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CHAPITRE IV

Ordres implacables donnés aux garnisaires. — Férocité des soldats. Émigration générale. — L'Europe, l'Amérique s'enrichissent de notre appauvrissement. — Les galères se peuplent de pasteurs, de protestants échappés au massacre. — Vie effroyable des forçats sur les galères royales.

Tandis que l'époux de madame de Maintenon poursuivait les calvinistes en Savoie, il envoyait en Angleterre et en Hollande un de ses lecteurs, M. de Bonrepos, redemander, non plus pour ses flottes, mais pour ses galères, les notables de la religion persécutée qui s'y étaient réfugiés, démarches qu'il eut l'humiliation de ne pas voir accueillir (1). D'un autre côté, les cruautés inouïes des soudards logés chez les huguenots n'étaient faites, ni pour retenir ceux qui n'avaient pu fuir encore, ni pour rappeler ceux qui avaient eu l'heureuse chance de pouvoir secouer la poussière de leurs sandales sur la frontière de leur ingrate patrie.

A l'arrivée de Bàville en Languedoc, l'instant est favorable pour faire de la terreur, et le marquis de la

(1) De Sourches, p. 378.

Trousse, commandant du roi dans la province, adresse en ces termes ses ordres à ses officiers (1) :

« Lorsque, dans une paroisse, il se trouvera des

opiniâtres qui refuseront d'abord d'aller à la messe et aux instructions et d'envoyer leurs enfants à l'école et aux catéchismes, il est nécessaire de leur doubler et tripler les logements des cavaliers, dragons ou soldats, et de ne les retirer que quand ils auront donné des marques d'une meilleure conduite.

« Si les logements ne corrigent pas les nouveaux catholiques obstinés, l'officier en donnera avis, afin que l'on y mette ordre en les envoyant dans de dures prisons et en faisant condamner à l'amende les pères et mères des enfants qui n'iront pas aux écoles.

« Il faudra que l'officier s'entende 'avec les consuls et missionnaires pour connaître au vrai les gens qui se conduisent mal. Il est pourtant bon d'examiner les choses de soi-même, y ayant beaucoup de consuls et d'ecclésiastiques qui agissent par passion et par zèle trop indiscret.

« Quelque soin qu'on ait pris, jusqu'à présent, de dissiper les assemblées que les religionnaires fugitifs ou quelques nouveaux convertis ont faites dans cette province, il n'est pas impossible qu'il ne s'en fasse encore quelques-unes ; et comme il est de conséquence au service du roi de les détruire entièrement, chaque officier doit remettre jusqu'à cinquante pistoles à celui ou à ceux qui avertiront de quelque assemblée assez à.temps pour que l'on puisse tomber dessus avec des troupes. Il y a une chose essentielle à remarquer,, c'est que les gens qui composent ces assemblées ont soin de poser des

(l) Isambert, Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 3, 4.

sentinelles une lieue à l'avant de l'endroit où ils les font. Ainsi, il y a de la prudence a prendre les précautions nécessaires pour se saisir de ces sentinelles ; et lorsque l'on aura tant fait que de parvenir au lieu de l'assemblée, il ne sera pas mal à propos d'en écharper une partie et d'en faire arrêter le plus qu'on pourra, du nombre desquels on fera pendre sur-le-champ quelquesuns de ceux qui se trouveront armés, et conduire le reste en prison, soit hommes ou femmes, et principalement le président. 11 faut observer de ne point tirer, à moins qu'on ne tombe sur l'assemblée.

« Si on pouvait même engager quelques-uns à livrer un prédicant ou un proposant, on donnera cinquante louis d'or pour le prédicant, et autant pour un proposant, c'est-à-dire pour ceux quiiiuront prêché aux assemblées.

« Le roi, par sa déclaration du 1er juillet 1686, a ordonné qu'il fût payé 5,500 livres pour la capture d'un ministre réfugié ou caché dans le royaume, et comme il peut y en avoir dans la . province du Languedoc, on ne saurait trop donner de soins à les pouvoir attraper, afin de donner à Sa Majesté des marques d'affection à son service, et de profiter des 5,500 livres promises...»

Ce n'était pas le tout, de penser aux moyens de tuer les vivants ; Louis n'avait oublié ni les mourants, ni les morts, et dans une ordonnance du 24 mai 1686, il rappelle qu'il leur avait déjà ménagé leur part :

« Ordonnons, voulons et nous plaît, que si aucun de nos sujets de l'un ou de l'autre sexe, qui auront fait abjuration, et qui, venant à tomber malades, refuseront de recevoir les sacrements de l'Église, leur procès leur sera fait et parfait, et, en cas qu'ils recouvrent la saule . les hommes condamnés aux galères avec confiscation

de biens, et les femmes et filles à l'amende honorable avec confiscation, et à être enfermées. Et en cas qu'ils en décèdent, que le procès sera fait aux cadavres, et leurs biens confisqués.

« Car tel est notre plaisir. »

Partout où l'on envoyait des soudards, on avait bien soin, dans la distribution des logements, de séparer les officiers des hommes qu'ils commandaient, et alors ceux-ci, libres de toute crainte, affranchis de toute discipline, faisaient bombance dans les maisons, dont ils vendaient le mobilier à l'encan pour défrayer leurs orgies. Ils démolissaient celles des plus récalcitrants, et le pillage prit quelquefois de telles proportions, qu'ils tirèrent du seul village deVilliers-le-Bel, où nous voyions arriver naguère le major d'Artagnan à la tête de soldats du régiment des gardes, plus de deux cents charretées de bons meubles, sans compter ceux que l'on avait mis en pièces ou brûlés. Aux champs, ils se plaisaient à loger leurs chevaux dans la plus belle chambre de la ferme, étendaient sur eux les draps arrachés del'armoirc brisée, ou leur faisaient une litière des meilleures bardes du pauvre paysan et de sa femme. Gorgés de boisson et n'en pouvant plus contenir, on les voyait défoncer les tonneaux, forcer leurs hôtes à verser le sang généreux de la vigne dans le chaudron suspendu à la crémaillère, et, pour se redonner de la vigueur, prendre des bains de pieds de vin chaud.

Profitant de l'impunité assurée aux soldats, de véritables brigands se déguisaient en dragons, et, pour tromper la justice sur leur identité en paraissant dignes de ce nom, commettaient en tous lieux les crimes le plus effroyables.

Mais c'est surtout sur les personnes que, se livrant à

toutes les excentricités d'une férocité en délire, ils épuisaient les raffinements de cette science de mal faire dont cinq siècles de pratique avaient accumulé le dépôt entre les mains de l'armée (1).

aOn s'étudiait, disent les mémoires du temps, à trouver des tourments qui fussent douloureux sans être mortels, et à faire éprouver à ces malheureuses victimes tout ce que le corps humain peut endurer sans mourir (2). » Beaucoup en moururent cependant, mais c'était par accident, par malheur et sans mauvaise intention. Ils pendaient les hommes et les femmes par les pieds, les cheveux, les aisselles, par les parties les plus molles et les plus sensibles du corps, soit au plancher, soit même aux crochets de la cheminée dans laquelle ils allumaient du foin mouillé pour les asphyxier à moitié. Ils les jetaient un instant sur les charbons et les retiraient à demi brûlés, leur arrachaient les dents, les ongles, les épilaient, les flambaient, nus, avec un bouchon de paille enflammée. Ils leurs lardaient le corps, les seins, avec des épingles, les enflaient avec des soufflets jusqu'à les faire crever. Quelquefois ils bernaint ces malheureux jusqu'à ce qu'ils fussent sans connaissance, ou ils les entraînaient dans les tourbillons d'une danse infernale qui ne s'arrêtait que lorsqu'ils tombaient épuisés, demimorts. Ils les faisaient fumer de force, leur faisaient avaler du tabac en feuilles, les gorgeaient, un entonnoir entre les dents, de vin ou d'eau-de-vie, etc'est dans cet état que ceux-ci prononçaient leur acte de foi, et juraient leur adhésion aux croyances de Rome.

Ils infligeaient à d'autres la torture par l'eau , dont ils

(1) Voir notre Histoire des Paysans, passim.

(2) Rulhière, t. I, p. 292.

leur ingurgitaient vingt ou trente verres : il se trouva parfois que cette eau était bouillante. On les descendait dans des puits au moyen de cordes, ou bien on leur jetait, en plein hiver, des seaux d'eau glacée sur le corps.

Mais de tous les supplices, le plus cruel était l'insomnie prolongée. Ils les pinçaient, leur brûlaient la plante des pieds, et pendant huit ou dix jours, ils se relayaient, d'heure en heure, pour écarter le sommeil de leurs paupières, en sonnant de la trompette dans leurs oreilles, en les coiffant de chaudrons sur lesquels il frappaient à grands coups de marteau. S'il y avait des malades, ils battaient du tambour dans leurs chambres...

On pense bien que ces missionnaires bottés n'épargnèrent pas les femmes. L'occasion était trop belle, et Ton pouvait s'en fier à eux pour savoir en profiter. « Qu'on laisse, avait dit Louvois, vivre les soldats fort licencieusement (nov. 1685).» — « Ceux-ci insultaient ouvertement à la pudicité du sexe et à l'honneur des maris, ceux-là forçaient des citoyens à racheter leur subsistance au prix de leur honte et de leur infamie (1). » Ils attachaient les époux et les pères aux quenouilles du lit sur lequel ils violaient les épouses et les fdles. Quelquefois c'étaient de pauvres mères que l'on liait ainsi, tandis que sous leurs yeux leurs nourrissons se tordaient dans les convulsions de la faim. Les seins gonflés, folles de souffrance et de désespoir , elles abjuraient, maudissant les hommes et blasphémant Dieu.

A peine ces t dragons d'enfer pénétraient-ils dans un village livré à leur fureur, que l'on voyait se reproduire les diverses scènes de martyre dont le vénérable pasteur

(1) Cathala Couture, Histoire du Quercy, t. III, p. 26.

d'Orange, Pineton de Ghambrun, a tracé ie douloureux tableau:

« Toutes les troupes furent mises sur les bras de ceux de la religion, et ce logement ne fut pas plus tôt fait, qu'on ouït mille gémissements par la ville, le peuple courant par les rues le visage tout couvert de larmes. La femme criait au secours pour délivrer son mari qu'on rouait de coups, que l'on pendait à la cheminée, qu'on attachait au pied du lit, ou qu'on menaçait de tuer, le poignard à la main, Le mari implorait la même assistance pour secourir sa femme qu'on avait fait avorter par des menaces, par des coups et par mille mauvais traitements. Les enfants criaient: « Miséricorde ! on assassine mon père, on viole manière, on met à la broche un de mes frères !... » J'arrête ici ma plume; elle me tombe des mains, et ce triste souvenir me fait verser tant de larmes, que je ne pourrai plus poursuivre pour décrire les borreurs de ces tristes journées (1). »

Pineton de Chambrun, perdu de tout son corps par les douleurs de la goutte, était en outre travaillé de la pierre, et cloué sur son lit ou sur une chaise, parce qu'il s'était brisé une cuisse en tombant d'entre les bras de ses domestiques. Ordre était venu de la cour de tout faire pour obtenir son abjuration :

«Si le comte.de Tessé, dit-il, m'avait menacé de m'exécuter rigoureusement, ilfuthomme deparolêàcet égard: car, sans être touché d'aucune compassion de l'état où il m'avait vu, il envoya chez moi, dans moins de deux heures, quarante-deux dragons etdeux tambours qui baL taient nuit et jour autour de ma chambre pour me jeter

(1) Les larmes Je Pineton de Chambrun, p. lll.

dans l'insomnie, et me faire perdre l'esprit, s'il eût été possible.

« Ces nouveaux hôtes venaient en foule dans ma chambre pour me demander de l'argent... Il fallait qu'on courût à tous les cabarets de la ville pour leur donner tout ce qu'ils demandaient. S'étant gorgés du gibier le plus délicat, cela ne fut plus de leur goût; ils demandaient des choses qu'il aurait fallu aller chercher aux Indes, et tout cela pour avoir prétexte de maltraiter mes domestiques et mes bons voisins qui étaient accourus pour les servir, croyant par là d'adoucir leur rage et leur fureur.

« Dans peu d'heures ma maison fut toute bouleversée : toutes les provisions ne suffirent pas pour un seul repas, ils enfonçaient les portes de tout ce qui était sous clef, et faisaient un dégât de tout ce qui leur tombait sous la main.

« Mon épouse tâchait de subvenir à tout avec un courage intrépide... Elle essuya toutes les insolences qu'on se peut imaginer: les menaces, les injures de p...,decarogne, et d'autres mille discours d'impudicité que ces malheureux prononçaient à tous moments. La crainte où j'étais qu'elle ne fût insultée plus avant m'obligea de la conjurer de se retirer chez M. de Chavannes, son père. Elles'opposalongtemps à mon désir; mais enfin, vaincue par mes larmes, elle voulut bien me donner cette satisfaction.

« La nuit ne fut pas venue, que les dragons allumèrent tles chandelles par toute la maison. Dans ma basse-cour, dans mes chambres, on y voyait comme en plein midi, et l'exercice ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de fumer toute la nuit. Cela eût été supportable s'ils ne fussent venus fumer dans ma

chambre, pour m'étourdir ou m'étouffer par la fumée de tabac, et si les tambours avaient fait cesser leur bruit importun, pour me laisser prendre quelqne repos.

« Il ne suffisait pas à ces barbares de m'inquiéter de cette manière, ils joignaient a tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon bonheur, les famées du vin en endormaient quelques-uns, l'officier qui commandait, et qu'on disait être proche parent de M. de Louvois, les éveillait à coups .de canne, afin qu'ils recommençassent à me tourmenter.

« Après avoir essuyé cette mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire si je ne voulais pas obéir à mon roi. Je lui répondis que je voulais obéir à mon Dieu.

« Cet officier sortit brusquement de ma chambre, et Tordre fut donné de loger tout le régiment chez moi, et de me tourmenter avec plus de violence. Le désordre fut furieux pendant tout ce jour et la nuit suivante. Les tambours vinrent dans ma chambre; les dragons venaient fumer à mon nez; mon esprit se troublait par cette fumée infernale, par la substractiondes aliments, par mes douleurs et par mes insomnies,

« Je fus encore sommé par le même officier d*obéir au roi; je répondis que mon Dieu était mon roi, et que, bientôt, je paraîtrais devant lui pour lui rendre compte de mes actions; qu'on ferait bien mieux de me dépêcher que de me faire languir par tant d'inhumanités. Tout cela n'amollit pas ces cœurs barbares, ils en firent encore pis ; de sorte que, accablé partant de persécutions, je tombai, le mardi 13 de novembre, dans une pâmoison où je demeurai quatre heures entières avec peu d'apparence de vie... »

11 ne mourut pas, cependant, la persécution continua

son cours; vaincu, le comte de Tessé traîna le moribond jusqu'à Valence, et le remit aux mains de l'évéque Gosnac, qui poursuivit et sut mener à bien l'œuvre corn» mencée.

« II fallait agir avec moi, continue Chambrun, toutde même qu'avec un enfant de naissance, et j'aurais pourri dans ma propre ordure, si je n'avais été entre les mains d'autres personnes que je n'aurais pu souffrir pour les emplojrer à ce vil et triste usage. On fit donc connaître à mon épouse et à mon neveu qu'il faudrait qu'ils se retirassent, et à moi, qu'on me donnerait des dragons et des archers pour me servir,

« Je souffris tant de douleurs, que j'allai lâcher cette maudite parole : En bien! je me réunirai ! »

Et voilà comment se jouaitla comédie infâme des conversions !

Lorsqu'une contrée' avait été suffisamment préparée par les fureurs des dragons, unévêque, un intendant, un subdélégué, un curé se présentait, faisait rassembler sur la principale place de l'endroit tous les calvinistes, ceux surtout que l'on espérait trouver les plus dociles. Ceuxlà renonçaient à leur religion au nom de tous les autres, et c'est ainsi que l'imbécile monarque goûtait la satisfaction de recevoir chaque matin, à son réveil, la nouvelle de conversions qui se montaient quotidiennement à une moyenne de deux cent cinquante à quatre cents (1).

Il était bien impossible que le spectacle ou le récit de pareilles horreurs ne portassent pas à des extrémités terribles quelques natures énergiques poussées au désespoir. On arrêta dans le Palatinat, et, se disait-on

(l) Voir, pour ces conversions miraculeuses. Dangeau, 1. 1, p. 173. 177, 182, 183, 184, 186, 187, 188, 201, 218, 222.

tout bas à l'oreille, jusque dans les rues de Versailles, des fanatiques qui avaient osé concevoir cette pensée inouïe, d'attenter à la vie du grand roi ! Toutefois, le marquis de Sourches remarque « qu'il n'était pas surprenant que, parmi tant de huguenots que l'on persécutait pour les faire changer de religion, il s'en trouvât quelques-uns qui eussent la tête assez mal timbrée pour regarder comme une tyrannie ce qu'on ne faisait que pour leur bien, pour prendre sur cette idée des résolutions extraordinaires (p 359). »

C'était surtout sur les personnes affaiblies par l'âge ou par les maladies que l'on pouvait espérer d'exercer quelque action. Le médecin catholique, seul admis désormais auprès des moribonds, faisait appeler le curé : par malheur ce dernier manquait toujours, soit de zèle, soit de capacité. Les prêtres de l'Oratoire, invités à faire entendre dans les bourgs et dans les villages la parole du Dieu né dans l'étable de Bethléem, dédaignaient de le faire, prétendant qu'ils avaient été envoyés pour prêcher dans les villes seulement (1). Quant aux curés du pays, il fallait renoncer à compter sur eux à cause des scandales de leur vie privée. « Lesévêques ne pouvaient les ranger dans leur devoir par des procédures régulières, à cause des appels comme d'abus de leurs ordonnances. » Foucauld les traita militairement et en fit enfermer quelques-uns au séminaire.

Le Poitou était infesté de calvinistes. Niort, où la veuve Scarron était née, avait la moitié de ses habitants attachés à la religion proscrite. Les nouveaux converlis n'allaient pointa la messe, ne fréquentaient point les sacrements, et il fallait, pour les y contraindre, emplir

(1) Foucauld, p. 315.

leurs maisons de dragons. Ils se rendaient plus volontiers aux sermons, sans doute parce que les curés y déployaient une si crasse ignorance, qu'ils trouvaient qu'il n'y avait aucun danger aies aller entendre (Foucauld. p. 339).

Le fougueux intondant fit condamner aux galères perpétuelles deux gentilshommes et un avocat qui cherchaient à gagner l'étranger. Mais ce qu'il avait imaginé de mieux, ce qui « avait attiré plus de gentilshommes à l'église que les dragons (ld., p. 216), » c'était de les faire transporter dans des prisons éloignées, à l'extrémité du royaume. C'est encore être libre par le cœur et par la pensée, que de vivre sous les verrous dans cette petite patrie que chacun possède dans la grande, de respirer l'air que respirent nos mères, nos fils, nos épouses, tout ce que nous aimons. On peut entendre leur voix chérie, on peut espérer d'entrevoir leurs traits à travers les barreaux du cachot ; on sait s'ils vivent ou s'ils meurent, on sait qn'auprès de nous quelqu'un prie, pense à nous, pleure sur nous, travaille peut-être à notre délivrance. C'était trop de bonheur encore pour d'aussi grands coupables, et Foucauld inventa cette persécution suprême, de combiner l'exil avec la détention, d'ajouter la douleur de l'un aux tortures de l'autre.

Et, cependant, il y eut quelque chose qui dépassa tout cela, quelque chose qui inspira plus de terreur que les dragons eux-mêmes, que la captivité loin du sol natal, quelque chose qui brisa la résistance des femmes que nous avons vues reculer, plus courageuses et plus fières que les hommes, devant la lâcheté de l'apostasie. Il faut bien le dire, cette torture qui triompha de leur héroïsme, ce fut le couvent, où elles trouvaient dans les pieuses épouses de Dieu des maîtresses jurées dans l'art,

■si raffiné alors, de torturer son semblable (l). Quelles scènes terribles se jouaient donc derrière ces hautes et Uombres murailles au pied desquelles la loi civile recule [encore aujourd'hui, presque impuissante (2) ? Quels 'sombres mystères s'accomplissaient donc dans ces Isaintes demeures, et quels hommes effroyables étaient leurs directeurs, pour surpasser les horreurs de ces dragons d'enfer, que Louvois-Satan avait déchaînés sur la 'France ?

Toutefois, l'inépuisable imagination de Foucauld 'trouva à rehausser encore le haut goût de ce supplice par un dernier raffinement : ce fut, « comme pour les gentilshommes , de les expédier dans des couvents éloignés (3). »

Mais prisons, bagnes, couvents ne suffisaient pas à conr tenir la multitude, chaque jour renouvelée, des victimes du fanatisme implacable de Louis. Tout cela, de temps en temps, versait son trop-plein dans les hôpitaux, où .l'on ne séjournait guère, et pour cause. Le roi-soleil les multipliait dans toutes les villes. Toutefois, avant d'applaudir au sentiment charitable qui l'inspirait quand il élevait ces splendides édifices, ces monuments d'orgueil aux misères que tant de causes enfantèrent pendant

(1)- « Les femmes et les filles de la R. P. R. craignaient plus les couvents que les dragons, et il s'en est beaucoup converti de celles que les dragons n'avaient pu convertir, qui n'ont pu résister à l'aversion qu'elles avaient pour le couvent. » Foucault, p. 319.

(2) « Dans le temps de la révocation de Nantes, les religieuses chez qui l'on enfermait les filles arrachées des bras de leur parents, ne manquaient pas de les fouetter vigoureusement lorsqu'elles ne voulaient pas aller à la messe le dimanche. Quand les religieuses n'étaipnt pas assez fortes, elles demandaient du secours à la garnison, et l'exécution se faisait par des grenadiers, en présence d'un officier major. » Voltaire, Dictionnaire philosophique, V. Vierge.

(3) Foucauld, p. 340. 346, 347, 348.

les soixante-douze années de son règne interminable, il importe de savoir ce qui s'y passait, et comment ils étaient administrés.

En vain ils se cachaient sous la touchante appellation d'Hôtels-Dieu. C'étaient, pour le peuple, des maisons du diable, et les plus misérables parmi les mendiants, les plus moribonds parmi les malades s'enfuyaient pour crever librement dans un coin , plutôt que d'aller pourrir dans ces lieux maudits où la mort trônait en souveraine. L'hospice était une variante du gibet, de la roue, du bûcher, seulement l'inévitable dénouement s'y présentait entouré des affres d'un plus lent trépassement.

Aussi fallait-il les fouets de la police pour y chasser les .pâles mortels, tremblant de pçur et grelottant de fièvre. Afin de ménager la place, les lits étaient superposés, comme les tiroirs d'un meuble. Jamais moins de deux et parfois jusqu'à six malades étaient entassés sur la paille sordide de ces lits, les convalescents, s'il y en avait, à côté des agonisants, à côté des morts, que l'on n'avait pas eu le temps d'enlever encore. Les émanations des ulcères infectaient les simples blessures, et les rendaient incurables. Au milieu de ces senteurs méphitiques et de ces ordures, toute affection devenait contagieuse, chacun prenant un peu du mal de ses camarades de lit, et leur communiquant du sien en échange.

Le mélange odieux de ses puanteurs pestilentielles vous saisissait à la gorge, et Ton sentait que l'on respirait là la mort à pleins poumons, qu'on l'aspirait par tous les pores.

Toute maladie était un châtiment de Dieu et tout malade un pécheur qu'il fallait punir. De là les mauvais traitements qui lui étaient infligés. Les vénériens

notamment, étaient fustigés sans pitié. Pouvait-on ne i pas se montrer particulièrement sévère pour ce qui avait pour cause l'incontinence, sous un prince qui, marié, vivait publiquement avec la femme du marquis deMontespan, et, souffletant la loi après avoir souffleté la pudeur publique, faisait proclamer parles juges que les enfants d'un double adultère étaient des enfants légitimes !

On ne nourrissait les malades que de coups de bâton, et ces rations-là étaient les seules qui fussent libéralement distribuées. Môme dans les hôpitaux militaires où l'on avait grand intérêt à ce que les malades ne mourussent pas, les administrateurs partageaient avec les officiers le prix du pain quei'on ne distribuait pas. Le clergé y avait seul la haute surveillance. Faible garantie, car voici ce qu'à la date du 7 mai 1G83, Louvois écrivait à l'intendant de la province au sujet du père Montellier, directeur des hôpitaux d'Alsace :

« J'ai vu ce que vous avez découvert jusqu'à présent des friponneries du P. Montellier. Gomme il n'est point nécessaire de plus grandes preuves pour sa punition, puisqu'il a avoué sa faute, le roi trouve bon que vous le fassiez condamner à être promené dans tous les hôpitaux d'Alsace par l'exécuteur, avec un écriteau devant et derrière qui dit : Fripon public, et que l'on le bannisse de l'Alsace pour toute sa vie. Vous ferez retenir sur les appointements des commandants des bataillons, l'argent dont ils ont profité de concert avec le P. Montellier. »

Mais, sous la monarchie, les abus étaient sans remède, et le 29 octobre 1789, le maréchal de Lorges dont le corps d'armée occupait cette même province, écrivait au ministre :

« Je m'informerai des plaintes que les troupes font des hôpitaux de Mont-Royal et de Sarrelouis. Je sais qu'en gros elles disent que la plupart des soldats ne sont couchés que sur la paille, trois dans le môme lit; que les chirurgiens sont des ignorants fort paresseux à soigner les malades, et que, à la moindre chose qu'ils ont, ils coupent bras et jambes sans nécessité. Aussi, ce qui est certain, c'est que tous les malades y meurent, généralement parlant. Il y a un capitaine qui doit visiter tous les jours les hôpitaux ; cependant l'abus est que le capitaine craint de prendre la maladie, ne visite pas les malades ; je crois que le commissaire ne va pas plus que le capitaine (1)... »

Ainsi, nul regard humain n'osait plonger dans cet enfer qui, comme l'autre, ne connaissait pas l'espérance et d'où l'on ne sortait plus, après y être entré.

Quelquefois, au contraire, l'hôpital n'était que le vestibule et l'antichambre du couvent, qui venait reprendre, pour faire leur éducation religieuse, celles des malheureuses femmes et filles protestantes que, si elles n'en étaient pas entièrement mortes, des traitements d'une férocité véritablement sauvage avaient amenées à se convertir. Je raconterai, comme spécimen, les façons de La Rapine, gardien de l'hôpital de Valence et agent de l'évèque Daniel de Gosnac (1687) :

«... Quand ces dames et ces demoiselles sont arrivées et qu'elles ont été livrées entre ses mains, il les sépare et les met en différents cachots remplis de boue et d'ordures. Il leur ôte leurs habits et leur linge et leur envoie quérir à l'hôpital des chemises qui ont été, plusieurs semaines, et quelquefois plusieurs mois, sur des

(!) E. Bonnemère, La France sous Louis XIV, t. II. p. 175.

corps couverts de gale, d'ulcères et de charbon, pleines de pus, de rache et de poux. Ce fut de cette manière que l'on habilla mademoiselle Ducroc (1), Ce malheu- Ireuxne leur faisait donner pour nourriture que du pain (que les chiens n'auraient pas voulu manger, et un peu d'eau. Plusieurs fois le jour, La Rapine leur rendait visite, avec des estafiers par lesquels il les faisait dépouiller et leur faisait donner des coups de nerf de bœuf, et lui-même leur donnait cent coups de canne par tout le corps , et même sur le visage ; de sorte qu'elles n'avaient plus de figure humaine. Il les fit rouer de tant de coups, qu'elles ne pouvaient ni mettre un pied l'un devant l'autre, ni porter leurs mains à leur bouche, ni remuer les bras. Outre cela, il les faisait plonger plusieurs fois par jour dans un bourbier profond, détrempé par une eau puante, et il ne les tirait de là que quand elles avaient perdu la connaissance et le sentiment. Elles ont enfin succombé sous ces tourments qui n'ont point d'exemple dans l'histoire de la barbarie dupaganisme. Après quoi on les a transportées dans un couvent, où elles sont, n'ayant ni forme ni figure, couvertes de plaies depuis la tête jusqu'aux pieds. Mademoiselle de La Farelle, de Nîmes, est entre les mains de ce bourreau, avec plusieurs autres demoiselles. Et le parlement de Grenoble, depuis peu, lui a encore envoyé vingt-cinq personnes, tant hommes que femmes, pour être converties par les même voies (2). . . » 11 en est des grands événements de l'histoire comme de ces édifices élevés qu'on ne doit pas regarder de trop près, et dont il faut s'éloigner pour rencontrer leur vé-

(1) Fille d'an ministre protestant, martyr de sa foi.

(2) Bulletin du protestantisme français, 1802, p. 386.

niable point de vue. Les contemporains ne comprirent pas la portée morale et politique de l'attentat du 22 octobre 1685, et tandis que dans son oraison funèbre de Le'Tellier, Bossuet se plaît à ne voir là « que des troupeaux égarés revenant en foule, de faux pasteurs les abandonnant sans même en attendre l'ordre, » Arnauld lui-même, le grand Arnauld, écrit à l'un de ses amis (13 déc. 1685) : « Je pense qu'on n'a point mal fait de ne point faire à Rome de réjouissances publiques pouri la révocation de l'édit de Nantes; car, comme on y a employé des voies un peu violentes, quoique je ne les croiepas injustes, il est mieux de n'en pas triompher (1) .»

Une pareille indulgence au sujet d'un acte que l'on ne saurait flétrir en termes assez énergiques, semble prouver que, grâce aux mensonges intéressés des auteurs et des acteurs des persécutions, ainsi qu'à l'absence de toute espèce de moyens de publicité, les détails ne furent pas connus tout d'abord. Mais qu'est-ce que la nuit de la Saint-Barthélémy, contre des sujets armés et révoltés, en somme, auprès de cette effroyable persécution de vingt-cinq années contre les meilleurs et les plus inoffensifs des sujets du roi-soleil, auprès de ces massacres, de ces bûchers que tout à l'heure, à l'instigation de Bâville, nous allons voir en permanence dans toutes les villes du Midi?

Les parlements applaudirent, comme le clergé, à l'at-

(1) Arnauld se trompe. Le pape voyait alors un ennemi dans le fils aîné de l'Église. De là vient son hésitation à louer plus vite l'acte révocatoire. Mais au commencement de l'année suivante (mars 16S6), il l'approuva hautement et fit chanter un Te Deum d'actions de grâces à cet effet. Il répondit à un cardinal, qui déplorait l'excès des rigueurs auxquelles on avait eu recours, que, « quand le roi aurait été obligé d'employer la force, il aurait bien fait de s'en servir. » M. de Noailles, Histoire de Madame de Maintenon, t. II, p. 447-452.

tentât de Louis, et beaucoup imitèrent celui de Provence, qui fit allumer des feux de joie et qui multiplia les décorations allégoriques pour célébrer la révocation de l'édit (1).

L'ami de Henri IV, l'homme qui était, au commencement du siècle, le chef du parti huguenot, Duplessis- Mornay, avait fondé à Saumur, dont il était le gouverneur, une académie protestante qui, en 1680, comptait parmi ses professeurs les Amyrault, les Duncan, les Tanneguy-Lefèvre, le père de madame Dacier, c'est-àdire les hommes les plus érudits de l'Europe, qui envoyait des élèves en grand nombre étudier dans la seconde ville de l'Anjou, brillant foyer de lumières qui rayonnait alors sur tous les pays protestants. En janvier 1685, Louis fit démolir le temple et fermer l'académie, et Saumur perdit les deux tiers des ses habitants (2).

Pour faire passer au catholicisme le lustre dont avait si longtemps brillé le protestantisme, il permit de créer dans la même année une académie à Angers, honnête fille qui ne fit jamais parler d'elle, au dire de Voltaire, et qui a disparu sans bruit, trouvant moyen de mourir sans avoir vécu. En 1686, les académiciens de l'endroit mirent cette question au concours : Le triomphe du roi sur l'hérésie,

Il existe dans la province un édifice qui semble avoir été destiné à en éterniser le souvenir. AbelServien, surintendant des finances, seigneur de Sablé, en Anjou, avait fait commencer en 1654, à Saumur, l'élégante église de Notre-Dame-des-Ardillers, que madame de Montespan fit terminer en 1695. Dans la frise de l'entablement qui

(1) Cabasse, Histoire du parlement de Provence, t. III, p. 72.

(2) J.-R.-F. Bodin, Recherches historiques sur l'Anjou, t. II. p. 3S8.

f)2 I1IST0IRE DKS CAMISARDS

est au-dessous des huit grands vitraux qui éclairent le dôme, on lit cette inscription en grandes lettres de bronze doré :

P. 0. P. M. D. C. X. G. V. Deiparœ virgini. Ludovicus XIV Dei gratia Franc, et Navar. Rex toto regno hœresim destruxit,ejusque fautores Terra marique profligavit (1).

« Louis XIV, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, a chassé l'hérésie de tout son royaume, et en a poursuivi les fauteurs parterre et par mer. »

La correspondance de Foucauld avec son père montre assez quel était l'esprit de servilisme du temps, combien chacun cherchait à déguiser la vérité, combien le roi et ses ministres voulaient être trompés, redoutaient la lumière. L'intendant de Poitiers adresse, en décembre 1687, un mémoire à son père pour qu'il le communique à l'archevêque de Paris, de Harlay. Après avoir constaté le succès des mesures ordonnées pour la conversion des protestants, il indique de nouvelles rigueurs à employer pour consolider le résultat obtenu : «... La cour, dit-il, permettait de se servir de toutes les voies, non pas de force et de violence, mais de contrainte un peu plus que morale, pour les obliger à faire profession de la religion qu'ils ont embrassée... Il aurait été à souhaiter qu'il eût plu à Dieu de se servir de la voix des curés et des missionnaires pour rappeler les religion-

(1) Par une coïncidence assez étrange, et qui semble une prophétie, Servien décora l'une des chapelles d'un magnifique tableau de Philippe de Champaigne, qui représente Siméon à l'entrée du temple de Jérusalem, prononçant ces mêmes paroles que répéta Le Tellier en signant le fatal édit : Nunc dimittis servum tuum, Dû' mine...

naires à l'Église romaine, et que l'on n'eût point été obligé d'y employer l'autorité temporelle ; mais puisque la Providence a voulu se servir du roi pour consommer un aussi grand ouvrage, il faut croire qu'elle lui en a réservé la consommation. »

Malgré la modération excessive des expressions, il pouvait se faire que l'on aperçût dans ces phrases l'apparence d'un blâme à l'adresse des auteurs de tant de massacres. En homme prudent et qui a l'expérience du monde des cours, le père de Foucauld lui renvoie sa lettre avec les judicieuses observations que voici : « Les ministres et tout ce qui les approche ne cherchent qu'à faire leur cour aux dépens de qui que ce soit, et sacrifient sans scrupule tout ce qui peut, par sa ruine, leur attirer quelque mérite. En un mot, c'est faire le procès au ministère que de le rendre suspect de flatter le prince et de lui faire entendre les choses autrement qu'elles ne sont. On ne pardonne point de telles offenses, et la seule défiance en est mortelle. Monsieur notre archevêque parle trop pour faire de lui un confident... Ne vous avaucez de rien, et vous ne serez garant de rien, mais exécutez promptement et ponctuellement. Réservez-leur l'honneur de toutes choses, ils en sont passionnément jaloux. »

Lancé dans cette voie de persécution qui renouvelait contre des chrétiens dissidents tous les supplices, — l'amphithéâtre excepté, qui, par bonheur, n'était plus dans les mœurs, — que les Césars païens déployèrent contre les premiers sectateurs d'une religion nouvelle et jalouse, le grand roi se voyait donc dans l'impossibilité de s'arrêter : c'eût été avouer qu'il avait pu se tromper. Aussi, plus que jamais, la force remplace la persuasion, le soldat fait la besogne du missionnaire. Toutes les fois

que la guerre se ralentit, que la. paix est signée avec l'étranger, qu'il y a quelque part des troupes à occuper, il les lance sur les calvinistes, et leurs fureurs redoublent d'implacabilité. Il veut que l'on fasse éprouver les dernières rigueurs aux nouveaux convertis assez indiscrets pour ne pas pratiquer ouvertement les cérémonies extérieures du culte, il ordonne d'appliquer la sévérité de l'ordonnance du 29 avril à tous ceux « à qui les accidents de la maladie n'avaient pas laissé leur bon sens, ou aux morts subitement. » Tout doit être majestueux et compassé, sous ce majestueux monarque ; et, mourir en enfance, ou trop prestement, devient une légèreté punissable. Enfin, une déclaration du 12 octobre 1687 convertit en peine de mort celle des galères portée contre quiconque favorise la fuite des protestants à l'étranger (1). Les fugitifs eux-mêmes ne sont punis que des galères. Le complice est plus durement frappé que le principal coupable. Nous l'avons dit, c'est la loi en démence. Et alors, qu'importe une absurdité de plus!

On ne se préoccupait ni de justice, ni d'humanité, on ne songeait qu'au bon plaisir du roi, à ce qui lui était avantageux, ou même agréable ; seulement, on ne savait que faire pour atteindre ce but. On défaisait aujourd'hui ce que l'on avait fait hier. Les malheureux protestants ne savaient plus s'il fallait marcher vers la terre d'exil ou rester dans leur patrie, et les agents de Louvois flottaient indécis entre ces mesures souvent contradictoires et toujours arbitraires.

C'est ainsi qu*à la date du 16 décembre 1685, Louvois donneàBpufflers les instructions suivantes : « Lavande quantité de nouveaux convertis qui sont sortis de Metz

(1) lsambert, t. XX, p. 52.

ne peut qu'être avantageuse au service du roi ; et, sans Leur permettre de s'en aller, ni faire de vexations pour (les y obliger, vous pouvez compter que le service du roi requiert qu'il n'y en reste pas un' grand nombre. »

Nous ne croyons pas que jamais ministre ait tenu un langage aussi profondément, inepte, anssi complètement dépourvu du sens politique le plus élémentaire.

« Le moyen de faire que peu de gens s'en aillent, écrivait-il aux intendants (8 décembre 1686), c'est de leur donner la liberté de le faire, sans néanmoins la leur témoigner. »

A d'autres au contraire il donnait des ordres tout différents (31 décembre 1686) : « Il n'y a point d'inconvénient de dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la R. P. R. qu'ils trouvent désertant, afin de rendre leur passage plus difficile ; et même Sa Majesté désire que l'on leur promette, outre les dépouilles des gens qu'ils arrêteront, trois pistoles pour chacun de ceux qu'ils amèneront à la prochaine place... » — « Sa Majesté désire que vous fassiez en sorte que les paysans des Ardennes courent sus et même fassent main-basse sur ceux des religionnaires qui auront l'insolence de se défendre, leur faisant entendre qu'on leur donnera tout le butin qu'ils feront, pourvu qu'ils les ramènent dans les prisons des places du roi les plus voisines (30 janvier 1686)... »

Il fallait que le grand roi eût fait de la patrie un enfer, pour qu'en touchant la terre d'exil ces malheureux poussassent des cris de joie comme celui qui s'échappe de la poitrine de Jean Migault :

« Le lendemain, qui était un dimanche, tous les voyageurs assistèrent au service divin, dans une église française de Rotterdam. Tous étaient impatients d'épancher

leur cœur devant Dieu ; ils allaient habiter enfin une terre libre et chrétienne ! Gomment n'auraient-ils pas senti tout le prix d'un tel bonheur! J'aime à croire qu'il n'y en avait pas un seul dont le cœur ne fût plein de reconnaissance et d'amour (1). »

On rencontrait dans le Poitou certains cantons privilégiés dans lesquels la bonne harmonie avait toujours existé entre calvinistes et catholiques. Ces derniers ne s'opposaient point aux assemblées secrètes des nouveaux convertis, ne les dénonçaient point à l'autorité, refusaient même de fournir des témoignages contre ces réunions, innocentes à leurs yeux. Louvois, sur la demande de Foucauld, traita en coupables ces complices, envoya dans ces cantons des régiments de cavalerie, « accabla de troupes les lieux dont ces habitants avaient assisté aux assemblées, et lui expédia un arrêt pour leur faire leur procès (9 février 1687).-» L'intendant du Poitou avait cru faire un exemple suffisant, et se montrer assez rigoureux en condamnant un ministre et trois huguenots, le premier à être pendu, les trois autres aux galères perpétuelles. Louvois lui écrivit de les faire pendre tous les quatre.

Foucauld attribuait l'entêtement des nouveaux convertis aux lettres pastorales qu'ils recevaient de leurs ministres, réfugiés à l'étranger, et il proposait de faire arrêter aux frontières les lettres adressées aux protestants. Mais Louvois qui avait pour lui le revenu des postes, comme la Montespan s'était fait attribuer celui des tabacs, et qui retirait deux millions de rente des seules postes étrangères, Louvois feignit cette fois, pour le dépôt des lettres, un respect qui n'était guère dans

(1) Jean Migault, Journal, p. 171.

les habitudes de la cour. « Il était donc beaucoup plus sacré pour lui que celui de la religion ! » dit Foucauld avec un regret amer (p. 342).

Rien ne l'était cependant pour les exécuteurs des ordres sanguinaires du ministre ; on ne respectait pas môme la douleur des veuves. Celle d'un pasteur de Châtellerault s'était cachée, sachant qu'on allait venir l'arrêter pour l'enfermer dans un couvent. A l'approche des soldats, elle perd la tête, va se précipiter dans un puits, d'où on la retire avant sa complète asphyxie, puis on la conduit aux Filles-Repenties de Poitiôrs, c'est-à-dire parmi les rebuts du lupanar (Foucauld, p. 3i9). A la fin de cette année, sauf quelques septuagénaires, toutes les femmes religionnaires du Poitou avaient été expédiées dans des couvents éloignés.

Lorsque Fénelon arriva dans cette province pour y prêcher, il n'y trouva que le désert, « et sa voix évangélique exprima douloureusement les tristes effets des premières mesures (1). »

Il est impossible d'évaluer les pertes que fit la France aune époque où les sciences de l'économie politique et de la statistique n'existaient pas. L'Angleterre, la Suisse, la Hollande, la Prusse, l'Allemagne tout entière, l'Amérique même, le Canada, recueillirent cinquante mille familles françaises, prises toutes parmi les plus riches, nobles, marchands, industriels, qui, indépendamment de la portion de leur fortune qu'ils parvinrent à réaliser, eur portèrent, trésor bien plus inappréciable, le secret de nos arts, de notre supériorité industrielle. L'œuvre de Colbert, si laborieusement élevée, s'écroula sous cette longue persécution qui ne cessa plus qu'avec la monar-

(1) Joseph Guérillière, Histoire générale du Poitou, t. II, p. 400.

chie elle-même. Déjà en 1688, au dire de Vauban, neuf mille matelots, les meilleurs du royaume (1), six cents officiers, et douze mille soldats avaient déserté la France pour aller peupler les flottes et les armées des ennemis. Un faubourg tout entier de Londres se peupla de nos ouvriers en cristaux et en acier, de nos habiles tisseurs en soie de Lyon, ainsi que de Tours. Cette dernière ville disputait alors à la capitale des Lyonnais le sceptre de l'industrie de la soie. Plus de trois mille familles furent contraintes d'émigrer, et de quatre-vingt mille âmes, la population, d'sfprès le témoignage de l'intendant Hue de Miromesnil, y tombe à trente-trois mille : les métiers, de huit mille, descendirent à douze cents; les ouvriers de quarante mille à quatre mille. La consommation, qui avait été de quatre-vingt-dix bœufs par semaine, fléchit à vingt-six, le reste à proportion (2).

« Les Français, dit Voltaire qui cette fois pourtant n'admire pas, furent dispersés plus loin que les Juifs. » Quelques-uns en effet s'enfuirent jusqu'aux extrémités de l'inhospitalière Afrique, où un neveu de Duquesne fonda une colonie vers le cap de Bonne-Espérance.

Mais si la France se dépeuplait de l'élite de sa population au profit de l'Europe et de l'univers entier, en revanche les galères du roi se peuplaient de nobles, de bourgeois, de marchands, d'avocats, de médecins, de ministres, de protestants de tous états, et lorsque l'on. songe à ce qu'était cette société du dix-septième siècle qui les rejetait de son sein, on est tenté de répéter cette phrase de madame de Sévigné, quand elle voyait, lors

(1) « Nos matelots n'étaient pas en grand nombre; la religion en avait fait évader une infinité, et des meilleurs... » Madame de Lafayette, Mémoires, p. 212.

(2) Chalmel, Histoire de Touraine, 1. 1, p. 31 ; t. II, p. 480.

HISTOIRE DES CAMISARBS 99

des révoltes de 1675, enlever autour d'elle, « par centaines », ses chers Bretons que l'on envoyait ramer à Toulon ou ailleurs : « Ceux qui sont demeurés ici sont plus malheureux que ceux-là ; vos galériens me semblent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce. »

Pas si douce, cependant, que la spirituelle marquise veut bien le dire, et c'est encore une bien sinistre histoire à ajouter à toutes les autres, que celle des galères du grand roi. Colbert voulut que la marine comptât toujours cent galères. Chacune avait de vingt-cinq à trente bancs, avec cinq ou six rameurs sur chaque banc. Il fallait donc un personnel toujours complet de quinze à dix-huit mille galériens, et pour se les procurer, ainsi que pour les garder quand on les tenait, on faisait des choses qui méritaient que l'on y envoyât intendants et magistrats. L'intendant des galères de Marseille, Arnoul, qui appelait le peuple « la bête à cent têtes », avouait que « la grande passion qu'il avait pour ce corps » lui faisait donner une extension extrême à l'arrêt contre les bohèmes et les vagabonds. Une fois, il avait fait arrêter par un garde, il s'en vante à Colbert comme d'un acte de zèle (9 janvier 1668), cinq individus qu'il avait fait condamner à la rame, par cette seule raison que « les habitants lui avaient dit que ces gens-là ne faisaient que rôdera l'entour du village cherchant peut être, je rien sais rien, à dérober. »

On se passionnait volontiers, paraît-il, pour les galères, et le duc de Beaufort partageait les sentiments d'Arnoul et de madame de Sévigné pour cette institution : « J'ai donné deux grands Turcs dont le vice-roi m'avait l'ait présent, écrivait-il à Colbert (18 octobre 1563), et s'il m'était permis, j'y mettrais jusqu'à mes

valets. » Aussi, quand on y était, ne pouvait-on plus s'en arracher. Vous aviez été condamné à dix années de galères : si l'on était bien content de vous, on vous y gardait pendant vingt ans, pendant trente ans, on vous y gardait toujours. Toutefois, Arnoul conseillait d'en relâcher de loin en loin quelques-uns de ceux qui avaient fait leur temps «Et, ajoute-t-il, quand bien môme il leur resterait quelque petite vigueur, il est très-important d'en laisser sortir quelques-uns qui aient fait leur temps, et qui ne paraissent sortir que sous ce prétexte, pour guérir la fantaisie blessée de ceux qui ont passé le temps de leur condamnation, que le désespoir saisit, et qui commettent sur eux-mêmes des excès pour recouvrer leur liberté. »

Colbert n'eut pas égard à cette demande si légitime ( car, à sept années delà, l'évoque de Marseille lui mande, en date du 31 janvier 1673, sans récriminer, mais seulement pour constater un fait usuel et normal, qu'il y a des forçats qui ont doublé et triplé le temps de leur condamnation et qui attendent encore, ou plutôt qui n'attendent plus leur élargissement (I). Comme Arnoul, et sans protester contre une iniquité indigne, il se contente d'exprimer le vœu que le roi fasse chaque année quelques grâces pour donner courage et espoir à ceux que l'on détient ainsi. Sous la monarchie du droit divin, la justice s'appelait une grâce. Mais on n'obtenait ni grâce ni justice, ainsi que le prouvent ces lignes de Dangeau, écrites le 25 novembre 1697 :

« Le roi a résolu d'ôter de dessus ses galères beaucoup de ceux qui ont fait leur temps, quoique la coutume fût établie depuis longtemps d'y laisser également ceux qui

(l) Depping, Correspondance administrative, t. 11, passim.

yétaiont condamnés pour toute la vie et ceux qui y étaient condamnés pour un certain nombre d'années. On en tirera aussi tous les invalides, et on a résolu d'envoyer tous ces misérables-là dans nos îles d'Amérique poulies peupler (IV »

Il faut dire que, par une compensation étrange et qui ajoute une dernière touche au tableau, on relâchait parfois en masse ceiïx qu'un autre devoir non moins impérieux commandait de retenir sous les verrous. Le 1er mars 1707, un nouvel évêque est nommé à Orléans et y fait son entrée. Pour faire à peu de frais largesse au peuple, il ordonne d'ouvrir toutes les prisons et délivre du coup 850 criminels incendiaires, faux-monnayeurs et assassins.

Arnoul raconte qu'il lâche, mais avec une grande réserve, ceux qui, ayant fait leur temps, mettent un Turc à leur place; de quelques-uns, des meilleurs ou des bandits de bonne maison, il exigeait deux Turcs, pour éviter « le mauvais effet que cela pourrait faire dan? l'esprit des parlements, qui, n'examinant pas toujours les affaires à fond, pourraient dire qu'au lieu de condamner aux galères ils n'auraient qu'à condamner à l'amende ou à un Turc, ce qui causerait de très -grands abus. »

Un de ces malheureux dont le temps était expiré, se tordait de désespoir d'être attaché sur ce banc, tandis que loin de lui sa femme et ses enfants mouraient de faim, peut-être, privés de la présence de celui dont le travail les faisait vivre. L'aumônier général des galères, touché de cette douleur immense, sollicite de prendre la place de cet infortuné. Pour peu qu'il n'y eut pas une

(1) LemeiUey, Nouveaux Mémoires de Daugeau, p. 111.

102 HISTOIRE DES CAMISAHDS

place vide sur le banc de la galère, il n'importait guère qu'un bandit lut libre et qu'un juste fût enchainé. Tant de bandits vivaient affranchis dans les \ Mes et les campagnes du royaume, et tant d'honnêtes gens étaient au bagne, surtout depuis le grand attentat de 1685, que l'échange ne tirait pas à conséquence. Un accepta donc; le galérien s'éloigna, L'aumônier général fut attaché dans la chiourme des forçats, et ses pieds restèrent enflés pendant le reste de sa vie du poids des fers qu'il avait portés.

Quand on songe que Jeanne d'Arc est montée sur l'échafaud et que Vincent de Paul a traîné le boulet des galériens, tandis que Dubois a porté la pourpre des cardinaux et Louis XV celle des rois, on prend en grande pitié les choses de ce bas monde, châtiments et récompenses, et l'on jette vers le ciel un regard de suprême espérance.

Donc, on faisait son service au bagne comme aujourd'hui à l'armée, et, grâce à la misère effroyable de ces temps maudits, il se trouvait des gens, martyrs sublimes peut-être, qui, pour donner le dernier morceau de pain à leurs familles, passaient, le front courbé, sous la porte de cet autre enfer au seuil duquel il fallait laisser toute espérance.

On connaît l'histoire du galérien Fabre, le héros du drame de l'honnête criminel. En 1732, un détachement fut envoyé pour dissiper une assemblée de calvinistes. Gomme toujours, les hommes furent condamnés auxgalères ; les femmes à la réclusion perpétuelle. Fabre se trouvait parmi les premiers. Son fils se rendit sur le passage de la chaîne, et, à prix d'or, obtint du conducteur de remplacer son père. Mais déjà les temps étaient moins durs. La révolution approchait ;le souffle de l'esprit nouveau ébranlait le vieux monde monar-

chique ; Fabre fut relâché après six années seulement de séjour sur les galères.

Un gentilhomme condamné pour assassinat ou fauxmonnayage, achetait un Turc pour se faire remplacer.. Le Turc devint une marchandise fort recherchée. Les chevaliers de Malte ou les vaisseaux des puissances étrangères en enlevaient beaucoup. On se traitait de Turc à More : lorsqu'on saisissait un brigantin turc, on envoyait tout l'équipage aux galères. Louis eût pu proposer de l'échanger contre des chrétiens esclaves chez les peuples barbaresques qui ne restaient pas en retard et faisaient sur nos côtes des razzias pareilles : il n'y songea jamais. Regnard fut enlevé ainsi pour être vendu à Alger ; celui-là, cependant, eût bien valu d'être racheté au prix d'un Turc ou deux des galères royales. Et combien d'autres qui n'ont pas, comme l'auteur du Légataire universel, laissé leurs Mémoires.

Il y avait des catégories plus ou moins appréciées, et l'on faisait ouvertement trafic de chair humaine pour le grand roi. On achetait des Russes captifs et esclaves chez les Turcs ; ils devenaient forçats et esclaves chez le roi très-chrétien, sans même rencontrer l'avantage qu'au dire d'Arnoul, ils trouvaient chez les musulmans, de n'être pas tourmentés pour leur religion. Le Grand-Turc était plus tolérant que Louis XIV ! (Jue l'on fût bandit, voleur, assassin, rien de mieux : mais dès que l'on était chrétien, il fallait, même au bagne, être de la communion du roi. Quant aux Juifs, l'intendant des galères en essaya, mais en fut mauvais marchand. Par bonheur, ce commerce de galériens se faisait avec probité et garantie delà marchandise livrée. Aussi fait-il très-bien observer à Colbert qu'il les rendra, « en me rendant mon argent et autres frais. »

Pellot, intendant du Poitou, annonçait à Colbert ce qu'il avait à faire pourobéir à ses instructions (4 janv., 8 av. 16(31) : « J'écrirai aux officiers des présidiaux de mon département, afin qu'ils condamnent le plus qu'ils pourront les criminels aux galères... Si l'on donne la peine des galères aux faux-sauniers de la Touraine, l'on en aura beaucoup par ce moyen-là: vous pouvez prendre la peine d'écrire à M. Legay. Ce sont bons hommes et vigoureux, et fort propres à servir à ce métier, et dont on purge ainsi le pays. J'en peux parler par expérience, en ayant tiré 80 ou 100 des prisons de ce pays-là, que je fis conduire et embarquer alors que j'eus ordre défaire des recrues (V infanterie pour l'armée de Flandre (1). Il y a des gens de Périgord qui viennent en Limousin, et qui servent aux gentilshommes quand ils en ont besoin pour faire des assemblées et lever la gerbe contre toute justice, et l'autorité du roi et ses défenses. Quand je saurai que ces gens gagés ainsi et sans aveu sont en campagne, je tâcherai de mettre à leurs trousses quelques compagnies de dragons, et les ayant livrés au présidial, d'en faire un beau coup de filet pour la chaîne... J'ai jugé àBellac, avec les officiers du siège royal, les gens attroupés du marquis de la Ponze. Il y en a cinq condamnés aux galères, compris le capitaine La Treille. Il n'a pas tenu à moi qu'il n'y en ait eu davantage ; mais Ion nesl pas maître des juges.. » Il insiste souvent pour que l'on enlève vite Jes forçats, ce qui ne peut manquer d'encourager les juges à multiplier les condamnations aux galères.

Yers la môme époque, l'intendant d'Orléans fait valoir

(1) Louis XIV faisait souvent ses recrues au bagne. Voir notre France sous Louis XIV, t. II, p. 171.

auprès de Colbert les services qu'il rend dans le môme sens : « Cette lettre, dit-il, sera seulement pour vous informer de ce que j'ai fait pour l'exécution de la volonté du roi, pour le. regard des criminels que Sa Majesté désire être condamnés aux galères, afin de rétablir ce corps qui est nécessaire à l'État. J'ai fait entendre aux officiers du présidial et prévôté de cette ville l'intention de Sa Majesté... » Le roi, en effet, avait ordonné de condamner aux galères tous les criminels qui avaient encouru la peine de mort, et comme la pénalité n'était fixée sur rien, que beaucoup de peines étaient laissées à l'arbitraire des juges, il leur était très-facile d'obéir à ses ordres.

Le chevalier de Goût écrivait d'Orange à Colbert (28juin 1662) : « J'ai un bon forçat que j'ai fait condamner à ce Parlement, que j'enverrai à Toulon ; et si je puis attrapper encore deux huguenots qui ont fait les insolents à la procession de la Fête-Dieu, je les enverrai de compagnie. »

L'intendant de la marine deToulon se plaint (29 août ■1662) qu'un de ses forçats lui a été enlevé en route « par nombre de noblesse asemblée, qui était un gentilhomme nommé de Minty, filleul de M. le duc de Mazarin...» Le corps de la noblesse fournissait, en effet, un assez bon contingent de forçats, surtout en qualité de faux-monnayeurs (1), et l'on regardait comme quelque chose de fort avantageux quand les forçats abondaient. « C'est une bonne nouvelle pour Sa Majesté, écrit Colbert (22 janv. 1666), qu'il y ait trente bons forçats dans la conciergerie de Rennes. » Louis eût pu recevoir bien plus souvent de ces heureuses nouvelles-là, car, au

(l) Colbert à de Harlay, 3 iléc. L6G6. — Depping, t. II.

106 HISTOIBE DES CAMISARDS

dix-seplième siècle, on pouvait dire du forçat <:e que l'on a dit de l'esprit: il courait les rues, il n'y avait qu'à se baisser, et encore fort peu, pour en prendre. Le grand obstacle venait delà parcimonie des fermiers ou receveurs du roi, qui refusaient de fournir aux frais nécessaires pour instruire les procès et faire punir les criminels (1). il est vrai qu'il y avait aussi un peu de la faute de la justice elle-même, qui coûtait beaucoup plus qu'elle ne valait, et était devenue tellement ruineuse, que tous les crimes demeuraient impunis (2). Lesjuges prenant plus que les autres voleurs, il valait mieux s'en tenir aux derniers, sans passer encore par les mains des premiers.

Si l'avarice des fermiers des droits du roi était cause que l'on poursuivait seulement un petit nombre de galériens qui couraient la France, l'avarice de ceux qui conduisaient les ebaînes faisait que la plupart mouraient de misère et de faim dans le trajet, entre les diverses conciergeries du centre et les ports où ils devaient être employés; les plus robustes arrivaient mourants (3). Une fois rendus à destination, ils étaient vêtus de rouge, la barbe, les cheveux, les sourcils rasés, et comme on coupait le nez et les oreilles à tous les forçats qui s'étaient évadés et qu'on avait repris, on juge si ce personnel était assez hideux. Chargés d'une chaîne de trois pieds de long à la jambe, ils étaient rivés pour toujours à leur banc, de jour, de nuit: ils y mangeaient, ils y dormaient, ils y vivaient; la mort seule brisait leurs liens.

(1) De Poutac, procureur général au parlement de Bordeaux, à Colbert, 8 février 1661.

(2) Note du commissaire du roi auprès des états du Languedoc,. Béziers, 7 décembre 1685.

(3) Le marquis de Ternes à Colbert, 29 nov. 1667.

A l'approche du combat, le garde-chiourme criait : « Alerte ! le tap en bouche ! » Le tap était un bâillon, un morceau de liège d'un pouce d'épaisseur et trois pouces carrés, qui pendait attaché au cou, dans lequel on les faisait mordre, et qu'au signal donné chacun retenait devant ses lèvres par deux cordons liés fortement derrière la tête. Alors la mitraille pouvait pleuvoir sur les galères, on pouvait risquer l'abordage, aucun cri, aucun gémissement ne troublait les ordres des chefs, ni l'harmonie de la manœuvre ; les blessures arrivaient, la mort survenait, le voisin n'était averti de celle de son voisin que parce qu'il le voyait s'affaisser sur lui-même. Les cris des blessés, des mourants eussent pu jeter le découragement dans l'âme de ces hommes que l'on menait au combat sans les laisser combattre, sans qu'ils pussent s'enivrer du bruit, du mouvement, de la lutte, de toutes ces choses qui font passer sur l'horreur de ces hideuses boucheries humaines qui constituent les plus glorieuses éphémérides de l'histoire.

L'amiral Baudin raconte qu'en 1846, étant alors préfet maritime à Toulon, le hasard lui fit trouver des papiers provenant d'une ancienne matricule du personnel des galères, vers la fin du règne de Louis XIV : « Vous avez remarqué, écrit-il, que des jeune gens de dix-huit, de seize, et même de quinze ans figurent au nombre de ceux qui ont été condamnés à vie pour cause de religion. Je me souviens d'une apostille qui a surtout excité mon attention, c'est celle relative à un malheureux enfant, condamné, était-il dit, par M. de B avilie, pour avoir, étant âgé de plus de douze ans, accnmjjar/né son père et sa mère ■au prêche.

« Vous avez sans doute remarqué que toutes les condamnations, sans exception, prononcées pour cause de re-

ligion, sont des condamnations à vie; tandis que la plupart des criminels, même de ceux qui sont coupables d'homicide, ne sont condamnés qu'à un petit nombre d'années seulement (1). »

Les protestants se voyaient maltraités d'une façon toute particulière sur les galères royales. En frappant les bandits et les assasins, on ne vengeait que le roi, dont ils méprisaient les lois ; en martyrisant les réformés, on vengeait Dieu et Louis à la fois. A eux donc tous les coups et tous les mauvais traitements, à eux les dures corvées et les expéditions aventureuses. Lisez cette lettre de Seignelay. en date du 18 avril 1686 ;

« Comme rien ne peut tant contribuera rendre traitables les forçats qui sont encore huguenots et n'ont pas voulu se faire instruire, que la fatigue qu'ils auraient pendant une campagne, ne manquez pas de les mettre sur les galères qui iront à Alger (2). »

Il faut lire les mémoires de Jean Martheille, si l'on veut descendre jusqu'aux derniers cercles de cet enfer qui eût fait reculer le Dante. Gela est écrit sans fiel, avec une résignation sublime, et l'accusation qui en ressort n'en est que plus terrible.

Il était de Bergerac, les dragons allaient pénétrer chez lui, il se sauve avec un de ses amis, nommé Le Gras; ils traversent la France au millieu de mille dangers, arrivent jusqu'à la frontière du Nord, qu'ils allaient franchir lorsqu'ils sont trahis, vendus, livrés, traduits devant le parlement de la province qui les acquitte, faute de preuves. Une chose, cependant, déposait contre eux: ils étaient sans passe-ports. Le procureur général en écrit au mi-

(1) Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme, 1853, p. 53.

(2) Depping, Corr. admin., t. IV, Introd., p. 26.

nistre d'État La Vrillière, « lui annonçant, dit Martheille, que nous avions fait preuve parfaite de notre innocence à sortir du royaume. » Quinze jours après, le président le fait appeler pour lui remettre la réponse du ministre, ainsi conçue : « Messieurs Jean Martheille, Daniel Legras s'étant trouvés sur la frontière du Nord sans passe-ports, Sa Majesté prétend qu'ils soient condamnés aux galères.

« Je suis, messieurs, etc. Signé : Le marquis de la Vrillière. »

Le greffier leur lut alors la sentence que le Parlement venait de rédiger : « Avons lesdits Jean Martheille et Daniel Legras, dûment atteints et convaincus" de faire profession de la R. P. R., et s'être mis en état de sortir du royaume pour professer librement la dite religion ; pour réparation de quoi, les condamnons à servir de forçats sur les galères du roi, à perpétuité. »

« La lecture de cette sentence finie, je dis au conseiller :

— Comment, monsieur, le Parlement, un corps si vénéré et si judicieux, peut-il accorder la conclusion de cette sentence (atteints et convaincus), avec la déclaration de nous absoudre, comme il l'avait effectivement fait ? — Le Parlement, nous dit-il, vous a absous, mais la Cour, qui est supérieure au Parlement, vous condamne. — Mais où reste la justice, monsieur, qui doit diriger et l'un et l'autre tribunal ? — N'allez pas si avant, me répondit-il, ilne vous appartientpas d'approfondir ces choses. »

Cet homme, cet innocent, que le bon plaisir du roi condamnait aux galères perpétuelles, avait seize ans ! C'était le 17 décembre : « il gelait, comme on dit, à pierres fendre. » La chaîne, composée de quatre cents forçats environ, dont vingt-deux criminels au môme titre que Martheille, quitte Paris pour se rendre à Marseille;

chacun d'eux portait environ cent cinquante livres de fer. A la fin de la première journée, ils arrivèrent à Charenton, accompagnés par quatre bourgeois de Paris qui, touchés de compassion, avaient donné cent écus au capitaine afin qu'il se pourvût d'une ou deux charrettes pour le cas où quelques-uns des protestants n'eussent pu se traîner sur les routes.

« A neuf heures du soir, qu'il faisait un grand clair de lune et une gelée, par un vent de bise qui tout glaçait, on décramponna la chaîne, et on nous fit tous sortir de l'écurie dans une spacieuse cour, close d'une muraille qui régnait devant cette hôtellerie. On fit arranger la chaîne à un bout de cette cour, ensuite on nous ordonna, le nerf de bœuf à la main, qui tombait comme grêle sur les paresseux, de nous dépouiller entièrement de tous nos habits, et de les mettre à nos pieds.

« Il fallut obéir ; et nous, vingt-deux, ni plus ni moins que toute la chaîne, nous subîmes ce cruel traitement. Après que nous fûmes dépouillés, nus comme la main, on ordonna à la chaîne de marcher de front jusques à l'autre bout de la cour, où nous fûmes exposés au vent de bise pendant deux grosses heures ; pendant lequel temps les archers fouillèrent et visitèrent tous nos habits, sous prétexte d'y chercher couteaux, limes, et autres instruments propres à couper les chaînes. On peut juger si l'argent qui se trouva échappa des mains de ces harpies ! Ils prirent tout ce qui les accommodait, mouchoirs, linge (s'il était un peu bon), tabatières, ciseaux, etc., et gardèrent tout, sans en avoir jamais rien rendu ; et lorsque ces pauvres misérables leur demandaient ce qu'on leur avait enlevé, ils étaient accablés de bourrades de leurs mousquetons, et de coups de bâton.

« La visite de nos hardes étant faite, on ordonna à la

chaîne de remarcher de front jusqu'à la place où nous avions quitté nos habits. Mais, ô spectacle cruel! la plupart de ces malheureux, de même que nous, étions si raides du grand froid que nous avions souffert, qu'il nous était impossible de marcher, quelque petit espace qu'il y eut de l'endroit où nous étions jusques à nos habits. Ce fut alors que les coups de bâton et de nerf de bœuf plurent, et ce traitement horrible ne pouvant ranimer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gelés et couchés, les uns raides morts, les autres mourants, ces barbares archers les traînaient par la chaine de leur cou, comme des charognes, leur corps ruisselant de sang des coups qu'ils avaient repus. Il en mourut, ce soir-là ou le lendemain, dix-huit...

« Par une espèce de miracle, il n'y eut aucun de nous vingt- deux, qui y périt, ni pendant la route, où on nous fit encore trois fois cette barbare visite, en pleine campagne, avec un froid aussi grand et même plus rude qu'il n'était à Charenton... Ce qui nous aida le plus à nous réchauffer, et qui vraisemblablement, après Dieu, nous sauva le vie, ce fut le fumier des chevaux de cette écurie sur lequel nous étions assis ou à demi couchés. Pour moi, je me souviens que j'eus la facilité de m'y enterrer entièrement. Ceux qui purent le faire s'en trouvèrent bien, se réchauffèrent, et se remirent bientôt...

« Le lendemain, au matin, nous partîmes deCharenton. On mit sur les chariots quelques-uns de nous vingt-deux qui le requirent, sans qu'on les maltraitât le moins du monde; mais les autres malheureux, accablés de leurs souffrances du soir précédent, et quelques-uns à l'article de la mort, ne purent obtenir cette faveur qu'après avoir passé par l'épreuve du nerf de bœuf; pour les mettre sur les chariots, ou les détachait de la grande chaîne,

et on les traînait par celle qu'ils avaient au cou, comme des bêtes mortes, jusqu'au chariot, où on les jetait comme des chiens, leurs jambes nues pendantes hors du chariot, où dans peu elles gelaient et leur faisaient souffrir des tourments inexprimables ; et, qui pis est, ceux qui se plaignaient ou se lamentaient sur ces chariots des maux qu'ils souffraient, on les achevait de tuer à grands coups de bâton.

« On demandera ici pourquoi le capitaine delà chaîne n'épargnait pas plus leur vie, puisqu'il recevait vingt écus par tête pour ceux qu'il livrait vivants à Marseille, et rien pour ceux qui mouraient en chemin. La raison en est claire. C'est que le capitaine devait les faire voiturer à ses dépens, et les voitures étant chères, il ne trouvait pas à beaucoup près son compte à les faire charrier. Car, à faire charrier, par exemple, un homme jusques à Marseille , il lui en aurait coûté plus de quarante écus, sans la nourriture ; ce qui fait voir qu'il lui était plus profitable de les tuer que de les faire voiturer. lien était quitte en laissant au curé du premier village qui se présentait le soin d'enterrer ces corps morts, et en prenant une attestation dudit curé (1). >>

Arrivés à Marseille, ils se virent livrés aux féroces caprices du comité et des deux sous-comites, pris parmi les mousses, «élevés dans la cruauté et à être sans pitié (p. v. 463), » et grandis dans le mépris et l'horreur du bétail humain que l'on abandonnait sans contrôle à leur brutalité sauvage. Non contents de les frapper sans cesse r ils leur infligeaient une rude bastonnade à la moindre dénonciation, à la plus légère faute.

« Voici comment se pratique cette barbare exécution,

(1) Jean Martheille, Mémoires, p. 333-337.

dit Martheille. On fait dépouiller tout nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit la recevoir. On lui fait mettre le ventre sur le coursier de la galère, ses jambes pendantes dans son banc, et ses bras dans le banc à l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forçats, et les deux bras par deux autres, et le dos en haut tout à découvert et sans chemise ; et le comité est derrière lui, qui frappe avec une corde un robuste Turc pour l'animer à frapper de toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise, et comme il sait qu'il n'y aurait pas de ménagement pour lui s'il épargnait le moins du monde le pauvre misérable que l'on châtie avec tant de cruauté, ilappliqueles coups de toutes ses forces, de sorte que chaque coup de corde qu'il donne fait une contusion élevée d'un pouce. Rarement ceux qui sont condamnés à souffrir un pareil supplice en peuvent-ils supporter dix à douze coups sans perdre la parole et le mouvement. Cela n'empêche pas que l'on ne continue à frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni remue, jusqu'au nombre de coups auquel il est condamné par le major. Vingt ou trente coups n'est que pour les peccadilles ; mais j'ai vu qu'on en donnait cinquante ou quatre-vingts, et mômecent; mais ceux-là n'en reviennent guère. Après donc que ce pauvre patient a reçu les coups ordonnés , le barbier ou frater de la galère vient lui frotter le dos tout déchiré avec du fort vinaigre et du sel, pour faire reprendre la sensibilité à ce pauvre corps, et pour empêcher que la gangrène ne s'y mette (p. 123)... »

Aux tortures physiques, il faut ajouter, pour ces pasteurs vénérables, pour ces protestants, l'élite de la population du royaume, le supplice affreux du contact

de ces forçats, rebut hideux d'une société déjà bien infâme, même dans ses plus hautes régions, et jusque sur le trône où l'on pouvait contempler l'insolent spectacle d'un prince faisant promener devant ses armées, dans la même voiture et à la face de la France, son épouse légitime et ses deux principales maîtresses, dont la plus nouvelle était elle-même mariée.

Aux jours de ses désastres, quand les alliés vainqueurs dictaient les conditions de paix que subissait la France frémissante, il était une chose qu'ils réclamaient incessamment, mais sur laquelle le grand roi se montrait inflexible. Ils demandaient la'liberté des malheureux calvinistes qui peuplaient les galères. Louis rendait les provinces, mais gardait fièrement ses galériens. Convaincu qu'à l'étranger ils vivraient et mourraient dans la religion que l'on avait enseignée à leur enfance, il se laissait aller à l'espoir que, sous le fouet du comité, ils embrasseraient à la lin la religion de Rome, et c'était pour lui une affaire de conscience de prolonger jusqu'à la mort leur supplice, leur agonie et leur martyre.

De temps en temps, aux grandes fêtes, les aumôniers convertissaient quelques galériens catholiques que l'on disait huguenots. On en faisait un pompeux rapport au roi, et, à ce prix, on obtenait de lui qu'il ne songeât jamais à relâcher les autres (1).

Pendant près d'un siècle, on continua de jeter aux galères perpétuelles, sans jugement et pour toute la vie, des Français coupables de protestantisme. Ce fut seulement le 16 janvier 1763 que, dans une dépêche au duc de Choiseul, M. de Saint-Florentin signala l'étrangeté d'une situation pareille, à propos de trente-sept protes-

(1) Martheille, p. 345.

tants détenus aux galères, et de vingt autres, prisonniers à Aiguës-Mortes, pour avoir assisté à une assemblée, et qui furent relâchés, grâce àlïntervention de l'Angleterre.

« Le feu roi, disait M. de Saint- Florentin, avait si fort à cœur l'exécution des ordonnances qu'il avait données sur le fait de la religion que, par un règlement particulier concernant le détail des galères, et qui est dans vos bureaux, il décida qu aucun homme condamné pour cause de religion ne pourrait jamais sortir des galères (1). »

Cette existence de damnés, à laquelle le pieux époux de la veuve Scarron condamnait ceux de ses sujets huguenots qu'il ne lui plaisait pas de faire massacrer par ses soudards, ou pendre, rouer, ou brûler par ses bourreaux ; cette existence, disons-nous, n'était cependant pas sans quelques compensations, elle avait ses jours de joies et de folles liesses : c'était quand quelques gentilshommes désœuvrés, quelques grandes dames ennuyées, quelques maîtresses influentes voulaient se donner la récréation de visiter les galères. Navires et personnel, tout faisait toilette, manœuvrait de son mieux, excitait les applaudissements des spectateurs:

« Une galère ainsi parée de tous ses ornements offre à la vue un spectacle qui frappe d'admiration ceux qui n'en voient que l'extérieur. Mais ceux qui portent leur imagination sur la misère de trois cents galériens qui composent la chiourme, rongés de vermine, le dos labouré de coups de corde, maigres et basanés par la rigueur des éléments et le manque de nourriture, enchaînés nuit et jour et remis à la direction de trois cruels comités qui lqs traitent plus mal que les bêtes les plus viles: ceux, dis-je, qui font ces considérations dimi-

(1) Bulletin du Protestantisme français, 1858, p. 78.

nucnt infiniment leur admiration pour ce superbe extérieur.

« Les seigneurs et dames, ayant parcouru les galères d'un bout à l'autre, reviennent à la poupe, s'asseyent sur des fauteuils; et le comité, ayant reçu l'ordre du capitaine, commande l'exercice à la chiourme au son du sifflet. Au premier temps, ou coup de sifflet, ebacun ôte son bonnet de dessus sa tête; au second, sa casaque; au troisième, sa chemise. On ne voit alors que des corps nus... On les fait coucher tout à coup sur leurs bancs. Alors tous ces hommes se perdent à la vue. Après, on leur fait lever le doigt indice; on ne voit que des doigts; puis le bras; puis la tête; puis une jambe; puis les deux jambes; ensuite tout droits, sur leurs pieds; puis on leur ait à tous ouvrir la bouche ; puis tousser tous ensemble, s'embrasser, se jeter l'un l'autre à bas, et encore diverses postures indécentes et ridicules, et qui, au lieu de divertir les spectateurs, font concevoir aux honnêtes gens de l'horreur pour cet exercice, où l'on traite des hommes, et qui plus est, des chrétiens, comme s'ils étaient des bêtes brutes. Ces sortes d'exercices arrivent très-fréquemment, dans l'hiver comme dans l'été (1). »

On avait vu parfois, au temps des Césars, quand, dans l'amphithéâtre, la chair des martyrs volait en éclats sous les fouets des tortionnaires, ou saignait sous les dents et les griffes des tigres et des lions, de vieux païens, subitement convertis, pousser le cri sublime de la Pauline de Corneille :

— « Je vois ! je sais ! je crois !... »

La férocité implacable des bourreaux du grand roi amena de pareils prodiges :

(l) Martheille, p. 511-513.

« En 1700, tout retentit des gémissements de ceux qui languissaient dans les prisons et dans les fers. On voit, sur la fin d'avril, partir une chaîne de soixante-trois galériens, dont les crimes sont la fidélité, l'attachement et le zèle pour leur religion, et parmi lesquels on remarque plusieurs pères de famille, plusieurs tètes à cheveux gris. Sur les galères, à Marseille, un réformé refuse de fléchir les genoux devant l'hostie, parce qu'il ne croit pas pouvoir le faire en concience; on l'étend sur le coursier ; le plus puissant Turc qui soit dans la galère, armé d'une corde goudronnée et trempée dans l'eau de mer, frappe de toutes ses forces ; le corps rebondit, retombe sous des coups terribles et redoublés, et ne fait plus qu'une plaie sanglante. Et quelle plume pourrait décrire des horreurs capables d'attendrir les forçats? Deux galériens, romains de religion, qui n'étaient pas là pour des excès de zèle, changent à la vue de cet affreux spectacle. Ils vont le déclarer à l'évêque de Marseille. On les associe aux souffrances de leurs nouveaux frères, et ils en font leur joie et leur bonheur (1). »

Les galères, telles que nous venons de les décrire, parurent au grand roi une peine trop douce encore pour de pareils criminels, puisque, nous l'avons vu, à partir de juillet 1680, hommes, femmes, enfants, tous ne furent plus passibles que d'une peine unique et égale, la mort : la mort sur place, autant que possible, ou la pendaison en masse pour les prisonniers. On tomba donc sur deux assemblées, à peu de jours de distance, à And use et au Vigan ; on massacra, sans faire quartier à personne, tout ce que l'on put tuer, on

(1) Court de Gébelin, Histoire des troubles des Cèvennes, liv. I, p. 34-35. — Louis Figuier, Histoire du Merveilleux, t. II, p. 261.

118 niSTOIRE DES CAMISARDS

pendit haut et court tout ce que l'on put saisir, et l'on attendit.

Hélas ! les infatigables convertisseurs comptèrent bientôt une déception de plus, et Bâville fut contraint d'avouer à la cour la complète insuffisance de cette nouvelle mesure (î). « Je viens d'apprendre que, dimanche dernier, 27 de ce mois, il y a eu une assemblée de près de quatre cents hommes, dont plusieurs étaient armés, dans le diocèse de Mende, au pied de la montagne de Lozère. Bien que cette assemblée se soit tenue à près de 12 lieues de l'endroit où a été la dernière, je ne puis m'empêche'r d'être fort surpris d'un pareil événement. Je croyais que le grand exemple que j'ai fait au Vigan et à Anduse mettrait, au moins pour quelque temps, les Gévennes en tranquillité. Mais, puisque ce dernier n'a de rien servi, je ne crois pas que l'on puisse rien espérer de ce genre de peine à l'avenir. Je crois même qu'il sera à la fin dangereux de le continuer ; et je crains que tant de condamnations à mort, dans une affaire mêlée de religion, n'irritent les esprits et n'endurcissent tous les mauvais convertis par un si méchant exemple... »

Mais il n'était pas aisé de prendre Louvois au dépourvu. Il songea à quelque chose de mieux que la mort, — à la transportation arbitraire, qui inspire moins d'horreurT parce que le sang ne coule pas, mais qui, combinant la captivité avec l'exil, tue presque aussi sûrement, et permet de tuer à distance, au loin et par grandes masses. Les révoltés prétendent s'être retirés au désert. Il les prend au mot, et, si tuer les habitants ne suffit pas, il tuera le pays lui-môme et en fera un désert. Il confie ce

(l) Bâville à Louvois, 29 octobre 1686.

nouveau projet à Bâville : « Je vous ai marqué que le roi se résoudra à changer tous les peuples des Gévennes ; c'est en effet son intention, s'il continue à s'y faire des assemblées, n'y ayant point de parti que Sa Majesté ne prenne pour mettre ce pays-là sur le pied d'être soumis à ses ordres (1). »

Le duc de Noailles prévoit bien quelques difficultés dans l'exécution (2) : « J'avoue que cela m'afflige d'autant plus qu'après les châtiments rigoureux qui ont été faits avec si peu de fruit, depuis environ huit mois, au sujet de ces assemblées, on ne sait quasi plus quel parti prendre ponr ramener ces misérables et pour accorder les sentiments de la bonté et de la clémence du roi pour ses sujets, avec les desseins que le ciel lui a inspirés pour le bien de la religion et ce qu'il doit à son autorité. J'estime que si Sa Majesté juge qu'il n'y ait d'autre remède que celui de changer quelques peuples des Gévennes, il faudra commencer par ceux qui ne font aucun commerce, et qui habitent des montagnes inaccessibles, où la rudesse du climat et la température de l'air leur inspirent un esprit sauvage, tels que ceux de la dernière assemblée; la perte de ces peuples étant d'une moindre conséquence pour la province que ceux qui contribuent au commerce. Si le roi prenait ce parti- là, il faudrait envoyer ici au moins quatre bataillons pour l'exécution de ses ordres, qui ne se fera pas sans de grandes difficultés et de grandes peines pendant l'hiver. »

En effet, le grand ministre paraît tenir compte de ces sages objections, et il amende son projet primitif (3) :

(1) Louvois à Bâville, 21 octobre 1686.

(2) Noailles à Bâville, 29 octobre 1686.

(3) Louvois à Bâville, 29 novembre 1686.

« Il a paru extrêmement difficile d'ôter entièrement les peuples de plusieurs villages, pour y en mettre d'autres en leur place, et Sa Majesté a cru qu'il se fallait réduire à choisir, dans les endroits où les communautés, en général, sont moins bien converties, et où l'âpreté du pays les rend plus disposés à se soulever, ceux qui paraîtront avoirplusdecrédit,etlespluscapablesde commencer des séditions, pour les envoyer incessammentdans différents châteaux de la province, jusqu'à ce que deux vaisseaux, que le roi va faire armer à Marseille, soient en état de les transporter dans les îles de l'Amérique et du Canada, où ils peuvent être suivis par leurs femmes, si elles le désirent. Sa Majesté s'attend que cet exemple, fait sur cent ou cent cinquante habitants des Cévennes, purgera le pays des plus dangereux, et imprimera une telle terreur aux autres qu'ils se contiendront mieux qu'ils n'ont fait par le passé. »

Le marquis de La Trousse s'emploie activement avec Bàville à ce travail d'épuration. Au premier moment, le résultat semble dépasser leurs espérances. Après un premier coup de filet jeté à Nîmes, où l'on arrête une cinquantaine de personnes, La Trousse s'empresse de rendre compte au ministre des heureux effets de leur zèle (1) : « Je n'ai rien à me reprocher, Monseigneur, pour l'exécution de tous vos ordres ; mais j'ai affaire à des peuples les plus légers et les plus fous qu'il y ait au monde. Les habitants de Nîmes ont une telle peur qu'ils courent en foule aux églises ; ils demandent et voudraient qu'on leur donnât tous les sacrements en un môme jour, croyant par là se mettre à couvert de l'orage qu'ils croient être prêt à tomber sur leur têtes. Mon avis est

(1) La Trousse à Louvois, 3, 7, 10 janvier 1687.

toujours, Monseigneur, qu'il ne faut point se reposer sur leurs belles paroles ; ce sont des canailles dans le fond, qui ne valent rien, et qui sont malintentionnés...

« Nous avons composé une voiture de cent personnes pour les Iles, que nous ferons partir d'Aigues-Mortes par mer, le 24 ou 25 de ce mois, pour les conduire à Marseille. Toutes les mesures sont prises pour cela, comme aussi pour faire bientôt après une seconde et une troisième voiture de cent nouveaux convertis chacune, parce que nous prévoyons ne pouvoir nous dispenser de faire sortir au moins trois cents personnes de cette province, à ne prendre que ceux qu'il est essentiel de chasser, et dont l'esprit mutin et dangereux les porterait toujours à troubler les cantons dont on les tire. »

Que l'on se figure quelle terreur inouïe devait presser toutes les poitrines, là où il suffisait de la volonté, de la rancune, du caprice, de la légèreté de l'intendant, d'un chef militaire, ou de quelqu'un de leurs subdélégués, pour vous faire arrêter par ce seul motif que l'on vous soupçonnait d'être, non pas même un protestant, mais un mauvais converti, et pour vous faire transporter par centaines, jeter aux galères, rouer vif, et torturer en cent façons ! Car ce n'étaient là que des mesures de surcroît, et l'ancienne pénalité n'avait rien perdu de ses rigueurs. Louvois-Satan le rappelle en passant (1) : « Sa Majesté n'a par cru qu'il convînt à son service de se dispenser entièrement de l'exécution de la déclaration qui condamne à mort ceux qui assisteront à des assemblées. Elle désire que de ceux qui ont été à l'assemblée d'auprès de Nîmes, deux des plus coupables soient condamnés à mort, et que tous les autres hommes soient condamnés

(!) Louvois à Bàville, 10 janvier 1687.

aux galères. Si les preuves ne vous donnent point lieu de connaître qui sont les plus coupables, le roi désire que vous les fassiez tirer au sort, pour que deux d'iceux soient exécutés à mort. »

Il craint que ses dignes agents ne faiblissent dans leur terrible besogne, il les reconforte et les ranime (1) : « Je n'ai rien à vous dire sur l'état où vous me mandez que sont les Cévennes, parce que rien ne convient moins au service du roi ni au bien de la province que de témoigner que l'on soit capable d'avoir pitié de gens qui se sont conduits comme ont fait ceux-là, lesquels doivent être abîmés de manière que l'état où ils demeureront serve d'exemple à tous les autres nouveaux convertis. »

Ah ! vous avez reproché à notre glorieuse Révolution ses listes de suspects, ses échafauds, ses transportations ! Mais ceux qu'elle frappait le méritaient, étant tous des conspirateurs et des révoltés, ligués avec l'étranger en armes, tandis que Louis XIV frappait, en pleine paix, les meilleurs et les plus inoffensifs parmi ses sujets, qu'il poussait au désespoir. Mais la Terreur, — trop longue, hélas ! — ne put se soutenir que pendant quelques mois, tandis que les effroyables persécutions contre les calvinistes durèrent trente-cinq années, autant que lui et se prolongèrent même longtemps encore après que la mort en eut délivré la France.

(1) Louvois àBàville, 28 janvier 1687.

LA

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