‹ Histoire des canadiens-français, 1608-1880 [microforme] (volume 3)Chapitre 5 sur 87 · MORALITÉ DE LA POPULATION · texte numérisé non relu

MORALITÉ DE LA POPULATION

LIRE et prendre à la lettre certains passages des Xelations des Fésuites et des écrits de la mère de l'Incarnation, on est porté à croire que le Canada, de 1650" À 1663, subsistait de la traite, comme n'ont pas manqué de le dire plusieurs écrivains. La vérité est que le Car: la vivait de l'agriculture et que

la traite le ruinait. Selon que l'on suit les Aefations des T'ésuites ou les écrits

de la mère de l'Incarnation dans un but ou dans un autre, on est assuré d'y trouver blanc et noir sur ce sujet. Voici pourquoi. Presque toujours les auteurs de ces pièces parlent de leurs communautés comme s'il s'agissait du pays et du pays comme s'il était question de leurs communautés. Ainsi, M, Parkman, appuyé sur une partie de ces textes, n'hésite pas à dire au sujet de cette époque (1650-1663) : “ Le pays qui, jusque à, s'était soutenu avec le castor, se trouva privé de cette ressource, son seul moyen d'existence, et il s'en allait mourant depuis que la guerre avait commencé." Notre présent ouvrage” renferme asséz de preuve qui renversent cette assertion pour que nous n'y revenions pas en détail, mais il est utile de faire remarquer que nous aussi, nous tirons nos renseignement des Relations des Fésuites et des rapports de la mère de l'Incarnation — seulement nous distin guons entre les sens différents qui existent dans ces écrits. La traite appartenait à une compagnie particulière qi pouvait s'en trouvé bien ou mal ; cela n'affectait pas trop l'habitant, »t le livre de M. Pierre Boucher le montre fort bien. D'un autre côté, les jésuites et les religieuses subsistaient en partie des revenus de la traite, soit directement soit indirectement.

; de là leurs plaintes lorsque 12 commerce n'allait pas. Le colon vivait des produits de sa terre ; s'il se voyait parfois gêné, c'était par le voisinage toujours dangereux des Irc: uois.

1 Pour le commerce avant 1650, voir le présent ouvrage, tômes Il, 46, 62, 67, 131, 135-138 3 LUE, 3, 14, 16, 27 57, 138. ? Voir surtout, pour la période en question, tômes III, 104-110 ; IV, 7, 178,

Rien de plus. Sa vie était en danger, mais la nourriture ne lui manquait jamais. ! Il en est de même pour le tarif des marchandises, années 1563-1664, qui a été regardé par M. Parkman comme abusif et que nous avons expliqué aux pages 39, 42, 46 du présent ouvrage, tôme IV.

Le malaise du pays en général était si grand par suite de la triste administration des Cent-Associés que, dans les années 1663-1664, il y eut à Québec plus de quatre cents procès de tous genres, aussi comprend-on que le roi et Colbert, en 1665, dans leurs instructions à l'intendant, aient insisté à plus d'une reprise, sur la nécessité de faire accorder les parties sans plaider, ou lorsqu'il fallait recourir à ce moyen, d'éviter les frais et les litiges prolongés. Généralement ceux qui en appellent aux tribunaux sont des hommes du commerce — c'était le cas ici, à l'exception de quelques habitants.

La compagnie des Indes prit naissance au mois de mai 1664. Dès l'automne de 1665, des représentations étaient adressées au roi montrant que ce monopole serait préjudiciable au pays, car outre les prétentions exagérées de la compagnie, les habitants avaient protesté en masse contre la suppression de la liberté du commerce?. Ces plaintes furent un instant écoutées. Au mois d'avril 1666, le commerce avec les Sauvages et la France devint à peu près libre; on laissa à la compagnie des Indes le droit du quart sur les castors, du dixième sur les orignaux et la traite de Tadoussac”. Le produit de cette taxe passait donc aux mains de la compagnie, laquelle à son tour, devait verser une somme fixe au trésor pour défrayer les dépenses publiques ; s’il restait ur résidu, la compagnie en profitait. Pourquoi n'avoir pas de suite amené le produit de la taxe à Québec, sans passer par un intermédiaire ? L'abus, ici, est flagrant.

Le 17 octobre 1667, le conseil approuva un projet tendant à l'établissement d’une compagnie des Habitants pour faire le négoce à l'exclusion de tous autres. Cette mesure ne paraît pas avoir été exécutée. Elle n'eut fait qu'ajouter aux inconvénients ordinaires des monopoles, De Maistre définit le monopole : “ Privilége exclusif donné à une compagnie de mal faire.”

La traite du nord et celles des Outaouais formaient avec les opérations dirigées à Tadoussac, les trois sources où puisaient les compagnies, petites ou grandes, et les particuliers engagés dans ce genre de trafic. L'argent devenant plus commun, chaque colon se voyait libre d'acheter ax magasins qui lui convenaient#,

Depuis 1632 jusqu'à 1666, nous nou. .ommes appliqué à faire voir que la clef de la situation de la colonie était chez le cultivateur, l'habitant. Le commerce, plact à part, formait

comme un autre élément qui eût pu contribuer beaucoup à la prospérité genérale, mais qui

ne le fit point.

Les seigneurs, Giffard, les sulpiciens, Le Gardeur, Leneuf, Juchereau, etc., agissaient

1 La Revue de Montréal, 1879, a publié d'excellents articles de M, J.-C, Langelier sur cette question, 2? Voir le présent ouvrage IV, 39, 43.

3 Présent ouvrage, tômes TITI, 40, 58 ; IV, 28,

# Présent ouvrage, LIT, 105, 106, 110; IV, 18, 19, 30, 45, 47.

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par eux-mêmes et por" l'avantage de l'habitant, Outre les blés, les pois, les scigles, l'orge, le blé-d'Inde, le foin, le sarazin, les fèves cultivés partout, on entretenait du bétail, bœufs, vaches, et aussi des cochons. Les herbes potagères, les légumes prospéraient à merveille. La pêche était d'une abondance extraordinaire. Le gibier venait se faire tuer à côté de la ferme". La mère de l’Incarnaïion écrivait à son fils en 1667 : “ Les citrouilles du pays des

Iroquois valent les pommes de rainette de France et en ont le goût, et les faisoles y croissent à foison.” L'année suivante, s'adressant au même, elle disait : “ L'histoire que je vous fis

des citrouilles des Iroquois vous en a donné l'appétit, Je vous en envoie de la graine, que les Hurons nous apportent de ce pays-là, mais je ne sais si votre terroir n'en changera pas le goût. On les apprête en diverses manières : en potage avec du lait et en friture ; on les fait encore cuire au four comme des pommes, ou sous la braise comme des poires ; et de la sorte il est vrai qu'elles ont le goût des pommes de rainette cuites. Il vient à Montréal des melons aussi bons que les meilleurs de France: il n'en vient que rarement ici (à Québec) parce que nous ne sommes pas autant au sud. Il y a aussi une certaine engeance qu'on appelle les melons d’eau (pastèques) qui sont fait comme des citrouilles et se mangent comme les melons; les uns les salent, les autres les sucrent ; cn les trouve excellents, et ils ne sont pas malfaisants. Les autres plantes potagères et les légumes sont comme en France. L'on en fait la récolte comme du blé, pour en user tout l'hiver, jusqu'à la fin de mai, que les jardins sont couverts de neige. Quant aux arbres, nous avons des pruniers, lesquels étant bien fumés et cultivés, nous donnent du fruit en abondance durant trois semaines. On ne fait point cuire les prunes au four, car il n’en reste qu'un noyau couvert d'une peau, mais on en fait de la marmalade, avec du sucre, qui est excellente. Nous faisons la nôtre avec du miel, et cet assaisonnement suffit pour nous et pour nos enfants. On fait encore confire des groseilles vertes, comme aussi du piminan, qui est un fruit sauvage que le sucre rend

agréable. L'on commence à avoir des pommes de rainettes et de calville, qui viennent ici

très belles et très bonnes, mai: l'engeance en est venue de France.” En 1670 elle ajoute : ‘“ Le dernier hiver a été extr nairement froid... nos arbres et nos entes, qui étaient de fruits exquis, en sont : t le pays à fait la même perte, et particulièrement les mères hospitalières qui avaient 1 eaux qu'on voir en France.”

Les pommiers envoyés de À M. de Monts, dès les premières années de Québec et plantés par la famille de L bert ent prospères. M. l'abbé Casgrain écrit à ce sujet : “ Nos ancêtres avaient transporté de Fra et propagé dans le pays un certain nombre d'arbres fruitiers, principalement de: po urs maisons furent bientôt entourées de vergers qui étaient à la fois un « ent et une source de bien-être et de

revenus, [ls avaient même réussi à créer certaines variétés d'arbres fruitiers d’une qualité

excellente dont quelques unes furent transportées dans ja suite en France, où elles sont encore cultivées avec succès. De ce nombre sont les de pommiers dont les fruits, très

5 Voir sur tout cela le présent ouvrage IT, 21, 35-6, 71-3, 140 ; III, 13: 27» 67, 103-8, 123 ; LV, 46, 89-91. % Voire tômes I, 140, 144 ; IL, 77-2 du présent ouvrage,

estimés sur le marché, sont connus sous le nom de rainette du Canada. Sous le rapport de l'horticulture, et sous bien d'autres, les premiers colons étaient supérieurs à leurs descendants d'aujourd'hui. Où sont les magnifiques vergers que l'on voyait autrefois dans nos environs ? Ils ont disparu peu à peu et n'ont pas été renouvelés. Il n’y à que depuis peu d'années que l'on a commencé à reprendre cette culture.”

Le vin n'était pas d'un usage ordinaire chez les habitants, mais la bière, le cidre et le bouillon! lé reraplaçaient. La bière est peut-être de toutes les boissons usitées en Europe la plus ancienne et à la fois la plus répandue encore de nos jours ; par son invention elle remonte aux Egyptiens d'avant l'ère chrétienne. Pline en parle. On la rencontre chez les Scandinaves qui en avaient apporté la recette du vieux pays troyen. À mesure que les vignes se multiplièrent dans les Gaules, sa consommation diminua. Sous Julien, Paris ne connaissait que la bière pour boisson, et il faut se rendre au XIIIe siècle pour y voir introduire le vin en quantité. Au siècle suivant, la bière avait repris son empire dans cette ville. Le nord de la France, patrie des premiers Canadiens, conserva constamment l'habitude de boire de la bière et du cidre. Lorsque Talon eut pris connaissance des besoins du Canada, il ordonna d'établir des brasseries et il y eut des arrêts de promulgués pour défendre la vente des boissons fortes, qui causaient surtout parmi les Sauvages des désordre: !.mentables. La Hontan disait, une quinzaine d'années plus tard : “ L’eau-de-vie fait un terrible ravage chez les peuples du Canada, car le nombre de ceux qui en boivent est incomparablement plus grand que le nombre de ceux qui ont la force de s’en abstenir. Cette boiï:son qui est meurtrière d'elle-même, et que l'on ne porte pas en ce pays-là sans l'avoir mixtionnée, les consume si fort, qu'il faut avoir vu les funestes effets pour les croire. Elle leur éteint la chaleur naturelle et les fait presque tous tomber dans cette langueur qu'on appelle consomption. Vous les voyez pâles, livides et affreux comme des squelettes.”

En consultant les inventaires des mobiliers qui ont appartenus aux plus anciennes familles du Canada, nous avons été frappé de n'y point voir, au milieu de tant de petites choses énumérées avec soin, la mention d'épices. Ces produits des contrées lointaines étaient encore peu répandus en Europe; le prix que les marchands y mettaient les rangeaient dans la classe des articles de luxe. La cherté, l'estime qu'on attache ordinairement à ce qui est rare, leur odeur agréable, la saveur qu'elles ajoutent aux liqueurs et aux mets leur donnait un prix inestimable. Chez nos poëtes des XIIe et XIIIe siècles on lit presque à chaque page les mots de caneile, muscade, giroffle et gingembre. Le goût des buveurs de bière se porta néanmoins bientôt vers l'emploi des épices, ils ne vo‘lurent plus que des bières vigoureuses, et selon M. Le Grand d'Aussy, “de là vint cette expression populaire comme de da petite bière, pour exprimer un homme sans mérite, ou quelque chose qui ne fait aucune sensation. Afin d’avoir la bière telle qu'ils la désiraient, on y mettait jusqu'à du piment, de

la poix-résine et des baies, choses, dit un statut, qui ne sont mie bonnes ne loyaux."

* Voir tômes II, 71-2 ; III, 25, 107.

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