LIVRE XXL 5o
voyant passer ce prince : « Il va au secours de son gendre. » Cet égarement de l’opinion provenoit , dans ces mêmes provinces , de l’irritation occasionnée par les maux de la guenc.' La crise d’ailleurs avoit été violente pendant les premiers jours d’avril ; les préfets et les principaux fonctionnaires avoient reçu presqu’en même temps des ordres opposés de la régence de Blois et du gouvernement provisoire : de là un système d’hésitation et de fluctuation , fatal aux administrés.
Humilié par l’opinion publique , piqué de ne point maîtriser la restauration, le sénat lui-même se préparoit à la résistance depuis qu’il ne sentoit plus le frein d’un maître. Ce corps dépourvu de forces par lui-même , se flattoit sans doute de voir les mécontcns se grouper autour de lui : ses délibérations devenoient l'ouvrage d’un parti qui se couvroit du manteau républicain , et qui lémoignoit ouvertement ses inquiétudes , parti peu nombreux, mais fomenté par de grands personnages. Le plan consistoit à entraver la restauration , à nïalntenir la mutinerie des soldats à forcer le roi de souscrire à un pacte qui eût garrotté le pouvoir royal , tandis que la dignité du monarque ,lesdroits de son auguste famille
5o4 CAMPAGNE DE 1814.
rinlérêt et le vœu de la nation s’opposoient à ce qu’il renonçât à son titre héréditaire pour accepter un titre , conditionnel , et presque électif , décerné par un sénat avili qui n’en avoit reçu la mission que d'un concours de circonstances déplorables et d’une erreur de la victoire. #
’ On assuroit déjà publiquement que la constitution du sénat seroit rejetée.
Le prince de Talleyrand sut préparer les sénateurs eux-mémes par des mots pleins d’adresse , offerts à leur vanité , à voir leur constitution subir des changemens : « Vous allez » trouver dans le roi, leur dit-il , un homme » d’un esprit supérieur et d’un talent distin- » gué ; attendez-vous à le voir discuter les » articles de la constitution , et préparez-vous » à l’honneur d’entrer en lice avec lui. » Selon les esprits les plus modérés , ce système de constitution , le moment où il se produisoit , ses formes même ne remplissoient ni le vœu ni l’attente de la nation française. Sa publicité seule avoit fait diversion à la joie universelle : depuis ce moment elle avoit cessé d’étre pure et sans mélange. Toute la nation désavouoit cet acte constitutionnel , comme lui étaitt étranger. On l’avoit brûlé publiquement dan»
le midi : à Bordeaux , en plein théâtre ; à Nantes, par la main du bourreau.
L’indignation ne se contenant plus , on entendit crier sous les fenêtres de Monsieur : T^ive Louis XP'Hl f yi bas le sénat ! zele outré sans doute , imprudent même , en ce qu’il irritoit de plus en plus les ennemis de la restauration ; mais rien ne pouvoit modérer l’élan de l’opinion royaliste.
Les plus fougueux adversaires du sénat s ecrioient , en apostrophant les sénateurs : « De 3) quel droit usurpez-vous tant d’honneurs et » de richesses? Les dépouilles du peuple n ont » plus rien d’affligeant pour vous quand il s’a- » git de vous les partager et de les transmettre » en héritage à vos familles. Mais si vous vous » arrogez de si énormes récompenses , qu’of- » frirons-nous à nos guerriers , à ces brave.s » Français qui ne furent jamais coupables que » d’une erreur en croyant mourir pour la pa- » trie , lorsqu’ils servoient l’ambition d un » seul homme ? Qu’offrirons-nous à ces négo- » cians honnêtes et industrieux tant de fois »> ruinés par vos sénalus-consultes ? Qu’ôf-
frirons-nous à ces manufacturiers, à ces ar- » tistes toujours étrangers à votre opulence , *» et dont les ateliers ont vainement réclamé
5of> CAMPAGNE DE 1814.
» vos encouragemens et vos faveurs? Qu’of- » frirons-nous enfin à ces inconsolables mères » de famille , dont vps décrets sacrilèges on t » tant de fois renouvelé le désespoir et les U sanglots P Non , sénateurs de Buonaparte , » jamais la France ne reconnoîtra en vous les » pères de la patrie : n’est-ce pas vous qui » vous êtes avilis an point de diviniser le ty- » ran qui vous avoit attachés à son char de » triomphe? N’est- ce pas vous qui aviez formé » une langue nouvelle où les défaites avoient n pris le nom de victoires , où la barbarie » avoit pris le nom d’humanité , où la dé- » mence avoit pris le nom de sagesse , où la » fureur dévastatrice avoit pris le nom de mo- » dération ? N’est-ce pas vous qui nous aviez » tel lement dégradés que nous avions l’air de » bénir nos chaînes ? Votre constitution doit » disparoître , parce que vous étiez sans pou- » voir pour nous la donner, parce qu’au terme » de l’article 90 <le celle qui vous régissoit , » vous n’étiez pas en nombre suffisant pour » créer même un sénatus-consulte : en effet , » vous deviez être les deux tiers présens ; cette » loi étoit positive , et sur cent quarante-trois » sénateurs , il ne s’en est trouvé que soixante- » six. Or, votre constitution est nulle , parce