessés et des morts. Et si l'adélantade et ses cavaliers ne s'étaient hâtés d'intervenir et d’apaiser les parties, la lice fût devenue un véritable champ de carnage.
Les Indiens ne continuèrent pas moins de danser et chanter, et ces réjouissances durèrent deux jours. Après quoi, l’adélantade entretint le Cacique sur l’objet réel de sa visite. Il lui dit que son frère avait été envoyé dans cette île par les deux plus puissants monarques de la terre, et qu'il était retourné en Europe leur annoncer que tous les caciques du pays étaient les tributaires de leurs couronnes, à l'exception de celui du Xaragua ;
qu’en partant, son frère lui avait laissé l'autorité, et recommandé de se rendre dans les Etats du cacique Bohéchio pour le recevoir sous la puissante protection des souverains de l'Espagne, et s'entendre avec lui sur le tribut qu'il lui conviendrait de leur payer.
Ces paroles embarrassèrent fort Bohéchio. Il connaissait l’avidité des Espagnols pour l'or, dont on ne trouverait pas un filon dans toute l’étendue de son territoire. Il répondit qu'il n’ignorait pas que les autres caciques de l'Ile payassent un tribut au roi et à la reine d’Espagne, parce qu’ils avaient de l'or en abondance chez eux; tandis que ses Etats en étaient tellement dépourvus que ce métal.y était presque inconnu. Mais qu'il agréait de cœur l'offre de protection des Espagnols, et qu’ils pouvaient compter, dès à présent, sur son inaltérable amitié. L’adélantade lui répliqua, alors, que rien n’était moins dans ses intentions que d'exiger de lui ce qu’il ne pouvait pas donner, et qu'à défaut d’or, il lui serait du moins aisé d’acquitter son tribut en coton, cassave, et autres produits de son territoire. Bohéchio s’empressa d'autant plus volontiers d'y souscrire, qu'il appréhendait des exigences, et s'attendait peu à la facilité avec laquelle ses objections avaient été admises. Aussi, promit-il de faire ses dispositions pour payer, au plus tôt, le premier terme du tribut stipulé.
L'adélantade repartit pour Isabelle. Il avait conquis le Xaragua, et sa conquête ne lui avait coûté que deux jours de réjouissances et une heure de pourparlers. Tout ce qu'il y avait eu de sang versé, l'avait été dans les jeux et les plaisirs. L'adresse et la prudence de dom Barthélemy firent plus en cette circonstance que le génie de son frère et que l'audace et la valeur d’Ojeda.
I est vrai de dire qu’il avait eu le bonheur d’avoir affaire aux plus doux des naturels d'Haïti, et que sa tâche avait été facilitée par la réputation de puissance irrésistible et surhumaine des Espagnols, si bien établie par leurs devanciers.
Quant à Bohéchio, il n’était pas devenu le tributaire et le protégé des Espagnols à des titres différents que les autres caciques. Du moment où il avait transigé avec eux, sur ce pied, fatale transaction ! il avait en quelque sorte abdiqué en leur faveur l'autorité de son commandement, et aliéné sans retour l'indépendance de ses Etats. Il ne tardera pas à se repentir douloureusement d'avoir sacrifié à si peu de frais ces prérogatives inaliénables. Il ne survivra pas longtemps à son malheur. Il ne mourra pas tranquille, même en fermant les yeux, entouré des regrets de ses sujets et des honneurs de la souveraineté, et en transmettant paisiblement l’héritage de son royaume à sa sœur. Et si son sort n’est pas de périr comme tous les autres caciques de l’île, de la main du bourreau, il ne s’éteindra pas moins dans les supplices du remords. #
[L’adélantade arriva, en temps utile, pour venir en aide à la détresse des habitants d'Isabelle. La faim et la fièvre, fléaux ordinaires de cette ville, y sévissaient. [Il n'y avait point eu d’arrivages d'Europe, depuis un temps assez long, et Colomb, toujours accusé de tout, l'était encore cette fois d'oublier sa colonie dans les fêtes et les plaisirs de la cour, en Espagne. Ce qui aggravait la position des colons, c'était l’abandon des cultures des environs, causé par le mécontentement des [ndiens, leur désertion et leur fuite dans les montagnes, devenue plus fréquente depuis qu'en absence de l’adélantade,
ils avaient eu à supporter un redoublement de rigueurs et de vexations.
Partout où les Espagnols avaient fondé un établissement, soit une ville, une forteresse, ou un simple poste militaire, ils avaient exigé que les Indiens des alentours plantassent des vivres sur lesquels ils prélevaient d’abord une imposition, et dont ils achetaient l’excédent. Le plus souvent ils l’arrachaient par violence sans le payer. Les vivres n'étaient donc pas sur tous les points aussi rares qu'à Isabelle, et dom Barthélemy conçut l’heureuse idée de distribuer dans les différentes forteresses une partie de la population de la ville, dont les souffrances trouvèrent dans cette mesure un soulagement immédiat, mais momentané. L’adélantade fit plus ; n'ayant pas un seul navire dans le port d'Isabelle qu'il pût expédier en Espagne, il mit de suite en construction deux caravelles destinées à y aller chercher des provi- SION.
[l partit pour Santo-Domingo.
Pendant qu'il était encore au Xaragua, il s’en faut
que le mécontentement des Indiens de la Véga se fût manifesté seulement par la désertion et la retraite dans les lieux inaccessibles; ceux qui n'avaient pas pris ce parti poussaient leur cacique à l'insurrection. Ils l’obsédaient chaque jour de leurs plaintes, et le sollicitaient à les venger. Guarionex leur représentait l'impossibilité de vaincre les Espagnols, les malheurs d’un échec presque certain, et leur opposait le récent exemple de Caonabo. Il était pacifique et prudent, mais ses sujets l’accusèrent de pusillanimité. Ils disaient hautement qu'il avait été capté ou ensorcelé par les Espagnols, au moyen de leurs prêtres et de leur religion, et qu'ils ne
souffraient d’ailleurs de tant de maux qu’en expiation de son apostasie.
Depuis quelque temps, en effet, deux moines qui avaient accompagné le Père Boyle dans l’île s'étaient attachés à Guarionex, et l’instruisaient dans les dogmes du culte catholique. Ils l'avaient converti, lui, sa mère et d’autres [ndiens de sa suite. [ls lui avaient appris le Credo et V'Ave Maria qu'il récitait avec la componction d’un dévot consommé. Guarionex remplissait tous les devoirs religieux, priait, se confessait, communiait, et entendait souvent la messe dans la petite chapelle que les Pères Ramon, Pane et Borgonon avaient fait édifier à la proximité de son palais. Tout d’un coup, il rompit avec les saintes pratiques, et ne voulut plus voir les religieux, ses précepteurs. Poursuivi par les reproches et les objurgations des siens, il inclinait déjà à abjurer la foi nouvelle pour ses anciennes croyances, lorsqu'une circonstance des plus malheureuses vint déterminer sa résolution. Un Espagnol admis dans son intimité, sous les auspices de ces prêtres qui avaient sa confiance, outragea sa femme de la manière la plus indigne, dans son propre palais. Il n’eut pas la peine de les expulser. Les deux ecclésiastiques et l’infâme séducteur durent se hâter de fuir, car les Indiens, sensibles au déshonneur de leur cacique, s’attroupaient déjà, et demandaient leur mort à grands cris. N'ayant pu se venger sur leurs personnes, ils incendièrent leur chapelle, en proférant toutes sortes d’imprécations contre leur perfidie et le Dieu des chrétiens.
Malgré ces griefs personnels, Guarionex résistait encore à ses sujets impatients de s’insurger. Mais un grand nombre de caciques, ses tributaires, se réunirent,
et en délibérèrent entre eux. Ils envoyèrent une députation à leur souverain pour le sommer de se mettre à la tète de son peuple, afin de l’affranchir de l’insupportable tyrannie des Espagnols, et de venger en même temps son propre honneur. Ils ajoutèrent que, s’il ne se rendait enfin au vœu de ses sujets, ils le tiendraient pour le plus lâche des hommes et le déposeraient.
I n’y avait plus moyen pour Guarionex de reculer; il céda à regret. Il fut convenu qu'on choisirait pour le jour du soulèvement celui du paiement du tribut, où les Indiens s’assemblent d'ordinaire en grande multitude, sans éveiller le soupçon. Et ce jour était prochaïn.
Le plan de la conjuration était de tomber à l’improviste sur les Espagnols et de les massacrer ; 1l ne pouvait réussir qu'autant que le plus profond secret en serait gardé. Mais les Espagnols étaient exactement instruits de tout ce qui se passait, La ville d'Isabelle et le fort Conception étaient les points les plus menacés,
surtout, ce dernier qui n'était qu'à une petite distance
de la résidence du Cacique, où se tramait le soulèvement. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il était urgent d’expédier un courrier à l’adélantade pour lavertir de l'imminence du danger, et l’appeler vite au secours de la colonie. Envoyer un Espagnol, iltomberait infailliblemant dans les mains des ji diens ; car ceux-ci, quoique ne se doutant pas que leur complot eût transpiré À veillaient cependant, pour en assurer le succès, à ce qu'il n'y eût plus de communications entre la Véga et Santo- Domingo. Ils avaient aposté des affidés sur divers points de la route pour intercepter ces communications. Les Espagnols avisèrent au moyen de correspondre avec
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l'adélantade par un Indien qui leur était dévoué, et qui se fit fort d'arriver à Santo-Domingo. Ils luiremirent une lettre qu’il enferma dans le creux d’un bâton de bambou. Il partit avec confiance. Il ne manqua pas de tomber dans une première embuscade. Il contrefit si bien le muet et le boiteux, étayant de son bâton sa marche chancelante, que ceux qui l'avaient arrèté n’eurent pas de peine à croire qu’il était un voyageur inoffensif; ils ne se seraient pas doutés surtout que les Espagnols se fussent servis d’un émissaire écloppé pour aller si loin, et d’un muet pour porter des nouvelles. Après lavoir vainement interrogé, ils le laissèrent continuer sa route À l’aide de cette supercherie, il traversa bien des postes indiens, et parvint à Santo-Domingo, où il remit à l’adélantade la lettre dont il était porteur.
Dom Barthélemy se transporta aussitôt à la Conceplion avec ses cavaliers les mieux montés. Le reste de sa troupe, en. passant par des sentiers de traverse, ne tarda pas à l’y rejoindre. [l avait pu réunir ainsi une petite armée dans la forteresse, sans donner l'éveil aux Indiens. Son projet était, au moyen d'un coup de main, de prévenir la conjuration. Îl épiait le mouvement des conjurés ; il les vit effectivement se réunir à l'approche du jour marqué pour se lever. La veille de ce jour, au soir, il s’assura de l'endroit où les principaux fauteurs du mouvement devaient passer la nuit. Il divisa ses forces en plusieurs détachements, et, à la faveur de l'obscurité, pendant que tout sommeillait au village, il envahit la demeure de Guarionex et des autres caciques, les fit prisonniers, et les conduisit au fort, liés. et
escortés.
Les sauvages, surpris, n’eurent le temps d’opposer