CHAPITRE XIII
Guerre d’affranchissement des derniers Indiens. — Cacique Henri. — Son origine, ses mœurs, son caractère. Élevé par les dominicains. Il est fait esclave, Son premier maitre, père d’un nommé Valencuela. — Celui-ci devient son maitre, en héritant de son père. Sa haine et sa persécution contre Henri. — Henri s’y dérobe par la fuite. I se réfugie dans les montagnes de Baoruco. — Valencuela l'y poursuit. — Rencontre où Valencuela est blessé, et n'est sauvé que par la générosité de son esclave. — Le parti de Henri grossit dans la retraite, et devient bientôt une petite tribu qui dispute son indépendance. — Il la discipline et l'exerce aux combats. — Révolte des Africains sur l'habitation de Don Diego, à l’imitation des Indiens. — Ils sont défaits sur les bords du Nisao. — La milice envoyée contre Henri est défaite en bataille rangée. — Générosité du chef indien. — Trait de clémence. — Il prend ouvertement le titre de cacique de l'ile, — Mission du Père Rémy dans le Baoruco. — Réception affectueuse que lui fait le cacique Henri. — Insuccès de cette mission. — Seconde mission du Père Rémy, infructueuse comme la première.
Pendant qu’en Europe, la philanthropie s’épuisait en vains efforts pour arracher les derniers vestiges des aborigènes d'Haïti au plus dur esclavage, et que l'avidité coloniale refusait obstinément de lâcher sa proie, et de laisser rançonner ses victimes” ces victimes, ces serfs eux-mêmes reprenaient en main la cause de leur émancipation. [ls recommençaient la lutte interrompue à la chute de Cotubanama. Ils n'étaient plus qu'une poignée;
ils étaient à bout de souffrances et de désespoir. Leur destruction était inévitable. Ils le savaient bien; mais ils se dévouaient à une fin glorieuse. Que les derniers aborigènes périssent au moins libres, et que, par un effort suprème, par une résolution héroïque, ils vengent, en tombant ou avant de disparaitre, tout le sang versé de leur race, ceux de leurs frères, surtout, qui furent asservis et égorgés sans résistance et sans combat. Que le sol reste aux conquérants impitoyables ; mais que pas un seul de ses légitimes possesseurs n’y soit enchaîné, et n'y vive dans la dégradation et le déshonneur! Tel est le serment qu’ils semblaient avoir fait. Ils ne se parjurèrent point. Ils se jetèrent dans leurs montagnes, ces ce s naturels de la liberté et de l'indépendance ;
s y soutinrent, pendant quatorze années, le choc des 4 et des conquérants y devinrent formidables, mirent la colonie à deux doigts de sa perte, et obtinrent enfin une paix honorable qu'ils stipulèrent sous les conditions d'une entière liberté pour les derniers rejetons de leur race.
Le récit de cette lutte finale achève l’histoire des caciques et des aborigènes d'Haïti. Henri, le dernier de ces caciques, était un sauvage converti, et portait un nom chrétien. Il l'était réellement devenu comme la plupart de ses compagnons d'armes. Il futle plus grand homme de sa race. On aime à penser qu’il eût été digne de commander à un grand peuple, et d'être, par exemple, le souverain indigènes haïtiens, lorsqu'ils se comptaient par centaines de mille, et qu ie formaient une nation ; mais, cependant, Dieu sait s’il eût été plus illustre sous les auspices d’une autre fortune, et s'il eût été plus glorieux pour lui d’être autre chose que le chef
magnanime d’une petite tribu de braves, se délivrant de la servitude, et contraignant leurs maîtres à les laisser finir, paisiblement, dans la liberté et l'honneur, le reste des jours comptés à leur race ?
Lorsque la reine Isabelle s’occupait des moyens de convertir les Indiens au christianisme, elle avait surtout prescrit que les fils et les descendants des caciques fussent placés dans les couvents, pour y être instruits dans les lettres, et élevés dans les lumières et la pratique de la loï. Le jeune Henri descendant d’un cacique du Baoruco qui avait péri dans le massacre du Xaragua, sauvé lui-même miraculeusement de ce désastre, fut recueilli dans le couvent des dominicains à Santo-Domingo. Il y fut baptisé, et y apprit bien tout ce qu’on lui enseignait. [l y étudia le latin, et s’y distingua surtout par sa ferveur de dévotion.
Une pareille éducation le préparait au commandement suprême d’un peuple, le rendait apte à réformer ses mœurs et sa civilisauon; elle ne le façonnait pas, assurément, pour l'esclavage. Cependant, dans un moment de disette d'esclaves, et dans la manie et le désordre d’asservir, on alla jusque dans les couvents arracher de jeunes Indiens qui, comme Henri, avaient été, jusque-là, dérobés au joug des maîtres. Henri fut compris dans un lot d'esclaves donné à un colon qui, peu après, mourut en laissant tous ses biens à un fils du nom de Valençuela. Henri avait réussi à se faire chérir de son premier maitre, en sorte que, dans les premiers moments de son esclavage, il ne sentit pas toute l'horreur du changement de sa condition. Mais ilen fut bien différemment avec son nouveau maitre. Celui-ci le prit en haine, et le traïta plus durement
FE } éf w #& A LD # #
EE) à
qu'aucun de ses autres esclaves. Les travaux les plus rudes et les plus avilissants étaient son lot. Il n'y avait pas d'humiliations dont on ne l’abreuvât, pas de mauvais traitements qu'on ne luiinfligeät. Valençuela, pour combler la mesure de ses vexations, tenta ouvertement d'outrager sa femme, une belle, jeune et douce Indienne. Alors, Henri, poussé à bout, entreprit des démarches qui aggravèrent sa position. Il porta plainte contre son maître au lieutenant du roi, à Saint-Jean. Cet officier l’écouta à peine, et ne lui fit aucune réponse; ils'inquiéta fort peu d'intervenir entre un maître et son esclave. Henri s'adressa, alors, à l'audience royale qui se borna à le recommander par une lettre au lieutenant du roi. Ce magistrat le reçut cette seconde fois avec brutalité, et de manière à faire comprendre au plaignant qu'il était inutile de recourir à lui. L'effet de semblables démarches fut d’aigrir davantage Valençuela contre son esclave. Celui-ci n'en fut que plus persécuté ; à tel point qu'il résolut de s'enfuir. Il n'y avait plus, pour lui, que ce parti à prendre, pour ne pas périr dans Îles corvées ou sous la verge. Il entraîna dans sa fuite plusieurs esclaves indiens de son maïître; d'autres se joignirent à lui sur sa route. Ils avaient tous eu soin de se pourvoir d'armes ef de munitions qu’ils avaient dérobées. Ils se jetèrent dans les âpres montagnes du Boaruco. Henri avait une parfaite connaissance de ces localités. On le sait déjà, c'est là qu'il avait vu le jour et qu'il avait passé les premières années de sa jeunesse. Ses ancêtres y avaient vécu et: régné. Il reprenait en quelque sorte possession de ses domaines. Il s'était hâté de traverser la plaine et d'atteindre ces montagnes. Lorsqu'il se sentit en sûreté derrière les premiers
Ge, cor PSS HR SRE - ML: le SO ee mt Sec
rochers qui pouvaient lui servir de remparts contre ses ennemis, il s'arrêta pour recenser sa petite troupe et l’organiser. Organiser ! tel fut son premier soïn, son premier acte : bon augure dans l’homme qui aspire à commander, ou dans le chef qui débute. Cette qualité essentielle marqua toute sa carrière, et lui valut sans doute tous ses succès. Il forma de suite de cette poignée de conjurés le noyau d’une troupe régulière, et commença à l'exercer à la manœuvre et au maniement des armes, comme il avait vu les Espagnols faire sous ses yeux. Mais avant tout, il leur fit jurer de ne plus jamais servir les Espagnols, de mourir plutôt jusqu'au dernier que de se laisser réasservir. Et ils ajoutèrent tous à ce serment, qu'ils ne prèêtaient pas en vain, le vœu, si le Dieu des chrétiens, qui était devenu le leur, secondait leur résolution, de briser les chaînes de leurs frères.
Pendant ces entrefaites, Valençuela, qui s'était bientôt aperçu de l'évasion de Henri, requit de suite quelques hommes armés; et, les ayant renforcés d’un certain nombre de ses esclaves indiens et africains, il se mit lui-même à la poursuite des fugitifs. Lorsqu'il les atteignit, ils étaient encore dans l'endroit de leur première halte, où ils venaient de former leurs rangs, et de proférer leur serment de liberté ou de mort.
Aussitôt qu'Henri aperçut son-maiître conduisant ses gens contre sa troupe armée en bon ordre et en mesure de le repousser il lui adressa la parole d'assez loin, lui disant qu'il l’engageait à ne pas l’attaquer et à reprendre le chemin de chez lui: qu'il était bien décidé à ne pas se laisser prendre dans ses montagnes, et que d’ailleurs quoi qu'il arrivât, ils avaient tous juré de ne plus servir les Espagnols. Valençuela s'irrita de cette
je % ed” Y AS
5} ï IE où 4 LEE & y EURE 4 'E.
apostrophe qui lui parut impertinente et ordonna à ses sens de se saisir d'Henri. Ces imprudents, ne sachant pas encore à quels ennemis ils avaient affaire, s’avancèrent sans hésitation pour exécuter les ordres s de Valencuela. Henri, alors, se jeta sur les Espagnols et les tailla en pièces. Plusieurs d’entre eux furent tués, et presque tous les autres furent plus ou moins blessés. Valençuela, lui-même, avait reçu une blessure à la tête. Ils se retiraient en désordre, et les Indiens, en les poursuivant un peu, les eussent passés au fil de l’épée. Maïs Henri avait réussi, non sans quelque peine, à contenir leur ardeur. Il les avait ralliés autour de lui, pour donner aux fuyards le temps de se sauver. S’adressant à son maitre, il lui dit : Allez, remerciez Dieu de ce que je vous ai laissé la vie, et ne revenez plus ici.
L’émotion que cette affaire causa, à Saint-Jean, lorsque les Espagnols y rentrerent blessés et battus, fut grande. La nouvelle s’en répandit bientôt dans les autres localités, et bien qu'on eût l'espoir de venir facilement à bout de quelques brigands errant dans es montagnes, on s'inquiéta, et partout on se tint sur le qui-vive. On pensa à expédier contre eux des troupes régulières, parce qu'on se flattait que les insurgés du Baoruco n'avaient pu avoir l'avantage que contre des esclaves mal armés et quelques militaires mal commandés. On fit marcher immédiatement à leur rencontre des forces disciplinées. Henri en était averti par ses éclaireurs. Il n’avait pas cessé d'exercer ses gens à la tactique de ses ennemis. Il avait un tel ascendant sur eux qu’en fort peu de temps, il les avait façonnés à l’ordre et à l'instruction militaire.
L’aptitude de Henri pour la guerre lui valait, au moins
déjà, dès un premier combat, l'expérience longtemps acquise d’un capitaine ordinaire. Il avait trois cents hommes, ainsi préparés, à opposer n'importe à quels adversaires. Il ne resta pas retranché derrière ses rochers ; il descendit au bas de la montagne, dans une petite plaine unie, et s'embusqua dans un bois, où la troupe coloniale le rencontra. Il engagea le combat, avant que l'ennemi eût le temps de reprendre haleine: . La hardiesse, la vivacité et l’ordre de l’attaque étonnèrent les militaires de l’armée expéditionnaire. Ils étaient ébranlés. Ce fut un commencement de victoire. Ceux-ei firent tous les efforts possibles pour soutenir ce choc, et parvenir, au moins, à égaler les chances de la lutte ; mais la supériorité était déjà du côté des insurgés ; ils écrasèrent leurs ennemis. La déroute se mit parmi ces derniers. Ils laissèrent sur le champ de bataille des morts que Henri fit inhumer. Il ne voulut pas qu'on poursuivit les fuyards dont un grand nombre étaient blessés, autant pour qu'ils ne fussent pas massacrés, que n'avoir pas à faire de prisonniers. Une autre expédition suivit de près cette dernière. La guerre irrite et aïigrit promptement les cœurs. Obligés à combattre de nouveau et de suite, les Indiens s’exaspérèrent. L'action fut sanglante cette fois, et le cacique (car Henri venait de prendre ouvertement ce titre après son éclatante victoire), le cacique eut plus de peine à contenir sa troupe. Elle fut encore victorieuse. Elle fit un grand carnage de l’ennemi durant la mêlée ; puis elle le traqua dans sa déroute ; ceux du moins que Henri n’avait pas eu le temps de rallier, et qui, plus ardents à poursuivre, s'étaient élancés sur les traces de l’ennemi en fuite. Ils avaient massacré quelques trainards blessés ou égarés dans les
“ac MES R
bois. Ils avaient découvert soixante et onze Espagnols qui, près d’être atteints, s'étaient réfugiés dans une caverne pour attendre la nuit, à la faveur de laquelle ils échapperaient à leur poursuite et gagneraient la plaine. Cette caverne, peu profonde, n'avait qu’une issue, l’ouverture par laquelle les fugitifs étaient entrés. Les Indiens l'avaient comblée de fascines et d’autres matières combustibles ; ils allaient y mettre le feu, et ceux qui s’y étaient retirés eussent été tous étouffés par la fumée. Henri survint. Il s’indigna ; et, s’emportant contre ses sujets, il leur reprocha leur cruauté; et, après avoir ordonné qu’on débouchât la caverne, il fit sortir les prisonniers espagnols. [1 se contenta de les désarmer, et de les dépouiller de leurs uniformes ; puis il les renvoya en liberté, sans insultes et sans vexations.
Cette modération dans la victoire et cette magnanimité dans un chef de révoltés lui faisaient personnellement honneur, et ne manquèrent pas d’inspirer le respect à ses ennemis. On avait commencé par le calomnier, en le représentant comme un personnage odieux et un capitaine de bandits ; mais bientôt sa noble conduite fit concevoir de lui une toute autre opinion, et n'influa pas peu sur la manière dont par la suite on traita avec lui. On ne cessa pas de le craindre; il fut, au contraire, de plus en plus redouté. On le craignit et on le redouta, d'autant plus qu'il était vertueux et respectable.
Il restait campé dans ses montagnes, ne prenant que le soin de s’y fortifier. Il ne tenta jamais aucune incursion dans la plaine, ni aucune attaque contre les villes et les habitations. Deux ou trois fois, quelques-uns de ses gens, croyant se dérober à son active surveillance, descendirent dans la plaine. où ils enlevèrent des bes-
tiaux et brûlèrent des cases et des jardins : il le sut, et, par une punition prompte et sévère, il réprima sans hésitation ce désordre.
Ses succès avaient rapidement grossi son parti. Journellement, des eslaves indiens se sauvaient et le rejoignaient. Parmi ces fugitifs, se trouvaient aussi des femmes et des enfants. Ils étaient deux ou trois mille, une véritable tribu, vivant, dans ces montagnes, du fruit de son travail, et faisant respecter son indépendance en versant un sang rare et précieux. Des cases et jardins s’élevaient partout, comme par enchantement :; et, en peu de temps, ces lieux inhabités et déserts se peuplèrent et prirent un aspect riant et animé. Les cases étaient disséminées sur un espace étendu, et bâties à de grandes distances les unes des autres. Elles étaient en assez grand nombre pour former une grande bourgade, si elles étaient réunies sur un même point. La tribu indienne du Baoruco menait une vie des plus actives ; elle travaillait aux champs, et faisait l'exercice militaire, tour à tour ; et, souvent, elle quittait la houe pour aller combattre et vaincre ; car elle était invincible dans ses montagnes. Après le combat et la victoire, elle reprenait les travaux agricoles. Elle récoltait des vivres et des denrées, pêchait le poisson dans les cours d’eau et se livrait à la chasse aux cochons marrons qui pullulaient dans ses forêts, et lui fournissaient une abondante venaison. Elle produisait aussi bien au delà de ses besoins. Il n'y avait plus moyen de reconnaitre, dans ce reste des aborigènes d'Haïti, les descendants de cette race faible, efféminée, en proie à la mollesse de son climat, et faite, on dirait, pour vivre dans l’oisiveté ou les plaisirs tranquilles. En passant par l'esclavage, un 1
É.- à ês
Aero EEE ENE)
pee
petit nombre d'éprouvés avait survécu à la plus implacable destruction, et s'était transformé-par une énergie soudaine et par les efforts faits pour ne pas succomber dans le cataclysme général. Cette énergie, qui n’était pas dans la nature ou le tempérament de l’Indien, un surcroît de malheur la lui donna. La volonté d’être libre acheva le miracle de ce changement.
Dans la colonie, on n'en était plus à la première émotion que causa la levée de boucliers de Henri; les inquiétudes et les craintes étaient devenues sérieuses. On s’alarma justement. Les progrès et les succès de l’insurrection étaient bien faits pour décourager les esprits. On avait affaire évidemment à un ennemi formidable, dont le chef n’était pas un homme ordinaire, et pouvait bien être un vengeur de sa race suscité par le ciel. L'avenir paraissait à tous plein de périls, et il n’en fallut pas davantage pour porter une profonde et subite atteinte à la prospérité de la colonie. Les cultures étaient abandonnées, et les colons émigraient de tous côtés. Ce qui favorisait celte détresse, c'était la mauvaise organisation du gouvernement colonial. L'amiral don Diégo avait été réintégré dans son commandement, et s’y était rendu ; mais son autorité était purement nominale. Il faisait moins que régner, et l'audience royale gouvernait. L'audience royale était un conseil, et la chose publique, en raison de l'éloignement de l'autorité première, et de la difficulté des circonstances, demandait à être conduite par une seule tête et par une volonté ferme et unique. Elle avait beau être animée des meilleures intentions, son administration était inefficace et anarchique. Don Diégo avait pris son parti de jouir des honneurs, à défaut de la réalité du pouvoir. Il ne s’oc-