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CHAPITRE VI

(Bâville ordonne l'anéantissement du pays, fait brûler les forèls et 166 villages. — Vastes projets de Guiscard de la Bourlie. — L'Angleterre, la Hollande promettent des secours aux Camisards. — Massacres dans lesCévennes, exécutions dans les villes. — Jean Cavalier est défait à Vergèse. — Ses extases prophétiques.

Toujours à la piste des révoltés, et après avoir largement usé des espionnages et des délations, Bàvillc imagina un nouveau moyen, et des plus originaux, pour justifier les enlèvements. Il fit venir de Lyon un habile sorcier qui, au moyen d'une baguette magique, vulgairement appelée le Bâton de Jacob, avait la prétention de découvrir les assassins. « La baguette tourna sur dix-huit personnes, qui étaient dans les métairies voisines. On les prit, et on les conduisit à Alais (1). »

Bâville perdait la tête. Il revint au projet de supprimer les Ce venues et les Cévenols, de faire disparaître quatre cent soixante-six villages, de brûler les forêts et tout le pays. Cette fois la cour approuva, et chargea

(1) Louvreleuil, t. H, p. 73.

Montrevel, Julien et Canillac de l'exécution de ce projet, qui fut ajourné à la fin de septembre. Pour toute réponse, les Camisards prirent l'initiative, et promenèrent le . fer et les flammes surtout aux environs des villes, qui abritaient leurs irréconciliables ennemis. « L'émotion fut grande, dit Fléchicr (1), quand on vit du haut des maisons les métairies en feu, et ces incendiaires allant de l'une à l'autre impunément, le flambeau à la main, et menaçant jusqu'à nos faubourgs, où l'on voyait aborder de toutes parts des gens effrayés des massacres qu'ils avaient vus. »

Il faut entendre Flécbier épancher les navrements de son âme à la vue de ce troupeau tout nouvellement acheté et payé par la caisse des conversions, qui franchit le parc pour se sauver à travers les rochers des Gévennes :

« Vous avez raison de me plaindre dans la triste situation où je me trouve ici depuis plus de deux ans, voyant les nouveaux convertis de mon diocèse, qui, comme vous savez, sont en grand nombre dans la ville et la campagne, que j'avais instruits, servis, assistés, traités avec beaucoup de douceur et de charité, depuis leur conversion, presque tous entièrement pervertis et devenus tout d'un coup ennemis de Dieu, du roi, des catholiques, et surtout des prêtres (2). »

Ailleurs, l'évêque de Nîmes est forcé de confesser qu'ils ne demandent qu'à travailler en paix, à cesser leurs massacres, qui ne sont que des représailles :

« La moisson se fait tranquillement. On a enlevé grand nombre de Cévenols moissonneurs. Ces scélérats

(1) Fléchier, Lettres choisies, 8 oct. 1703.

(2) /<*., lettre du 27 avril 1704.

ne tuent plus... Ils déclarent que si on fait mourir quelqu'un de leurs frères, ils reprendront le glaive, et tueront plus que jamais. Voilà, monsieur, un état bien triste (1).»

Oui, certes, bien triste, mais pour ces scélérats qui ne voulaient plus tuer, et que l'on continuait à enlever pour les envoyer ramer sur les galères du roi ou périr sur mer.

Vingt fois Fléchier dépose en leur faveur, sans que jamais une parole de pardon ou de pitié tombe de ses pieuses lèvres :

« Nous sommes encore dans la désolation où les fanatiques nous ont réduit. Ils ne sont pas moins révoltés qu'auparavant, mais ils tuent moins (2)... »

« Les fanatiques sont toujours les mêmes : ils ne tuent pas tant qu'ils faisaient autrefois, mais ils n'en sont pas moins rebelles et malintentionnés (3). »

« Ils ne tuent plus, ils se remettent au travail, et sont bien aises de dormir dans leurs maisons, et de manger en paix le pain qu'ils ont gagné dans la journée (4). »

Ils se montraient heureux de cela, sans nul doute; mais se rappelant que l'homme ne vit pas que de pain et qu'il lui faut par surcroît la parole qui sort de la bouche de Dieu, ils demandaient autre chose encore, et dans une lettre du 14 septembre, datée du Désert et signée : Cavalier, chef des troupes envoyées de Dieu, — le jeune capitaine osa écrire au grand roi pour l'assurer que les mauvais traitements seuls les avaient poussés

(!) Fléchier, Lettres choisies , lettre du 4 juillet 1704.

(2) ld., lettre du 10 janvier 1704.

(3) ld., lettre du 18 août 1704.

(4) ld., lettre du 8 janv., 1705.

à bout, qu'ils étaient bons et loyaux sujets, et qu'ils ne réclamaient que la liberté de conscience.

Avant de mettre à exécution ses projets de ruinetotale, Montrevel ordonna aux nouveaux convertis de la campagne de se retirer dans les villes d'Alais, Anduze, le Yigan, Montpellier, Saint-Hippolyte,Uzès et Sommières. Il désigna de même à ceux de quatre cent soixante-six villages condamnés, les paroisses clans lesquelles il leur était'enjoint de se rendre sous huit jours avec leurs bestiaux et tout ce qu'ils pourraient emmener. C'étaient environ vingt mille personnes qui allaient être chassées de chez elles, à l'entrée de l'hiver, qui, comme on sait, commence de bonne heure et se prolonge tard dans ces montagnes élevées.

Le 26 septembre, Montrevel, Bâville et leurs troupes quittèrent Alais et se mirent en marche pour aller accomplir ces farouches desseins. Seulement, à leur approche, les [habitants, se figurant-qu'on voulait les réunir tous dans un petit nombre d'endroits pour pouvoir les massacrer avec plus de facilité, se jetèrent dans les montagnes et vinrent grossir les différentes troupes des chefs révoltés. Ainsi ces sanglantes mesures tournaient d'abord contre leurs auteurs. Et, comme ils allaient commencer la dévastation, des lettres pressantes leur signalèrent un danger nouveau, une expédition plus urgente encore. Les Camisards s'étaient jetés dans la plaine, et deux vaisseaux anglais croisaient en vue des côtes. L'alarme fut chaude, mais les craintes se dissipèrent promptement. Montrevel accourut à Cette à la tête do la plupart de ses troupes, pour s'opposer, s'il y avait lieu, à un débarquement que l'on redoutait. Les vaisseaux, détachés de la flotte combinée d'Angleterre et de Hollande, apportaient de l'argent, des vivres et des

munitions. N'ayant pas aperçu les signaux convenus, ils reprirent le large et regagnèrent la flotte.

Vers le môme temps, une diversion puissante attira l'attention des troupes royales sur le Roucrgue, où un vaste projet de soulèvement avait été sourdement fomenté par un ancien capitaine, nommé Boëton, homme de tète, qui s'aboucha avec les chefs camisards, pour agir de concert avec eux. Catinat, Dayre, et un autre officier de Cavalier vinrent le joindre. Tout devait être ajourné jusqu'à l'instant où Boëton aurait eu le temps de réunir tous ses adhérents, et l'on convint d'un rendez-vous général où tous devaient se rencontrer en armes. Mais l'impatience de Catinat perdit tout. Tenté par l'occasion, il fit brûler quelques églises dans le canton. Les gentilshommes, les milices se réunirent contre eux, les attaquèrent, les dispersèrent, après avoir pris quelques officiers, parmi lesquels Dayre, qui fut rompu vif à Montpellier, et qui mourut avec le stoïcisme qu'ils déployaient tous.

Boëton, que l'on n'avait pu instruire de ces mésaventures, arrive au rendez-vous à la tête de sixeents hommes, et n'y trouve personne. Réduit à l'impuissance, il se retire dans les montagnes, s'empare du château de Ferrières, et s'y met en défense. Assiégé bientôt par des forces trop supérieures aux siennes, il capitule et obtient une amnistie pleine et entière pour lui etpour tous ceux qui ont embrassé sa cause.

Ainsi échoua une entreprise qui se rattachait à un plan beaucoup plus vaste, conçu par un aventurier plein d'énergie, cadet de l'antique famille de Guiscard, puissante dans le Périgord, et connu sous le nom d'abbé de la Bourbe. Il avait rêvé de donner une impulsion unique à ces mouvements divers qu'il observait autour de lui,

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de grouper en faisceau les griefs communs des catholiques et des protestants, et de conquérir par les armes, avec quelques autres libertés encore, la liberté de conscience, dont les cruautés implacables du roi-soleil avaient surtout pour effet de faire apprécier l'importance. On n'entendait d'ailleurs que plaintes générales de tous côtés, contre l'excessive misère et l'extrême oppression, contre les traitants d*abord, puis contre l'orgueil, le luxe insolent, la tyrannie, la démoralisation profonde du clergé, ses richesses, ses grandes possessions, ses rigueurs à percevoir les dîmes, son refus de concourir aux charges de l'État. Les catholiques , sur tous ces points, partageaient donc le mécontentement général, aussi les principales vengeances des révoltés se tournaient-elles contre les agents du triple lise, royal, ecclésiastique et seigneurial contre des traitants de tout ordre, et contre les curés.

La Bourbe n'espérait rien moins qu'un vaste soulèvement général par tout le royaume, pour rendre la liberté à la France « gémissante dans les fers d'un dur et honteux esclavage, » soulèvement qui resserrât « le pouvoir illimité du prince dans ses anciennes et légitimes bornes, » et qui procurât aux citoyens « les douceurs d'un honnête et solide repos. » Il lança donc, le 8 mars 1703, un manifeste adressé aux mécontents des deux religions, et ils étaient nombreux dans l'un et dans l'autre parti: «Crions liberté! liberté! disait-il. Demandons hautement des états généraux libres, et tels qu'ils étaient autrefois (1). »

Ainsi dirigée, la lutte eûtété politique et sociale, au lieu de devenir une simple guerre religieuse. On devait

(1) Guiscard, Mémoires, p. 38.

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cesser toute violence contre les églises et les prêtresr éviter, dans le commencement surtout, tout exercice public de religion, si ce n'est en temps et lieux convenus.. Profitant des embarras intérieurs et extérieurs dans lesquels la politique insensée de Louis XIV avait fini par plonger le royaume, on était assuré d'être fortement appuyé au dedans commeaudehors. Leschances de succès étaient donc sérieuses, lorsque la terrible explosion des Cévennes et la tentative prématurée de Catinat vinrent faire tout échouer. Les catholiques effrayés oublièrent pour un moment leurs justes motifs de plainte pour se réunir au pouvoir central, cause de tous les maux, mais qui, du moins, pouvait les rassurer contre la révolte armée.

L'abbé de la Bourbe se retira dans les pays étrangers, où il conçut de nouveaux projets, qui échouèrent comme le premier.

On n'en avait pas fini avec les terreurs que causaient les flottes alliées. Deux vaisseaux vinrent encore croiser sur les rivages du Languedoc et de la Provence ; quelques Gamisards ayant paru dans le Marais, on pensa que c'était dans l'espoir de favoriser une décente. De Saint- Gilles à Aiguës-Mortes, on détruisit tout sur le littoral, jusqu'aux cabanes des pêcheurs, on fit tout renfermer dans les lieux fortifiés, et les ouvriers des campagnes ne purent avoir de nourriture que pour un jour. Ces mesures pouvaient paraître excellentes contre les insurgés, mais elles ruinaient la contrée par contre-coup.

Ce fut encore vers la fin de ce même mois de septembre 1703, que l'on arrêta deux officiers qui, venus de la Hollande, allaient s'aboucher avec les Cévenols. L'un deux, Jonquet, était lieutenant au service des Provinces-Unies ; l'autre, Peytau, avait une commission de

•capitaine au service de la môme puissance. Conduits à Alais, ils furent interrogés, soumis à la torture, et l'on obtint d'eux des aveux qui firent connaître ce qu'on avait à redouter de la complicité des alliés. Ils venaient s'assurer des forces des Camisards, leur offrir des armes, •des munitions, de l'argent, s'entendre avec eux pour opérer une descente sur les côtes du Languedoc, préparer la rentrée de bon nombre d'officiers protestants émigrés depuis l'attentat de 1685 ; soulever le Dauphiné, le Vivarais, et les autres provinces de proche en proche ; persuader aux révoltés de s'abstenir de ces sanglantes représailles, qui perdaient leur cause, de respecter les catholiques, et de prendre pour prétexte unique de leur insurrection la décharge des impôts excessifs, la reconstruction des temples, la revendication de la liberté de conscience ; de n"accepter enfin aucune amnistie , comme de n'accorder aucune trêve.

C'était, en un mot, la mise à exécution des plans de la Bourbe. Mais on savait, en France, que l'orgueil du grand roi ne lui permeltaitjamaisde.se lancer sur le terrain des concessions.

Il ne restait donc plus qu'à pousser énergiquement l'œuvre de destruction un moment ajournée. La besogne était rude, longue et difficile ; les maladies attaquaient les soldats, harassés de fatigue, mal nourris, malpayés; beaucoup désertaient. Les paroisses étaient trop considérables : l'une d'elles, celle deSaint-Germain-de-Colberte, n'avait pas moins de neuf lieues de tour, comprenait cent onze hameaux, était habitée par deux •cent soixante-quinze familles, dont neuf seulement appartenaient à la religion de Rome.

% Julien, l'homme d'expédition, celui qui prenait la peine de casser la tète des prisonniers pour gagner du temps

et pour économiser les frais de justice, Julien proposa alors au maréchal de tout incendier, toujours afin d'éviter les difficultés et les lenteurs. Muntrevel en écrit à la cour qui s'empresse de lui expédier l'ordre qu'il réclame (14 octobre 1703).

a Aussitôt, dit Louverleuil , cette expédition fut comme une tempête qui ne laisse rien à ravager dans un champ fertile. Les maisons amassées, les granges, les baraques, les métairies écartées, les cabanes, les chaumières, tous les bâtiments tombèrent sous l'activité du feu, comme tombent, sous le tranchant de la charrue quiles coupe, les fleurs champêtres, les mauvaises herbes et les racines sauvages. »

Vingt-cinq habitants s'étaient réfugiés dans un château de leur voisinage. Les miquelets y accoururent et huit des fugitifs sont fusillés, parce qu'ils avaient choisi un autre asile que celui qui leur était assigné (1).

Se sentant soutenus, les cadets de la Croix redoublent de fureurs. Us incendient douze maisons au Golet de Dèze. Dans le seul lieu de Brenoux, ils massacrent cinquante-deux personnes. Il y avait parmi elles plusieurs femmes enceintes : ils les éventrent et portent en procession, à la pointe de leurs baïonnettes, leurs enfants arrachés de leurs entrailles fumantes (2). Cela était devenu, de catholiques à protestants, un procédé traditionnel.

Les Camisards désespérés rendent de leur mieux une partie du mal qu'on leur fait. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, Cavalier surprend Sommières, dont il saccage les

(i) Court, t, II, p. 93.

(2) Id., p. 94.

faubourgs. Les habitants sortent de la ville pour le repousser, mais il les met en fuite, et beaucoup restent sur la place. Le canon de la forteresse tonne sur la tête des insurgés. Le jeune Cévenol se retire dans la crainte que le bruit de la canonnade n'attire les garnisons voisines. H brûle les églises et les maisons presbytéralesà Uchau, au Pont-de-Lunel, au Chayla, à Vergèse, Nages, Boissières, Sincens, Aubair, Junas, Saint-Côme. Il tue des catholiques, enlève les chevaux des postes, l'argent des recettes.

Le plan de Cavalier réussit; Julien est rappelé des hautes Cévennes et se met, mais en vain, à la poursuite des Camisards. « Us ne sont jamais trouvés, dit Fléchier, et ils ne trouvent aucun obstacle à tout le mal qu'ils veulent faire; ils sont les maîtres de la campagne; on désole leurs montagnes, et ils désolent notre plaine. 11 ne reste plus d'églises dans nos diocèses, et nos terres, ne pouvant être ni semées ni cultivées, ne nous produisent aucun revenu. L'on craint le désordre, et Tonne veut pas donner lieu à une guerre civile de religion. Tout se ralentit, tous les bras tombent sans savoir pourquoi, et l'on nous dit : Il faut avoir patience, on ne peut pas se battre contre des fantômes qui se rendent invisibles (1). »

Ils se faisaient voir à leurs heures, cependant,- et Cavalier, après quelques courses à découvert, vient ■enlever les sentinelles aux portes mômes d'Uzès, défie audacieusement Vergetot qui y commandait, et l'avertit qu'il va l'attendre du côté de Lussan, entre Uzès et Bargeac. Lussan est bâti sur des rochers qui lui forment comme une ceinture de remparts naturels. Cavalier

(i) Fléchier, Lettres choisies, lettre du 23 oct. 1703.

fait demander des vivres aux habitants qui tirent surson parlementaire, le blessent, et envoient réclamer des secours à Ycrgetot, qui accourt à leur aide au point du jour avec un régiment et quarante officiers irlandais. La bataille s'engage auprès du vieux château de Fan» Après une lutte acharnée, ils sont battus et Catinat leur donne la chasse avec sa cavalerie.

Il est inutile de dire que les exécutions se multipliaient sur de simples soupçons, à Nîmes, àMontpellier, à Mais, à Mende ; « mais elles n'eurent aucun effet, dit un historien (1), parce que l'endurcissement des fanatiques était à toute sorte d'épreuves, et qu'ils se regardaient comme des martyrs qui versaient leur sang pour la défense de la véritable religion. »

Fatigué des prétentions exorbitantes de Louis XIVT le duc de Savoie ayant quitté le parti de la France pour celui des alliés, les protestants redoublèrent d'efforts pour quitter cette terre maudite qui n'était plus pour eux qu'un vaste bagne et un immense calvaire, et pour aller prendre du service à l'étranger. La reine Anne, la Hollande, favorisèrent avec ardeur ce mouvement de désertion dont leur cause profitait, et envoyèrent vers le duc quelques anciens émigrés pour préparer les cadres des régiments qu'ils devaient armer contre la France.

Les catholiques avaient organisé trois autres compagnies de cadets de la Croix, formées surtout de nouveaux convertis, c'est-à-dire de l'écume et de la lie du parti calviniste, des gens qui flottaient, indifférents, entre les deux religions, n'appartenaient plus à aucune, ne voyaient dans cette guerre impie qu'un prétexte

(1) Cité par Court, t. II, p. 109.

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pour pouvoir piller en toute impunité (1). Ces étranges défenseurs de la cause de Dieu chargèrent leur conscience facile de tant de forfaits qu'ils firent horreur à leur parti lui-même, et que Montrevel, sur la plainte des états du Languedoc, se vit forcé de publier contre eux les ordonnances les plus sévères. Mais leur faire entendre la voix de la discipline était chose impossible. On leur opposa des troupes régulières, ou à peu près, qu'ils attendirent les armes à la main, et cette petite lutte intestine permit aux malheureux montagnards des Cévennes de respirer pendant quelques jours.

Il en était, paraît-il, de l'inspiration prophétique de Cavalier, comme de l'inspiration poétique d'Homère et de Corneille, qui sommeillait quelquefois, et les abandonnait à leurs propres forces. Le jeune héros cévenol n'avait pas été averti par l'Esprit de l'approche d'un nombreux détachement qui investit sa petite troupe dans la plaine de Nages. Sans se troubler plus que de raison, il s'empresse de masser ses hommes sur une hauteur. De là, et sans même attendre l'attaque de leurs ennemis, ils fondent sur eux avec une telle impétuosité, qu'ils les culbutent du premier choc. Une trentaine de femmes, qui leur apportaient des provisions, se trouvaient parmi eux. Sachant les misères et les hontes qui attendaient les vaincus dans cotte guerre de cannibales, elles se précipitent au milieu des dragons avec des cris de rage et les massacrent sans pitié. L'une d'elles, nommée Lucrèce Guigon, se distingua entre toutes. « Vive l'épée de l'Éternel! vive l'épée de Gédéon! » s'écriait-elle ; et saisissant le sabre des soldats blessés, elle les abattait à ses pieds. On eût dit l'ange de la mort

(1) Villars, Mémoires, p. 138.

exécutant les arrêts du Très-Haut. Ils se virent poursuivis jusque dans les plaines de Galvisson, où des renforts qu'ils reçurent forcèrent les Cévenols à ne pas pousser leur succès plus avant.

Le vainqueur s'en vint prendre quelques heures de repos à Clarensac, où il prêcha, redevenu prédicant après avoir été général, et dont il ne s'éloigna pas sans en avoir renversé les murailles.

Dans cette guerre de suprises, toutes les rencontres n'étaient pas toujours heureuses pour les protestants. Le jeune héros en fit la dure expérience dix jours après, dans le bourg de Vergèse. On délibérait sur le sort d'un maçon qui, malgré la défense expresse de Cavalier, et pour obéir aux ordres non moins positifs de Montrevel, travaillait à réparer les fortifications de ce village. Alternative terrible, car si le pauvre maçon eût obéi à Cavalier, sa situation eût été exactement la même le lendemain, vis-à-vis des troupes royales. Or, comme les uns et les autres ne faisaient que passer et repasser dans la contrée, on n'avait jamais, du jour au lendemain, la tête bien solide sur ses épaules.

Le comte de Fimarcon ayant subitement investi Vergèse de tous les côtés, il fallut se résoudre à combattre, malgré la trop grande infériorité du nombre.

Cavalier, lorsqu'il se voyait entouré, avait adopté une tactique. C'était de ne faire aucune attention aux coups de fusil qui venaient de droite, de gauche, nipar derrière, mais de pratiquer une trouée droit devant lui dans la direction de la montagne la plus voisine. C'est ce qu'il fit cette fois, mais non sans avoir perdu quelques hommes. Fimarcon pénétra à Vergèse, pilla les maisons, fit passer parles armes quatre ou cinq personnes qui, sans doute, avaient travaillé dans un sens opposé à celui

du maçon de tout à l'heure, et ne laissa vivre qu'un seul prisonnier qu'il emmena à Galvisson. C'était un Camisard, ancien calviniste renégat. Mais comme il déclara qu'il persistait à vouloir mourir huguenot, il fut jeté hors de la prison et de l'hôpital, condamné à mourir de ses blessures et de faim.

Un prêtre passait; fou de douleur, il lui demanda pour toute grâce que l'on achevât de le tuer : « Volontiers, dit le prêtre, si vous voulez vous confesser et communier. » A bout de forces, le malheureux céda. Alors il obtint la faveur d'être fusillé et enterré honorablement.

Le jour même de l'affaire de Vergèse (23 novembre), il arriva une horrible aventure dont la victime fut la fille du baron de Meyrargues, mariée depuis un an à M. de Miraman. Confiante dans cette force que fait à une femme sa jeunesse et sa beauté, confiante d'ailleurs dans l'innocence de sa vie ainsi que dans l'indulgence qu'elle et son mari avaient toujours témoignée aux révoltés, elle s'était mise en route pour aller rejoindre celui-ci, accompagnée seulement d'une femme de chambre, d'une nourrice, d'un valet de pied et du cocher qui la conduisait. Mais elle avait compté sans les cadets de la Croix, Camisards noirs lorsqu'il s'agissait de dévaliser les protestants, et blancs, dès qu'il fallait massacrer les catholiques.

Quatre de ces bandits les arrêtent entre Lussan et Vendras, et les entraînent dans un bois où ils les massacrent, à l'exception du valet qui parvint à prendre la fuite. Laissée pour morte, la femme de chambre vécut cependant assez longtemps pour raconter les détails de cette sanglante tragédie.

« Ces malheureux, dit-elle, nous ayant obligé de marcherdans le bois pour nous écarter du grand chemin, ma

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pauvre maîtresse se trouva si lasse et si fatiguée qu'elle pria le bourreau qui la conduisait de permettre qu'elle s'appuyâtsur son épaule. « Nous n'irons guère plusloin,» lui répondit-il. En effet, on nous fit asseoir sur un lieu où il y avait du gazon et qui devait être celui de notre martyre. Là, ma chère maîtresse dit à ces barbares les choses les plus touchantes, et d'une manière si douce qu'elle aurait fléchi un démon. Elle leur donna sa bourse, sa ceinture d'or et un beau diamant qu'elle sortit de son doigt ; mais rien n'adoucit ces tigres. Un d'eux lui dit: a Je veux tuer tous les catholique, et vous tout à « l'heure. — Que vous reviendra-t-il de ma mort? lui « dit-elle ; accordez-moi la vie ! — Non, c'en est fait, lui « répondit ce brutal, vous mourrez de ma main, faites votre prière. »

« Alors ma pauvre maîtresse, se mettant à genoux, pria Dieu tout haut de lui faire miséricorde, et à ses meurtriers; et comme elle continuait sa dévotion, elle reçut un coup de pistolet, à la mamelle gauche, qui la jeta par terre ; un coup de sabre à travers le visage, et un coup de pierre sur la tête. Un autre scélérat tua la nourrice d'un coup de pistolet, et soit qu'ils n'eussent pas d'armes chargées, ou qu'ils voulussent épargner la munition, ils se contentèrent de me percer de plusieurs coups de baïonnette. Je contrefis la morte ; ils crurent que je l'étais en effet, et ils se retirèrent. Quelque temps après, je me traînai auprès de ma maîtresse, je l'appelai, elle me répondit, et me dit d'une voix basse:

— « Ne me quittez point, Suzon, jusqu'à ce que j'aie « expiré. » Elle ajouta: « Je meurs pour ma religion et «j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi. Dites à mon « époux quejelui recommande notre petite. »Aprèscela, elle ne s'occupa que de Dieu, par des oraisons courtes

et tendres, jusqu'à son dernier soupir qu'elle rendit à mes côtés à l'entrée de la nuit . »

Aussitôt qu'il eut connaissance de ce crime odieux, Cavalier fit saisir ces misérables dans les bois du Bouquet, où ils s'étaient réfugiés. Un conseil de guerre les condamna àmort et ils furent exécutés, àl'exception de l'un des quatre qui n'avait pas pris part au meurtre.

Les Cévenols purgeaient souvent, par des exécutions semblables, leurs rangs de ceux qui se rendaient coupables de crimes particuliers, ainsi que de fauxfrères qui s'y glissaient parfois pour les trahir. Et ici se présente encore un des côtés merveilleux de cette histoire. En voici deux ou trois exemples quiparaissent se rapporter au mois de novembre 1703, et que racontent ainsi les dépositions consignées dans le Théâtre sacré des Cévennes:

« Un nommé Languedoc, sergent dans le régiment de Menon, se vint jeter parmi nous comme déserteur, déclarant qu'il voulait, à l'avenir, combattre pour la cause de Dieu. Quelques-uns des nôtres savaient qu'il était de famille protestante, et ses discours nous parurent si raisonnables, que nous le reçûmes d'abord sans difficulté, comme nous avions déjà admis d'autres déserteurs. Mais il arriva deux jours après que ce malheureux fut luimême témoin, dans une assemblée, de diverses inspirations qui l'indiquèrent évidemment et qui le déclarèrent traître. L'un de eeux qui parlèrent dans l'inspiration dit positivement que ce méchant homme était venu pour nous vendre, et qu'on en serait convaincu si on cherchait dans sa manche, où on trouverait une lettre de l'ennemi. Sur cela, il fut incontinent saisi et fouillé, et on trouva effectivement, dans la manche de son justaucorps, une lettre du lieutenant général Lalande, qui,

entre autres choses, lui faisait des reproches de ce qu'il n'avait pas encore exécuté sa promesse. L'accusé, étant ainsi marqué du doigt de Dieu, avoua d'ahord et lui donna gloire. Il fît môme une grande confession de tous ses péchés, et ne demanda, pour toute grâce, que les prières des gens de bien qu'il avait eu le malheur de

vouloir trahir Il fut exécuté par l'ordre de M . Cavalier,

qui, sans doute, avait reçu quelque ordre de l'Esprit; et il fit une mort édifiante. »

Un peu auparavant, La Salle, un autre traître, avait été également découvert, et exécuté par les ordres de l'Esprit.

« Gomme nous étions proche du village de Fons, à deux lieues de Nîmes, dans un bois où nous nous étions retirés après avoir été poursuivis pendant deux jours, il arriva queplusieurs inspirations concoururent à dire qu'ily avait dans la troupe un traître qui avait été séduit par sa femme et qui avait un dessein formé de tuer le frère Cavalier. (Les inspirations le nommaient ainsi.) Ce traître nommé La Salle, avait été papiste; mais il avait depuis longtemps fait les fonctions de bon protestant, et le frère Cavalier avait eu tant de confiance en lui qu'il en avait fait un de ses gardes, et qu'il se servait de lui en diverses occasions particulières. Nos inspirations insistèrent, en assez grand nombre, et entre autres celles de frère Ravanel et la mienne. Sur ces instances, nous allâmes rapporter la chose au frère Cavalier, qui, pour lors, était un peu éloigné du gros de la troupe.

« Nous le trouvâmes pensif, car il avait eu lui-même des avertissements sur cela, comme je le dirai tout à l'heure. 11 ordonna que La Salle fût saisi ; ce qui fut aussitôt exécuté. D'abord cet homme se mit à crier miséricorde, sans nier le fait, demanda fortement à voir le

frère Cavalier. Mais le frère Cavalier ne le voulut point voir. De sorte que La Salle ayant pleinement confessé qu'il avait été suborné pour commettre le crime dont il était accusé parles inspirations, il fut conclu qu'il aurait la tête coupée, parce que si on l'avait fait passer par les armes selon la pratique ordinaire, le bruit des fusils aurait pu nous attirer l'ennemi, qui nous cherchait, et qui pouvait être proche de nous.

« Le frère Cavalier avait un double sujet de tristesse. Il se voyait privé, par un accident douloureux, d'un homme qu'il avait aimé et dont il avait été bien servi; et d'ailleurs il se reprochait d'avoir en quelque façon dissimulé l'avertissement que Dieu lui avait envoyé, ou plutôt de n'en avoir pas profité aussitôt qu'il l'aurait dû faire. Car lorsqu'il consentit à la mort du traître, il nous dit qu'il avait eu lui-même un avertissement en vision du mauvais dessein de cet homme; dans laquelle vision le dit La Salle, étant couché auprès de lui, avait voulu par trois fois le tuer d'un coup de pistolet, et que chacun des trois coups avait manqué.

« Dès qu'il eut été résolu défaire mourir La Salle et qu'on eut ordonné qu'il fût exhorté et consolé, selon que cela se passait en pareille occasion, je m'éloignai de l'endroit de l'exécution et je m'en allai vers le frère Cavalier qui n'avait pas voulu non plus en être témoin. Comme toute la troupe était en prières pour le criminel, le frère Cavalier, qui était assis à terre, tomba en extase et eut des agitations extraordinaires. Dans la violence des mouvements qui le soulevaient et qui le secouaient rudement, l'Esprit lui dit : «Je t'assure, mon enfant, que « si tu murmures contre mon commandement, je « t'abandonnerai. Je t'avais fait connaître qu'il fallait « que ce traître fût mis à mort, et tu m'as résisté.

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« Prends garde, mon eufant, car je déclare que si tu « n'obéis pas aux ordres que je te donne, je t'aban- « donnerai et je donnerai mon troupeau à conduire à « d'autres qui le conduiront aussi bien que toi. » Je puis bien répondre de ces paroles ; mais il y en eut beaucoup d'autres, qui tendaient à la même chose. Je fus extraordinairement touché, de même que les autres qui étaient présents, de cette terrible extase du frère Cavalier. »

Ainsi donc un réseau de trahisons enlaçait le jeune héros cévenol. Ne pouvant le vaincre, ces généraux en étaient réduits, — ô honte et misère ! — à payer des espions pour qu'ils leur livrassent, mort ou vif, celui qui, avec sa poignée de proscrits, d'hommes sans terres, de va-nu-pieds, les battait en toute rencontre, à la tête de leurs nombreux bataillons. Écoutons encore la curieuse déclaration de son cousin, Jean Cavalier, du village de Sauves :

« Après la bataille de Gaverne, nous nous en allâmes au château de Rouvière, à une demi-lieue de Sauves. Comme j'étais avec le chef Cavalier, mon cousin, et plusieurs des principaux de la troupe, il dit tout haut : « Je » me sens tout contiïsté ; un Judas m'a baisé aujourd'hui. » Cependant on prépare le dîner, environ vingt personnes se trouvèrent à table, tant de ceux de la troupe que des amis du voisinage. Entre autres, il y avait un certain N. , protestant de profession, qui avait été ami de l'illustre Brousson : il avait aussi toute la confiance de M. Cavalier, et nous le regardions tous ensemble avec d'autant plus d'estime, qu'il avait toujours fréquenté nos saintes assemblées, qu'il aidait souvent à les convoquer, qu'il recevait les charités de ceux qui nous communiquaient des secours d'argent, et qu'il

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avait même souffert la prison pour quelqu'une de ces bonnes œuvres.

« C'était un homme de quarante-cinq ans. Comme nous étions tous à table, N. à la droite de mon cousin et moi à sa gauche, l'Esprit me saisit avec de grandes agitations au milieu du repas, et. entre autres paroles, il me fit prononcer celles-ci : «Je te dis mon enfant, qu'un « de ceux qui sont assis à cette table et quia trempé la « main dans le même plat avec mon serviteur a des- « sein de l'empoisonner. » Presque aussitôt que mon inspiration eut cessé, un parent de M. Cavalier, qui était dans la même chambre auprès du feu, tomba en extase et dit en propres termes : « Il y a ici un Judas « qui a baisé mon serviteur et qui est venu pour l'empoisonner. » Dès que mon cousin eut entendu ce que j'avais prononcé, il s'était abstenu de manger et avait ordonné que les portes fussent gardées ; mais après qu'il eut reçu le second avertissement par la bouche de la jeune fille, il fit redoubler la garde. La compagnie continua de- dîner. Comme on était encore à table, le frère Ravanel (celui qui a souffert le martyre ) fut soudainement saisi de l'Esprit avec des agitations trèsgrandes.

« Je t'assure, mon enfant, lui dit l'Esprit, qu'il y a « présentement un traître assis à cette table, qui a reçu « une somme d'argent pour empoisonner mon serviteur, « et même toute la troupe, s'il lui était possible. Je ite « dis qu'il a promis a l'ennemi d'empoisonner le chef, <( et qu'il s'est proposé, en entrant dans cette maison, « d'empoisonner l'eau de la citerne et le s(>au, pour « tâcher de détruire le troupeau, s'il ne peut pas l'aire périr le berger.» A l'instant que M. Cavalier eut entendu ces paroles, il défendit qu'on puisât de l'eau, et

il fit garder la citerne du château après que l'on eut jeté le seau dedans.

« Dans le même temps, on vint dire dans la chambre où nous étions, que le frère Duplan brigadier de la troupe, qui était dans une autre chambre, venait de tomber dans une extase extraordinaire, avec de fort violentes agitations; j'y courus et j'entendis qu'il prononça ces paroles: « Je te déclare, mon enfant, qu'il y a dans « cette maison un homme qui a vendu mon serviteur « pour une somme d'argent (il nomma 500 livres ou 500 « écus). Il a mangé à la même table que lui. Mais je te « dis que ce traître sera reconnu, et qu'il sera conte vaincu de son crime. Je te dis qu'il a dessein présente tement de jeter le poison qu'il a caché sur lui, ou de « le mettre dans les habits de quelqu'un de la comte pagnie : mais je permettrai qu'il soit reconnu et « nommé par son nom. »

« M. Cavalier, ayant été averti de l'inspiration de Duplan, le fit venir dans une chambre particulière avec les trois personnes qui avaient eu des inspirations, et tous ceux qui avaient mangé avec nous à la même table. On avait commencé à fouiller plusieurs de ces mêmes personnes, lorsque Duplan, qui marchait au milieu de ses agitations, entra dans la chambre, il vint droit à N., et lui mettant la main sur le bras, il l'accusa et le censura avec beaucoup de véhémence, disant: « Ne sais-tu pas, misérable, que je vois toutes choses ? « que je sonde les cœurs et les reins, et que les plus a secrètes pensées me sont découvertes ? n'appréhen- « des-tu pas mes jugements terribles ? Oserais-tu nier « le complot que tu as fait avec les ennemis de mon « peuple? Confesse, confesse, malheureux, ton crime! »

« N. voulut s'excuser ; mais Duplan, dans un redou-

blement de l'inspiration, déclara positivement que le poison était dans la tabatière et dans la manche du justaucorps de celui qui était accusé, de sorte qu'il fut pleinement convaincu. J'étais présent, et j'ai vu tout cela. Le poison était dans du papier. M. Cavalier ayant des raisons particulières pour ne pas faire mourir ce traître, et sa mort n'ayant pas été ordonnée par une des quatre inspirations, il se contenta de le censurer et de lui représenter quantité de choses qu'il n'est pas nécessaire que je rapporte ici. De sorte que, la nuit étant venue, N. eut la liberté de s'en retourner chez lui. Il y eut ordre à la troupe de se préparer pour la prière générale, en actions de grâces de la délivrance que Dieu nous avait accordée. »

Cependant les troupes que commandait Montrevel poursuivaient l'œuvre de dévastation commencée dans les Cévennes, et la cour le secondait de loin par ses ordonnances. Le commencement de novembre en vit paraître une qui enjoignait aux nouveaux convertis des diocèses de Montpellier, Nîmes, Uzès et Alais, de payer 200,000 livres aux anciens catholiques, en dédommagement du préjudice qu'ils pouvaient avoir essuyé à la suite des pillages des Camisards.

Parmi les exécutions qui, chaque jour, épouvantaient les villes du Languedoc, nous ne relèverons que celle d'unjeune garçon de quatorze ou quinze ans, pendu à Montpellier, soupçonné d'avoirpris part, disait-on, à un massacre commis à Saturargues, accusation qui avait déjà conduit son père à la potence, un mois plus tôt.

Malheur aux pauvres huguenots qui, chassés de leurs demeures pour être internés au loin, se risquaient à venir pleurer sur ces ruines fumantes ! En décembre,

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le comte de Tournon en rencontra une quarantaine aux environs de Saint-Julien d'Arpaon. Beaucoup parvinrent à fuir; mais les soldats tuèrent les enfants, les vieillards, et >les femmes enceintes.

Cavalier indigné écrivit au gouverneur de Nîmes pour le rappeler à la modération, en le menaçant de se montrer implacable à son tour, et de massacrer indifféremment tous les catholiques coupables ou non à l'égard des religionnaires.

Près de Florac, le lieutenant-colonel Oourbeville donne la chasse à cent de ces pauvres exilés. Us se réfugient dans une maison dont ils forcent l'entrée, et presque tous sont égorgés.

Ainsi qu'on l'avait promis, tout était terminé avant la fin de l'année. Le 23 décembre, Montrevel en donnait avis à Chamillart, et chantait en ces termes les louanges de Julien : « J'ai eu l'honneur de vous mander, monsieur, « que M.Julien a enfin achevé son ouvrage, c'est-à-dire ■« qu'il a brûlé les maisons des paroisses condamnées « dont il n'aurait pu détruire en un an les murailles. « On ne peut pas s'être acquitté de cette commission « avec plus d'application qu'il a fait (1). »

Les quatre cent soixante-six villages condamnés avaient disparu. On avait fait sauter à la mine ce qui eût résisté à la flamme, et tout était anéanti, arbres, récoltes, vignes, mûriers, fermes, maisons ou cabanes. Et parce qu'il ne restait plus une voix pour chanter en français •des cantiques à Dieu dans ce désert fait de main d'hommes, l'imbécile et cruel monarque crut, pour la seconde fois, que tout était converti dans son royaume, et qu'il avait enfin sauvé la religion. Six semaines avaient

(1) Archives de la guerre, vol. 1708, no 323.

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suffi pour renouveler en pleine France les atrocités que le grand roi avait fait commettre jadis dans le Palatinat. Commencée le 29 septembre, l'œuvre sinistre était faite et parfaite le 14 décembre, Brueys le dit du moins (!)•: « Les fanatiques qui n'avaient pu être réduits ni par les expéditions militaires, ni par les supplices, commencèrent à sentir les premières horreurs de la faim ; ils erraient comme des bêtes féroces par les bois et par les montagnes, fuyant les troupes du roi qui les suivaient sans cesse. »

Il y eut une torture de plus ajoutée à leur martyre, voilà tout ; mais c'était chanter trop tôt victoire, et l'indomptable Cavalier le fit bien vite voir à ses ennemis. Il ne restait plus aux Cévenols que leurs fusils, leurs faux et leurs bâtons ferrés ; ils accoururent en foule les apporterdans le camp des Enfants de Dieu. Dès le 17 décembre, le chef en qui ils avaient foi remportait un avantage signalé sur les catholiques, aux Roques d'Aubais. Une recrue de soixante enfants armés de frondes faisait pleuvoir sur les troupes une grêle de cailloux. Des femmes, à la tête desquelles on distinguait Lucrèce Guigon, combattaient avec un courage tout viril. Ce n'était plus de la bravoure, c'était de la fureur, de la frénésie, de la rage, et l'on eût dit que l'on avait soif du sang les uns des autres.

A trois jours de là, une bande de Camisards goûtait quelques heures de repos dans un pré, à Tornac. Quelques femmes, qui leur apportaient des rafraîchissements, sont enlevées par cinq ou six cents hommes que commandait le gourverneur de Saint-Hippolytc. Les Cévenols en sont instruits, et jurent, malgré l'infériorité

(l) Histoire du fanatisme, t. III, p. 266.

du nombre, de délivrer leurs hardies pourvoyeuses, ou de périr avec elles. Une lutte acharnée s'engage, et le gouverneur prend la fuite vers Anduze, poursuivi par ceux que, lâchement, dans son rapport, il appelle de faux braves.

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