CHRISTOPHE
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Christophe Colomb. — Découverte de l'Amérique. — Haïti.
L'Amérique complètement inconnue, avant 1499, ne figurait point sur les cartes géographiques : l'océan y comblait le vide de cette partie du monde.
Ce vide tourmentait l'esprit humain. Dès longtemps l'imagination des poètes et des légendes y avaient prédit un monde nouveau et l’avaient peuplé à leur gré. Sénèque, dans sa Médée, avait dit : « Il viendra un siècle « éloigné dans les temps futurs, où l’océan desserrant « les liens du monde, un immense continent surgira. « Tethys découvrira des régions nouvelles et Thulé ne « Sera plus à l’extrémité des terres. »
Platon y avait placé son Atlantide. L'ile merveilleuse de Saïint-Brandan y élevait au-dessus de l'horizon lointain ses montagnes enchantées ; les flots qui la baignaient roulaient, assurait-on, sur les côtes des Îles de Fer et de Gomera, des citrons, d’autres fruits, des branches d'arbre encore vertes, tombées de ses forêts.
18 INTRODUCTION h Mais chaque fois que de hardis navigateurs partaient À pour y aborder, de violentes tempêtes les en éloignaient,
ou bien cette terre inhospitalière fuyait à leur approche et s'évanouissait comme le phénomène atmosphérique qui en avait produit l'illusion. Des traditions populaires parlaient encore d’une autre île où, après avoir vogué longtemps, abordèrent sept évêques partis de Portugal. C'était à l’époque de la conquète du Portugal et de l'Espagne par les Maures. Pour se soustraire à la servitude des conquérants, ils s'étaient embarqués sur cet océan inexploré, s’abandonnant à leur destin. Descendus sur ces plages inconnues, ils brülèrent leurs vaisseaux pour ôter tout espoir de retour à ceux qui les avaient suivis. Ils fondèrent chacun une cité dans cette île qui, depuis ce temps, s’appela l'Île des sept cités.
Les esprits furent bientôt abusés par ces fables ; mais le pressentiment de l'existence de terres nouvelles au milieu de l'Atlantique n’en subsista pas moins. Bien avant la Renaissance des sciences et des lettres en Europe, les savants arabes qui en avaient conservé les traditions, élaboraient les connaissances géographiques qui devaient plus tard conduire aux découvertes. Xerif al Edris, dans sa description de l’Atlantique, constatait que tout était inconnu au delà de cet océan qui borne les terres habitées. « Personne, disait-il, n'a tenté « de vérifier ce qu’on en rapporte, c’est-à-dire sa navi- « gation difficile et périlleuse, l'obscurité qui y règne, « sa profondeur, la fréquence de ses tempêtes, et cela, « par crainte de ses monstrueux poissons el de la vio- « lence des vents qui s'y déchainent. Cependant, il « renferme beaucoup d'iles, les unes habitées, les
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« autres désertes. Pas un marin n'ose se hasarder sur « ses flots, ou s’il en est qui le fassent, ils ne s’éloignent « pas des côtes et craignent de les perdre de vue. Les « vagues de cet océan se dressent comme de hautes « montagnes, sans se briser; car, si elles se brisaïent, « il serait impossible aux navires de les labourer. »
L'Imprimerie, découverte au commencement du xv° siècle, propagea en Europe les ouvrages des Arabes. L’antiquité eut aussi une grande part à ce genre de publicité aussi puissant déjà que nouveau. La chaîne des études scientifiques et littéraires se renoua. La géographie ne fut pas des sciences celle qui reçut la moindre impulsion. Tandis que les cosmographes perfectionnaient les systèmes au fond de leurs cabinets, de hardis marins, sillonnant les mers, couraient aux découvertes. Christophe Colomb, qui allait devenir le plus savant de ces cosmographes et le plus audacieux de ces marins, se forma de bonne heure aux expéditions maritimes. Le jeune navigateur, au milieu de cette rude et-militante pratique, n’avait pas cessé d'approfondir ses études théoriques. Le jour qu'il se présenta pour entrer à son tour dans la carrière des découvertes, il vint avec une expérience de la mer consommée et des idées dont la hardiesse et la nouveauté le firent passer même aux yeux des savants pour un fou ou un visionnaire. C'était cependant un homme de génie, d’un génie que ses malheurs seuls égalèrent plus tard. Il était d’une sublime piété. L'autorité d’une raison supérieure ne faisait pas la seule force de ses convictions : il s’y ajoutait l'enthousiasme d’un croyant. Et pour les faire triompher dans un temps comme le sien, il ne lui a fallu rien
moins que le don suprême de l'éloquence. Ses contemporains nous ont transmis de sa personne un portrait minutieux. Il était de haute taille, bien fait, musculeux, d’une attitude pleine de dignité. Son visage long n'était ni plein ni maigre. Son teint était clair et taché de rousseurs, Son nez aquilin, et son front très élevé. Ses yeux étaient gris et prompts à s’enflammer. Toute sa contenance avait un air d'autorité. Ses cheveux dans son enfance étaient couleur de feu; à l’âge de trente ans, ils étaient presque blancs. Son tempérament était naturellement irritable, mais la magnanimité de son caractère le maîtrisait. 1l était envers tous d’une gravité courtoise et paisible et ne se permettait jamais aucune intempérance de langage. Toute sa vie, il s’acquitta avec ponctualité de ses devoirs religieux, observant rigoureusement les commandements et les cérémonies de l'Église, Sa piété ne consistait pas seulement dans des démonstrations extérieures ; elle participait de cet enthousiasme qui constituait le fond de son caractere.
Ce qui avait blanchi avant l’âge la tête de Colombe n'était pas d’avoir perdu trop tôt une épouse adorée, de n'avoir pas toujours eu le pain dû à la vieillesse infirme de son père, et, quand il battait la poussière des grands chemins, d’avoir été réduit à frapper aux portes des couvents demandant un peu d’eau et de pain pour son pauvre fils, tout enfant, qu'il trainait sur ses pas; — c'était d’avoir vu méconnaître son génie et déverser le mépris et le ridicule sur ses idées fécondes.
La fièvre de conquêtes paraissait s'être apaisée pour quelques terres de plus découvertes sur les côtes occiden-
tales de l'Afrique. La vanité des navigateurs les plus intrépides se sentait presque satisfaite d’avoir pénétré jusqu'à près de dix-huit cents milles dans l'Atlantique inhospitalier et d’avoir doté le monde connu des îles nouvelles des Açores. La science géographique avait vu s’accomplir à peu près tout le progrès qu'elle ambitionnait alors, sauf pourtant la route de l’fnde par le sud du continent africain, dont les principales étapes étaient déjà ouvertes. Et elle assurait qu'il était impossible de pousser l'exploration à l'occident plus loin qu elle n’était allée ; — parce qu’au delà on rencontrait la zone torride où les eaux de la mer bouillonnaient sous une température de feu et où la terre nue et brülée était entièrement inhabitable.
Colomb, plus avancé que son siècle, affirmait au contraire qu'au delà se trouvaient de vastes territoires inconnus, habités par de nombreuses populations. Partant de ce principe que la terre est une sphère divisée en mers et continents et pouvant être parcourue de l’est à l’ouest, il disait qu'il était impossible que l'immense espace contenu entre les régions orientales de l'Asie et les côtes occidentales de l’Europe et de l'Afrique ne füt rempli que par l’océan. Il admettait que ces régions orientales de l'Asie se prolongeaient fort avant en face des deux autres continents. Il avait ainsi raisonné : la circonférence du globe vers l’équateur étant divisée, d’après Ptolémée, en vingt-quatre heures de quinze degrés chacune, il résulte un total de trois cent soixante degrés. En comparant le globe de Ptolémée avec la carte de Marin de Tyr, il est constant que quinze heures étaient connues aux anciens, à partir du détroit de
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Gibraltar jusqu'à la ville de Tine en Asie, et qu'il restait encore huit heures, c’est-à-dire le tiers de la circonférence dela terre inconnu et inexploré. Il rejetait comme une fable inventée par ses contemporains pour la commodité de leur ignorance, la température excessive des tropiques, pure hypothèse toujours mise en avant, sans justification ni preuves.
Enfin il fixa désormais, la théorie de la sphéricité de la terre et renouvela celle des antipodes, en dépit du fanatisme religieux qui professait encore l'erreur suivante et l’imposait comme article de foi : « la surface « de la terre est plane, et le ciel est tendu au-dessus « comme une peau, erlendens cæluwm sicut pellem ».
Peu importait alors l'erreur commise à son tour par Colomb sur la véritable dimension du globe, s’il se trouvait réellement, dans la direction où il en assignait la place, des contrées nouvelles et ignorées; peu importait également la configuration de ces contrées, fussentelles, comme il le croyait, un prolongement du continent asiatique, ou bien cet autre continent qui occupe tout un hémisphère, reliant presque les deux pôles de la terre, et séparé de l'Europe comme de l'Asie, par deux immenses Océans.
L’astrolabe était récemment appliquée à la navigation, et le marin pouvait désormais plus sûrement diriger sa course sur les mers. Colomb, armé de cet instrument, offrit de réaliser lui-même les promesses de son génie. Il s’engageait à doter la puissance qui lui donneraitles moyens d'exécuter son entreprise de vastes
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territoires riches en mines d’or et renfermant d'innombrables sujets.
Il entrait dans ses calculs apparents d’amorcer l’ambition et la cupidité des souverains, mais en réalité il était mû par la grande et religieuse pensée de reculer les bornes du monde chrétien et de conquérir au catholicisme des populations nouvelles. Cette pensée le sauva, peut-être, de l’incrimination d'hérésie : car il avait assez proclamé de vérités inouïes pour S'attirer le martyre. Il était condamnable au bûcher : on le jugea seulement en proie à la vision ou à la démence. Cest à peu près ainsi qu'il fut traité par la Junte de Portugal devant laquelle il fut appelé à développer son projet. Il avait su captiver l'attention du roi Jean IT, épris, comme son grand oncle le Prince Henri, de la passion des découvertes, et avait réussi à flatter ses espérances. Quelles que fussent celles que lui firent concevoir les brillantes offres de Colomb d'accroïitre la prospérité de son royaume, il paraît cependant qu'il se laissa persuader par ses principaux conseillers que l’entreprise était trop hasardeuse. L'un d'eux, l'Evèque de Ceuta, ne se proposa pas seulement, dans un discours prononcé devant la Junte, de renverser les projets du pilote génois, mais aussi d’enrayer toutes les découvertes dans lesquelles s'était engagée depuis quelque temps la cour de Portugal. « Elles tendent, disait-il, à distraire « l'attention, à épuiser les ressources et à diviser les « forces de la nation, déjà trop affaiblie par des guerres « récentes et par la peste. Quand nos forces seront « ainsi disséminées à l'extérieur et dans des entreprises « lointaines et sans profit, nous nous exposerons aux
« agressions-de notre actif ennemi, le roi de Castille. « La grandeur des monarques consiste moins dans « l'extension de leurs États que dans la sagesse et « l’habileté qu'ils mettent à les administrer. La nation « portugaise est possédée de la manie de se lancer dans « des entreprises, sans considérer préalablement si « elles sont compatibles avec ses moyens. Celles qui « occupent en ce moment le roi sont suffisantes et « offrent assez d'avantages, pour qu’il n’aille pas se « commettre dans d’autres projets chimériques et extra- « vagants. S'il désire de l'emploi pour la valeur active « de la nation, la guerre commencée contre les Maures « de Barbarie suffit. Ici l'avantage du triomphe est réel, « puisque son effet est d’affaiblir et de désarmer des « ennemis limitrophes qui ont prouvé combien ils étaient « dangereux quand ils possédaient le pouvoir. »
Tel fut le langage d’un homme d’Eglise, plus intéressé qu'un autre peut-être au succès de Colomb. Cependant il se trouva une voix pour protester au nom de la foi chrétienne et de la gloire de sa nation, ce fut celle d’un soldat. Singulière interversion de rôles !
« Le Portugal, répliqua le Comte de Villa Real, n'en « est pas à son enfance, et ses princes ne sont pas si « pauvres qu'ils soient tout à fait privés des moyens « d'entreprendre des découvertes. En supposant même « que les projets de Colomb soient chimériques, pourquoi « abandonnerait-on ceux dont l'exécution à commencé « sous le feu Prince Henri, sur de si solides bases, et « s’est poursuivie à travers tant d'heureux résultats ? « Les trônes s’enrichissent par le commerce, s’affer-
« missent par les alliances, et accroissent leur puissance « par la conquête. Le Portugal est en paix avec tous « les princes de l’Europe. Il n’a rien à craindre de s’en- « gager dans de grandes entreprises. La plus grande « gloire de la valeur portugaise serait de pénétrer dans « les secrètes horreurs de cet océan si redoutable aux « autres nations du monde. C’est outrager le nom portu- « gais que de le menacer de périls imaginaires après « qu'il a donné tant de preuves de son intrépidité. Les « grandes âmes sont faites pour les grandes entreprises. « Il est étonnant qu'un prélat, distingué comme l’évèque « de Ceuta, soit opposé à une entreprise dont l’objet, en « définitive, est d'étendre la foi catholique, en la propa- « geant d'un pôle à l’autre. Quoique soldat, j'ose pro- « phétiser au prince qui achèvera cette entreprise plus « de bonheur et de durable renommée que n'en « obtinrent jamais les souverains les plus favorisés de « la fortune et du courage. »
L'évèque de Ceuta ne se contenta pas de discourir. Homme d’intrigue et de manœuvre, il imagina d'agir sur l'esprit de son souverain et de fixer ses irrésolutions par le stratagème suivant. Il demanda à Colomb d’exposer son plan en détail et d'exhiber les cartes et tous les documents qui devaient servir à son entreprise, sous prétexte de les soumettre à l'examen du conseil du Roï. Colomb s’empressa d'y obtempérer. Durant le temps supposé nécessaire pour cet examen, un navire fut expédié avec la mission ostensible d'apporter des provisions au Cap Vert, mais avec l’ordre secret de suivre la route tracée sur la carte du pilote génois. Le résultat combla l'attente de l’artificieux évêque : les marins de l’expé-
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dition se découragèrent de courir toujours à l'Ouest sur une immensité de mers inconnues et à travers les plus violentes tempêtes. Saisis de toutes les terreurs dont l'imagination populaire avait rempli ces régions, ils changèrent brusquement de route et regagnèrent bientôt Lisbonne, sans plus s'aventurer.
Sur la foi de cette ridicule épreuve, le projet fut déclaré extravagant et impraticable. Colomb vit bien qu'il ne devait plus compter sur le roi qu'on avait pris tant de soin de lui rendre contraire; indigné surtout de la perfidie du dernier procédé dont on venait d’user envers lui, il quitta le Portugal et retourna dans sa patrie.
Peu de temps après, il partit pour l'Espagne. Il éprouvera de nouveaux déboires, mais enfin il finira par vaincre l’obstination de l'ignorance et des préjugés de son siècle sur ce dernier théâtre de sa gloire et de ses malheurs. Il se présenta à la cour d'Espagne dans un moment très peu favorable au succès de sa démarche. Elle était tout occupée de préparatifs de guerre contre la ligue des deux rois maures rivaux qui se partageaient alors le royaume de Grenade.
Bientôt survinrent les sièges et les combats. Complication fâcheuse ! Maïs füt-on en paix, qu'il y aurait encore peu de chance de faire écouter des projets de découvertes dont la hardiesse et l’étrangeté soulevaient partout l’incrédulité et la raillerie ; et, pour comble de tort ou de malheur, celui qui les venait dérouler en présence de la cour d’Espagne, environnée de tant de luxe et de splendeur, avait tout l’air, au dénuement de sa