partie du Languedoc (1), auquel nous allons faire de larges emprunts
Les phénomènes étranges qui s'y trouvent rapportés ne cherchaient, pour se produire, ni l'ombre ni le mystère, ils se manifestaient devant les intendants, devant les généraux, devant les évêques, comme devant les ignorants et les simples d'esprit. En était témoin qui voulait» et eût pu les étudier qui l'eût désiré.
« J'ai vu dans ce genre, écrivait Villars à Chamaillard, le 25 septembre 1704 (2), des choses que je n'aurais jamais crues, si elles ne s'étaient pas passées sous mes yeux : une ville entière, dont toutes les femmes sans exception paraissent possédées du diable. Elles tremblaient et prophétisaient publiquement dans les rues. J'en fis arrêter vingt des plus méchantes dont une eut la hardiesse de trembler et prophétiser devant moi. Je la fis pendre pour l'exemple, et renfermer les autres dans les hôpitaux. »
De tels procédés étaient de mise sous Louis XIV, et faire pendre une pauvre femme parce qu'une force inconnue la contraignait à dire devant un maréchal de France des choses qui ne lui agréaient pas, pouvait être alors une façon d'agir qui ne révoltait personne, tant elle était simple et naturelle, et dans les habitudes des temps. Aujourd'hui, il faut avoir le courage d'aborder en face la difficulté et de lui chercher des solutions moins brutales et plus probantes.
Nous ne croyons ni au merveilleux, ni aux miracles. Nous allons donc expliquer naturellement, de notre
(1) Par Maximilien Misson, ancien conseiller au parlement de Paris, réfugié protestant à Londres, 1701. -
(2) Villars, Mémoires, p. 142.
mieux, ce grave problème historique, resté sans solution jusque ici. Nous allons le faire en nous aidant des lumières que le magnétisme et le spiritualisme mettent aujourd'hui à notre disposition, sans prétendre d'ailleurs imposera personne ces croyances.
Il est regrettable que nous ne puissions consacrer que quelques lignes à ce qui, on le comprend, exigerait un volume de développements. Nous dirons seulement, pour rassurer les esprits timides, que cela ne froisse en rien les idées chrétiennes ; nous n'en voulons pour preuve que- ces deux versets de l'Evangile de saint Mathieu :
« Lors donc que l'on vous livrera entre les mains des gouverneurs et des rois, ne vous mettez point en peine comment vous leur parlerez ni de ce que vous leur direz : car ce que vous leur devez dire vous sera donné à l'heure même ;
« Car ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (1). »
Nous laissons aux commentateurs le soin do décider quel est, au vrai, cet esprit de notre père qui, à certains moments, se substitue à nous, parle à notre place et nous inspire (2). Peut-être pourrait-on dire que toute génération qui disparaît est le père et la mère de celle qui lui succède, et que les meilleurs parmi ceux qui semblent n'être plus, s'élevant rapidement lorsqu'ils sont débarrassés des entraves du corps matériel, viennent
(1) Saint Mathieu, ch. X, vers. 19 et 20.
20. « Non enim vos estis qui loquimini, sed spiritus patris vestri qui loquitur in vobis. »
(2) Le prolixe Lemaistre de Sacy passe prudemment à coté de ces deux versets, sans en chercher ni le sens littéral, ni le sens spirituel.
emprunter les organes de ceux de leurs fils qu'ils estiment dignes de leur servir d'interprètes, et qui expieront chèrement un jour le mauvais usage qu'ils auront fait des facultés précieuses qui leur sont déléguées.
Le magnétisme réveille, surexcite et développe chez certains somnambules l'instinct que la nature a donné à tous les êtres pour leur guérison, et que notre civilisation incomplète a étouffé en nous pour le remplacer par les fausses lueurs de la science.
Le somnambule naturel met son rêve en action, voilà tout. Il n'emprunte rien aux autres, ne peut rien pour eux.
Le somnambule fluidique, au contraire, celui chez lequel le contact du fluide du magnétiseur provoque cet état bizarre, se sent impérieusement tourmenté du désir de soulager ses frères. Il voit le mal, on vient lui indiquer le remède.
Le somnambule inspiré, qui peut parfois être en même temps fluidique, est le plus richement doué, et chez lui l'inspiration se maintient dans des sphères élevées lorsqu'elle se manifeste spontanément. Celui-là seul est un révélateur, c'est en lui seul que le progrès réside, parce que seul il est l'écho, l'instrument docile d'un esprit autre que le sien, et plus avancé.
Le fluide est un aimant qui attire les morts bien-aimés vers ceux quirestent. Il se dégage abondamment des inspirés, et va éveiller l'attention des êtres partis les premiers, et qui leur sont sympathiques. Ceux-ci, de leur côté, épurés et éclairés par une vie meilleure, jugent mieux et connaissent mieux ces natures primitives, honnêtes, passives, qui peuvent leur servir d'intermédiaires dans l'ordre de faits qu'ils croient utile de leur révéler.
Au siècle dernier, on les appelait des extatiques. Aujourd'hui, ce sont des médiums.
Le spiritualisme est la correspondance des âmes entre elles. Suivant les adeptes de cette croyance, un être invisible se met en communication avec un autre, jouissant d'une organisation particulière qui le rend apte à recevoir les pensées de ceux qui ont vécu, et à les écrire soit par une impulsion mécanique inconsciente imprimée à la main, soit par transmission directe à l'intelligence des médiums.
Si l'on veut accorder pour un moment quelque créance à ces idées, on comprendra sans peine que les âmes indignées de ces martyrs que le grand roi immolait chaque jour par centaines, soient venues veiller sur les êtres chéris dont elles avaient été violemment séparées, qu'elles les aient soutenus, guidés, consolés au milieu de leurs dures épreuves, inspirés de leur esprit, qu'elles leur aient annoncé par avance, — ce qui eut lieu bien souvent, — les périls qui les menaçaient.
Un petit nombre seulement étaient véritablement inspirés. Le dégagement fluidique qui sortait d'eux, comme de certains êtres supérieurs et privilégiés (1), agissait sur cette foule profondément troublée qui les entourait mais sans pouvoir développer chez la plupart d'entre eux autre cbose que les phénomènes grossiers et largement faillibles de l'hallucination. Inspirés et halluci-
(l) Il y a une bien belle scène dans l'Évangile de saint Luc. Une femme malade s'approche de Jésus, touche ses vêtements, est guérie :
46. « Jésus se retourna et dit : Quelqu'un m'a touché; car j'ai enti qu'une force est sortie de moi. » Ch. VIII.
Jésus lui dit, avec le langage du Père qui parle par la bouche des inspirés :
4S. « Ma pie, ta foi t'a guérie : Va en paix. » Ch. III, v. 40, 48.
142 HISTOIRE DES OAMISARDS
nés, tous avaient la prétention de prophétiser, mais ces derniers émettaient une foule d'erreurs au milieu desquelles on ne pouvait plus, discerner les vérités que l'esprit véritablement souillait aux premiers. Cette masse d'hallucinés réagissait à son tour sur les inspirés, et jetait le trouble au milieu de leurs manifestations.
Après cette courte explication, nous allous raconter les scènes prodigieuses dont les Gévennes furent témoins pendant vingt années.
Suivant Brueys, le protestant renégat, l'abbé dont on a d'excellentes comédies et de pitoyables livres de controverse religieuse, l'historien qui a su accomplir ce tour de force d'écrire trois volumes sur la révolte des Cévennes sans prononcer le nom des dragons ni le mot de dragonnade ; suivant Brueys, disons-nous, cinq ou six cents prophètes apparurent tout à coup dans le Dauphiné, puis dans le Yivarais. Ils avaient eu, selon l'usage, un précurseur, qui n'était rien moins que le célèbre Jurieu, réfugié, ministre et professeur de théologie à Botterdam, depuis l'attentat du 22 octobre 1685.
« Il fallait, dit l'abbé Pluquet (1), pour soutenir la foi des restes dispersés du protestantisme, des secours extraordinaires, des prodiges. Ils éclatèrent de toute parts parmi les réformés, pendant les quatre premières années qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes. On entendit dans les airs, aux environs des lieux où il y avait eu autrefois des temples, des voix si parfaitement semblables aux chants des psaumes, tels que les protestants les chantent, qu'on ne put les prendre pour autre chose. Cette mélodie était céleste, et ces voix angéliques chantaient les psaumes selon la version de Clément
(1) Auteur d'un Dictionnaire des Hérésies, 1762, vol. in-S°.
Marot et de Théodore de Bèze. Ces voix furent entendues dans le Béarn, dans les Cévennes, à Vassy, etc. Des minisires fugitifs furent escortés par cette divine psalmodie, et même la trompette ne les abandonna qu'après qu'ils eussent franchi les frontières du royaume. Jurieu rassembla avec soin les témoignages de ces merveilles, et en conclut que « Dieu s'étant fait des bouches au mi- « lieu des airs, c'était un reproche indirect que la Pro- « vidence faisait aux protestants de France de s'être tus « trop facilement. » Il osa prédire (1) qu'en 1689 le calvinisme serait rétabli en France (2)...
— L'esprit du Seigneur sera avec vous, avait dit Jurieu il parlera par la bouche des enfants et des femmes, plutôt que de vous abandonner.
C'était plus qu'il n'en fallait pour que les protestants persécutés s'attendissent à voir les femmes et les enfants se mettre à prophétiser.
Un homme tenait chez lui, dans une verrerie cachée au sommet de la montagne dePeyra, en Dauphiné, une véritable école de prophétie. C'était un vieux gentilhomme nommé Du Serre, né dans le village de Dieu-le- Fit. Ici les origines sont un peu obscures. On dit qu'il s'était fait initier à Genève aux pratiques d'un art mystérieux dont un petit nombre de personnages se transmettaient le secret. Rassemblant chez lui quelques jeunes garçons et quelques jeifnes filles, dont il avait sans doute observé la nature impressionnable et nerveuse, il les soumettait préalablement à des jeûnes austères; il agissait
(1) Jurieu, Accomplissement des prophéties, ou la Délivrance de V Église, \oxc>, 2 vol. in-12.
(2) Dictionnaire universel, historique, critique et bibliographique. V. Jurieu
puissamment sur leur imagination, étendait vers eux ses mains comme pour imposer l'Esprit de Dieu, soufflait sur leurs fronts, et les faisait tomber comme inanimés devant lui, les yeux fermés, endormis, les membres raidis par la catalepsie, insensibles à la douleur, ne voyant, n'entendant plus rien de ce qui se passait autour d'eux, mais paraissant écouter des voix intérieures qui parlaient en eux, et voir des spectacles splendides dont ils racontaient les merveilles. Car, dans cet état bizarre, ils parlaient, ils écrivaient, puis revenus à leur état ordinaire, ils ne se rappelaient plus rien de ce qu'ils avaient fait, de ce qu'ils avaient dit, de ce qu'ils avaient écrit.
Voilà ce que Brueys raconte de ces « petits prophètes dormants, » comme il les appelle (1). Nous trouvons là les procédés, bien connus aujourd'hui, du magnétisme, et quiconque le veut, peut, dans bien des circonstances, reproduire les miracles du vieux gentilhomme verrier.
Deux de ces prophètes se rendirent bientôt célèbres et communiquèrent en foule autour d'eux le don de prophétie. L'un était un jeune homme de vint-cinq ans, Gabriel Astier; d'autre une jeune bergère de Grest, Isabeavi Vincent, fille dJun cardeur de laine, ignorante et grossière comme l'était alors le peuple des campagnes. La belle Isabeau gardait les moutons chez un pauvre paysan, son parrain, la misère l'ayant chassée du toit paternel. Un homme inconnu vint, Du Serre peut-être, ou quelqu'un de ceux auxquels il avait communiqué le secret de son j pouvoir; il développa et surexcita en elle une prédisposition extatique encore à l'état latent, et la fit prophétesse.
Doutant d'elle-môme, comme toutes les somnambules
(1) Brueys, Histoire du fanatisme, t. I, p. 71, 91, 08, 106, 10O, 110...
au début, et luttant contre celte sorte de dépossession de sa propre personnalité, 'elle s'essaya d'abord dans des endroits obscurs, d'où bientôt la renommée vint l'arracher pour la produire sur de plus vastes théâtres. De petite taille, ses formes grêles et amaigries, ses traits irréguliers, son visage hâlé et bruni par le soleil, sou front élevé, ses yeux largement fendus, un peu saillants, noirs, doux et profonds à la fois, avaient besoin d'être embellis par l'inspiration pour lui mériter l'épithète que lui avait donnée l'admiration populaire. L'Esprit l'endormait, et rien ne pouvait plus la tirer de ce sommeil léthargique, ni le bruit, ni les coups, ni la douleur. Dé gagée de tous les liens charnels, l'âme, pour un moment, vivait seule, et visible, en quelque sorte, par ses manifestations supérieures, dans le corps anéanti. Elle chantait, avec plus de grâce et de charme qu'elle ne l'eût pu faire dans sa vie habituelle, puis sa voix tonnait contre les persécuteurs de l'Église, et alors son éloquence frappait d'étonnement ceux môme de ses auditeurs dont l'intelligence était cultivée. On eût dit qu'il se dégageait d'elle une force irrésistible, elle fascinait •son entourage, et elle avait le pouvoir de transmettre sa merveilleuse faculté à beaucoup de ceux qui l'approchaient. Ils prophétisaient comme elle, mais bien peu le faisaient avec une élévation égale à la sienne.
Elle entraînait les foules à sa suite, et, toujours prêchant, elle arriva à Grenoble. Son succès, devant un public d'élite, fut plus grand encore qu'en présence des auditoires naifs qu'elle avait eus jusqu'alors. Parmi les prosélytes qu'elle fit, on compte madame de Bays, veuve d'un conseiller auParlemeut, qui devint bientôt prophétesse avec sa fille. Raillée par les uns, inquiétée par les autres, elle se retira à Livron, dans les montagnes de la
Drôme. Bientôt il y eut autour d'elle trois cents inpirés à son exemple. Elle revint alors à sa maison des champs, où ses fils, ses lilles, ses valets et ses servantes se mirent à prophétiser à l'envi. Le mal devenait contagieux et gagnait du terrain. L'intendant Bouchu la fit arrêter et cpnduire à Tournon.
Le même sort attendait la belle Isabeau, dont Bouchu parvint aussi à se saisir. Traduite devant ses juges, elle répondit fièrement à leurs menaces : « Vous pouvez bien me faire mourir ; mais Dieu en suscitera d'autres qui diront de plus belles choses que moi (1). »
« Après plusieurs questions auxquelles elle satisfit, dit Fléchier, étant interrogée sur les discours qu'elle tenait, elle répondit avec les apparences d'une grande simplicité qui ne laissait pas d'être affectée (qu'en savait donc le charitable évêque de Nîmes ?), qu'à la vérité elle avait ouï dire qu'elle prophétisait en dormant, mais qu'elle ne le croyait pas, ne pouvait pas le savoir, puisqu'on ignore ce qu'on fait en dormant. Quelque soin qu'on prît pour s'éclairer sur ce point, on ne put tirer d'autre réponse d'elle (2). »
Nous le répétons, il n'y a rien de miraculeux dans tous ces faits, et nous retrouvons là tous les caractères du somnambulisme naturel, de l'extase.
Par bonheur, le temps n'était pas venu encore des persécutions implacables contre les prophètes. Les plus nobles dames de Grenoble s'intéressèrent à la belle Isabeau, la visitèrent dans sa prison, passèrent, comme madame de Périssol, femme d'un président de chambre au Parlement, des nuits entières au chevet de son lit,
(1) Brueys, t. I, p. 106.
(2) Fléchier, Relations des fanatiques, à la suite des Lettres choisies.
et obtinrent qu'elle fût, avec toutes les autres prophétesses, transportée à l'hôpital, où leurs bons soins ne les abandonnèrent pas.
« Les personnes pieuses qui avaient la charité de travailler à la guérison de ces pauvres malades d'esprit les empêchaient seulement de jeûner et leur donnaient des aliments fort nourrissants ; par ce moyen, on leur faisait reprendre le peu de sens que les jeûnes excessifs leur avaient fait perdre, et l'on n'avait pas ensuite beaucoup de peine à leur faire comprendre leur folie passée, et à les ramener peu à peu à la raison, et de la raison à la foi (1). »
C'étaient des enfants, et, comme les enfants, on les prenait par la gourmandise. Il appartenait aux nonnes et aux dévotes d'imaginer ce moyen de corruption, qui valait bien la grande foire aux consciences de Pélisson, à un écu de six livres la pièce. Quoi qu'il en soit, les bons soins calmèrent cette pauvre âme, exaspérée par la vue des souffrances de ses coreligionnaires ; la belle Isabeau sortit de l'hôpital, libre et guérie, et ses protecteurs lamarièrent à un jeune et beau garçon du pays.
Mais on n'était pas parvenu à tarir la source du mal, et partout les prophètes avaient surgi sur les pas de la bergère de Grest pour continuer l'œuvre qu'elle abandonnait. « Un homme, dit Brueys, tomba comme frappé du haut mal, puis les yeux fermés, comme une personne endormie, se mit à prêcher et à prophétiser (t. I, p. 109). » De telles initiations spontanées étaient de tous les jours, et saint Paul n'avait pas reçu plus rapidement le Saint-Esprit sur la route de Damas.
(1) Brueys, t. I, p. i35.
Gabriel Astier révolutionnait le Yivarais, comme la belle Isabeau avait fait le Dauphiné. C'était un simple paysan deGlieu, qui, pendant ses crises extatiques, possédait une éloquence entraînante. Il développa d'abord l'esprit prophétique chez son père, dans toute sa famille et parmi les populations avoisinantes. Inquiété par l'intendant Bouchu, il se réfugia auprès de madame de Bays, et fit subir son influence à toute la contrée.
Ses adeptes se réunissaient en conciliabules secrets pour se soustraire aux recherches de ceux que l'on dépêchait à leur poursuite. C'était surtout sur la cime des montagnes que se tenaient ces assemblées qui, de quatre à cinq cents personnes, s'élevèrent bientôt jusqu'à trois ou quatre mille. Les prophètes incliquaient le jour et le lieu de la réunion. Des émissaires en donnaient connaissance à plusieurs lieues à la ronde. On y accourait en foule, vieillards, femmes, enfants, sans armes, pour chanter les cantiques de Marot et de Théodore de Bèze. Des sentinelles étaient placées sur les rochers les plus escarpés, sur la cime des arbres isolés. Puis le président se dressait au milieu de la foule, et fixant ses regards inspirés vers le ciel, les mains étendues sur les assistants, il commandait au sommeil de les coucher à terre, à l'inspiration de descendre sur eux, « et, à mesure que ces pauvres idiots se jetaient à la renverse, il abaissait insensiblement ses mains jusqu'à ce qu'il eût vu par terre toute l'assemblée (1). »
Excitée par le souffle de l'éloquence de Gabriel Astier, l'extase embrasa tout le Vivarais avec la rapidité d'une traînée de poudre, et vers la fin de janvier 1689, ces exaltés osèrent faire leurs réunions en plein jour.
(1) Brueys, 1. 1. p. 27-132.
De Folleville, colonel du régiment de Flandre, marcha contre eux et dissipa les premières réunions, non sans faire beaucoup de victimes. Mais la mort même ne paraissait leur inspirer aucune crainte, et, massacrés en un lieu, ils se réunissaient dans un autre. On en avertit Bâville et son beau-frère, le comte de Broglie, lieutenant général du roi (16 février 1689). Ils partent de Montpellier, accompagnés des évoques de Lodève et de Viviers. Comme on ne disposait que de quatre compagnies de dragons et d'une égale quantité d'infanterie, on fait armer toutes les communautés du Yivarais, et on presse Folleville de réunir tout ce qu'il pourra trouver de troupes dans le pays.
« C'était sans doute, dit Brueys, un spectacle bien extraordinaire et bien nouveau ; on voyait marcher des gens de guerre pour aller combattre de petites armées de prophètes (t. I, p. 156). »
Spectacle étrange, en effet, car les plus dangereux parmi ces petits prophètes se défendaient à coups de pierres, réfugiés sur des hauteurs inaccessibles. Mais le plus souvent ils n'essayaient même pas de disputer leur vie. Lorsque les troupes s'avançaient pour les attaquer, ils marchaient hardiment contre elles, en poussant de grands cris : « Tartara ! tartara ! Arrière Satan ! » Ils croyaient, disait-on, que ce mot, tartara, devait, comme un exorcisme, mettre leurs ennemis en fuite, qu'eux mêmes étaient invulnérables, ou qu'ils ressusciteraient au bout de trois jours, s'ils venaient a succomber dans la mêlée. Leurs illusions ne furent pas de longue durée sur ces divers points, et bientôt ils opposèrent aux catholiques des armes plus efficaces.
Dans deux rencontres, sur la montagne de Chailaret et non loin de Saint-Genieys, on en tua quelques cen-
150 HISTOIBE DES CAMISARDS
taines, on en prit un bon nombre, et le reste parut se disperser. Bâville jugeait les captifs, en faisait prendre quelques-uns, envoyait le resteaux galères; et comme rien de tout cela ne paraissait décourager les réformés, on continua à rechercher les assemblées du Désert, à égorger sans pitié ceux qui s'y rendaient, sans que ceux-ci songeassent encore à opposer une sérieuse résistance à leurs bourreaux. D'après la déposition d'une prophétesse nommée Isabeau Charras, consignée dans le Théâtre sacré des Cévennes, ces malheureux, martyrs volontaires, s'y rendaient, avertis d'avance, par les révélations des extatiques, du sort qui les attendait :
« Le nommé Jean Héraut, de notre voisinage, et quatre ou cinq de ses enfants avec lui, avaient des inspirations. Les deux plus jeunes étaient âgés, l'un de sept ans, l'autre de cinq ans et demi, quand ils reçurent le don; je les ai vus bien des fois dans leurs extases. Un autre de nos voisins, nommé Marliant, avait aussi deux fils et trois filles dans le même état. L'ainée était mariée. Étant enceinte d'environ huit mois, elle alla dans une assemblée, en compagnie de ses frères et sœurs, et ayant avec elle son petit garçon, âgé de sept ans. Elle y fut massacrée avec son dit enfant, un de ses frères et une de ses sœurs. Celui des ses frères qui ne fut pas tué fut blessé, mais il en guérit; et la plus jeune des sœurs fut laissée pour morte sous les corps massacrés, sans avoir été blessée. L'autre sœur fut rapportée, encore vivante, chez son père, mais elle mourut de ses blessures quelques jours après. Je n'étais pas dans l'assemblée, mais j'ai vu le spectacle de ces blessés.
« Ce qu*il y a de plus notable, c'est que tous ces martyrs avaient été avertis par l'Esprit de ce qui devait leur arriver. Ils l'avaient dit h leur père en prenant congé de
HISTOIRE DES CAMISAMIS 151
lui, demandant sa bénédiction, le soir môme qu'ils sortirent de la maison pour se trouver dans l'assemblée qui devait se faire la nuit suivante. Quand le père vit tous ces lamentables objets, il ne succomba pas à sa douleur, mais, au contraire, il dit avec une pieuse résignation : « Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a ôté1 que le nom du Seigneur soit béni ! » C'est du frère, du gendre, des deux enfants blessés et de toute la famille que j'ai appris que tout cela avait été prédit. »
Quelque temps après, Gabriel Astier, qui était parvenu à s'échapper lors du désastre de Chilaret, fut découvert à Montpellier. Il n'avait jamais prêché la révolte, — aucun prédicantnele faisait, d'ailleurs, — mais la résistance passive et la résignation. « Il déclara dans son interrogatoire, dit Fléchier, que, lorsque la maladie de prophétiser lui prenait, et lui montait de la tête aux pieds, ce sont ses termes, il n'était pas en son pouvoir de se retenir. » Bàville le fit rouer vif, le 2 avril 1690, à Bays, sur les domaines de la principale disciple de la bergère de Grest.