CHAPITRE VIII
Villars cherche à désarmer, par de trompeuses promesses, ceux que l'on n'a pu vaincre. — Préliminaires du d2 mai 1704. — Ca-. valier réclame la liberté de conscience, l'élargissement des prisonniers et galériens, ou la liberté de quitter la France. — Conférence de Cavalier avec Villars. — Roland refuse de suivre Cavalier dans sa défection. — Catinat, Ravanel abandonnent Cavalier, qui ne trouve pas, à Versailles, l'exécution des promesses qui lui ont été faites. — Il passe au service de l'Angleterre. ■
Cependant Villars arrivait dans la province, accompagné du baron d'Aigaliers, qu'il avait pris en passant à Lyon, et avec lequel il descendit le Rhône jusqu'à Beaucaire. Bâville et le clergé vinrent l'y recevoir et cherchèrent à le pousser vers les moyens extrêmes; mais il avait promis d'avoir toujours « deux oreilles pour écouter les deux partis. »
<( Il en eut besoin, dit d'Aigaliers dans ses mémoires manuscrits (1), lorsque Julien, qui commandait en Vivarais, nous eut joints vis-à-vis de Tournon, car la conversation ayant bientôt roulé sur les Camisards, M. de Julien ne manqua pas de prendre la parole et de dire dans les termes d'un homme rpui a profondément réfléchi
(1) D'Aigaliers, Mémoires, cité par Court, t. II, p. 3268.
sur la matière, et qui la connaît à fond, que si l'on avait suivi ses conseils, il n'y aurait pas un seul Camisard dans la province ; mais que pour cela il n'aurait pas fallu s'en tenir aux quatre cents villages ou hameaux qu'il avait fait démolir ou brûler dans les hautes Cévennes, mais qu'il aurait fallu saccager tous les autres et tuer tous les paysans qu'on eût trouvés à la campagne. »
D'Aigaliers, sans se troubler, maintint avec fermeté ses projets de conciliation, que Julien combattit avec hauteur et mépris, affirmant qu'on ne trouverait pas dans toute la province quatre protestants pour y prêter les mains. Villars écoutait, paraissait indécis, et le jeune gentilhomme redoutait qu'à la nouvelle des désastres de Cavalier, le maréchal n'inclinât vers les voies de rigueur. Aussi, à leur arrivée à Nîmes, s'empressa-t-il de voir les gentilshommes les plus influents de son parti, et de mettre Villars à même de s'assurer que leur concours lui était tout acquis, pour mener à bien l'œuvre de désarmement qu'il le pressait d'entreprendre.
Pendant ce temps, Villars visitait les principales villes, écoutant' interrogeant, faisant son profit de tout, travaillé en sens contraire par d'Aigaliers d'un côté, par Bâville, Julien et Lalandede l'autre, parlant un langage ferme et sévère, mais sans menaces inutiles, sans colères folles, sans injures, semant au besoin de vagues promesses, qui n'engageaient encore rien ni personne.
Laissons au futur vainqueur de Denain le soin de nous dévoiler l'esprit de cette guerre odieuse. Un pareil témoin ne paraîtra pas suspect :
«Parmi les catholiques, les uns, aveuglés par leur zèle, trouvaient du danger pour la religion dans tous les adoucissements qu'on croyait devoir accorder aux hérétiques, par l'espérance de les ramener; d'autres, en-
traînés par leur cupidité, se voyant les plus nombreux et les plus forts, regardaient le bien des hérétiques et même des nouveaux convertis, comme une proie qui leur était due. Il n'y avait pas en eux la moindre ombre de charité chrétienne : à les entendre, il n'y avait d'autre parti à prendre que de tuer tous ces gens-là, du moins de les chasser du pays sans distinction ; ils tenaient, à cet égard, des propos mêlés de menaces qui revenaient aux révoltés et les aigrissaient. Enfin, le plus petit nombre était de ceux qui plaignaient l'aveuglement des hérétiques, sans leur faire de mal, ni désirer qu'on leur en fit (1) ... »
« Le soldat n'aimait pas cette guerre, parce qu'il fallait se battre contre des gens déterminés, parents et amis de leurs hôtes ordinaires. L'officier la détestait et redoutait encore davantage, parce qu'il n'y avait ni honneur ni sûreté, étant réduit à faire le métier de prévôt et d'archer, dans la crainte perpétuelle des représailles. Nous découvrîmes aussi que parmi nos commandants (ceux surtout qui étaient du pays), ily en avait qui craignaient la fin de la guerre, qui leur aurait fait perdre leur petite domination ; qui écrivaient aux révoltés des lettres dures, qui leur faisaient croire que les offres de grâce dont ils accompagnaient leurs menaces n'étaient qu'un leurre pour les surprendre. Nous eûmes lieu de croire que quelques massacres qu'on voulait faire passer pour fortuits avaient été ménagés pour intimider et éloigner plus que jamais des rebelles qui étaient prêts à se rendre (2)... »
(1) Villars, Mémoires, p. 137. —Voir aussi ses lettres à Chamillart des V, 12, 30 mai, 5, 18, 28 juin...
(2) Jd.,p. 138.
Villars ne fut pas longtemps avant de se convaincre que c'étaient surtout « les supplices les plus cruels, sans grâce aucune, qui portaient les Camisards à exposer sans ménagement dans les combats une vie qu'ils étaient infailliblement destinés à perdre par une mort ignominieuse et cruelle (1). » Aussi se décida-t-il à laisser agir d'Aigaliers, malgré l'opposition énergique de l'évêque d'Uzès, porté, comme Bâville et les autres, aux mesures de rigueur.
« C'était, dit d'Aigaliers (2), un homme qui aimait passionnément tous les plaisirs, la musique,- les femmes et la bonne chère. 11 avait toujours chez lui de bons musiciens, de jolies filles dont il prenait soin, et des vins excellents, qui augmentaient visiblement sa vivacité. 11 ne sortait jamais de lable sans être excessivement animé, et alors s'il imaginait que quelqu'un de son diocèse ne fût pas aussi bon chrétien que lui, il écrivait à M. Bâville pour le faire exiler... »
Une autre considération poussait Villars vers l'emploi des moyens diplomatiques. A peine arrivé sur le théâtre de la guerre, il avait reçu de Cavalier une missive dans laquelle il lui répétaitune fois de plus qu'ils se défendaient sans prétendre attaquer, et qu'ils déposeraient les armes aussitôt qu'on leur aurait accordé la liberté de conscience. Voici les principaux passages de cette lettre, qui n'a rien de littéraire, mais qui cependant ne manque pas d'une certaine grandeur (3).
(1) Villars, Mémoires, p. 136.
(2) Cité par Court, t. II, p. 337.
(3) Voir Ernest Moret, Quinze Ans du règne de Louis XIV, t. I, p. 374.
« Du désert, ce dernier avril 1704.
« Monseigneur,
« Ayant appris que vous n'étiez pas informé de notre demande, quoique plusieurs fois nous en avons donné avis à la cour; mais nous craignons que ces avis ont été cachés à Sa Majesté et à Votre Grandeur, j'ai voulu mettre derechef la main à la plume pour vous supplier d'accepter cette demande pour le bien et la prospérité du royaume, quiest la liberté de notre conscience et la délivrance des prisonniers et de tant de galériens qui souffrent injustementpour avoir voulu soutenir la vérité. Nous sommes massacrés pour prier Dieu, comme si c'était une chose mauvaise de servir Dieu suivant la pureté de son Évangile. On a pillé nos biens, démoli nos maisons, on nous a exposés à des souffrances les plus cruelles du monde, et voyant cela, nous nous sommes assemblés, non point pour résister à Sa Majesté, mais pour nous défendre contre ceux qui ont voulu nous empêcher de prier Dieu.
« Sa Majesté nous permettra de dire que, si on ne nous accorde cette demande, nous souffrirons plutôt toutes les souffrances qu'il plaira à Sa Majesté de verser sur nous, que d'abandonner notre loi... Il est vrai qu'on a fait entendre à notre roi que nous étions des rebelles et des meurtriers, mais plusieurs mauvaises choses ont été faites, disant que c'était les rebelles qui faisaient ces désordres, qu'ils étaient commandés par Cavalier. 11 est vrai que dans toutes les attaques qu'on nous a faites, j'ai toujours donné mon avis; mais pour le désordre, je
l'ai toujours défendu, particulièrement de tuer, ni piller aucun endroit du monde. Quelque méchanceté qu'on nous ait fait, j'ai toujours laissé à Dieu la vengeance, qui la rendra à chacun selon ses œuvres ; mais pour vrai, je n'abandonnerai jamais mes armes qu'on ne m'ait accordé cette demande, qui est la liberté de tout le royaume. Si cela est, je me viendrai remettre trèsvolontiers à la soumission de Sa Majesté avec tous ceux qui veulent continuer la vérité, et y finir nos jours pour son service... Je prie la grandeur de votre personne de vouloir jeter les yeux sur la désolation du pays, et donner vos ordres pour le repos du monde et la prospérité du royaume. Car tout royaume divisé ne peut pas subsister; ainsi ce royaume ne peut pas subsister si la paix n'y est. »
Muni dune commission signée le 4 mai par le mare" chai, d'Aigaliers se mit donc à la tête de quatre-vingts nouveaux convertis, et alors Bàville et Lalande, pour ne pas lui laisser tout l'honneur du succès, si l'entreprise réussissait, dépêchèrent vers Cavalier l'ancien maître chez lequel il avait été berger autrefois, nommé Lacombe, qui depuis avait conservé son amitié.
Doué d'un sens droit, d'un cœur noble et généreux, le jeune chef écouta avec quelque complaisance les premières ouvertures qui lui étaient faites, mais tout en établissant bien, dès le principe, «qu'ils ne mettraient jamais les armes bas, qu'on n'eût rétabli dans le pays les exerrices de leur religion (1). »
« La perte, dit-il, que je venais de faire à Nages était d'autant plus considérable qu'elle était irréparable, puisque j'avais perdu tout d'un coup une grande quan-
(1) Cavalier, Mémoires, p. 257 et suiv.
tité d'armes, toute ma munition, tout mon argent, mais surtout un corps de soldats faits au feu età la fatigue, et avec lesquels je pouvais tout entreprendre. Mais ma dernière perte (celle de ses magasins) était la plus sensible* Elle m'était plus fatale que toutes celles qui l'avaient précédée mises ensemble, parce qu'auparavant j'avais toujours eu quelque ressource pour me rétablir, mais alors je n'en avais aucune. Le pays était désolé; l'amitié de nos amis refroidie, leurs bourses épuisées; cent bourgs ou villages saccagés et brûlés; toutes les prisons pleines de protestants; la campagne déserte; ajoutez à ' cela que le secours d'Angleterre, promis depuis si longtemps, ne venait pas et que le maréchal de Villars était arrivé dans la province avec de nouvelles troupes. »
De plus, s'il faut en croire la déposition de Claude Arnassan (1), ses voix lui conseillaient de cesser une ^utte qui avait causé déjà tant d'horribles désastres, et qui allait fatalement s'éteindre, quand il n'y aurait plus de combattants pour la soutenir. La raison ne commandait-elle pas de traiter, alors que l'on étaitencoreen situation de discuter les conditions de la paix?
« Une fois, dit Claude Arnassan, comme nous étions près de tomber dans une embuscade de nos ennemis, sur le bord du Gardon, l'un de nos frères en fut averti par inspiration, et lEsprit lui fit dire que nous eussions à prendre un autre chemin. Le lendemain nous eûmes connaissance certaine du danger dont nous avions été garantis.
« Un autre jour le frère Cavalier, aujourd'hui colonel, tomba en extase proche du petit Saint-Hippolyte en ma présence, et de huit ou dix autres qui étaient fort
(l) Théâtre sacré des Cévennes, p. 149.
proches de lui. L'Esprit lui dit : « Mon enfant, je te dis « qu'on te fera de grandes propositions ; mais ne te fie « point à eux. » Les paroles qu'il prononça ensuite m'échappèrent; mais je me souviens qu'il dit encore « ceci : « Tu -parleras au roi » . Je suppose qu'il a eu depuis des avertissements positifs, puisqu'il a traité ; car on ne faisait rien qui fût de quelque conséquence dans nos troupes sans la direction des inspirations.
« Le combat où le fameux partisan Poul fut tué avait été prédit en ma présence, le matin du jour même, par le chef Cavalier et par un autre frère de la troupe, lorsqu'il n'y avait aucune apparence que cette bataille se donnerait. M. Cavalier était dans le château deCandiac, l'Esprit lui dit que nous aurions unhomme tué et deux blessés ; ce qui arriva. »
— ... « Tu parlera* au roîfnSi l'on veut bien songer au prestige prodigieux qui entourait l'orgueilleux monarque que depuis cinquante années la France entière adorait à genoux, on comprendra que ces mots devaient chatouiller l'orgueil du petit pitot languedocien, comme la prédiction des sorcières de Macbeth. Pauvre berger des Cévennes, avoir vingt-deux ans, traiter d'égal à égal avec le plus illustre capitaine du royaume, aller àVersailles, voir le roi; octroyer à ses frères la liberté de conscience, obtenir de Louis XIV, à la place de ses bandes déguenillées et indisciplinées, un beau régiment à la tête duquel il marcherait à la gloire et à l'immortalité!... Certes, un tel rêve était fait pour tourner une tète plus mûre quenel'étaitcelle du jeune héros cévenol.
Sur le rapportquelui fitLacombe, de Lalande lui écrivit pour lui proposer une entrevue. Cavalier chargea Catinat de lui porter sa réponse. Celui-ci accepta sans crainte cette mission épineuse, et se présenta devant le
2(J8 nisTOiiu: des camisards
lieutenant de Villars, non comme un rebelle et un suppliant, mais comme un général d'armée en conférence avec un général ennemi.
— Je suis Gatinat, lui dit-il, commandant de la cava~ lerie de Jean Cavalier.
— Quoi ! s'écria Lalande, vous êtes ce Gatinat qui a massacré tant de gens sur le territoire de Beaucaire ?
— Oui, répondit Gatinat, c'est moi qui ai fait ce que vous dites, et j'ai cru le devoir faire. On nous attaquait avec la torche et le poignard, nous nous sommes défendus avec les mêmes armes qu'on employait contre nous.
— Vous êtes bien hardi, reprit Lalande, d'oser paraître devant moi !
— J'y suis venu sans crainte, repartit Gatinat, sous la sauvegarde de la foi jurée, et sur la parole que frère Cavalier m'a donnée qu'il ne me serait fait aucun mal.
— Et il a eu raison, répondit Lalande. Retournez vers lui ; assurez-le que dans deux heures je me rendrai au pont d'Avènes avec trente dragons seulement et quelques officiers. Qu'il s'y trouve en nombre égal, et nous verrons à nous entendre !
C'était le 12 mai. La conférence dura deux heures. Lalande s'était fait accompagner du jeune frère de Cavalier, qui était détenu depuis quelques jours dans les prisons d'Alais. Ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et confondirent pendant quelques instants leurs, larmes. « C'est le roi quivous le rend ! » dit Lalande. Puisil pressa Cavalier de formuler ses demandes.
— Nous voulons trois choses, répondit celui-ci : la liberté de conscience ; la délivrance de tous ceux qui sont détenus pour cause de religion dans les prisons ou sur les galères ; et enfin, si les deux premières grâces.
nous sont refusées, que Ton nous laisse sortir librement du royaume.
Lalande n'espérait pas que l'orgueil du roi-soleil lui permît de céder jamais sur les deux premiers points. Il arrêta donc l'attention de Cavalier sur le troisième, et lui demanda pour combien de ses coreligionnaires il réclamait cette liberté de l'exil : « Pour dix mille ! répliqua Cavalier, — Impossible ! interrompit Lalande. On consentirait peut-être, si vous vous contentiez de deux mille. »
Cavalier maintint ses exigences. Lalande dit qu'il en rendrait compte au maréchal, et avant de se retirer, il jeta quelques poignées d'or à ceux qui entouraient le jeune chef, pourboire, dit-il, à la santé du roi. Cavalier l'arrêta d'un geste rapide : « Nous ne demandons pas d'or, lui dit-il, mais la liberté de conscience ! — Il ne dépend pas de moi de vous l'accorder, répondit Lalande, soumettez-vous en attendant aux volontés du roi. — Nous sommes prêts à obéir, reprit Cavalier, s'il daigne accéder à nos justes demandes, sinon nous mourrons jusqu'au dernier homme, les armes à la main, plutôt que de nous voir exposés de nouveau aux cruelles violences qu'on nous fait souffrir. »
Le lendemain, le baron d'Aigaliers vint trouver Cavalier a Saint- Jean-de-Ccyrargues. C'était la première fois que ces deux jeunes hommes se rencontraient. Ils échangèrentune chaudeaceolade, les deuxtroupes se con" fondirent, et Camisards et nouveaux convertis mêlèrent leurs voix pour entonner des psaumes. Le gentilhomme obtint du chef révolté de persévérer de plus en plus dans des projets de transaction dont celui-ci ne sentait que trop bien la nécessité.
Ce fut sans doute pressé par d'Aigaliers qu'il écrivit à
Yillars la lettre suivante, beaucoup trop humble pour la circonstance, et dans laquelle il avait le tort grave de ne pas rappeler les demandes des protestants :
« Monseigneur, — quoique je me donnaihier l'honneur de vous écrire, je ne saurais m'empècher de recourir encore à Votre Excellence pour vous supplier très-humblement de m'accorder la grâce de votre protection, pour moi et pour ma troupe, qui brûlons d'un zèle ardent de réparer la faute que nous avons commise en prenant les armes : non pas contre le roi, comme nos ennemis nous l'ont voulu imputer, mais pour défendre nos vies contre nos persécuteurs, qui les ont attaquées avec une si grande animosité, que nous n'avons pas cru que ce fût par ordre de Sa Majesté. Nous savons qu'il est écrit dans Saint-Paul que les sujets doivent être soumis â leurs souverains. Si malgré ces protestations très-sincères le roi demande notre sang, nous serons prêts dans un peu de temps à remettre nos personnes à sa justice, ou à sa clémence.
« Nous nous estimerons très heureux, Monseigneur, si Sa Majesté touchée de notre repentir, à l'exemple du grand Dieu de miséricorde dont elle est l'image vivante sur la terre, nous veut faire la grâce de nous pardonner et de nous recevoir à son service. Nous espérons que par notre fidélité et par notre zèle, nous acquerrons l'honneur de votre protection, et que sous un illustre et bienfaisant général tel que vous, Monseigneur, nous nous ferons gloire de répandre notre sang pour les intérêts du roi. C'estpar laque je souhaite aussi qu'il plaise à Votre Excellence de permettre que je me dise avec un profond respect et une profonde soumission, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Cavalier. »
Il est permis de croire que, pour obtenir de Cavalier cet acte de faiblesse, d'Aigaliers avait fait miroiter devant les yeux du jeune Cévenol l'espérance d'une entrevue avec le maréchal lui-même. Et en effet, il manœuvra avec une telle habileté, que Villars consentit à cette conférence étrange, d'autant plus facilement, d'ailleurs, que deux échecs successifs essuyés par les troupes catholiques démontraient trop bien que les Camisards n'étaient ni abattus par le désastre de Cavalier, ni hors d'état de soutenir encore cette lutte sanglante.
Le jour môme de l'entrevue de celui-ci avec Lalande, le comte de Tournon était parti de Florac, où il commandait, à la tête de trois cents miquelets. Roland, qui abandonnaitvolontiers à son jeune ami le rôle le plusbrillant pour ne se montrer que dans les occasions décisives, Roland sut attirer le comte dans la plaine de Fond-Morte, le tailla en pièces, lui tua deux cents hommes et' beaucoup d'officiers, et chargea vingt-quatre mulets de butin. Par cette dure leçon, l'impénétrable chef des révoltés donnait assez clairement à entendre qu'il prétendait se tenir, jusqu'à nouvel ordre, en dehors de tout ce que faisait Cavalier, et qu'il se réservait d'intervenir à la dernière heure, suivant que le dénouement serait, ou ne serait pas, tel que le parti protestant le désirait. Enfin, quelques jours après, Joanny, dans un défilé au-dessus du hameau de Calberte, massacra un détachement de quarante royalistes qui accompagnait des fourrageurs.
Grâce à la tolérance de Villars, Cavalier circulait librement et sans être inquiété ; il recevait les officiers catholicpes, sa troupe logeait par étapes, et ils allaient par le pays, prêchant, chantant des psaumes et accomplissant, au grand scandale du clergé, tous les actes extérieurs du culte proscrit.
Enfin Villars fit proposer à Cavalier la conférence que celui-ci espérait, et qu'il n'avait garde de refuser. Le lieu du rendez-vous fut le jardin des Récollets de Nîmes, situé hors de la ville, entre les portes de la Boucairie et de la Madeleine, abrité par de grands arbres et entouré de hautes murailles.
C'est le 15 mai 170i. De Langlade, où il avait passé la nuit, Cavalier se dirigea sur Nîmes. Entre Caveirac et Saint-Cézaire, il rencontra Lalande, qui s'avançait de son côté. On échangea des otages, puis, après avoir placé ses sentinelles et disséminé sa troupe aux environs de la ville, le jeune héros cévenol y fit son entrée accompagné de son frère, qui montait avec grâce son petit étalon de la Camargue, de d'Aigaliers, de Lacombe, de Daniel Billard, son favori, et de dix-huit de ses gardes à cheval, sous la conduite de Catinat.
Villars l'attendait en causant avec Bâville, Lalande et Sandricourt, gouverneur de Nîmes : « La conférence que vous allez avoir avec Cavalier, dit celui-ci au maréchal, sera remarquable dans l'histoire, et ceux qui viendront après nous seront surpris d'apprendre qu'un homme tel que Cavalier, de la lie du peuple, et qui ne s'est fait connaître que par des crimes et par sa révolte contre son roi, parvienne à faire sa paix avec son souverain, et qu'elle se traite aujourd'hui dans une conférence entre ce misérable et le maréchal de Yillars.
— Vos réflexions sont justes, à ne regarder ceci que par l'extérieur, répondit le maréchal ; mais il s'agit des sujets du roi, qui sont fomentés et soutenus par les ennemis de Sa Majesté, pour diviser ses forces par les troupes qu'elle est obligée d'avoir dans cette province : ce qui procure un avantage aux ennemis, ou du moins diminue ceux que le roi peut avoir sur eux. D'ailleurs
1 est question de gens fous et aliénés qu'on ne peut ramener à leur devoir que par des démarches extérieures et inespérées, qui puissent les flatter et les toucher ; et il est toujours digne d'un grand roi d'user envers ses sujets plutôt de clémence que de rigueur. Plus le sujet -est bas et abject, et plus la générosité y est grande ; et pour un général, il est aussi glorieux de pacifier les guerres civiles que de vaincre les ennemis de l'État. » C'étaient là de nobles paroles et de généreux sentiments, peu faits pour être compris par ses trois interlocuteurs. Là voix du maréchal fut couverte par les acclamations d'un peuple immense qui se pressait pour contempler les traits de celui dans la personne duquel triomphait, pour un moment, la cause protestante. « Il n'y aurait pas eu un plus' grand concours si c'eût été le roi, » dit Louvreleuil avec amertume (1). Ses longs cheveux blonds flottant sur ses épaules étaient abrités sous un chapeau que surmontait une plume blanche. Monté sur le brillant coursier qu'il avait pris naguère, à Saint-Chatte, au colonel de la Jonquière, il était vêtu d'un justaucorps de drap gris clair, d'une veste et d'une culotte écarlates ; les extrémités d'une cravate de mousseline richement brodée retombaient sur sa poitrine. Chacun voulait admirer ce grand général de vingt-deux ans, qui venait de tenir en échec deux maréchaux de France, et qui, capitaine, orateur et prophète à la fois, avait causé plus d'une nuit d'insommie au grand roi lui-même.
La garde du maréchal était rangée sur une ligne d'un des côtés de la porte ; Cavalier disposa la sienne en face, et delà même manière.
(1) Le Fanatisme renouvelé, t. III, p. 114.
3(M HISTOIRE DKS CAMISARDS
A la vue de cet homme dont l'aspect juvénile contrastait si étrangement avec les grandes choses qu'il avait accomplies depuis deux années, Bàville et Villars échangèrent un regard dans lequel se peignait leur profonde surprise, llsnepouvaientcomprendre l'ascendant prodigieux que cet homme, si jeune, de petite taille, de chétive apparence, avait su prendre sur des bandes révoltées, qui obéissaient en esclaves à une parole de sa bouche, à un geste de sa main. Villars surtout était émerveillé du mérite militaire qu'il avait déployé dans cette lutte désespérée, mérite qui eût fait honneur à un vieux général.
« C'est un homme du plus bas étage, écrivait-il quelques jours après, qui n'a pas vingt-deux ans et n'en paraît pas dix-huit, petit, et aucune mine qui impose, qualité nécessaire pour les peuples ; mais une fermeté et un bon sens surprenants. Je vous conterai ce trait. Il est certain que pour contenir ses gens, il en faisait souventmourir; etjelui demandais hier: « Est-il possible qu'à votre âge, et n'ayant pas un long usage du commandement, vous n'eussiez aucune peine à ordonner souvent la mort de vos propres gens? — Non, monsieur, me dit-il, quand elle me paraissait juste. — Mais de qui vous serviez-vous pour la donner? — Du premier à qui je l'ordonnais, sans qu'aucun ait jamais hésité à suivre mes ordres. » Je crois, monsieur, que vous trouverez cela surprenant. D'ailleurs il a beaucoup d'arrangement pour ses subsistances, et dispose aussi bien ses troupes pour une action que des officiers bien entendus pourraient le faire. C'est un bonheur si je leur ôte un pareil homme (l). »
(1) Villars, Mémoires, p. 139.
Dans cette conférence mémorable, chaque personnage conserva son caractère. Bàville se montra furieux, emporté, dur, implacable; Cavalier, digne et fier; Villars, habile et conciliant. Ce dernier, pour épargner à son adversaire les embarras d'une situation difficile, lui adressa quelques paroles gracieuses, auxquelles il répondit de son mieux.
L'impétueux Bàville se sentait profondément humilié du rôle que la condescendance du maréchal lui imposait.
— Le roi, s'écria-t-il, est bien bon de s'abaisser à traiter avec un rebelle tel que vous !
— Si c'est là tout ce que l'on veut me dire, répliqua vivement Cavalier, ce n'était pas la peine de me faire venir, et je suis prêt à me retirer. Mais si nous avons pris les armes, sachez, monsieur, que c'est vous, que ce sont vos cruautés, votre tyrannie qui nous ont poussés à bout et qui en sont cause.
Plus calme et plus parlementaire, Villars s'empressa de ramener à lui la direction de l'entrevue :
— C'est à moi que vous avez affaire, lui dit-il, et je vous demande de me faire connaître ce que vous désirez.
— Je l'ai dit déjà, il y a trois jours, au général de Lalande, qui est auprès de vous. Nous n'avons rien à y ajouter ni à en retrancher. Nous demandons la liberté de conscience, la liberté des protestants en prison ou aux galères, ou bien la liberté de vendre ce que nous possédons et de passer à l'étranger.
— Ne parlons pas de religion ! s'écria Bàville. Le roi daigne vous pardonner ; vous devez le remercier à deux genoux, et il n'y a ni condition à faire, ni article à discuter.
— Ce sont précisément ces articles-là qui nous ont mis les armes à la main, repartit. Cavalier, et ce n'est pas pour moi seul que j'agis ici. J'y soutiens les intérêts de mes frères et de mes amis qui me les ont confiés ; et d'ailleurs, les choses ont été portées trop loin pour qu'il nous reste d'autre parti : ou de mourir jusqu'au dernier les armes à la main, ou d'obtenir l'objet de nos justes demandes.
Cavalier se sentait de force à tenir tête à Villars luimême sur un champ de bataille ; mais dans les conseils, le rusé général devait battre facilement son jeune rival. Il fit d'abord briller devant ses yeux la perspective de servir Louis XIV comme colonel d'un régiment formé de ses coreligionnaires, au lieu d'aller traîner à l'étranger son exil volontaire et de s'ensevelir dans l'obscurité. Puis après avoir fait de vagues promesses au sujet des protestants qui gémissaient sur les galères, il sut ajourner la difficulté en le priant de formuler par écrit ses demandes pour qu'il les soumît à l'approbation de la cour.
— Que le roi accède à nos justes réclamations, répondit Cavalier, et jamais Sa Majesté n'aura eu de plus fidèles sujets que nous.
Pendant l'entretien, Lalande appuyait familièrement son bras sur l'épaule du jeune Cévenol. « Adieu, Seigneur Cavalier ! » lui dit Villars en le congédiant. Et celui-ci, après être resté à causer pendant quelques instants avec différentes personnes de l'état-major du maréchal, se retira et reprit sa marche triomphale à travers la ville. Les dames se pressaient sur sa route, heureuses de lui serrer la main. La belle duchesse de Villars elle même voulut qu'il lui fût présenté. Enfin, précédé de quelques-uns de ses hommes qui, le sabre à la main,
HISTOIRE DES CAMISABBS 307
faisaient ranger la foule sur son passage, il fut finir modestement sa journée chez le jardinier Guy Billard, le père du prophète Daniel Billard, son ami.
Cavalier se retira dans la petite ville de Calvisson, et partout, dans le Vaunage, les protestants enivrés se réunirent sur les débris de leurs temples renversés, chantant des cantiques de paix, écoutant les discours des prédicants, admirant lesjcxtascs des prophètes. Bâville hurlait de rage, et le clergé grondait sourdement.
« La cessation des meurtres et des incendies, écrivait l'évcque de Nîmes (1), la paix et la tranquillité de la province, estime fin très-souhaitable; mais il faut passer par des moyens bien désagréables et tristes pour la religion. Nous avons vu Cavalier jusqu'à nos portes : son entrevue avec M. le maréchal et M. de Bâville ; ses soumissions, ses fiertés, la hardiesse des scélérats qui l'accompagnent, l'assemblée de tant de meurtriers impunis, le concours des nouveaux convertis qui les veut voir, les psaumes qu'ils chantent et dont toute la Vaunage retentit ; les prêches qu'ils font, où ils débitent mille extravagances applaudies de tous les peuples ; les prophètes et les prophétesses qui s'élèvent parmi eux en grand nombre, et qui jettent dans les esprits faibles les espérances du prochain rétablissement de leur religion : tout cela scandalise et afflige fort les catholiques, et nous paraît bien triste à supporter. Mais le désir de remettre l'exercice de la religion catholique et la crainte qu'on a de rompre cette paix qu'il semble que Dieu nous présente, nous font dissimuler bien des choses qu'on aurait autrefois punies, et ménager ces gens qui,
(i) Fléchier, lettre du 2î mai 1704.
dans le temps qu'ils se soumettent au roi, contreviennent à toutes ses ordonnances. »
« Chacun croit rêver, dit l'abbé Gilles Bégault, secrétaire de l'évêché, de voir qu'en un moment les choses changent d'une manière si extraordinaire et qu'un gueux, qu'un petit marmot, car Cavalier n'a pas plus de vingt ans et n'en paraît que seize, avec la mine d'un enfant ou d'un petit écolier, traite comme de couronne à couronne avec le roi, par l'entremise de maréchaux de France, et que les plus scélérats que l'enfer ait jamais vomis, noircis des crimes et des attentats les plus affreux, viennent hardiment dans Nîmes, sous la protection des puissances, avec otages et sauvegardes ; que des malheureux qu'on devait s'attendre à voir sur une roue ou sur un bûcher paraissent hardiment armés, à la face d'une infinité de gens dont ils ont brûlé les biens, massacré les pères, les mères, les frères ! ... Mais il est question de la plus maudite affaire qu'dn ait jamais vue (1) ! »
C'étaient chaque jour, entre d'Aigaliers, Bâville et Villars de nouvelles difficultés : « Il faut que ces genslà partent 1 répétait sans cesse l'intendant. Les laisser plus longtemps à Calvisson, cela ne se peut point. L'état est trop tendu. Souffrir des gens qui s'assemblent tous les jours quatre ou cinq mille personnes, pour chanter, prêcher et prophétiser !
— C'est quelque chose de bien ridicule, interrompit Villars, que l'impatience que les prêtres témoignent à ce sujet. J'ai reçu je ne sais combien de lettres remplies
(l) Lettres de Gilles Bégault, chanoine et archidiacre de la cathédrale de Nîmes; publiées par Léonce Anquez, dans le Bulletin du Protestantisme français.
de plaintes, comme si les prières des Camisards écorchaient non-seulement les oreilles, mais la peau de tout le clergé. Je voudrais de tout mon cœur savoir qui sont ceux qui m'ont écrit, et qui n'ont eu garde de signer, pour leur faire donner la bastonnade. Car je trouve que c'est une impudence bien grande, que ceux qui ont causé ces désordres se plaignent et désapprouvent les moyens dont on se sert pour les faire cesser (1). » A l'issue de la conférence avec le maréchal, Cavalier s'était retiré pour rédiger les demandes de son parti. Elles revinrent bientôt de la cour (22 mai), avec les réponses qui avaient été faites à chaque article :
Très-uumble requête des réformés du Languedoc au Roi.
I. Qu'il plaise au roi de nous accorder la liberté de conscience dans toute la province, et d'y former des assemblées religieuses, dans tous les lieux qui seront jugés convenables, hors des places fortes et des villes murées.
(Accordé, à condition qu'ils ne bâtiront point d'églises).
II. Que tous ceux qui sont détenus dans les prisons, ou sur les galères, pour cause de religion depuis la révocation de l'édit de Nantes, soient mis en liberté dans l'espace de six semaines, à compter de la date de la présente requête.
(Accordé,) (1) D'Aigaliers, Mémoires. — Court, t. II, p. 400.
310 HISTOIRE ni;s CAMISAIIDS
III. Qu'il soit permis à tous ceux qui ont abandonné le royaume pour cause de religion d'y revenir librement et sûrement; et qu'ils y soient rétablis dans tous leurs biens et privilèges.
(Accordé, à condition qu'ils prêtent serment de fidélité au Roi.)
IV. Que le parlement du Languedoc soit rétabli sur son ancien pied, et dans tous ses privilèges.
(Le Roi y avisera).