CHAPITRE II
Martyre des prédicants Brousson, Vivens, Capieu, Carrière... — Arrestation en masse des prophètes-enfants. — Condamnations arbitraires contre leurs familles. — Martyre des prophètes Esprit-Séguier, Salomon Couderc, Abraham Mazel.
Cependant, dans le temps même de la défaite auChailaret, c'est-à-dire au milieu de février 1689, l'événement était venu faire comprendre aux Cévenols qu'il y avait pour eux autre chose à faire que de tendre la gorge aux bourreaux du grand roi. Une assemblée de trois mille calvinistes, que guidait un prophète nommé Vallette, se rendait au village de Saint-Cierge. Un des officiers de Folleville la surprend, descendant de la montagne en longue procession, et chantant des psaumes. Connaissant leurs habitudes pacifiques, il ordonne à ses troupes, malgré leur faible nombre, de tirer sur le cortège inoffensif. Quelques victimes sont jetées sur le carreau. Les calvinistes alors entourent la petite troupe, et, à coups de pierres, assomment le capitaine et quelques-uns de ses soudards. Le reste se sauve en désordre.
Cette première résistance démontra la nécessité de mettre sur pied des forces considérables. C'est ce que l'on fît, et bientôt le Vivarais parut rentrer dans le calme. Bâville et Broglie se transportèrent alors dans les Cévennes, où deux fameux prédicants, Brousson et Vivens, agitaient toute la province.
Claude Brousson, de Nîmes, défendait les causes de ses coreligionnaires, en qualité d'avocat de la cour, mipartie à Castres, puis à Toulouse, quand cette Chambre fut incorporée au Parlement. C'était à son instigation, et chez lui, qu'avait eu lieu l'assemblée des députés réformés qui avaient résolu de continuer à se réunir, malgré la démolition de leurs temples. Après qu'il les eût vus tomber tous autour de lui sous le marteau des démolisseurs de Louis XIV, il se fît ministre delà religion persécutée, pour soutenir le zèle de ceux dont la foi était battue en brèchepar les séductions, parles menaces, déjàmème par les persécutions. Infatigable, il fuyaità Genève, en Hollande, lorsque le péril devenait trop pressant, mais il revenait toujours là où l'appelaient les devoirs qu'il s'était faits. Dans un de ces séjours si tourmentés qu'il fit dans sapatrie, il parcourut leVivarais etle Dauphiné, étudia les merveilles qu'y accomplissaient les disciples de Gabriel Astier et de la Belle Isabcau, et il écrivit même une Relation des prodiges du Vivarais. Enfin, vendu par un traître qu'alléchaient les trois mille livres promises à ceux qui livreraient un ministre, il fut arrêté à Oléron, le 18 septembre 1698, lorsqu'il se disposait à quitter encore une fois la France. Conduit d'abord à Pau, il se vit enfermé dans ce même château où était né le prince qui avait donné à ses anciens coreligionnaires les garanties de l'édit de Nantes.
Bâville réclama cette proie, et Brousson fut transféré
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à Montpellier. Une fois l'occasion s'offrit ù lui de s'échapper sur la route : il dédaigna de le faire. Le 4 novembre il comparut devant ses juges. Sa défense fut simple et digne : « Dans un discours d'un quart d'heure qu'il prononça avec beaucoup de fermeté, il dit qu'il était ministre de l'Évangile; il avoua qu'il en avait exercé les fonctions en France; et enfin il s'attacha principalement à faire valoir la réputation d'homme d'honneur et d'homme de bien qu'il s'était acquise dans ce royaume et dans les pays étrangers (1). »
Il était difficile de trouver là les bases d'une condamnation capitale. Mais, sans qu'aucune pièce lui fût communiquée par avance, et sans qu'il lui fût permis de démontrer la fausseté d'une allégation calomnieuse, on l'accusa d'intelligences avec les ennemis de l'État, et il fut condamné à être rompu vif sur la roue, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire.
En somme, le crime qu'expiait Brousson par ce supplice atroce, c'était d'avoir prononcé des sermons empreints du plus pur esprit de l'Évangile. Il comparait, dans les termes suivants,- les deux Églises de Rome et de Genève :
« La colombe est un animal pur et net qui ne se souille pas dans les ordures. De même, l'Église de Jésus- Christ est pure et exempte des souillures de ce siècle; mais l'Église romaine, qui, depuis plusieurs siècles, se souille de toutes sortes d'impuretés, n'est donc pas la colombe de Jésus-Christ!
« La colombe est un animal doux et pacifique. De même la vraie Église est douce, paisible, charitable, débonnaire ; mais l'Église romaine, qui fait de si grands
(1) Brueys, t. I, p. 277.
maux aux fidèles, qui les dépouille de leurs biens, qui les chasse de leurs maisons, qui les traîne dans des bassesfosses, qui leur fait souffrir les cruels tourments de la géhenne et de la galère, qui les fait mourir dans les plus horribles supplices ou qui les fait massacrer inhumainement... Ah ! elle n'est pas la colombe de Jésus- Christ !
« La colombe est un animal très -faible ; elle n'est pas armée de griffes, ni d'un bec terrible pour se défendre. De même l'Église de Dieu est ordinairement faible et opprimée par ses ennemis; mais l'Église romaine est puissante et terrible aux yeux de la chair ; elle est la bête mystique à qui le dragon a donné sa puissance et son trône, et de qui la terre a dit: « Qui est semblable à la bête et qui pourra combattre contre elle? » Donc elle n'est pas la colombe de Jésus-Christ.
«Les biens du monde sont périssables, mais les biens célestes sont éternels. Ceux qui ne veulent pas souffrir avec Jésus-Christ ne régneront pas un jour avec lui. Ils ont leur partage en cette vie ; mais un jour leur portion sera dans l'étang de feu et de soufre : mais pour vous, pauvres fidèles qui êtes persécutés pour la justice, réjouissez-vous dans le Seigneur, car le royaume des cieux est à vous!
« Ah! que vous êtes heureux-, vous qui maintenant êtes chassés de vos maisons pour la cause de l'Évangile, car un jour vous serez reçus daus les tabernacles éternels ! Que vous êtes heureux, vous qui maintenant faites votre séjour dans les bois, dans les déserts, dans les fentes des rochers et dans les cavernes ; car un jour vous habiterez le palais du roi des rois, et vous serez éternellement abreuvés au fleuve de ses délices. »
Il faut tout dire. Comme si, cette fois, Bâville eût re-
culé devant l'accomplissement de son infamie en présence de ce juste qu'il allait attacher au gibet des plus vils assassins, il ordonna qu'après avoir été seulement présenté à la question, mais sans y être appliqué, Bousson fût pendu d'abord, pour n'être roué qu'après sa mort.
C'était le matin, aux portes de la ville, sur de vastes terrains élevés, sorte de calvaire destiné alors au supplice des protestants seuls. La se dressaient la potence, la roue, le bûcher et tous les sombres instruments de la torture.
Le soleil radieux du Midi éclairaitla scène et l'on voyait se dérouler à tous les coins de l'horizon des perspectives peut-être uniques dans le monde : au sud la ligne bleue de la Méditerranée ; puis à l'ouest, le Canigou, dans les Pyrénées ; à l'est, le mont Ventoux, auprès desAlpes : au Nord, le pic Saint-Loup, la sentinelle avancée des Cévennes. C'est aujourd'hui la splendide place du Peyrou, l'orgueil de Montpellier. Monté sur l'échafaud, Brousson voulut faire entendre pour la dernière fois au peuple cette voix sympathique qui lui avait si souvent prêché le courage et la patience. Le bruit de dix- huit tambours couvrit ses paroles, et le bourreau, plus troublé que le patient, le lança dans l'espace et dans l'éternité.
Vivens était un prophète d'un tout autre tempérament. Né dans les derniers rangs du peuple, il avait exercé, comme son père, la profession de cardeur de laines. Petit, boiteux, mais robuste et infatigable, d'un esprit vif et fécond en ressources, hardi jusqu'à la témérité, on peut dire que celui-là appartenait à l'Église militante, et il ne craignit pas de prendre plusieurs fois l'offensive contre les soldats du roi.
Il avait vu le jour à Valleraugue, dans les Hautes-Cévennes, et ses premières années n'avaient pas annoncé, Idit-on, un futur ministre de l'Évangile. La persécution le ramena dans de meilleures voies , et on le compta bientôt parmi les prédicants les plus en faveur.
Après avoir quitté une première fois la France, il y rentra pour organiser la résistance armée, et il se vit dans peu de temps à la tête d'une troupe de quatre cents révoltés. Bâville mit sa tête à prix, et il fut traqué dans les montagnes comme une bête fauve. Mais les cavernes, les chaumières, les châteaux lui offraient des asiles inviolables. Pour toute réponse, il rassembla ses hommes et fit tuer, ou tua de sa main quelques ecclésiastiques | et quelques officiers désignés à sa vengeance par le zèle qu'ils avaient déployé contre les réformés. Ceux qu'il marquait pour la mort ne tardaient pas à tomber sous des coups mystérieux, frappés dans leurs demeures ou par les chemins.
La terreur régnait dans'le pays, lorsqu'un prédicant, ami et confident de Vivens, s'étant laissé saisir par les agents de Bâville, faiblit en présence de la torture, et fit connaître que quatre dragons de la garnison entretenaient, des relations avec Vivons. On les fait venir, on leur vend le pardon au prix d'une trahison, et ils conduisent un détachement au lieu où ils avaient un rendezvous avec le ministre proscrit.
Surpris avec deux de ses lieutenants, Carrière et Capieu, mais non abattu, Vivens avait déjà tué quelquesuns de ceux qui venaient pour le saisir, lorsqu'un officier des milices, se hissant au sommet des rochers qui dominaient la caverne qui lui servait de retraite, toit à quelques pas de lui le prédicant qui se disposait
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à faire une nouvelle victime. 11 abaisse sonfusil et le lue presque à bout portant,
Conduits triomphalement à Alais, Capieu et Carrière y furent pendus. Ce supplice, le plus doux de tous ceux qui attendaient les prédicants, ne pouvait satisfaire B avilie, qui en ménageait un plus terrible à Vivens, s'il fût tombé vivant entre ses mains. Faute de mieux, il fit le procès à la mémoire du ministre « dont la mort même n'avait pu effacer la fureur et la rage, qu'on voyait encore peintes sur son visage lorsqu'on le jeta dans le feu, où il aurait bien mieux mérité d'être jeté tout vivant, » dit Tablé Brueys avec un vif sentiment de regret (1).
Après la mort de Vivens, de Brousson, et de quelques prédicants moins célèbres, il y eut, de 1607 à 1700, trois ou quatre années d'accablement extrême pendant lesquelles les résistances parurent moins vives dans les Cévennes. Mais bientôt la guerre contre l'Espagne, absorbant toute l'attention de Louis XIV et toutes les forces disponibles du royaume, vint ranimer l'espoir et l'énergie des calvinistes.
Les logements militaires n'avaient pas cessé, ni, par conséquent, les causes légitimes d'irritation. Les poursuites contre les prédicants, surtout, redoublaient d'activité. En 1609, ce fut le tour de Pierre Roman, qui, quelques années auparavant, par un dévouement sublime, s'était laissé prendre au lieu et place de Brousson, qu'il considérait comme plus utile que lui à la cause commune.
« Je parus, dit-il, devant l'intendant et le comte de Broglie, qui me reçurent d'un visage ouvert, me promet" tant la vie si je déclarais la retraite de Vivens et de
(!) Brueys, t. II, p. (33.
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Brousson avec leurs complices, et si je leur nommais ceux de ma connaissance qui fréquentaient les assemblées : « S'il n'y a point d'autre moyen de sauver ma « vie, leur dis-je, laites-moi exécuter tout à l'heure, « car si telle est la volonté de Dieu, je suis aussi prêt à « mourir que vous à me condamner. » Sur cela le comte de Broglie me prit par les cheveux et, m'ayant donné deux ou trois secousses, me dit que s'il n'y avait point de bourreau pour me pendre, il en ferait luimôme l'office (l). »
Le gouverneur en fut pour ses frais de zèle et de bonne volonté, carie captif fut sauvé par le dévouement, aussi héroïque qu'ingénieux, d'une jeune fille qui trouva moyen de le tirer des mains de ses gardes, dans le propre château qui abritait Broglie et Bâville. L'indomptable prédicant ne changea rien à ses habitudes ; arrêté une seconde fois, dans la nuit du 0 au 10 août, il fut délivré de vive force par des protestants en armes. Ne pouvant se saisir des ravisseurs, on s'en prit aux habitants du bourg où ce sauvetage avait été opéré. Les prisons se remplirent. Deux innocents périrent sur la roue, six moururent par suite des mauvais traitements qu'ils subirent, dix-sept lurent envoyés aux galères.
Trois autres prédicants furent suppliciés vers la même époque: Claude Maire, dit Caucadon, fui pendu ; Isaac Salomon et David Raoul furent mués vifs. Ce dernier était un simple laboureur; l'Esprit de Dieu descendit sur lui, comme jadis sur les apôtres, et tout à coup il se mit à prêcher avec une grande éloquence.
Doué d'une force prodigieuse, ses souffrances, sur la roue, furent extrêmes. 11 reçut, dit-on, « cent trois
(1) Court, i. I, p. 17.
coups de barre, le sang lui sortait par la bouche ; elle ue fut ouverte que pour bénir le Seigneur, il n'en sortit aucune plainte, ni aucune marque d'impatience (1). »
11 y eut, en 1701, une explosion nouvelle de prophètes. Ils pleuvaient du ciel, ils sourçaient de terre, et des montagnes de la Lozère jusqu'aux rivages de la Méditerranée, on les comptait par milliers. Les catholiques avaient enlevé aux calvinistes leurs enfants : Dieu se servit des enfants pour protester contre cette prodigieuse iniquité. Le gouvernement du grand roi ne connaissait que la violence. On arrêta en masse, au hasard, ces prophètes-enfants, on fouetta impitoyablement les plus petits, on brûla la plante des pieds aux plus grands. Rien n'y fit, et il y en avait plus de trois cents dans les prisons d'Uzès, lorsque la faculté de Montpellier reçut l'ordre de se transporter dans cette ville pour examiner leur état. Après de mûres réflexions, la docte faculté les déclara « atteints de fanatisme (2). »
Cette belle solution de la science officielle, qui aujourd'hui encore n'en saurait pas dire beaucoup plus long sur cette question, ne mit pas un terme à ce flot débordant d'inspirations. Bàville publia alors une ordonnance (septembre 1"01) pour rendre les parents responsables du fanatisme de leurs enfants.
« On mit des soldats à discrétion chez tous ceux qui n'avaient pu détourner leurs enfants de ce dangereux métier, et on les condamna à des peines arbitraires. Aussi tout retentissait des plaintes et des clameurs de ces pères infortunés. La violence fut portée si loin que, pour s'en délivrer, il y eut plusieurs personnes qui dé-
(1) Court, t. I, p. 21, 23.
(2) Court, t. I, p. 26,
noncèrent elles-mêmes leurs enfants ou les livrèrent aux intendants et aux magistrats, en leur disant : « Les voilà, nous nous en déchargeons, faites-leur passer vous-mêmes, s'il est possible, l'envie de prophétiser (1).» Yains efforts ! On enchaînait, on torturait le corps, mais l'esprit restait libre, et les prophètes se multipliaient. En novembre, on en enleva plus de deux cents des Cévennes, « que l'on condamna à servir le roi, les uns dans ses armées, les autres sur les galères (Court de Gébelin). » Il y eut des exécutions capitales, qui n'épargnèrent pas même les femmes. On pendit à Montpellier une prophétesse du Vivarais, parce qu'il sortait de son nez et de ses yeux du sang, qu'elle appelait des larmes de sang qu'elle pleurait sur les infortunes de ses coreligionnaires, sur les crimes de Rome et des papistes...
Une sourde irritation, un ilôt de colère longtemps contenue grondait depuis longtemps dans toutes les poitrines, au bout de ces vingt années d'intolérables iniquités. La patience des victimes ne lassait pas la fureur des bourreaux. On songea enfin à repousser la force par la force.
Il faut se rappeler aussi les incroyables extorsions du fisc, les impôts écrasants, leur levée par les garnisaires que le gouvernement mettait à la disposition des fermiers généraux. On accusait, non sans raison, les curés, qui dressaient les rôles pour la taille et la capitation, de décharger les catholiques pour faire peser tout le faix des charges publiques sur les calvinistes, et môme sur les nouveaux convertis (2). Souvent les receveurs faisaient vendre jusqu'aux derniers meubles des insol-
(1) Court, p. 27.
(2) Duval, Histoire du soulèvement des fanatiques, p. 31.
Tables. Ceux-ci en pendirent quelques-uns aux arbres de la route, avec les registres des impositions suspendus à leur cou (1).
La situation était donc devenue intolérable. Les soudards remplissaient toutes les demeures. Le village de Pont-de-Mont-Vert en avait, à lui seul, trois compagnies. L'abbé Du Chayla encourageait leurs excès. Nons avons raconté la scène terrible qui donna le signal du soulèvement.
DuPont-de-Mont-Vert, les insurgés, guidés par Esprit Séguier, volent à Frugières, au village de Saint-Maurice, et, vainqueurs partout, vont goûter quelques instants de repos au sommet de la montagne qui domine le pays. Ils redescendent sur Saint-André-de-Lancize,, « précipitent le curé du haut du clocher où il s'était réfugié, et le livrent ensuite à ses propres paroissiens, qui regorgent, après lui avoir coupé le nez et les lèvres (2).»
Il semble que le saut du haut du clocher suffisait et rendait regorgement inutile. Mais Brueys, qui ne voit rien des férocités que commettent les catholiques, exagère à chaque page jusqu'à l'absurde les représailles de leurs victimes.
Ceux-ci manquaient d'armes. Pressentant qu'ils ne tarderaient pas à être attaqués, ils résolurent d'aller en chercher au château delà Devèze. Le châtelain repousse leur demande, fait tirer sur eux. Ils s'élancent, enfoncent les portes, massacrent trois générations, M. de la Devèze, sa vieille mère, sa jeune fille, le frère de celle-ci, un oncle et un de leurs serviteurs, ils pillent le château et se retirent après y avoir mis le feu.
(1) Duval, p. 35.
(2) Brueys, t. II, p. 109.
Trois jours avaient suffi à Esprit Séguier pour accomplir ces terribles justices. Frappés de stupeur à la nouvelle du meurtre de l'archiprêtre, Broglie et Bâville montent aux Cévennes, accompagnés de toute la noblesse du pays, à la tête de ceux de leur tenanciers qu'ils ont pu contraindre à les suivre, arrivent à Pont-de-Mont-Vert, puis retournent à Montpellier après avoir laissé le commandement des troupes au capitaine Poul.
Ce hardi partisan, qui allait conquérir dansles Cévennes une si sinistre renommée, avait fait son apprentissage en Allemagne, en Hongrie, dans le Piémont, contre les Barbets des vallées de la Savoie. C'était un homme de haute taille, de tête et de main, robuste, énergique, infatigable, intrépide, sans pitié pour les faibles et pour les vaincus.
Il fixa son quartier général à Florac, et ne tarda pas à surprendre les Camisards dans la petite plaine de Font- Morte. Il les tailla en pièces, et s'empara de la personne des trois principaux chefs, Esprit Séguier, Pierre Nouvel et Moyse Bonnet.
— Misérable ! demanda Poul à Esprit Séguier, comment t'attends-tu à être traité?
— Comme je t'aurais traité moi-même, si je t'avais pris ! lui répondit fièrement et avec dédain le prophète enchaîné.
Son calme héroïque ne l'abandonna pas un instant dans les fers.
— Ton nom? lui demandèrent les juges.
— Pierre Séguier.
— Pourquoi t'appelle-t-on Esprit Séguier ?
— Parce que l'Esprit de Dieu est avec moi.
— Ton domicile
— Au Désert, et bientôt au ciel.
— Demande pardon au roi de ta révolte.
— Mes compagnons et moi n'avons d'autre roi que l'Éternel.
— N'éprouves-tu pasquelques remords de tes crimes?
— Mon àme est un jardin plein d'ombrages et de fontaines, et je n'ai point commis de crimes.
On condamna Esprit Séguier à avoir le poing coupé et à être brûlé vif au Pont-de Mont-Vert; Pierre Nouvel à être roué à la Devèze ; Moyse Bonnet à être pendu a. Saint- André— Lancize. Celui au nom duquel tant de forfaits allaient se commettre, Louis XIV, semblait craindre que la monotonie ne fatiguât ses bourreaux, et il voulait varier leurs exercices. Les trois prophètes moururent avec le stoïcisme des martyrs chrétiens (12 août).
Les tortures ne firent pas faiblir un instant l'âme indomptable de Séguier, et sur son bûcher, il se vantait encore d'avoir porté le premier coup à l'abbé du Chayla.
On commença par établir à Florac une chambre de justice qui multiplia en tous lieux les plus effroyables exécutions (1), « parce que, ditBrueys, ces furieux s'allèrent follement mettre en tète qu'ils étaient en droit d'user de représailles sur les chefs catholiques qui tombaient entre leurs mains (2). »
Le comte de Boulainvilliers est plus sincère et plus vrai dans son appréciation, lorsqu'il avoue que le parti essaya « si la révolte ou la mort ne mettraient point de fin à ses souffrances. » Et il ajoute : « Il périt cent mille hommes qu'on immola pour justifier la conduite
(1) Court, t. I, p. 70.
(2) Brueys, t. II, p. 129.
de M. de Bàville, et de ce nombre, il y eut la dixième partie qui finit par le feu, la corde ou la roue (1). »
Un ancien notaire, innocent de tout crime, accusé, mais non convaincu, fut pendu, et sa femme avec lui- D'autres encore subirent un sort analogue. Les délations se multipliaient, et étaient toujours bien accueillies. Les prisons regorgeaient de captifs, on ne parlait que de gibets, de maisons rasées, de confiscations. Il ne s'agissait pas d'être juste, mais de frapper la contrée de terreur pour la réduire aux caprices du grand roi.
Bâville se trompait dans ses calculs. Les Camisards n'avaient songé encore qu'à châtier du Chayla et quelques ecclésiastiques trop impitoyables à leur égard. Ils ouvrirent les yeux à la fin, et, comprenant qu'ils n'avaient aucune pitié à attendre de leurs persécuteurs, ils prirent l'offensive et se montrèrent sans pitié à leur tour.
Même dans leurs manifestations les plus excessives d'indépendance et de liberté, les hommes ont besoin de reconnaître un chef qui les commande et auquel ils obéissent. Esprit Séguicr mort, les révoltés acclamèrent Laporle, qui avait servi dans les armées, et qui prit â leur tête le titre de colonel des Enfants de Dieu, qui cherchent la liberté de conscience. Ses ordres étaient adressés du Camp de l'Éternel.
11 persuada aux Camisards de se diviser en petites bandes, afin de contraindre l'ennemi à éparpiller ses forces, de délivrer surtout leurs frères captifs, et d'exterminer les curés, à l'instigation desquels on les persécutait. Deux prophètes déjà célèbres parmi eux, Salomon Couderc et Abraham Mazel, appuyèrent son opinion. Ce
(1) Boulainvilliers. État de la France, province du Lamjuedoc. Court, ld., p. 89.
dernier avait reçu, dans un songe prophétique, une mission du ciel (1).
« Quelque temps avant que j'eusse reçu de l'Esprit l'ordre positif et redoublé de prendre les armes, je son-* geais que je voyais dans un jardin de grands bœufs noirs et gras, qui broutaient les plantes du jardin. Une personne me dit de chasser ces bœufs, mais je re-fusai de le faire ; cependant la même personne ayant fait insistance, je les chassai. Fort peu de temps après, je reçus^une inspiration dans laquelle il me fut dit que le jardin était l'Église, que les gros bœufs noirs étaient les prêtres qui la dévoraient, et que je serais appelé à mettre en fuite ces sortes d'hommes. A quelques jours de là, l'Eprit m'avertit de me préparer à prendre les armes pour la cause de Dieu. Cet avertissement fut suivi de plusieurs autres pareils : et comme je parlais assez haut dans l'extase, les uns, qui voyaient ma faiblesse, ou pour mieux dire mon néant, étaient comme scandalisés de cet ordre inconcevable ; les autres, plus humbles, se contentaient de lever les yeux au ciel. Dans ces réitérations, il n'y avait jusque-là qu'une déclaration générale. Pierre Esprit et Salomon Couderc, deux de nos principaux inspirés (qui ont été brûlés vifs), eurent des avertissements conformes aux miens, et quelques., autres en eurent aussi. Enfin, le dimanche 24 juillet J 702, comme nous étions dans une assemblée proche de la montagne de Lauzère (Isaac Soulage, David Masauric et quelques autres), l'Esprit me saisit et m'ordonna en m'agitant beaucoup de prendre les armes sans
(1) Court, t. I, p. 75. — Nous renvoyons le lecteur au Théâtre jacré des Cèvennes, auquel Court a emprunté ces citations, et danslequel nous puiserons nous-mêmes.
aucun retardement et d'aller délivrer ceux de mes frères [que les persécuteurs détenaient prisonniers au Pontde-Mont-Vert. Ils étaient dans le château d'André, que l'abbé Du Chayla occupait. »
Cette obsession victorieuse ne ressemble-t-elle pas à pelle qui, autrefois, avait chassé Jeanne d'Arc de Vaucoujleurs pour la pousser vers Charles VII, le gentil dauphin pont elle voulait faire le roi de France ?
Un gentihomme renégat, le baron de Saint-Cômes, [touchait, depuis son abjuration, une pension de deux mille livres. Il déployait un zèle ardent contre ses anciens [coreligionnaires, croyant sans doute justifier ainsi les libéralités du roi. Depuis quatorze ans, bien des assemblées avaient été surprises par lui, et massacrées, à ISaint-Cômes, Candiac, Garrigues, Vauvert... Pour payer |;es services, l'intendant lui confia les charges d'inspec- |;eur des nouveaux convertis et de colonel des milices. Il avait publié une ordonnance de désarmement général nour contraindre ces populations, qui ne vivaient que lie la chasse et de la pêche, à déposer toutes leurs armes aians les arsenaux des villes.
Un de ceux qui se trouvaient ruinés par cette mesure, jkbdias Morel, que l'on avait surnommé Catinat à cause Ile son admiration enthousiaste pour ce grand général |;ous lequel il avait longtemps servi, — Catinat donc, et lïinq ou six autres avec lui, condamnent à mort M. de Eaint-Cômes, vont l'attendre sur une route qu'il doit |;uivre, se précipitent, arrachent leurs armes aux hommes lie sa s îite, le tirent de son carrosse, et le tuent sur place.
C'était le 13 août, le lendemain môme des supplices ■l'Esprit Séguier, Nouvel et Bonnet. Le réponse était terrible. Bâville prétendait faire de l'intimidation : ils pillaient en faire à leur tour.
N'ayant pu se saisir des coupables, le roi du Languedoc frappe les innocents, sous prétexte de complicité morale, et exaspère encore les populations.
Prévoyant de longue date que tant de cruautés porteraient tôt ou tard leurs fruits sanglants, Bàville avait fait tracer dans les Cévennes et dans le Vivarais cent chemins royaux pour permettre de faire arriver l'artillerie jusque dans les lieux les plus élevés. On avait formé par ses soins cinquante-deux régiments de milices locales, choisis parmi les anciens catholiques, plus nombreux dans les contrées que les protestants, et soldés par la province, c'est-à-dire en grande partie par ceux qu'ils avaient mission de poursuivre à outrance. Us étaient exercés séparément tous les dimanches, et passaient, une fois l'an, une revue générale. En outre, on avait fait élever, en 1686, des forteresses à Alais, Nîmes et Saint-Hippolyte, principales entrées des Cévennes. Tous les châteaux, tous les lieux de défense étaient armés. Mais, dans ce siècle d'anarchie et à une époque où l'armée régulière elle-même ne connaissait pas la discipline et ne vivait guère que de pillages sur le plat pays, les mesures les plus sages en apparence n'étaient que des causes de désordre et de vexations intarissables. Une lettre écrite le 7 septembre 1702, de Saint-Andréde-Valborgne, nous laisse entrevoir un petit coin du tableau (1) :
« Une troupe de vagabond» s'est élevée dans notre pays. Elle commet de si grands désordres qu'on ne peut prévoir que la ruine totale de nos cantons. Nos supérieurs, pour remédier aux ravages de ces brigands, et pour dissiper leurs attroupements, ont rempli le pays de
(l) Court, t. I, p. 87.
troupes. Mais une fois que nous les avons, hélas! nos malheurs augmentent au lieu de diminuer. Nous trouvons dans ces troupes des gens plus cruels et plus barbares cent fois que nos ennemis ; elles sont composées de milices bourgeoises, anciens catholiques. Dispersées dans nos villages, on les fait sans cesse courir de tous côtés pour tâcher d'arrêter ces malheureux vagabonds ; mais elles nous désolent totalement par leur rage. Le peu d'égards qu'ils ont pour leurs désolés voisins les porte elles-mêmes â toutes sortes d'excès et de violences.
<( En passant par le pays, elles pillent, elles battent, elles saccagent tout avec une cruauté horrible. Elles enchaînent, elles emprisonnent indifféremment tous ceux qu'elles attrapent, et les punissent rigoureusement, sans certitude s'ils sont innocents ou coupables. Les plaintes que l'on fait ià-dessus ne sont point écoutées. Quel n'est pas notre état ! Nous sommes absolument exposés en proie à la fureur extrême de ces troupes impitoyables, et la seule qualité de nouveau converti suffit pour n'ajouter aucune foi à ce qu'il dit, quoique très-souvent il fasse les actions de très-bon catholique, et qu'il soit plus zélé pour le service du roi, que celui qui le persécute. En un mot, un ancien catholique ennemi est aujourd'hui maître absolu du sort du purifié nouveau converti, qui est entièrement exposé à tous ses ressentiments. »
Laporte débute par tailler en pièces trois compagnies de bourgeoisie qui, après avoir pillé plusieurs villages qu'habitaient de nombreux calvinistes., emportaient un butin considérable. C'était au passage d'un pont établi sur la rivière de Vabron, non loin de Florac. Pour bien établir dès le début quelle «différence existait entre les
catholiques et les calvinistes, il fit inviter ceux qui avaient été dépouillés à venir revendiquer leur bien, sans permettre que les Camisards s'en appropriassent la moindre parcelle.