P. IV
(2) « J'appris que Hasfelt, brigadier des dragons, était allé en Poitou commander les troupes qui y sont, et dont les intendants ont quelquefois tiré des secours pour de bons effets. » Dangeau, t. I, p. 205.
compagnie dans une seule maison, et il a fallu vendre leurs meubles lorsque les vivres et le fourrage ont été consommés (1).,. »
Le marquis de Vérac était un ancien calviniste qui avait déserté ses croyances, et Louis ne savait rien refuser à ceux-là. Il avait acheté pour 80,000 livres la charge de lieutenant général de Poitou, qui lui permettait de persécuter ses anciens coreligionnaires, mais il ne possédait que la moitié de cette somme. Il s'adressa au roi, qui la lui fit donner (2). « Vérac, dit Saint-Simon, était lieutenant général, et Marillac intendant du Poitou, lors de la révocation de l'édit de Nantes et des barbaries qui furent exercées contre les huguenots ; tous deux crurent y trouver leur fortune, tous deux donnèrent le ton aux autres provinces, tous deux obtinrent ce qu'ils s'en étaient proposé. Vérac fut fait chevalier de l'Ordre en 1686, et Marillac conseiller d'État, avec une grande préférence sur les anciens (3). »
C'est que c'était surtout sur les corruptions, c'était sur sa caissse de conversions que Louis comptait pour assurer le succès de son œuvre. Il promit de nouveau aux ministres, pour payer leur apostasie, une pension viagère double de celle qu'ils touchaient comme pasteurs, et la moitié de cette pension réversible sur la tète de leurs veuves, l'exemption des tailles et des logements des gens de guerre (Foucauld, p. 318).., c'est-à-dire des privilèges. Mais à ce hideux marché des consciences, où des évêques jouent le rôle d'entremetteurs (4), on se défi) Mémoires, p. 305, 307, 308...
(2) Reboulet, Histoire du règne de Louis XIV, t. V, p. 331.
(3) Saint-Simon, Mémoires, t. III, p. 82.
(4) Lettre de Ch. de Pradel, évêque de Montpellier, au duc de Noailles, 22 mai 1685 :
« Vous eûtes la bonté, monsieur, de vous employer auprès du
mande s'il n'y a pas encore plus de honte pour l'acheteur que pour le vendeur, surtout cpiand le premier fait son commerce, l'escopette à l'épaule et le sabre à la main.
En même temps que le grand roi payait aussi grassement les défections, son tout-puissant ministre s'empressait de réprimer les scrupules de ses agents, lorsqu'il leur arrivait d'en avoir : « M. de Louvois m'a mandé par sa lettre du 17 novembre, continue Foucauld, que l'intention du roi est que les dragons demeurent chez les gentilshommes de la R. P. R. du Bas-Poitou jusques à ce qu'ils soient convertis, et qu'on leur fasse faire le plus de désordre qu'il se pourra (t. II, p. 309). »
« Le 27 décembre, M. de Louvois m'a mandé de faire mettre en prison les religionnaires chez lesquels il n'y aura plus de quoi nourrir les dragons, et de faire raser les maisons de ceux qui s'absenteront (Id., p. 311). »
<( Les dragons faisaient alors plus de conversions en huit jours que les missionnaires n'en faisaient en un an, parce qu'on n'en mettait point chez les catholiques et qu'aussitôt qu'un huguenot s'était converti, on ôtait les dragons de chez lui et on les remettait, par augmentation, chez les huguenots qui étaient encore dans le lieu. Cette manière de convertir était un peu nouvelle, mais elle ne laissait pas de faire de bons effets, et si les conversions n'étaient pas tout à fait sincères de la part des
roi pour faire obtenir une pension de 600 livres à mademoiselle de Nancrest, qui se fit catholique cet hiver passé. Maintenant son aînée est en état, à l'exemple de sa sœur, de faire son abjuration; mais elle souhaiterait une pareille pension de Sa Majesté, j'ai cru que vous m'approuveriez que je m'adressasse à vous une seconde fois pour obtenir cette grâce.» Bulletin du Protestantisme français^ 1853, p. 167.
pères, on était sûr au moins de gagner leurs enfants (1).» Les rigueurs furent moins pressantes à Paris et dans un certain rayon de la capitale : on ne voulait pas que Louis entendît de trop près les cris de désespoir et de fureur de ses sujets infortunés. Cependant il est difficile de douter qu'il soit intervenu de sa volonté personnelle dans les détails de l'affaire, lorsqu'on le voit envoyer d'Artagnan, major de son régiment des gardes, — le cousin du vieux d'Artagnan, — avec deux cents soldats, dans le village de Yilliers-le-Bel (Seine-et-Oise), pour convertir les huguenots, qui s'y rencontraient en grand nombre. Mais il trouva le village presque désert, tous avaient fui à la seule annonce de son approche (Mém, de Sourches, p, 346). Ses ordres ne se bornaient pas à cette seule localité, puisqu'il écrivit au célèbre traitant Samuel Bernard, de son château de Chenevière-sur- Marne, la curieuse lettre que voici (2) :
« Je suis bien fâché, monsieur, destre obligé destablir garnison dans vostre maison de Chenevière. Je vous supplie den arrester la suite en vous faisant catholique, apostolique et romain, sans quoy j'ai ordre de faire vivre à discrétion, et quant il ni aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au désespoir, monsieur, destre commis pour pareille chose, et surtout quant il faut que cela tombe sur une personne comme vous. Permettez-moi donc que je vous supplie de vous solliciter au remède, car il n'y en a pas d'autre que de m'envoyer votre abjuration et celle de toute vostre famille. En attendant, je vais donner ordre qu'on ne fasse nul désordre dans la maison, et mesme je ferai sub-
(1) Mémoires du marquis de Sourches, p. 275.
(2) Ap. Th. Muret, A travers champs, t. II, p. 304.
sister les soldats fort médiocrement : mais contés que ces modérations la n'iront que jusque àdemain deux heures après-midi, car je les pren sur moy, ayant ordre du contre. Encore une l'ois, monsieur, ottés-moi le chagrin destre obligé de vous en faire, et me croies, monsieur, vostre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Artagnan. »
« De Chenevière, le 4 janvier, à trois heures après-midy. »
On fuyait donc de toutes parts, vers Paris, dans les forêts, à l'étranger, et ni les rigueurs du roi, ni la crainte des délations, vraies ou fausses, ni les effets du zèle intéressé de ceux qui les arrêtaient dans leur fuite, rien ne put décourager les émigrants. Toutes les mesures étaient parfois déjouées par l'imagina lion des fugitifs. Tessé racontait à Louvois (lettre du 6 juin 1686) , qu'une femme ayant acheté la complicité d'un marchand de fer savoyard, s'était fait empaqueter dans un épais faisceau de verges de fer, dont les bouts dépassaient aux deux extrémités. Elle fut portée à la douane, pesée avec le fer, et ne fut dépaquetée qu'à plus de six lieues de la frontière.
On comprend que, si riche que soit le sujet en détails effroyables, nous n'avons pu nous arrêter à en raconter tous les épisodes. En voici encore un, cependant, que nous empruntons aux Mémoires de la famille de Portai :
« Les habitants de Saint-Fortunat avaient caché dans un précipice, derrière les rochers de Martenac, les femmes, les enfants et les vieillards ; quand ils vinrent les chercher après le départ des dragons, ils trouvèrent toutes les femmes dépouillées et la plupart dans un état
horrible. Un père vit le cadavre de sa fille que les dragons avaient percé de six balles... Un fils retrouva son vieux père sans bras, les dragons les lui avaient coupés à coups de sabre ; un mari, demandant ses enfants et sa femme, qu'il avait laissée dans les douleurs de l'enfantement, ne revit qu'un cadavre défiguré, auprès duquel pleuraient deux pauvres petits innocents mutilés : à l'un, le sabre avait emporté la moitié du visage, à l'autre la main, »
Louis de Portai, sa femme et ses enfants furent massacrés dans leur demeure. Quatre autres enfants furent sauvés ; à l'arrivée des dragons, ils s'étaient réfugiés dans un four banal, situé en dehors de l'habitation. Après avoir laissé le plus jeune d'entre eux sur la route, les trois aînés arrivèrent enfin à Bordeaux, où ils furent reçus à bord d'un navire marchand, et cachés dans des tonneaux vides, rangés parmi des tonneaux pleins, où ils n'avaient que la bonde pour respirer.
Ce mode de sauvetage s'étant renouvelé souvent, les bourreaux de Louis en eurent connaissance, et l'on faisait enfumer les vaisseaux en partance dans les ports de mer. « On se servait d'une composition qui, lorsqu'on y mettait le feu, développait une odeur mortelle dans tous les recoins du navire, de sorte que, en la respirant, ceux qui s'étaient cachés trouvaient une mort certaine (1). »
Un de nos plus grands hommes de guerre, Schoniberg, se retira en Portugal, et la France perdit ses ser-
(i) Mémoires de la famille de Portai, p. 406-411. — Voir aussi Mary Lafon, Histoire du midi de la France, t. IV, p. "240; Diion, Histoire chronol. de l'église protestante en France, t. Il, p. 206 ; Benoît, Histoire de Védit de Nantes, t. V, p. 660; Reyer, Histoire de la colonie française en Prusse, p. 153...
vices dans un moment où ses plus illustres capitaines étaient morts déjà, ou vieillis, et n'allaient bientôt plus avoir que des successeurs indignes. Bien d'autres officiers supérieurs, de l'armée de mer comme de l'armée de terre, imitèrent cet exemple. Varenne, lieutenantcolonel du régiment du Maine, entrainait à sa suite plusieurs officiers de la garnison, des magistrats de la cour, des habitants de Metz, des femmes, tout une colonie. Ils furent attaqués de nuit par La Bretêche, gouverneur de Hombourg, qui parvint à en ramener une partie, parmi lesquels un riche conseiller au parlement. Le roi confisqua tous les biens de celui-ci et les donna à La Bretêche (1).
Comment de tels encouragements n'eussent-ils pas porté leurs fruits, aune époque de démoralisation profonde où l'on voyait les plus titrés parmi les gentilshommes tendre honteusement la main, mendier des confiscations qu'ils provoquaient par leurs délations, enrichir leurs familles de la ruine de celles dont ils avaient trahi, vendu, massacré quelquefois le chef et le soutien (2)?
Bien ne mettait à l'abri des derniers outrages, ni l'âge, ni les dignités, ni le souvenir d'une longue carrière dans
(1) Dangeau, Journal, t. I, p, 264,
(2) « Le duc de Guiche avait demandé une confiscation du bien que des Hollandais ont en Poitou; cette confiscation est considérable. Le roi fera régir le bien de ces gens-là par l'intendant de Poitiers, et donnera au duc de Guiche, pendant la guerre, 20,000 livres de pension qui seront payées au trésor royal. Le duc de Guiche a promis le quart de ce qui lui reviendrait à ceux qui lui ont donné l'avis : ainsi il n'aura que 15,000 livres pour lui. » Dangeau, Journal, t. IX, p. 50.
« M. de Roquelaure avait demandé au roi les lots et ventes de quelques terres de M. de Lauzun, et le roi lui refusa, disant qu'il
la magistrature. La vengeance du grand roi poursuivait I ses victimes jusque dans le tombeau, et lorsque les âmes lui échappaient, il s'acharnait sur les cadavres. Le parlement de Metz en vit un terrible exemple. Affaibli par les années, le doyen de la cour, Paul de Chenevoix, en fonction depuis la création, depuis 1633, avait feint de se convertir, espérant vivre en paix les derniers jours de sa vie. Il meurt sans avoir réclamé les secours de l'Église : il est déclaré relaps par arrêt de la cour, son cadavre est livré au bourreau et. traîné'sur la claie par les rues de Metz (1).
Souvent on forçait les familles à suivre le hideux cortège. La foule hurlante servait de bourreau, déchirait le cadavre, en semait les membres par les campagnes.
Mais ce n'était pas assez pour le roi-soleil de poursuivre jusque dans la mort et de persécuter dans ses États les calvinistes français ; il prétendait entraîner toute l'Europe à sa suite, et il poussa le duc de Savoie, Victor- Amédée II, alors son allié, à contraindre ses sujets à se convertir. Beaucoup de calvinistes du Dauphiné s'étaient réfugiés dans le Piémont. Le 1er février 1686, Victor- Amédée lança un édit qui interdisait l'exercice de la religion proscrite, et ordonnait, sous peine de la vie, la fermeture des écoles.
Les protestants se révoltèrent, et Louis envoya 6.000 Français égorger, dans les vallées voisines de Pignerol, les Barbets, derniers vestiges des Vaudois, ces ancêtres
ne fallait pas vouloir profiter de la disgrâce des malheureux. » Id., 9 mars 1(387.
« Le roi a fait don à madame la princesse d'Harcourt d'un homme qui s'est tué lui-même, dont elle espère tirer beaucoup. Ou dit qu'il a 20,000 livres de rente, nid., t. II, p. 212.
(1) Emm. Michel, Histoire du Parlement de Metz, p. 200-203.
des protestants (1). Les troupes de Louis étaient commandées par Catinat, qui bientôt expia ce tort involontaire. Il était, avec Vauban, le plus pur des hommes de guerre du grand siècle, le seul qu'animât l'amour de la patrie, le seul qui méritât de partager avec Vauban le titre de patriote, si heureusement créé par Saint-Simon, pour Fauteur de la Dîme royale. Tous les deux terminèrent leurs jours à l'écart. Si Vauban était coupable de patriotisme, Catinat l'était de jansénisme, on le soupçonnait, du moins, et ces choses-là ne se pardonnaient pas. Il était assez indifférent au grand roi que l'on ne crût à rien, que l'on fût athée; mais dès que l'on croyait, il ne devenait plus permis de rien admettre en deçà ni au delà de ce qu'il croyait lui-même (2). Toutefois le plus sûr était de simuler la dévotion ; c'est à cette condition que l'on obtenait les bonnes grâces de madame de Maintenon, qui, désormais, disposait des volontés de Louis, et elle a pris soin de consigner, dans ses lettres, la part qu'elle eut dans sa disgrâce : « Il ne servira plus, dit-elle ; le roi n'aime pas à confier le soin de ses affaires à ceux qui n'aiment pas Dieu. »
L'implacable Louvois écrivait au marquis de Feuquières, qui commandait un détachement en Savoie : « Monsieur, Sa Majesté a vu avec plaisir, par la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 6 de ce mois, ce qui s'est passé dans la vallée de Lucerne, dans laquelle il eût été seulement à désirer que vous eussiez fait
(1) Mémoires de Sourches, t. II, p. 12. — Mémoires de Choisy, p. 600.
(2) Le roi reprochait au jeune duc d'Orléans ses relations avec un de ses amis, dont la mère était janséniste : « Lui ne l'est pas, répondit le duc; il ne croit pas en Dieu. — Si cela est, dit le roi tout radouci, il n'y a point de mal, il peut vous suivre en Espagne. » Saint-Simon, t. IV, p. 96.
brûler tous les villages où vous avez été (1). » Si Louis, ainsi que les évêques et les prédicateurs n'avaient pas trop de peine à le lui persuader, était le représentant et l'image de Dieu ici-bas, Louvois, l'homme du Palatinat, était bien l'incarnation de Satan, promenant par l'Europe la torche allumée aux feux inextinguibles du royaume infernal.
Certes, Louvois se plaignait à tort. Rien ne justifiait ses regrets, et l'on se demande avec épouvante quels hommes étaient donc ces généraux du dix-septième siècle, lorsque l'on voit Gatinat rendre compte dans les termes suivants de son expédition néfaste (9 mai) :
« Ce pays est parfaitement désolé ; il n'y a plus du tout ni peuple ni bestiaux. Les troupes ont eu de la peine, parl'àpreté du pays; mais le soldat en a été bien récompensé par le butin. M. le duc de Savoie a autour de huit mille âmes entre ses mains. J'espère que nous ne quitterons point ce pays-ci, que cette race de Barbets n'en soit entièrement extirpée. J'ai ordonné que l'on eût un peu de cruauté pour ceux que l'on trouve cachés dans les montagnes, qui donnent la peine de les aller chercher, et qui ont soin de paraître sans armes lorsqu'ils se voient surpris étant les plus faibles. Ceux que l'on peut prendre les armes à la main, et qui ne sont pas tués, passent parles mains du bourreau. »
On pouvait craindre que Victor-Amédée ne se trouvât embarrassé de veiller sur ces huit mille captifs. Par bonheur, pour parler comme le grand roi et son digne ministre, la peste se mit parmi eux et les emporta tous. Louis XIV se chargea de leur oraison funèbre (lettre au marquis d'Arcy, 8 novembre) :
(1) Lettres médites de Feuquières, t. V. p. 334.
« Je vois que les maladies délivrent le duc de Savoie d'une partie de l'embarras que lui causait la garde des révoltés des vallées de Lucerne, et je ne doute point qu'il ne se console facilement de la perte de semblables sujets qui font place à de meilleurs et de plus fidèles. »
IIISTOIRE DES CAMISARDS 73