CHAPITRE III
Principaux chefs des insurgés : Roland, Laporte, Jean Ca-valier, Catinat, Esperandieu, Rastalet, Ravanel, Castanet, Joanny. — Phénomènes de l'inspiration : l'avertissement, le souffle, la prophétie, le don.
Que l'on se figure la situation effroyable d'un pays habité par deux populations hostiles, des catholiques et des protestants, divisées parla plus terrible des haines, — une haine religieuse, — saccagé tour à tour par les troupes du roi et les bandes des révoltés ! L'indifférence était impossible, la neutralité inutile, on eût été en butte aux deux partis, et à quelque communion que l'on appartînt, on était également menacé.
C'est à ce moment qu'apparaît sur la scène l'homme qui va jouer le plus grand rôle dans ce drame en même temps sanglant et fantastique. Nous voulons parler de Roland, le véritable héros des Cévennes, qui, lui, ne déposera jamais les armes, qui ne traitera jamais avec les bourreaux de ses frères, qui sera vaincu et mourra martyr, mais sans qu'une minute de défection, de faiblesse puisse lui avoir jamais été reprochée.
Roland, neveu de Laporte, avait servi dans un régiment de dragons. Il possédait donc, comme son oncle, quelques connaissances militaires, qu'il employa à discipliner un peu la seconde bande, qui accepta de marcher sous ses ordres. Sa haute taille, sa voix fortement timbrée, son activité infatigable, son courage froid et persévérant, son altitude imposante, tout semblait le prédestiner à commander parmi les hommes. Bien supérieur à tous égards à Laporte, simple chef militaire, Roland se présentait comme prédicant, chef et prophète à la fois. Aussi exerçait-il sur les Cévenols un prestige considérable.
En descendant des Cévennes, et avant d'arriver à la plaine fertile qui de Nîmes s'étend jusqu'à la mer, on rencontre une longue vallée très-peuplée de riches villages, presque tous protestants. C'est la Yaunage, qu'ils se plaisaient à appeler leur petite Canaan. C'est là que Roland s'établit tout d'abord.
Castanet, soldat intrépide et bon prédicant, ancien garde des bois de la forêt del'Aygoal, commande bientôt une troisième troupe d'insurgés.
Un pauvre petit pitot du pays, qui venait de naître au moment de la révocation de ledit de Nantes, s'était vu contraint de suivre les écoles catholiques. Mais sa mère, calviniste fervente, détruisait le soir l'ouvrage du matin, et relevait dans la haine de la religion de Rome. Elle le conduisait aux assemblées du Désert, où l'éloquence de Brousson enflamma plus d'une fois son imagination, et où il fut témoin des prodiges des petits prophètes. Bientôt lui-même fut visité par l'esprit de Dieu. Aprè§ avoir quitté son modeste métier de berger pour celui de garçon boulanger à Anduze, il s'était réfugié à Genève, pour éviter la persécution.
Sa foi y avait grandi, son esprit s'y était développé, en môme temps que ses facultés extatiques. 11 rêva que Dieu lui commandait de revenir secourir ses coreligionnaires opprimés. Il obéit, et vers le commencement de juin 1702, il rentra en France, assista à quelques assemblées, et, après la sanglante nuit du Pont-de-Mont-Vert, il proposa à des jeunes gens de prendre les armes à l'imitation de leurs frères des Gévennes, de délivrer les captifs, de venger les victimes, et de faire respecter leurs croyances. Il les entraîne par son éloquence persuasive, et ils jurent de le suivre partout où il voudra les conduire.
Petit, le cou court et gros, sa tête trop rapprochée des épaules, ses yeux bleus, son visage sans barbe, ses longs cheveux blonds flottant sur ses épaules lui eussent fait donner seize ans à peine. Ce nouveau chef en avait près de vingt ; il était né à Hibaute, non loin d'Anduze, et il s'appelait Jean Cavalier.
Ils étaient ^dix-huit, et ne possédaient, en tout, qu'un fusil et deux vieilles épées. Mais ils savaient que, dans les localités éloignées des grandes villes, on avait forcé les calvinistes à déposer leurs armes chez les curés les plus voisins. Le presbytère de Saint-Marlin-de-Durfort était non loin delà. Ils s'y rendent au milieu delà nuit, éveillent le prêtre, et lui disent de les suivre pour administrer un homme qui va mourir. A leur nombre non moins qu'à leur attitude, le curé devine le péril qui le menace.
— Vous voulez des armes ! leur dit-il. Vous pouvez m'égorger, et charger votre conscience du meurtre d'un vieillard qui n'a jamais inquiété un seul d'entre vous. Entrez chez moi, puisque vous êtes les plus forts, et faites suivant votre volonté.
Après avoir accepté quelques rafraîchissements que
le vieux prêtre leur offrit, ils se contentèrent d'enlever les armes dont ils avaient besoin, et ils se dirigèrent vers le camp de l'Éternel.
Pendant ces premiers temps, ces bandes parurent se recueillir, et leur nombre ne leur servit qu'à se réunir plus fréquemment et avec moins de danger, dans leurs assemblées du Désert. La maladie de fanatisme, de plus en plus contagieuse, se développa dans des proportions prodigieuses, et l'histoire n'a rien à enregistrer d-' aussi merveilleux que ce que l'on vit alors. Pendant quatre années, des révoltés n'agirent, ne vécurent qne sous l'inspiration d'hommes et de femmes prophètes, ou même de prophètes enfants, chez lesquels on constatait quatredegrés différents d'initiation, etauxquels il n'était accordé qu'une confiance proportionnée à leur élévation dans l'échelle des faveurs divines. 11 y avait l'avertisse*ment, le souffle, la prophétie et le don.
« Ils ne se regardaient pas tous comme inspirés, dit Court de Gébelin. Le nombre même de ceux qui prétendaient l'être était très-petit en comparaison des autres, mais ils croyaient tous aux inspirations. C'était par elles que tout se réglait parmi eux. Fallait-il élire des chefs, livrer des combats, former des projets, les mettre à exécution, décider du sort des personnes de qui ils prétendaient avoir reçu de mauvais traitements, et qui dans la suite avaient le malheur de tomber entre leur mains? Ce n'était jamais qu'après avoir consulté l'Esprit-Saint, dont les inspirés se croyaient animés, et qu'en conséquence de l'ordre qui en était émané. C'était l'inspiration qui découvrait les traîtres cachés, qui ordonnait du temps où il fallait mettre des sentinelles, ou n'en mettre pas, qui rendait les croyants intrépides dans les combats, qui leur faisait affronter la mort
sans crainte, qui les soutenait dans leurs fatigues, et dans les supplices même. Sur tout cela, il est bon de rapporter leurs propres termes (1):
« Les premières personnes que j'ai vues dans l'inspiration étaient ma mère, mon frère, mes deux sœurs et une cousine germaine. Il y a présentement treize ans pour le moins que ma mère a reçu les grâces, et elle les a toujours eues depuis ce temps-là jusqu'à mon départ de Montpellier, vers le mois de mai 1702 ; et j'ai appris de diverses personnes, qui l'ont vue il n'y a pas longtemps, qu'elle est encore dans lé même état. Il y a onze ans qu'elle est détenue en prison. Mes sœurs reçurent le don quelque temps après que ma mère l'eut reçu ; l'une à l'âge de dix-neuf ans, l'autre de onze. Elles sont mortes eii mon absence. Les plus grandes agitations de ma mère étaient de la poitrine, ce qui lui faisait faire de grands sanglots. Elle ne parlait que français pendant l'inspiration, ce qui me causa une grande surprise la première fois que je l'entendis, car jamais elle n'avait essayé de dire un mot en ce langage, ni ne l'ajamais fait depuis, de ma connaissance, et je suis assuré qu'elle ne l'aurait pu faire, quand elle aurait voulu.
« Environ un an avant mon départ, deux de mes amis (Antoine Coste et Louis Talori) et moi, allâmes visiter Pierre Jacquet, notre ami commun, au moulin de l'Eve, proche de Vernon. Comme nous étions ensemble, une fille de la maison vint appeler sa mère qui était avec nous, et lui dit : « Ma mère, venez voir l'enfant. » Ensuite de quoi, la mère elle-même nous appelle en nous disant que nous venions voir le petit en-
(I) T. II, p. 166. Nous puiserons à la même source que Court de Gébelin, mais sans nous astreindre à reproduire les mêmes citations.
fant qui parlait. Elle ajouta qu'il ne fallait pas nous épouvanter, et que ce miracle était déjà arrivé. Aussitôt nous courûmes tous : l'enfant, âgé de treize à quatorze mois, était enmailloté dans le berceau, et il n'avait encore jamais parlé de lui-même, ni marché. Quand j'entrai avec mes amis, l'enfant parlait distinctement en français d'une voix assez haute, vu son âge, en sorte qu'il était aisé de l'entendre par toute la chambre. Il exhortait, comme les autres que j'avais vus dans Tinspiration, à faire des actes de repentance ; mais je ne fis pas assez d'attention à ce qu'il dit, pour me souvenir d'aucune circonstance. La chambre où était cet enfant se remplit ; il y avait pour le moins vingt personnes, et nous étions tous priant et pleurant autour du berceau.
« Après que l'extase eut cessé, je vis l'enfant dans son ordinaire. Sa mère nous dit qu'il avait eu des agitations de corps au commencement de l'inspiration ; mais je ne remarquai pas cela quand j'entrai. C'était une chose difficile à reconnaître, parce qu'il était enveloppé de ses langes. J'ai beaucoup ouï parler ici d'un autre petit enfant à la mamelle, qui parlait aussi à Dieu. Dans le Dauphiné, j'ai assisté à une petite assemblée dans une cave, auprès de Bois-Chêtel, où une jeune fille dit dans l'inspiration après avoir parlé déjà assez longtemps: «Je t'assure, mon enfant, qu'il y a des gens qui ont dessein de vous surprendre ; il faut vous retirer bientôt » (ou quelque chose de semblable) ; et quand elle fut revenue à elle-même, elle continua de dire qu'il fallait se retirer promptement. En effet, les soldats vinrent visiter la maison aussitôt après (1). »
(1) Déposition de Jean Vernet, de Bois-Çhâtel, dans le Vivarais.
Il est digne de remarque que, dans l'extase, la prophétesse parlait français. Tous et toutes faisaient de même. Le patois languedocien était le seul dont ils se servaient dans la vie ordinaire, et dès qu'ils étaient visités par l'esprit, il leur paraissait plus facile de s'énoncer dans un idiome qui leur était peu familier.
Nous pensons qu'ici, d'ailleurs, une large part doit être faite à l'exagération, à l'erreur. On voulait pousser la chose jusqu'au miracle: l'inspiration, chez les enfants de dix à douze ans, eût pu s'expliquer naturellement. Alors on fut jusqu'à faire parler les enfants à la mamelle. Tout le monde avait entendu les premiers prophétiser et prédire dans leur extase somnamhulique; de plus ambitieux voulurent qu'il leur fût arrivé quelque chose de plus qu'à tout le monde. Mais parce que tout n'est pas rigouresement vrai, tout doit-il être rejeté? Alors que reste-il de certain dans les événements de ce monde, au milieu desquels la passion des partis, l'inintelligence ou la prévention des témoins, ont su introduire un inévitable mélange de détails erronés?
« Je partis d'Anduze au mois de juin 1702, pour aller à Genève. Étant dans mon pays, j'ai assisté à trois assemblées, dans l'une desquelles un jeune homme qui parlait dans l'extase prononça ces paroles : « Je te dis, « mon enfant, que vous devez vous retirer d'ici ; je te « dis que vous êtes vendus (1). » Mais comme on n'obéit pas assez promptement, et qu'on demeura encore environ une heure dans l'assemblée, la bourgeoisie d'An-
(l) C'était la formule presque invariable : « Je te dis, mon enfant... Je t'assure, mon entant. » Voici une particularité bien étrange. En 1850, à une époque où j'étais bien éloigné de songer à ces choses, que j'ignorais profondément, le hasard me permit d'étudier pendant longtemps une extatique naturelle qui nie mit
178 IIISTOIRE DES CAMISARDS
duze en armes tomba sur nous, et il y en eut quinze qui furent faits prisonniers (1). »
Ces faits de seconde vue, de prévision, si communs dans l'état somnambulique, étaient de tous les jours, et sauvaient parfois les révoltés de périls imminents. Le Théâtre sacré des Cévennes en fournit des exemples à chaque page :
a Alexis ne fut pas sitôt assis qu'il tomba en extase : il appuyait sa tête de sa main, et ses plus grandes agitations étaient de la poitrine. Il parla à très-haute voix, et ce | qu'il disait, en général, était pour porter ceux qui l'entendaient à se repentir de leurs péchés et à ne plus participer à l'idolâtrie. Étant dans l'inspiration, il reprocha aux femmes qui étaient présentes d'avoir avalé le morceau de basilic (l'hostie) ; et me tendant la main il me dit : « Toi, mon frère, tu ne l'as pas avalé.» Cela fut accompagné d'autres paroles et de circonstances qui firent une grande impression dans l'esprit des assistants. Il dit que ce n'était pas lui qui parlait, mais que c'était l'Esprit de Dieu qui parlait par sa bouche. Je me souviens qu'il reprocha à quatre femmes de la maison qu'elles s'étaient allées coucher sans prier Dieu et qu'il insista en criant fortement : « Confessez, confessez, malheureuses ! » Et elles avouèrent que cela était vrai. Sur quoi il exhorta beaucoup à prier sans cesse...
« Le même soir, Alexis, Révault et moi, allâmes coucher chez un honnête homme de notre connaissance,
en présence de phénomènes aussi difficilement croyables que ceux dont les Cévennes furent témoins, et qui, en parlant d'elle, s'exprimait toujours ainsi : « Tu feras, ma pauvre enfant... » Elle parvint à se guérir elle-même par ses prescriptions, alors que la faculté l'avait abandonnée.
(1) Déclaration de Jean Cabanel, d'Anduze.
nommé Cabrit, à une petite demi-lieue de là. Une heure après que nous fûmes arivés, Alexis reçut l'inspiration.
« Il dit entre autres choses qu'encore que l'ennemi fût proche de là, il n'y avait point de danger pour nous. « Je t'assure, mon enfant, lui dit l'Esprit, que vous n'avez rien à craindre, je ne permettrai pas qu'auun détachement passe ici (1) »
« Gomme notre troupe était entre Ners et Las-Courde-Creviez, dit Durand Fage, le frère Cavalier, notre chef, eut une vision. Il était assis, et il se leva soudainement, en nous disant ces paroles : « Ah ! mon Dieu ! je viens de voir en vision que le maréchal de Montrevel, qui esta Alais, vient de donner des lettres contre nous à un courrier qui va les porter à Nîmes. Qu'on se hâte, et on trouvera le courrier habillé d'une telle manière, monté sur un tel cheval, et accompagné de telles et telles personnes. Gourez, hâtez-vous, vous le trouverez sur le bord du Gardon.» A l'instant, trois de nos hommes montèrent à cheval, Ricard, Bouré, et un autre ; et ils rencontrèrent sur le bord de la rivière, dans l'endroit marqué, et l'homme et ceux qui étaient avec lui, dans toutes les circonstances que le frère Cavalier avait spécifiées. Cet homme fut amené à la troupe, et on le trouva j chargé des lettres du maréchal ; de sorte que nous fûmes informés, par cette admirable révélation, de diverses choses dont nous fîmes ensuite un heureux usage. Le courrier fut renvoyé à pied. J'étais clans la troupe quand cela arriva, et j'atteste ce que j'ai vu. »
Nous savons que les parents étaient souvent fort embarrassés de leurs enfants, qui prophétisaient malgré eux, et les exposaient ainsi aux peines prononcées par
(l) Déclaration de Jacques Mazel.
180 HISTOIRE DES CAMfSÀRDS
l'autorité. Voici qui donne, en môme temps, la mesure du savoir et de l'intelligence des curés d'alors :
«Un bon paysan, nommé Halmèdc, avait un fils de douze à treize ans (au commencement de 1702), qui recevait des inspirations. Halmède, apprenant la persécution, alla au curé, : « Monsieur le curé, lui dit-il, mon fils prophétise, je vous en avertis, et ne prétendez pas me venir ruiner pour cela. — J'ai médité sur ces choseslà, répondit le curé ; croyez-moi, faites jeûner votre fils, vous verrez que c'est un bon remède. » Le père obéit, mais l'enfant continua de prophétiter comme à l'ordinaire, et Halmède en donna avis au curé. » Eh bien ! dit celui-ci, faites autre chose : au moment que votre garçon tombera dans les agitations qui sont le prélude de ses harangues, donnez-lui de bons coups de bâton ; si c'est un fourbe, vous le verrez bientôt. » Le père obéit encore, mais si ce mauvais traitement interrompait quelquefois l'opération, par une raison secrète du bon plaisir de Dieu, l'enfant était pourtant visité de l'Esprit plus fréquemment qu'à l'ordinaire; il aurait fallu le battre jusqu'à la mort...
« Revenons à notre curé. 11 se trouva dans un grand embarras, quand le paysan l'assura que les coups donnés à l'enfant ne rebutaient pas l'Esprit, et il pensa en luimême, qu'apparemment le petit garçon était ensorcelé. Dans cette imagination de son cerveau creux, il eut recours aux charmes. Il conseilla au père de se munir d'une peau de serpent et de la mettre sur l'enfant, dans le temps qu'il prophétiserait. Halmède voulut obéir pour la troisième fois. (Les peaux de serpent se trouvent communément dans le pays, et les bonnes gens s'en servent pour beaucoup de choses. ) Gomme son fils parlait sous l'inspiration du Saint-Esprit, il approcha de lui avec sa
peau de serpent, belle et bien choisie, pour la lui mexlre sur la tète. Mais à cet instant même, l'enfant, se sentant agité avec une violence extraordinaire, haussa sa voix en criant, et se mit à censurer fortement son père. Il révéla tout, en présence de diverses personnes, ce qui avait été dit et fait avec le curé, ajoutant menaces sur menaces, d'une façon terrible contre les pécheurs endurcis. Le père, frappé comme d'un coup de foudre, versa des larmes de repentance ; et Dieu voulut que, peu de jours après, il reçut lui-môme le don de révélation et de prédication (1).»
« J'ai vu, dit un autre, un grand nombre de ces inspirés, de tout âge, et des deux sexes... C'étaient tous des gens sans malice, et en qui je n'apercevais rien que je pusse soupçonner être de leur invention. Ils faisaient de fort belles exhortations, parlant français pendant la révélation. On doit remarquer qu'il n'est pas moins difficile à des paysans de ces quartiers-là de faire un discours en français, qu'à un Français qui ne ferait que d'arriver en Angleterre de parler anglais...
«Des diverses personnes que j'ai vues dans le saisissement (je ne sais pas comment exprimer cela), il n'y en a point eu qui m'ait causé plus d'étonnement qu'une certaine pauvre idiote de paysanne, âgée d'environ quarante ans ; je la connaissais parce qu'elle avait été en service chez un de mes amis. C'était assurément la plus simple et la plus ignorante créature que nos montagnes eussent jamais produite. Quand on me dit qu'elle prê. ehait, mais qu'elle prêchait à merveille, je n'en cran rien du tout. Il ne pouvait pas me tomber dans l'esprit qu'elle pût seulement joindre quatre mots de français
(1) Déclaration de Abraham Mazel.
ensemble, et j'en aurais juré, ni même qu'elle eut te hardiesse de parler dans une compagnie. Cependant,, j'ai été témoin plusieurs fois qu'elle s'acquittait de tout, cela miraculeusement bien. Cette ânesse de Balaam avait une bouche d'or quand l'intelligence céleste la faisait parler. Jamais orateur ne s'est fait écouter comme elle... C'était un torrent d'éloquence, c'était un prodige, et ce que je dis n'a rien d'exagéré. Une autre chose fort singulière r c'est que cette prophétesse prêchait souvent, et qu'elle était en quelque sorte maîtresse de ses enthousiasmes, c'est-à-dire qu'elle les obtenait quand elle les demandait. »
En voilà assez, croyons-nous, pour faire connaître les principaux caractères de cette lutte sans exemple. Nous allons maintenant poursuivre le récit des événements.
Dans cette guerre de surprises, toutes les difficultés étaient pour l'attaque, tous les avantages pour la défense. Chaque montagnard était un complice pour les révoltés, et se faisait un devoir de conscience de faire tomber les troupes catholiques dans toutes les embuscades qui leur étaient dressées. Des bergers, dont les troupeaux paissaient au sommet des montagnes, leur servaient de sentinelles, et, au moyen de certains signaux, leur faisaient connaître la marche de l'ennemi. On passait auprès d'un laboureur absorbé par ses travaux rustiques, auprès d'une pauvre femme qui menait ses vaches aux champs, auprès d'un enfant qui paraissait tout entier aux jeux de son âge; mais les soldats avaient à peine passé, que le laboureur saisissait son fusil caché dans les broussailles et tuait, invisible, les traînards attardes, l'enfant faisait siffler sa fronde autour de sa tête, et, avec ses sabots, la femme écrasait le crâne des blessés.
On arme les communautés ; mais on. organise ainsi
la guerre civile. Des nouveaux convertis combattaient dans les rangs de ces réquisitionna ires. C'était autant de traîtres qui, au jour du combat, passaient du côté de leurs frères en religion. Le découragement se glissait dans le cœur des soudards, qui sentaient la trahison les envelopper de tous côtés. Mal payés par un gouvernement aux abois, le pillage ne les enrichissait guère, dans ces contrées pauvres et dévastées. On demandait de bonnes troupes nombreuses ; mais la cour se débattait contre l'Europe, à bout de patience en face de l'orgueil intraitable du roi-soleil, et il n'y avait plus ni hommes, ni argent à expédier en Languedoc.
Les Camisards paraissent vouloir se contenter encore de se venger de ceux dont ils avaient trop à se plaindre. C'est ainsi qu'ils mettent successivement à mort le secrétaire de Du Chayla, qui levait impitoyablement les sommes auxquelles les paroisses suspectes avaient été condamnées pour frais de procédures, à la suite du meurtre de l'archiprôtre ; le prieur de Saint-Martin-de- Bordeaux, homme brûlant de zèle ; le capitaine Jourdan, protestant renégat, celui qui avait tué par surprise le prédicant Yivens, et qui. en maintes circonstances, avait massacré impitoyablement les assemblées de ses anciens coreligionnaires. Il s'était caché sous son lit; après lui avoir reproché ses méfaits, ils lui accordèrent le temps d'adresser à Dieu ses dernières prières, et ils exécutèrent la sentence qu'ils venaient de rendre.
Broglie luttant de son mieux, suppléait comme il pouvait aux difficultés sans nombre de la situation. Il vint établir son quartier général à Saint-Jean-de-Gardonnnique, au cœur môme des Hautes-Cévenncs. L'intendant le seconda par ses ordonnance furibondes."
Pour les appuyer, on fait des arrestations en masse.
En peu de jours, à Alais, Bâville juge, c'est-à-dire condamne des accusés de tout âge et de tout sexe, entre autres deux prédicants, Mandagoute et Abraham Pouget. On arrête ceux qui ne dénoncent pas les asiles des Cévenols armés, soit qu'ils en aient on non connaissance.
Pendant ce temps les milices poursuivaient Laporte, et, pour commencer les hostilités, se faisaient battre par lui. Poul, alors, accourut pour le venger. Il y eut un premier combat au lieu appelé le Champ-Domergue (septembre 1702). Chacun releva ses morts, et le succès demeura incertain.
Il était difficile d'atteindre les Cévenols, retirés dans les montagnes. On eut recours à la trahison, et Poul surprit la petite bande de Laporte sur une hauteur, entre le château deMazel et le chemin de Témélac. Une pluie abondante avait mis les insurgés dans l'impossibilité de se servir de leurs armes à feu. Mieux protégés, les soldats de Poul fondent sur eux, Laporte tombe mort, en essayant de protéger la retraite des siens. Poul fait trancher la tète au cadavre ainsi qu'à huit autres calvinistes qui avaient succombé. Il lui fallait sa douzaine ; pour la compléter, il ajoute les tètes de trois de ses hommes, tombés sous les coups des Camisards, et ce sinistre trophée est promené par les ordres de Broglie dans les principales villes de la contrée. Le 25 octobre, les douze têtes sont exposées au pont d'Anduze ; le lendemain, à Saint-Hippolyte, et de là à Montpellier sur la place de l'Esplanade.
A cette vue, la rage des calvinistes ne connut plus de bornes. Privés de leur chef, les hommes de Laporle vin rent grossir les deux petites troupes de Roland et de Cavalier. De nouvelles bandes se forment dans le diocèse d'Uzès. La principale reconnaît pour chef Nicolas Joanny,
HISTOIRE DES CAMISABDS 185
de Genouillac, ancien maréchal-des-logis, qui signale son entrée en scène par un premier succès auprès d'Hyeuset. La troupe fuit devant lui, laissant parmi les morts les deux capitaines qui la commandaient. Une seconde marche sous le commandement de Couderc, surnommé la Fleur, de Mazel-Rosade. Il avait été dans les ceps de l'abbé Du Chayla, et c'est au dévouemeut de sa mère qu'il avait dû d'en sortir.
De là sa fureur contre les ecclésiastiques. Réunis ou séparés, ces deux chefs brûlent les églises et les presbytères du Bousquet, de Cassagnac, du Prunet, de Saint- Andéol, et de cinq ou six autres lieux, et, pour l'exemple, . ils veulentmettreàmort un traître qui lesavaitdénoncés. Il parvient à se sauver, mais sa femme et ses deux filles périssent sous les ruines de sa maison incendiée.
Dès le mois de novembre, les insurgés, forts de la complicité du pays, marchent ouvertement, en plein jour, rétablissent l'exercice public de leur culte, défendent d'aller à la messe, de payer les dîmes; ils font verser entre leurs mains l'argent des fermiers des bénéfices et du fisc royal. Tous les services publics sont désorganisés, l'anarchie est à son comble.
Les assemblées du Désert se rouvrent, plus fréquentes et plus suivies que jamais. Là, Cavalier se révèle prédicantet prophète à la fois, en attendant qu'il grandisse sur les champs de bataille, et bientôt sa renommée rejette sur le second plan Roland lui-même. Pour châtier la paroisse d'Aigues-Vives, où il venait de tenir une trèsnombreuse assemblée, et faute de pouvoir se saisir des coupables, Broglie fait pendre quatre personnes à la porte de l'église, et en envoie douze aux galères, parmi lesquelles le premier consul, ou fonctionnaire municipal. Quelques femmes furent fouettées par le bourreau.
On rasa la maison du consul et de quelques autres, et le lieu fut condamné à une amende de mille livres pour les frais delà procédure et ceux de l'exécution.
Un prédicant, La Quoite, fut roué vif, par surcroît. « Le supplice qui brisa ses os ne brisa pas son cœur endurci, dit Louvreleuil ; il mourut dans son hérésie (1). »
Bâville, le roi du Languedoc, avait obtenu de la cour qu'elle lui donnât carte blanche, et un arrêt du conseil lui attribua « la connaissance de tous les crimes relatifs au soulèvement, avec le pouvoir de mettre tels juges qu'il jugeraità propos, pour faire le procès aux prévenus et les juger en dernier ressort. » C'était l'arbitraire sous le masque de la justice. L'intendant accusait les calvinistes de ce qu'il voulait, et faisait décider de leur sort par qui lui plaisait. Mieux valaient les agissements des chefs militaires, qui pendaient sans autre forme de procès. Cela du moins avait le mérite de la franchise.
Effrayés de ces ordonnances impies, ainsi que des exécutions aveugles dont elles donnèrent le signal, les protestants de la Vaunage, voyant traiter de môme, innocents et coupables, comprirent qu'il ne leur restait plus qu'à mourir en se défendant, et furent grossir les bandes detîoland et de Cavalier, qui, réunies, se prirent à dévaster les églises catholiques, en égorgeant de leur mieux les curés dont elles pouvaient se saisir.
Rien ne saurait peindre la terreur qui s'empara des ecclésiastiques. Ils désertèrent leurs presbytères pour venir se réfugier dans les villes. Les évoques d'Uzès, d'Alais, de Mende, les recuellirent, barricadèrent leurs palais épiscopaux, organisèrent la défense comme si les armées d'Attila étaient aux portes. Louvreleuil, le curé
(1) Louvreleuil, prêtre, Le Fanatisme renouvelé, t. I, p. 108.
nistorien, fait un dénombrement homérique des plans de défense de celui de Mende (1) : « Contrescarpes, ravelins, courtines, portes, herses, fossés, fausses hrayes, murailles, tours, remparts, parapets, guérites tout fut rétabli et mis en bon état... Huit compagnies de cinquante hommes chacune, et une de cent quarantecinq, composées de paysans du dehors, furent mises ■sur pied, non-seulement pour se bien défendre, mais encore pour être en état d'envoyer des secours aux environs. )>
Les insurgés triomphaient de la terreur qui pesait sur la contrée, et paraissaient peu effrayés des adversaires qu'on leur opposait. Un capitaine, en garnison au château de Mandagors, marche contre eux ; il est tué, les siens se retirent en désordre. Alors les États du Languedoc, assemblés à Montpellier le 9 novembre, ordonnent la levée de trente-deux compagnies de fusiliers ■et d'un régiment de dragons auquel on donne le nom de la province. Bâville obtient le concours d'un bataillon de marine en quartiers d'hiver dans les évêchés de Toulon, Aix, et Marseille, et qui fut transporté sur ceux de Nîmes et d'Uzès ; du régiment de dragons de Saint-Cernin, et d'un régiment irlandais. Il fît en outre des levées de miquelets dans le Roussillon, afin d'opposer les montagnards des Pyrénées aux montagnards •des Gévennes. Enfin, on envoya des députés à la cour pour représenter les malheurs de la contrée et réclamer de prompts secours.
C'est, de part et d'autre, un effroyable échange d'excès qui se succèdent sans interruption. La fumée des églises incendiées se confond avec celle des temples détruits,
(l) Le Fanatisme renouvelé, t. I, p. 96. — Court, t. I, p. 12S.
tout est à feu et à sang. Cavalier grandit sur ces ruines amoncelées, ses talents et son audace mettent en défaut l'habileté des officiers qu'on lui oppose, et il devient pourses sectateursënthousiastesleGédéon,leMachabée, le Jean Ziska, le Ragotzki du Languedoc (1).
Sa troupe allait grossissant chaque jour.* Là surtout, les prophètes régnaient et gouvernaient avec un pouvoir absolu: « Tout ce que nous faisions, dit l'un d'eux (2), soit pour le général, soit pour notre conduite particulière, c'était toujours par ordre de l'Esprit. On obéissait aux inspirations des plus simples et des petits enfants, surtout quand ils insistaient dans l'extase avec redoublement de paroles et d'agitations, et que plusieurs disaient une même chose. Mais, dans la troupe où j'étais, nos chefs, et particulièrement M. Cavalier, étaient doués de grâces extraordinaires; aussi les avait-on choisis à cause de cela, car ils n'avaient aucune connaissance de la guerre ni d'autre chose. Tout ce qu'ils avaient leur était donné miraculeusement sur-le-champ. Dès qu'il s'agissait de quelque chose sur quoi les inspirations n'avaient rien dit, on allait ordinairement au frère Cavalier :
« — Frère Cavalier, lui disait-on (car il ne voulait pas être traité de monsieur, encore qu'il eût cinquante bons gardes et qu'il lût mieux obéi qu'un roi), frère,, telle et telle chose se passe, que ferons-nous? » Aussitôt il rentrait en lui-même ; et, après quelque élévation de son cœur à Dieu, l'Esprit le frappait, on le voyait un peu agité, et il disait ce qu'il fallait faire. C'était merveille
(1) François Léopold, prince Ragotzki, chef des mécontents de Hongrie, de 1700 à 1705.
(2) Théâtre sacré des Cèvenncs, déposition de Durand Fage.
HISTOIRE DKS CAMISARDS 189
dans les batailles, de le voir le sabre à la main, à cheval, et, dans certaines émotions de l'Esprit qui l'animait, courir partout, encourager, fortifier, faire des commandements qui surprenaient souvent, mais qui étaient exécutés à merveille et qui réussissaient de même.
« Dans les occasions de grande importance, on faisait la prière générale, et chacun demandait à Dieu qu'il lui plût d'aider ses enfants dans l'affaire dont il s'agissait. Incontinent voilà qu'en divers endroits on apercevait quelqu'un saisi de l'Esprit. Les autres couraient pour entendre ce qui serait prononcé. Et ceux qui critiquent ici sans savoir l'état des choses auraient eu beau crier que nous avions des inspirations de commande, elles n'étaient pas de commande, mais elles étaient de demande, car nous implorions le secours de Dieu dans notre besoin, et sa bonté nous répondait.
« — Eh bien ! disaient après cela les chefs, qu'est-ce que Dieu a ordonné ? » Tous les inspirés ayant dit la même chose, par rapport ace qui était en question, d'abord on se mettait en devoir d'obéir. Dans les commencements, plus que dans la suite, on murmurait quelquefois, parce qu'on manquait de foi et qu'on voulait être plus sage que la sagesse même, et cela arrivait particulièrement aux nouveaux incorporés dans la troupe et à ceux qui n'avaient pas d'inpirations. « Seraitil bien possible, disait-on quelquefois, que Dieu voulût qu'on se gouvernât ainsi ou ainsi ! » et alors on faisait souvent à sa fantaisie, en supposant que peut-être l'inspiration n'avait pas été bien entendue. Mais on en était châtié ; et ceux d'entre nous qui avaient le plus de soumission et d'humilité ne manquaient pas de faire des réflexions sur la faute qui avait été commise.
« Devions-nous attaquer l'ennemi, étions-nous pour-
suivis, la nuit nous surprenait-elle, craignions-nous les embuscades, arrivait-il quelque accident, fallait-il masquer le lieu d'une assemblée, nous nous mettions d'abord en prières: « Seigneur, fais-nous connaître ce « qu'il te plaît que nous fassions pour ta gloire et pour « notre bien ! » Aussitôt l'Esprit nous répondait, et l'inspiration nous guidait en tout.
« La mort ne nous effrayait point : nous ne faisions aucun cas de notre vie, pourvu qu'en la perdant pour la querelle de notre Sauveur et en obéissant à ses commandements, nous remissions nos âmes entre ses mains. Je ne crois pas qu'un seul de ceux qui étaient inspirés dans notre troupe ait été tué dans le combat ou ait été pris et exécuté à mort (car notre guerre se faisait sans cartel), qu'il n'en ait été averti quelque temps auparavant par l'Esprit. Alors on se remettait avec humilité entre les mains de Dieu, et on se résignait à sa volonté avec constance. On s'estimait heureux de le pouvoir glorifier dans la mort comme dans la vie. Je n'ai jamais ouï dire qu'aucun de nos frères, qui ont été appelés en grand nombre à sceller la vérité par leur sang, ait eu la moindre tentation de racheter sa vie par une lâche révolte, comme plusieurs auraient pu le faire s'ils l'avaient voulu. Ce même Saint-Esprit qui les avait tant de fois assistés les accompagnait jusqu'au dernier moment. De sorte qu'ils ne perdaient point au change, et que la mort ne leur était qu'un passage à la Aie.
« D'ailleurs, quand l'inspiration nous avait dit : « Marche, ne crains point, » ou bien : « Obéis à mon « commandement, fais telle ou telle chose, » rien n'aurait été capable de nous en détourner: je parle des plus fidèles et de ceux qui avaient le plus éprouvé la vérité de Dieu. Lorsqu'il s'agissait d'aller au combat, j'ose dire
-que quand l'Esprit m'avait fortifié par une bonne parole : « N'appréhende rien, mon enfant, je te conduirai, je « t'assisterai, » j'entrais dans la mêlée comme si j'avais été vêtu de fer, ou comme si ies ennemis n'eussent eu que des bras de laine. Avec l'assistance de ces heureuses paroles de l'Esprit de Dieu, nos petits garçons de douze ans frappaient à droite et à gauche comme de vaillants hommes. Ceux qui n'avaient ni sabres ni fusils faisaient des merveilles à coups de perches et à coups de fronde ; •et la grêle des mousquetades avait beau nous siffler aux •oreilles et percer nos chapeaux et nos manches, comme l'Esprit nous avait dit : « Ne craignez rien ! » cette grêle de plomb ne nous inquiétait pas plus qu'aurait fait une menue grêle ordinaire.
« Il en était de même dans toutes les autres occasions, lorsque nous étions guidés par nos inspirations. Nous ne posions point de sentinelles autour de nos assemblées quand l'Esprit, qui avait soin de nous, avait déclaré que cette précaution n'était pas nécessaire. Et nous aurions cru être en sûreté sous les chaînes et dans les cachots, dont le duc de Berwick et l'intendant Bâville auraient été les portiers, si l'Esprit nous eût dit : « Vous •serez délivrés ! »
« 11 faudrait, déclare Élie Marion, de gros livres pour contenir l'histoire de toutes les merveilles que Dieu a opérées par le ministère des inspirations qu'il lui a plu de nous envoyer. Je puis protester devant lui, qu'à parler généralement, elles ont été nos lois et nos guides. Et j'ajouterai avec vérité que lorsqu'il nous est arrivé des disgrâces, c'a été pour n'avoir pas obéi ponctuellement à ce qu'elles nous avaient commandé, ou pour avoir fait quelque entreprise sans leur ordre.
« Ce sont nos inspirations qui nous ont mis au cœur
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de quitter nos proches et ce que nous avions de plus cher au monde, pour suivre Jésus-Christ et pour faire la guerre à Satan et à ses compagnons. Ce sont elles qui ont donné à nos vrais inspirés le zèle de Dieu et de la religion pure ; l'horreur pour l'idolâtrie et pour l'impiété; l'esprit d'union, de charité, de réconciliation et d'amour fraternel qui régnait parmi nous ; le mépris pour les vanités et pour les richesses iniques, car l'Esprit nous avait défendu le pillage, et nos soldats ont quelquefois réduit des trésors en cendres, avec l'or et l'argent des temples des idoles, sans vouloir en profiter. Notre devoir était de détruire les ennemis de Dieu, non de nous enrichir deleurs dépouilles. Et nos persécuteurs ontdiverses fois éprouvé que les promesses qu'ils nous ont faites des avantages mondains n'ont point été capables de nous tenter non plus.
« C'a été uniquement par les inspirations et par le redoublement de leurs ordres, que nous avons commencé notre sainte guerre. Un petit nombre de jeunes gens simples, sans éducation et sans expérience, comment auraient-ils fait tant de choses, s'ils n'avaient pas eu le secours du ciel ? Nous n'avions ni force, ni conseil, mais nos inspirations et aient notre recours etnotre appui.
a Ce sont elles seules qui ont élu nos chefs et qui les ont conduits. Elles ont été notre discipline militaire. Elles nous ont appris à essuyer le premier feu de nos ennemis à genoux, et à les attaquer en chantant des psaumes, pour porter la terreur dans leur âme. Elles ont changé nos agneaux en lions et leur ont fait faire des exploits glorieux. Et quand il est arrivé que quelquesuns de nos frères ont répandu leur sang, soit dans les batailles, soit dans le martyre, nous n'avons point lamenté sur eux. Nos inspirations ne nous ont permis.
de pleurer que pour nos péchés et pour la désolation de Jérusalem. Et je ne ferai point de difficulté de dire ici que lorsque Dieu retira ma mère en sa grâce, il m'ordonna d'essuyer mes larmes et m'assura qu'elle reposait en son sein,
« Ce sont nos inspirations qui nous ont suscités,. nous, la faiblesse même, pour mettre un frein puissant aune armée de plus de vingt mille hommes d'élite, et pour empêcher que ces troupes ne fortifiassent le grand et général ennemi, dans le lieu où la Providence avait ordonné qu'il reçût le premier coup mortel.
« Ces heureuses inspirations ont attiré dans le sein de nos églises plusieurs prosélytes d'entre les adorateurs de la Bête, qui ont toujours été fidèles depuis. Elles ont animé nos prédicateurs, et leur ont fait proférer avec abondance des paroles qui repaissaient solidement nos âmes. Elles ont banni la tristesse de nos cœurs au milieu des plus grands périls, aussi bien que dans les déserts et les trous des rochers, quand le froid et la faim nous pressaient ou nous menaçaient.
« Nos plus pesantes croix ne nous étaient que des fardeaux légers, à cause que cette intime communication, que Dieu nous permettait d'avoir avec lui, nous soulageait et nous consolait. Elle était notre sûreté et notre bonheur.
« Nos inspirations nous ont faitdélivrer plusieurs prisonniers de nos frères, reconnaître et vaincre des traîtres, éviter des embûches, découvrir les complots et frapper à mort des persécuteurs.
« Si les inspirations de l'Esprit-Saint nous ont fait remporter des victoires sur nos ennemis parl'épée, elles ont fait bien plus glorieusement triompher-nos martyrs sur les échafauds. C'est là quele Tout-Puissant a fait des
•choses grandes. C'est là le terrible creuset où la vérité et la fidélité des Saints inspirés a été éprouvée. Les paroles excellentes de consolation et les cantiques de réjouissances du grand nombre de ces bienheureux martyrs, lors même qu'ils avaient les os brisés sur les roues, ou que les flammes avaient déjà dévoré leur chair, ont été sans doute de grands témoignages que leurs inspirations descendaient de l'Auteur de tout don parfait. »
Voici encore une déposition qui, même après les deux précédentes, nous paraît offrir un grand intérêt. Elle est dictée par un cousin et homonyme du plus glorieux chef des Camisards, de Jean Cavalier, du village de Sauves. Celui-là était un incrédule, qui fut converti bien à son corps défendant.
« On commençait à parler beaucoup des prophètes de notre pays, lorsque quelques amis me sollicitèrent de me trouver dans une assemblée de gens qui devaient faire des prières ensemble. J'étais un garçon de quinze à seize ans que la dévotion n'occupait pas beaucoup ; mais je consentis volontiers à la proposition qu'on me fit, quand je pensai que je verrais peut-être là quelques-uns de ces inspirés dont on disait des choses si étranges,
« Je ne fus pas sitôt entré dans la grange où tout le monde était, que j'aperçus un petit garçon couché à la renverse qui avait des agitations surprenantes. Cela m'épouvanta en quelque manière, etje n'en jugeai pas avantageusement. Quand ce petit garçon commença à parler, il dit entre autres choses qu'il y avait des personnes dans la compagnie qui n'y étaient venues que par curiosité, et avec un esprit moqueur, et que si ces personnes-là ne se repentaient, Dieu promettait qu'ils seraient reconnus et rendus honteux. Il ajouta quelques
autres choses de même nature, et il fit si bien mon portrait, que quand il aurait pénétré dans mon cœur, il n'aurait pas si bien représenté les dispositions oùj'étais; ce qui me frappa terriblement. Mais mon petit raisonnement ne se porta pas plus loin qu'à soupçonner que ces gens-là pourraient bien être quelques espèces de devins. J'aurais voulu être à dix lieues de là. En effet, je me repentais de m'être engagé si avant parmi les assistants, et je formai la résolution de m'approcher peu à peu de la porte, pourm'enfuir le plus tôt que je pourrais; j'étais non-seulement ému et effrayé de ce que ce petit garçon avait si précisément deviné mes pensées, mais j'avais grand peur qu'il ne me nommât ou qu'il ne fit peut-être quelque chose de plus fâcheux encore.
« Je ne m'étais de ma vie trouvé dans un pareil embarras. Mais ce fut bien pis lorsque, comme toute ma pensée et tout mon désir ne tendaient qu'à sortir de là, je vis un autre fort jeune garçon directement sur mon passage, entre la porte et l'endroit où j'étais, qui, tombant tout à coup dans des agitations beaucoup plus violentes que celles de son camarade, dit à haute voix qu'il yavait une personne malintentionnée qui voulait sortir, et que l'on eût à mettre des gens à la porte pour l'en empêcher de peur qu'elle n'allât découvrir l'assemblée. Après cela, ce nouveau devin se mit à dire tout haut, dans la précision la plus parfaite, tout ce que je m'étais dit à moi-même depuis que l'autre avait parlé; il ne lui manquait plus que de me nommer par mon nom et par mon surnom, et de me venir saisir par le bras, et il ajouta diverses choses tendant à m.' obliger à m'humilier devant Dieu, à me repentir, à lui donner gloire, etc.
« Ma frayeur secrète redoubla beaucoup. Je fus tout Iransi et j'étais pris de tous les côtés; car ce dernier gar-
çon n'avait parlé que d'une seule personne, qui, comme je le sentais bien, ne pouvait être que moi. Et pour la porte, il n'y fallait plus penser. Mon Dieu! disais-je en moi-même, avec quelle sorte de gens suis-je ici? Qu'estce qui a dit à ces petits garçons ce qui est dans mon cœur? S'ils m'affrontent ici, que ferai-jc? Que deviendrai-je? Que diront mes parents? J'étais dans un grand embarras. Mais pourtant, ajoutais-je, ces gens-là parlent du bon Dieu; si c'étaient des sorciers, ils ne diraient pas toutes les bonnes choses qu'ils disent; ils ne feraient pas de si belles prières; ils. ne chanteraient pas des psaumes, et ces deux enfants ne m'auraient pas exhorté à me repentir. Ces pensées-là calmèrent un peu mon esprit et me portèrent à prier Dieu...
« Alors voilà un troisième jeune garçon qui tombe comme avaient fait les autres, Après quelques agitations, il se leva plein de l'Esprit, et dit à peu près ceci : « Je t'assure, mon enfant, que cette assemblée est en sûreté, ne crains rien, je suis avec vous, et je veux maintenant mettre ma parole dans ta bouche pour que tu consoles mon peuple. » Gela "me toucha de nouveau et fortifia mon cœur.
« Le jeune prédicateur parla deux grandes heures avec une facilité merveilleuse, et il dit des choses si pathétiques et si excellentes, que tout le mondre fondait en larmes et moi avec les autres. Personne ne dormait, j'en suis sûr, les paroles que ce petit serviteur de Dieu prononçait n'étaient pas endormantes: on n'en perdait pas une, car elles étaient toutes du sujet et toutes proportionnées à la capacité du bon et simple peuple qui les écoutait quoiqu'elles fussent toutes sublimes et divines. Les deux heures passèrent comme deux moments. Et qui est l'enfant qui pourrait dire des choses sem-
blables? Tout le monde assurait que ce petit garçon ne savait pas lire; mais quand il aurait su lire, en vérité, il n'était point capable par lui-même de composer un pareil discours, ni de le réciter, ni même d'avoir la hardiesse de parler en public et en français...
« Aussitôt après que sa prédication fut finie, je sentis comme un coup de marteau qui frappa fortement ma poitrine, et il me sembla que ce coup excitait un feu qui se saisit de moi, et qui coula par toutes mes veines. Cela me mit dans une espèce de défaillance qui me fit tomber. Je me relevai aussitôt, sans aucune douleur, et comme j'élevais mon cœur à Dieu, dans une émotion inexprimable, je fus frappé d'un second coup avec un redoublement de chaleur. Je redoublai aussi mes prières, ne parlant et ne respirant que par grands soupirs. Bientôt après, un troisième coup me brisa la poitrine et me mit tout en feu. J'eus quelques moments de calme, et puis je tombai soudainement dans des agitations delà tête et du corps qui furent fort grandes, et semblables à celles que j'ai eues depuis, jusqu'à présent que je raconte ceci. Ces grands mouvements ne durèrent pas, mais l'émotion et l'ardeur du dedans continuèrent. J'étais alors tout occupé du sentiment que j'eus de mes péchés. Les fautes du libertinage, auxquelles j'étais le plus principalement sujet, me parurent des crimes énormes et me mirent dans un état que je ne saurais ici décrire.
« Cependant le prédicateur faisait une seconde prière. Après qu'il eut fait chanter le psaume centième, il nie fit venir devant lui, et il m'adressa des exhortations que je ne pus recevoir que comme venant d'une part extraordinaire, tant elles frappèrent vivement mon cœur. La hardiesse même de ce jeune garçon m'éton-
nait, ainsi que la pensée qu'il avait eue de prendre connaissance de ce qui m'était arrivé, et d'en entretenir le public. Et, en effet, quelle merveille de voir un enfant timide et ignorant entreprendre d'enseigner un peuple ! prêcher dans un langage qu'il n'était pas capable de parler dans un autre temps ! s'exprimer magnifiquement! fournir abondamment des choses excellentes 1 et présider en évêque dans une assemblée de -chrétiens ! Il me dit que j'étais bien heureux de m'être trouvé parmi ceux que Dieu avait appelés pour être rassasiés de sa grâce, sans qu'il leur en coûtât rien ; que je devais bénir éternellement la bonté de notre Père céleste, qui m'avait tendu si aimablement les bras en me présentant ses trésors ; que je l'en devais •remercier avec un cœur humble et reconnaissant, en tous les moments de ma vie, et quantité de choses de cette nature d'un prix infini. Mais il ajouta que parce que j'avais murmuré, la volonté de Dieu était de me tenir un certain temps dans un état d'humiliation, et qu'il me visiterait en me terrassant seulement, jusqu'à ce que son bon plaisir fût de mettre aussi ses paroles en ma bouche ; qu'en attendant, j'eusse à prier sans cesse.
« Après cela, ce bon petit ministre de Jésus-Christ donna la bénédiction et déclara, étant toujours rempli de l'Esprit, que chacun arriverait en paix dans sa maison sans aucune mauvaise rencontre.
« Sur le chemin, comme je m'en retournais chez mon père, j'étais toujours en prière et en admiration, non-seulement à cause des grandes choses qui m'étaient arrivées, mais pour toutes les autres merveilles que j'avais vues et entendues. Je ne cessais de pleurer, et les grandes agitations que j'eus de temps en temps me jetèrent plusieurs fois à terre ou m'obli-
gèrent de m'arrêter. Je fus près de neuf mois dans cet état. La main de Dieu me frappait souvent, mais ma langue ne se déliait point. Il est vrai que sa grâce me consolait d'ailleurs, car j'obéissais avec plaisir à l'Esprit intérieur, qui me portait toujours à l'invoquer. Je ne me souciais plus de mes jeux et de mes divertissements ordinaires, et surtout je me sentis une véritable haine pour tout cet attirail du culte public des papistes, et pour toute cette farce de messe dont je m'étais auparavant fait un jeu. Je ne pouvais seulement pas regarder leur église sans frissonner.
« Enfin, après environ neuf mois de'sanglots et d'agitations sans parole, un dimanche matin, comme je faisais la prière dans la maison de mon père, je tombai dans une extase extraordinaire, et Dieu m'ouvrit la bouche. Pendant trois fois vingt-quatre heures, je fus toujours sous l'opération de l'Esprit, en différents degrés, sans boire, ni manger, ni dormir, et je parlais souvent avec plus ou moins de véhémence, selon la nature des choses. On fut bien convaincu dans la famille, par l'état extraordinaire que jamais où on me vit alors, et même par le prodige d'un jeune de trois jours, après lequel je n'eus ni faim, ni soif, qu'il fallait que des choses semblables vinssent de la souveraine puissance. »
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