CHAPITRE III
Révocation de l'édit de Nantes (16S5). — Tyrannie effroyable de Louis XIV. — Prescriptions sanguinaires de Louvois. — On enlève les enfants pour les baptiser catholiques. — Fuite des pasteurs. — Les missionnaires bulles. — Extermination des derniers Vaudois.
On le voit, l'édit de Nantes était déchiré bien avant l'acte révocatoire qu'enregistrèrent tous les parlements le 22 octobre 1685, et, aux yeux abusés de Louis, les onze articles qu'il contenait ne faisaient que donner force de loi à ce qui existait déjà par tout le royaume. Voici du reste la teneur de ces onze articles :
1° Révocation de tout édit et concession faite en faveur des prétendus réformés : en conséquence, tous les temples seront incessamment démolis.
2° Défense à eux de s'assembler pour l'exercice de leur religion en aucun lieu ou maison particulière, sous quelque prétexte que ce puisse être.
3° Défense à tous seigneurs de faire cet exercice dans leurs maisons et fiefs, « le tout à peine de confiscation de corps et de biens. »
4° Ordre à tous les ministres qni ne voudront pas em-
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brasser la religion catholique de sortir du royaume quinze jours après la publication de l'édit.
5° Les ministres convertis jouiront d'une pension d'un tiers plus forte que leurs anciens appointements, et après leur mort les femmes en jouiront de même tant qu'elles seront en viduité.
6° En cas que ces ministres veuillent se faire avocats, ou prendre les degrés de docteur en droit, ils seront dispensés, des trois années d'études prescrites par les déclarations.
7° Toutes écoles particulières pour les enfants de cette religion sont défendues, et toutes les choses génélement qui peuveut marquer une concession quelconque en sa faveur.
8° Les enfants seront désormais baptisés par les curés des paroisses : ordre aux pères et mères de les envoyer à l'église à cet effet, sous peine de cinq cents livres d'amende au moins.
9° Le roi, « pour user de sa clémence » envers ceux des religionnaires qui ont abandonné le royaume, leur permet de rentrer en possession de leurs biens, s'ils reviennent dans quatre mois : sinon les biens demeurent confisqués en conséquence de la déclaration du 20 août.
10° Défenses itératives à tous de sortir, eux, leurs femmes et enfants, hors du royaume, sous peine des galères pour les hommes, et de confiscation de corps et biens pour les femmes.
11° Les déclarations contre les relaps seront exécutées. « Pourront au surplus lesdits de la R. P. R. en attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de notre obéissance, et y contiuer leur commerce et jouir de leurs biens, sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite
R. P. R., à condition de ne point faire d'exercice, ni de s'assembler sous prétexte de prière ou de culte, de quelque nature qn'il soit, sous les peines ci-dessus de corps et de biens (Noailles, p. 22) »
Tout cela paraissait seulement empreint d'arbitraire et de violence : c'était surtout inepte et inexécutable. Les enfants devaient être baptisés catholiques : mais on n'osait pas dire encore qu'on allait les arracher bientôt des bras de leurs mères et du sein de leurs nourrices, et jusque-là, en dépit de leur baptême, ils suçaient le lait des doctrines perverses de Luther et de Calvin. Le réformé ne pouvant plus être troublé ni empêché sous prétexte de sa religion, chaque maison était un temple où, la Bible à la main, il devenait ministre au milieu de sa famille agenouillée à ses pieds. Les conversions militaires, si semblables à celles des Saxons du temps de Charlemagne, se voyaient arrêtées au moment où elles s'accomplissaient avec un tel entrain. Or, Noailles l'avoue : « Les dragons avaient tout fait; cet épouvantail une fois •éloigné, tout était perdu (1). »
Aussi s'empressa-t-il d'adresser au ministre ses observations à cet égard : « Il est certain que la dernière clause de l'édit, qui défend d'inquiéter les gens de la R. P. R., va faire un grand désordre en arrêtant les conversions, ou en obligeant le roi de manquer à la parole qu'il vient de donner par ledit le plus solennel qu'il pût faire (2). »
Gela n'embarrassa pas Louvois. Le grand roi, qui chaque jour changeait la valeur de l'or et de l'argent, et vendaiUcbaque année aux maltôtiers et manants en-
(1) Noailles, Mémoires, p. 23.
(2) Rulhièrc, t. I, page 341.
ricbis des titres de noblesse qu'il annulait l'année suivante afin de les revendis encore (1), le grand roi, disons-nous, n'avait vécu que de manquements de paroles. Il la violera une fois de plus, et tout sera dit, et le 6 novembre le grand ministre fait à Noailles cettefière réponse:
« Je ne doute point que quelques logements un peu forts cbez le peu qui reste de noblesse et du tiers-état des religionnaires ne les détrompent de l'erreur où ils sont sur l'édit que M. de Châteauneuf nous a donné, et Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui lui déplaît, et dont elle a défendu l'exercice par tout son royaume (kl.). »
L explication fut des plus simples, on fit parler le sabre des dragons, et la loi se trouva dès l'origine violée dans ce qu'elle contenait de moins rigoureux. Dans le seul Languedoc, soixante-sept ministres prirent des passe-ports pour quitter le royaume maudit. Le troupeau suivit le pasteur, et il fallut multiplier les édité pour retenir, par la crainte des peines les plus terribles, les fugitifs et ceux qui leur facilitaient les moyens de passer à l'étranger.
Louis avait semé la corruption. Elle germait et pullulait «ui point que Noailles épouvanté reculait devant les exécutions sans fin, provoquées parle zèle impie des dénonciateurs. Écoutez ce qu'il écrit à Seignelay : «Je ne puis être plus en garde que je le suis contre tous les avis qu'on me donne, par l'expérience que j'ai que la plupart des gens de ce pays, et surtout les prônes, agis-
(l) Voir La France sous Louis XIV, par E. Bormomère, passim.
sent par passion, et pour satisfaire des ressentiments particuliers (p. 23). »
« Qn ne cessait de publier des ordres foudroyants de la cour... Le calcul des conversions, au 23 novembre,, montait à plus de trois cent cinquante gentilshommes, dont quelques-uns s'efforçaient de gagner leurs femmes, et les trouvaient inflexibles ; à cinquante-quatre ministres, qu'on avait soin de récompenser, et à près de= 250,000 personnes (P., p. 24), »
Nous venons de faire observer que l'édit ne statuait rien pour l'éducation des enfants. On combla cette lacune. «La cour, trop accoutumée aux partis violents, en prit un très-propre à révolter toute âme sensible. Un nouvel édit, « afin de suppléer au défaut des parents « qui se trouvent encore malheureusement engagés a dans l'hérésie, qui ne pourraient faire qu'un mauvais « usage de l'autorité que la nature leur donne pour l'é- « ducation de leurs enfants, » (ce sont les termes du préambule), ordonne que tous ces enfants, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à celui de seize accomplis, soient mis entre les mains de leurs parents catholiques, s'ils en ont qui veuillent bien s'en charger :.en cas qu'ils n'en aient point, ou que les pères et mères aient des raisons légitimes pour empêcher que l'éducation ne leur soit confiée, ils seront mis entre les mains de catholiques nommés par les juges, qui régleront aussi leur pension. Que si les pères et mères sont hors d'état de payer les pensions nécessaires, les enfants seront mis dans les hôpitaux les plus proches de leur demeure. Tout ce qui sera ordonné par les juges royaux et par ceux des seigneurs hauts-justiciers, pour l'exécution de cet édit, sera exécuté huit jours après (Id., p. 25). »
Pour bien comprendre ce qu'il y avait de monstrueu-
sèment odieux dans une pareille mesure, il faudrait savoir ce qu'étaient les hôpitaux d'alors, dilapidés sans vergogne par des administrateurs infidèles, où l'on entassait sur chaque lit cinq ou six corps humains, morts, morihonds et malades, et où les enfants surtout n'entraient que pour mourir.
A ce coup suprême, les mères prirent leurs enfants dans leurs bras, en poussant le cri de la Médée de Corneille :
Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné!
Elles entraînèrent leurs maris, et tous, comme en péril de feu, prirent la fuite, les riches vers la frontière, les pauvres vers les montagnes des Cévennes, où Noailles éperdu se mit à les poursuivre pour les rappeler vers leurs demeures : « On ne sait quel parti prendre, écrit-il à Louvois, pour ramener ces misérables, et pour accorder les sentiments de la bonté et de la clémence du roi pour ses sujets, avec ce qu'il doit à son autorité. »
Pour arrêter cette émigration persistante et pour faire produire ses effets à l'acte révocatoire « qu'on voulait en quelque sorte cimenter de sang » (Noailles, 26), on rendit, le 1er juillet 1688, un édit portant : 1° Peine de mort contre tout ministre français ou étranger, qui serait rentré dans le royaume au préjudice de l'édit du 22 octobre; 2° défense de leur donner retraite ni assistance, sous peine, contre les hommes, de galères à perpétuité, contre les femmes, d'être rasées et renfermées pour le reste de leurs jours, et de confiscation de biens pourles\ins et pour les autres ; 3° récompense de 5,500 livres, payées comptant, pour quiconque donnera lieu, par ses avis, à la capture d'un ministre ; 4° peine de mort contre tout sujet du roi qui sera surpris faisant
des assemblées, ou quelque exercice de religion autre que la catholique ; dans la supposition que la plupart des réfugiés, désireux de revenir et de quitter leurs erreurs, n'en étaient empêchés que par la crainte d'être punis de leur évasion, et de ne plus retrouver leurs biens, on promet de ne point disposer de ces biens avant le 1er mars 1687 ; les réfugiés y rentreront et ne pourront être inquiétés, pourvu qu'ils fassent abjuration dans la huitaine après leur retour.
u Pour exécuter cette déclaration, Bâville fit plusieurs actes de rigueur. Une vingtaine de religionnaires furent mis à mort en peu de temps, et la secte se crut glorifiée par des martyres. On poursuivit surtout les fugitifs qui excitaient à s'assembler dans les montagnes ; on promit aux communautés un soulagement considérable dès qu'elles en auraient remis douze; on promit trois ou quatre pistoles aux soldats par chaque personne qu'ils saisissaient ; on fit des battues avec les communautés et les troupes comme pour une chasse de bêtes féroces (Noailles, p. 26). »
Qui croirait que ce fut au milieu des applaudissements, des cris de joie, d'enthousiasme et d'admiration que les parlements enregistrèrent la fatale ordonnance qui donnait le signal de cette chasse à courre et à tir contre un million et demi de Français? Les femmes elles-mêmes n'eurent que de l'approbation pour ce crime de lèsebumanité auprès duquel tous les autres pâlisent, car Louis venait de donner le signal d'une série de forfaits que rien n'égala et dont rien n'approchera jamais dans aucun pays ni dans aucun temps (1).
(l) « Vous avez vu, sans doute, l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que tout ce qu'il contient, etja-
Lorsque les empereurs romains persécutaient les chrétiens signalés à leur colère par la haine et le mépris puhlics (-1), ils protégeaient la société païenne tout entière contre une secte qui recrutait ses premiers adeptes dans les has-fonds et parmi le rebut de la plus vile multitude. Ainsi qne l'a très-justement fait remarquer M. Guizot, u le christianisme, pour s'établir en fait, avait à vaincre toutes sortes d'ennemis, les gouvernements, les peuples, les prêtres et les laïques païens, le pouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois comme les mœurs (2). » Certes, contre des gens dont les doctrines tendent à renverser les lois, les mœurs, les gouvernements, la religion, toutes les bases sociales, tout fut permis en tous les temps, et la loi leur retire son appui et sa garantie. Les empereurs païens accomplissaient donc, en les faisant mettre à mort, le devoir que leur imposait leur qualité d'empereurs païens , et il n'y a pas aujourd'hui un souverain qui, sans être pour cela un Néron ou un Dioclétien, ne fit fusiller un saint Martin ou un saint Maurice, qui, en présence de l'ennemi, refuserait de marcher, sous prétexte qu'il partage les opinions politiques ou religieuses de cet ennemi.
Les huguenots, au contraire, chrétiens au même titre que les catholiques, ne retournaient ni à Jupiter ni à Teutatès. Ils lisaient comme nous la Bible, ils prétendaient
mais aucun roi n'a fait ni fera rien de plus mémorable (Madame de Sévigné, t. VIII, p. 378). »
(1) « Bientôt les bruits effrayants, les imputations infâmes que soulevait partout le nom de chrétien commencèrent à circuler. On ne parla plus que d'incestes, de meurtres d'enfants, de festins de chair humaine; on citait des faits, on indiquait les témoins, on rapportait les indiscrétions des esclaves. » A. Thierry, Hist. de la Gaule, t. II, p. 187.
(2) Guizot, Histoire de la civilisation en France, 29e leçon.
suivre mieux que nous l'Evangile; ils adoraient Jéhovah et Jésus-Christ; leur morale était la morale chrétienne; ils n'avaient, comme les autres Français, d'autres lois qne le droit écrit ou le droit coutumier, suivant qu'ils étaient du Midi ou du Nord. Ils rendaient à César ce qui appartenait à César. Ils n'étaient une menace ni un danger pour quoi ni pour qui que ce fût en France.. Mais quoi! ils priaient Dieu en français, dans une langue que l'on comprend, au lieu de le prier en latin, dans une que l'on ne comprend pas. C'était là un des plus graves parmi les points de dissidence qui les séparaient, si bien qu'après une défaite des calvinistes, une reine de France s'était écriée au siècle précédent : « Eh bien ! nous prierons Dieu en français! »
Les apologistes de Louis XIV ont cru l'amnistier en avançant qu'il avait été trompé, que la vérité lui avait toujours été cachée, qu'il n'avait jamais connu les persécutions effroyables subies par un si grand nombre de ses sujets, les plus inoffensifs et les meilleurs. L'histoire doit faire justice de pareilles excuses, et la postérité est en droit de porter à l'actif d'un despote tout le mal qui s'est fait sous son nom. Louis appliqua tous ses efforts à étouffer toutes les voix, à briser toutes les plumes. Il anéantit l'une après l'autre toutes les libertés, chaque fois qu'il les trouva, anciennes ou modernes, sous ses pas; il substitua sa volonté à la volonté de tous, son intelligence à l'intelligence de tous; ce soleil prétendit pouvoir se passer de toutes les lumières qui eussent resplendi sur le monde, et dont il retarda l'avènement d'un grand siècle. Il oublia et fit oublier les états généraux, il persécuta, avilit, faussa, corrompit les états provinciaux, dont quelques-uns disparurent encore ; il réduisit les parlements au silence, il détruisit toutes les libertés commu-
nales, il cessa de réunir les assemblées de notables, et sous son règne, une ordonnance interdit aux gens de cour de parler d'affaires d'État (1) . Il annihila le clergé comme il avait fait de tout le reste, fit peser sur lui sa volonté despotique. A toutes ses réunions, le clergé réclamait le rétablissement des conciles provinciaux : cet article n'obtint jamais de réponse de sa part ; n'osant avouer que toute réunion l'effrayait, même de prêtres, il faisait la sourde oreille, n'entendait pas ou ne répondait pas (2). Il entrait, le fouet à la main, dans toutes les discussions. Le clergé de Sens voulait élire l'abbé de la Mivoye à son assemblée générale ; on craignait sa libre parole ; Louis défend de le nommer, ordonne d'en choisir un autre : « Si n'y faites fautes, car tel est notre plaisir (3) . » Cela devint une habitude et passa en système (4). Il courba tout ce qui restait debout, fit disparaître tout ce qui eût été grand auprès de lui . Il n'y eut plus de premier ministre. Il n'y eut plus d'amiral : il rétablit plus tard cette charge pour ses bâtards. La connétablie disparue sous Richelieu ne reparut plus. Les deux colonels-généraux de l'infanterie et de la cavalerie s'éclipsèrent à leur tour. Tyran jusque dans sa famillle, il imposait à tous les siens des confesseurs jésuites à son choix. Son fils eut toujours le même confesseur que lui-même (5) ; par là il était assuré de connaître jusqu'à la pensée de celui qui devait être son successeur ; précaution bien inutile, car le grand dauphin ne pensait pas. Les conseils des villes étaient dans l'habitude d'en-
(t) Isambert, t. XVII, p. 10J.
(2) Dangeau, Journal, t. IX, p. 414.
(3) 15 mai 1671. — Depping, t. IV, p. 116.
(4) Saint-Simon, Mémoires, t. III, p. 379, 3sl.
(5) Dangeau, t. IX, p. 289. — Note de Saint-Simon.
voyer des députations au roi : on fit passer cette mauvaise coutume. Le prétexte fut l'abus que faisaient de leurs fonctions ces députés grevant parfois leurs commettants de dépenses inutiles ; le motif fut d'empêcher que les doléances du peuple ne parvinssent par cette fissure jusqu'aux pieds du monarque. Il était bien plus maître de suivre toutes ses volontés, ne connaissant rien des circonstances qui les rendaient inexécutables. Lorsque1 l'on créa l'Académie des Sciences, on supprima la section de théologie : « Il fut en même temps résolu qu'on ne disputerait point sur des matières de controverse ni de politique, à cause du péril qu'il y a à remuer ces sujets sans mission et sans nécessité (1). » En 1682, l'enseignement de la philosophie cartésienne fut interdit à Paris ; Seignelay apprend que trois années plus tard, dans cette même fatale année 1685, à laquelle nous sommes arrivés, un professeur d'Orléans « renouvelle la philosophie de Descartes, que le roi avait défendu être enseignée. » Il ordonne à l'intendant de la province de s'informer « en vertu de quoi cet homme enseigne la philosophie (2). » En 1679, un édit avait défendu de faire des leçons publiques de droit civil et canonique, àtous autres qu'aux professeurs en titre, de la parfaite orthodoxie desquels on était bien assuré, sous peine de 3,000 livres d'amende, de privation de tous les degrés qu'ils avaient obtenus, etc. Cette prescription fut étendue, trois années plus tard, à toutes les fonctions, et appliquée à tous docteurs agrégés et autres. Il fut interdit d'enseigner publiquement ni d'assembler des élèves chez soi. On voulait être bien sûr de ceux qui
(1) Ch. Perrault, Mémoires, t. I, p. 51.
(2) Depping, t. IV, p. 608. — 9 nov. 1685.
enseignaient, et de ce qu'ils enseignaient, et en restreignant ainsi l'enseignement au profit du monopole des professeurs titulaires, Louis fit disparaître jusqu'aux dernières traces des vieilles libertés scolastiques du moyen âge.
<( Les ennemis de la France, disait Vauban, ont publié et publient tous les jours une infinité de libelles contre elle et contre la sacrée personne du roi et de ses ministres... La France foisonne de bonnes plumes... 11 n'y a qu'à en eboisir une certaine quantité des plus vives et à les employer ; le roi le peut faire aisément sans qu'il lui en coûte rien, et pour récompenser ceux qui réussiront, leur donner des bénéfices de deux, trois, quatre, cinq à six mille livres de rente, ériger ces écrivains , les uns en antilardonniers, les autres en antigazettiers (1).» Le génie éminemment pratique de Yauban lui faisait découvrir cette vérité féconde, que la liberté de la presse est le meilleui remède aux excès de la liberté. Peut-être aussi protestait-il par avance contre ce système d'étouffement intellectuel, pressentant déjà qu'un jour viendrait où il serait persécuté pour avoir osé écrire la Dîme royale, un des livres les meilleurs et les plus utiles de son siècle. Mais Louis, « qui se nourrissait volontiers, comme dit Saint-Simon, des prologues d'opéras et des peintures de sa galerie de Versailles, » Louis, qui voulait que l'on ne pensât que comme lui, que l'on ne parlât ou n'écrivît que pour lui, Louis poursuivit impitoyablement le journalisme qui tendait à naître. La gazette de Renaudot lui semblait fort suffisante à satisfaire cette curiosité, qui déjà croissait en France dans l'esprit
(1) Vauban, Oisivetés. — Cité par Monteil, Histoire des Français des divers étals, t. VIII, p. 442.
de chacun, de connaître les affaires de la France auxquelles on voulait leur persuader qu'ils n'entendaient rien et qu'ils ne devaient s'intéresser en rien. Aussi beaucoup de villes avaient-elles des nouvellistes qui publiaient des nouvelles à la main, quelques-unes clandestinement imprimées, mais le plus souvent manuscrites. On vit, en 1683, deux individus, Bourdon et Dubois, attachés à la chaîne des forçats comme distributeurs de libelles. Mieux valait alors être assassin que journaliste. La liberté d'écrire n'existait que pour les flagorneurs du roi-soleil. On comprend combien de bons livres ont dû être étouffés, combien de généreuses inspirations refoulées, lorsque l'on voit Louis, dans sa terreur de l'imprimé, aller jusqu'à s'opposer à la réimpression de Y Histoire de Louis XIII, par le père Levassor (1).
C'est l'excuse de Louis XIV, de s'être accepté lui-même pour une incarnation de Dieu sur cette terre. On n'est pardonnable, en effet, de se résigner au rôle impossible de souverain absolu, qu'à la condition de se reconnaître les principaux attributs de la divinité : l'infaillibilité et la science absolue de toutes choses. A lui seul donc incombe la responsabilité de tout ce qui s'est fait de mal sous son nom : ses ministres ne sont que ses commis, ses généraux que ses lieutenants, son entourage que ses courtisans ; il est tout, et ils ne sont rien. C'est donc à Louis, et à Louis avant tous les autres, que l'histoire demande compte des souffrances inouies de la France sous son trop long règne, de la ruine de ses campagnes, de la dépopulation de ses cités, de ses finances aux abois, de son armée, de sa marine anéanties, des
(1) Depping, t. IV, p. G21.
persécutions des protestants, de toutes ces tortures, de ces bûchers, de ces massacres, de ces exils et de ces émigrations qui enrichirent nos ennemis de nos dépouilles et de notre industrie, Il est le grand coupable, les autres ne sont que ses complices.
Si, aux premiers jours de la persécution, Louvois se trouva pris au dépourvu, il n'est pas exact non plus de dire que les moyens implacables auxquels il va désormais avoir recours furent motivés seulement par la résistance persistante autant qu'imprévue des calvinistes. Les mémoires du duc de Noailles constatent au contraire, à chaque page, que l'impitoyable ministre savait qu'il y avait du sang dans la route où il se lançait, et qu'il était dès le premier pas, résolu d'aller jusqu'au bout.
Sans hésitation ni remords, il ordonne à des soldats français de massacrer des enfants, des femmes, lâchement, de sang-froid : « Il eut été à désirer, mande-t-il au marquis de Boufflers, que M. Du Saussay eût fait tirer par les dragons sur les femmes de la R. P. R. de Clérac qui se sont jetées dans le temple lorsqu'on a commencé la démolition, et Sa Majesté a été surprise qu'il y ait encore une si grande quantité de huguenots dans cette ville. » (2-4 novembre 1685.)
Le 26 juillet 1686, il écrit à La Trousse : « Le roi ayant jugé à propos de faire expédier une déclaration, le 15 de ce mois, par laquelle Sa Majesté ordonne que tous ceux qui se trouveront dorénavant à de pareilles assemblées seront punis de mort, M. de Bâville ne recevra point l'arrêt que je vous ai mandé contre les femmes, devenant inutile au moyen de cette déclaration. »
Il renouvelle ses injonctions au même, le 25 août 1688: « Sa Majesté désire que vous donniez ordre aux
troupes qui pourront tomber sur de pareilles assemblées de ne faire que fort peu de prisonniers, mais d'en mettre beaucoup sur le carreau, n'épargnant pas plus les femmes que les hommes ; et cet exemple fera certainement beaucoup plus d'effet que celui que pourrait ordonner la justice ordinaire. »
Si du Midi nous nous transportons dans le Nord, le même spectacle viendra attrister nos regards. « La ville de Caen, suivant les registres du corps municipal, comptait alors parmi ses habitants environ un tiers de protestants qui depuis plus d'un siècle vivaient en paix avec les catholiques. Cette heureuse harmonie était d'autant plus nécessaire que les premiers étaient presque tous commerçants. Des rapports d'intérêt et de parenté les unissaient donc aux autres habitants. Les réformés avaient à leur tête des ministres dont l'Europe savante révérait les lumières, et la ville s'honorait des noms des Bochart, des du Bosc, comme elle se glorifiait de ceux des Huet, des Grentemesnil et des Ségrais (1). » C'est un prêtre catholique, l'abbé de la Rue, qui rend en ces termes justice au parti protestant.
A Rouen, douze compagnies de cuirassiers servirent d'appoint aux missionnaires et activèrent les conversions. Le pays de Caux eut vingt-quatre compagnies du régiment royal et de Royal-Étranger ; Montivilliers, Harfleur, eurent des dragons. Ceux-là, c'étaient les meilleurs, la fleur des pois de la férocité sauvage, et ils ont mérité le triste honneur de baptiser de leur nom ces hideuses boucheries. A Dieppe, L'archevêque de Rouen en personne, après quinze jours d'éloquence non inler-
(1) L'abbé de la Rue, Essais historiques sur la ville de Caen. t. II, p. 347.
rompue, n'avait réussi à convertir qu'un seul enfant de douze ans ; on appelle la troupe, on établit un habile système de délation grassement payée, et le vénérable prélat subit l'affront de voir, en deux jours, la majorité de la population convertie.
L'intendant Marillac écrit aux échevins de Rouen pour leur annoncer un renfort de huit compagnies tirées de Royal-Étranger : « Mettez, leur recommandet-il , la cavalerie chez les meilleurs bourgeois, les mieux en état de les loger et les plus endurcis , car c'est entrer dans les intentions du maître... Vous devez faire une recherche très-active et nouvelle des religionnaires. Qu'on aille de maison en maison, comme j'ai fait faire à Dieppe... Promettez de donner, comme on a fait dans cette ville, jusqu'à trente sols à qui vous découvrira un huguenot caché ; il y a bien des petites gens qui en découvriront. »
Louvois attise le feu, stimule le zèle de ses agents, donne une fois de plus le révoltant spectacle d'un ministre écrivant des instructions secrètes qui prescrivent de violer les ordonnances, et, joignant le mensonge le plus impudent à la violence la plus sauvage, se flatte de détacher les huguenots normands de leur croyance en leur affirmant qu'eux seuls, dans tout le royaume, ne s'empressent pas d'abjurer une religion qui a le tort impardonnable de déplaire au roi :
« Le roi a été informé de l'opiniâtreté des gens de la R. P. R. de la ville de Dieppe, pour la soumission desquels il n'y a pas de plus sûr moyen que d'y faire venir beaucoup de cavalerie, et de la faire vivre chez eux fort licencieusement. Gomme ces gens-là sont les seuls dans tout le royaume qui se sont distingués à ne pas vouloir se soumettre à ce que le roi désire d'eux, vous ne devez
niSTOIRE DES CAMISARDS 61
garder à leur égard aucune des mesures qui vous ont été prescrites, et vous ne sauriez rendre trop rude et trop onéreuse la subsistance des troupes chez eux ; c'est-àdire que vous devez augmenter le logement autant que vous croirez le pouvoir faire sans décharger de logement les religionnaires de Rouen, et qu'au lieu de vingt sous par place et de la nourriture, vous pouvez en laisser tirer dix fois autant, et permettre aux cavaliers le désordre nécessaire pour tirer ces gens-là de l'état où ils sont, et en faire un exemple dans la province qui puisse être autant utile à la conversion des autres religionnaires qu'il y serait préjudiciable si leur opiniâtreté demeurait impunie (1). »
On espérait que tout se passerait plus doucement dans la catholique province qui avoisinait la Normandie. « M. de Chaulnes est reparti pour la Bretagne, dit Dangeau (2). Il espère pouvoir convertir les huguenots, qui sont en fort petit nombre, sans qu'il soit besoin d'y envoyer de troupes. »
Il en fallut cependant, et madame de Sévigné rendait ainsi hommage à leur éloquence à coups de sabre : « Les dragons ont été 'de très-bons missionnaires jusqu'ici; les prédicateurs qu'on envoie présentement rendront l'ouvrage parfait (3). »
Des extrémités passons au centre, suivons dans le Poitou l'intendant Foucauld qui, avant la fin de juillet, avait déjà converti, s'il faut l'en croire, 21,000 religionnaires sur 22,000 que comptait la contrée (4). Il provo-
(1) Louvois à Beaupré, nov. 1685.
(2) Dangeau, Journal, t. I, p. 193.
(3) Madame de Sévigné, t. VIII, p. 378.
(4) Mémoires de Foucauld, publics par Adh. Bemier, à la suite de ceux du marquis de Sourches, p. 287
que les mesures de rigueur, écrit à l'archevêque de Paris qu'il est urgent de pensionner les ministres convertis, et d'empêcher ceux qui ne le sont pas de sortir du royaume (1). Là, les dragons font merveille comme partout (2). Les premières instructions de Louvois à Foucauld sont cependant de nature assez conciliantes ; Foucauld, d'ailleurs, nous le savons, avait, depuis quatre ans, amirablement travaillé la province. Mais le ministre avait hâte d'en finir, il ne tarde pas à changer de ton :
« Il faut, dit-il, d'abord faire représenter les titres aux gentilshommes dont la noblesse est douteuse, et faire informer coutre les véritables gentilshommes qui ont commis des vexations, et qu'enfin on leur fasse à tous entendre qu'ils n'auront ni paix, ni douceur chez eux, jusqu'à ce qu'ils aient donné des marques d'une sincère conversion. » Les ordres de Louvois sont suivis, Foucauld réunit chez lui les gentilshommes du pays, et leur dit que « c'est une illusion qui ne peut venir que d'une préoccupation aveugle, de vouloir distinguer les obligations de la conscience d'avec l'obéissance qui est due au roi. »
Éloquence perdue! « Il y eut peu de conversions, » avoue-t-il ; et même les gentilshommes adressèrent au ministre leurs plaintes contre Foucauld, qui les imposait aux tailles et envoyait des compagnies de dragons tout entières chez eux. « Nonobstant ces plaintes, M. de Louvois manda à M. de Vérac d'envoyer la moitié d'une