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à son rappel, ce n'était pour aucun motif de désobéissance à son autorité, mais bien parce qu'il l'avait promis, comme on l'a vu, à Isabelle mourante, et qu'il tenait à effectuer cette promesse sacrée. Mais, révoquer Ovando, juste au moment où son administration était le plus florissante, quand tous les intérêts satisfaits étaient coalisés en sa faveur, serait un acte peu sage,
impolitique, et même téméraire. Du moins, ainsi le
jugeait-on. Ferdinand ne fit qu’en parler, s’en référant au temps et à l’occasion pour le reste. Cette hésitation du roi, et surtout les encouragements de ses administrés, des colons bien entendu, fortifièrent le zèle du gouverneur. Il profita de la pacification de File pour imprimer une nouvelle impulsion à la prospérité de la colonie. Sa popularité s’en accrut encore.
Santo-Domingo était la métropole des Indes occidentales. Cette ville pouvait déjà rivaliser avec les plus belles villes d’Espagne, et les surpassait toutes en richesse et en magnificence. Dans toute l'étendue de la colonie castillane, la police était vigilante et bien faite, et la justice s’y administrait avec régularité. « Il se faisoit en ce temps là, dans l'Ile, dit Charlevoix, quatre fontes d’or par année, deux dans la ville de Buenaventura, pour les vieilles et les nouvelles mines de St- Christophe, et deux à la Conception qu'on appeloit, communément, la ville de la Véga, pour les mines Cibao et les autres; chaque fonte fournissoit dans la première de ces deux villes 110 ou 128 mille marcs. Celles de la Conception de la Véga donnoient ordinairement 125 ou 130 et quelquefois 140, de sorte que l'or qui se tiroit tous les ans de toute l'ile se montoit à 460,000 mares. Aussi, sur le bruit qui se répandit en
Espagne quon faisoit en très peu de temps et sans rien risquer des fortunes considérables dans cette colonie, pour un peu qu’on fût des amis du gouverneur sénéral, il ne se trouva plus bientôt assez de navires pour y porter tous ceux qui s'empressoient pour y aller parlager tant de trésors.
Il y avait comme un engouement d'être propriétaire à Hispaniola. Des grands, sans sortir d'Espagne, voulurent y avoir des commanderies et des départements d'Indiens (repartimientos), et se firent adjuger d'’immenses lots de terre et d'esclaves. De fréquents arrivages de nombreux galions, chargés de métaux précieux et de denrées allumaient la convoitise générale. Des aventuriers surtout émigraient en foule vers ces régions nouvelles. À la faveur de ces recrues de population, l’exploitation des mines, autant que des autres ressources de la colonie, prit de l'extension. Des coupes de bois de construction et de teinture s’y établissaient ; le sel se recueillait en masse dans de vastes salines naturelles ; des moulins et des sucreries s’élevaient déjà, entourés de champs de cannes (on en comptait quarante dans l’île, à cette époque) et la mélasse et le sucre prenaient rang dans les produits les plus estimés du sol.
Les soixante mille survivants des aborigènes d'Haïti, fussent-ils tous valides et de robustes travailleurs, ne suffisaient pas à cette activité et à ce surcroît de production. On avait imaginé d'augmenter les bras par l'introduction d’un plus grand nombre d’Africains et de Caraïbes, prisonniers de guerre, que l’on faisait venir des iles du voisinage. Mais il était difficile de se procurer les premiers, l'usage d'aller en traiter des cargaisons sur les côtes d'Afrique, pour les colonies, ne s’étant pas
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encore établi. Les envois de caraïbes étaient limités, malgré de pressantes demandes. En sorte qu'on ne parvenait pas à former le contingent d'esclaves dont on avait besoin. Pendant un moment, cette rareté de bras fut telle, qu'on recourut à un curieux et abominable stratagème pour sassurer un renfort de population, Les colons d'Haïti affrétaient des navires en quantité pour les expédier aux îles Lucayes dont ils embauchaient les habitants. Ces expéditions sortaient du port de Santo-Domingo par flottilles, et y rapportaient effectivement des Lucayens en nombre considérable. On leur faisait accroire que leurs ancètres et leurs parents morts habitaient tous la grande île d'Haïti, où ils étaient parfaitement heureux. Et ceux qui leur débitaient ces récits, en les brodant de cent façons engageantes, se disaient dépêchés expressément par les bienheureux auteurs de leurs Jours pour les inviter à venir partager leur bonheur. Les crédules Lucayens s'’embarquaient alors joyeux et empressés. Les historiens rapportent qu'il en émigra de la sorte quarante mille. Ce chiffre paraît exagéré. On n’en arracha pas moins des multitudes de ces infortunés à leur pays natal. Lorsque, arrivés dans la grande île, ils ne rencontraient point leurs ancêtres décédés, et se voyaient partagés et réduits en servitude, ils s’apercevaient trop tard qu'ils étaient trompés. Ils mouraient par milliers de la fatigue des travaux ou de chagrin. Les uns se suicidaient, d’autres s’enfuyaient dans les montagnes avec les noirs ou les Indiens d'Haïti. Beaucoup d’entre eux tentèrent de retourner dans leurs iles. [ls construisirent des radeaux à cette fin qui, à l’aide de calebasses vides dont ces grossières embarcations étaient entourées, se soutenaient bien sur l’eau, et navi-
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guaient passablement. Lorsqu'on s’en aperçut, en envoya à leur poursuite. Quelques-uns furent rattrapés sur les côtes d'Haïti; d’autres, faisant résistance, et refusant de se laisser remorquer, furent coulés. Un grand nombre, sans doute, ne retrouvant pas la route de chez eux, se perdirent après avoir erré longtemps sur la mer, sans pouvoir atterrir quelque part, et furent engloutis par les flots et les vents.
Quelle que fût la débâcle des Lucayens, ils ne purent pas tous s'échapper, et il en resta un certain nombre,
engagés dans les liens de la servitude. Dans les années”
qui suivirent, les efforts constamment faits pour recruter une population d'esclaves finirent par porter quelque fruit. Si la destruction des aborigènes d'Haïti ne se ralentissait mème pas, l'importation des Africains et des Caraïbes s'était, d’un autre côté, sensiblement accrue. La traite commençait à se faire sur la côte d'Afrique. Le gouvernement métropolitain la favorisait comme un moyen de venir en aide aux Indiens d'Haïti qu'il ne pouvait parvenir à protéger directement. Tous les actes qui décrétaient leur émancipation, ou l'amélioration de leur sort, subsistaient encore, cependant, sans abrogation. Bien plus, il s’en édictait toujours, quoique inefficacement. Mème alors, le roi signait de nouveaux ordres pour défendre de réduire les Indiens en esclavage, excepté les Caraïbes que l’on devait marquer à la jambe d’un fer rouge pour les distinguer des habitants d'Haïti. Cette exception contre les Caraïbes avait sa cause dans la répugnance et l’horreur qu inspiraient leurs mœurs anthropophages.
Durant ces entrefaites, survint la mort de CO. Colomb. Son fils Diégo, héritier de ses droits comme vice-roi et
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gouverneur du Nouveau-Monde, se présenta pour recueillir son héritage, et le réclama de la justice du roi, en s'appuyant sur les conventions expresses passées entre lui et son père. Il fit pendant deux ans des démarches inutiles auprès de Ferdinand qui paraissait se défier du fils autant que du père. Diégo s’en aperçut, et demanda un jour au roi pourquoi il ne voulait pas lui accorder comme faveur ce qui lui appartenait de droit, et pourquoi il hésitait à croire à la fidélité d’un homme qui avait été élevé dans sa maison. — Je sais que je puis me fier à vous, lui répondit le roi; mais je ne sais si je pourrai me fier également à vos enfants et à vos héritiers. Diégo lui répliqua qu’il n’était pas juste de le punir des fautes des enfants qui ne naïîtraient peut-être jamais.
Le roi ne se déterminant pas à lui restituer ses disnités et son commandement, l'héritier de lamiral obtint de faire valoir ses titres devant le conseil des Indes. Îl n'eut pas de . à prouver leur validité, et le conseil opina en sa faveur. Mais l'affaire en resta là, et Ferdinand un dans sonrefus. Une circonstance inattendue vint tout arranger ; ce fut le mariage de Diégo Colomb avec dona Maria, dont le père et l’oncle étaient les cousins germains du roi. Cette alliance avec l’une des familles les plus nobles de l'Espagne écartait la cause principale de l’insuccès des réclamations du fils de Colomb, en le naturalisant Espagnol. On sait que le grand tort des Colombs, aux yeux du roi et de ses sujets, était leur origine étrangère. Enfin l'influence, auprès de Sa Majesté, des puissants alliés de Diégo, acheva de vaincre un dernier scrupule, celui de dd un gouverneur habile et populaire, et d’enimposer un nou-
veau aux colons qui lui étaient unanimement contraires. Dans la restitution à Diégo, de ses dignités, le titre de vice-roi fut supprimé, ce qui n’empêcha pas qu'il lui fût donné par le vulgaire. Il était installé dans son gouvernement avec son épouse et une brillante suite. Dona Maria ÿ trônait en vice-reine ; l'espèce de cour qui l’entourait le cédait à peine en étiquette et en magnificence aux cours les plus famées de l'Europe.
Le rappel d'Ovando excita le mécontentement et les regrets du parti colonial. Son successeur, dès son entrée en fonetions, fut en butte aux intrigues et aux inimitiés contre lesquelles son père avait eu tant à lutter. Il héritait de ses haines comme de ses honneurs. L'historien Herrera parle de la douceur et de l’urbanité de ses manières, de la noblesse et de l’entière franchise de son Caractère. Puis il ajoute que cette absence de toute dissimulation l’exposa souvent aux pièges de ses ennemis qui tourmentèrent toute sa vie.
Le roi prit occasion d’un changement de personnel dans le gouvernement de la colonie, pour renouveler les instructions prescrites en faveur des Indiens. Le jeune amiral avait la sincère résolution de s’y conformer, et, ce qui le prouve, c'est qu'un des premiers actes de son administration fut de décréter l'abolition des repartimientos. Il souleva, aussitôt, tous les intérêts contre lui. l'universalité des colons et la plupart des personnages importants de la cour. Ceux, surtout, qui possédaient, comme on l'a vu, des terres et des esclaves, dans le Nouveau-Monde, se liguèrent pour les maintenir. I] s arrêta devant cette opposition, et rien ne fut changé à la traite des Indiens. Les religieux de l’ordre de Saint- Dominique qui préchaient, dès cette époque, dans l’île,