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tés de cet affranchissement, et devaient continuer à ètre soumis au même régime antérieurement établi du travail forcé.
Les commissaires n'avaient encore pris aucune de ces mesures; mais leur allocution aux Indiens, à leur arrivée, et les pouvoirs dont on les savait investis, ie rent l'alarme parmi les colons.
D > aperces vant combien on était en garde contre eux de tous côtés, ils n’osèrent rien entreprendre, et restèrent, pendant quelque te ps, dans une sorte d’inaction et d expectative. Enfin, après beaucoup d’hésitations, ils hasardèrent une mesure qui était une modification timide et peureuse de la clause principale de leurs instructions. [ls abolirent les départements-des absents, en sorte que les maitres qui résidaient en Espagne, et ceux qui ne s'étaient éloignés d'Haïti que momentanément, se voyaient enlever leurs esclaves. Tout le monde se récria, néANMOINS, re que cet affranchissement partiel pouvait bien être le commencement d’une libération générale qu'on appréhendait, d'autant plus qu’elle était formellement prescrite. Ces clameurs intimidèrent les hiéronymites. Ils n’allèrent pas plus loin dans les réformes qui étaient tout l’objet de leur mission. Ils n'osèrent rien braver, et parurent se résigner à l’impuissance à laquelle les condamnait leur condescendance pour de vils intérêts en alarme.
Ils se bornaient, en prêtres plutôt qu’en administrateurs, à assister les esclaves souffrants, en leur portant, à l’occasion, des secours de charité et des paroles de consolation; et en s'interposant quelquefois entre eux et leurs maîtres, pour tâcher d’adoucir la rigueur de leur sort. Qu'on ne perde pas de vue qu'il s'agissait à peine
de vingt mille esclaves, aborigènes d'Haïti, disséminés au milieu de la population servile, en plus grande partie déjà composée d’Afrieains !
Mais Las Casas ne tint pas ses confrères quittes de leur faiblesse. Il les harcelait, les mettait en demeure d'agir. Il avait, lui, l’intrépidité de son apostolat, et avait pris fort à cœur son titre et sa qualité de protecteur des Indiens. Il se brouilla bientôt irréconciliablement avec eux. Tous les personnages importants de la colonie se soulevèrent contre lui. On se ligua pour l'obliger à repartir pour l'Espagne. Le père Manzanedo, l’un des trois commissaires, s’y rendit aussi, pour répondre aux accusations du protecteur des Indiens; car celui-ci se promettait bien de ne pas épargner ses confrères dans les débats qu'il allait provoquer au pied du trône mème.
En arrivant en Espagne, il trouva le cardinal régent très malade. Célui-ci mourut, sans qu'il réussit à Île voir. Il ne se proposait pas seulement d'obtenir gain de cause contre ses adversaires ‘pour des dissentiments personnels, à l’occasion, il est vrai, de l'émancipation et de la conversion des Indiens, mais il aspirait surtout à faire adopter, à cet égard, des plans et de grands projets que lui avait suggérés son zèle désintéressé et son ardent dévouement pour le salut des opprimés. Il ne se fait plus au conseil des Indes, et le récusa mème. En attendant qu’il se présentät devant le roi, il préparait des amis à sa cause. Il parvint à gagner la sympathie et l'adhésion des seigneurs flamands, qui formaient alors l'entourage de Charles-Quint.
Le roi, informé de toutes les disputes que Las Casas soutenait auprès des uns et des autres, à l’occasion des affaires des Indes, et ayant surtout appris la vive dis-
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cussion qui s'était élevée chez l’évêque de Badajoz, entre le protecteur des Indiens, l'évêque du Darien, arrivé récemment du Nouveau-Monde, et l'amiral don Diégo, voulut être juge de ces débats, et s'occuper enfin de ces importantes questions, en s’y mêlant en personne, ou, du moins, en permettant qu’elles fussent traitées en sa présence. [l accorda une audience spéciale aux champions des opinions opposées dans la cause.
Le roi voulut que l'amiral don Diégo fût présent à cette audience, où se trouvèrent tous les autres personnages qui y avaient été convoqués.
L'évèque du Darien, par l’ordre de Sa Majesté parla le premier. Il fit connaître la situation et l’état moral des Indiens, sur lesquels on était très mal informé en Espagne. L'évêèque accusa les deux gouverneurs du Darien d’avoir causé un mal infini dans cette partie du Nouveau-Monde; mais il dit que les Indiens étaient esclaves par nature, et très avares de leurs trésors, dont il était fort difficile de s'emparer. La parole fut ensuite accordée à Barthelemy Las Casas qui s’exprima en ces termes :
« Très haut et très puissant roi et seigneur, je suis « un des premiers qui ont abordé sur les terres du « Nouveau-Monde, et il y a bien des années que j'y « suis employé : j'ai été témoin de tout ce qui s’y est « passé, et c'est ce que j'ai vu qui m'a fait prendre la « résolution de revenir en Espagne, non que je sois « meilleur chrétien qu’un autre, mais parce que les « maux des [Indiens ont excité ma compassion natu- « relle. Ce fut pour en informer le roi catholique que je « quittai ces royaumes. Son Altesse, que je fus trouver. « à Plasencia, m'écouta avec bonté, et m’ordonna
d'aller l’attendre à Séville, où elle devait porter remède à un si grand mal. Ce prince mourut au milieu de son voyage, en sorte que ma requête et sa résolution furent inutiles. Après sa mort, je m'adressai aux gouverneurs du royaume, le cardinal d'Espagne, François Ximénès, et le cardinal de Tortose, qui prirent d'excellentes mesures; et depuis que Votre Majesté est arrivée, c'est à elle que j'ai adressé des mémoires, dont l'effet eût été infaillible sans la mort de son grand chancelier.
« Je poursuis, de nouveau, ma première entreprise ;
mais il existe des ministres de l'ennemi de toute vertu et de tout bien, qui meurent d'envie que j échoue dans mon projet. [l importe d'autant plus à Votre Majesté de m’entendre, et de commander que les auteurs du mal soient confondus, qu'indépendamment de ce qui peut intéresser sa conscience je puis assurer qu'aucun des États qui lui sont soumis, ni même la totalité de ses royaumes, ne peut être comparée à la moindre partie des biens de ce Nouveau- Monde. En informant de ceci Votre Majesté, je suis assuré de lui rendre plus service qu'aucun sujet ait jamais pu faire à son roi; et, cependant, je n'ai en vue ni les grâces ni les récompenses de Votre Majesté, parce que je n'agis point pour son service, saui l’'obéissance et le dévouement que je lui dois comme son humble sujet, mais parce que je suis convaincu que
je dois à Dieu ce grand sacrifice ; car ce maïtre sou-
verain est si jaloux de son honneur et des hommages exclusifs de toutes ses créatures, que je ne puis faire un pas dans cette entreprise que pour lui seul, et que c’est uniquement pour sa gloire que j'ai pris
l'engagement de travailler sans relâche à procurer à Votre Majesté les biens et les avantages les plus estimables ; et, afin de confirmer ce qu’elle a bien voulu me permettre de lui apprendre, je dis et je déclare de nouveau que je renonce d'avance à toute grâce et à toute faveur temporelle ; et s’il m'arrive jamais de réclamer directement ou par des voies détournées la moindre récompense, je consens qu’on m'accuse de mensonge et de félonie à l'égard de mon roi.
« Au reste, tres puissant prince, les hommes qui peuplent ce Nouveau-Moude, si riche en tout, sont très capables d’embrasser la foi chrétienne , et susceptibles, si on leur donne des lecons de morale et de doctrine, de s'attacher à la vertu, et de vivre chrétiennement: la nature les a faits libres, et ils conservent leur liberté avec des rois et des seigneurs naturels qui gouvernent leurs cités. Quant à l’opinion du révérend évêque qui les croit esclaves par nature. je pense qu'il fait allusion à ce que le Philosophe dit
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au commencement de sa Politique; mais entre ce qu'il faut entendre par là et ce que le prélat veut dire, la différence est aussi grande qu'entre le cielet la terre.
« D'ailleurs, en supposant même que le révérend évèque eût raison, il ne faut pas oublier que le philosophe était païen, et qu'il brûle aujourd’hui dans les enfers; Ce qui prouve qu'il ne faut user de sa doctrine, qu'autant qu’elle est d'accord avec notre sainte foi et avec les usages de la religion chrétienne.
« Notre religion est une, et peut convenir à toutes les nations du monde ; elle les recoit toutes dans son sein, et n enlève à aucune sa liberté ni ses maîtres :
elle est surtout bien éloignée de vouloir qu'on rende « les peuples esclaves, sous prétexte qu'ils sont nés « pour cela, comme le prétend le seigneur évêque. Que « Votre Majesté daigne donc, au commencement de « son règne, témoigner hautement son mépris pour « cette mauvaise doctrine, et désavouer ses consé-
quences. »
Quand Las Casas eut fini de parler, un religieux franciscain, récemment venu d'Haïti, appuya avec véhémence l'opinion et le dire du protecteur des Indiens. L’amiral Diégo fut, à son tour, invite à exposer tout ce qu'il savait de la situation des Indes. Il confirma avec l’autorité de son expérience tout ce qui avait été avancé sur la malheureuse condition des Indiens et la mauvaise administration de la colonie, dont il ajouta que la perte était infaillible, si on ne venait promptement à son secours.
L'évêèque du Darien ayant demandé une seconde fois la permission de porter la parole, le grand chancelier consulta le roi, et répondit à l’évêque que, s’il avait quelque autre chose à dire, il pourrait en présenter un mémoire qui serait examiné. Le roi se leva alors, ét sortit du conseil.
Les partisans de la servitude des [Indiens n'eurent pas le dessus dans ces débats ; mais ils étaient confiants que le train des choses dans les colonies n'en serait pas changé, et que tous les beaux plans de réforme qu'on avait exposés au pied du trône n'auraient pas plus de succes désormais qu'auparavant. Îls furent assez indiffécents aux décisions qui émanèrent, à cette occasion, du conseil du roi.
Les Hiéronymites furent rappelés, et l'amiral réintégré
dans son gouvernement des Indes. Les propositions de Las Casas furent admises. Il avait exposé tout un projet de colonisation des Indiens, fondé sur leur liberté et sur leur conversion religieuse.
Le roi, qui prenait un intérêt sérieux aux affaires du Nouveau-Monde, donna des ordres, et fit préparer des instructions détaillées pour l'exécution de ce projet. fl consistait à coloniser une étendue de pays où les Espagnols n’avaient pas séjourné, et n'avaient pas encore porté le ravage de leurs armes et de leur cupidité. On choisit le pays de Cumana sur la Terre-Ferme. Cinquante laboureurs libres devaient entreprendre, sous la direction de Las Casas, les premiers travaux agricoles ou de mines. Les prêtres qui l’accompagnaient, et qui étaient attachés à sa mission, devaient se croiser de rouge sur la poitrine et aux bras. Leurs vêtements étaient d’étoffe blanche, afin qu'ils parussent des hommes tout nouveaux aux Indiens sous ce costume qu'ils n'avaient encore jamais vu.
Il était devenu si difficile de tenter quoi que ce soit en faveur des aborigènes d'Haïti, dont la race était déjà presque éteinte dans la servitude, qu'on songeait à diriger ses efforts ailleurs, où les peuples du Nouveau- Monde avaient à peine ou pas encore subi le contact des conquérants. On se promettait bien qu’en prouvant que des sauvages, pris au hasard dans leurs forêts, pouvaient se changer en fervents chrétiens et se civiliser, la cause des aborigènes d'Haïti serait gagnée. Mais, d'ici là, qu'adviendrait-il? Et dahs le fait, avant que leur cause fût gagnée, si elle le fut jamais, ils avaient tous péri jusqu'au dernier.