CHAPITRE I
Les assemblées du désert. — Premières résistances armées dans les Cévenires. — Conjuration des trois hêtres. — Meurtre de l'inspecteur des missions. — Les Camisards. — Les prophètes cévenols. — La belle Isabeau. — Les petits prophètes dormants.
On a voulu comparer la guerre des Camisards à l'insurrection vendéenne de 1793. Historien de ces deux sanglants épisodes de nos annales, nous n'acceptons pas, pour les Cévenols, cette assimilation. Sans provocation aucune, les paysans du Bocage se soulevèrent contre la patrie à l'heure suprême où elle était envahie par toutes ses frontières, et quand elle ne leur demandait, comme au reste du pays, que le sacrifice de quelques-uns de leurs enfants pour voler à sa défense. Ils faillirent faire sombrer dans une mer de sang, ils exaspérèrent et rendirent furieuse cette sublime Révolution de 1781) dont eux, surtout, la race éternellement taillable et cor-
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véable, allaient cueillir les meilleurs fruits, et qui se montrait si merveilleusement conciliante à ses débuts, jusqu'au jour où elle se vit poussée à bout par les trahisons de la cour, du clergé et de la noblesse.
Lorsque les pauvres habitants des montagnes cébenniques brandirent à la fin le bâton ferré des Jacques, il y avait vingt longues années, et plus, que le despotisme sauvage du grand roi faisait peser sur eux cette persécution atroce qui les arrachait de leurs berceaux et n'accordait pas même un tombeau à leurs cadavres, traînés sur la claie, déchiquetés par morceaux, brûlés pour en jeter les cendres aux quatre vents de l'horizon. De la naissance à la mort, la vie pour eux n'était qu'une longue torture. Louis avait élargi sous leurs pas et creusé à des profondeurs inouïes l'abîme des douleurs humaines. Ils avaient enfin touché le fond, et par ce beau désespoir dont parle le poëte, ils voulurent remonter à la surface, ou mourir.
Nous osons affirmer que la Jacquerie vendéenne fut la plus coupable des révoltes, parce qu'elle est la plus injustifiée, tandis que celle des Camisards fut la plus légitime des insurrections, parce qu'elle était la plus inévitable.
Ils ne pouvaient plus se marier, ensevelir leurs morts, élever leurs enfants. 11 n'y avait plus pour eux ni patrie, ni religion, ni propriété, ni famille. On leur enlevait les titres du citoyen, les droits de l'homme, ils étaient rejetés hors delà loi civile et de la loi religieuse, hors de l'humanité, et voici ce qu'écrivait un homme qui, certes, n'avait nul goût aux batailles ni aux luttes armées, Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre immortelle à M. de Beaumont:
« Le seul cas qui force un peuple ainsi dénué de chefs
à prendre les armes, c'est quand, réduit au désespoir par ses persécuteurs, il voit qu'il ne lui reste plus de choix que dans la manière de périr. Telle fut, au commencement de ce siècle, la guerre des Camisards. Alors on est tout étonné de la force qu'un parti méprisé tire de son désespoir : c'est ce que jamais les persécuteurs n'ont su calculer d'avance. Cependant de telles guerres coûtent tant de sang, qu'ils devraient bien y songer avant de les rendre inévitables. »
On rencontrait dans le Languedoc une population protestante plus nombreuse que dans le reste du royaume. Là, brûlées par le soleil du midi, les têtes sont ardentes et promptes à s'exalter. Et, dans le Languedoc, il y avait les Cévennes*, qu'habitaient des hommes grossiers, ignorants, isolés du reste du monde au milieu de leurs montagnes sauvages que la neige couvrait pendant de longs mois de l'année, et qui, encore aujourd'hui, portent la redoutable coutelière suspendue à leur côté, ou fixée entre les boutonnières de leur veste.
Après que l'on eut renversé les temples où ils allaient, aux pieds de l'Eternel, puiser la force de lutter contre les rigueurs de la création et de résister à la triple tyrannie du fisc royal, du clergé et des gentilshommes, ils se rassemblèrent, d'abord inoff'ensifs et sans armes, dans ces Assemblées du Désert, comme ils les appelaient dans leur langage biblique, où un ministre, qui ne savait pas, en commençant, si sa voix ne serait pas éteinte avec sa vie sous la fusillade des dragons embusqués aux environs, venait leur parler de Dieu et des espérances d'un monde moins rigoureux.
Un de ceux que l'on appelait les Anciens organisait l'assemblée, faisait les convocations. Dépêché par lui, en émissaire, protégé par la pénombre de l'aurore ou du
crépuscule, traversait le village, heurtait mystérieusement à la porte entre-bâillée, jetait à demi-voix quelques mots en passant : « Demain, à minuit, en tel lieu, tel ministre fera entendre la parole de Dieu...»
La nuit venue, on partait, par petites bandes, pour ne pas éveiller les soupçons. On allongeait à dessein sa route, on multipliait les détours, on prenait des chemins différents afin de déjouer la surveillance des espions, dont la cour soudoyait si largement l'infamie. Vieillards, femmes, enfants risquaient le dangereux pèlerinage. Les enfants fatigués pleuraient; pour apaiser leurs cris, les hommes les chargeaient sur leurs épaules, et franchissaient ainsi les ravins, que l'obscurité des nuits rendait plus périlleux. Dans ces morftagnes, elles sont glacées en hiver, bien souvent orageuses en été. Par la bise ou par la pluie, quand on n'avait pas été trahi, quand le rendez-vous n'avait pas été contremandé, on se rencontrait, par centaines, parfois par milliers, dans quelque carrefour caché au plus profond des forêts, dans quelque ferme dont on ne pouvait plus compromettre les habitants en fuite, dans quelque caverne bien cachée, et c'est là ce qu'ils appelaient le Désert.
Les femmes surtout, toujours plus enthouasiastes, et souvent plus courageuses que les hommes, y accouraient en foule. Les plus robustes, les plus avisés parmi les assistants étaient posés en sentinelles, et par des cris convenus, avertissaient de l'approche de l'ennemi. Bien de fausses alertes troublaient les assemblées. Puis enfin, lorsque le pasteur arrivait, vers le milieu de la nuit, l'office divin commençait. On chantait des psaumes, le prédicant lisait quelques chapitres de la Bible, donnait le signal de la prière commune. Ce n'était point l'éloquence savante des Bourdaloue ou des Bossuet. L'orateur, quel-
quefois presque illettré, improvisait de longs discours, allongés encore par des citations des Livres Saints prodiguées sans mesure. Mais ces naïvetés devenaient touchantes, tant le cœur était bien sur les lèvres de celui qui parlait, comme il était dans toutes les oreilles de ceux qui écoutaient. La paix, la charité, la patience étaient seules invoquées, et l'on promettait les félicités célestes pour récompense des tortures endurées sur cette terre des méchants.
Les mariages, les baptêmes se faisaient généralement au Désert, les premiers, après des publications faites dans les Assemblées, les secondes dans les fermes isolées où l'on apportait les nouveau-nés. Mais souvent aussi beaucoup, redoutant les dangers laissés après elles par ces formalités que ne reconnaissait par la loi civile, achetaient, de la vénalité des curés, des bénédictions de mauvais aloi. On en rencontrait, parmi ceux-ci, qui se faisaient payer jusqu'à quinze pistoles (150 livres), et un évêque de Gap dénonçait trente mariages bénis de cette manière dans une seule de ses paroisses (1).
Lors de la paix de Ryswick (20 septembre 1697) , après vingt années de guerres effroyables, de dévastations et d'incendies sans exemple dans l'histoire, après que l'on eut doublé les effectifs militaires, dépensé les hommes par centaines de mille et l'argent par centaines de millions, le roi-soleil, après tant de Te Deum chantés dans ses églises, rendit toutes ses conquêtes (2), céda sur tous les points, un seul excepté, comme toujours, la rentrée de ses sujets huguenots. Immuable à cet
(1) Ed. Hugues, Hist. de la Restauration du Protestantisme en France, t. I, p. 96.
(2) Strasbourg, toutefois, resta à la France.
égard, il répondit par un redoublement de rigueurs à l'insolente prétention des alliés, qui réclamaient quelques garanties pour les calvinistes français. Il fallait bien, d'ailleurs, occuper l'armée, et puisqu'il était inévitable qu'elle pillât, mieux valait, après tout, qu'elle pillât les huguenots, et qu'elle laissât respirer un peu les bons catholiques. Cela sanctifiait en quelque sorte leurs crimes, en faisant d'eux les instruments de Dieu. Ne faut-il pas des démons pour être les ministres des vengeances du Très-Haut, et n'était-ce pas encore des élus, ceux-là qu'il choisissait pour leur commettre ses intérêts ?
Lesédits se succédèrent donc, plus pressés que jamais. Nous ne les citerons pas, ils ne faisaient que reproduire les peines déjà édictées. Que pouvait-on y ajouter, lorsqu'elles punissaient de la mort la plus effroyable, du supplice de la roue ou du bûcher après la torture préalable, ordinaire et extraordinaire, des malheureux, coupables de ce forfait étrange, de s'être réunis pour chanter des psaumes ou pour prêcher sur la Bible ou sur l'Évangile !
Un détail précieux, cependant. Une ordonnance du 5 mai 1699 défendit aux nouveaux convertis de vendre une partie de leurs immeubles ou l'universalité de leurs meubles, ni d'en disposer d'aucune manière, sous peine de nullité et de confiscation. La prohibition n'était que pour trois ans : seulement elle fut rafraîchie tous les trois ans, jusqu'à l'an de grâce 1789.
Nous le répétons, il n'y avait donc nul avantage à embrasser la religion de Rome. Rien ne désarmait la défiance de Louis, et, sûrs désormais d'être persécutés, quoi qu'ils fissent, les calvinistes comprirent qu'il fallait mieux résister, fût-ce par les armes, que
de céder, sans espoir de détourner les fureurs royales.
Sans doute Louvois-Satan n'était plus là (1), mais ses dragons d'enfer sentirent leurs narines se gonfler d'aise en aspirant par avance ces parfums de chair rôtie qui leur étaient promis. Les missionnaires reprirent leurs bottes, et clans tout le royaume, mais principalement dans les montagnes cébenniques, la situation devient plus effroyable qu'elle n'avait jamais été. On n'entendait parler que de prisons, de galères, de bûchers, d'enlèvements d'enfants pour lesquels on exigeait des parents des pensions considérables, d'internements par lettres de cachet, detransportations. Les Assemblées du Désert étaient recherchées avec fureur; on traquait les réformés comme des bêtes fauves, on massacrait jusqu'aux enfants à la mamelle, on les arrachait du sein des mères éventrées, pour les porter en triomphe au bout des baïonnettes. Ceux que l'on saisissait étaient condamnés à mort, roués, pendus, brûlés ; les mieux traités obtenaient les galères perpétuelles, où les attendait l'horrible traitement que nous savons.
Dans une seule expédition, à Orange, en 1698, on arrêta quatre-vingt-dix-sept hommes, dont soixante-onze furent condamnés aux galères perpétuelles, et trentehuit femmes, dont dix-neuf furent renfermées dans le château de Sommières (2). Mais les calvinistes avaient la fureur du martyre, comme les missionnaires bottés de Louis avaient la fureur du massacre: cela ne diminua pas la fréquence des assemblées, et la colère du roi grandissait à proportion de l'entêtement des résistances.
(1) L'homme du Palalinat et des Cévennes, ce monstre qui, au xixc siècle, trouve encore des apologistes, était mort le L6 juillet L691.
(2) Court de Gébelin, Histoire des troubles des Cévennes, t. I, p. 10.
Bien des scènes semblables attristèrent le cours de l'année 1701. En juin, vers Foissac, auprès d'Uzès, une assemblée nombreuse est massacrée par les dragons ; une autre en Vivarais, auprès d'Oulières. Bâville condamne cinq personnes aux galères, et dix, dont une jeune fille, à être pendues dans divers lieux. Toutes les maisons de ceux qu'il frappait ainsi furent rasées, tous leurs biens confisqués. Ainsi, par une spéculation habile, le grand roi prenait à la fois la bourse et la vie, et s'enrichissait de la fortune de ceux qu'il faisait assassiner. Parmi ceux qui furent pendus, se trouvait un nommé Marlié, et ses deux fils. Le troisième meurt en prison. Il laissait une femme, qui se trouva, le même jour, sans mari, sans enfants, sans maison, sans biens.
Une autre assemblée, à Sainte-Croix-de-Caderles, dans les Cévennes, amena des répressions semblables. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, quinze personnes furent tuées à celle de Tornac, les galères reçurent tous ceux que l'on arrêta dans le diocèse d'Uzès, il y eut dixhuit personnes tuées sur place, trois femmes enceintes éventrées...
« J'en passe, et des meilleurs !... »
Le même spectacle se continue en 1702 : assemblée écharpcc à Saint-Côme, dans la Vaunage ; dans les bois de Candiac, à Yauvert, le 3 juin, veille de la Pentecôte; là, quatorze hommes sont envoyés aux galères, trois filles sont fouettées, marquées de la fleur de lis par la main du bourreau, le prédicateur est pendu devant l'église...
Bien que les prédicants prêchassent, à l'origine tout au moins, la patience aux protestants qui se rendaient sans armes aux assemblées du Désert et le plus souvent se laissaient égorger sans essayer même de se défendre r
c'était sur eux que s'acharnait surtout la rage des bourreaux de Louis. Presque toujours ils étaient rompus vifs sur la roue. Il pensait que le plus effroyable de tous les supplices, celui que l'on tenait en réserve pour les assassins vieillis dans le crime, n'était pas de trop pour châtier ce forfait inouï, d'oser comprendre autrement que lui certains points obscurs du dogme catholique.
Au premier rang parmi les causes qui lassèrent la patience des Cévenols et qui les contraignirent à se révolter, il faut compter « la conduite cruelle et barbare que les ecclésiastiques, évoques, grands vicaires, curés, les moines eux-mêmes tenaient à l'égard des protestants (1). n Mais les excès auxquels un faux zèle porta ces prêtres indignes pâlirent devant ceux de François de Langlade du Chayla, prieur de Laval, archiprêtre du diocèse de Mende, auquel Bâville avait fait confier, en 1687, l'inspection des missions des Cévennes.
Cet homme avait cinquante-cinq ans lorsque arrivèrent les événements que nous allons raconter. Gentilhomme et prêtre, il nourrissait contre les nu-pieds des Cévennes une double haine, celle de la caste, et celle de la croyance religieuse. D'une piété sombre et exaltée à la fois, de haute taille, de mine austère et belliqueuse, tout annonçait en lui le persécuteur ardent et implacable, le prêtre de l'Église militante. 11 avait fait ses premiers débuts dans l'apostolat bien loin de France, dans le royaume de Siam, et il était sincèrement convaincu que les croyances des disciples de Luther et de Calvin étaient aussi éloignées de la vérité que celles des sectateurs de Bouddah.
Lui-même avait connu le martyre. Les Indiens avaient
(1) Court de Gébelin, t. I, p. 38.
laissé pour mort le fougeux missionnaire, lorsqu'il fut recueilli par un pauvre Paria qui crut, en le sauvant, secourir une créature plus malheureuse que lui-même. Rentré dans sa patrie, son courage éprouvé le recommandait à l'attention du Père La Chaise, et Bàville reconnut vite en lui le fanatique qui devait servir d'instrument docile à ses desseins. Infatigable, il marchait la nuit à la tête des expéditions organisées pour surprendre les assemblées du Désert, et il renfermait les captifs qu'il faisait, dans le château qu'il occupait au bourg de Pont-de-Mont-Vert, transformé par lui en prison.
Du Ghayla devait cette demeure à la libéralité de Louis XIV. Lors de l'une de ses furieuses expéditions de 1685, le duc de Noailles avait fait massacrer et traîner sur la claie un riche calviniste du pays, Louis, naturellement, dépouilla la veuve et les enfants de sa victime ; il confisqua tous ses biens, et donna gracieusement le château du protestant à celui qui venait les persécuter tous.
Ce sont de tels faits qui ont conquis à l'époux de madame de Main tenon sa renommée de grandeur et de générosité.
C'était là qu'entouré de soudards aux ordres d'un étatmajor d'ecclésiastiques et de moines, l'inspecteur des missions épuisait contre ses prisonniers tous les raffinements de cette science de torturer dans laquelle les prêtres n'ont point connu de rivaux et ne furent jamais dépassés. Avec des pinces, il leur arrachait un à un les poils de la barbe, des sourcils, des cils ; il leur liait les doigts des deux mains avec des cordes de coton imbibées d'huile ou de graisse, qu'il faisait brûler lentement jusqu'à ce que les chairs fussent rôties jusqu'aux os. Il
leur mettait des charbons ardents dans les mains qu'il fermait et comprimait violemment avec les siennes. Il plaçait ces malheureux dans les ceps, nom que l'on donnait à deux pièces de bois entre lesquelles il engageait leurs pieds de telle sorte qu'ils ne pouvaient se tenir ni assis ni debout sans souffrir les plus cruels tourments. Il multiplait les effets de sa rage contre les jeunes enfants, contre leurs mères (1).
Un guide, nommé Massip, avait déjà su conduire, à travers mille dangers , plusieurs colonnes de fugitifs jusqu'à Genève. Du Chayla le fait surveiller, apprend qn'un nouveau convoi d'émigrants, composé surtout de femmes déguisées en hommes, va se mettre en route pour gagner la Rome des huguenots. Guidé par ses espions, il les fait arrêter tous, et, en attendant l'instruction de leur procès, dont l'issue d'ailleurs n'était pas douteuse, il les fait mettre dans les ceps. Les parents, les amis de ces infortunées viennent se précipiter à ses pieds, lui offrant une rançon ; mais ce bourreau était incorruptible et ne se laissa pas séduire. Il voulait que Massip fût pendu, que les hommes fussent aux galères, les femmes aux Filles-Repenties.
Désespérés, ils se retirent, et se donnent rendez-vous au sommet de la montagne du Bougés, qu'abritaient trois hêtres centenaires. C'était dans la nuit du 2! au 25 juillet 1702. Là, trois hommes se rencontrèrent : Pierre- Esprit Séguier, Salomon Couderc, Abraham Mazel. Depuis que la persécution avait dispersé ou mis à mort les pasteurs protestants, ils s'étaient constitués eux-mêmes ministres prédicants et prophètes à la fois. Quarante-huit ou cinquante réformés vinrent les rejoindre, armés au
(1) Court de Gébelin, t. I, p. 23.
hasard de sabres, de fusils, de bâtons, de pistolets, de faux, de hallebardes.
Esprit Séguier, cède à l'inspiration qui le domine : « Dieu le veut ! s'écria-t-il, Dieu nous commande de délivrer nos frères et nos sœurs, et d'exterminer cet archiprêtre de Satan ! »
Abraham Mazel, Salomon Gouderc appuient ses paroles de l'autorité des leurs, et la foule entraînée pousse le cri des croisés d'autrefois : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »
Cette fameuse réunion du Bougés est connue sous le nom de la conjuration des trois hêtres. Elle fut le signal et le point de départ de l'insurrection des Gévennes.
Bientôt le sommeil des habitants de Pont-de-Mont-Vert fut interrompu par le chant lointain d'une grave mélopée. Les voix se rapprochent, le bruit grandit, on distingue bientôt les paroles d'un psaume de Marot que les protestants entonnaient avant de s'élancer au combat. Une avant-garde, traversant le village au pas de course, avait défendu que personne n'eût à se mettre aux fenêtres, sous peine de la vie. On entoure le château, dont les hôtes ont été réveillés déjà par les chants de plus en plus rapprochés. L'archiprêtre croit que les réformés ont l'insolence de venir faire une assemblée jusque dans le bourg même; il ordonne à ses gardes d'aller faire main basse sur ceux qui la composent. Mais déjà les cours de sa demeure sont envahies, et de toutes parts des voix furieuses réclament les prisonniers. Du Chayla ordonne de tirer sur les assaillants : un d'eux tombe frappé à mort. Alors, exaspérés, ils se font un bélier d'une poutre qu'ils ramassent, défoncent les portes et pénètrent dans le château, tandis que l'abbé
court se barricader dans un cabinet voûté du second étage.
On se précipite vers les cachots, on trouve les malheureux captifs dans les ceps, moitié morts, n'ayant plus même la force de profiter de la liberté qu'on vient leur rendre.
« Mort à l'archiprêtre ! » s'écrie la foule en furie. Ilsle cherchent en vain, et ne pouvant le découvrir, ils se décident à mettre le feu au château, bieu sûrs qu'il périra sous ses ruines fumantes.
Le feu gagne du terrain, le toit s'écroule, un débris de charpente blesse légèrement Du Chayla qui, à l'aide des draps de son lit, essaye de fuir par une fenêtre. Cette échelle improvisée se trouve trop courte, il tombe, et se brise la jambe. Il se traîne en rampant jusqu'à une haie qui clôt le jardin, mais qu'il ne peut franchir. Les flammes qui couronnaient le château et s'échappaient de toutes les ouvertures dissipaient au loin les ténèbres ; il est reconnu, saisi, entraîné sur la principale place du bourg. Il disputait de son mieux sa vie, mais à son tour il trouve les oreilles et les cœurs sourds à sa voix.
— Ah ! leur dit-il, si je me suis damné, voulez-vous donc vous damner de môme?
Il y eut alors une scène imposante, effroyable, éclairée par les lueurs de l'incendie et des torches que tenaient quelques-uns des révoltés. On délibéra, il fut décidé que l'archiprêtre avait mérité la mort. Ce fut une exécution, non un assassinat. Chacun s'avançait à son tour, et lui portait un coup qu'il s'efforçait de ne pas rendre mortel :
— Tu as fait périr mon père sur la roue ; voilà pour mon père assassiné par toi! — Ma mère, ma sœur ont
été enlevées, enfermées par ton ordre dans un de vos couvents maudits ; voilà pour ma mère, pour ma sœur ! — Tu as envoyé mon frère aux galères ; voilà pour mon frère I — Tu m'as enlevé la fortune de mes enfants ; voilà pour ma fortune détruite !...
Les. crimes de ce monstre étaient trop nombreux, son corps n'avait pas assez de surface pour tant de coups, pas assez de vie pour les recevoir tous sans mourir. Ils étaient cinquante-deux : chacun avait une victime à venger; ils défilèrent à leur tour devant lui, et quand la lugubre procession eut passé, on compta cinquante- deux blessures sur son cadavre.
On tua aussi un autre ecclésiastique, le cuisinier et le receveur de rentes de l'archiprètre. Un domestique et un soldat furent épargnés, parce que les prisonniers témoignèreut qu'ils n'avaient eu que de bons procédés pour eux (1). C'était donc bien un châtiment qu'ils prétendaient infliger, après avoir délivré leurs frères captifs, et non des meurtres qu'ils voulaient aveuglément commettre.
On dit que, pour se reconnaître dans cette première expédition, les Cévenols avaient passé par-dessus leurs vêtements une blouse de toile blanche, sorte de chemise qu'ils appelaient camisa dans leur patois languedocien, et que de là vint le nom de Camisards, sous lequel ils furent désignés. Suivant d'autres, il leur fut donné parce qu'ils changeaient volontiers leurs chemises sales contre des blanches lorsqu'ils en trouvaient chez les catholiques qu'ils pillaient. Quatre-vingt-dix années plus tard, les révoltés de la Vendée avaient aussi adopté cette facile manièrede blanchir leur lingeaupréjudice des patriotes.
(1) Court, t. I, p. 52.
Enfin, suivant d'autres encore il \ienl de camùade, ancien terme de guerre tombé en désuétude, par lequel on désignait une expédition nocturne, à l'heure où chacun dort dans sa seule chemise pour tout costume. Les Cévenols, en effet, affectionnaient les attaques de nuit, auxquelles les chefs royalistes de 1793 ne purent jamais décider leurs hommes dont le courage avait besoin du grand jour. Par là encore les Camisards différèrent des Vendéens.
Le monde n'a jamais rien vu de semblable à cette guerre des Cévennes. Dieu, les hommes et les démons se mirent de la partie, les corps et les esprits entrèrent en lutte, et, bien autrement encore que dans l'Ancien Testament, les prophètes guidaient aux combats les guerriers qui semblaient eux-mêmes ravis au-dessus des conditions ordinaires de la vie.
Les sceptiques et les railleurs trouvent plus facile de nier ; la science déroutée craint de se compromettre, détourne ses regards et refuse de se prononcer. Mais comme il n'est pas de faits historiques qui soient plus incontestables que ceux-là, comme il n'en est pas qui aient été attestés par d'aussi nombreux témoins, la raillerie, les fins de non-recevoir ne peuvent pas être admises plus longtemps. C'est devant le sérieux peuple anglais que les dépositions ont été juridiquement recueillies, avec les formes les plus solennelles, sous la dictée des protestants réfugiés, et elles ont été publiées àLondres, en 1707, alors que le souvenir de toutes ces choses était -encore vivant dans toutes les mémoires, et que les démentis eussent pu les écraser sous leur nombre, si elles .eussent été fausses.
Nous voulons parler du Théâtre sacré des Cévennes, ou Récit des diverses merveilles nouvellement opérées dans cette