‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 4 sur 50 · MS ee · texte numérisé non relu

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Les efforts que fait Manicatoex, frère de Caonabo, pour le venger sont le résultat de ces sentiments de la nature auxquels les sauvages eux-mêmes, comme on verra, n'étaient pas étrangers.

Il y a un beau trait de dévouement dans ce tableau où le cacique Mayobanex refuse à Bärthélemi Colomb de lui livrer Guarionex contraint de se réfugier chez lui.

La révolte de Roldan Ximénès, [a ruse qu'il emploie pour gagner Bœhéchio, le roi du Xaragua et frère d'Anacoana, ne sont pas indignes de notre époque.

Nous touchons à l'épisode sanglant du Xaragua. Les plus durs se sentiront émus au tableau de cette horrible boucherie dont Ovando fut seul coupable. Ce changement subit d’une fête où tous les cœurs étaient à la joie en un massacre épouvantable est, sans contredit, une des pages les plus dramatiques qu'ait écrites M. Emile Nau.

Sous l’administration si remarquable d’Ovando, les mines de Cibao et de Saint-Christophe sout d’un revenu immense pour l'Espagne ; les Indiens y travaillent forcément et marchent à pas pressés vers la tombe. Qu'importe ! Ovando enverra faire la traite des insulaires des îles Lucayes.

Cependant la voix puissante de Montésino en faveur des Indiens retentira jusqu’au pied du trône d'Espagne. Puis l'on verra arrivér dans la colonie Albuquerque avec des ordonnances royales qui ne seront exécutées qu’à demi. Etrange fatalité ! le cardinal Ximénès, régent d'Espagne, sollicité par Las Casas, cet autre chaleureux défenseur des Indiens, donnera aussi des instructions qui ne seront pas accomplies, L'infatigable Las Casas, ne se rebute pas, 1l retourne en Espagne, et cette fois, 1l est entendu avec d’autres en pleine audience royale. Là un vrai plaidoyer a lieu, et quoique la victoire soit complète pour Las Casas, rien n’est changé au sort des Indiens.

C'est un beau chapitre que celui qui concerne Cotubanama. On aimera beaucoup l’héroïque résistance de ce cacique dans sa lutte vigoureuse avec Esquibel. Poursuivi à outrance jusqu’à la Saona où il s'était réfugié, 1l est enfin pris et amené à Santo- Domingo où il est pendu, comme l'avait été Macaona. En lui

s'éteint le dernier des caciques de la découverte, et l’île entière est désormais soumise à la domination espagnole.

Le cacique Henri est un étrange personnage. Il profitera des leçons du Père Rémi qui s’est chargé de le civiliser et apprendra beaucoup de choses, voire un peu de latin. Maitre absolu des montagnes du Bahoruco, il y règne en souverain au milieu de ses compagnons dont il à fait un ordre guerrier. Il inquiète les Espagnols qui tentent contre lui plusieurs expéditions infructueuses, et de guerre lasse, Charles-Quint lui fait offrir la paix par un envoyé extraordinaire, le général Barrio-Nuevo, qui lui porte une lettre de l'Empereur. Henri n'accepte pourtant pas la paix sans conditions. Cet épisode est curieux de détails.

Lorsque l’évêque Ramirez vient remplacer Diégo Colomb dans l'administration du pays, il s’y trouvait à peine quatorze mille Indiens.

Il y a dans ce livre des épisodes qui trouveront des incrédules parce qu'ils semblent relever de la légende. Tout y est vrai pourtant, puisque rien n'en est démenti par l’histoire.

Tous ces événements se sont accomplis en moins de vingtsix ans et trois siècles seulement nous en séparent. C’est donc de l’histoire moderne que nous avons là.

Ces faits réunis, pour la première fois, en un corps complet d'ouvrage, ont pris sous la plume élégante de l’auteur leur forme définitive. C’est en somme une œuvre remarquable, et qui dénote à chaque page ce soin du style qui est une des premières conditions du succès.

Nous ne pouvons mieux terminer notre article qu'en disant de M. E. Nau et de son /istoire ce qu'un des écrivains les plus distingués de la presse parisienne a dit de M. Madiou dans un compte rendu de l’ouvrage de ce dernier: « Un pays qui produit des hommes tels que lui, et où s’impriment des œuvres de cette valeur n'est pas, quoi qu'on en dise, perdu pour la civilisation. » (Feuille du Commerce.)

Du Moniteur du 8 septembre 1854, n°39, 10° année, nous extrayons ce qui suit sur le ivre d'Emile Nau.

Nous éprouvons le plus grand plaisir à insérer dans les colonnes de ce journal un fragment du Bulletin littéraire de Ia

AVANT-PROPOS d)

Revue contemporaine, recueil périodique qui se publie à Paris. Il y est question de l'Histoire des Caciques d'Haïti de M. Emile Nau. Déjà immédiatement après la publication du beau livre de M. Emile Nau, nous avons eu l’occasion de dire que son livre lui fait le plus grand honneur et prouve qu'il est un historien pathétique. Nous sommes heureux de nous être rencontrés, dans l'appréciation de l'Histoire des Caciqués d'Haïti avec le critique impartial et éclairé de la Revue contemporaine.

Nous nous empressons de faire connaître au public haïtien cette consciencieuse appréciation de l’œuvre de l’un de nos concitoyens. Gette appréciation du livre de M. Emile Nau est pour lui un bien grand encouragement, nous disons aussi une récompense bien méritée de ses pénibles veilles.

Que tous ceux d’entre nous qui s’occupent d'histoire, de littérature, de sciences, s’enhardissent de l'exemple de M. Emile Nau. Qu'ils se persuadent qu'aujourd'hui, il n’y a point de parti pris contre nous, et que, si des écrivains, des littérateurs étrangers nous observent, ce n’est point pour nous écraser de tout le poids de leur science séculaire, mais bien plutôt pour entourer de leurs sympathies les fils de celte jeune nation, fille de lAfrique et de la France, qui, après avoir conquis la liberté, s’efforce de créer une litiérature nationale.

L'écrivain de la Revue contemporaine dit :

« Ce livre mérite de fixer notre attention parce qu'il fait revivre de la vie de l’histoire un peuple entier, un peuple doux el inoffensif, que nous avons tué, nous Européens, nous chrétiens en lui portant la croix et l'Evangile. Il nous intéresse encore parce qu'il est l’œuvre d’un Haïtien, et que nous entourons de toutes nos sympathies cette jeune nation, qui, après avoir conquis la liberté, s'efforce de créer une littérature nationale. L'ile d'Haïti compte déjà quelques poètes : Dupré, Chaulathe, Mullery, Oger Longuefosse, Milscent et surtout Ignace Nau et Coriolan Ardouin. Elle possède un publiciste remarquable : M. Linstant; mais la littérature historique est celle qui jusqu’à ce jour a produit en Haïti les œuvres les plus remarquables. Dans cette carrière difficile se sont distingués principalement : M. Madiou dont les trois volumes ont obtenu un succès légitime ; M. Saint-Rémy

auteur d'une Vie de Toussaint-Louverture, chaudement écrite et brillante de coloris ; M. B. Ardouin, dont ici même nous avons naguère apprécié les éludes pleines de justesse et de profondeur. Ces travaux recommandables laissaient malgré leur étendue, deux lacunes dans l'histoire de Saint-Domingue. M. Emile Nau vient d'en combler une en publiant son Æistoire des Caciques, à laquelle il s'était dès longtemps préparé par d’excellentes études sur les antiquités de son pays.

« M. Nau a fait précéder son livre d’une introduction consacrée tout entière à l’histoire de Christophe Colomb, jusqu’au moment où Ce grand homme aborda aux rivages haïtiens. Entrant ensuite en matière, il déerit la situation politique de l'ile à l'époque de la découverte, l'état social des indigènes, leurs nuances, leur industrie, leur religion, leurs croyances, ete. Ce premier chapitre présente un intérêt particulier. Nous y retrouvons les débris curieux du système cosmogonique des anciens Aborigènes, l’origine du soleil et de la lune et la genèse de l’humanité. Louquo était l’Adam haïtien. Il vécut longtemps, s’adonnant à l’agriculture, et laissa en mourant un beau jardin tout planté d’ajes, d’ignames, de maïs, de manioc. Pratiquant des incisions à son nombril et à sa cuisse, il en avait tiré les animaux et les hommes; mais ceux-ci n'avaient point appris pendant sa vie à utiliser les plantes qu'il avait cultivées; Louquo leur apparut donc un jour sous la figure d’un vieillard et leur enseigna tous les secrets de l'agriculture. Ces hommes avaient nom : Ra- Cumon, S'avacon, Achinaon et Couroumon. Après diflérentes transformations ils furent définitivement changés en étoiles, Savacon présida aux grandes pluies ; Achinaon aux petites pluies et aux vents violents; Couroumon, devint le génie des tempêtes. Les Indiens appelaient tous leurs dieux Chémis ou Zémès et ils en reconnaissaient un grand nombre. Chaque cabane en renfermait une collection considérable, et nul ne se mettait en voyage sans emporter de petites statuettes des divinités protectrices. On rendait aux Zémès un culte publie dans les cavernes sacrées, et aujourd’hui encore on voit la figure de ces dieux sculptée dans quelques-unes de ces grottes. Comme en Egypte et dans l'Inde ils étaient représentés avec des têtes d'animaux; l’un avait une tête de singe, un autre d’agouti, de mabouva, de couleuvre ou

de chauve-souris. Le Cacique suprême réunissant les pouvoirs temporel et spirituel était le souverain pontife de la religion, et Les dieux rendaient les oracles par la bouche des prêtres appelés butios. À côté ou plutôt au-dessus des Zémès, les Indiens plaçaient déux autres divinités, le Dieu suprême et Attabeira ou Mamona qu'ils qualifient de Mère de Dieu. M. Emile Nau suppose que ce Dieu suprême était celui des chrétiens et que Mamona ne différait pas de la Vierge Marie, dont le culte avait été emprunté aux premiers colons européens. Nous sommes entrés dans ces détails pour donner une idée de l'intérêt qu'offre au point de vue archéologique le livre dont nous nous occupons.

« C’est une histoire de sang et de larmes que celle des Haïtiens soumis au joug des Espagnols altérés d’or. En voyant arriver ces navigateurs étrangers, ils les avaient pris pour une variété inconnue de Caraïbes anthropophages, et s'étaient réfugiés en toute hâte dans les montagnes; mais pour gagner leur confiance et conquérir leurs sympathies, Colomb n'avait eu qu’à traiter avec égard une jeune femme tombée entre ses mains, et à lui rendre la liberté après l'avoir parée de verroteries et de grelots. Ceux qu’on prenait pour des Gannibales furent alors considérés comme des créatures descendues du ciel ; les Indiens se porterent en foule à leur rencontre, et les Caciques mêmes sempressèrent de les visiter. Un fort s’éleva sur la côte, puis un second, puis une ville. C’en est fait, pauvres Haïtiens, enfants de la nature, simples et bons comme votre mère! votre île délicieuse a cessé de vous appartenir. Adieu les jeux naïfs, lesfêtes bruyantes, la musique et les chants au bord des ruisseaux limpides! L'or, ce métal précieux, ne git-il pas sous la terre que vos pieds foulent ? À l'œuvre! fouillez le sol; ouvrez les mines profondes... C’est ta fosse que tu creuses, peuple infortuné, et bientôt tu y disparaitras tout entier !.. Le fils pieux n'ira pas suspendre aux branches fleuries du caymito doré ou de lodorant bixa, le hamac où son vieux père aurait trouvé doux de s'endormir pour l’éternité, au milieu des chants des oiseaux et du bruissement du feuillage ! L'enfant d'Haïti mourra esclave, la pioche à la main, sous le fouet ou le bâton.

« M. Emile Nau a retracé avec un talent réel ce drame lamen-

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table, qui finit par l’anéantissement de la classe aborigène. On sent à chaque page l'intérêt que l’auteur porte au sujet qu'il a choisi. Au point de vue de l’origine, il n’y a rien, sans doute de commun entre l’ancienne population de Saint-Domingue et ses habitants actuels, mais la terre qui nourrissait les uns nourrit aussi les autres, et en comblant les vivants de ses bienfaits, elle établit entre eux et ceux qui ne sont plus une parenté véritable, que le cœur sent et comprend. C’est ainsi que nous, Français, nous entourons d’une vénération profonde les monuments druidiques dont notre sol est couvert sans savoir, chacun en particulier, si nous sommes Gaulois, ou Italiote, ou Franc, ou Goth, ou Burgonde, ou Vandale, ou Hibère. Quand les Espagnols arrivèrent en Haïti, l'ile avait pour cacique suprême l’indolent Guacanagaric, qui n'avait d'énergie que pour la volupté et aurait donné tout son royaume pour un regard ou une caresse de la belle Catalina. Les étrangers pouvaient tout oser avec un tel prince; mais leurs vexations poussèrent bientôt à la révolte un cacique inférieur, Caonabo, chef habile et courageux, dont M. Nau a parfaitement esquissé la belle physionomie. Ne pouvant le réduire par les armes, Colomb s’en délivra par la trahison. Ojéda, par son ordre s’avança dans le pays avec quelques cavaliers, sous prétexte de traiter avec le cacique et de lui offrir ses présents. « Ojéda, dit M. Nau, fit étaler aux yeux de ce chef redoutable des chaines et des menottes en fer poli comme de l’argent, qu'il disait avoir été fabriquées dans le thurey (dans le ciel) et qui en étaient tombées en un jour de bonheur. Interrogé par le cacique sur l'usage de ces ornements, 1l lui dit que les rois, en Europe, s’en revêtaient, dans les grandes solennités, pour paraître devant leurs sujets. Il lui proposa de l'en orner. Caonabo ne fit aucune difficulté d'y consentir; il parut même tout joyeux de se voir tout couvert de ses fers, qui reluisaient aux rayons d'un soleil éclatant. Ses Indiens poussèrent des cris de joie et d’admiration. Ojéda l’assura que s’il essayait de monter sur un des chevaux de sa troupe, ces ornements produiraient bien plus d'effets encore, et que d’ailleurs, c'était pour monter à cheval que les rois s’en paraient, Caonabo se laissa faire. Les évolutions recommencèrent, et peu à peu la cavalerie s’éloigna traversa la rivière et partit au galop, avec

le cacique prisonnier et affermi sur sa monture. » Voilà comment les conquérants en usaient avec ce peuple d’enfants. Manicatoex, frère de Caonabo, continua la guerre avec un nouvel acharnement, une bataille décisive s’engagea à la Véga: les Indiens étaient, dit-on, cent mille; mais accablés par l’artillerie espagnole, assaillis par une armée de dogues féroces dressés au carnage, ils prirent la fuite après une résistance assez opiniâtre laissant la plaine couverte de leurs morts.

« La conquête de l’île était désormais un fait accompli, et tout Indien au-dessus de quatorze ans fut assujetti à payer par trimestre une mesure de poudre d’or équivalente à quinze piastres, mais l’or ne se trouvait pas dans toutes les parties de l’ile. Un cacique, nommé Guarionex, adressa à ce sujet de justes observations à Colomb. « Il offrait de cultiver en vivres et en denrées l'étendue de terre qu'il plairait à l’amiral de lui assigner. Cette offre fut durement rejetée. Colomb lui fit répondre que c'était de lor qu’il lui fallait. De l'or, il lui en fallait, en effet, pour prouver que sa: conquête n'était pas stérile et ruineuse; coûte que coûte, les Indiens en donneront. L'or ou la vie! » Nous ne suivrons pas l'auteur dans les détails si intéressants de cette histoire ; nous ne nous arrêterons pas sur la légende charmante des amours de Miguel Diaz avec la reine Cayacoa, qui se rattache à la découverte des mines de la Haïna et à la fondation de Santo-Domingo; nous ne redirons pas les nombreux soulève ments des Indiens, et nous arriverons d’un seul bond à l’année 1516. Les Indiens étaient soumis depuis vingt ans environ, et d’une population totale d’un million d'habitants, ou même de trois millions, si l’on en croit certains auteurs, il n'en restait plus en Haïti que cinquante ou soixante mille ! Les conquérants allaient vite en besogne! Alors, un Indien, énergique et brave comme Caonabo, poussé à bout par la tyrannie d’un colon dont il était l’esclave, et refugié dans les montagnes, gouvernait avec le titre de. Cacique quelques milliers d’indigènes échappésà l'artillerie, aux dogues, aux verges et aux mines des conquérants. Converti au catholicisme, il avait reçu le nom de Henry et avait pour père un cacique du Bahoruco qui avait péri dans le massacre du Xaragua. Henry avait juré de mourir libre avec ses compagnons d'infortune; il tint parole, et pendant douze ans

il triompha de tous les efforts des Espagnols. M. Nau à consacré ses deux derniers chapitres à mettre en lumière cette belle et noble individualité, et le eacique Henry était digne par ses vertus, son courage et sa générosité d'inspirer à l'historien d'Haïti les plus belles pages de son livre.

« M. Emile Nau termine son ouvrage, par un appendice traitant de la géographie primitive d'Haïti, de l’Eldorado imaginaire de Banèque, de la langue et de la littérature des anciens Haïtiens. Il y a joint enfin une flore haïtienne, travail intéressant de M. Eugène Nau. Ce livre, dont nous venons de donner une suceincte analyse est nettement et élégamment écrit; il intéresse toujours et souvent il émeut, parce que l’auteur ne s’est pas contenté d'y mettre son talent et qu'il y a laissé couler quelque chose du cœur qui va au cœur. Nous n'avons qu'un reproche à lui adresser. Il a laborieusement et consciencieusement recueilli tous les lambeaux épars de l’histoire primitive d'Haïti : il aurait dû indiquer, dans des notes jetées au bas de chaque page, les sources qu’il a consultées, non pour metire à couvert sa véracité d'écrivain, qui assurément ne sera pas contestée. mais pour faire connaître au lecteur tous les ouvrages auxquels on peut se reporter pour étudier, soit dans son ensemble, soit dans ses détails, les annales haïtiennes. »

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