‹ Histoire des CamisardsChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Montrevel, maréchal de France, remplace Broglie. — Bàville le seconde dans ses sauvages entreprises. — Massacre des protestants à Nîmes. — Crimes horribles des Florentins, des Cadets de la Croix, des Camisards blancs, des Camisards noirs. — Le pape Clément XI fulmine une bulle contre les révoltés des Cévennes.

La cour, mécontente de Broglie contre lequel le clergé ne cessait d'adresser des plaintes, envoya pour le remplacer le maréchal de Montrevel à la tête de troupes considérables, qui portèrent à environ 60,000 homme* l'effectif dont il put disposer. Arrivé à Nîmes le 15 février, il eut une conférence avecBâville, de Julien et de Parât .. qui lui firent connaître les difficultés de la situation.

Nicolas La Beaume de Montrevel n'avait aucune des qualités nécessaires pour apaiser la formidable insurrection des Cévennes. Orgueilleux, dur, implacable, soldat brutal et ne connaissant que la force, il pouvait, avec Bâville et de Julien, faire du Languedoc un désert ; mais il n'eût jamais su ramener dans la voie pacifique un seul protestant. Parlementer avec ces misérables

bandits lui semblait bien au-dessous de la dignité d'un» maréchal de France ; il jugeait plus simple et plus expéditif de les tuer le jour du combat, de les pendre le lendemain.

La partie était trop chaudement engagée pour que les Camisards se laissassent décourager par les démonstrations imposantes des catholiques. Ils avaient juré de mourir tous jusqu'au dernier plutôt que d'abjurer leurs croyances, et ils se préparaient à tenir parole.

Bien que vaincu à Vagnas, le corps de Cavalier remporta bientôt quelques petits avantages partiels, brûla dix-huit églises, quatre-vingts maisons, tua une cinquantaine de personnes, massacra tous les habitants de Uruguière... Mais Ravanel, qui commandait alors, fut lui-môme battu, le 20 février, aux portes de Nîmes, par le maréchal de Montrevel. La perte fut grande des deux côtés.

Les Cévenols éparpillent leurs forces, afin de pouvoir se dérober plus facilement aux recherches et de forcer leurs adversaires à se diviser eux-mêmes pour les poursuivre. Et alors, grâce à leur connaissance plus exacte du pays, ils se réunissent à un jour donné, tombent sur un des petits corps royalistes, le taillent en pièces, et jettent ainsi la terreur et la démoralisation chez ceux qui les poursuivent. Ils semblent toujours en fuite, et sont partout vainqueurs.

Pour que la frayeur ne fût pas toute du côté des catholiques, Montrevel fait piller et brûler les villages où ■ les révoltés ont séjourné, Marvejols, Hieuset, Saint- Jean-de-Ceyrargues ..., puis il publie coup sur coup deux ordonnances menaçantes.

«Le roi, disait-il dans la première, en date du 23 février, étant informé que quelques gens sans religion por-

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tent des armes, exercent des violences, brûlent des églises et tuent des prêtres, Sa Majesté ordonne à tous ses sujets de leur courir sus, et que tous ceux qui seront pris les armes à la main, ou parmi les attroupés, soient punis de mort sans aucune forme de procès : que leurs maisons soient rasées et leurs biens confisqués : comme aussi que toutes les maisons où ils ont fait des assemblées soient démolies. Le roi défend aux pères, mères, frères, sœurs et autres parents des fanatiques et autres révoltés, de leur donner retraite, vivres, provisions , munitions, ni autre assistance, de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit, ni directement, ni indirectement, à peine d'être réputés complices de leur rébellion, et comme tels, il veut et entend que leur procès soit fait et parfait par le sieur de Bàville et les officiers qu'il choisira.

« Sa Majesté ordonne encore aux habitants du Languedoc qui dans le temps de cette ordonnance seront hors de leurs demeures, d'y retourner dans huit jours: si ce n'est qu'ils eussent une cause légitime, qu'ils déclareront au sieur de Monlrevel, commandant, ou au sieur de Bàville, intendant ; et cependant aux maires et consuls des lieux, de la raison de leur retardement : de quoi ils prendront des certificats pour les envoyer auxdits sieurs commandant ou intendant, auxquels Sa Majesté ordonne de ne laisser entrer aucun étranger ni sujet des autres provinces, sous prétexte de commerce, ou autre affaire, sans un certificat des commandants ou intendants des provinces d'où ils partiront, ou des juges royaux des lieux de leur départ ou des plus prochains.

« A l'égard des étrangers, ils prendront des passe-ports des ambassadeurs ou envoyés du roi dans les pays où ils sont, ou des commandants ou ries intendants des pro-

vinces, ou des juges royaux des lieux où ils se trouveront, Au surplus, Sa Majesté veut que ceux qui seront pris en ladite province du Languedoc sans de tels certificats soient réputés fanatiques et révoltés, et comme tels, que leur procès soit fait et parfait, et qu'ils soient punis de mort : auquel effet ils seront menés audit sieur de Bâville ou aux officiers qu'il choisira. »

Une autre ordonnance, du lendemain 24, n'était pas moins rigoureuse :

« Nous, etc., étant informé qu'il se fait tous les jours dans différents endroits des attroupements de soulevés, qui commettent toutes sortes de crimes et qui continuent de massacrer les anciens catholiques et de brûler les églises, et que les habitants de plusieurs endroits qui sont nouvellement convertis, loin de contribuer à repousser de telles violences, les favorisent de tout leur pouvoir, ou ne donnent aucun avis de leurs marches, ni de leur séjour dans les lieux où ils sont aussi tranquilles que si tout le pays n'était pas dans une obligation indispensable de leur courre sus : et même quelques uns des bourgs et villages, ayant poussé leur mauvaise volonté jusqu'à attenter sur les troupes du roi :. Nous croyons devoir mettre tous prêtres, ecclésiastiques, religieux, anciens catholiques, et les églises, sous la garde des habitants nouveau convertis des communautés. Déclarons que s'il leur arrive aucun accident, ces communautés seront responsables, et qu'elles seront brûlées et entièrement détruites, le lendemain qu'il s'y sera commis la moindre de ces cruautés inouïes qui ont été ci-devant exercées.

« Déclarons en outre que s'il arrive qu'aucun soldat des troupes du roi se trouve tué dans aucune des communautés ou villages, les lieux eu seront aussi respon-

sables, et punis de la même peine. Et afin que personne n'en ignore, nous ordonnons qu'à la diligence des syndics des diocèses, la présente ordonnance sera partout lue, publiée et affichée : de laquelle publication, dans chaque communauté, ils nous rapporteront dans huit jours un certificat. Enseignons à tous les maires et consuls de tenir la main à l'exécution de la présente ordonnance, à peine d'en répondre en leurs propres et privés noms. »

On le voit, il n'était plus permis de demeurer tranquille au milieu de la conflagration universelle, la neutralité se voyait poursuivie à l'égal de la révolte armée, et le grand roi soulevait une jacquerie générale dans une des plus vastes provinces de son royaume. Chacun, puisque cela était commandé, s'arma donc, mais pour sa cause : les catholiques pour la foi de Rome, les protestants pour la religion réformée, et les Florentins pour le meurtre et le pillage.

Bien décidé à faire suivre ces menaces des effets les plus rigoureux, Montrevel proposa d'emprisonner un certain nombre de nouveaux convertis reconnus suspects, et, à chaque meurtre ou incendie que se permettraient les Gamisards, de pendre haut et court trois ou quatre de ces otages ; en outre, de faire lever par les troupes une certaine somme à laquelle seraient condamnés chacun des habitants des lieux où l'on commettrait quelque désordre. La cour rejeta ces beaux projets, autorisant seulement l'intendant à lever cent mille livres sur les nouveaux convertis, pour indemniser les catholiques.

Bàville secondait de son mieux le fougueux maréchal, et, remontant droit des effets à la cause, il s'en prenait aux ministres, qui, par leur éloquence inspirée, entre-

224 iiisTOiRi-; di-:s camisards

tenaient le zèle des calvinistes : « J'ai fait prendre et punir seize de ces prédicants, écrivait-il un jour. Je n'en connais plus que deux, qui sont fonçasses, que j'espère faire arrêter, s'ils paraissent. Le moyen le plus efficace que j'ai pu trouver pour empêcher ces assemblées est de rendre les communautés responsables, de. condamner en des amendes solidaires tous les habitants, de leur envoyer des troupes en pure perte, et de raser les maisons où elles ont été tenues. Depuis que nous avons mis en pratique cet expédient, les assemblées ont été beaucoup moins fréquentes (1). »

De telles mesures, quoi qu'en pensât Bàville, n'étaient pas faites pour apaiser les haines religieuses. Aussi quand, vers cette époque, il parut en Hollande et en Angleterre différents manifestes pour engager les puissances alliées à voler au secours de leurs infortunés coreligionnaires de France, ces ouvertures trouvèrent les esprits merveilleusement disposés à les accueillir.

Le 4 mars, la petite bande de Cavalier chantait des psaumes en marchant, lorsqu'elle fut rencontrée, vers Saint-Manet, par La Jonquière à la tête de trois à quatre cents hommes de troupes de la marine. Le jeune héros cévenol la repousse, et, à quelques jours delà, il venait de se réunir à Roland, lorsqu'il fut atteint de la petite vérole. Il remit son commandement aux mains de Ravanel et de Catinat, et se retira àCardet, où il attendit que la nature lui envoyât la guérison.

Après quelques escarmouches heureuses, les Camisards, au nombre de 1,300 environ, s'avancent du côté de Ganges, où ils pénètrent après avoir tué, jusqu'au dernier homme, un détachement d'infanterie qui pré-

(1) Rulhière, Éclaircissements, t. II, p. 230.

tendait leur disputer le passage. Ils s'y ravitaillent, traversent la montagne de Sérane, et attaquent la ville de Pompignan. Déjà ils avaient brûlé une quarantaine de maisons, lorsque Montrevel accourt à la tête de forces supérieures. Une bataille sanglante s'engage dans la plaine de Pompignan, et Gatinatet Ravanel, après avoir fait, au dire de Court de Gébelin, « des actions dignes des plus grands capitaines, » opérèrent de leur mieux leur retraite. Roland, blessé, fuit avec eux. La perte des Genevois dépassa deux cents hommes. Battus, mais non découragés, ils s'arrêtèrent pour brûler l'église de Durfort, à deux lieues de là. Montrevel souilla sa facile victoire en faisant exécuter par la main du bourreau plusieurs prisonniers; puis il leva 10,000 livres d'amende sur la ville de G anges, pour n'avoir pu s'opposer à ce que les Gamisards y prissent des rafraîchissements, et y logea à discrétion deux régiments. C'était à la fois, pour cette malheureure ville, la honte, la ruine et la mort.

Une mesure plus heureuse de Montrevel fut de réunir à Nîmes les gentilshommes protestants ou nouveaux convertis, de leur prêcher la modération, la fidélité au roi, de les encourager à se jeter entre les partis pour arracher les armes des mains des révoltés. Mais, hélas! ils étaient impuissants, le roi seul pouvait accomplir ce miracle, en rendant à ces malheureux la liberté de conscience, la seule chose qu'ils demandaient.

Dès le 15 mars, les vaincus reprenaient l'offensive et brûlaient l'église de Saint-Laurent-d'Aigouse, presque sous les yeux de Montrevel. Joanny etCastanct, dans les hautes Gévennes, remportaient aussi quelques petits avantages partiels, se reposaient de vive force dans les villages et les métairies où la fatigue les prenait. Les catholiques survenaient, et, forts des ordonnances de

Montrcvel, arrêtaient ces complices involontaires, pour lesquels des échafauds étaient dressés en permanence à Mende, Alais, Nîmes et Montpellier.

Mais toutes ces horreurs de détail pâlirent devant une scène effroyable qui eut Nîmes pour théâtre, et qui porta au comble l'exaspération des révoltés.

C'était le 1er avril, un dimanche, jour des Rameaux. Cent cinquante réformés, — des vieillards, des femmes, des enfants pour la plupart, — étaient rassemblés pour chanter des cantiques, dans un moulin du faubourg de la porte des Carmes. Ce moulin, situé sur le canal de la Gau, petit ruisseau qui traverse la ville, avait pour fermier un protestant zélé. Iln'yavaitpas un homme arméparmi eux. Leur crime, le douxFléchier, dans une lettre du 25 avril, a pris soin de nous le faire connaître :

« Ils osèrent môme, le dimanche des Rameaux, tenir une assemblée dans un moulin, sans aucune précaution, à la porte de la ville; et dans le temps que nous chantions vêpres, chanter leurs psaumes et faire leur prêche ! »

Certes,

— Rien que la mort n'était capable D'expier un pareil forfait!...

Montrevel dinait, lorsqu'on vint lui annoncer cet attentat. Il s'élance de table, arme ses dragons et court investir le moulin. Par son ordre, sous ses yeux, on défonce les portes, on massacre ces innocents. Quelquesuns tentent de s'évader par une fenêtre : Montrevel y fait placer des sentinelles pour les repousser dans le moulin, et le massacre continue au milieu des cris de fureur des égorgeurs, des hurlements d'effroi des femmes et des enfants. Mais il y en avait trop à égorger, et cela perdait du temps. Montrevel fait rappeler tous ses hommes, et

ordonne de mettre le feu au moulin. Alors il y eut quelque chose de hideux. Ces martyrs cherchaient à s'échapper par la porte, par la fenêtre, par le toit effondré. Blessés, demi-consumés, sanglants et hrûlés, fous de terreur, de désespoir et de douleur à la fois, ils se précipitent... Montrevel les fait refouler dans le brasier par ses dragons d'enfer.

Une seule jeune fille de dix-sept ans avait été arrachée du milieu des flammes par un valet de chambre du maréchal. Montrevel furieux ordonne qu'on les pende sur-le-champ tous les deux. La fille était exécutée déjà et son complice allait l'être, lorsque des religieuses parvinrent, après de longs efforts, à arracher sa grâce au maréchal, qui se contenta de le chasser de sa maison et de la ville.

Il n'y eut désormais ni piété ni merci d'aucun côté. « Epoque fatale, dit un historien (I), qui réduisit une des plus belles provinces de la France dans la désolation la plus affreuse ! On n'entendit plus parler que d'enlèvements, que de meurtres, que de carnages, de pillages et d'incendies. Les Gamisards d'un côté, les troupes du roi et les cadets de la Croix d'un autre, se disputaient l'horrible gloire de se surpasser tous en cruauté. »

Les cadets de la Croix, les Florentins, les Camisards noirs, trois variétés d'une même espèce de brigands, étaient les routiers du parti, recrutés parmi les assassins de grand chemin, les déserteurs de l'armée et du bagne. Poussés par le double incitant du fanatisme religieux et de la soif du pillage, on devine jusqu'où ils allèrent dans les voies du mal! Les Camisards noirs avaient pour chef un ancien boucher d'Uzès qui croyait conti-

(1) Court, t. I, p, 317.

nuerson métier en égorgeant des hommes comme il avait assommé des bœufs. Quant aux cadets delà Croix, qui devaient leur nom à une petite croix blanche fixée à leurs habits, ils obéissaient à un gentilhomme du nom de Fayolles, vieux diable qui s'était fait ermite sous le nom de frère François-Gabriel. Florimond, Alary, Le Fèvre guidaient d'autres bandes, et toutes rivalisaient de crimes.

« Il a passé par la tête aux anciens catholiques, écrivait Montrevel (9 novembre 1703), de faire main basse sur tout ce qu'ils ont trouvé dans les villages de nouveaux convertis ; ce qui produit deux espèces de Camisards quasi également fâcheux. . . Les cadets de la Croix ne cherchent qu'à voler et à faire impunément un pillage universel, sans chercher les rebelles en armes : ils se contentent de faire comme eux. . . ; ils tuent tout sans règle et sans mesure . . . , ce sont la plupart de francs brigands »

Épouvanté lui-même, Montrevel voulut d'abord s'opposer à leurs attentats, puisque les catholiques en étaient victimes comme les protestants. N'ayant pu en venir à bout, il accepta leur concours, en essayant de détourner cet orage sur la tête des réformés.

Pour ajouter encore, s'il se pouvait, à la terreur sombre qui pesait sur la contrée , Montrevel et Bâville allongèrent démesurément leurs listes de suspects. Ils se firent donner l'état exact des catholiques et des nouveaux convertis de chaque paroisse, le nom et la religion de leurs seigneurs, ainsi que de tous ceux qui tenaient à ferme des jardins, moulins ou métairies; puis un autre état encore des nouveaux convertis qui étaient absents depuis neuf mois du lieu de leur domicile; enfin, on résolut de revenir aux enlèvements en masse, et on dé-

clara passibles de la transportation les parents des rebelles attroupés ; les notables de chaque lieu comme capables, par leur notoriété, de pouvoir entraîner les autres; les jeunes gens mal pensants, qui, à un moment donné pourraient faire des recrues pour les rebelles (1).

Ils exigèrent que tous ceux qu'ils désignaient ainsi aux futures vengeances des catholiques se rendissent les délateurs de leurs frères, et ils les firent solidairement responsables de tous les désordres que commettraient les Camisards dans leurs communautés, qu'ils divisèrent en trois classes : les plus riches devaient payer 20,000 livres pour le moindre meurtre, celles de la seconde classe 12,000, et les plus pauvres 8,000.

Ce n'étaient pas là de vaines menaces et l'on se hâta de mettre à exécution ces mesures excessives. A Mialet près d'Anduze, de Julien opéra une razzia de cinq cent quatre-vingt-dix personnes, après avoir mis le village à sac. De là, il en fut enlever environ trois cents àSaumans, chargea cinquante mulets de butin, livra tout le reste aux flammes. Dans la fertile Vaunage, mille cinq cents réformés furent arrachés, le même jour, de vingt-quatre paroisses différentes. Ce heau travail d'épuration eutpour résultat de faire prendre les armes à tous les nouveaux convertis qui avaient espéré jusque-là que, demeurant en paix eux-mêmes, on les y laisserait à leur tour.

On procéda ensuite à un désarmement général. Villes, bourgs, villages, hameaux, maisons isolées, tout fut fouillé, bouleversé. Nîmes même n'échappa pas au pillage. Le 30 avril au matin, dès quatre heures, le tambour, les trompettes éveillèrent les habitants, et l'on lit défense que nul ne sortît de sa maison avant dix heures.

(1) Court, t. I, p. 324.

Toute la force armée était sur pied, bivouaquant dans la rue. Le souvenir récent de la hideuse boucherie du moulin du faubourg faisait redouter aux protestants une nouvelle Saint-Barthélémy. On en fut quitte pour des visites domiciliaires, et pour l'enlèvement de toutes les armes que l'on put trouver.

Au milieu de tant de massacres qui se succèdent, on ne sait plus si les Gamisards répondent à ces violences par des violences nouvelles, ou s'ils les provoquent par leurs fureurs. A Montlezan, gros bourg dont la majorité des habitants appartenait à la religion de Rome, ils brûlent quarante-deux maisons, passent au fil de l'épée tous les catholiques qui s'étaient réfugiés dans l'église. A Aurillac, à La Salle, les mêmes scènes d'horreur se renouvellent encore.

De Planque reçoit l'ordre de les poursuivre à la tête de mille deux cents hommes ; il les surprend au Golet de Dexe, alors qu'ils se reposaient, endormis dans une prairie. Il fond sur eux et ils ont à peine le temps de se sauver en désordre dans les montagnes voisines, où de Planque n'ose pas les poursuivre.

Mais quelques jours après, le 29 avril, il leur fit essuyer un désastre plus considérable. Désireux de redescendre dans la plaine, Cavalier avait convoqué une assemblée dans la vallée de Malle-Bouisse, où il fit trois prédications dans la journée. Le soir venu, épuisés de fatigue et de faim, ils se retirent à la tour Belot, ancienne ruine féodale inhabitée, entre Alais et Anduze. Le secret de leur retraite fut livré par un meunier, du nom sinistre de Guignon, Ce misérable, qui avait su tromper le jeune chef cévenol par des démonstrations de piété exaltée, s'était jusque-là utilement employé à la subsistance des Camisards. Mais il se laissa séduire

par l'appât de cent louis qui lui furent comptés par Bâville et Montrevel, arrivés la veille à Alais.

De Planque divisa sa petite armée en trois corps de troupes. Le premier, commandé par de Tarnaud, se rendit auprès de la tour Belot, en passant par le haut chemin d'Anduze ; le second, sous la conduite de de Foix, attendait les fuyards le long du Gardon ; de Planque, à la tête du troisième, se rendit à la tour par un autre chemin. Cette triple attaque était bien plus que suffisante pour défaire une poignée d'hommes surpris dans leur sommeil et harassés de lassitude.

Les sentinelles se replièrent en désordre sur le camp des Enfants de Dieu, poursuivies de près par les catholiques, et regorgement commença. 11 ne fallait pas songer à une défense impossible. Cavalier rallia de son mieux ses compagnons et ne pensa qu'à la retraite. Quelques-uns sortent de la tour et tentent de repousser la nuée des assaillants. D'autres, ne pouvant sortir assez vite, tirent parles fenêtres, percent les murailles, et dans les ténèbres, chacun fait feu au hasard, tuant indifféremment amis et ennemis.

Ce fut une scène de désordre impossible à décrire. Le jour commençait à paraître, Cavalier, la rage et la douleur dans l'âme, se retira, laissant dans la tour trois cents des siens, qui se défendirent jusqu'au dernier. Désespérant de les réduire, de Planque avait envoyé chercher de l'artillerie, laissée à Alais. La grêle de grenades, qu'en attendant on ne cessait de faire pleuvoir sur les assiégés, finit par y mettre le feu, sans mettre encore un terme à cette lutte désespérée. Ils savaient que la roue ou le bûcher les attendaient, s'ils tombaient vivants entre les mains des vainqueurs. Ils préféreront se laisser brûler en se défendant, puisque du moins

cette mort affreuse n'était pas sans vengeance, et que les affres en étaient voilées par l'ardeur du combat.

Enivré de ce succès, Montrevel multiplie les ordonnances furibondes contre ceux que visiteraient les révoltés. Tout sera pillé, confisqué, détruit. Ils doivent veiller de jour, de nuit, s'avertir de proche en proche.... Enfin, il se décide à armer les cadets delà Croix contre les Camisards. Les nouveaux convertis se virent contraints à soudoyer quatre de ces bandes, qui furent entretenues et payées sur le pied de troupes régulières.

La province est hérissée de baïonnettes, et chaque soldat est un bandit sûr de l'impunité. A la tête de forces imposantes, de Julien observe les hautes Cévennes, de Villars, colonel réformé, est au pied de la Lozère, de Gévaudan, maréchal de camp, surveille le diocèse d'Uzès. Les passages du Vivarais sont surveillés par de nombreux détachements.

Castanet se fait remettre par les collecteurs les sommes dues au roi, et il en donne audacieusement quittance. Il se marie, et pour que chacun prenne part à la fête, il fait relâcher vingt-cinq catholiques qui allaient être mis à mort, à la condition qu'ils épargneront les protestants.

Instruit par l'expérience et s'apercevant de l'avantage que la cavalerie donnait à l'ennemi, tandis qu'il ne pouvait pas toujours profiter de ses succès, n'étant pas en mesure de poursuivre assez rapidement les vaincus, Cavalier résolut d'en opposer une à celle des catholiques, et à cet effet il fit enlever bon nombre de ces chevaux à demi sauvages que nourrit la Camargue. Catinat et Samuelet, le vainqueur de Poul, le possesseur, par droit de conquête, de l'étalon d'Espagne qu'il montait aux combats, furent mis par lui à la tête de ces nouvelles

recrues, et il put risquer désormais certaines expéditions qui exigeaient une grande célérité.

Nous passons sous silence les arrestations, les pendaisons qui étaient de chaque jour, à Nîmes, à Alais, à Montpellier, partout. Nous dirons seulement que le 18 mai les Cévenols subirent encore un échec considérable à Bruéis.

Réconcilié avec le fils aîné de l'Église, le pape Clément XI lança une bulle contre « cette race maudite et exécrable, » et les six évoques des contrées, révoltées l'appuyèrent de toutes leurs forces, et réchauffèrent ainsi le fanatisme des curés, qui prescrivirent dans leurs paroisses « de ne donner aucun secours ni assistance aux rebelles, et de ne leur fournir ni vivres ni provisions ; mais de les poursuivre et de les détruire par le feu et par l'épée, les assurant que tous ceux qui s'acquitteraient de ce devoir, comme il convenait à de dignes soldats de l'Église et du roi, recevraient indulgence plénière de leurs péchés, comme il est porté dans la bulle, etc. (1)... »

Pour faire face à tant de périls, à tant d'ennemis conjurés pour leur perte, les réformés publièrent encore un écrit qui avait pour titre : Nécessité de donner un prompt et puissant secours aux protestants des Cévennes. Ils y exposaient en ces termes leur situation actuelle, après avoir raconté les horreurs inouïes des dragonnades et les périls des transportations en masse dans les colonies :

<( Le premier vaisseau qu'on y envoya, et qui était tout chargé de nos pauvres gens , périt proche de la Martinique, où on les envoyait ; la plus grande partie, tant hommes que femmes et filles, furent noyés et sub-

(1) Brueys, t. III, p. 360.

234 HISTOIRE DES CAMISAHDS

mergés. Nous avons souffert tous nos terribles maux dans l'espérance que Dieu toucherait le cœur de nos ennemis et leur ferait connaître l'injustice de tant de persécutions. Nous sommes demeurés tranquilles, nous tenant resserrés dans nos bois et dans nos montagnes, où quelques bons personnages sans lettres, sans études, commes les apôtres de Jésus-Christ, mais pleins de piété, se mirent à nous consoler dans nos bois , nos cavernes ou nos maisons. C'étaient des gens simples, cardeurs, tisserands, maîtres d'école, dont nos peuples furent si édifiés qu'il n'y eut personne, tant hommes que femmes, qui ne voulût entendre ces nouveaux prédicateurs ; de sorte que le nombre s'augmentant, on résolut de s'assembler à la campagne, sans bruit, sans éclat, sans armes. Nous choisissions les lieux écartés, les heures de la nuit, pour faire ces exercices en repos et en sûreté. Dans ces assemblées, on lisait la parole de Dieu, on chantait ses louanges, on faisait des prières pour le roi et pour l'État. Rien n'était plus innocent ; mais les moines et les prêtres suscitèrent contre nous de nouvelles persécutions. Ils faisaient embusquer des troupes dans les lieux où nos gens devaient passer, ils les faisaient prendre et mettre en prison, puis les faisaient condamner, les hommes et les femmes, à être pendus, ou au moins, les hommes, à être conduits aux galères, les femmes, à être renfermées dans les couvents.

« Si, par hasard, les dragons découvraient les lieux où nos gens étaient assemblés, ils tiraient sur eux sans miséricorde comme sur des bêtes sauvages, sans distinction d'âge ni de sexe, même sur les femmes enceintes qu'on faisait mourir cruellement avec l'enfant qu'elles avaient dans le ventre. Après vingt ans de souffrances inouïes, voyant qu'il nous fallait tous périr, qu'il n'y avait

plus d'autre parti à prendre pour éviter la mort que de prendre les armes, nous les avons prises, prêts à les déposer le jour où l'on voudrait nous rendre la justice que nous réclamons. Ce n'est point ici une révolte ni une rébellion : c'est un droit de nature qui nous oblige, en conscience, de repousser la violence ou la force. Autrement, nous serions complices de nos propres malheurs, traîtres à nous-mêmes et à notre patrie. Nous ne voyons partout que misère, injustice et tyrannie. Nous ne savons quels sont ceux qui gouvernent la France. Mais nous n'y comprenons rien. Car jamais un bon roi, comme le nôtre, n'a pris plaisir à détruire ses sujets innocents, à les perdre, à les massacrer, parce qu'on les trouve priant Dieu dans leurs maisons ou dans les trous de la terre

« Nous n'ignorons pas les préparatifs de guerre qu'on fait contre nous. Le maréchal Montrevel nous menace d'un grand nombre de troupes pour nous détruire. Notre résolution et notre intrépidité ont jusqu'à présent, déconcerté nos ennemis, Nous ne serons point épouvantés de leur grand nombre : nous les poursuivrons partout ; nous userons de justes représailles contre nos persécuteurs, en vertu de la loi du talion ordonnée par la parole de Dieu et pratiquée par toutes les nations du monde, et nous ne mettrons jamais bas les armes que nous ne puissions professer librement notre religion, conformément aux édits et déclarations qui nous en confèrent le droit, et qu'on viole aujourd'hui sans honte et sans justice. »

Cette protestation, si digne et si calme, ne pouvait pas manquer d'avoir un profond retentissement dans l'Europe tout entière, déjà si furieusement irritée contre l'orgueil de Louis. Aussi parut-on prendre en considé-

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ration ce nouvel appel. On envoya quelques vaisseaux croiser dans laMéditerranée ; mais, soitqueles Camisards ne répondissent pas aux signaux qui leur étaient faits', soit que ces démonstrations ne fussent pas sérieuses, ces tentatives n'aboutirent pas, et la cour, mise en éveil, prit des mesures pour accélérer la ruine du Languedoc.

Afin d'être plus à portée de surveiller les événements, Montrevel avait établi son quartier général à Alais. 11 continua à faire opérer des enlèvements à peu près arbitraires. De ceux qu'il prenait, les uns étaient suppliciés, les autres envoyés aux galères, les autres détenus indéfiniment dans les prisons, d'autres enfin transportés en' masse dans les îles. Le ministre félicite les magistrats de juger à la chaude, comme disait un vieux jurisconsulte, et Chamillart ose écrire à Montrevel :

« Le roi a paru fort content de la diligence avec laquelle le présidial de Nismes juge les rebelles, et trouvera bon que vous témoigniez aux officiers qui le composent que Sa Majesté leur sait gré de leur attention pour ce qui regarde son service (1). »

De son côté, de Planque exposait cyniquement en ces termes ses plans à Chamillart : » La guerre ne finira jamais si on ne prend pas le parti que j'ai proposé il y a deux mois, qui est d'enlever toutes les subsistances de la campagne et de les enfermer dans les villes... Qu'on ne donne aux nouveaux catholiques de subsistances que toutes les vingt-quatre heures seulement : ainsi on affamera les rebelles ; et si on avait pris ce parti-là, je ne crois pas que les choses seraient si gâtées... Dé plus, il faut enlever tous les plus suspects, tant hommes que femmes, et les envoyer périr sur mer... 11 ne sert à rien qu'on les

(i) Chamillart à Montreuil, Archives de la guerre, vol. 1708, n° 55.

mette eu prison, les nourrissant aux dépens du roi ; ils se moquent de tous ces traitements, disant qu'on n'oserait les faire périr (1). »

Il n'y a rien de neuf sous le soleil. Qui savait que les officiers du grand roi avaient imaginé les noyades quatrevingt-dix années avant l'affreux Carrier, le bourreau de Nantes !

Parmi les condamnations qui eurent le plus de retentissement à cause du rang des victimes, il faut compter celle du baron de Saïgas, gentilhomme protestant, de fort ancienne noblesse. 11 espérait demeurer neutre au milieu de la guerre civile, et évitait de se rendre aux assemblées du Désert. Gastanet fut froissé de cette tiédeur. Le il février 1703, il vint l'enlever, à la tête de quatre-vingts hommes armés, et le contraignit d'assister à l'assemblée du Vébron. Pois, quand la cérémonie fut terminée, on le laissa libre de se retirer.

11 eut le tort de demeurer deux heures parmi eux. Plus tard, il assista à la réunion des gentilshommes que Montrevel avait faite à Nîmes. Il y montra du zèle, demanda à servir auprès du maréchal contre les révoltés, décida môme quelques Camisards à faire leur soumission. Il se croyait doue bien en paix avec tout le monde, lorsque six ou huit hommes vinrent l'arrêter dans son château de Saïgas, et le conduisirent à Saint-Hippolyte. Dès le lendemain, Bàville s'empressa d'interroger le prévenu. « Je comparus dix-huit fois devant lui, dit le baron. Je fus confronté avec vingt-huit témoins, qui tous ensemble ne fournirent pas de quoi faire donner le fouet à un écolier. Ma plus grande charge était celle

(1) De Planque à Chamillart, 27 mai 1703. — Archives Je la guerre, vol. 1707.

d'avoir resté deux heures volontairement avec Castanet et sa troupe. »

Vainement il fut appliqué à la question ordinaire et extraordinaire ; jamais il n'avoua rien, ne put être convaincu d'aucun autre crime que de celui-là.

Le 27 juin, en vertu d'un jugement rendu à Alais par Bâville et quelques conseillers du présidial de Nîmes, il fut condamné aux galères perpétuelles, après avoir été dégradé de noblesse dans sa personne et dans celle de sa postérité. Ses biens furent confisqués au profit du roi, et son château rasé jusques aux fondements.

Quatre paysans avaient été arrêtés en même temps que le baron de Saïgas, coupables d'avoir laissé les Camisards prendre des rafaîchissements chez eux. Pour ce (.'rime, deux avaient été pendus, les deux autres envoyés aux galères, où ils étaient attachés au même banc que leur ancien seigneur. Des deux condamnés au gibet, l'un avait subi son supplice avec courage, l'autre avait faibli au pied de l'échelle fatale, et s'était flatté de racheter sa vie au prix de son abjuration, Henri IV faisait de ces marchés-là. Seulement, Henri IV y gagnait Paris, et le pauvre manant n'y gagna que le très-faible adoucissement de voir ses derniers instants entourés des consolations et des prières de quelques moines de sa nouvelle religion.

Lorsque les pénitents le descendirent dans la fosse ouverte pour le recevoir, on crut remarquer que le cadavre faisait quelques mouvements. Un chirurgien accourt, le rappelle à la vie. Le prévôt averti réclame son pendu pour le rependre mieux, la sentence portant qu'il devait être attaché au gibet, suivant la formule, « jusqu'à ce que mort s'en suivit. » Les pénitents résistent, cachent le ressuscité dans leur couvent, espérant que l'on respectera ce pieux asile. Le prévôt va chercher main-forte, assiège

le couvent d'un côté, tandis que de l'autre son pendu, prenant ses jambes à son cou pour que l'on n'y remît pas la corde, détale avec une légèreté facile à comprendre. Il ne reprit haleine que lorsqu'il fut arrivé au milieu des Camisards, qui oublièrent, comme lui, qu'on venait de le faire catholique in exfremis.

On ne pendait pas beaucoup les femmes, par décence. Une paysanne venait d'être fouettée par les mains du bourreau, pour le même crime qui avait été si durement expié par les quatre pauvres diables dont nous venons de parler. On crut voir quelque chose de providentiel dans cette étrange coïncidence, et le pendu épousa la femme fouettée.

C'était sans doute le premier mariage que faisait le bourreau.

Revenons au baron de Saïgas, que nous avons presque oublié. Il était âgé déjà, la torture avait brisé ses membres, il ne pouvait manier la rame. Cependant les deux évoques de Montpellier et de Lodève voulurent se donner la satisfaction d'aller contempler leur victime sur les galères royales. Le capitaine ne crut pas devoir leur refuser ce plaisir, et' fit lancer le navire en mer. Mais après quelques coups de rame, le comité, ce bourreau que nous savons, le comité lui-même, voyant que ce vieillard était dans l'impossibilité de faire ce qu'on exigeait de lui, s'écria avec indignation : » Assez !» — et fit mettre bas les rames (1).

Telle était la justice et telles étaient les mœurs, pendant le grand siècle et sous le règne du grand roi. Mais si l'on traitait ainsi les gentilshommes, et pour de pa-

(l) Court, t., p. Ho?.

reils crimes, que pouvait attendre la race si méprisée du populaire et des manants !

Après quatorze années de tortures, après d'inutiles instances de la reine Anne, et seulement après la mort de Louis XIV, le baron de Saïgas fut relâché en 1710, sur les pressantes sollicitations de la douairière d'Orléans, mère du régent. Moins d'une année après, de Saïgas mourut à Genève, auprès de sa femme.

Pendant le procès de Saïgas, les enlèvements, les supplices poursuivaient leur cours. A l'assemblée de Fabrôgue, de Parate tua quatre-vingts réformés. Trois paysans de Gaveirac furent fusillés, pour ne s'être pas trouvés chez eux lorsqu'un capitaine de la garnison fut tué dans leur village. On en roua d'autres, Brunel, Durand, et un notaire âgé de quatre-vingts ans. On pendit un jeune Genevois, parce qu'il n'avait pas de passe-port; un autre, ancien catholique, parce qu'il ressemblait à un chef de Camisards...

Les mois de juillet et d'août voient chaque jour de pareilles exécutions. Il suffisait qu'un village fût soupçonné d'avoir fourni des rafraîchissements aux Camisards pour être livré aux caprices des soudards. Les Cévenols rendaient de leur mieux le mal pour le mal, et vraiment on eût dit que tous les démons de l'enfer étaient déchaînés sur cette malheureuse province. On se rencontrait, on se précipitait aveuglément les uns sur autres, sans prendre la peine de vérifier si l'on était ami^ou ennemi. La poudre manquait, le fer se brisait entre les mains des combattants : on se déchirait avec les dents, avec les ongles. On avait soif de sang, et l'on s'enivrait de carnage. Un jour des miquelets servaient d'escorte à la maîtresse du vieux maréchal; des soldats du régiment de Tarnaud allaient arrêter un suspect. Les

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uns descendaient des hautes Cévennes, les autres y montaient. On marchait de nuit, pour éviter la chaleur du jour. On se charge brusquement, et plusieurs morts jonchaient le sol, lorsque l'on reconnut l'erreur. Aux environs du Chayla, des dragons et un régiment d'infanterie se chargèrent également, dans les ténèbres.

Montrevel prit de nouvelles mesures, plus rigoureuses ^encore que les précédentes. Les pères, mères, femmes des révoltés reçurent l'ordre de faire déposer les armes à leurs enfants et époux, sous peine d'être traités euxmêmes comme rebelles. Ordre fut donné aux catholiques de se renfermer dans les villes ou lieux fortifiés et d'abandonner les campagnes, sous prétexte qu'ils n'y étaient pins en sûreté. Mais auparavant ils durent abattre, ou murer à chaux et à sable tous les fours des métairies. Menacés de la famine, les Camisards firent savoir qu'ils brûleraient tous les lieux abandonnés et où ils ne trouveraient pas de subsistances, et il défendirent à tous et à chacun, sous peine d'être incendiés et égorgés, de porter des vivres et provisions dans les villes et lieux fermés.

Les ordonnances de Montrevel, auxquelles les Cévenols ne faisaient jamais que répondre par des représailles, ne pouvaient qu'amener une recrudescence d'horreurs de part et d'autre : «On ne voyait plus dans Nîmes, à Monde et à Montpellier, que gibets et échafauds dressés et ensanglantés (1). » Le 7 août, à Nîmes, on compte sept exécutions : quatre hommes roués, trois femmes pendues, accusés, mais non convaincus, d'avoir favorise les calvinistes. Le maréchal ayant brûlé quelques villages, ils l'avertirent qu'ils en brûleraient autant

(1) Court, t. 1, p. 425.

•de leur côté. Ils n'exécutaient pas toutes leurs menaces. Leur intérêt était de respecter les villages, pour se conserver les moyens de trouver des aliments. Mais ils firent retomber leur vengeance sur les églises, qu'ils incendièrent, sur les curés, qu'ils tuèrent, dans huit ou dix paroisses.

Les rencontres se renouvelaient chaque jour et se multipliaient en tous lieux, avec des fortunes diverses. En passant à Vie, Cavalier, comme un preux des temps anciens, fit défier l'officier qui commandait à descendre dans la plaine pour se mesurer avec sa garnison contre sa petite troupe. L'officier accepta le cartel, et bien mal lui en prit, car il fut tué, et sa garnison battue.

Dans les hautes Gévennes, une autre bande cévenole bat les troupes royales dans la plaine de Fondmorte. A Saint- Julien-d'Arpaon, Salomon Couderc, prédicant, prophète et général, se reposait au milieu des siens. Un soldat captif s'évade sans être aperçu, vole au Pont-de- Mont-Vert, y trouve des miquelets; il les guide vers la retraite des Gamisards, qu'ils surprennentendormis, et dont ils égorgent un bon nombre. Ils pénètrent dans le village qu'ils venaient de quitter, le pillent, y fusillent quinze personnes.

Dans le même temps. Cavalier, plus heureux, battait les royalistes auprès de la rivière de Vidourle. Roland, le 26 août, tenait une pieuse assemblée à la Combe de Bisoux, non loin d'Anduze. Les sentinelles signalcntl' approche de l'ennemi. Roland ordonne de continuer l'exercice religieux; puis il fait placer les femmes au milieu, portant toutes une branche d'arbre sur leur tête. Les hommes, un peu espacés, en portaient également, pour dissimuler leur petit nombre. Inquiets à la vue de cette longue forêt qui marche, les miquelets se rangent hors

de la portée du fusil. Mais bientôt ils découvrent la ruse et fondent sur les derrières des Camisards, qui font face à l'ennemi, résistent jusqu'à la nuit, et opèrentleur retraite après avoir plus tué de catholiques qu'ils n'avaient perdu d'hommes.

Le 1" septembre, Cavalier et Roland étaient réunis pour causer des intérêts communs, entre Durfort et Saint-Hippolyte. Un détachement de quatre-vingts hommes passe non loin d'eux, Mais ils n'étaient pas disposés à se battre ce jour-là. Le soir, le détachement revient à son point de départ, A la vue de quelques sentinelles, il a la curiosité d'aller voir de plus près ce que c'était. Les deux chefs alors cèdent à la tentation et tombent sur le détachement. Ce fut une tuerie générale, à laquelle un seul échappa, parce qu'il s'était attardé à manger du raisin dans une vigne. Cette brillante escarmouche ne coûta que deux hommes aux Camisards, qui se pourvurent abondamment d'armes et d'habits, dépouilles précieuses pour des combattants sans solde, sans fournisseurs, sans budget.

Enorgueillis de ce succès, ils envoyèrent défier le gouverneur de Saint-Hippolyte de venir, comme celui de Vie, se mesurer avec eux dans la plaine. Il refuse, laissant à Montrevel et àBâville le soin de châtier les rebelles par des moyens moins héroïques. Us brûlent, en effet, et dépeuplent entièrement plusieurs villages, font couler le sang sur les places publiques de toutes les villes. Ne pouvant se saisir de Cavalier, ils font enlever son père et l'un de ses frères. Furieux, le jeune héros menace Montrevel de les aller enlever à la tête de 10,000 hommes. Le maréchal ne lui répond qu'en faisant raser la maison paternelle.

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