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CHAPITRE I

Premiers succès des Caraisards. — Vie évangélique des rebelles, an camp de l'Éternel. — Broglie, maréchal de France, remplace Noailles. — Soulèvement, général des campagnes. — Les Florentins massacrent catholiques et protestants. — Fureurs inouies.

Roland semblait s'être réservé les hautes Cévennes, en abandonnant le bas Languedoc à Cavalier. Quatre personnages qui se firent un nom à la tête des Enfants de Dieu se réunirent à ce dernier : c'étaient Catinat, Espérandicu, Rastalet et Ravenel. Comprenant la nécessité d'imprimer à la lutte une direction unitaire, ils s'effacèrent généreusement devant lui et voulurent le faire reconnaître comme chef suprême. Cavalier, s'excusant sur sa trop grande jeunesse, s'efforçait de décliner ce périlleux honneur. Il crut les faire reculer en exigeant qu'on lui reconnût le droit de vie et de mort sur ses hommes. Mais, après avoir consulté l'Esprit, ils lui accordèrent le pouvoir de faire fusiller ceux qu'il, jugerait coupables, sans rassembler aucun conseil de guerre.

Pour justifier leur choix, il bat, le 5 décembre, trois compagnies de troupes régulières que commandaient deux gentilshommes de la contrée, et les poursuit dans les bois de Vaquières, non loin d'Hieuzet. Plaçant Ravanel à l'extrémité d'un défilé dans lequel les troupes devaient s'engager, il les attaque lui-même en flanc, les culbute et tue les deux gentilshommes. Des armes, des vêtements, de l'argent sont le prix de la victoire. L'argent est employé à acheter des chaussures. Quelques jours après, il obtient un nouveau succès à Cendras, sur un détachement de milices bourgeoises, dont il tue le capitaine. Enfin, à Saint-Cornes, où ils tenaient une assemblée, un capitaine veut, à la tête de sa compagnie de fusiliers, troubler leurs pieux exercices. Mais les temps étaient passés, où les calvinistes attaqués entonnaient des psaumes et se laissaient égorger sans essayer de se défendre. Une terreur panique s'empare des fusiliers, ils fuient devant les Camisards, le capitaine lui-môme n'échappe qu'à grand'peine à la fureur de ceux qui le poursuivent jusqu'au château de Caveirac, où il trouve un asile.

Le château de Servas, entre Mais et Uzès, était défendu par une nombreuse garnison à laquelle les protestants avaient à reprocher bien des cruautés commises à leur égard. Cavalier ordonne à trente des siens de revêtir des habits d'ordonnance, fait lier avec des cordes six autres huguenots, et se met lui-même à leur tête en costume d'officier. Arrivé au village que domine la forteresse, il mande le consul :

— Je suis, lui dit-il, le neveu de M. de Broglie, je viens de défaire les révoltés sur lesquels j'ai fait ces six prisonniers. Je crains qu'on ne me les enlève avant que je les conduise en lieu sûr, et je demande au comman-

dant du château de les [faire coucher dans ses prisons.

Celui-ci n'a garde de refuser. 11 presse le prétendu neveu du gouverneur de la province d'accepter pour lui-même un lit dans le château, et d'y venir prendre quelques rafraîchissements. Cavalier se fait prier, et cède enfin à ses instances! Ses hommes étaient demeurés en bataille sur la place du village, bâti au pied de la forteresse. Pendant le souper, quelques-uns entraient de temps en temps, avec leurs fusils, pour rendre compte à leur officier de quelques détails de service. Quand il en voit un assez grand nombre autour de luir il donne le signal, les Camisards tombent, les uns sur le corps de garde, les autres sur la garnison, lui-même se charge du commandant, et ils les massacrent tous jusqu'au dernier. Ils mettent le feu au château, et s'éloignent, chargés de munitions de guerre et de provisions de bouche.

Le jeune héros avait résolu de célébrer les fêtes de Noël dans une grande assemblée au Mas-Cauvé, dans le village de Saint-Cristol, non loin d'Alais. Il s'y trouvait le 24 décembre, et n'avait alors avec lui que quatrevingts hommes. Le chevalier de Guines, qui commandait à Alais, se met à la tète de la garnison, appuyée par six cents hommes des milices bourgeoises et cinquante gentilshommes à cheval. Cavalier et Espérandieu dissipent l'assemblée, attendent de pied ferme l'ennemi qui s'avance, et se mettent chacun à la tête d'une petite bande, protégés pas des haies et quelques broussailles.

La noblesse voulait se réserver l'honneur d'exterminer à elle seule cette faible troupe, sans discipline, sans armes. Mais à la première décharge des Camisards que dirige Espérandieu, ils tournent le dos et prennent la fuite, en renversant, sous le galop de leurs chevaux,.

l'infanterie qui se préparait à les appuyer. Profitant de ce premier mouvement de désordre, Cavalier fond avec sa poignée d'hommes au milieu de cette multitude débandée, et, pour les poursuivre plus à leur aise, ses gens, malgré la rigueur de la saison, se dépouillent de leurs habits. Ils les chassent, l'épée dans les reins, jusqu'aux portes de la ville, où ils fussent entrés pêle-mêle avec eux, si leur petit nombre ne les eût empêchés de s'y risquer. Des armes, des vêtements, des munitions, de l'argent, des souliers, chose précieuse entre toutes, furent le prix de cette victoire. Ce succès était tellement inespéré, qu'ils l'attribuèrent modestement à un miracle de Dieu en leur faveur.

Le 27, réuni à Roland, il entreprend d'aller désarmer la garnison de Sauves, ville lermée, sur la rivière de Vidourle, dans les Cévennes. Pour opérer une diversion et attirer au dehors une partie des forces ennemies, Cavalier va brûler l'église de Manoublet, tandis que Roland, à la tête de cinquante hommes, déguisés comme lui en troupes royales en quête des révoltés, vient, muni d'un faux ordre du duc de Rroglie, faire rafraîchir ses hommes dans la citadelle. On les accueille, on les fête, un joyeux et fraternel banquet leur est servi, on fait rafraîchir leur troupe sur la principale place de la ville. Lejeune colonel, — Rolandavait vingt-cinq ans, — courtise sa voisine de table, madame de Sauves, et se montre trop entreprenant. Elle conçoit quelques doutes, et au dessort, comme chacun se levait en désordre pour courir aux remparts de la ville afin de repousser Cavalier, dont on signalait l'approche à la tète de deux cent trente hommes environ, elle fait fermer sur eux la porte qu'ils viennent de franchir. Mais sur la place où sa troupe bivouaque, le faux colonel se démasque, et désarme la

garnison. Ils se retirent après un séjour de quatre heures pendant lequel ils brûlent la principale église, entraînent au dehors un certain nombre de catholiques trop zélés, relâchent le plus grand nombre, et tuent les ardents, parmi lesquels trois ecclésiastiques.

A ce dernier coup, curés, prieurs et bénéficiaires de tous ordres se remettent à trembler sur de nouveaux frais. Dès le 31 décembre, les pasteurs abandonnent leurs troupeaux pour se réfugier dans les villes fermées, et implorent à grands cris des secours qu'on ne peut leur envoyer. L'évoque de Nîmes, Fléchier, se fait l'écho de la terreur universelle (1) :

1703. — « Jamais temps ne fut plus malheureux que celui-ci. Les dangers deviennent toujours plus grands, et il semblé qu'on ait toujours plus de peine d'être assisté. Rien ne coûte à ces scélérats pour faire du mal, et tout coûte quand il faut secourir les gens de bien. Ceux qui gouvernent sont bien embarrassés, quelque bonne intention qu'ils aient. Il sort des ennemis de tous côtés, et il n'y a ni assez de troupes, ni assez d'argent pour les réprimer. »

C'est qu'il n'était pas facile de réduire une formidable insurrection qui couvrit bientôt une superficie de quarante lieues de long sur vingt de large, comprenant les six diocèses de Mende, Alais, Viviers, Uzès, Nîmes et Montpellier, ce qui, pour parler le langage plus intelligible de la géographie moderne, répond à nos quatre départements de l'Ardèche, de la Lozère, du Gard et de l'Hérault.

La longue et imposante chaîne des Cévennes, qui couvre en grande partie toute cette portion du royaume,

(l) Fléchier, Lettres choisies. Lettre du 12 janvier 1703.

et qu'habite une population robuste, sobre, agile, énergique et un peu sauvage, comme le sol qui la nourrit, paraît avoir été prédestinée par la nature pour servir de théâtre à une guerre de partisans. L'Ardèche (ancien Vivarais) embrasse les ramifications connues sous le nom de montagnes des Boutières, au nord, et de montagnes de Sanargue, au sud. Le géant de ces contrées, le Mézenc, se dresse à 1774 mètres au-dessus du niveau de la mer. Des grottes nombreuses se creusent aux flancs des montagnes. Dans la Lozère (Gévaudan), l'élévation des pics est moins considérable, et cependant les sommets de la Margeride, de la Lozère, d'Aubrac, possèdent une altitude de 1,350 à 1,500 mètres. Enfin, le Gard et l'Hérault ont aussi leurs parties difficilement accessibles, présentant en tous lieux d'immenses avantages à la défense, des difficultés excessives à l'attaque ; des pics inabordables, des forêts de pins, des chênes, des hêtres, des châtaigniers abritant des lacs et des étangs, anciens cratères éteints.

Les assemblées du Désert étaient aussi fréquentes que le cours des événements pouvait le permettre. On se réunissait le dimanebe surtout, sur le sommet d'une montagne, dans un vallon, une caverne, une grange, où on pouvait; mais, par prudence, elles avaient rarement lieu deux fois dans le même endroit. On lisait la Bible, l'Evangile, on chantait des psaumes, on écoutait les discours des prédicants, on admirait les extases des prophètes. Aux grandes fêtes, un certain nombre recevaient l'Eucharistie. Agenouillés et tremblants, ils voyaient les chefs qui jouissaient du privilège de la seconde vue, ûudon, parcourir les rangs, et, inspirés de l'Esprit, ajourner les indignes, les consoler,, tandis que les autres communiaient au milieu des prières de tous.

206 HISTOIRE DES CAMISARUS

En temps ordinaire, ils faisaient trois fois par jour des prières publiques. Ils ne quittaient un lieu qu'après avoir demandé à Dieu de les guider dans leur route, et, arrivés sans mauvaises rencontres, ils le remerciaient. Vainqueurs, ils lui rendaient grâce sur le champ de bataille môme, si cela était possible. Ils se livraient à des jeûnes particuliers ou publics (1).

« Ni les querelles, dit Cavalier, ni les inimitiés, ni les calomnies, ni les larcins, n'étaientpoint pratiqués parmi nous. Tous nos biens étaient en commun : nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme. Tout jurement, toute imprécation, toute parole obscène, étaient entièrement bannis de notre société ; et les inspecteurs que nous avions établis parmi nous, afin que tout s'y fît avec ordre et décence, prenaient un soin particulier de nos pauvres et de nos malades, et leur fournissaient toutes les choses nécessaires. Heureux temps, s'il avait toujours duré (â)! » Inquiétés, poursuivis, traqués en tous lieux comme des bêtes fauves, les malheureux Cévenols avaient dû renoncer à cultiver la terre et à exercer les modestes industries qui les faisaient vivre. Comment donc trouvèrent-ils moyen de prolonger une existence que le grand roi leur faisait si amère, alors qu'il n'y avait autour d'eux que des maisons détruites, des granges incendiées,, des troupaeux dispersés ? Ils surmontèrent toutes ces. difficultés, cependant, et triomphèrent des résistances des hommes comme de celles de la nature. Dépouillés de leurs biens, ils pillèrent à leur tour les catholiques, et emmagasinèrent dans les cavernes des montagnes

(1) Jean Cavalier, Mémoires, livre II, p. 115 et suivantes. — Cour t. I, p. 176.

(2) Cavalier, Mémoires, livre II, p. 121.

les fruits de leurs razzias impitoyables. Vivres, vêtements, vins, armes, fromages, viandes salées, tout leur était bon et ramassé avec soin par eux. On se nourrissait tellement quellement, grâce à la complicité généreuse des habitants qui n'avaient pas encore pris les armes. La soupe était rare, c'était le régal des grands jours ; on ne l'avait qu'à tour de rôle.

Lorsqu'ils ne purent plus se procurer de poudre dans les villes, ils s'adressèrent aux contrebandiers, aux soldats mêmes qui devaient les combattre, et desquels ils l'achetaient. Puis enfin ils parvinrent à en fabriquer eux-mêmes. Quant aux balles, la vaisselle d'étain, le plomb qu'ils enlevaient aux églises et aux fenêtres des presbytères qu'ils saccageaient, leur en fournirent toujours amplement. Enfin, dans les grottes les plus mystérieuses, les plus inabordables, ils cachaient leurs blessés qui étaient entourés de tous les secours de la charité la plus attentive.

Au commencement de janvier de l'année 1703, la cause des révoltés est triomphante. Dédaignant les expéditions nocturnes des premiers temps, ils marchent au grand jour, tambours battants et enseignes déployées. Ils ont des corps d'armée, d'excellents chefs pour cette guerre de partisans, et pour soldats de robustes montagnards que la persécution stimule et que soutient le fanatisme. Ils se défendent dans les plaines, dressent des embuscades dans les défilés, opèrent de savantes retraites à travers les montagnes, et, sans aucun secours de l'étranger, sont raremeut vaincus, sinon par surprise ou par des forces trop supérieures, et restent presque toujours vainqueurs sur les champs de bataille.

Justementinquietdes succès croissants desCamisards, le gouvernement se décide à envoyer sur les lieux quel-

ques troupes commandées par deux brigadiers distingués, de Parate et de Julien. Ce dernier venait même d'être élevé à la dignité de maréchal de camp à la promotion du 23 décembre 1702, avant d'être expédié sur lesCévennes.

Né protestant, de Julien avait quitté la France lors de l'attentat du 22 octobre 1685, espérant sans doute que le grand roi retirerait une ordonnance plus impolitique encore que cruelle. Mais, infaillible comme le pape, — ses courtisans le lui disaient, et il le croyait 1 1), — Louis XIV ne revenait jamais sur ce qu'il avait fait. Lassé d'attendre, de Julien abjura pour reconquérir sa patrie, son grade, et les faveurs que la cour prodiguait aux renégats. Converti par ambition, tourmenté par ses remords, peut-être, on le voyait déployer en toute circonstance un zèle- amer et bigot contre ceux dont il avait délaissé les croyances, et dont, dans ses dépêches, il ne parlait que dans les termes les plus insultants. «Ce sont, écrit-il, des misérables, des gueux, des bandits, des canailles. » Il fit parfois passer au fil de l'épéc des villages tout entiers. Aussi obtint-il bientôt la confiance absolue des ecclésiastiques et de l'intendant de la province.

Tandis que les deux nouveaux capitaines se dirigeaient vers le théâtre de leurs futurs exploits, le comte de Broglie apprend que les Camisards sont descendus dans la Yaunage (11 janvier). Il appelle à lui le terrible Poul, on se met à leur recherche, et on les atteint au Val de

(1) « Si l'on tenait un consistoire pour décider de l'infaillibilité du roi comme on en a tenu pour celle du pape, je déciderais pour celle de Sa Majesté. Ses ordres ont confondu toute la science humaine. » Lettre de Tessé à Chamillard , 5 avril 1706. Mémoires de Noailles, p. 192.

Bane, sur le territoire de Nîmes. On se met en marche, en ordre de bataille, Poul à la droite, la Dourville à la gauche, Broglie avec son fils au centre. Cavalier se trouvait alors à Nîmes, et Ravanel et Catinat commandaient à sa place. Avant de s'éloigner, il leur avait prédit, dans une de ses extases, qu'ils livreraient un combat en son absence, qu'ils seraient vainqueurs, et que Poul y perdrait la vie.

Après avoir congédié tous ceux qui ne se trouvaient là que dans l'espoir de prier Dieu au milieu du Camp de l'Éternel, les deux lieutenants du jeune général massèrent leurs hommes sur une hauteur qui dominait le Val de Bane. Ils n'étaient en tout que deux cents. On hésitait néanmoins à les attaquer, quoique l'on eût à leur opposer un chiure égal de milices bourgeoises, appuyées par le régiment du Petit-Languedoc et une compagnie de dragons. Poul lui-même, qui savait à quels adversaires on avait affaire, était d'avis que l'on attendit des renforts. Les plus aventureux l'emportèrent, et on livra la bataille.

Ils étaient agenouillés et chantaient des cantiques, lorsque la première décharge de l'ennemi éclate sur eux. Ils se lèvent alors, et répondent par un feu tellement meurtrier, chacun ajustant son homme, que les milices terrifiées tournent le dos et entraînent les dragons dans leur fuite.

Un jeune garçon, nommé Samuelet, n'était armé que d'une fronde. Mais il la maniait si bien, que d'une pierre il abattit Poul, frappé à la tète. Le berger David avait châtié l'orgueil du géant Goliath. L'enfant se précipite, arrache le sabre des mains du blessé, lui tranche la tète, s'élance sur son vigoureux cheval, et se met à la poursuite des dragons.

Les catholiques s'enfuirent tout d'une haleine jusqu'à Nîmes, où ils entrèrent toujours courant, sans armes, sans chapeaux, frappés d'une terreur qui devint de plus en plus contagieuse. Cavalier put réjouir sa vue de ce spectacle. Confiant dans la prophétie qu'il avait faitela veille, il était venu, déguisé en marchand, acheter luimême de la poudre dont il manquait. Grâce à la confusion générale, il sortit de la ville sans être inquiété, s'amusa à rassurer sur la route les fugitifs effarés qui voulaient lui persuader de retourner avec eux vers la ville, et bientôt ilrejoignitRavanel et Catinat, auxquels il avait voulu réserver les honneurs de la journée.

Les vainqueurs résolurent d'aller brûler un village qui avait la maie chance de s'appeler Poul, et qui n'était guère qu'à une lieue de Nîmes. L'église, quatorze maisons furent réduites en cendres, et quelques victimes furent fusillées. Le chevalier de Saint-Chattes se flattait de leur faire expier ce facile triomphe. Tout son détachement resta sur la place ou se noya dans le Gardon ; lui-même ne dut son salut qu'à la rapidité de son cheval.

Cependant de Julien et les renforts que l'on attendait étant arrivés, Broglie résolut de venger sa défaite et de poursuivre les Camisards à outrance. Dans un conseil auquel assistait Bàville, de Julien avait émis cette proposition radicale, de passer au fil de l'épée tous les protestants de la province et de brûler tous les villages soupçonnés de favoriser la révolte (1). C'était, on le voit beaucoup mieux que la Saint-Barthélémy, seulement l'exécution de ce beau projet demeurait fort épineuse, attendu que les victimes étaient prévenues, que beaucoup d'entre elles étaient armées, et tout aussi bien en

(i; Court, t. I, p. 212.

situation d'égorger les catholiques que de se laisser égorger par eux. Ils ne le prouvaient que trop bien tous les jours. On se contenta donc de décider que l'on s'efforcerait de les rejoindre, si l'on pouvait, sauf à les tuer, si l'on parvenait à les battre.

« On les courait partout comme on court des loups enragés, dit Brueys : mais on ne savait où courir pour les rencontrer (1). »

C'était là le difficile, en effet. Quand on croyait les tenir, ils disparaissaient, semblaient s'enfoncer sous terre, et le lendemain, ils brûlaient des villages bien loin du lieu où ils se trouvaient la veille. Nul ne trahissait le secret de leur marche. Ceux que l'on arrêtait et dont on espérait obtenir quelques éclaircissements mouraient, mais ne parlaient pas.

On apprend enfin qu'ils sont du côté de Saint-Jean-de- Ceyrargues. Bâville y court, avec toutes les forces dont la province pouvait disposer ; et comme il s'agissait d'envelopper les Cévenols dans un réseau de feu, de Julien y marche d'un côté à la tête de deux bataillons de troupes régulières, Broglie d'un autre avec deux compagnies de dragons et un corps considérable de fusiliers, le comte de Tournon d'un troisième côté, avec huit cents hommes de milices rassemblés à Uzès.

L'Église les accompagne de ses vœux les plus ardents, et adresse pour eux au ciel ses prières les plus instantes : « On est actuellement après les Camisards, écrit Fléchier ; les troupes de Nîmes et d'ailleurs ont marché vers Uzès et Saint-Esprit pour tomber sur la troupe audacieuse que M. de Julien poursuit depuis quelques jours, Dieu veuille bénir ceux qui combattent pour la religion! »

(1) Brueys, t. I, p. 155.

212 HISTOIRE DES CAMISAliDS

Hélas ! la Providence, dont les desseins sont insondables et les voies bien détournées, ne devait bénir les gros bataillons qu'après que les petits auraient été décimés bien des fois encore dans les combats et sur les échafauds.

Seul contre trois, c'eût encore été assez pour ces glo~ rieux champions de la liberté de conscience, de mourir d'une mort glorieuse. Ils jugèrent qu'il valait mieux vaincre leurs nombreux adversaires et faire triompher la noble cause. Seulement, ils voulurent prendre leur temps et choisir leur lieu. Aussi Bàville, Broglie, Tournon et Julien ne trouvèrent- ils plus à Saint- Jean-de- Ceyrargues ceux qu'ils croyaient surprendre, et, dans le même moment, ils brûlaient les village de Salendrés et de Geyras, de l'autre côté de la rivière. On la franchit, on s'avance ; mais il n'y a plus personne ; ils sont devenus invisibles, impalpables, ils se sont évanouis dans les airs, ou bien cachés dans le tronc des arbres des forêts. Et voilà que tout à coup, le 23 janvier, ils enlèvent un convoi de vivres à Mandajors, et pour comble d'audace et d'irrévérence, le 25, ils prennent la liberté grande de. venir attaquer un corps de garde aux portes d'Anduze, où était Broglie avec des troupes nombreuses.

Boland et Cavalier, trop jeunes peut-être pour le grave métier de généraux d'armées, manquaient déplorablement de sérieux. On chercherait en vain dans leurs actes ce caractère de majesté compassée qui distinguait le grand siècle. C'étaient chaque jour de véritables espiègleries de pages en goguettes ; ils introduisaient un élément nouveau — l'esprit, qui s'y trouvait fort dépaysé, — dans l'art éminemment grave de tueries hommes, et l'on eût dit qu'ils avaient juré de susbstituer le vaudeville insolent et railleur à la tragédie, où l'on prétendait leur réserver le rôle de victimes au dénouement.

Nous avons déjà raconté de leurs tours. Une fois, ils écrivent à un capitaine pour l'avertir qu'une assemblée va se tenir au Colet. Celui-ci, naïvement, s'empresse de s'y rendre avec toute sa garnison. Les Gamisards arrivent au lieu qu'il vient de quitter, y tiennent leur assemblée, prêchent et chantent, et ne se retirent qu'après avoir tout saccagé.

Une autre fois (27 janvier), il prend fantaisie à Roland de détruire une garnison de cent hommes qui, du château de Saint-Félix, exerçait sur les protestants des environs une rude tyrannie. Il met le feu aux métairies du château, situées à quelque distance, et en fait donner avis au vicomte de Saint-Félix, qui s'élance à la tête de la meilleure partie de la garnison pour aller faire main basse sur les incendiaires. Roland alors marche sur le château, somme le reste de la garnison de se rendre, promettant la vie sauve à ceux qui lui ouvriront les portes, et la mort à ceux qui lui résisteront.

Deux soldats se laissent intimider et font pénétrer Roland dans l'intérieur de la forteresse. On poursuit les autres de chambre en chambre, et tous sont tués sans miséricorde à l'exception des deux qui avaient cédé. On enlève cent cinquante pains de munition, quarante-cinq fusils, un baril de poudre. Puis on marche à la rencontre du vicomte qui, n'ayant trouvé personne aux alentours de ses granges incendiées, accourait au secours de son château, que déjà les flammes couronnaientdc leurrouge panache. Ses hommes sont taillés en pièces, et il se sauve lui-même à grand'peine. Roland fait couper la tête à douze cadavres qu'il fait exposer au pont d'An duze, sinistre représaille que le comte de Broglie dut comprendre ( 1 ).

(1) Court, t. I, (). 21G-218.

De leur côté, Castanet, Joanny, Couderc, répandent la terreur autour d'eux. Afin de donner au lecteur une idée de la situation effroyable de cette malheureuse province habitée par deux populations, catholique et protestante, dont Louis XIV avait fait des ennemis acharnés, nous allons laisser raconter à Court de Gébelin les exploits de Joanny à Genouillac, sa ville natale. Déjà, dans deux expéditions différentes, il avait brûlé l'église et les maisons de quelques catholiques trop compromis, et égorgé les milices bourgeoises, auxquelles on avait accordé le privilège du logement militaire chez les protestants :

« Quelques jours après, on mit une nouvelle garnison dans ce lieu. Joanny forma le dessein de les débusquer une seconde fois : il se présenta, demanda les armes et promit de laisser retirer la garnison en paix si on les lui accordait. De la Perrière, capitaine d'infanterie, qui était à la tête de la garnison, trouva la proposition insolente et se mit en défense ; mais il fut tué à l'attaque, avec quelques-uns de ses soldats, et le reste de sa troupe, poursuivie et écharpée dans les casernes où elle s'était réfugiée. Un seul lieutenant et cinq soldats trouvèrent leur salut dans la fuite. Au bruit de ses exploits, les catholiques de ce canton, au nombre de cinq ou six cents, prirent les armes, coururent la campagne, firent main basse sur les protestants, et pillèrent leurs maisons. Le colonel Marsilly fut les joindre à la tête de quatre cents hommes et marcha avec eux à Genouillac. Joanny eut l'audace de les attendre de pied ferme à la porte de la ville, en ordre de bataille; mais après une décharge, accablé par le nombre, il battit en retraite et se retira dans les montagnes sans être poursuivi. Le colonel, étant alors

entré dans la ville, fit main basse sur les habitants réformés, tranquilles dans leurs maisons. Une centaine de ces malheureux furent immolés à son zèle, et périrent par la main des soldats.

« Marsilly s'étant, quelques jours après, retiré à la Forte, Joanny revient, pour la troisième fois, à Genouillac, et forme le projet de châtier les catholiques des environs, qui avaient osé faire main basse sur les protestants et piller leurs maisons ; il porta partout la terreur et l'effroi, et dévoua à son ressentiment tout ce qu'il trouva sous' ses pas ; le lieu de Chambourigaud fut, en particulier, le théâtre où il joua sa plus sanglante scène.

« M. de Julien accourut au secours de cet infortuné canton, et étant entré dans Genouillac, il fit massacrer tout ce qui s'y trouva encore de protestants, et livra la ville à la fureur et à la cupidité du soldat, qui se chargea de butin. »

On suit les Camisards à la trace du sang qu'ils laissent derrière eux. Divisés en petites bandes, ils promènent au loin le fer et la flamme, et l'on compte, en janvier plus de quarante églises, châteaux, presbytères incendiés, plus de quatre-vingts personnes égorgées Après qu'il ont passé, les troupes royales, partout comme à Genouillac, arrivent le lendemain, brûlent es maisons des protestants qu'ils égorgent sur ce s ruines fumantes, et chacun travaille ainsi à faire le dé sert dans ces contrées, heureuses avant que la religion ne vînt les bouleverser.

Suivant Louvreleuil (l),un synode des pays étrangers

(1) Le Fanatisme renouvelé, t. I, p. 20 i.

intervint pour réprimer les excès des Camisards, et leur fit parvenir une lettre dans laquelle les protestants du dehors blâmaient énergiquement cette série de représailles sanglantes. Genève aussi réprouva leur conduite. Est-ce à dételles interventions qu'il faut attribuer quelques jours de répit dont ils laissèrent profiter la province? Mais pour qu'elle fût durable, cette modération eût dû être imitée par leurs persécuteurs, ce qui n'eut jamais lieu.

Aussi Cavalier reprit-il bientôt l'offensive, et, à la tête de huit cents hommes, il résolut d'aller soulever le Yivarais, non sans semer bien des ruines et des meurtres sur sa route.

Le comte de Roure, lieutenant du roi à Saint-Esprit, fit demander au jeune chef des Camisards la cause d'une pareille agression. 11 répondit : « que si lui et ses amis avaient pris les armes, ce n'était point pour attaquer, mais pour se défendre : que la cruelle persécution qu'on leur faisait éprouver depuis vingt ans, et qui augmentait tous les jours, les y avait contraints : que puisqu'on ne voulait pas les laisser en repos chez eux, mais les obliger d'abandonner une religion qu'ils croyaient bonne, et les forcer d'aller à la messe et de se prosterner devant des images de bois et de pierre, contre les lumières et les mouvements de leur conscience, ils aimaient mieux mourir les armes à la main que de se damner : que néanmoins, ils étaient prêts à quitter les armes et à les employer ainsi que leurs biens et leurs vies pour le service du roi, dès le moment qu'on voudrait bien leur accorder la liberté de conscience, et la délivrance de leurs parents, de leurs frères et de leurs amis qui étaient sur les galères ou renfermés pour cause de religion dans les prisons, et qu'on cesserait de faire souffrir aux protes-

tants, pour la même cause, des morts cruelles et ignominieuses (1). »

Toutefois, ce hardi partisan ne put traverser les montagnes de l'Ardèche qu'il trouva trop bien gardées. De Julien l'avait suivi, et résolut de lui faire payer cher son imprudence. 11 ordonna à de Joviac, colonel des fusiliers, de l'attaquer de front avec tout ce qu'il pourrait rassembler de troupes, tandis que le comte de Roure, à la tête des milices et de tous les gentilshommes du voisinage, se replierait sur ses derrières, afin de l'écraser entre deux corps d'armée. Il ne paraissait pas que Cavalier pût se tirer d'affaire, au milieu de troupes aussi supérieures en nombre. L'événement trompa néanmoins l'espoir des catholiques. Ils furent battus, beaucoup de gentilshommes perdirent la vie, et les vainqueurs poursuivirent leurs ennemis jusqu'au bourg de Salvas, à plus d'une lieue de celui de Vagnas, où l'affaire avait eu lieu (10 février).

Le lendemain, de Julien, à la tête de dix-huit cents hommes de troupes fraîches, surprit les Camisards, harassés de leur victoire de la veille. Il leur coupa la retraite, les força d'accepter le combat, et les tailla en pièces, malgré les prodiges de valeur qu'ils accomplirent dans cette journée néfaste. Le soir, Catinat et Ravanel rallièrent quelques débris de leurs bandes attendirent vainement Cavalier, Espérandieu et Raslalet. Cavalier, fugitif avec quatre ou cinq des siens, ne reparut qu'au bout de quelques jours pendant lesquels il défendit sa vie contre des hasards et des périls inouïs. Espérandieu était resté sur le champ de bataille. Quant à Rastalet, la célébrité qu'il s'était déjà acquise lui valut

(l) Cavalier, Mémoires, livre I, p. 91.

d'être réservé par de Julien pour B avilie, auquel il fallait bien faire sa part dans cette curée d'hommes; le terrible intendant le fit expirer sur la roue, le 4 mars, à Alais.

Nous disons qu'il fut réservé, car de Julien avait renoncé à faire des prisonniers, et il s'en vante avec une naïveté pleine de cynisme : « Gomme dans nos marches, à la moindre alarme, nous aurions été embarrassés de garder les prisonniers, je pris la peine de leur faire casser la tête à mesure qu'on mêles conduisait. Le roi épargne les frais de justice et ceux de l'exécution, et même la corruption des juges subalternes, qui souvent par intérêt justifient les coupables. Ce sont des serpents dangereux auxquels il est bon d'écraser la tête le plus tôt qu'il est possible (1). »

Il devenait de plus en plus dangereux de rester neutre au milieu de cette guerre de cannibales. C'est alors que les populations des campagnes se soulevèrent à leur tour, firent un troisième parti au milieu des deux qui les déchiraient, et, brûlant, assassinant au hasard, portèrent au comble les malheurs de la contrée. Ils étaient guidés par Chabert, et le lieu de Saint-Florent ayant fourni le plus de recrues à ce ramassis de brigands, on les désigna sous le nom de Florentins.

Les habitants de Fraissinet avaient commis quelques excès contre des protestants et notamment contre plusieurs jeunes filles qui revenaient d'une assemblée. Castanet, qui comptait dans sa troupe quelques-uns des parents des victimes, résolut de les punir. Ils voulurent résister, mais mal leur en prit, car Castanet vainqueur lit passer une quarantaine de personnes au fil de Tépée.

(1) Lettre de Julien à Chamillart, février 1703. — Archives de la guerre, volume 1707, n° 69.

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