CHAPITRE Vil
Catholiques et protestants s'exterminent sans pitié. — Les Camisards font un appel aux États protestants de l'Europe. — Succès de Roland, de Cavalier. — La cour rappelle Montrevel et le remplace par le maréchal de Villars.
1704. — Le courage des Camisards, on le voit, n'était nullement abattu. On avait détruit sous leurs pieds la patrie terrestre. Mais ils contemplaient avec sérénité la patrie céleste sur leurs têtes, certains que, par la mort, celle-là du moins ne leur échapperait pas. Chaque chef agissait dans son indépendance, sous sa responsabilité personnelle, guidé par les inspirations d'en haut, et sous l'approbation d'un conseil de guerre formé par la réunion de ses officiers. On avait renoncé, de part et d'autre, à faire des prisonniers : les vaincus étaient passés par les armes. Il y eut cependant une fois un échange. Castanet, nous l'avons vu, avait trouvé le temps de se marier entre deux expéditions. Mariette, sa jeune femme, ayant été arrêtée, Gastanet parvint à se saisir d'une femme de considération, dans le bourg de
Valeraugues, et proposa de l'échanger contre sa femme, ce qui fut accepté.
Les catholiques, toujours vaincus lorsqu'ils luttaient avec des chances égales, souvent défaits, môme lorsqu'ils avaient la supériorité du nombre, étaient frappés de démoralisation, et. les officiers eux-mêmes ne se lançaient que mollement dans des expéditions où il n'y avait, disaient-ils, ni quartier à espérer, ni profit à faire. « Je vois dans une partie des troupes, écrivait Fléchier avec découragement (I), si peu de zèle pour le service de Dieu et du roi, que je n'attends pas de grands succès des expéditions qu'on médite, si le ciel n'échauffe nos guerriers. »
Hélas ! Dieu semblait déserter sa propre cause, la jugeant sans doute mauvaise, et, sourd aux prières des évêques, il n'échauffait que le courage de ceux que l'on disait ses ennemis. Ne comprenant rien à la résistance héroïque de ces hommes, qui cependant luttaient pour leurs autels, leurs foyers, leur famille et leur modeste avoir, la cour pressait Montrevel d'en finir, et celui-ci se voyait contraint d'avouer que,lesCévennes détruites, rien n'était terminé avec les Cévenols. Le maréchal avait néanmoins sous ses ordres des forces imposantes, secondées par une population catholique ardente, et plus fanatique encore que ne l'étaient les Camisards. Il avait le régiment de dragons de Fimarcon, celui de Saint-Cernin, deux bataillons de Hainault, deux de Royal-Comtois, un de Soissonnais, un de Blaisois, un de Dauphiné, un de Labour, un de Marsilly, un de Tournon, un de la Fare, un de Dugua, trois de miquelets, quatre de la marine, deux des galères, trois du régiment suisse de
(1) Fléchier, lettre du 9 fév. 1704.
Courten, deux de Cbarolais, un de Froulay, et en outre deux compagnies de fusilliers de la province, de nombreuses milices bourgeoises, sans compter les bandes des cadets de la Croix, et une artillerie formidable. Ces forces, imposantes étaient commandées par un maréchal de France, deux maréchaux de camp, treize brigadiers, et l'on ne pouvait réduire cinq ou six bandes commandées par un garçon de vingt ans et quelques jeunes pâtres comme lui, qui, toutes réunies, n'eussent peutêtre pas pu mettre en ligne un total de trois ou quatre mille combattants.
Pour répondre aux actes de sauvagerie que le roisoleil venait d'accomplir, ainsi que pour réchauffer le zèle des alliés, qui faisaient des promesses qu'aucun acte ne suivait, les réfugiés protestants publièrent un nouvel écrit: L'Europe esclave, si les Cévenols ne sont pus promplement secourus. Après avoir surabondamment prouvé qu'en anéantissant toutes les garanties accordées par ses prédécesseurs et par lui-môme aux religionnaires. Louis XIV avait rompu le pacte qui engageait la fidélité de ses sujets, l'auteur s'écriait :
« Qu'est-donc que l'Europe- doit faire dans cet état ? Nous devons l'apprendre des Romains, qui ne trouvèrent pas de moyens plus efficaces pour chasser 1rs Carthaginois de l'Italie, que de porter la guerre en Afrique et de les attaquer dans leur propre pays. Mais sans aller si avant dans les siècles passés, nous pouvons l'apprendre de l'ennemi commun même (car pus est ab hosle doceri), lequel, avec un succès merveilleux et presque incroyable, a, non-seulement envoyé une partie <le ses forces dans le cœur de l'Allemagne, mais aussi fomenté le mécontentement des Hongrois persécutés, et les a portés à se soulever; ce qui ne donne pas peu d'in-
quiétude à l'empereur, et divertit une partie considérable de ses troupes, qu'on pourrait employer plus utilement contre les véritables ennemis de l'État.
« Portons donc la guerre dans le cœur de la France, et profitons des mécontentements que l'oppression et le pouvoir arbitraire ont causé dans ce royaume, et qui ont non-seulement éclaté parmi les protestants des Gévennes et du Languedoc, mais qui commencent déjà à se faire voir en Dauphiné et en d'autres provinces, ou pour mieux dire dans tout l'Etat. Car si la France est vigoureusement attaquée au dedans, elle sera bientôt dans l'impuissance de soutenir une guerre étrangère ; et elle se verra contrainte d'abandonner ce qu'elle a usurpé sur les autres, pour conserver ce qui esta elle. En un mot, si l'on a une fois ruiné quelques provinces, la misère est si grande en France, que les peuples ne pourront ni se rétablir, ni payer les subsides. Ainsi les ressources qu'on pratique en France pour avoir de l'argent, qui est le nerf de la guerre, étant taries, celle-ci ne pourra plus se faire avec avantage par les Français. »
L'auteur ajoutait, avec raison, qu'il était à propos de composer de réfugiés français les régiments que l'on enverrait dans les Gévennes. Ceux-ci s'entendraient plus facilement avec les Camisards, en même temps qu'ils pourraient entraîner, par leur influence, ceux de leurs amis ou parents qui hésitaient encore à se soulever pour revendiquer les libertés perdues.
Si l'on y joignait trois ou quatre mille braves Vaudois et dix ou douze mille Anglais, Allemands et Hollandais, on soumettrait le Dauphiné et la Provence, on mettrait à contribution les riches cités de Grenoble, Lyon et Marseille, on pénétrerait dans le Bordelais après s'être rendu maître du Languedoc. Une flotte anglaise remon-
terait la Garonne pendant que les révoltés et les alliés entreraient à Bordeaux, s'empareraient du Château-Trompette et des forts qui dominent le cours du fleuve, et l'Angleterre reconquerrait ainsi sa chère et regrettée province de Guienne, le pays des bons vins !
Tout cela était bien séduisant, et possible peut-être, dans l'état d'énervement et de profonde misère où les folies de Louis XIV avaient réduit le malheureux royaume. Mais il eût fallu de l'unité dans la direction de l'affaire, et lorsque les Anglais se montraient décidés, les Hollandais ne l'étaient pas encore, ou bien les Allemands ne l'étaient déjà plus. On ne s'entendait ni sur le contingent à fournir dans l'œuvre commune, ni sur la part que chacun se taillerait dans la peau de l'ours. On choisit néanmoins, dans une conférence tenue à la Haye, le 28 avril, chez le duc de Marlborough, le brigadier Belcastel, officier sage, brave et expérimenté, pour faire des levées d'hommes et amener des secours. Puis il fallut consulter l'Angleterre, et lorsque Belcastel eut tous ses pouvoirs pour se mettre en mouvement, la partie était déjà perdue en France.
Ni les catholiques, ni les protestants ne s'endormaient dans le Languedoc, tandis que les alliés se disposaient à attaquer les premiers et à secourir les autres. Planque et Julien, chacun de son côté, brûlaient, égorgeaient, enlevaient en masse, détruisaient moulins et fours, internaient dans les villes murées les serruriers, maréchaux, armuriers, cordonniers, médecins et chirurgiens, afin que ceux de ces malheureux qui échappaient au fer et à la flamme mourussent de faim et de l'excès de leur misère.
Parmi les captures importantes qu'ils firent, on doit compter une fameuse prophétesse qu'à cause de sa
haute taille on appelait la Grande-Marie, et Louis Jonquet, un des officiers de Cavalier.
Montrevel rivalisait de férocité avec ses lieutenants, mais les sanglants exploits de tous les égorgeurs catholiques palissaient devant ceux de l'ermite, le principal chef des cadets de la Croix. Les états du Languedoc demandent encore que l'on mette un terme à leurs excès intolérables : les évèques prennent hautement leur défense : « On tâche de décrier lui et les siens, écrit Fléchier (1) : mais nous l'avons bien soutenu. »
Le 17 janvier, Cavalier défait, entre Montpesat et Vie, un détachement de royalistes, et le lendemain, au col du Marcou, Roland tend une embuscade dans laquelle viennent tomber deux bataillons du régiment de Dauphiné, qui conduisaient de Saint-André-de-Vollongue h La Salle de nombreux captifs arrêtés par Planque dans les hautes Cévenncs. Ce fut une boucherie plutôt qu'un combat; Monblanc, qui les commandait, y perdit la vie,, ainsi que presque tous ses hommes. La petite cavalerie cévenole les poursuivit jusqu'auxportes de La Salle, tuant tous ceux dont la fuite se ralentissait. Le vainqueur fut chanter un Te Deum d'actions de grâces à Valescure, attaqua ensuite les faubourgs de Saint-Hippolyte, incendia une église, abattit quelques croix, et se retira sans que la garnison osât sortir pour inquiéter sa retraite. Planque y étant revenu quarante-huit heures après fit brûler ses morts, et aussi bon nombre de maisons de Vallongue, Roucou, et de quelques autres lieux. Cavalier, à quelques jours de là, remporta encore un avantage sur les dragons.
Bâville répond à ces défaites par des exécutions, Mon-
(l) Fléchier, lettre du 9 fév. 1704.
trevel parties ordonnances de plus en pins impitoyables. Les prisons des îles Sainte-Marguerite se peuplent de plusieurs centaines de ces malheureux, qu'ils font enlever en masse. Deux cent cinquante disparaissent ainsi de Nîmes, en deux ou trois jours, cent cinquante de Quissac...
«Aux enlèvements, dit Court de Gébelin (1), Montrevel ajouta les massacres. Tous les malheureux qui furent censés n"avair pas obéi à l'ordonnance qui portait de s'enfermer dans les villes ou dans les lieux murés ou qui furent trouvés à la campagne, ou qui, après avoir obtenu congé de sortir de leur asile pour vaquer à quelque affaire indispensable, n'étaient pas revenus à l'heure marquée, quelque bonne raison qu'ils pussent alléguer pour leur justification, ou enfin tous ceux qui furent soupçonnés avoirfourni quelques secours auxCamisards : tous ces gens-là éprouvèrent irrémissiblement le triste sort dont je parie. Nous avons des exemples et des uns et ries autres. »
Les deux mois de février et mars sont consacrés en entier à ces sauvages expéditions. Dans une seule, le 20 février, Planque massacre plus de six cents de ces infortunés. Voici un détail, pris au hasard. Un grand nombre d'habitants de paroisses incendiées s'étaient réfugiés à Saint- André. Afin de se procurer quelque secours, ils s'écartent du lieu de leur internement, où ils périssaient de faim. Planque, instruit de cette infraction grave aux ordonnances, fait partir un détachement pour les aller châtier. Déjà ils étaient rentrés tous dans leurs cantonnements: c'était la nuit, ils dormaient. On les arrache de leurs lits pour les enfermer
(1) Court, t. II, p. 227.
276 HISTOIRK DES CAMISARDS
dans l'église. On les en faisait sortir à leur tour pour les égorger. Cinq femmes ouvrirent cette sanglante tragédie. L'une d'elles fut massacrée sous les yeux de ses deux enfants, deux petites filles de six à sept ans qui, hurlant de désespoir, se jetaient sur les soldats qui riaient de leur fureur impuissante. Quand tout fut fini, on jeta morts et mourants, hommes, femmes et enfants, dans la rivière qui roula leurs cadavres sur ses bords, où ils furent dévorés par les chiens affamés et les bêtes sauvages.
Ailleurs, quatre paysans et une jeune fille obtiennent la permission de s'éloigner pour des affaires pressantes. On leur avait fait promettre de rentrer dans la même journée. Mais ils sont surpris par un de ces orages épouvantables comme on en voit parfois dans les montagnes. Les plus faibles ruisseaux sont devenus des torrents impossibles à franchir. La jeune fille épouvantée se réfugie sous un abri, les supplie d'attendre l'aube'pour se remettre en route. Ils cèdent, arrivent de grand matin à La Salle, lieu de leur internement. Furieux, le commandant de place fait fusiller les quatre hommes. Chacun intercède pour la jeune fille. Des religieuses la pressent, pour obtenir un sursis, de déclarer qu'elle est enceinte. Elle refuse d'acheter sa vie au prix d'une tache à son honneur. Les religieuses alors prennent sur elles la responsabilité de ce pieux mensonge. Une sage-femme est! appelée, qui, acceptant la complicité de leur fraude, déclare, après visite, qu'elle est grosse en effet. « Eh bien! dit La Place, qu'on les arrête toutes deux, qu'on! les garde en prison, et si dans deux mois il ne paraît! pas signe de grossesse, on les pendra toutes deux. » Laj sage-femme Jbaisse la tête, et déclare qu'elle n'a dé-j couvert que les signes de la virginité. Les soldats alorsl
tuent la jeune fille sur les corps de ses quatre compagnons de route.
Le 8 février, Jean-Louis Maury futpendu à Franchassin, auprès de Prades, par ordre de Julien. 11 y eut sans doute des conversions dans sa famille, et plus de quatre-vingts ans plus tard un de ses descendants, l'abbé Maury, passa un jour à fleur de corde et eût été pendu comme son aïeul, par des forcenés qui voulaient l'accrocher à la lanterne, lorsqu'il leur dit: « Eh! messieurs, en verrez-vous plus clair! » On se tirait alors d'affaire avec un bon mot. Mais qu'étaient les égorgeurs de 93, luttant avec la férocité du désespoir contre l'Europe envahissante, contre le Midi frémissant, contre la Vendée avec ses cent mille combattants, contre la conspiration flagrante de là noblesse et du clergé; qu'étaient-ils auprès des égorgeurs du grand roi, massacrant des malheureux dont le crime unique était de préférer le prêche à la messe !
En apprenant l'arrestation de son lieutenant Jonquct, et surtout celle de la Grande-Marie, Cavalier avait rugi de colère et de douleur à la fois. Il parvint à se saisir de la sœur de Le Fèvre, l'un des chefs des cadets de la Croix, et fit proposer entre elle et la célèbre prophétesse un échange qui ne fut pas accepté. La Grande-Marie fut pendue à Nîmes, et Jonquet roué vif (6 mars).
Des protestants de Saint-André-de-Magencoules s'étaient assemblés pour faire des exercices de religion. Ce fut cette fois la bourgeoisie catholique de Saint-André qui massacra jusqu'au dernier ces malheureux, qui n'essayèrent pas même de se défendre.
Il semble que ce soit, de part et d'autre, un assaut de férocité dans lequel la palme appartient aux catholiques. Entre Bargeac et Bagnols, les cadets de la Croix s'empa-
cent de trois jeunes filles, leur font subir le dernier outrage, leur emplissent le corps de poudre, les bourrent comme une pièce d'artillerie, y mettent le feu, et les font éclater (1). Flécbier voit ces atrocités, et timidement les blâme. Il écrit à l'un de ses curés (2) : « Vous devez contenir les catholiques armés : ils doivent combattre et faire la guerre du Seigneur, non pas piller les amis et les ennemis. »
Les Camisards s'efforcent de ne pas rester en arrière : « On ne se fait nul quartier, écrit-on dans ce temps-là. Si Le Fèvre l'ermite, et ceux qu'il commande, brûlent des contrées entières et passent au fil de l'épée les nouveaux convertis, Cavalier et les autres chefs camisards brûlent et saccagent de leur côté, et font main basse par représailles sur tous les prêtres et anciens catholiques qu'ils rencontrent. On ne saurait parler de ces choses sans horreur : le pays qui sert de théâtre à cette guerre intestine est devenu un désert affreux... (3) »
C'est désormais une lutte de loups enragés, la terreur règne jusque dans les cités : « Nous sommes, écrit l'évêque de Nîmes (-4), dans une ville où nous n'avons point de repos, ni de plaisir, non pas même de consolation. Quand les catholiques sont les plus forts, les autres craignent d'être égorgés. Quand les fanatiques sont en grand nombre près d'ici, les catholiques craignent à leur tour. Il faut que je rassure tantôt les uns, tantôt les autres. Nous sommes ici comme bloqués, et l'on ne peut sortir de la ville à cent cinquante pas sans crainte
(1) Court, t. II, p. 240.
(2) Lettres choisies, lettre 163.
(3) Cité par Court, t. II, p. 249.
(4) Fléchier, lettre du 27 avril.
et sans danger d'être tués. Il n'est pas permis de se promener, ni de prendre l'air. J'ai vu de mes fenêtres brûler nos maisons de campagne impunément. Il ne se passe pas de jour que je n'apprenne à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Ma chambre est souvent pleine de gens qu'on a ruinés ; de pauvres femmes dont on vient de tuer les maris ; de curés fugitifs qui viennent représenter les misères de leurs paroisses. Tout fait horreur, tout fait pitié. Je suis père, je suis pasteur ; je dois soulager les uns, adoucir les autres, les aider, les secourir tous. L'exercice de notre religion est presque aboli dans trois ou quatre diocèses. Plus de quatre mille catholiques ont été égorgés à la campagne ; quatre-vingts prêtres massacrés, près de deux cents églises brûlées... »
Si telles étaient les angoisses des persécuteurs, qu'elles ne devaient pas être celles des persécutés I Voilà donc qu'elles étaient les conséquences du crime commis par Louis XlVen octobre 1685 ! Voilà ce qu'avait amené la persécution implacable provoquée à l'origine par le clergé, soutenue par lui depuis ! C'est ce qui fut représenté dans une lettre que l'on adressa vers cette époque à Montrevel :
« Monseigneur, je ne doute pas que vous ne soyez surpris et en même temps touché, de voir l'entière désolation du bas Languedoc, où l'on n'entend parler que de meurtres, d'incendies, de pillages, de cruautés et d'injustices. II semble que ce soit par une cruelle émulation.
« La plupart deshommes ne tendent qu'à sedétruire et qu'à ruiner la province et l'État. Le plus grand malheur est que la corruption est allée jusque dans le sanctuaire. Ce sont les ecclésiastiques qui sont la cause
de tous les désordres. Ceux qui devraient être occupés à prier Dieu sans cesse et à gémir à la vue de tant de sang répandu, s'en réjouissent; et ils scandalisent par une conduite si éloignée de la charité ceux qui ont encore quelque sentiment de la nature et de la religion.
« Oui, Monseigneur, je dis qu'ils en sont la cause, lorsque, par un principe d'orgueilplutôt que par des motifs chrétiens, ils ont voulu dominer sur la foi d'autrui et tyranniser les consciences. Que n'ont-ils pas fait pendant plusieurs années? Ou plutôt qu'ont-ils fait? A quoiont abouti toutes leurs violences? Ont-ils fait des chrétiens, ou pour mieux dire n'ont-ils pas fait des athées, des libertins, et enfin des rebelles? Voilà ce qu'ont produit les séminaires, les couvents, les prisons, les exils, les amendes et les enlèvements, des pères à leurs enfants, des enfants à leurs pères, des femmes à leurs maris, et des maris à leurs femmes. Il n'est pas nécessaire, monseigneur, que je vous fasse le détail de la conduite de quelques évoques de cette province et des prêtres de leurs diocèses, qui, sous le prétexte spécieux delà religion, ont insolemment abusé de l'autorité de l'Église et par leurs vexations ont jeté le monde dans le désespoir où vous le trouvez. Si vous prenez la peine de vous informer des choses, vous saurez que non-seulement ils sont les auteurs du plus grand malheur qui peut jamais arriver dans cette province, mais encore qu'ils approuvent et animent hautement ceux qui, sous le nom de Cadets, vont impunément tuer, piller et brûler. Après cela, je vous avoue, Monseigneur, qu'il faut avoir une grâce toute particulière pour ne pas douter de la vérité de la religion catholique, et il ne faut pas s'étonner si ceux qui commençaient d'en goûter les principes se sont
rebellés lorsqu'on a vu des manières si opposées à la douceur de l'Évangile (1). »
Les nouveaux convertis adressent de leur côté un placet à Montrevel, dans lequel ils protestent de leur dévouement et demandent des chefs pour marcher contre les cadets de la Croix. 11 refuse, et se co ntente de rendre encore une ordonnance sévère contre ceux-ci ; mais comme on ne voyait pas qu'un seul fût jamais puni, [tandis que l'on se montrait si impitoyable à l'égard des religionnaires, il n'était que trop évident que ce n'étaient là que de vaines démonstrations, et ces bandits poursuivaient sans crainte le cours de leurs atrocités. Les Camisards seuls leur faisaient parfois payer cher leur audace, ainsi que cela arriva le 8 mars, aux environs de Garigues.
Trois nouveaux chefs cévenols, Dortial, Abraham Charmasson et Mercier, essayent de troubler encore le Vivarais. Ils s'y montrent le 19 mars, brûlent l'église de Gluiras, tuent deux curés, incendient quelques presbytères. Julien marche contre eux, les surprend dans le village de Franchassin, et, après les avoir taillés en pièces, fait tout détruire afin d'étouffer dès le début, dans le sang et sous les ruines, cette nouvelle tentative de soulèvement.
Au milieu de toutes ces horreurs, il se rencontra un gentilhomme protestant d'Uzès, nommé de Rossel, baron d'Aigalliers, qui conçut la noble pensée d'y mettre un terme. A son avis, les plus influents parmi les réformés devaient s'interposer entre les bourreaux et les victimes, tenter de désarmer d'abord celles-ci, et d'obtenir ensuite des autres qu'ils leur laissassent
(1) Cité par Court, t. II, p. 252.
cette faculté, la seule qu'ils réclamaient, de prier Dieu à leur manière. Il se rendit à Paris, désireux d'exposer ses projets et de les faire agréer.avant de rien entreprendre pour leur réussite. Il vit le duc de Chevreuse, le duc de Montfort, son fils, Chamillart, qui le présenta à Villars, dont on parlait déjà pour l'envoyer remplacer Montrevel, dont l'insuffisance était surabondamment démontrée, et auquel on s'en prenait du prolongement de cette lutte fratricide. Villars lui prêta une oreille favorable, et lui dit d'aller l'attendre à Lyon, où luimême devait bientôt se rendre.
Pendant ces pourparlers, Cavalier remportait, le 15 mars, sur l'armée catholique, une victoire sanglante qui acbeva de ruiner Montrevel dans l'esprit de la cour.
Le maréchal venait d'arriver à Uzès, lorsqu'il apprit que les Cévenols se trouvaient du côté de Saint-Chattes. Dédaignant de marcher en personne contre eux, il se contenta de lancer à leur rencontre La Jonquière à la tête de six cents hommes d'élite de la marine, appuyés par quelques compagnies de dragons de Fimarcon, sous la conduite de de Foix, leur lieutenant-colonel.
De Foix rejoignit La Jonquière à Saint-Chattes ; mais celui-ci, ne voulant partager avec personne la gloire d'un succès qu'il croyait assuré, le renvoya à Uzès. Puis •il se mit à suivre les Camisards à la piste, non sans faire quelques exécutions sur sa route, pour entretenir chez ses soudards leur appétit du sang. Enfin il rejoignit les révoltés aux Devois deMartignargues, où ils avaient résolu de l'attendre de pied ferme.
Cavalier enflamma le courage de ses compagnons par une allocution chaleureuse, et ils adressèrent à Dieu leur prière ordinaire. Abrité derrière quelques arbrisseaux, il prit habilement position au bord d'un ravin
qu'il mit entre lui et ses adversaires, fortifia sa gauche d'une trentaine de cavaliers que commandait Catinat, et sur la droite, protégée également par un massif d'arbustes, il plaça en embuscade soixante hommes d'élite auxquels il ordonna d essuyer, sans broncher, le premier feu des catholiques, puis de tomber ensuite sur eux de tous les côtés h la fois.
La Jonquière avançait toujours plein de confiance dans sa supériorité numérique et dans la bravoure plus savante de ses troupes. Arrivées à la portée du fusil, elles font feu ; Cavalier commande aux siens de se coucher ventre à terre, et les balles passent par dessus leurs têtes. La Jonquières, les croyant tous morts, ordonne à ses bataillons de fondre sur eux la baïonnette en avant. Mais les Gamisards, dont pas un n'était atteint, se relèvent, entonnent à pleine voix le cantique de circonstance, et se précipitent sur eux à leur tour. Puis d'un côté s'avance la petite cavalerie, de l'autre les soixante hommes sortent de derrière les arbres qui les cachaient aux regards, et la petite armée de La Jonquière, enveloppée de toutes parts, n'essaye pas même de lutter et fuit éperdue devant les Gamisards qui se fatiguent à les massacrer.
Presque lous les officiers se firent tuer. Six cents catholiques restèrent sur la place, tandis que les Cévenols, assure-t-on, ne perdirent que deux hommes morts quelques jours après des suites de leurs blessures. Un riche butin, des fusils, des pistolets, desépées, des habits, des chevaux furent "le prix de ce brillant fait d'armes. La Jonquière, blessé légèrement au visage, parvint à se sauver en traversant le Gard à la nage, et ne se reposa qu'à une lieue du champ de bataille. Dans sa fuite, il Jaissa comme trophée son cheval aux mains de
Cavalier, qui 'en fît désormais sa monture ordinaire.
Montrevel, au comble de l'exaspération, se décide enfin, mais trop tard, à se lancer à la poursuite des Camisards. 11 ne convenait pas à la fortune de Cavalier de livrer une seconde bataille. Le maréchal ne put le rencontrer.
Il crut sauver sa renommée en gardant le silence sur cette triste affaire. Chamillart, dans une lettre sévère en date du 24 mars, lui apprit que rien n'était ignoré à la cour : « Quoique vous n'ayez rien mandé au roi de ce qui s'est passé à Saint-Chattes, vous ne doutez point que M. de la Jonquière n'en ait informé son supérieur, et que Sa Majesté n'ait été bien fâchée d'un si triste événement. Elle m'a même recommandé de vous dire sur ce qui lui en est revenu, qu'il n'aurait tenu qu'à vous de l'éviter, si vous vous étiez mis en mouvement avec toutes les troupes dont vous pouviez disposer. »
La victoire de Saint-Chattes avait porté à son apogée la gloire du jeune héros cévenol. Sa troupe grossissait chaque jour, et bientôt il compta autour de lui un millier de fantassins et deux cents hommes à cheval. Cette petite armée possédait un trompette, huit tambours et un fifre, et celui qui la guidait, enivré de ce succès prodigieux, nourrissait dans son âme les plus grands, les plus généreux projets.
Hélas ! Montrevel, avant de quitter le Languedoc, lui ménageait de terribles adieux. La cour l'avait enfin rappelé, et le dernier des grands capitaines de la monarchie, Villars, que l'on opposait à Cavalier, devait venir le remplacer le 20 avril. Montrevel, qui était décidé à partir le 18, fit courir le bruit qu'il se dirigeait définitivement le 16 sur Montpellier, Ses derniers préparatifs de départ étaient faits, ses équipages avaient déjà pris
les devants. Une partie des troupes marchait ostensiblement à la rencontre de son nouveau général, l'autre devait accompagner celui qui lui cédait la place. C'étaient six mille hommes d'élite, avec lesquels il reste à Sommières, entre Nîmes et Montpellier, à portée de tout observer, de tout entreprendre.
Cavalier, instruit des faux bruits répandus par les agents du maréchal, y ajoute foi, et arrive le 15 au soir à Caveirac, dans la Vaunage, à une lieue de Nîmes, avec ses douze cents hommes. Il s'y repose la nuit, et le lendemain il prend plaisir à passer en revue sa petite armée et à lui commander des évolutions.
Un curé de Montpezat, qui avait à sa solde des espions vigilants et fidèles, tenait Montrevel au courant de tous les mouvements du jeune chef cévenol. Averti par lui, le maréchal revient sur ses pas et fait entourer Caveirac par toutes les forces dont il dispose.
Avant que l'affaire ne s'engageât, Cavalier, qui souvent ne s'en remettait qu'à lui-même du soin de faire des reconnaissances, se vit couper la retraite par un cornette et deux dragons, qu'un bouquet d'oliviers l'avait empêché d'apercevoir. Il est reconnu, poursuivi par eux, attaqué par tous les trois à la fois. D'un coup de fusil il tue le cornette, et de ses deux coups de pistolet, il casse la tête aux dragons, puis il vient rejoindre sa troupe qu'il dispose de son mieux sur une petite colline.
Un premier corps d'armée, commandé par Granval, engage la bataille. Cavalier accepte le combat, remporte une première victoire, et pendant une heure on poursuit les fuyards. Mais voilà qu'ils se trouvent en face d'une nouvelle armée de troupes fraîches, qui coupe la retraite à la petite cavalerie camisarde, et intercepte toute
communication avec son infanterie. Harassés de fatigue, il leur faut recommencer la lutte. Ils résistaient de leur mieux, quand, au bruit de la fusillade, accourt un troisième corps d'armée, commandé par Montrevel en personne.
Il ne fallait plus songer qu'à opérer la retraite dans les conditions les moins désastreuses possibles. Cavalier confie sa fortune à un paysan qui lui indique le cbemin de Soudorgues à Nages comme étant le seul qui présentât encore quelque chance de salut. Il s'y lance avec ce qu'il peut réunir des débris de sa troupe, mais tout à coup le cbemin lui est coupé par un quatrième corps d'armée, détaché par Montrevel et commandé par Menon. Les Gamisards étaient pris entre deux feux. C'était une déroute. Mais de quel côté fuir ? Cavalier réunit ceux qui survivent encore et leur dit : « Enfants, nous sommes pris et roués vifs, si nous manquons de cœur. Nous n'avons plus qu'un seul moyen : il faut se faire jour et passer sur le ventre à ces gens-là. Serrez vos rangs, suivez-moi, et que Dieu nous protège ? »
Alors ils se précipitent comme des taureaux blessés au plus épais des bataillons ennemis. C'est une mêlée effroyable, au milieu des cris, des blasphèmes, des hurlements. On lutte corps à corps, on se prend aux cheveux,on se roule à terre, on se mord, on se déchire. Quelques-uns passent, cependant, et franchissent un pont, dont bientôt un détachement de dragons vient intercepter le passage aux autres.
Le frère de Cavalier se trouvait du nombre de ceux qui étaient passés les premiers. C'était un enfant de dix ans, qui montait un étalon de la Camargue, et se battait comme un jeune lionceau. Il se retourne, cherche des yeux son frère, et le voit de l'autre côté de la
rivière, luttant, avec une poignée de braves, au milieu d'une multitude d'ennemis qui veulent l'avoir vivant. Il arrête les fuyards, le pistolet à la main : « Où allezvous ? leur crie-t-il. Retournez renverser les dragons, sauvons frère Cavalier!... »
On lui obéit, et les dragons, pris à leur tour en tête et en queue, cèdent le passage aux derniers débris de l'insurrection cévenole.
Cavalier était sauvé, mais son armée n'existait plus Dans cette journée, il avait déployé le génie d'un général et le courage héroïque d'un soldat. Surpris successivement par quatre corps d'armée dont chacun était plus nombreux de beaucoup, qu'ils ne l'étaient en totalité, ses braves et lui luttèrent jusqu'à la fin. Lorsqu'ils avaient quelque avance, ils tenaient tête à l'ennemi, échangeaient avec lui leurs dernières fusillades, et quand la poudre leur manqua, ils le repoussèrent à coups de pierres.
Cette poignée de héros avait combattu sur un champ de bataille de plus de deux lieues d'étendue. La victoire resta aux gros bataillons, mais certes la plus large part de gloire demeura aux vaincus. La perte fut égale des deux côtés.
Cavalier, rassemblant autour de lui les restes mutilés de son armée, se retira vers Pierredon,où pendant deux jours, il fut rejoint par quelques malheureux, blessés ou fugitifs, qui accouraient, sans armes, mourant de faim, les vêtements en désordre, les cavaliers sans chevaux, qu'ils avaient abandonnés pour franchir les fossés de la plaine ou les escarpements des montagnes, les fantassins sans chaussures, qu'ils avaient jetées pour fuir plus vite. Se sentant poursuivi, le jeune capitaine traversa le Gardon, qui roulait dans son lit ensanglanté les
cadavres des meilleurs parmi ses compagnons, et chercha un asile dans les bois d'Hieuset. Mais Dieu, sans doute, avait fait sonner pour lui cette heure fatale que connaissent à leur tour tous ceux qui frappent avec l'épée : rien ne lui réussissait plus, il doutait de son étoile, l'extase le visitait plus rarement, le succès n'habitait plus sous sa tente. Lalande l'y poursuivit avec mille hommes, qu'il divisa en trois petits corps pour être plus certain que les Gamisards ne pourraient lui échapper. Chacune de ces troupes était bien plus que suffisante pour accabler ces débris expirants. Surpris, ils essayèrent à peine une défense inutile, et se dispersèrent dans la profondeur des bois d'Hieuset, de Vaquières et du Bouquet, où il n'était plus possible de les poursuivre.
Dans une lettre datée du « Désert, ce 19 avril 1704, » Cavalier annonça à son père le désastre qui l'avait frappé mais sans l'abattre: « ....Je vous prie, lui disait-il, ne vous inquiétez en rien; priez toujours plus instamment, car cela ne m'a en rien étonné. Quoiqu'on vous ait dit que j'étais blessé, ne le croyez pas. Il est vrai que je fus pris à la mêlée par trois dragons, mais Dieu me fit la grâce de m'en défaire, et je les tuai tous les trois. Enfin, c'est pourquoi nous sommes tous ensemble, et nous avons encore beaucoup de grâces à rendre à Dieu, c'est qu'il nous a tiré de cette terrible affaire. Quelque monde qui s'élève, je ne crains rien, car je sais que Dieu sera ma garde. Je vous prie de prier pour moi, comme je fais pour vous. »
Un nouveau désastre, plus terrible encore peut-être, vint frapper les malheureux religionnaires. On arrêta une femme âgée que l'on voyait se diriger souvent vers le bois, passant et repassant sans cesse, tantôt avec une
corbeille sur la tête, tantôt avec un panier sous le bras. Corbeille et panier étaient pleins à l'aller, et vides au retour. On l'interrogea, et il fallut la conduire jusqu'au pied de la potence pour la contraindre à parler. Mais là, son courage faiblit ; elle consentit à marcher à la tête d'un régiment de dragons, et elle guida sa marche jusqu'à l'entrée d'une caverne qu'il eût été impossible de découvrir sans elle. Les catholiques y trouvèrent une trentaine de Camisards blessés, qu'ils assassinèrent sans pitié. Puis, à mesure qu'ils avançaient, ils découvrirent les provisions de vivres, les amas de blés, de vins, de châtaignes, les ingrédients de pharmacie, les dépôts d'armes, de vêtements, le matériel de leur fabrique de poudre...
Lalande, après avoir tout détruit, jugea que les dix ou douze villages les plus voisins avaient dû fournir surtout à ces approvisionnements, et être visités souvent par les Camisards.. Pour les châtier de cette complicité, volontaire ou forcée, il fit tout détruire, tout passer au fil de l'épée, sans excepter femmes et enfants.