‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 22 sur 50 · Ls / Fa AE Late: FRERE · texte numérisé non relu

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aucune résistance; mais ils se réveillèrent en sursaut, et suivirent, en foule, leurs chefs captifs. Toute la nuit, ils assiégèrent la forteresse de leurs cris et de leurs lamentations, redemandant leur souverain, et implorant en sa faveur la clémence des Espagnols. Ils n’implorèrent pas en vain. L’adélantade rendit de cette affaire une prompte et admirable justice. Il ne se borna pas à pardonner généreusement à Guarionex, après lui avoir adressé de vifs reproches, il punit aussi sous ses yeux le séducteur de sa femme. Puis il passa par les armes, sans désemparer, deux des caciques qui avaient le plus poussé à l'insurrection. Les autres furent graciés. Pendant un moment, le bruit de l'exécution, qui avait lieu dans l'intérieur du fort, alla consterner la foule au

dehors. Elle ignorait qui tombait en dedans sous les balles espagnoles. Cétait peut-être Guarionex, et, peutêtre aussi dans un instant, la forteresse allait-elle vomir ses feux sur elle. Telle était son anxiété. Elle s’agita confuse et éperdue. Alors l’adélantade, que ce désespoir toucha, invita Guarionex à se montrer et à parler à ses

Indiens : — Me voici! ne craignez rien, la clémence du chef des Espagnols me rend la vie et la liberté. — Ils

ne lui donnèrent pas le temps d'achever ce qu'il avait à dire, ils l’entourèrent aussitôt, et, l’élevant sur leurs épaules, ils le portèrent jusqu'au village avec des chants et des acclamations de joie.

Sur ces entrefaites, des messagers arrivèrent à la Conception, envoyés par Bohéchio, pour annoncer que le premier terme de son tribut était prêt. L’adélantade fut bien aise de visiter une seconde fois de suite le Xaragua, autant par plaisir de voyager dans un beau pays, intéressant par les mœurs de ses habitants, que

pour nouer plus étroitement des relations qu'il avait récemment établies sous de si paisibles et faciles auspices. [l mettait d’ailleurs tant de formes et de tact dans toute sa conduite qu’il n'avait pas l’air, ce qui était bien réel pourtant, de profiter de cette occasion d’assurer plus solidement qu’il n’eût fait autrement, la domination de l'Espagne sur cette contrée.

Il fut reçu avec la même pompe, et plus de cordialité peut-être que la première fois. Il trouva réunis dans le palais de Bohéchio vingt-deux caciques inférieurs qui avaient accompagné chacun leur contingent du tribut. Deux grandes cases étaient remplies jusqu’au faite, de cotons et de cassaves. C'était le chargement d’un navire. L’adélantade dut dépêcher un courrier à Isabelle pour faire venir une caravelle. Il séjourna dans le Xaragua jusqu’à l’arrivée de ce bâtiment. Il eut le temps d'observer plus attentivement les mœurs et le caractère des Indiens de cette partie, et de se convaincre combien ils étaient, sous tous les rapports, supérieurs aux autres. Cette supériorité, qui était manifeste dans leur genre de vie et dans toutes les relations sociales. éclatait surtout dans leurs poésies, leurs fêtes et leurs jeux. Îls les renouvelaient sans se lasser jamais, et mettaient à les varier les ressources ingénieuses et inépuisables de leur imagination: [ls charmaient leurs hôtes, et paraissaient s'attacher à remplir les jours que ceux-ci passaient au milieu d'eux, de fêtes et de distractions. [ls les laissaient à peine se reposer, et faisaient peu de trêve aux plaisirs. Le repos qui se prolonge enfante bientôt l'ennui, et l'ennui abreuve le voyageur qui est loin de ses foyers des: plus amers regrets de l'absence.

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Anacaona prenait l'initiative de tout. Elle se multipliait; elle présidait aux réjouissances avec une vigilance et une bonne grâce accomplies, et donnait toute espèce d'ordres. Bohéchio semblait lui avoir abandonné le soin de régner à sa place. Il n’échappa pas à l’adélantade que le vieux cacique était devenu sombre, et déguisait mal une tristesse profonde et secrète. Pour excuser l'abattement de son extérieur qui trahissait involontairement les peines de son cœur, il le mettait sur le compte des fatigues et de la vieillesse.

La caravelle attendue arriva enfin ; et, comme la mer était éloignée du village de deux milles environ, elle mouilla à cette distance, hors de vue. Un coup de éanon annonça son arrivée. C'était l’une des deux caravelles qui avaient été récemment construites dans les chantiers d'Isabelle. Elle faisait son premier voyage, et c'était aussi le premier navire espagnol qui jetait l'ancre dans les eaux du Xaragua. Les Indiens se rendaient en foule sur le rivage pour voir le spectacle tout nouveau pour eux d’un si grand canot marchant sans rames. Anacaona et Bohéchio n'étaient pas moins curieux que leurs sujets. L'adélantade alla donc au-devant de leur désir, en leur proposant de faire une visite à bord. Tout y était disposé, par ordre transmis en conséquence, pour recevoir dignement les royaux visiteurs. Quoique les Indiens eussent préparé un canot pour le cacique et son hôte, la caravelle avait envoyé sa chaloupe tentée, pavoisée et pourvue de robustes rameurs. Cela suffsait pour que les sauvages donnassent la préférence à l'embarcation espagnole. Anacaona y sauta la première. Elle avait l'air de faire une amabilité à l’adélantade, mais elle cédait plutôt à un plaisir de curiosité.

L'approche de la chaloupe fut bientôt saluée par une salve d'artillerie qui causa une peur sérieuse et un grand trouble à Bohéchio et à sa sœur. L’adélantade les rassura de son mieux. Il y avait à bord un tambourin, des flûtes et d’autres instruments qui les accueillirent sur le pont en exécutant des airs de musique. Îls en furent émerveillés. Tout léur était sujet de surprise et d'émotion. Anacaona exprime le désir de voir marcher le bâtiment, et, aussitôt, le capitaine commande de lever l’ancre. Les voiles se déploient et la caravelle se met à louvoyer sous une forte et fraiche brise, à travers l'immense baie de Yaguana. Le ciel était pur, et les flots bleus et doucement agités. Ravissant spectacle pour une Indienne reine et poète, et bien digne de lui inspirer le plus lyrique de ses areytos ! Cette promenade sur l’eau couronna délicieusement tout un mois de fêtes.

L'adélantade, qui avait déjà séjourné dans le Xaragua plus longtemps qu'il l’'eût voulu, s'était hâté de donner son chargement à la caravelle et de se mettre en route pour Isabelle. Bohéchio ayant entendu dire que les Espagnols y manquaient de vivres, fit embarquer une grande quantité de provisions, en outre de son tribut. Anacaona y ajouta d'aimables présents pour dom Barthélemy, des hamacs du tissu le plus fin, des statuettes de Chémis en marbre tiré des carrières mêmes du pays, et des vases en grès moulés avec un art bien plus habile et bien plus ingénieux que dans les autres parties de l'Ile. La caravelle sortit enfin du port de Yaguana, en même temps que l’adélantade reprenait par terre le chemin d'Isabelle.

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