‹ Histoire des caciques d'HaïtiChapitre 8 sur 50 · LE · texte numérisé non relu

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mise, d’un importun ou d’un aventurier chercheur de dupes. Il était toléré à peine par les uns et dédaigné par les autres. À force de sollicitations, il obtint une audience du roi. Il développa devant lui avec une grande chaleur de conviction et d’éloquence ses idées sur l'existence, dans l'Atlantique, d'un monde nouveau, habité et abondant en or et en épices. Ferdinand, qui était un esprit éclairé et perspicace, ne se laissa pas seulement charmer au récit de ces brillantes chimères (comme on le disait alors de ces inspirations du génie, justifiées plus tard), il fut frappé de la solidité des raisons et des preuves alléguées par Colomb dans tout le cours de son entretien. Il ne voulut pas cependant, en une matière si grave, s'en rapporter à ses seules lumières; il résolut de consulter les savants les plus compétents de son royaume dans le but d'éclairer plus sciemment sa décision.

En conséquence, un conseil fut convoqué dans le couvent dominicain de Saint-Stephen, à Sulamanque, devant lequel Colomb comparut pouf exposer ses doctrines et son projet. L’obscur navigateur s’y trouva en présence de ce que l'Espagne comptait d’astronomes, de géographes, de mathématiciens les plus célèbres, de moines et de dignitaires ecclésiastiques les plus savants et les plus respectables. La seule composition de ce conseil était faite pour inspirer de l'espoir et de la confiance. On dit que Colomb en conçut beaucoup et qu'il se flatta même de triompher; qu’en cette occasion, il déploya toutes les ressources de sa science, et fit un suprême effort d’éloquence et de génie, et que jamais il ne plaida avec plus de bonheur la cause du nouveau monde promis. Il conquit les suffrages de plusieurs

d’entre eux, c'était le petit nombre. Quelques autres convinrent avec lui de la forme sphérique de la terre et de l'existence probable d’un hémisphère opposé et habitable, mais ils maintinrent qu’il était impossible d'y attemdre, à cause de la chaleur insupportable de la zone torride, de la longueur du voyage qui ne durerait pas moins de trois ans ; et qu'un navire qui, en suivant la route indiquée par lui, arriverait à l'extrémité de l'Inde, se verrait tout retour fermé: car l’éminence qu'oecasionne dans ces régions la rotondité du globe, est plus haute que la plus haute montagne, et tous les vents du monde n'aideraient pas à la franchir. Le plus grand nombre, animés contre lui de préventions aveugles et obéissant à un intérêt religieux étroit et malentendu, s’élevèrent contre la nouveauté de ses doctrines. Ils n’acceptèrent point la discussion sur le terrain où elle leur était offerte ; et, au lieu d'’objections scientifiques, ils assaillirent leur adversaire de citations tirées des Écritures saintes et des Pères de l'Eglise. Ils s’attaquèrent surtout à Sa théorie des antipodes que l’orthodoxie du temps ne lui pardonnaït pas. Est-il quelqu'un d'assez simple, lui disait-on sur l'autorité de Lactance, pour croire qu’il y a des antipodes dont les pieds sont à l’opposite des nôtres : des gens qui marchent les talons en l'air et la tête en bas, des lieux où il pleut, . grêle et neige par en haut? C’est l’idée de la sphéricité de la terre qui a fait inventer cette fable, ajoutait-on, et.les philosophes une fois partis de cette erreur, ont marché d’absurdité en absurdité, défendant l’une par l’autre. Enfin s’étayant sur saint Augustin, ils déclarèrent la théorie des antipodes incompatible avec les fondements historiques de la foi; et que soutenir qu'il y

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a des terres habitées dans les régions opposées de la terre, c’est vouloir qu'il existe des nations qui ne descendent point d'Adam, puisqu'il est impossible qu'elles aient traversé ce vaste océan intermédiaire. De pareilles doctrines tendent à discréditer la Bible qui déclare expressément que tous les hommes descendent d’un père commun. Puis enfin, en réfutation de sa proposition : « la forme de la terre est sphérique », ils lui opposèrent le fameux psaume : ertendens cœlum sicut pellem.

Il était évident que ceux qui s’évertuaient ainsi à mettre en question la fidélité de ses croyances religieuses n'avaient pas eu. raison de ses théories, soit qu'ils voulussent comprendre et qu'ils ne le pussent, soit qu'ils pussent les comprendre et qu’ils nele voulussent. À cette époque et particulièrement en Espagne, l’accusation ou le soupçon d’hérésie était le plus grave qui pût planer sur la tête d’un homme. Colomb le sentit. I était autant que ses juges sincèrement religieux, et versé dans l'étude des Livres saints ; il imagina d’aller chercher la sanction de ses idées là où ceux-ci prétendaient en avoir trouvé la condamnation. La conviction qu'en reculant les bornes du monde, il servait Dieu, la foi et l’humanité n’eut-elle pas d’ailleurs suffi à lui inspirer cette heureuse pensée, à défaut d'y être sollicité par le besoin de son salut?

Il ouvrit donc la Bible, en divers passages, et signala les textes dont il s’autorisait. Ils n’ont été recueillis dans aucun des documents authentiques de ces conférences ; mais la postérité, curieuse de les connaître, croit les avoir trouvés dans Isaïe, le plus véhément des prophètes : « Voici, tu appelleras la nation que tu ne connaissais

« point; et les nations qui ne te connaissaient point « accourront à toi. »

« Les îles s’attendront à moi, et les navires de Tarsis les premiers, afin d'amener tes fils de loin, avec leur

« « argent et leur or. »

« Je m'en vais créer de nouveaux cieux ef une terre « nouvelle, »

[l n'y a pas de doute que Colomb s'était vu obligé de donner à ses doctrines l'appui de l’autorité religieuse ; mais il n'en bénit pas moins l’occasion qui le mit en possession de ces prophéties auxquelles il ajoutait, quelque peu explicites qu'elles nous paraissent aujourd'hui, une foi sincère et sans réserve. S'il ne se croyait en eflet appelé à les réaliser, il n’eût pas dit

« Quant à moi, malgré les désagréments que

j éprouve, je suis bien sûr que mes prédictions se « réaliseront. Tout passera, excepté la parole de Dieu, « tout ce que je dis s’accomplira. »

En voilà bien assez certainement pour l’acquit de sa égard, le

conscience et pour ne pas encourir, à cet € désaveu de la généralité de ses contemporains ; mais réussit-il à satisfaire les scrupules théologiques de ses adversaires ? Assurément non; il semble même qu’en n'insistant pas davantage à montrer la religion solidaire de ses idées, il juget prudent de ne pas exciter une controverse inutile qui lui eût peut-être ravi toute chance de triompher à l'avenir.

Les conférences de Salamanque furent dans ce moment interrompues par les événements de la guerre qui se succédaient sans relâche. Colomb, retenu à la cour, malgré le désir d’aller offrir son projet à l’Angle-

terre et le peu d’espoir qu’il conçut d’un arrangement définitif et favorable en Espagne, continuait à être le point de mire des railleurs; et la mauvaise réputation de visionnaire et d’insensé qu'on lui avait faite, s'était tellement propagée que les enfants mème, en le voyant passer dans les rues, le suivaient en criant après lui : Haro le fou !

Il suivit Ferdinand et Isabelle, pendant toute la campagne, aux camps et dans les villes assiégées. En maints combats, il déploya le plus rare courage. S'il y avait trouvé la mort qu'il n’évitait pas, qui sait si le Nouveau- Monde serait encore découvert ?

La victoire couronna enfin les armes espagnoles et chrétiennes. La cour et le public en signalèrent leur Joie par toute sorte de fètes : mariage de princesse, tournois, bals, illuminations, spectacles. Tous ceux qui l’entouraient étaient ivres de plaisirs, lui seul s’attristait ; toutes les physionomies étaient radieuses, excepté sienne. Le bruit et les distractions de la guerre avaient lait place dans son cœur au souvenir devenu plus amer de ses désappointements. Pourquoi s’associerait-il à toute cette folle allégresse excitée par un événement heureux, à la vérité, mais si peu comparable à l'immense événement pour l'humanité de la découverte d’un monde ?

La paix rétablie, Colomb demanda avec instance une réponse décisive à ses propositions. [l n’y avait plus de raison de lajourner. Le roi s'en référa au conseil qui avait été chargé de les apprécier et qui lui fit enfin un rapport où, après avoir réfuté ces propositions sur le ton le plus dédaigneux, il conclut en ces termes:

« Quelle présomption de croire que seul on possède des

connaissances supérieures à celle réunies du reste des

« hommes! Quoi! s'il existait réellement des contrées

« nouvelles, comme le prétend Colomb, seraient-elles

« restées ignorées depuis un laps de temps si long; et

« la sagesse ou la sagacité des siècles antérieurs aurait-

« elle laissé la gloire de les découvrir à un obscur

« pilote de (Gênes ? — Ces propositions sont vaines el

« impraticables. Il ne convient point à d'aussi grands

fi « principes que ceux de l'Espagne de s'engager dans

| une entreprise de cette espèce, si dénuée de fonde- « ments, »

Ferdinand, qui dès l’abord avait prêté une oreille favorable aux ouvertures de Colomb, s’était laissé ensuite gagner insensiblement par le doute: ce rapport y vin mettre le comble. Il laissa partir Colomb, décourage. L'illustre Génois alla importuner encore des rêves de son génie deux princes subalternes, inféodés à la grandeur de l'Espagne, les ducs de Médina Sidonia et de Médina Céli ;: mais ses dernières espérances reposaient sur l'Angleterre vers laquelle il s’'acheminait. C'est alors, quand tout espoir semblait perdu et que Colomb avait tourné le dos à l'Espagne, c’est alors que ses amis tentèrent un dernier et suprême effort. Dans leur inquiète sollicitude, cherchant à qui s'adresser, ils recoururent à la Reine. Heureuse inspiration ! Car Isabelle était restée jusqu'ici indifférente aux querelles scientifiques qui avaient tellement changé les dispositions de Ferdinand que celui-ci n'entendait plus parler de découvertes qu'avec impatience et irritation. On avait trop raisonné et trop mal sur la matière; les débats et les délibéra-

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tions n'avaient abouti, 4 travers des interruptions et des délais infinis, qu'à tout compromettre. Il ne restait plus qu’une ressource, c'était de laisser de côté les discussions et les controverses et de trouver l’occasion de passionner une grande âme pour la réalisation de cette grande pensée. Il était si simple alors de s'adresser à Isabelle, cette reine, douée à un si haut degré de sympathie et d’ a Perez, le gardien du monastère de la Rabida, lui écrivit résolument pour la conjurer d'examiner les propositions de Colomb avec toute l’attention qu’elles méritaient. Elle manda aussitôt Perez auprès d'elle. Ils eurent un entretien à la suite duquel elle envoya en toute hâte rappeler Colomb. Cette circonstance encouragea d’autres amis de Colomb. dévoués à ses doctrines. Quintanilla et Saïnt- Angel, qui jouissaient de quelque influence à la cour, font en personne une démarche auprès de la Reine. Ïls lui expriment respectueusement leur surprise de la voir hésiter, elle qui a toujours été la généreuse patronne de toutes les grandes entreprises, à accepter la plus brillante proposition qui ait jamais été faite à un monarque. Ils lui représentent que Colomb, par son caractère, son savoir et son expérience dans la navigation, est capable de réaliser son projet, et qu'en offrant d'y risquer sa vie et sa fortune, il . les meilleures garanties de succès. « En contribuant à la réussite de cette entreprise, ajou- « tent-ils, vous glorifierez Dieu, vous augmenterez « hiorité de l'Eglise, vous agrandirez votre propre « pouvoir et vos Etats. Quel regret pour vous. quel « triomphe pour vos ennemis, quelle douleur pour vos « amis, si, profitant de votre refus de conquérir ces « contes nouvelles, une autre puissance allait le faire!

« Bien des princes se sont illustrés par des découvertes, « voici l’occasion de les surpasser. Ne vous arrêtez pas « aux assertions des savants qui traitent ce projet de « rêve et de vision. » Entrant ici dans quelques développements sur le plan et les idées de Colomb, ils démontrent avec force la facilité de les exécuter. « Il « appartient, continuent-ils, à une Reine magnanime el « éclairée comme vous de méditer ces profondes et « intéressantes questions et de pénétrer les secrets de « l'Univers. » Ils terminent en disant que Colomb offre d'entrer pour un huitième dans les frais de l'expédition et qu'il suffit, pour l’entreprendre, de deux navires et de trois mille couronnes.

Ces paroles paraissaient produire de l'effet sur l'esprit impressionnable de la Reine : mais le Roi les accueille avec froideur, et entre autres objections qu'il y oppose, il déclare que la guerre ayant complètement épuisé ses finances, il s’interdit de rien entreprendre avant de les restaurer. Isabelle s’arrêtera-t-elle devant cette considération de pénurie absolue d'argent? Les protecteurs de Colomb, pleins d’anxiété, sy attendaient. « Eh bien ! s’écria la Reine, j'entreprendrai cette découverte au profit de ma couronne seule de Castille, dussé-je engager mes bijoux et mes joyaux particuliers pour trouver les fonds nécessaires. »

Résolution heureuse qui comble [sabelle de gloire !

Colomb était au pont de Pinos, au pied du Mont Elvire, à proximité de Grenade, lorsque le courrier de la Reine l’atteignit. Il eut peine à croire à la soudaine faveur dont son plan de découverte était devenu l’objet. Il hésita à rebrousser chemin. Il n’hésita qu'un moment; car ce retour inespéré de fortune était l'œuvre d'amitiés qui ne

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l'avaient jamais trahi: et cette fois, il avait pour garant l’enthousiasme (sentiment qu'il n'avait pas encore excité dans un cœur puissant) et la parole sacrée d’une Reine d'honneur. Jusqu'alors les humiliations et les déboires qu'il avait subis lui étaient venus uniquement de la présomption aveugle des savants et du fanatisme de la piété.

Isabelle reçut Colomb, à son retour, à Santa-Fé. Ils eurent un entretien dans lequel celui-ci, encouragé par l'intérêt passionné que l’illustre Reine mettait à l’écouter, développa cette fois, sans la moindre contrainte, son plan et ses idées. Il osa tout exprimer, même celles de $es espérances qui sont restées des illusions. Il avait la certitude, disait-il, d'atteindre l'extrémité de l'Asie, de parcourir le vaste empire du Grand Kan, d'en rapporter et de verser aux pieds de ses souverains l’or des riches provinces de Mangiï et de Cathay. — Ferdinand était visiblement séduit par l’appât de ses promesses. Il devançait en esprit leur réalisation, et, concevant l’espoir tardif d’ètre amplement dédommagé, 1l se montrait maintenant disposé à toute sorte de concessions. Aussi prêtait-il une avide attention à Colomb parlant, sur la foi de Marco-Polo, des mines inépuisables des contrées asiatiques. Maïs il laissa la Reine s’enthousiasmer seule de la grandeur morale de l’entreprise et de la gloire impérissable de conquérir des peuples nouveaux à Dieu et à la civilisation. Ces nobles pensées ne faisaient en effet battre que le noble cœur d'Isabelle. Rien surtout ne la transportait de plus de joie que le sublime vœu de Colomb de consacrer à la délivrance du tombeau du Christ toutes ces richesses dont il chargerait les navires. Généreuse illu-

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