‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 34 sur 50 · PARA · texte numérisé non relu

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l'abolition de l'esclavage, étaient les seuls hommes qui encourageassent les bonnes dispositions du nouveau gouverneur. Îls s’affligèrent de le voir céder si facilement à la faction des maîtres. C'est que déjà sa cour se faisait la complice des abus ; car les plus riches colons avaient épousé les filles de famille qui composaient l'entourage de la vice-reine. Les dominicains nes’en découragèrent point. Ils ne désespérèrent pas de convertir, à des idées qu'il avait d’abord accueillies si libéralement, le jeune et généreux gouverneur, Leur espoir se fondait apparemment sur sa grande piété, vertu dont Diégo avait hérité de son père, si du moins celui-ci ne lui avait légué son génie.

Un jour de fête solennelle, l'amiral assistait à la messe avec sa cour, ses officiers, et l'élite de la société coloniale. Le père Antoine Montésino, un dominicain ardent, qui s’était fait dans l’île une réputation d’éloquence et de sainteté, monta en chaire et déclama vivement contre la tyrannie de l'esclavage, et les excès de cruauté commis sur les Indiens. Les murmures qu'il souléva contre lui troublèrent l’office. L'assistance était scandalisée. Les officiers royaux prétendirent que le prédicateur avait manqué de respect à l'autorité présente, mème au roi, et pressèrent l'amiral de réprimer cet emportement. Il s’en fallut de peu qu'on ne fit au prêtre un mauvais parti au pied de sa chaire; mais, fort heureusement, l'avis de porter des plaintes à son supérieur prévalut. À l'issue de la messe, on se transporta auprès du supérieur. Celui-ci écouta les plaintes, et répondit, avec beaucoup de sang-froid, que, suivant lui, le pere Montésino n'avait rien dit qui ne fût vrai, et qui ne dût être approuvé de tous ceux qui respectaient Dieu et le

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roi, et qu'en blämant ce religieux d’avoir fait son devoir, il manquerait au sien. Les officiers royaux furent plus indignés encore de la réponse du supérieur, qu'ils ne l'avaient été du sermon. Ils éclatèrent en propos de colère, en menaces, et on ne peut pas dire à quelles extrémités ils se seraient portés, si le père Montésino. lui-même, n'était intervenu, et n'avait pris l’engagement de prècher en d’autres termes, et de rétracter les paroles qui avaient pu blesser personnellement les plaignants.

A l'office suivant, grande affluence pour entendre le père Montésino, le bruit ayant couru qu'il allait se rétracter. Il monte en chaire :

« 51 l’ardeur de mon zèle, dit-il, dans la cause du « monde la plus juste, m’empêcha de mesurer assez « mes expressions, je prie ceux qui s’en sont crus « blessés de me pardonner. Je sais le respect que je « dois aux dépositaires de l’autorité du prince, mais on « se trompe fort, si on prétend me faire un crime de « m'être élevé contre les pépArreMENTs des Indiens. » Il dit, à ce propos, des choses encore plus fortes que la premiere fois, et après être entré dans un détail pathétique des cruautés commises sur les Indiens, il s’écrie :

Quel droit, des gens sortis d’Espagne, parce qu'ils y « manquaient de pain, ont-ils de s’engraisser de la « substance d’un peuple né aussi libre qu'eux? Sur « quoi se fondent-ils pour disposer de la vie de ces « malheureux, comme d’un bien qui leur est propre ? « Qui a pu les autoriser à exercer sur eux un empire € tyrannique ? N’est-il pas temps de mettre des bornes « à une cupidité qui enfante tant de crimes ? Et veut-on «“ sacrifier encore quinze à vingt mille Indiens qui

« restent à peine de plus d’un million d'âmes qu'on avait « trouvé dans l’île en y abordant ? »

Le tumulte étouffa la voix de l’orateur sacré, et la foule de ceux qui étaient venus chercher une réparation se retira de l’église, la menace à la bouche. On trouva que le prêtre avait passé toute mesure. On parla de chasser tous les dominicains de l’île. Enfin, on s'arrêta au parti plus modéré de se plaindre directement, au roi, du père Montésino; ce que l’on fit, en l’obligeant à partir pour l'Espagne, afin d'y rendre compte de sa conduite.

De graves accusations l'avaient précédé; en sorte qu’à son arrivée, 1l trouva toute la cour prévenue contre lui. L'accès près du roi lui paraissait interdit, ou du moins, il y avait toute apparence qu'il serait mal accueilli et vertement réprimandé. « Mais quelque répugnance « qu'il eût à se présenter, dit Herrera, son zèle lui fit « traverser la garde du palais et le conduisit jusqu'aux « pieds du roi. Il en fut reçu avec bonté, et comme il « était fort éloquent, il n’eut pas de peine à faire com- « prendre à son souverain qu’on lui avait déguisé la « vérité. »

Son affaire fut déférée à un conseil extraordinaire devant lequel elle fut plaidée.

Il n’est pas sans intérêt de connaitre ce qui fut allégue de part et d'autre, et de savoir comment a commencé ce procès de l’abolition de l'esclavage qui dure depuis cinq siècles, qu'Haïti a la gloire d'avoir tranché avec les armes, et auquel l'Angleterre a l'honneur d’avoir donné la solution pacifique, en payant, toutefois,des dommages-intérèts. Ceux qui soutenaient la cause des [ndiens firent valoir leur droit absolu d’être libres, et que la

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violation de droit était d'autant plus infime qu'elle attentait à la Hberté d’une nation dont on n’avait recu aucun tort. Les partisans de la servitude leur opposaient que les Indiens devaient être regardés comme des enfants qui avaient, à cinquante ans, l’esprit moins avancé que les Européens ne l’ont à dix, incapables, par conséquent, de se conduire et de concevoir les vérités les plus simples ; qu'ils étaient si peu sensibles à la misère naturelle de leur condition que, malgré le soin qu'on prenait de les vêtir, ils n'étaient pas plus tôt éloignés des yeux de leurs maîtres, qu'ils déchiraient leurs habits en pièces pour courir nus dans les montagnes, où ils s'abandonnaient sans honte à toute sorte d’infamies ; que l'oisiveté paraissait leur souverain bien, et que la seule nécessité du travail pouvait les tenir dans la soumission; enfin, ils étaient d'autant moins capables de faire un bon usage de la liberté, qu'aux défauts et à l'incapacité des enfants, ils joignaient les vices des hommes les plus corrompus.

Tels sont les arguments par lesquels les maîtres ont, depuis et toujours, prétendu justifier la possession de l’aborigène ou de l’Africain et qui, probablemeut, se produisent ou se formulent ici pour la première fois. Plus tard, ils y joindront un autre, celui du fait ayant acquis force de droit, ils invoqueront la prescription; attendez, ce sera l'affaire du temps.

Il résulta, néanmoins, des débats, des décisions favorables aux Indiens. On régla, par provision, qu'ils seraient réputés libres, mais que les départements continueraient de subsister. Comme les bêtes de somme s'étaient extrêmement multipliées dans l’île, il fut expressément défendu de faire porter aux insulaires au-

cun fardeau et de se servir du bâton et du fouet pour les punir. Il fut ordonné aussi qu'on nommerait des visiteurs ou des intendants qui seraient comme leurs protecteurs, et sans le consentement desquels il ne serait pas permis de les mettre en prison. Enfin, on arrêta qu'outre les dimanches et les fêtes, ils auraient dans la semaine un jour derelâche, et que les femmes enceintes seraient exemptes de toute sorte de travail.

Il n’en fut rien dans l'application ; et, cependantil ne s'agissait plus que de faire grâce à vingt mille âmes, débris de débris, ce qui restait, à ce moment, des soixante mille qui, dans un court espace de temps, survivaient à un million de population !

Las Cazas, récemment ordonné prêtre à Hispaniola, était aussi en Espagne à la même époque. Depuis longtemps, il s'était fait l'avocat officieux de la cause des Indiens; parvenu au ministère sacré, il l'avait embrassée en apôtre, ets’etait donné la mission de conquérir leur liberté par la propagande religieuse. Îl avait été témoin des efforts constamment infructueux de ses confrères, notamment de l’échec et destribulations des dominicains ; rien n'avait découragé son zèle, les obstacles, au contraire, l'avaient enflammé. Il avait entrepris le voyage

d'Europe pour tenter, à son tour, un succès impossible jusqu'ici, mais qu'il n'était pas sans espoir d'atteindre par la confiance qu’il avait dans sa longue éxpérience des affaires du Nouveau-Monde, dans son autorité en matière de conversion et de civilisation des aborigènes, et dans l'infatigable persévérance de son caractère. Au début de ses démarches, survint la mort du roi. Charles-Quint succédait à la couronne d’Espagne. Il était en Flandre. L'absence du nouveau souverain fut comme un interrègne

pendant lequel le cardinal Ximenès de Cisneros fut déclaré régent du royaume. Il prit sur lui de régler les affaires des Indes avant l'arrivée du roi. Il voulut entendre Las Casas en présence d'un conseil réuni à cet effet, et qu’il présida. On y prit connaissance de tous les règlements antérieurs sur ce sujet, et on s’accorda aisément à décréter de nouvelles dispositions par lesquelles les intérêts des Espagnols et des Indiens étaient, disaiton, également ménagés. La seule difficulté fut de savoir à qui confier l'exécution de ces mesures. Les religieux de Saint-Dominique et de Saint-François avaient été en dissidence et en lutte même sur des points essentiels d'administration religieuse dans la colonie, et cette dissidence était précisément survenue à cause des Indiens. On recourut aux hiéronymites dont l’ordre n'avait pris encore aucune part dans les affaires des Indes. On fit choix de trois ecclésiastiques d’entre eux qui, en l’absence de l'amiral, auraient le gouvernement de la colonie. Las Casas leur fut adjoint avec le titre de PROTECTEUR Des [xpiexs. Cette forme nouvelle et insolite d’administration, ce gouvernement de prêtres, que le cardinal \imenès imposait à la colonie, excita des clameurs en Espagne même. Elle fut l'osjet de tant et de si vives critiques, que le cardinal se décida à la modifier par l’adjonction d’un administrateur séculier,

L'arrivée des commissaires hiéronymites dans la colonie y causa le plus grand scandale. Les préventions les plus hostiles les avaient précédés. On avait annoncé qu'ils y venaient pour tout bouleverser, et les discours qu'ils tinrent aux Indiens, dans une réunion des principaux d'entre eux qu'ils provoquèrent quelques jours après eur débarquement, ne furent pas de nature à rassurer

les colons espagnols : «Le conseil des rois catholiques, « leur disaient-ils, vous regardant comme un peuple « libre, sujet de leur couronne et chrétien, nous a en- « voyés ici pour entendre vos griefs. Ne craignez point « de déclarer les torts qu’on vous a faits, afin qu’on y « remédie, et qu'on en punisse les auteurs. Nous souhai- « tons aussi d'apprendre de vous-mêmes ce qu’on peut faire pour votre soulagement; car persuadez-vous bien «que Sa Majesté à à cœur vos intérêts, autant que vous- « mêmes, et n épargnera rien pour vous en donner des

« preuves. »

Bientôt leurs instructions furent publiques, et n’excitèrent que plus de défiance contre eux. Les Indiens euxmêmes, auxquels on parlait de délivrance et qui auraient eu sujet de se réjouir, restèrent froids et indifférents au milieu de cette agitation des intérêts irrités. [ls avaient été si souvent déçus dans leurs plus légitimes espérances, qu'ils ne croyaient plus à aucune promesse. Le premier article de ces instructions prescrivait l'abolition des reparlimientos de tous les ministres ‘et seigneurs de la cour qui en avaient obtenu du feu roi. Par le second, il était enjoint aux commissaires d’assembler les Espagnols pour leur déclarer qu'ils étaient envoyés pour examiner leur conduite, dont on avait fait de grandes plaintes, et remédier aux abus. Les commissaires devaient, en outre, faire visiter par les religieux les habitations de l'ile, pour s'assurer de quelle manière on avait traité, jusqu'alors, les Indiens; voir s'il était à propos de réunir les naturels du pays, et d'en former des bourgades de trois cents Indiens qui auraient une église, un hôpital, un CACIQUE; prendre soin que les habitants des boursades éloignées des mines s’appliquassent aux travaux

de la terre, soit pour en tirer des vivres, soit pour cultiver le coton, le gingembre, la casse, l’indigo, les cannes à sucre et d’autres’ plantes qui faisaient déjà le fond d’un très grand commerce; régler le lot des caciques, commandant des bourgades, de manière qu'ils eussent quatre fois plus de terrain que les autres, et que chacun de leurs sujets fût tenu de leur donner tous les ans quinze journées de son travail; nommer des visiteurs royaux, dont chacun aurait inspection sur un certain nombre de bourgades; établir qu'on n’entreprendrait rien de considérable dans une bourgade sans le consentement du missionnaire, du cacique et du visiteur ; déclarer que ce visiteur serait toujours un Castillan nommé par le roi, et que son principal soin serait d'empêcher qu’on fit aucun tort äux Indiens de son district; avertir les caciques qu'avec l'agrément du visiteur et du missionnaire, ils .pourraient condamner au fouet, mais que, pour les crimes qui mériteraient d’autres peines, la connaissance en serait réservée aux tribunaux établis par le roi; empêcher que les Indiens n eussent aucune sorte d'armes ; ne pas souffrir qu'ils fussent nus; ne leur pas permettre d’avoir plus d’une femme, ni de changer celle qu’ils auraient une fois prise; décerner la peine du fouet contre les adultères.

A ces instructions générales étaient joints des règlements particuliers, concernant les travaux des mines, par lesquels on fixait l’heureet les conditions du labeur, l’âge, le nombre des travailleurs, et le profit leur revenant. Les indigènes d'Haïti n'étaient plus considérés comme esclaves, et ne devaient être employés à cette exploitation, aussi bien qu'aux autres travaux, que | comme des hommeslibres. Lescannihales étaient excep- | il

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