PHILIPPE V
sions criminelles, tout ce qu'il fit comme roi eut peu de suite et d'éclat. 11 prit part, sans justice comme sans gloire, aux longues querelles des princes anglais et normands. La reprise du Vexin fut le seul fruit de ces mouvemens. Le roi d'An.«;leterre réclama cette seigneurie, et, secondé par plusieurs seigneurs, renouvela la guerre. Philippe, secouru par le duc de Guienne, contraignit les Anglais à se retirer.
On chercherait sans utilité aujourd'hui la trace des autres détails d'un si \onfi rè.q:ne. A peine occupèrent -ils même l'attention des contemporains, tout absorbée par les grands événemens qu'amenaient les querelles des papes et des empereurs, la révolution de l'Angleterre, la lutte des Espagnols contre les Maures, et surtout la persécution des chrétiens par les Sarrasins dans l'Orient. Ces Barbares s'étaient souvent vus autrefois au moment de conquérir l'Europe, et l'Europe à son tour se préparait à punir leurs cruautés et à envahir leurs États.
Comme ce fut sous le règne de Philippe que se donna le signal de ces fameuses croisades , nous devons revenir avec quelques détails à cette importante époque où éclata le double fanatisme de la gloire et de la religion; fana-
PHILIPPE l". l65
tisme qui dépeupla l'Occident, et qui cependant ne contribua pas faiblement à le civiliser en l'éclairant par quelques faibles rayons de lumière, échappés aux traits de l'ignorance et conservés dans la Grèce et dans l'Asie, quoique enveloppés dans les ténèbres de la superstition.
De tout temps, le tombeau de Jésus-Chiist à Jérusalem avait été le but de pieux et fréquens pèlerinages. Ce monument, bâti par l'impératrice Hélène, fut sacré tant que les Romains ou plutôt les Grecs restèrent maîtres de la Palestine. Sous le règne d'Héraclius , elle leur fut enlevée par les mahométans.
Héraclius, le dernier des Césars qui, à la tête des légions romaines, ait montré un conquérant à l'Asie étonnée, ternit la fin de son règne par de nombreuses défaites. Vainement il avait voulu relever les débris de l'ancienne Rome, exilée et concentrée dans l'Orient : un nouveau culte, une nouvelle puissance, de nouveaux conquérans parurent tout à coup , et par des invasions rapides saisirent la terre d'étonnement et de terreur.
Les peuples qui suivaient l'étendard de la croix, étaient malheureusement divisés en une foule de sectes qui se déchiraient; gouvernés par des tyrans aussi ûiibles que cruels, traités
iGf) l'IlIMPPE 1''.
on rsc'hives , accablas sous le poids d'inipôls excessifs, ils ne s'armaient encore que pour obéir, et ne combattaient plus pour une patrie où toute liberté était détruite.
Les musulmans, au contraire, développaient toute l'énergie d'un nouveau pouvoir qu'ils se croyaient donné par le ciel. De tout temps, belliqueux dans leurs déserts, l'enthousiasme jeligieux les rendit invincibles; lorsqu'ils s'élançaient de leurs antiques retraites, ils se battaient en martyrs et en héros; leurs mœurs étaient pures, leurs corps vigoureux. Sobres, lempérans, pauvres, ils méprisaient l'or des vaincus. Comme ils n'avaient point de luxe, ils avaient peu besoin d'impôts. Convertir était leur but. Tous ceux qui embrassaient leur culte partageaient leur puissance ; leurs cimeterres immolaient l'ennemi qui résistait; celui qui se soumettait pouvait suivre librement son culte en payant un léger tribut.
Un joug si doux, en comparaison de celui des empereurs grecs , ne devait rencontrer que de faibles obstacles. Peu le bravèrent , un grand nombre s'y soumit; la multitude courut au devant, et en moins d'un siècle le croissant, plus rapide que l'aigle romaine, domina en Perse, en Palestine, en Egypte, en Afiique, en Sicile, en Espagne, épouvanta lltalic, fit
PHILIPPE l'^'^. 167
trembler la France, et ne s'arrêta que devant les glaives de Charles-Martel , de Pépin et de Charlemagne.
Cependant la masse imposante de l'empire d'Orient résista long-temps aux efforts des enfans de Mahomet. Les Césars de Byzance avaient conservé la discipline et l'organisation des légions romaines; et ces légions, obéissant à un pouvoir central et unique, opposaient un ferme rempart à la fougue tumultueuse des fils du désert.
Cet empire existerait peut-être encore, s'il n'eût appelé à son secours les farouches et anarchiques guerriers de l'Occident. Sa force ne fut véritablement détruite que par l'invasion des croisés, et l'anarchie féodale fit peu à peu disparaître les restes de la discipline , ainsi que tout vestige de la centralisation du pouvoir. Dès que ce pouvoir fut disséminé , on put le considérer comme anéanti; les légions l'avaient sauvé , les milices seigneuriales le perdirent.
Pendant plusieurs siècles les nouveaux mai- ri^miers
1 T > 1 11- pèlerinages.
très de Jérusalem semblaient respecter cette ville en deuil ; et , quoiqu'une profane mosquée eût remplacé le temple de Salomon, les chrétiens pouvaient encore en liberté pratiquer leur religion dans son berceau, et venir de
dfs clirctirns <•" Oriciil.
lG8 l'niLIM'E l".
toutes les parties du monde, en pèlerins, verser de pieuses larmes sur la tombe divine. oppresMon Des califcs habiles protégèrent ces pélerittnVra nages, qui, sans alarmer leur puissance, enrichissaient leur commerce et grossissaient leurs trésors. Long -temps les chrétiens de l'Occident avaient trop craint d'être subjugués par les Arabes, pour songer à porter la guerre au centre de leur puissance. Mais les mahoinétans ne tardèrent pas à éprouver le sort de tous les conquérans : ils connurent le luxe, ils se corrompirent; enfin iis devinrent intolérans, avides et persécuteurs. Le tombeau du Christ, autrefois confié par Aaroun-al-Raschild à la protection de Charlemagne, fut insulté ; on outragea, on pilla, on livra au supplice les chrétiens qui habitaient ou visitaient l'Asie.
Alors les pèlerinages de lOccident devinrent plus nombreux, dès qu'ils parurent illustrés par de grands périls. La belliqueuse Europe y vit un noble but et d'expiation et de gloire. Les Pisans et les Provençaux, commandés par le roi d'Arles , tentèrent quelques aventureuses expéditions pour secourir ou venger les chrétiens orientaux.
De toutes parts les chefs des j)lus nobles familles, les comtes d'Anjou, de Llandrc et de
PHILIPPE l". 169
Barcelonne , couraient en Asie dans l'espoir de se laver, dans les eaux du Jourdain , des crimes et des brigandages commis par leurs glaives.
Les plus jeunes fils des seigneurs , que leurs aines privaient de tout héritage, couraient chercher, dans les rangs des légions grecques, des aventures héroïques et une fortune pareille à celle qui avait couronné les exploits des chevaliers normands en Italie.
La haine contre les mahométans s'alimentait chaque jour par les nombreux combats que les chrétiens leur livraient sans cesse en Espagne et en Sicile. Enfin les souverains euxmêmes, apprenant les récentes victoires des Sarrasins contre les Grecs, commençaient à craindre que leurs redoutables armées, après avoir renversé Byzance , ne pénétrassent en Hongrie et ne menaçassent encore la Germanie et la France d'une destructive invasion.
Peut-être même les plus habiles monarques de l'Occident virent-ils avec un secret plaisir cette passion pour des guerres lointaines, qui devaient aifaiblir un jour la puissance des grands vassaux , et donner aux communes une occasion favorable pour racheter leur liberté, et affermir ainsi la puissance rovale sur les ruines de celle des seigneurs.
lyO PHILIPPE l^■^
I/àmc tendre, dévote, chevaleresque el ardente des femmes, concourait à exalter la passion des guerres religieuses et la conflagration des esprits. Enfin tout annonçait une grande révolution, une guerre toute nouvelle, une lutte terrible de fanatisme contre fanatisme.
L'empereur grec Alexis Comnène invoquait à grands cris les secours des chrétiens, olfrait aux yeux d'une jeunesse impétueuse l'appât des richesses, des grandeurs, des conquêtes, et les princes de l'Église romaine favorisaient de tous leurs efforts une entreprise si utile à leur pouvoir, et dont ils devaient espérer d'être les chefs , puisque la religion en était le mobile.
F.nihonsias- Les révolutious sont lentement préparées
nieHePierre- . - -
PEnnitc. par le temps, et souvent les hommes auxquels nous accordons la triste gloire de les avoir opérées, n'ont fait qu'en sonner l'heure. Tout était prêt pour une explosion; l'enthousiasme d'un pauvre ermite la fit éclater. Ce pèlerin, nommé Pierre, témoin des larmes des chrétiens, des persécutions et des supplices auxquels ils étaient livrés , indigné de voir leurs corps mutilés, leurs propriétés envahies, leurs filles outragées, leurs enfans enlevés, se prosterne devant le tombeau du Christ. Là, dans une extase icligieuse, il croit entendre le Sauveur
PHILIPPE l". 171
du monde qui lui parle. Dieu le charge d'enflammer le zèle des chrétiens, de provoquer et d'annoncer partout la délivrance des saints lieux ; il part précipitamment pour Rome.
Le pape Urbain II l'accueille comme nn prophète. Pierre reçoit ses ordres et commence sa mission guerrière; il parcourt l'Italie et fait retentir toutes les villes, tous les bourgs, toutes les campagnes de ses gémissemens et de ses cris. On reçoit de nouvelles dépèches de l'empereur Alexis, qui excite les princes et les peuples chrétiens à sauver le dépôt des saintes reliques. Dans ses vœux imprudens, pour animer leur ardeur, il oifrc le ciel à leurs âmes, ses trésors à leur cupidité, les voluptés de sa capitale à leurs passions.
Un concile nombreux se réunit à Plaisan- Conciiesà
ITI* r >l 1 <1 !■ Plaisance et
ce; les Italiens y lont éclater leur zèle reli-àckrmoui. gieux, une vive pitié pour leurs frères; mais ils étaient trop divisés , trop opprimés pour se livrer à un élan belliqueux. Les princes normands seuls se montrent prêts à tirer le glaive.
Le pape juge avec raison que c'est dans la patrie des héros qu'il peut espérer d'entrainer les peuples à la guerre; il convoque un nouveau concile à Clermont en Auvergne. Une multitude immense y accourt. La ville de-
lya piiiLH'PE V\
vient, pour une telle assemblée, un théâtre trop étroit; toutes les campagnes voisines sont remplies d'une foule innombrable de princes, de seigneurs, de prélats, de prêtres, de guerriers et de peuple.
T.a trêve Ls coucilc s'elïorce , au moment de déclarer une guerre lointaine, d'assurer la paix intérieure ,• il ordonne aux seigneurs de cesser leurs querelles et de suspendre leurs hostilités par une trêve qu'on nomma, pour la rendre plus sacrée, la trêve de Dieu. Les églises furent déclarées asiles inviolables; on plaça les veuves, les orphelins, les commerçans, les laboureurs sous la sauvegarde de la religion. Enfin, sous le prétexte de purifier tout ce qui devait prendre part à une si sainte entreprise, le concile renouvela contre le roi Philippe l'excommunication, qui devait durer tant (ju'il ne cesserait pas de scandaliser l'Église chrétienne par ses désordres adultères.
Exhorta- Après toutes ces dispositions commandées
lions de -..,-,
picireetdules uncs par une sage politique, les autres par
pape pour , . . . -
la croisade, l'esprit du tcuips , Pierre-lLrmite obtient la parole , et présente à cette ardente assemblée un vif et touchant tableau de l'humiliation de la croix, des malheurs des chrétiens, de leurs supplices, de la barbarie de leurs persécuteurs et de la profanation des saints lieux. Ses
PHILIPPE l"'". 17:^
larmes, ses sanglots furent plus éloquens que ses paroles, et émurent plus profondément une foule passionnée.
Le pape à son tour, parlant au nom de Dieu dont il se disait l'organe , et de l'apôtre qu'il représentait, fit éclater, avec une imposante autorité, la profonde indignation que lui inspiraient la destruction du saint sépulcre, l'usurpation de l'héritage divin par les impies , et du premier lieu de rassemblement des apôtres par des prophètes imposteurs.
S'adressant ensuite particulièrement aux Français : h Peuple chéri de Dieu, leur dit-il, » je vous apporte sa parole; son espoir est )i fondé sur votre coura.<^c. Souvenez-vous des » victoires de Charles-Martel et de Charle- » magne; souvenez-vous que vos pères ont » sauvé l'Occident de l'esclavage des Sarrasins )) et du joug de INIahomet. Une plus grande » gloire vous appelle aujourd'hui; courez donc » aux armes, délivrez TxVsie, brisez les chai- » lies de cette patrie de notre Sauveur, et » entrez en triomphe dans cette sainte cité » d'où la loi du Christ nous est venue. Cessez » donc, je vous en conjure, de tourner vos » armes criminelles contre vos frères; réunis- )» sez-les toutes contre les ennemis de Dieu. » Il ne s'agit plus de combattre pour venger
l'IITT.lPPE r
» des injures humaines, mais pour punir les » Sarrasins de celles qu'ils osent faire à la l)i- » vinité. La possession de la plus riche partie » du monde vous attend; vous y trouverez les » évéques mutilés, les vierges outragées, les ;) autels profanés, les enfans des chrétiens )) plongés dans l'esclavage. Cessez d'être la ter- » reur de vos concitoyens pour devenir celle » des Barbares, et méritez, comme les Ma- » chabées , une récompense éternelle. Mon » ministère me force à vous parler avec du- » reté : vous vous montrez sans relâche alté- » rés du sang humain, baignez-vous donc dans >i le sang inlidèle ; soldats de l'enfer, devenez » les soldats du ciel; Dieu vous appelle; écou- » tez les sanglots de Jérusalem, et souvenez- » vous des paroles du Seigneur : Celui qui aime » son père ou sa mère plus que moi , n'est pas » digne de moi; quiconque abandonnera sa mai- » son , ou son père , ou sa mère , ou sa femme , » ou ses enfans y ou son héritage pour mo7i » ?wm , sera récompensé au centuple et possé- » dera la vie éternelle. »
A ce discours le peuple entier répond par cette acclamation universelle, qui fait retentir les plaines et les montagnes : Diex le volt ; Dieu le veut y Dieu le veut. Soudain le pontife adopte ces paroles : «Elles seront, dit-il,
PHILIPPE i". lyS
» votre cri de guerre , et la croix votre signe » de ralliement. »
Tous les assistans s'empressent à Tenvi de Première
^ armée des
se purifier par une confession sjénërale. L'é- ""\^^^
* * " conduite
vèque du Puy, Adémar de Monteil , attache p" ^'"•^•^ le premier la croix sur ses vêtemens; chacun imite son exemple. La France , l'Europe paraissent oubliées, et la Terre -Sainte semble être devenue la patrie de l'Occident.
Ce religieux enthousiasme se répand comme un feu électrique en Angleterre et en Allemagne. Les seigneurs les plus puissans hésitent d'abord, mais bientôt ils se laissent entraîner par leurs vassaux et par leurs peuples.
Cet élan d'un zèle fanatique devient prompfement un délire général. Les moines, les femmes , les enfans , les mendians , les voleurs mêmes prennent la croix, et, au milieu de ce tumulte européen , aucun sage n'osa ou ne put faire entendre sa voix.
Celle de la prudence ne fut pas mieux écoutée dans le choix des chefs de l'expédition et dans la conduite de cette première entreprise. Pierre-l'Ermite, oubliant sa profession, sa loi et son inexpérience, crut que l'inspiration du ciel suflisait pour faire un général comme un prophète. Il ceignit donc l'épée et conduisit en Orient, avec autant de fanatisme que d'in-
iy6 PHILIPPE l""".
capacitô, cette première croisade formée par une ibule désordonnée qui ne ressemblait ni à une nation ni à une armée.
Sonindisci- Dévastant tous les pays qu'elle traversait, à
«Une et sa 1 • l i • » . i
destruction, chaquc pas ses briganaajjes lui créèrent des ennemis , et son indiscipline lui fit éprouver de sanglantes défaites; attaquée par les Hongrois quelle avait insultés, dispersée par les Grecs dont elle pillait les terres, elle arriva décimée sous les murs de Byzance.
L'empereur la transporta promptement audelà du Bosphore pour l'éloigner. Indocile à ses conseils et sans attendre aucun renfort, elle attaqua les Turcs belliqueux, qui la taillèrent en pièces. Ce fut ainsi que, victimes de l'anarchie et de l'ignorance, trois cent mille Européens périrent dans cette Asie , que leur funeste secours remplit non d'espérance, mais de terreur.
secomie ar- Ccttc dcstructiou totalc n'étonna ni ne déniée, com- 1 ,!• T-^ 1
nianaéepar couraffea 1 hurope en délire. Une seconde ar-
Godefioi 1 . 1 .
ae Bouillon, méc de croisés, plus imposante et mieux commandée , ne tarda pas à prendre avec ardeur la route de l'Orient. On y comptait autant de chefs que de seigneurs. Les liabitans du Vermandois marchaient sous les ordres de Hugues-le -Grand, frère du roi Philippe. Les Normands suivaient la bannière de leur duc
PHILIPPE l". 177
Robert, les Flamands celle d'un autre Robert, leur comte. Les peuples de Chartres et de Blois étaient guidés par le comte Etienne , les Languedociens par le vieux Raymond, comte de Toulouse, les Lorrains et les Allemands par l'immortel Godefroi de Bouillon, regardé par tous les historiens comme généralissime, quoique la féodalité ne lui donnât presque aucune autorité sur ces pairs et ces seigneurs, souverains chez eux et habitués à l'indépendance, même dans les camps. Enfin les Italiens s'armèrent sous la conduite de Boëmond et de Robert Guiscard, conquérant de la Sicile.
La plus grande partie de ces croisés traversa l'Allemagne et la Hongrie; une autre prit la route de l'Italie, et s'embarqua pour descendre en Grèce.
ÏIugues-lc-Grand fut au nombre de ces dcr- Ri^c^ entre mers. La première croisade avait épouvanté eiiesCrecs. les Grecs; ils redoutaient les alliés autant que les infidèles. A la suite de quelques rixes , Hugues-le-Grand fut arrêté par eux et retenu comme otage ; les autres croisés maintinrent assez de discipline pour n'éprouver aucun obstacle en Allemagne et en Hongrie; mais, arrivés sous les murs de Byzance, l'orgueil des chefs, la fierté impériale, la captivité de Hugues, et la haine des prêtres grecs contre les prêtres
iy8 l'UlLIPPR l'"".
latins, excitèrent de vives querelles qui furent suivies de sanglans combats. Enfin Tintérêt commun l'emporta sur les vanités privées. La sagesse de Godcfroi et de Raymond apaisa les mouvemcns tumultueux de leurs eompap-nons d'armes, et désarma le ressentiment d'Alexis Comnène.
Les orgueilleux croisés consentirent à rendre hommage à l'empereur des Grecs et à tenir de lui, comme fiefs, les terres qu'ils pourraient conquérir : étrange traité! Les princes d'Occident s'étaient armés, disaient-ils, pour délivrer Jérusalem et pour sauver l'empire, et, avant de combattre, ils songeaient déjà à le démembrer : ainsi l'empereur d'Orient voyait, en cas de revers, les infidèles maîtres de ses provinces, et, si la fortune secondait les armes des chrétiens, il trouvait ses propres alliés résolus à se partager ses États.
Tout semblait cependant pacifié, lorsque l'orgueil impétueux de Boëmond amena une nouvelle rupture. Tancrède , neveu de ce prince , battit les troupes impériales. Mais enfin Raymond, comte de Toulouse, conclut la paix. Par sa médiation Alexis promit des secours; Hugues fut rendu à ses troupes, et l'armée chrétienne traversa le Bosphore.
Dans ce temps de fanatisme, Venise seule
remicrs
sutoi"
PHILIPPE l". IJ9
se montra froide et inactive; Gênes approvisionna l'armée. L'ardente bravoure des chefs belliqueux de cette croisade obtint, malgré la résistance et la fureur des musulmans, des succès aussi rapides que brillans.
Une première victoire leur ouvrit les portes r deNicée; une seconde, long-temps disputée, A>ic. leur laissa franchir tous les défilés de l'Asie. Baudouin s'empara d'Édesse, première souveraineté , première seigneurie féodale établie dans l'antique Orient.
Après un siège long et sanglant, où la bar- PrUe
1 • 1 T-t . 1 . 1 A l d'Antioche.
barie des Luropeens dut étonner les Arabes mêmes, puisque leur fureur alla au point de manger la chair de quelques espions qu'ils avaient pris , la capitale de l'Asie fut livrée à Boëmond par un traître.
Godefroi de Bouillon, aussi célèbre par la force de sou bras que par la prudence de son génie et par ses vertus, se signala dans cette guerre par des exploits chevaleresques, dont le récit quelquefois ressemble plus au roman qu'à l'histoire.
La prise d'Antioche excita le désespoir des musulmans. De toutes parts ils prirent les armes, se rassemblèrent et accoururent en foule pour venger leur culte et leur gloire.
Alexis, eflVayé de cet immense armement,
l8o PHILIPPE l'^'".
s'.irrèta dans sa marche et s'attira la haine des Latins en leur refusant les secours promis.
En 1099, plusieurs chefs de croisés, saisis de terreur , retournèrent honteusement en Europe. Antioche , sans vivres et défendue par une armée à moitié détruite, se voyait entourée de troupes nombreuses, aguerries, et dont le fanatisme redoublait le courage. Une bataille décisive eut lieu. D'abord la fortune parut incliner pour les musulmans , mais la superstition vint au secours des chrétiens : par illusion ou par une fraude pieuse, ils crurent voir des envoyés célestes descendre tout armés d'une montagne pour les protéger. Dès qu'ils comptèrent sur cet appui divin, ils furent invincibles : rien ne put résister à leur furie ; les Turcs dispersés furent taillés en pièces. Bientôt les croisés se rendirent maîtres dePtolémaïs, de Saint-Jean-d"Acre, et, arrivant enfin au but de leurs vœux , ils aperçurent la ville sainte, se prosternèrent à son aspect, la saluèrent de leurs pieuses acclamations et campèrent sous ses murs.
sir'se Ce sié.<îe fameux ne dura que cinq semaines.
el prise de '-' ^ . ^
Jérusalem. Cependant cette armée de héros, ruinée par de si longues marches, par de perpétuels combats, par l'intempérie des saisons et par de fréquentes disettes, se trouvait réduite à vingt
PHILIPPE 1*'. l8l
mille hommes, de six cent mille qu'elle comptait avec orgueil à son départ ; et c'était avec une inconcevable confiance que ces vingt mille guerriers attaquaient une ville forte, défendue par cinquante mille combattans.
Des deux côtés cependant les esprits étaient animés par une égale valeur et par un égal fanatisme. Les musulmans , trompés par leur prophète, se croyaient défendus par le ciel et par l'enfer. Les chrétiens, ranimés par la voix de leurs saints et belliqueux prélats , prétendaient voir à leur tête des anges vêtus de blanc ; et la croix qui les guidait leur semblait la foudre céleste prête à briser le croissant
Après deux assauts meurtriers , ces héros chrétiens escaladèrent les murailles saintes, et pénétrèrent dans la ville sur les corps entassés et san.<i:lans des mahomélans immolés. Le carnage est horrible, rien n'arrête la furie du vainqueur; ni le sexe ni l'âge ne sont épargnés. Le sang s'élève dans les rues jusqu'aux jarrets des coursiers effrayés. Mais soudain le saint temple, le sépulcre sacré sont aperçus. Par une révolution subite , la rage fait place aux remords, l'orgueil à l'humilité, le cri de guerre à la prière fervente , la soif du sang aux élans de la piété. Ces fiers guerriers , à genoux et en larmes, paraissent tout à coup
l82 PHILIPPE l".
cl»an.;^('s on pc'lorins humbles et pthiifoiis. Un reli{;ieiix silence succède au tumulte de lassaut, et les conquérans de l'Asie, détournant de la terre leurs regards ambitieux, les élèvent au ciel, et ne demandent plus que leiu' grâce et leur salut au Sauveur du monde, dont ils viennent de délivrer le tombeau.
Modcsiic.ie La glorieuse entreprise était terminée; mais, pour régir cette Terre- Sainte aurancbie, il fallait nommer un chef. Tous les suffrages des braves se réunirent en faveur du vertueux Godefroi. Ce prince, aussi modeste que vaillant, accepta le pouvoir, mais non le titre de roi, « ne croyant pas, disait-il, qu'on pût dé- » corer sa tête d'une couronne royale dans le » lieu même où Jésus -Christ avait porté sur » la sienne une couronne d'épines. »
Défaite Les croisés étaient à peine maîtres de la cité
du .Soudan , . r » l 1
dEgyptc. sainte, quils se virent torces de combattre encore pour la défendre. Le Soudan d'Lgyptc marchait contr'eux, à la tête de quatre cent mille hommes. L'intrépide Godefroi, loin de l'attendre dans ses murs , courut au devant de lui pour le combattre. La renommée des guerriers chrétiens faisait disparaître l'inégalité du nombre. La formidable armée des musulmans, saisie d'une terreur panique, céda au premier choc, se dispersa, pril la fuite cl disparut.
PHILIPPE l*"*^. l85
Une partie des conquérans retourna dans l'Occident pour y jouir du repos et d'une gloire si chèrement achetée. Godefroi restait entouré d'une troupe si faible, qu'elle aurait dû succomber à la première attaque. Mais, les triomphes de la première croisade excitant dans l'Occident une impétueuse émulation, de nouveaux croisés s'armèrent en .j^rand nombre pour secourir Jérusalem et pour étendre les conquêtes des Latins en Asie. Une foule de seifïueurs accourut dans l'Orient, et leurs femmes partagèrent leur enthousiasme ainsi que leurs périls.
Cette même année vit périr deux héros, Moh.Ic
TT 1 /-1 1 • ni 1 llii|:uis-l.-
liu.<îucs-lc-Grand , nui mourut a 1 arse de ses G.a...i ot<u
11 r. 1 P • ... j Godefroi.
blessures, et Godelroi, qui jouit trop peu de temps de sa gloire. Baudouin, son frère, lui succéda.
Ce fut pendant cette guerre, dune nature toute nouvelle, où l'armée chrétienne se composait de guerriers accourus de toutes les contrées de l'Occident, que tous ces preux, entièrement couverts parleurs armures, se virent forcés de chercher quelques signes au moyen desquels ils pussent, dans les combats, se distinguer et se reconnaître au milieu du désordre de la mêlée.
.... • 1 1 < • • Origine des
Ainsi les croisades donnèrent naissance a armoiries.
l84 J'IllLlI'l'E l"".
l'usage des armoiiies. Précédemment chacun portait et changeait à son gré, comme parure, les emblèmes qui lui plaisaient. Mais dès-lors ce qui n'était qu'ornement devint distinction d'origine, de seigneurie, de famille, et quelquefois une illustre marque du souvenir d'un exploit guerrier, d'un noble trait de courage.
Hugues-Capet n'avait porté qu'une couronne ornée de fleurons. Celle de Louis-le-Gros était décorée de plusieurs croix. Louis-le-Jeune est le premier dont le sceau présente une vraie fleur de lis. Ce ne fut que sous le règne de saint Louis que les armoiries devinrent définitivement héréditaires , et qu'ainsi le blason commença à être considéré comme une science utile à l'histoire.
Autrefois les fers de lance et les abeilles faisaient partie de la parure des rois mérovingiens. Le tombeau de Childéric en fournit la
preuve , et ce fut la forme de ces fers de lance et de ces abeilles, assez imparfaitement figurées , qui les fit confondre par quelques historiens avec les fleurs de lis.
Nouveaux Commc l'entliousiasme de la relis;ion et ce-
nnlros mo- ... . ,
i.asii.i„es et lui de la ficloire animaient épjalement les croisés,
■iiililuiros. " ^
les institutions qui naquirent de ces deux passions furent nécessairement à la fois religieuses et guerrières. Aussi ce fut pendant les croisa-
PHILIPPE l". l85
des qu'on vit se former et s'élever de nouveaux ordres, moitié monastiques, moitié militaires, dont les membres, portant avec une égale ardeur le glaive et la croix , faisaient vœu de consacrer leur vie aux devoirs de la cliarité, comme à la défense de la foi contre les infidèles. Impétueux soldats dans les camps, humbles chrétiens dans les hôpitaux, après avoir promené impitoyablement la mort dans les rangs ennemis, ils s'occupaient avec ferveur à rendre la vie aux blessés, à soigner les malades, à consoler les mourans.
Cet étonnant mélange de fierté belliqueuse et d'humilité chrétienne peut surprendre la raison ; mais il plait à rimagiiiation , il l'exalte, et il est impossible, en déplorant la barbarie de ces temps antiques, de ne pas se sentir saisi d'admiration pour ces paladins cénobites, pour ces nobles héros de la foi et de la patrie.
Le plus ancien de ces ordres religieux, militaires et hospitaliers, furent ceux de Saint- Lazare , de Saint -Jean et du Temple. Les templiers, si fameux par leurs exploits et depuis non moins célèbres par leurs malheurs , eurent pour fondateur Hugues de Payens. Saint Bernard rédigea ensuite leur règle , et leur donna l'habit blanc décoré de la croix rouf^e.
Baudouin, roi de Jérusalem, les avait pla-
l86 PHILIPPE l'^
CCS pri''s Ju temple , d'où ils tiiL^rcnt leur nom. Leur renommée et leur fortune s'accrurent rapidement. Mais enfin , après leur défaile et la perte de la Palestine, leur puissance dans l'Occident, et les richesses qu'ils y avaient acquises , devinrent la cause de leur proscription.
Les ordres de Saint- Jean et de Saint- Lazare ont traversé les siècles, et leurs faibles restes, subsistant encore aujourd'hui, honorent les noms de Gérard et de Raymond Dupuis , leurs fondateurs.
Les ruines sanglantes de Saint-Jean-d'Acre furent le noble berceau de l'ordre teutonique. Le spectacle déplorable d'un guerrier allemand, blessé et mourant sans secours, décida quelques chevaliers de Brème et de Lubeck à panser les plaies et à sauver la vie de cet infortuné et de quelques-uns de ses compatriotes. Une simple tente, formée des voiles d'un navire , et dans laquelle on porta les malades, fut l'honorable cloître où les premiers membres de l'ordre teutonique se consacrèrent aux devoirs touchans de la charité : cette institution pieuse et guerrière illustra la Germanie.
Tandis que le monde ébranlé retentissait du cri de guerre e( s'épouvantait de la lutte
PHILIPPE l". 187
terrible de l'Europe contre l'Asie, semblable à l'indolent Antoine enchaîné par Cléopâtre,, le roi de France languissait dans son palais aux pieds de l'altière et artificieuse Bertrade.
Depuis la paix conclue avec les Anglais , '^'"'i ^^ et qui avait terminé, en 1098, une guerre sans éclat , Philippe P'^ ne porta plus les armes ; il chargea le prince Louis, son fils, de contenir la turbulence des barons, de maintenir l'ordre dans l'État , enfin de rép-ner en son nom. Aucun événement mémorable ne signala les dernières années de ce monarque; il mourut en 11 08 à Tàge de cinquante-sept ans, après quarante -neuf années de règne. Au moment d'expirer, détournant ses yeux du coupable objet qui avait dominé et terni sa vie, il les éleva vers le ciel; et, crovant, suivant l'esprit du siècle , réparer tous ses torts par une pratique superstitieuse, il se dt'pouilla de la pourpre , et se revêtit de la robe de saint Benoît. Bertrade lui survécut peu : elle s'était retirée dans son domaine de llaute-Bruyère, et y mourut sous l'habit de religieuse de Fonte vraul t.
Ce temps était celui des fondations célèbres : Fondation l'ordre des Chartreux fut institué par saint '^''''''^y"- Bruno; l'abbaye de Cîteaux et ses succursales, lia Ferté, Pontigny, Clairvaux ctMorimont,
ïbo PHILIPPE l",
récemment fondées, se virent l)ien(ôt illus- Irécs et enrichies par le célèbre saint Jiernard, qui leur donna son nom. L'abbaye de Fontevrault eut pour fondateur l'éloquent et courageux Robert d'Arbrisselles.
Portrait IMiilippe awiit reçu de la nature plusieurs
ito Philippe. ^ * * - *
qualités précieuses que sa faiblesse éclipsa : il était grand, beau, majestueux, spirituel , éloquent, modéré et brave ; cependant il ne laissa aucun renom; il ne prit presque aucune part aux grands exploits dont l'éclat illustrait son siècle. La passion de la gloire enflammait tous les cœurs, l'amour seul gouvernait le sien : aussi cette époque fut glorieuse pour la France et honteuse pour son monarque. Philippe altéra le premier les monnaies; et, si les mœurs de son temps eussent été plus pures , son exemple les aurait peut-être corrompues.
sesenfans. l\ eut dc la rciue Berthe un illustre fils, Louis M, dit le Gros, Henri, mort jeune, un prince nommé Charles, et Constance, mariée à Boëmond, prince d'Antioche. Les enfans que lui donna Bertrade furent Philippe, comte de Mantes; Fleury; Cécile, mariée à Tancrède , Eustache, mariée au comte d'E-
Ministrcs, tampes.
guerriers rt . . . -, . , , .
savans dc Parmi ses ministres les plus distingues, était
coite c'po- ^ • 1 T» • • ' 1 •
que. lïcrvais, archevêque de Reims, qui prétendit
PHILIPPE l". 189
vainement que la dignité de chancelier devait toujours appartenir aux prélats de son Église. L'histoire a conservé les noms des grands sénéchaux Guy et Hugues de Montlhéri ; des connétables Boldéric, Gaultier, Alaume, Adam, Thibault et Mathieu de Montmorency, Gaston de Poissy et Hugues de Chaumont. Mais ceux qu'une brillante gloire immortalisa, furent les illustres chefs de la première croisade , dont nous avons déjà cité les noms.
Ce siècle d'ignorance compta cependant, au milieu des ténèbres, quelques savans : saint liruno, l'évèque et médecin Gilbert, Scott, Robert d'Arbrisselles, et Raimbert, qui présidait les écoles du chapitre de Lille.
Déjà les rois capétiens s'occupaient d'ajouter quelques seigneuries à leurs domaines. Dans Tannée 11 00, Arpin vendit à Philippe sa vicomte de Bourges.
Il est impossible de tracer sans répugnance le tableau des mœurs barbares et superstitieuses de ce temps. Le prévôt de Paris, Etienne, avait conseillé au roi Philippe de piller l'abbaye de Saint-Germain. Au moment de l'exécution de ce dessein, Etienne devint subitement aveugle. Cet accident sauva l'abbaye et fut regardé par la multitude comme un miracle. Tous les bénéfices vacans étaient alors
igO PllILIPPR l".
vendus sans pndcur et spoliés sans sonipiilc. Pciniuic Grégoire VII, dans une de ses letlies, le-
delà Franco , .•• a ,, -, . , ,,,
paricpapc proscute Hinsi, avec son acrcte ordinaire, 1 ércgoiu. ^^^ ^y^ j^ France : « Dans ce royaume, dit-il, » toute loi est oubliée, toute justice foulée » aux pieds : est- il quelque infamie , quel- » que cruauté qui ne s'y commette impuné- » ment ? Depuis long- temps l'autorité royale » n'a plus assez de force pour réprimer ces » désordres. Les Francs, tous divisés entr'eux, » violent et usurpent tous les droits, lèvent » des troupes et déchirent leur patrie pour » venger leurs propres injures. Ces querelles » privées dévastent le royaume, le souillent » de meurtres, d'incendies, et l'accablent de » toutes les calamités que produisent les gucr- » res intestines. Chose étrange et déplorable! » cette perversité, comme une maladie con- » tagieuse , semble avoir frappé tous les Fran- » çais. Souvent sans nécessité ils commettent » des crimes odieux, méprisant également les » lois divines et humaines. Sacrilèges , inces- » tueux, parjures, ils se trahissent récipro- )) quement; et, ce qu'on ne voit nulle part » ailleurs, les frères mêmes s'y battent contre » leurs frères, et les fils contre leurs pères. )) Tous sont entraînés par la cupidité ; ils pré- » cipitent dans la misère ceux qu'ils domptent
PHILIPPE l"'. IC)I
» par les armes; enfin, les pèlerins, si pro- » tégés partout, sont arrêtés, dépouillés par » eux et livrés aux tortures. »
Dans ces reproches, où l'esprit de satire, scs invoc-
> . . lives coalrt
sans doute trop fondé, lait disparaître indé- '« »«icemment tout esprit de convenance et de charité, le même pape, en parlant de Philippe à un évéque français, s'exprime dans une autre lettre en ces termes : « Votre roi, ou plutôt )) votre tyran, inspiré par le démon, est le » principal auteur de tous les désordres. Sa » vie est souillée de dî''hauches et de crimes. >i Ce misérahle est incapahle do tenir les rênes » du (gouvernement qui lui sont confiées. Sa » faihlesse encourage, son exemple autorise » la corruption et les crimes de ses sujets. » N'est- il pas évident que ce prince, par la » ruine des églises, par ses rapines, par ses » adultères, par la violation de ses sermens, » par tous les vices dont je l'ai si souvent ré- » primandé, s'est attiré le courroux de Dieu? » Enfin, comment ce roi, qui devrait être le » soutien de la justice et l'appui des lois, » n'a-t-il pas rougi de jouer le rôle d'un chef )) de brigands, en arrêtant et dépouillant lui- » même dernièrement des marcliands de di- » verses contrées, qui voyageaient dans ses )) domaines? »
102 PHILIPPE l".
Bripaminpos Cc même pontife, prodiguant les plus grosf^yiams. ^j^.j.^.g injurcs au monarque, l'appelait Xeiinemi de Dieu et loup rapace. Rien ne justifie un pareil langage. Mais il n'en est pas moins vrai qu'alors les princes et les grands se livraient sans pudeur aux vices les plus honteux. On vit un duc de Bourgogne attaquer l'évèque de Cantorbéry qui voyageait en France. Burchard de Montmorency fut contraint par les armes de restituer aux moines de Saint-Denis le fruit de ses rapines, et de leur donner des chevaliers pour otages. Hugues de Pomponne, comte de Rochcfort, enlevait aux voyageurs, sur les grandes routes , leur argent et leurs chevaux. L'abbé Suger parle ainsi du seigneur de la Roche-Guyon : « Son père et son grand-père, )) dit- il, s'étaient rendus fameux par leurs » brigandages. Le jeune Guy, probe et loyal, » s'abstenait de pillage et de vol; mais peut- » être aurait-il cédé aux habitudes de ses pè- » rcs , s'il eût vécu davantage. Son beau-frère » Guillaume l'assassina ainsi que sa femme ; » plusieurs chevaliers les vengèrent : ils défi- » rent Guillaume; mais, plus barbares encore » que le vaincu, ils lui arrachèrent les cn- « trailles et le cœur. )i
liC plus lier de tous ces petits tyrans était Burchard , surnommé le superbissùiie comte :
PHILIPPE l". 195
son orgueil aspirait haulement au trône ; enivré de quelques succès, le jour qu'il prit les armes, croyant déjà tenir la couronne, il dit à sa femme : « Noble comtesse , donnez cette » magnifique épée à un guerrier qui va la re- » cevoir de vous comme comte, et qui ce soir » vous la rendra comme roi. » Son espoir fut trompé : Etienne , comte de Blois , le combattit et le tua.
Si quelques illustres prélats faisaient enten- r>.so.arcs dre, au milieu de cette anarchie et de ce tumulte des passions , les sévères et douces leçons de l'Évangile, le clergé, en général, ne se montrait pas plus exempt de vices que les autres ordres de l'État. Lorsqu'il se rassemblait, cédant à la loi du devoir, il prêchait des maximes salutaires; mais, séparés, les prêtres oubliaient promptement les ordres divins pour suivre les passions humaines.
Les gémissemens des peuples avaient décidé l'Église à opposer une digue aux fureurs guerrières des seigneurs. En 1041, le concile de Tutujès , présidé par l'archevêque de Narbonne, établit la lrèi>e de Dieu. Cependant, si l'on en croit l'histoire du Languedoc, écrite par les bénédictins, ce même prélat viola luimême la trêve de Dieu , parut en habit mililaire au concile de rSarbonne, confessa depuis
U) j PIIILIPPF. r".
Iiimihk'inenl ses erreurs, conimil de nouveaux l)iij^jaudages, et, dans un troisième eoucile, lit de nouveaux sermens qu'il viola encore.
La famine et la peste furent les suites de ces dévastations. On vit des hommes se nourrir de chair humaine. L'ahhé de Clairvaux, en traçant au pape Alexandre le tableau des mœurs de son temps, dit que V antique Sodome semblait renaître de ses cendres. Ceux mêmes des principaux membres du clergé qui étaient exempts de vices, ne l'étaient pas d'un luxe contraire à l'Évangile. Saint Bernard blâme le faste des abbés. Le vénérable Suger marchait avec une suite de six cents chevaux.
GrossUrotd Lc laugagc des Français se ressentait néccs-
et rWieule , . . , ^
du langage, saircmcnt de la grossièreté de leurs mœurs. Un évêque d'Angers écrivait à \in aichevêque de Tours : « Tu dis que je suis un cochon ; » moi, je dis avec plus de raison que tu es un » bouc, et que tu ne respectes pas même ta » sœur. Ton infâme avarice t'a fait surnom- » mer partout le simoniaquc, et tes perfides » fureurs semblent t'avoir métamorphosé en » serpent. Tu m'excommunies, mais je mé- » prise ton analhème, comme l'excrément du » plus vil des animaux. »
A ces atrocités se joignait le ridicule, lorsque de pareils hommes prétendaient élever
PHILIPPE l"'. IC)5
leur style et le rendre éloquent. Si l'on en veut un exemple , il suffira de lire ces paroles d'un canon du concile de Nîmes en faveur des moines : (( Quelques insensés, dit ce canon, gui- » dés par un zèle amer, prétendent que les » moines , étant morts au monde pour vivre » en Dieu, sont indignes des fonctions sacer- » dotales, comme d'administrer la pénitence, )) l'absolution, le baptême,- mais ils se trom- » peut : saint Benoit a seulement interdit aux » moines les affaires temporelles, ce qui est » également défendu aux chanoines ; les uns » et les autres sont des anges, puisqu'ils aii- » noncent la volonté de Dieu. Mais l'ordre » évangélique est plus élevé, selon qu'il con- )) temple la Divinité de plus près. Or, les moi- » nés n'ont-ils pas six ailes comme les chéru- » bins .'* deux figurées par le capuce, deux par » les manches , et les deux autres par le reste n de l'habit : voilà bien certainement les six » ailes angéliques. Nous ordonnons donc que » ceux qui s'élèvent à ce sujet contre les moi- « nés , soient privés des fonctions sacerdo- » taies. »
Nous sommes arrivés au XIP siècle; comment est -il possible, après avoir parcouru avec dégoût le tableau des vices, de l'ignorance et de l'anarchie de ces époques ténébieuses ,
IqG PÏIILIPl'E l".
(j\ic les ennemis de la philosopliie osent encore si fré(juemmcnt nous parlei des antiques nuïHirs et de quatorze siècles d'ordre et de prospérité? Le remède à tous ces maux naquit de leur excès, et ce fut au pied du trône que la justice et la liberté replantèrent leurs racines qui , sous cet abri, s'élevèrent peu à peu et fleurirent de nouveau. Tout vestige de l'ordre et de la législation établie par Charlemagne avait disparu. Les coutumes bizarres et variées remplaçaient les lois. Les roturiers étaient livrés aux caprices des prévôts ou baillis, nommés par les seigneurs. L'hérédité des noms, des familles et des fiefs, établissait cependant des droits contestés et compliquait les procès. Les pairs de chaque seigneurie, ennuyés du métier de juges , ne s'assemblaient plus que pour de grandes causes, tenant aux droits de la féodalité. Les vassaux un peu puissans vidaient leurs querelles par le glaive. Les laibles étaient toujours opprimés.
Cette oppression générale des uns, et la lassitude que des guerres éternelles faisaient éprouver aux autres, firent sentir universellement la nécessité du recours à la justice royale. Les monarques réprimèrent les rebelles par leurs armes, annulèrent par leurs arrêts des jugemens tyranniqucs, protégèrent les pe-
PHILIPPE l". 197
lits seigneurs contre les grands, affranchirent les communes, confisquèrent les domaines des vassaux qui résistaient à leur autorité , et devinrent ainsi les augustes patrons des villes et des hommes libres; de sorte que les peuples reconnaissans commencèrent a regarder le trône comme leur soutien et leur refuge.
lf)8 I.OUIS VI.