‹ Histoire des Capétiens, rois de FranceChapitre 16 sur 24 · co,l · texte numérisé non relu

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.Tustiiiieii iiliouvj.

LOUIS VII. ilc"

premier à profiter des lumières du code ancien qui reparaissait. Ce fut encore lui qui fit les plus fréquens efforts pour obliger les seigneurs à maintenir la paix de Dieu.

Suger , avant de gouverner le royaume , montra qu'il était digne de cet honneur, en réformant le premier les mœurs de son église. Le luxe, l'ambition, l'anarchie régnaient dans le monastère de Saint-Denis, à tel point que saint Bernard l'appelait « le foyer des intri- » gués de la cour et de l'armée. » Suger y rétablit l'ordre et la règle. Eugène \\\ disait de Suger : (( Devant César, c'est un homme de )) la cour romaine; devant Dieu, c'est un » homme de la cour céleste. »

Tandis qu'un monarque, animé par des sen- Discordes timcns de justice et de piété, continuait, ainsi Angktcrn-. que son père , à réprimer la turbulence des giands et la licence des mœurs , noble entreprise dans laquelle le secondaient le zèle ardent de Bernard et le génie sage de Suger, l'Angleterre était en proie aux discordes civiles. Etienne, appuyé par le légat du pape et par quelques évêques , s'était mis en possession du trône. Il s'était aussi emparé de la Normandie, qu'il avait donnée a son fils, le duc Eustachc. Louis-le-Gros Tavait favorisé , (M Louis-le- Jeune , imitant son père, reçut

2/^ T.ours VI r.

l'Iiommago (rEustache cl lui donna on maria.^n sa isœur Constance.

Le comte d'Anjou, furieux de voiries droits de sa femme Mathilde méconnus, prétendait reconquérir par les armes le royaume et le duché qu'on lui enlevait; il entra avec ses troupes en Normandie, et cette longue guerre assura le repos de la France.

Arropnnce La trauquillité du roi ne fut troublée que

du papi- 'Il

iniu.cLiit. par une entreprise de la cour de Rome contre son autorité. Le pape Innocent, qui portait alors la tiare, devait cependant quelque gratitude au loi de France, qui l'avait soutenu contre l'antipape Anaclct; mais l'orgueil l'emporta sur la reconnaissance. Le clergé de Bourges avait élu pour archevêque Pierre de La Châtre, sans demander le consentement du roi. Le monarque ordonna aussitôt de procéder à une nouvelle élection, en excluant La Châtre du nombre des candidats.

Celui-ci partit précipitamment et porta ses plaintes à Rome. Le pape l'accueillit, le soutint et le sacra, disant avec arrogance « que » Louis était un jeune prince qu'il fallait éclai- » rer, pour lui apprendre à ne plus désormais » s'arroger la liberté de se mêler des aifaires » ecclésiastiques. »

La Châtre revint à Bourges; mais, les habi-

tans avant refusé de le recevoir, il se retira en Champagne, après avoir jeté Tinterdit sur les domaines royaux qui se trouvaient dans son diocèse.

Une autre cause vint aigrir ces différends. Guerre cn-

, . . . . Irc le roi ri

Le comte de Vermandois, premier ministre le comte do

... j . Cliampagnc-

du roi, voulant épouser Pétronille, sœur de la reine, répudia sa femme qui était fille du comte de Champagne. Saint Bernard s'opposa au divorce, et le pape soutint le comte de Champagne, qui déclara la guerre au roi *. Ce comte était intrigant, turhulcnt et bigot; les couvens le vénéraient comme un saint; la cour le regardait comme un séditieux; le peuple disait que les moines étaient ses soldats et son artillerie.

Louis marcha rapidement contre lui , défit ses troupes, dévasta son territoire et lui accorda une trêve, à condition qu'il obtiendrait du pa|)e l'approbation du divorce de sa fille. Mais Rome refusa d'y souscrire. On soupçonna le comte de Champagne d'avoir déjoué par ses intrigues la demande que lui-même adressait ofiiciellement au pape, et ce soupçon fut confirmé par la découverte d'une correspondance secrète qu'il entretenait avec les Anglais, le comte deSoissons et le comte de Flandre, pour former une ligue contre le roi.

25o LOUIS VU,

Massn..,; Louis, irrité, rentra en Chanin;i,<«-ni; *, y porta

ileV'itrv nr- 1 ■ J ' . 1

donné" J.;.. Ic fci' ct la flammc , s'empara de Vidy, et, dans

unis

l'aveuglement de sa colère, ordonna d'incendier une église dans laquelle les habitans s'étaient réfugiés ; treize cents personnes y pélirent.

sos Bientôt le remords succède à la fureur :

reniunls. t • > » l

Louis, épouvante de son crime, passe promptement , comme tous les hommes faibles , de l'abus de la force à l'excès de la crainte. Poursuivi par ridée de cet horrible massacre, il se croit l'objet de la haine publique , voit devant lui le ciel fermé, l'enfer ouvert; il implore la protection de saint Bernard, obtient sa médiation pour fléchir la rigueur du nouveau pape Célestin II, s'abaisse, s'humilie, reconnaît La Châtre pour archevêque de Bourges , se réconcilie avec le comte de Champagne, et prend la résolution de se croiser pour expier dans une sainte guerre le forfait qu'il avait commis. Il exécuta ce dessein deux ans après, en ii47 • ^iiisi cette croisade impolitique eut pour cause un acte d'injustice et de violence, et la Palestine devint encore le tombeau de cent mille Français pour expier le massacre de Vitry.

rwiis!^' Avant de porter ses armes dans l'Orient , * 1145.

LOUIS VII. 25l

Louis eut à soutenir une autre guerre contre Alphonse, comte de Toulouse, qui refusait de se dessaisir de ce comté , engagé à son père par l'aïeul de la reine Éléonore. Louis conduisit son armée en Languedoc. L'histoire se tait sur les événemens de cette guerre ; elle ne dut point avoir de résultat marquant , puisque les comtes de Toulouse continuèrent à garder leurs fiefs sous la mouvance du roi.

En revenant de cette expédition, Louis comprima la révolte d'un seigneur de iMontjay qui opprimait ses vassaux et résistait à la justice royale. Le roi rasa sa forteresse et n'en laissa subsister qu'une tour, faible débris qui attestait seulement le respect que la royauté gardait encore pour la féodalité. En ruinant le j)ouvoir des seigneurs, il croyait devoir laisser subsister les droits et les signes de la seigneurie.

Bientôt des nouvelles récentes de la Pales- Revois ,u> line répandirent dans 1 Occident de vives aiar- PaUsiinL. mes sur le sort des chrétiens d'Asie; et la seconde croisade, projetée par Louis, fut dès-lors irrévocablement décidée.

Godefroi de Bouillon et Baudouin , son frère, ayant cessé de vivre, Baudouin du Bourg avait occupé quelque temps le trône de Jérusalem. Il moui'ut, après avoir marié Mélésinde,

252 LOUIS VFI.

sa fille, à Foulques, comte d'Anjou. Le ré.jjne de Foulques fut court; il termina ses jours eu II 42, laissant la couronne à son fils Baudouin III , sous la régence de la reine Mélésinde.

Tant de règnes différens, dans l'espace de quarante années, s'étaient vus troublés sans relâche par des guerres continuelles contre les Sarrasins, et la fortune, alors constante pour les chrétiens, avait étendu leurs conquêtes. Ils possédaient quatre États en Asie : le royaume de Jérusalem, la j)rincipauté d'Antioche , le comté d'Édesse et celui de Tripoli. Leurs possessions s'étendaient ainsi de fEuphratc à l'Egypte ; Josselin de Courtenay gouvernait Édesse; Raymond de Poitiers, oncle de la rein^» de France Éléonore, était prince d'Antioche; Piaymond, petit- fils du fameux Raymond I", comte de Toulouse, occupait Tripoli,

L'union de ces princes avait fait leur force; la discorde causa leur ruine. Le prince d'Edesse et le comte d'Antioche se déclarèrent la guerre ; les musulmans profitèrent de ces dissensions. Sanguin, Soudan d'Alcp, envahit leurs États et s'empara d'Édesse, regardée comme l'un des boulevards de la chrétienté. La mort mit un terme aux exploits du con- (luéraiit sarrasin; ses eunuques lévoltés l'as-

LOUIS Vil. 255

sassinèrcnt, et son trône fut partagé entre ses deux fils, Codbedin et Noiadin; le premier fut Soudan de Mosul et d'Assyrie ; Noradin régna dans Alep *.

Tous les auteurs du temps se réunissent pour donner de justes éloges à la bravoure,' à la prudence, à la générosité de Noradin. Les musulmans le vénéraient comme un ardent et intrépide défenseur de la foi. Les Francs admiraient en lui riionneur et l'urbanité d'un chevalier.

Ce Soudan, informé des succès de Josselin de Courtenay , qui venait de rentrer dans Edesse , marcha contre lui, l'attaqua, le mit en fuite et reprit la ville, dont plusieurs forts étaient encore restés occupés par les Sarrasins **.

Cette victoire répandit la terreur parmi les chrétiens, qui perdirent, dit-on, trente mille hommes dans celte défaite. Partout ils fuyaient au lieu de combattre, et cherchaient en vain un appui dans le royaume de Jérusalem , gouverné par un enfant et par une femme. Ce fut alors qu'ils adressèrent de tous côtés leurs plaintes aux monarques de l'Occident, et principalement au roi de France.

Louis, dispose par ses sentimens religieux du roi.

UC'llC

254 Î.OIJIS VII.

à combattre les iiifulùlcs, avait drja j)i()inis à Dieu d'expier, dans la Palestine , le massacre de Vitry. Cependant, arrêté par les conseils de Suger , qui le conjurait de ne point abandonner son royaume, il liésitait encore, et, dans son incertitude, il consulta saint Bernard, qu'on regardait comme l'oracle de l'Éfûhe.

Kxi.oria- Saint Bernard , malrrré l'ardeur de son zèle,

lions du . .

apeK.i- (.l'ijt pourtant dcvoii- soumettre une cruestion

l'HP I I T. ^ A

politique d'une si haute importance au jugement du pape Eugène IlL Ce pontife , consultant plus les intérêts apparens de l'Église que ceux de la France, exhorta le roi à se croiser, et renouvela, en faveur de cette sainte entreprise, les promesses et les indulgences prodiguées par le Saint-Siège à l'époque de la première croisade.

Il ne restait plus que le vœu national à entendre. Louis convoqua pour les fêtes de Pâques une assemblée générale des évêques et des seigneurs à Vézelay, en Bourgogne '*'. La foule, attirée par cette solennité, contraignit le roi à tenir cette assemblée au milieu des champs. Là, au centre de l'enceinte, s'élevait un tertre en forme de théâtre, sur lequel saint Bernard monta; il y lut la lettre du pape, et, * 114G.

sur

son siècle.

après cette lecture, prononça un discours dont l'éloquence pathétique et brûlante excita un enthousiasme universel.

Le génie de saint Bernard fut alors une Empire

. de saint

puissance qui obtint un trop luneste ascendant Bcmard sur les destinées de l'Europe. Peu d'hommes exercèrent sur leur siècle autant d'empire. Vainement une vocation religieuse l'avait enl'ermé dans un cloitre au fond d'une solitude; un esprit de cette nature ne pouvait rester enseveli dans une étroite enceinte. Sa renommée en sortit, et ses lumières, d'autant plus étonnantes qu'elles brillaient dans un temps de ténèbres, le firent consulter comme un législateur par les princes de la terre.

La vie solitaire avait enflammé son imagination et rendu ses sentimens plus impétueux. Forcé de paraître au milieu des cours, il s'y montra, comme un phénomène, revêtu de toute la puissance de la religion et armé des foudres de l'éloquence. La nature l'avait doué d'une grâce et d'une beauté qui remplissaient d'amour les âmes que ses austérités pénétraient de respect. Les rois s'humiliaient devant lui; les hérésies se taisaient à sa voix; il régnait dans les conciles; lorsqu'il haranguait les peuples au milieu des campagnes, ses paroles, écoutées comme des oracles, louchaient tous

256 I.OUIS Vil.

los ccpiirs cl ciitrainaiont toutes les opinions ; sévère contre tous les vices, il imposait aux Ijrands et aux prélats; l'innocence et le malheur se réfugiaient sous son égide; et l'Église, dont il était la lumière, ne semblait se gouverner que par sa volonté.

Malheureusement, lorsque les plaintes des chrétiens d'Asie retentirent en Europe, saint Bernard écouta plus son zèle que la politique; il voulut la guerre, la commanda, et, l'autorité de sa vertu donnant trop de puissance à ses erreurs, il entraîna l'Europe dans une nouvelle croisade, qui ne fut célèbre que par ses désastres.

Discours (( Chrétiens, s'écriait-il en s'adressant à cette » foule immense qui l'écoutait avec avidité, )i toute la terre frémit et tremble en appi'c- » nant que Dieu craint de perdre la terre qu il » chérit. Sion vous appelle aux armes; le Sei- » gneur veut s'immoler une seconde fois pour » vous. La Jérusalem céleste vous ouvre ses » portes ; elle attend de nouveaux martyrs.

)) Ce siècle est un temps de crimes et de » châtimens; l'infernal ennemi du genre hu- » main répand partout le souffle de la cor- » luption ; les brigands lèvent de tous côtés >i leurs tètes impunies ; les lois sont inq)uis- » santés contre le débordement des mœurs;

de ce prélat.

» les méchans triomphent. L'hérésie usurpe » la chaire de la vérité; Dieu va maudire son » sanctuaire : prêtez donc l'oreille à ma voix.

» ïlàtez-vous d'apaiser le courroux céleste. » Il ne s'agit plus de vous couvrir du cilice, » mais de vos boucliers ; ce ne sont plus de » vains gémissemens qui peuvent calmer la » colère divine; les travaux, les fatigues, les » périls, la guerre enfin, voilà les expiations w que Dieu vous demande ! Lavez vos fautes » dans le sang des infidèles, et faites éclater » votre repentir en délivrant le tombeau du » Seigneur.

» Hésiteriez- vous à prendre les armes, si » vous appreniez qu'un ennemi féroce a porté » le feu dans vos cités, la dévastation sui- vos » terres , enlevé vos filles , outragé vos fem- » mes et profané vos temples? Eh bien! tous » ces malheurs et de plus terribles encore » tombent sur la ville sainte, sur la famille du » Seigneur. N'est- elle plus la vôtre? suppor- » lerez-vous en silence tant d'outrages? laisse- » rez-vous les Sarrasins se baigner dans le sang « des chrétiens et se rassasier de leurs larmes? )) Leur exécrable triomphe, douleur éternelle » des siècles, sera pour vous un immortel » opprobre.

)) Je vous parle au nom du Dieu tout-puis- 1- .7

» saut. 11 cJiàtiera sévèrement les lâclies qui » refuseront de le défendre. Enflammez-vous ;) donc d'une sainte colère , courez aux armes , )) et répétez avec moi ces paroles du propliète : » jMûlheur à celui qui nensaîi^lante pas son » épée !

» Dieu, sans doute, n'aurait pas besoin de )) vos faibles bras; il pourrait d'un seul mot » faire apparaître douze légions d'anges, et ses « ennemis seraient réduits en poudre. Mais » son ineffable bonté pour vous veut confier » à vos armes la vengeance de sa gloire et de )) son nom profané. Il vous a donné sa vie ; » sacrifiez-lui aujourd'hui la vôtre. Précipitez- » vous avec ardeur dans ces illustres combats » où le triomphe promet la gloire , où la mort » même assure la vie éternelle. Nobles che- » valiers, illustres soutiens de la croix, mon- » trez-vous dignes de vos pères ! Jérusalem » conquise a gravé leurs noms dans les cieux ; » arrachez-vous à un lâche repos; méprisez )) des biens périssables ; cherchez des palmes )) immortelles , et méritez votre part d'un » royaume qui n'aura point de fin. « Kniiiousias- A ces mots, la foule transportée exprime

iiiedeLuuis. -, . , ■. . Il

son admiration par des cris et par des larmes. Louis croit entendre la voix de Dieu ; il se jette aux pieds du saint orateur, lui demande

la croix , et , montrant aux assistans ce signe sacré , il leur adresse ces paroles , que la chronique de Mauriniac nous a conservées :

« Quelle honte pour nous si le Philistin n triomphe de la famille de David! SoufTrirons- » nous que les peuples asservis au démon dé- )) vastent les États où nos pères ont rétahli le » culte divin? Laisserons- nous le vice im- » monde triompher de la vertu? Ne soinmes- » nous plus ces Francs qui surent se montrer » libres dans les chaînes et braver les adVonts )) dans les fers? Sommes- nous indignes de )) marcher sur leurs traces, de secourir comme » eux nos amis par les armes, et de poursui- « vre nos ennemis même après leur mort?

» Français , ne permettons pas que cette )) vertu nationale dégénère. Montrons-la dans n tout son lustre ; qu'elle relève le courage » des chrétiens d'outre-mcr, qu'elle arrête ces » triomphes impies d'un ennemi si méprisable » qu'il ne mérite pas même le nom d'homme. » Marchons , preux chevaliers, renversons les » idoles et leurs adorateurs, \olons avec ar- » dcur dans ces lieux saints autrefois foulés )) par le pied divin, dans cette cité où Dieu » mourut pour nous, et qu'il illustra par sa » présence corporelle. Que le Seigneur se lève » avec nous, ses ennemis seront dissipés ; nous

2Go LOUIS VII.

» les mettrons en fuite ; oui, nous confondrons » le vain orgueil des téméraires qui ont juré )) haine à Sion. Si nous combattons avec cou- » rage, si la sagesse divine préside à nos con- » scils , la victoire est à nous. Français, je )) vous déclare que mon intention est de me » consacrer entièrement à cette sainte cntre- » prise. Je vous conjure tous de seconder ma )) volonté par votre consentement et par vos » armes. »

Ces deux discours furent fréquemment interrompus par ce cri des assistans : Dieu le "i'eut! Dieu le l'eut! Lorsque le roi eut cessé de parler, l'air retentit de cette acclamation universelle : La croix I la croix !

Les premiers qui se décorèrent de ce signe de la charité; devenu alors le signal des batailles , furent la reine Éléonore , décidée à suivre son époux, le comte de Toulouse, les comtes de Champagne, de Flandre, de Nevers, de Soissons , de Tonnerre , de Varenne , de Ponthieu, Archambaud de Bourbon, Enguérand de Coucy, Hugues de Lusignan, le comte de Dreux, frère du roi,. le comte de Maurienne son oncle , les évoques de Noyon , de Langres, d'Arras , de Lisieux. Une foule immense de chevaliers suivit leur exemple.

Le grand nombre de croix apporté par saint

Bernard ne pouvait suffire au zèle empressé delà multitude. L'abbé de Clairvaux- fut obligé , pour satisfaire leur impatient désir, de déchirer ses habits en pièces et de leur en distribuer les morceaux.

Une église, dédiée à la croix et bâtie sur la colline de Vézelay, fut un monument de ce jour d'enthousiasme , et long-temps on y vint rendre hommage à la tribune qui venait d'être le théâtre de la gloire du saint orateur.

Bernard, dont les succès redoublaient le La cr,.i.a<ie zèle, continua de prêcher la croisade dans a;,ns i„uie toutes les villes de la France. Partout on l'entourait, on l'admirait, on s'armait à sa voix, on le vénérait comme un envové céleste, et la crédulité du temps lui attribuait une foule de miracles.

Ce prédicateur éloquent, qui semblait alors revêtu de la toute-puissance divine, écrivit au pape et lui donna on peu de mots une juste mais funeste idée de l'enthousiasme belliqueux qu'il avait excité. « Les villes et les » châteaux, disait- il, deviennent déserts; on » ne voit partout que des veuves dont les » époux sont vivans. »

Le dévouement des Français pour ce nouveau père de l'Église semblait porté jusqu'au délire : dans une assemblée, convoquée à

Cliîirtros, les scir^nciirs les plus fiers, los piiiices les plus ambitieux, les guerriers les plus expérimentés déférèrent d'un commun aceord le commandement de la guerre sainte à saint Bernard; persuadés que celui qui, au nom de Dieu, prophétisait la victoire, était seul cajiable de la fixer.

Mais Tabbé de Clairvaux , éclairé par un esprit plus juste que celui de Pierre- l'Ermite, et instruit par son exemple, refusa l'honneur péiilieux qu'on lui offrait. Ses refus irritèrent sans persuader. On voulut le forcer de se charger d'un si redoutable fardeau, et, pour s'y soustraire, il se vit contraint d'implorer la protection du pape Eugène , qui lui écrivit que sa mission était de prêcher et non de combattre, et que ses seules armes devaient être la parole de Dieu et la trompette évangélique.

Dans le même temps un moine fanatique, « voulant, disait- il, faire expier aux Alle- M mands leurs péchés , pour les rendre dignes » de servir glorieusement la croix , » les exhortait à massacrer les juifs.

Lcurc Saint Bernard, informé de la rapidité avec ReVnar.'iaiix laqucUc cc fauatismc contagieux et sangui- ' naire s'étendait sur les bords du Pihin, écrivit aux Allemands une lettre pleine de force

et d'onction. « Mes frères, leur disait-il, et » c'est ici l'apôtre qui vous parle par ma bou- » che , je vous avertis de vous défier des es- » prits ardens et trompeurs qui s'élèvent au » milieu de vous. Certes nous nous réjouis- » sons des preuves de ferveur que vous don- » nez pour la cause de Dieu; mais les senti- )) mens les plus louables cessent de l'être dès » qu'ils sont dépourvus de modération. Écou- )) tez ma voix; vous ne devez ni égorger ni » persécuter les juifs; vous ne devez pas même » les bannir : consultez les divines Écritures, n et n'oubliez jamais la prophétie que ren- » ferme l'un des psaumes, relativement à ce n peuple coupable et infortuné. L'Église vous » dit : Dieu l'Oiis apprend comment il traite ses » ennemis; ne les tuez pas , de peur que mon » peuple ne tombe dans l'oubli. Les juifs sont » des témoins 7Hvans qui rappellent sans cesse » la passion de notre Seigneur, lis ont été dis- » perses chez toutes les nations pour rendre » témoignage à notre rédemption par le long » et juste châtiment attaché à leur forfait. » L'Église vous dit encore dans le même » psaume : Seigneur, qui nous protégez, c'est » votre puissance qui disperse ces juifs et les )) humilie. C'est par votre volonté quils gémis- » sent dans les liens d'une dure captivité, sous

» le joug des princes chrétiens. Cependant , )) lorsque la fin du monde approchera , ds re- » connaîtront huir tort et se convertiront. Jusw que- là tout juif qui mourra demeurera dans M les liens de la mort. Mais , lorsque la multi- M tude des nations entrera au service du Seii) gneur , tout Israël sera sauvé.

)) Vous reprochez aux Hébreux leur cupi- » dite, leur usure; hélas! nous vovons avec » une trop amère aflliction que partout où il >) n'existe point de juifs, les usuriers chré- >) tiens se conduisent comme eux, et méritent » moins le nom de chrétiens que celui de » juifs baptisés. Cessez donc de vous opposer » à l'accomplissement de la volonté divine. Si » vous exterminez les juifs , comment s'opé- }) reront leur conversion et le salut qui leur » est promis ?

» Vous direz que nous allons pourtant im- » moler les infidèles en Asie; mais, si leur )) conversion avait été également prophétisée, » il vaudrait mieux supporter leurs oulrages )) que de les précipiter dans le tombeau. D'ail- )) leurs ce sont ces infidèles qui nous ont at- « taqués les premiers; notre glaive ne fait » que repousser le leur. La charité chrétienne » nous permet de résister aux superbes; mais >\ elle nous ordonne aussi d'épargner le faible

» qui s'humilie, et surtout un peuple dont les » ancêtres ont été chéris de Dieu, un peuple » qui tient de lui sa loi, un peuple de qui est » né, selon la chair, le Christ, dont le nom » sera béni dans tous les siècles.

» Épargnez donc ce peuple infortuné , et » suivez seulement à son égard les ordres du » pape, qui veut que les juifs affranchissent » du poids de leur usure tous les guerriers » pieux qui ont pris le signe de la croix. )>

Nous avons cru que cette lettre, parvenue jusqu'à nous, sudirait pour donner une juste idée de l'éloquence de saint Bernard et des mœurs de son siècle.

Le fanatisme des Allemands laissa tomber ses armes à la voix du saint orateur. Elle imposa silence à Piodolphe, à ce moine intolérant. Il fut contraint de se renfermer dans son cloître.

A cette occasion , saint Bernard retraça aux religieux de la Germanie une vérité que luimême semblait avoir oubliée. « Votre devoir, » dit-il, est de fuir les villes comme des pri- » sons et de chercher la solitude comme un » paradis. )) L'auteur de Vllisloire des Croisa^ fies loue avec raison cet acte de modestie et de vraie piété, qui étonna un siècle barbare, et que Vély tourna en ridicule dans le nôtre.

Ses Les succès de saint JRernard no furent pas

succès en . i

Geriuanif. nioiiis cclataus en Allemagne qu'en Fiance. La plus grande partie des seigneurs de la Germanie prit la croix. L'empereur Conrad résistait seul à ses exhortations; il redoutait justement les troubles que son absence pouvait exciter dans l'empire, et se montrait peu sensible aux promesses rassurantes du fervent abbé, qui lui offrait pour garantie la protection du Saint-Siège. « Le pape et l'Église, n disait-il, vous ont placé sur le trône, et dé- » fendront leur ouvrage ; tandis que vous com- » battrez pour lui. Dieu régnera pour vous, » Croisad.- Conrad et ses prédécesseurs avaient trop ap-

de Couraii. • • i i » 11 i • •

pris a leurs dépens a connaître 1 ambition romaine pour se reposer sur ce dangereux appui ; mais enfin l'opiniâtreté de l'apôtre triompha de la raison du prince. Au milieu d'un sacrifice solennel , interrompant tout à coup la prière , il prend la parole avec véhémence , fait entendre du fond du sanctuaire les trompettes qui doivent, dit-il, annoncer un jour à la terre le jugement de Dieu. Au nom de Jésus-Christ, il rappelle à l'empereur les bienfaits dont le Seigneur l'a comblé, et lui reproche amèrement son ingratitude. Toutes les voûtes du temple retentissent d'acclamations et de gémissemens. Conrad, troublé par cette

apostrophe violente , cède à l'émotion générale; il se laisse entraîner, tombe aux genoux de Bernard, et s'écrie : « Je jure de combattre , » puisque Dieu m'appelle. ))

Tous les seigneurs, tout le peuple l'imitent et répètent ces paroles. Saint Bernard leur distribue les croix, et leur donne un drapeau que le Seigneur, assurait-il, avait lui-même béni, (f Telle fut, dit M. Michaud, la fin de cette » diète de Spire, qui s'était rassemblée pour » délibérer sur les intérêts de l'empire, et qui » ne s'occupa plus que du salut des colonies » chrétiennes en Asie. ))

Les ducs de Bohême et de Thurin^e, le comte de Carinthie, les marquis de Styrie et de Montferrat se rangèrent aussi sous l'étendard de la croix, ainsi que plusieurs prélats, parmi lesquels on remarquait Othon de Freyssingen , frère de l'empereur, et qui écrivit une relation de cette croisade. Cet historien, plus religieux que politique , célèbre comme un miracle la conversion d'une foule de voleurs et de brigands qui juraient de verser leur sang pour Jésus- Christ. Il ne comprenait pas que cette méprisable tourbe préférait habilement l'espoir d'un brigandage lucratif, autorisé et même honoré, au pillage vulgaire qui ne lui offrait pour perspective que la honte et les supplices.

Les Allemands, oncorc plus cn'dulos que les Francs, ne laiissaicnt pas sur les miracles ;itlribuésaux prophètes de la croix. On voit, dans les légende.s du temps, que, dans une seule journée, saint Bernard avait fait trente -six miracles. Il se vit une fois au moment d'être victime de l'enthousiasme qu'il inspirait : pressé par une foule immense qui accourait pour le voir et qui s'accroissait à chaque instant , il allait être étouffé, si l'empereur ne l'eût pris dans ses bras, et ne l'eût, à l'aide de ses gardes, arraché au danger.

Saint Bernard, enivré de sa propre gloire , ne démentait pas, comme sans doute il aurait dû le faire , le don qu'on lui supposait de faire des prodiges , et il appelait lui-même le triomphe qu'il avait remporté sur les irrésolutions de Conrad , le miracle des miracles.

Conseils Avant de commencer la guerre contre les inà Louis, fidèles, le roi de France convoqua dans Étampes une assemblée , afin d'y délibérer sur les plus sages mesures à prendre pour la conduite de l'entreprise et pour l'administration du royaume. Là, le sage et prudent Sugcr s'efforça vainement encore de retenir l'ardeur de Louis; il ne blâmait pas la croisade ; mais il voulait que le roi restât en France , et que , pour une guerre si lointaine , dont les périls étaient

certains et le succès douteux , il n'exposât jioint sa personne, son trône et la tranquillité de son pays. Inutilement il lui rappela tous les motifs que la rivalité de l'Angleterre et la turbulence des grands vassaux devaient lui suggérer pour démontrer la nécessité de sa présence. « Votre premier devoir, lui disait-il, )) est d'administrer votre royaume, et non de . » conquérir la Palestine. »

La voix d'un homme éclairé par la raison humaine était trop faible pour détourner de ses desseins un prince qui , dans son religieux fanatisme, croyait obéir à la voix de Dieu. Louis n'écoutait plus que saint Bernard , n'avait plus de patrie que la Palestine, et jurait par les saints de Bethléem (c'était son serment habituel ) qu'il verserait tout son sang jiour venger les outrages prodigués par les inlidèkvs à la cité de Dieu, à la foi chrétienne et au tombeau du Seigneur.

La résolution du roi étant irrévocable , il rinix <iu voulut que le choix du chef de la croisade et ci.M^ado<t que celui du régent de la rrance hissent l ouvrage d'une libre délibération. On recueillit les suffrages, et Louis fut unanimement pro- ^ clamé généralissime des croisés. Une commission ayant été nommée pour l'élection du régent, saint Bernard, rentrant dans l'assemblée

à l;i tète des commissaires, dit ees paroles de FÉcriture, en montrant aux assistans Guillaume, comte deNevcrs, et Suger, abbé de Saint- Denis : (( Voilà deux épées , elles nous sulli- (f sent. )i Une acclamation générale confirma ces choix.

Mais , tandis qu'un faux zèle faisait sortir , tant de religieux du cloître pour dominer les rois et armer les peuples, le comte de Nevers, entraîné par un zèle non moins aveugle, et dégoûté des affaires temporelles que ses devoirs, sa naissance et ses talens l'appelaient à régir, avait résolu de se faire chartreux. Rien ne put le détourner de ce dessein.

Suger, par une modestie plus convenable à son état, refusa aussi la régence; mais, heureusement pour le roi et pour la patrie , le pape, qui sur ces entrefaites vint en France, força le pieux et modeste abbé à se charger d'un fardeau qu'il soutint avec autant d'habileté que d'éclat ^.

iVv.ssancc Qn îp-uoraît et l'on iî^nore encore la naisinconnue, sauce dc cc graiid homme. Sa vie illustra la France. La reconnaissance nationale et la gloire ont consacré son tombeau. Son premier berceau reste inconnu; tout ce qu'on sait, c'est qu'à la fui du XI" siècle, un homme, dont on

ne dit pas le nom , porta dans Tabbaye de Saint-Denis un enfant de neuf à dix ans, le posa sur l'autel , le dévoua ou plutôt l'abandonna à Dieu, et se retira pour ne plus reparaître : cet enfant était Suffer.

« Suger fut le premier homme, dit un élo- )) quent académicien , qui , dans ces siècles » d'anarchie, ait conçu et donné quelques idées )) de l'administration publique. Né sujet obs- » cur, moine destiné à la solitude , devenu » par son seul mérite abbé d'un illustre mo- » nastère , il monta un instant sur le trône )) sous le titre de régent, et la justice de This- » toire place l'abbé de Saint- Denis parmi nos » rois entre Charlcmagne et saint Louis. »

Il existait sous les premiers rois de la troi- Éjucaiion sième race une louable coutume : assez ordi- saînt-Dcnt, nairement l'héritier du trône était élevé dans le monastère de Saint-Denis. Ainsi, dans son enfance, l'utile contemplation des tombes royales le prémunissait en quelque sorte contre les prestiges séduisans du trône , et il trouvait dans les ombres de la mort de sévères leçons qu'il n'aurait pu entendre au milieu de l'éclat mensonger des cours.

Là, Louis-le-Gros avait appris que les peuples ont des droits, et les rois des devoirs; il trouva dans ce monastère le bien le plus rare

j)()ur les monarques, un virifnl)l(> nnii. Supor devint le sien; tous deux avaient l'esprit juste et le cœur droit : tous deux étaient animés du noble sentiment qui fait les grands hommes. Ils savaient sacrifier les intérêts privés à Tintérét général; ils aimaient la justice, ils détestaient ropprcssion.

Louis VI, en sortant de cet asile, consacra sa glorieuse vie à la défense du faible, au maintien de l'ordre, à l'affranchissement des communes ; il combattit les superbes et protégea les faibles. Son plaive victorieux contraiîinit une foule de tyrans à la soumission. Éclairé par les conseils de son savant ami, qui lui servait toujours de confident et de guide, s'il ne put, dans ce temps de ténèbres, s'élever au rang de législateur, il traça par sa ferme administration la route que suivit avec plus de succès l'un de ses plus illustres descendans, et on retrouve dans quelques actes de son administration le principe des Étabîissemens que nous dûmes depuis à saint Louis.

Lorsque ce roi mourut , Suger conserva presque le même crédit sur l'esprit de son héritier ; il avait été l'ami du père, il servit presque de père au fils. Cependant Suger hésitait avec raison à se charger de la régence ; il savait combien l'autorise d'un régent, passagère

de sa nature, est faible en comparaison de l'autorité royale , et combien elle excite la haine et la jalousie. Si le régent est pris parmi les princes ou les seigneurs les plus puissans , bientôt on l'accuse d'aspirer au trône ; s'il est sujet obscur, l'orgueil s'irrite de son élévation et brave souvent son pouvoir. Un moine tenant le sceptre devait offenser la vanité des prélats et la fierté belliqueuse des grands.

Suger mesurait tous ces périls. Sa modestie ignorait la force que devaient lui donner la droiture de son cœur, la fermeté de son âme et l'étendue de ses talens. L'expérience lui apprit seule, ainsi qu'à la France, qu'il était digne de la gouverner.

Le roi , par ses conseils et avec le secours inicrdu pape, prit les mesures les plus eiricaces gù^-l-'r " p!' pour assurer la paix intérieure pendant son ab- 'druMa'

0, 1 • , • ^ . croisade.

Il interdit aux seigneurs toute guerre

privée, tant que durerait la guerre sainte, et le pontife romain menaça d'excommunication tous ceux qui enfreindraient la paix de Dieu. Cette paix, ou plutôt cette trêve générale, fut le seul résultat utile de ce délire pieux, de cette folie chevaleresque qui devait faire périr tant d'Européens pour obtenir de vaines palmes en Asie , et ruiner tant de princes et de j. 18

selîjncurs pour défendre quelques petits trônes cli.incelans, nouvellement élevés en Syrie par d'heureux aventuriers.

Jmpôisie- Les relations de la première croisade nous occasion, laisseut dans la plus profonde i(5norance sur les moyens qu'on prit pour subvenir aux frais d'une si lointaine et si dispendieuse expédition. Il n'en fut pas de même de la seconde croisade , et , quoiqu'à cet égard la plupart des dispositions administratives , émanées du roi et des chefs des croisés, ne soient pas parvenues jusqu'à nous , on sait cependant que Louis soumit le clergé à de fortes contributions que les prélats accordaient avec peine, mais ne pouvaient refuser sans honte , puisqu'on prenait les armes pour la croix.

Suger, administrateur de la plus riche abbaye , donna l'exemple de ces sacrifices ; on peut juger de l'étendue des impôts levés à cette occasion , en observant que la seule abbaye de Fleury fut taxée à mille marcs d'argent. Les larmes et les prières de l'abbé obtinrent dilTicilement que cette taxe fût réduite à trois cents marcs et cinq cents besans d'or.

Une autre grande question fut décidée par le roi dans l'assemblée d'Étampes; il s'agissait de savoir si les croisés prendraient , pour se rendre en Orient, la route de Tltalie et de la

LOUIS YII. 2~5

mer, ou s'ils traverseraient l'Allemagne et la Hongrie. Les ambassadeurs de Pioger, roi de Sicile, représentèrent vainement au monarque français les périls et les dépenses d'une longue marche dans laquelle , après avoir traversé des pavs barbares, on se verrait exposé aux pièges tendus par la perfidie , tandis qu'en passant par l'Italie et en s'embarquant sur une flotte alliée, les Français arriveraient à leur destination , sans rencontrer d'obstacles et sans avoir éprouvé de pertes.

Malheureusement Louis, rassuré par les lettres et les promesses de Manuel , empereur d'Orient, craignit moins de s'exposer à l'inconstance de la cour d'Orient qu'à celle des vents. Il ne tarda pas à s'en repentir; et le secrétaire de ce monarque, Odon de Deuil , qui écrivit une relation de cette croisade, prouve en deux mots combien cette détermination lui inspirait déjà d'alarmes: Sic termïnalajïat, disait-il, secunda dies , sed non seciinda.

Les juifs contribuèrent en grande partie aux frais d'une guerre entreprise pour défendre le tombeau du Dieu que leurs pères avaient crucifié. Le zèle ardent des croisades réveillait une antique haine contre ce peuple dispersé. L'éloquence de saint Bernard les avait sauvés d'une destruction imminente, en rap-

WjG LOUIS VII.

pelant aux chrétiens qu'ils devaient conserver avec soin ces témoins vivans de la vérité des prophéties. Mais Piei re- le -Vénérable , abbé de Cluny, déclara que, si l'Évangile défendait de les persécuter, il fallait au moins les punir en leur enlevant ce qu'ils préféraient à tout, leurs richesses, fruit de l'usure et du sacrilège. Ils furent soumis à d'énormes contributions.

Beaucoup de vieillards, ne pouvant se croiser, léguèrent, par testament, leurs biens aux pèlerins d'Orient. Un grand nombre de barons vendirent leurs terres pour s'équiper. La plupart ruinèrent leurs vassaux , en leur faisant payer les frais de leur armement. Le pape défendit sévèrement aux croisés tout luxe dans leur habillement, dans leur armure, dans leurs équipages. « Vous devez prouver, leur » disait-il, que vous marchez non a la gloire, » mais à la pénitence. »

Affliction ^Yu moment de son départ, Louis-le- Jeune

de Sui;cr au *

dépari <iu gg rendit solennellement à Saint-Denis, pour

roi. ' •

y prendre l'oriflamme ^. 11 y vit l'église décorée des portraits de Godefroi de Bouillon, de Tancrède, de Raymond et des autres liéros de la Palestine. Le roi, prosterné devant le tombeau de saint Denis, y reçut du pape la - 1.47.

LOUIS Yir. 277

f)annetière et le bourdon des pèlerins. Suger versa des larmes en l'embrassant; il pleurait avec raison sur le délire chevaleresque , mais impolitique de son roi, sur la folie de son siècle, et sur toutes les plaies que la superstition allait faire à sa patrie.

L'armée royale se réunit à Metz , et Louis , à la tête de cent mille croisés, traversa la Germanie pour se rendre à Constantinople. Eléonore et un (jrand nombi^ de dames marchaient au milieu de l'armée.

L'empereur Conrad, qui avait été le dernier à se décider, fut le pi-emier à a.gir. Il partit avant Louis, avec cent mille Allemands, pour la Palestine.

Les premiers croisés s'étaient plaints, sans raison, de la mauvaise foi des Grecs et de l'empereur Alexis Comnènc. II avait appelé l'Occident pour le secourir, et l'Occident accourut pour le dépouiller. Les chefs de la croisade, au lieu de lui rendre les provinces conquises par les infidèles, se les partagèrent; et tout homme de bonn€ foi doit convenir que dès -lors il devenait assez indifférent aux Grecs que leurs villes fussent envahies par des Sarrasins ou possédées par des princes étrangers. De là naquirent nécessairement des semences fécondes de discorde , et la haine

relifjicusc, qui existait déjà entre le eulle (jrcc et le culte latin, ne fit qu'aigrir ces ressentimcns.

roiiiiqur. Manuel Comnène rcVnait alors en Orient.

.leMun.i.i II était lus (le Jean et petit-lils d'Alexis Comnène. Ce prince, hardi dans ses expéditions, intrépide dans les combats, aurait été habile en politique, s'il ne l'eût confondue avec l'intrigue ; il était non-seulement fin, mais fourbe. Ennemi des Latins comme des Sarrasins, il accueillit avec une feinte bienveillance les ambassadeurs de Conrad, loua magnifiquement son zèle pour la foi , lui promit en abondance des vivres et des secours, pourvu qu'il maintînt une sévère discipline dans ses troupes, et dans le même temps il conclut avec les soudans une trêve de douze années , en les avertissant de tous les plans formés par les Latins.

L'empereur grec, déjà en guerre déclarée avec Roger, roi de Sicile, dont il avait pénétré l'ambition, regardait l'arrivée prochaine de trois cent mille Allemands et Français comme un fardeau plutôt que comme un secours, et, croyant que son trône était plus menacé par ses alliés que par ses ennemis, il augmenta les fortifications de Constantinople, et envoya en Thrace une armée chaniée de

surveiller avec soin celle de Conrad , dès qu'elle entrerait dans ses États.

L'empereur d'Allemas;ne arriva sans obsta- Desastresde

, ^ , i empereur

des jusqu'à Philippopolis; mais comme il en Conraj. sortait, quelques soldats grecs attaquèrent son arrière-garde et pillèrent ses bagages. Les Allemands revinrent sur leurs pas, et se vengèrent des Grecs en les massacrant.

Cet événement fut suivi de plusieurs combats; mais, peu de temps après, les deux empereurs , tous deux chrétiens , tous deux alliés , tous deux beaux-frères et gendres de Bérenger, comte de Luxembourg, se réconcilièrent. Cette réconciliation fut froide et peu sincère.

Conrad voulait que son armée jouit, après une longue marche , de quelques jours de repos sous les murs de lîvzance ; mais l'adroit Manuel sut lui persuader de ne point prolonger son séjour, en lui inspirant la crainte de se voir enlever l'honneur de la guerre par l'arrivée prochaine de Louis.

Conrad, trompé par ces conseils, franchit le détroit, et, préférant par un clioix funeste la route la plus courte à la moins dangereuse, prit un chemin montueux, traversa la Bithynie et la Lycaonie , laissant à sa droite la riirygie et la Lydie.

Bientôt il se vit égaré dans les déserts de la

28t) l.OUl.S VII.

Cappadoce par des guides perfides. Le peu de villes et de bourgs chrétiens qu'il rencontra lui fermèrent leurs portes. On lui refusait des vivres, ou il n'en recevait que d'empoisonnés. Partout il trouvait des embuscades et des corps musulmans, que Manuel avait avertis de sa marche. Vainement il opposait à tant de périls un courage ardent, une fermeté inébranlable; il ne pouvait ni triompher des attaques sans cesse renouvelées des Sarrasins, qui fondaient fréquemment sur lui à la manière des Parthes, ni les atteindre dans leur fuite rapide.

Enfin , lorsque tant de fatigues et de combats eurent presque décimé son armée, son camp fut investi par une foule innombrable de Barbares. Une bataille meurtrière eut lieu; les Sarrasins firent un carnage effroyable des Allemands, qui perdirent dans cette mêlée les neuf dixièmes de leurs forces.

L'empereur, grièvement blessé de deux coups de flèche, trouva son salut dans l'excès de son désespoir. Il se fit jour au travers de l'immense multitude des ennemis qui l'entouraient , et prit avec ses faibles débris la route de Nicée, espérant dans ce grand désastre trouver un asile sous la lente de Louis, dont on venait de lui annoncer l'arrivée.

.u- Louis. Le roi de France, malgré la turbulence des

LOUIS YII. 2S1

seigneurs et l'indiscipline 'des troupes, était parvenu sans mésaventures en Hongrie. Là, sa loyauté repoussa les otfres et déjoua les intrigues d'un seigneur hongrois nommé Boric, neveu de l'empereur Manuel ; ce rebelle voulait lui ravir la couronne impériale. Mal accueilli par le monarque , il s'introduisit secrètement dans le camp français pour tenter l'ambition de quelques barons, et former avec eux un complot. Le roi le fit arrêter. Dans sa route, Louis avait reçu une ambassade de i\[anuel. La prolixité des orateurs grecs et leur flatterie déplurent à la rudesse et à la franchise un peu grossière des guerriers français.

Plus l'arrivée des croisés inspirait d'alarmes à Manuel , plus il s'efforçait de dissimuler sa crainte et ses véritables intentions. L'impératrice et lui adressèrent fréquemment au roi et à la reine Éléonorc des lettres affectueuses, <lont l'exagération indiquait plus qu'elle ne cachait la fausseté.

Le roi feignit de croire à- ces démonstrations amicales; mais, dès qu'il fut sur les terres de l'empire, la vérité des soupçons qu'on lui avait inspirés contre la sincérité de Manuel, se trouva pleinement confirmée. Les vivres promis n'arrivaient pas. Des troupes de brigands apostés lui tendaient des embûches et harcelaient fré-

(jiiemmcnt sa marche. Louis dissimula 8on courroux , ou plutôt crut devoir le sacrifier aux intérêts de la cause sainte qui eullaminait son zèle : Roger de Sicile cherchait à aigrir son ressentiment, et à lui persuader de s'emparer de Constantinople. Le roi , en loyal chevalier, refusa avec dédain de concourir à cette trahison.

Son cnirje L'accucll quc l'cmpcreur des Grecs fit au roi

dans Ce. Il- - .„ , ,

i^antinopic. (le T raucc eut une magnilicence éclatante et une apparente cordialité. Lç patriarche et tout le clergé vinrent hors de la ville au devant du monarque français. L'empereur lui proposa une conférence, et Louis, contre l'avis de son conseil, voulant montrer qu'il était au-dessus de toute crainte, entra avec une suite peu nombreuse dans Constantinople '*". L'empereur le reçut à la porte de son palais, et le fit asseoir à sa droite sur un trône placé à côté du sien. Les Français visitèrent avec autant d'étonnement que d'admiration les monumens de la capitale de l'Orient, restes imposans de la grandeur romaine ; la magnificence de l'église de Sainte-Sophie les éblouit; on y célébra avec pompe une messe solennelle. Cette cérémonie fut suivie d'un grand concert et d'un repas splendide.

Le roi , impatient d'achever sa grande en- son prompt

dt'part.

ireprise , se sépara promptement de INIanuel. L'empereur lui montra autant de regrets qu'il ressentait de joie de son ëloignement. Louis traversa le détroit, mais ne voulut pas s'éloigner de Byzance , avant l'arrivée des renforts qu'il attendait.

Dès que les Français furent campés au-delà Mauvaise

1 ' 11 . p . foi de

du Bosphore , les preuves de la mauvaise foi Manu*i. de Manuel s'accumulèrent; on empêchait les vivres d'arriver au camp, et, pour hâter le départ de l'armée , on s'efforçait d'exciter la jalousie du roi, en répandant les plus fausses nouvelles et les détails de prétendues victoires remportées par Conrad.

Louis se plaignit avec amertume du retard des secours promis et des approvisionnemens qui lui étaient nécessaires. L'empereur, avant de donner la satisfaction qu'on lui demandait, exigea que tous les seigneurs français, excepté le roi, lui rendissent hommage.

Louis rassemhla un p^rand conseil de jruerre. Consciu La, 1 evcque de Langres, indigne delà con- de Langr.s. duite de Manuel, proposa formellement, pour assurer le succès de la croisade, d'assiéger Constantinople et de s'en rendre maitre. « Vous » l'avez entendu, dit-il, les Grecs osent vous » proposer de reconnaître leur domination et

) de Aous soumettre à leur loi; ils veulent que ) la force obéisse à la faiblesse et le courage à ) la pusillanimité. Sur quels services , sur 1 quels exploits peut donc se fonder leur or- ) {jueil? Est-ce sur les pièges que leur perfidie ) nous a tendus ? sur les outrages que leurs ) prêtres nous ont prodigués, en prétendant ) purifier par la flamme les autels où nos poii- ) tifes ont célébré le saint sacrifice ? L'iion- ) neur nous défend le serment qu'ils nous ) demandent; l'bonneur nous ordonne la veni geance contre tant d'injures; Constantinople ) n'est qu'une odieuse barrière entre les chré- ) tiens d'Europe et leurs confrères d'Asie.

Croyez -moi, renversons ce funeste écueil.

Qu'attendez -vous des Grecs? Ne se sont- ils ) pas laissé enlever par les infidèles les plus ) belles cités de l'Asie et le tombeau même du ) Seijmeur? Bientôt leur lâcheté abaiidonne-

) rait Byzance aux Sarrasins , et leur ouvri- ) rait ainsi les portes de l'Occident. Prévenons ) donc notre ruine par celle de ces traîtres; ) ne laissons pas , derrière notre armée , de ) perfides alliés, pires que nos ennemis. L'Eu- ) rope vous demanderait un jour compte de ) votre imprudence. La guerre que nous entreprenons est une guerre sainte, et tous les j moyens qui peuvent eu assurer le succès se-

» ront justes. La religion et la nécessité vous » commandent la conquête que je vous pro- » pose. Déjà maîtres des aqueducs, nous avons » un moyen facile de contraindre ses habitans » à se soumettre ; croyez qu'ils ne pourront » soutenir les efforts de nos intrépides cohor- » tes. Naguère , lorsque nous approchions de » Byzance, nous avons vu une partie de ses » tours s'écrouler devant nous : que nous an- » nonce ce nouveau prodige ? Il nous dit que » Dieu lui-même nous appelle dans les murs )) de Constantin, et qu'il nous ouvrira les por- » tes de cette cité, comme il a ouvert à vos )) pères celles d'Antioche et de Jérusalem. )> (Relation d'Odon de Deuil, secrétaire du roi.) Ainsi la voix d'un ministre de l'Évangile conseillait la trahison. Les barons français montrèrent plus de loyauté, u Nous sommes venus, » répondirent-ils, pour défendre Jérusalem, )) et non pour renverser Constantinople. Les » Grecs peuvent être hérétiques , mais il ne » nous est pas plus permis de les tuer que de » tuer les juifs. Dieu nous a chargés de châ- )) tier les infidèles, et non déjuger les chré- » tiens. Une fausse politique vous fait oublier » les maximes de la charité, et jamais vous ne )) pourrez nous faire comprendre que la reli- » gion puisse approuver ce que l'honneur dé-

» fend. » Leur avis prévalut. La vanité de Manuel fut satisfaite : les chevaliers français lui rendirent hommage, et l'armée, s'éloignant du rivage, s'enfonça dans l'Asie.

Keiour Arrivés près de Nicée , les croisés furent

de Conrad à ,

Con.tanti- bieutôt couvaincus de la fausseté des nouvelles

noplc.

répandues par les Grecs. Ils apprirent la désastreuse défaite des Allemands. Bientôt le malheureux Conrad parut. Louis s'efforça vainement de le consoler. Tous deux jurèrent de nouveau de rester unis et de combattre comme frères d'armes dans la Palestine. Mais l'empereur changea bientôt de résolution. Honteux de se voir sans armée à la suite du roi de France, son orgueil blessé l'emporta sur son zèle religieux ; il renvoya en Europe les misérables débris de ses troupes, et revint presque seul à Constantiiiople, où Manuel le reçut avec une joie alors d'autant plus sincère qu'il ne le redoutait plus.

Louis continua sa marche et traversa laPhrygie. Les ruines d'Éphèse et de plusieurs autres cités célèbres lui attestèrent la faiblesse des Grecs. Leur mauvaise foi ne fut pas moins évidente. Partout les habitans fuyaient k l'approche des Français, et les villes fermaient leurs portes au roi.

Sarrasins. Sur CCS cntrcfaites, Manuel informa Louis

que de toutes parts les Sarrasins s'assemblaient en foule pour l'attaquer ; il conseillait aux croisés de se disperser dans quelques villes fortes qu'il leur offrait comme asiles. Louis pénétra le piège et continua sa marche. Arrivé sur les bords du Méandre , il trouva l'armée des Sarrasins décidée à lui en disputer le passage *".

Le courage des Français triompha de tous impru-

Qpncc des

les obstacles. Animés par l'exemple du mo- croisas. iiarque , ils se jetèrent dans le fleuve et le franchirent malgré la nuée de traits que leur lançaient les Barbares. Après une opiniâtre résistance, les comtes de Champagne, d'Alsace et de Maçon enfoncèrent les infidèles; ils furent mis en fuite et laissèrent les rives du Méandre couvertes de leurs morts. Le roi, qui s'était signalé dans cette journée par sa valeur, s'empara du camp des Sarrasins. Les chrétiens, attribuant à Dieu leur triomphe, racontaient qu'ils avaient vu un ange, vêtu de blanc, guider leur bannière et les conduire à la victoire. Les musulmans, battus et dispersés, se rallièrent bientôt et cherchèrent l'occasion de surprendre leurs vainqueurs; l'imprudence des croisés ne les laissa pas attendre long-temps. Lorsque l'armée chrétienne traversait les mon-

* ii48.

288 T.OUIS YII.

tannes et les défilés étroits qui séparent la Phrygic de la Pysidie, le seigneur de Taillebourg, chargé de commander Tavant-gardc, arrive sur une hauteur où, suivant les ordres du roi, il devait rester toute la nuit. Le contraste de ces sombres forêts, de ces rochers arides , avec la riante verdure d'une vallée fertile qu'on apercevait au pied des monts, excita les regrets de plusieurs chefs, surtout ceux de la reine Éléonore et des femmes qui suivaient l'avant-garde. Le comte de Taillebourg, Geoffroi de Rançon , n'eut pas la fermeté de résister à leurs prières ; il descendit dans la plaine, et, dès qu'il eut abandonné les hauteurs , les musulmans s'en emparèrent.

Cependant le roi et le reste de l'armée s'avançaient avec sécurité. En voyant briller les armes au milieu des bois, ils les crurent occupés par l'avant-garde, et la saluèrent avec joie. Comme on était sans crainte, on marchait sans ordre; les bagages se trouvaient au milieu des colonnes; un p;rand nombre de soldats avaient jeté leurs armes sur des chariots.

Leur Dès qu'on est engagé dans le défilé , tout à coup les Sarrasins, faisant retentir l'air de leurs hurlemens , se lèvent, s'avancent et se précipitent , le cimeterre à la main , sur les chrétiens désarmés. Les croisés, entourés d'en-

désastre

LOUIS TH. 28g

nemis furieux , serrés entre des rocs escarpés et de profonds précipices, ne peuvent ni marcher en avant ni se retirer. Des roches lancées du haut des monts les écrasent. Le glaive musulman les immole, el d'épaisses ténèbres ajoutent encore à l'horreur que répandent dans les âmes le bruit des torrens, les gémissemens des blessés et les cris des assaillans. On ne peut plus ni donner d'ordres ni les exécuter. Une foule de braves est immolée; un petit nombre se fait jour et trouve son salut dans la fuite. Trente seigneurs, qui entouraient le roi, le défendent vaillamment et périssent tous à ses pieds.

Louis, resté seul, gravit un rocher. Là, s'a- Bravoure dossant a un arbre, il brave intrépidement les eil'orts de plusieurs musulmans. Les plus audacieux sont renversés par son glaive. Les autres , le prenant pour un simple chevalier, quittent ce combat dangereux et courent piller les bagages.

Bientôt Louis entendit la voix de quelques Français errans. C'était Odon de Deuil qui, à la tête d'un détachement envoyé du camp , cherchait le monarque ; il le trouva seul au pied de son arbre , entouré des morts immolés par son glaive. Le roi apprit par eux que les infidèles avaient disparu. Peu de momens après 4- >9

il iiioTiJo sur un coursior iTstc; sans inaî(re , et, après avoir Irioniplu'; par sa fortune et par son courage de beaucoup d'autres périls , il rejoint heureusement son avant- rjarde et les débris de son armée, qui gémissait déjà de sa perte.

Le roi écrivit à l'abbé Suger que, dans ce désastreux combat , il avait perdu quarante des principaux chefs de son armée. Le bruit de la mort du monarque français se répandit alors dans tout l'Occident. L'intérêt inspiré par son courage ne fut point refroidi par son infortune; on blâmait la témérité d'un général malhabile, mais on ne pouvait voir sans pitié l'infortune d'un chevalier si vaillant.

Si noi.ie Ce prince, plus di.'ine d'élofi;e comme homme

luodcblie, 1 .

que comme roi , donna dans ce grand revers une noble preuve de modestie, et, ne voulant plus, malgré son sang royal, conserver l'autorité militaire aprcs de si grandes fautes , il exigea que l'armée élût un autre chef. Après une vive résistance, elle obéit et choisit pouigénéral un simple chevalier nommé Gilbcit, dont chacun vantait la bravoure et respectait l'expérience,- on lui adjoignit Evrard des Barres, grand -maître des templiers, qui venait d'arriver avec ses chevaliers dans le camp des croisés. Toutes les troupes obéirent sans mur-

LOUIS YII. 291

mure à ces deux nouveaux chefs, et le roi leur en donna l'exemple. Gilbert fit observer la plus sévère discipline, et remporta plusieurs succès contre les musulmans.

La marche des Français fut un combat près- Dccoum-

1 • ' 1 /-^ 1 1 gcnifiil fin

que perpétuel. Trahis par les Grecs, harcelés raimco. par les infidèles, privés de tentes et de bagages, affaiblis par la fatigue, par l'intempérie du climat, par une maladie contagieuse, quelques-uns jetaient leurs armes , demandant des fers ou la mort , et tous auraient succombé à leur désespoir, si la fermeté du roi n'eût soutenu leur courage. Ils arrivèrent enfin à l'embouchure du fleuve Cestius , sous les murs d'Athalie; ils espéraient trouver du repos dans cet asile, leur espérance fut trompée. La ville leur ferma ses portes, leur refusa des secours, et leur vendit, au poids de l'or, des vivres avariés. Louis, ne pouvant plus résister aux gémissemens et aux murmures de son armée , convoqua un conseil. La majorité fut d'avis de s'embarquer et de se rendre par mer dans la Palestine. Louis combattit vivement cette proposition. « Livrerons -nous ainsi, disait-il, » tant de blessés , tant de malades , tant de )) pèlerins , exposés à une mort certaine ? » Abandonnerons-nous honteusement la route » glorieuse suivie par les premiers croisés, hé-

LOUIS vir.

w roïques conqm^rans (.rAntioche et de Jéru- » snlcm? Et, quand je partage avec vous les » travaux, les fatigues, les besoins, les dan- » gers , ([ui de vous refuserait de partager » avec moi le péril et l'infortune? »

Embarque- Ccs parolcs excitèrcut une forte émotion ,

iiuMit pour r • •

laPaiesiinc. mais cllc fut passagèrc , et Louis consentit à rembarquement. Le gouverneur d'Athalie promit des vaisseaux; on les attendit deux mois, et, lorsqu'ils ariivèrent, il ne s'en trouva pas assez pour embarquer toute l'armée.

Les cris , les gémissemens de ceux qui restaient à la merci des Grecs et des musulmans, déchiraient le cœur du roi. Il consola ces infortunés par des promesses , et donna au gouverneur d'Athalie la plus grande partie de l'argent qu'il possédait , en le chargeant de faire arriver ces malheureux sur les côtes de la Cilicie. Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon prirent le commandement de cette partie de l'armée qui ne pouvait s'embarquer.

Après avoir fait ces dispositions, le roi monta sur sa flotte et partit, en répandant des larmes sur le triste sort des compagnons d'armes qu il abandonnait. Ceux-ci répondirent à ces touchans adieux par des acclamations et par des vœux pour sa prospérité.

LOUIS Yll. 2g3

Bientôt les tristes présages de Louis furent vérifiés , les musulmans arrivèrent en foule dans les plaines d'Athalie. Les Grecs refusèrent constamment d'ouvrir leurs portes aux chrétiens. Les croisés, malgré leur petit nombre , repoussèrent vaillamment plusieurs attaques des infidèles ; mais enfin l'excès du danger triompha de leur courage. Les deux généraux Archambaud et Thierry, sacrifiant l'honneur à la crainte , se jetèrent sur un navire et prirent la fuite.

Le départ des chefs porta au comble le désordre et l'eifroi des soldats. Cependant, sept mille des plus intri'pides, se divisant en deux colonnes , résolurent de se faire jour, de traverser l'armée des infidèles , de s'ouvrir un chemin glorieux , ou de trouver une mort honorable. Après des prodiges de bravoure, ils périrent presque tous. Les malades restés dans Athalie furent lâchement livrés à leurs ennemis par les Grecs. Les musulmans les égorgèrent. Athalie sembla bientôt punie par le soit de sa lâcheté : la peste pénétra dans ses murs, qu'elle dépeupla presque entièrement.

Après trois semaines de navigation, Louis entra avec sa flotte dans le port de Saint-Siméon, situé à l'embouchure de l'Oronte et à cinq lieues d'Antioche. Fiaymond, souverain

Mort

des croisc's

restés à

AlLalie.

Arrivée ilu roi à Anlioclie.

2C)4 LOUIS Vil.

de cette contrée, vint au devant du monarque, et le reçut avec autant de pompe que de respect *.

A..)o.,r,ic Cependant ce prince ressentit moins d'intéi""hi. ia YQt pour son roi que pour la reine Eléonore;

ici ne. 111

elle lui inspira un violent et coupable amour. Raymond joignait à la beauté qui attire l'esprit qui séduit. Eléonore, jeune, légère, capricieuse, aimait les hommages et ne pouvait s'accoutumer à la grave piété de son époux, qu'elle disait plus moine que roi. Leur imprudente liaison excita la jalousie du monarque.

Raymond lui proposait de se reposer quelque temps à Antioche , et d'y concerter avec lui les mesures convenables pour s'emparer d'Alep et de Césarée. Le roi, dissimulant ses soupçons, vrai motif de son refus, répondit qu'avant de former aucune entreprise, il voulait accomplir son pèlerinage à Jérusalem, et persista opiniâtrement dans sa résolution. Déi.ait Le prince d'Antioche, entraîné par sa pas^ du roi. sion , forma une conspiration pour retenir le loi malpré lui dans la ville. Louis, instruit de ces trames, les déjoua, enleva la nuit la reine du palais qu'elle occupait, sortit précipitam- ^' , ment d'Antioche, et arriva sans obstacle à Je-

récpplioii îi

jciusakni, rusalem , où le roi Baudouin III le reçut avec

LOUIS VII. 2g:)

tous les honneurs dus à son rang, à son courage et à ses infortunes.

Louis, faisant alors le dénombrement de ses troupes, vit avec une trop juste douleur qu'il avait perdu , en traversant l'Asie , les trois quarts de cette brillante armée sortie de France avec tant de trompeuses espérances, et précipitée par une superstitieuse et aveugle politique dans un vaste tombeau.

Là , le roi retrouva aussi le malheureux sa jnncii..,, Conrad, nouvellement arrivé de Constantino- Con.aa. pie avec quelques restes de ses phalanges décimées, et ces deux nobles ruines rovales , se soutenant mutuellement, rêvaient encore dans leur détresse les conquêtes et la gloire.

Les princes chrétiens convoquèrent une ^'''^'-

* 1 , (le Da.ii.ii.

grande assemblée à Ptolémaïs * : le siège de Damas y fut résolu. Les croisés se mirent en marche et investirent la ville. Le roi de France commandait les croisés. L'empereur Conrad et le roi de Jérusalem combattaient sous ses enseignes. Le patriarche de Jérusalem portait une croix sur laquelle on assurait que Jésus-Christ avait été attaché. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple avaient réuni leurs armes à celles des Français.

Damas, fortifié au midi et à Test par de pro-

* ii48.

296 LOUIS \jr.

fonds fossés et par de hautes murailles, nVtait défendu au nord et à l'ouest que par des remparts de terre, des palissades et de nombreux jardins plantés d'arbres épais. On avait fjiit dans ces jardins plusieurs retranchemens. Ce fut vers cette partie de la ville que les croisés dirigèrent leur attaque.

s.i.cci <U8 Le roi de Jérusalem , à la tête des chevaliers c ici.en.. g^ jç^g chrétiens d'Orient, enfonça, malgré une vive résistance, les rangs de l'avant-garde ennemie; mais il échoua contre le gros de l'armée. Bientôt l'ardeur de Louis engagea une affaire plus sanglante et décisive, qui fut terminée par la déroute des infidèles. Conrad se distingua dans cette action par un exploit que l'histoire semble emprunter au roman. Défié par un Sarrasin gigantesque, il le combattit, et, d'un coup de sabre, fendit son corps en deux parts. On prétend que ce prodige de force et de vaillance glaça d'effroi les Sarrasins, qui plièrent et abandonnèrent aux croisés les rives de rOronte.

Dùscnsions L'amiéc chrétienne occupa le faubourg. On felgn^eurs croyait la chute de Damas certaine. Le courage avait assuré la victoire,- la trahison en fit perdre le fruit. Déjà les vainqueurs se disputaient cette nouvelle conquête. Thierry d'Alsace , comte de Flandre, obtint la majorité des suf-

français.

frages , et ses rivaux jaloux combattirent dèslors avec froideur pour une entreprise dont ils n'espéraient plus profiter.

Les musulmans, informés de ces dissensions, les alimentèrent par leurs intrigues; et, sous prétexte de négocier, ils envoyèrent dans le camp des émissaires qui semèrent la méfiance entre les barons d'Asie et ceux d'Europe. Les premiers proposèrent au conseil de changer le plan d'attaque , parce que les jardins et la rivière , disaient - ils , s'opposaient aux mouvemens et à l'approche des machines de guerre. Ce funeste avis fut adopté, et l'armée, abandonnant l'heureuse position où ses succès l'avaient placée, se porta vers l'autre côté de la ville, qui ne lui présenta plus que des tours et des remparts impossibles à renverser.

Dans le même temps une nombreuse troupe de musulmans , prolitant du mouvement des chrétiens, pénétra dans la ville et doubla ainsi les forces de la garnison. Peu de temps après on apprit que les sultans d'Alep et de Mosul arrivaient avec leurs armées. Cette nouvelle porta le découragement dans le camp des chrétiens. Ils s'accusaient tous mutuellement de trahison ; on prétendait que le roi de Jérusalem avait été gagné par l'or des musulmans de Damas. Les mêmes soupçons , si l'on en croit

2ijS LOUIS VU.

Guillaume de Tyr, se répandirent siii' les templiers et sur le prince Raymond d'Antioche. a-part Une liffue ainsi désunie ne pouvait plus

ilo Cura.! ^ , * '

.icir Louu espérer de vaincre. On leva honteusement le

j>oi;r leurs

jïiau. siège de Damas, et dès-lors Conrad et Louis, presque aussi irrités contre les princes de Syrie que contre les Grecs, résolurent d'abandonner la Palestine et de retourner dans leurs Etats.

L'empereur exécuta le premier ce dessein , et revint en Germanie; les fatigues et les chagrins qu'il avait éprouvés dans sa funeste expédition , abrégèrent sa vie. Il mourut trois ans après son arrivée en Europe.

Louis, ayant accordé à son armée un repos de quelques mois dans la ville de Jérusalem, s'embarqua à la fin de l'hiver, descendit sur les côtes d'Italie, visita Rome et arriva en France à la tète des faibles restes d'une si brillante armée, sacrifiée sans nécessité, conduite sans talent et presque toute anéantie sans gloire '*'.

Plusieurs historiens prétendent que dans sa route Louis fut rencontré et pris par la flotte des Grecs. Celle de Pioger, roi de Sicile, airivant inopinément, le rendit à la liberté. Ce (jui doit faire regarder ce fait comme douteux , c'est qu'Odon de Deuil , secrétaire et confident du monarque, n'en fait aucune men-

LODIS VII. 299

lion dans la relation très fidèle qu'il nous a laissée de cette croisade.

Au malheur public se joignaient encore les chagrins domestiques. La reine Éléonore, par sa légèreté coupable , avait perdu le cœur de son époux ; sa vanité ne s'était point montrée insensible aux hommages du prince d'Antioche , et l'opinion générale la soupçonnait encore d'une intelligence plus criminelle avec un jeune guerrier sarrasin, aussi remarquable par sa vaillance que par sa beauté.

La seule consolation qui s'offrait au roi de Prosperu..- France, après tant de revers, c'était de re- s.ms la

* rrm'iirc île

trouver son royaume dans un état de prospé- ^"0*^^. lité qui excita son admiration, en confondant les lâches impostures des courtisans qui s'étaient efforcés, par leurs calomnies, de noircir dans son esprit l'irréprochable conduite de l'abbé Suger.

La fermeté, la justice, la sagesse et l'habileté du régent avaient maintenu la tranquillité publique , puni les brigands , réformé par son exemple autant que par ses lois les mœurs du clergé, contraint les grands au repos, à la soumission , et forcé les vassaux les plus puissans à respecter l'autorité qui lui était confiée.

Ce simple religieux, sans autre appui que son génie, avait tellement triomphé de l'or-

5o() LOUIS \II.

jjueil des prélats et des seigneurs, et IcMir inspirait nu tel respect, que dans leurs lettres ils lui donnèrent souvent le titre de majesté. Pour le ven.o;er complètement de ses ennemis, Louis reconnaissant lui en accorda un encore pins honorable, celui de père de la pairie.

On dut à ce régent la première loi écrite que les rois de la troisième race osèrent publier pour combattre les préjngés de la féodalité et de la superstition. Cette loi défenilit a un juge d'Orléans de descendre dans l'arène pour soutenir ses arrêts par le glaive ; elle défendit aussi le duel à tous les juges des domaines l'oyaux .

L'ardente piété de Louis fut préservée de tout excès par la prudente fermeté de Suger, qui s'opposa avec succès aux prétentions des papes relativement aux investitures. L'abus d'une dévotion mal éclairée couvrait alors la France d'asiles religieux qui otï'raient l'impunité au crime; Suger ne laissa plus aux assassins le funeste espoir de trouver un refuge au pied des autels.

Il était impossible d'abattre les châteaux menaçans situés sur toutes les montagnes du royaume , et d'où l'on voyait sans cesse descendre d'orgueilleux tyrans qui répandaient partout l'épouvante et le pillage. Mais Suger,

en faisant construire dans les vastes domaines du roi un grand nombre de forteresses protectrices , rassura les peuples et inspira une respectueuse crainte à leurs oppresseurs.

Lorsque Tabbé de Saint-Denis vit que ses conseils ne pouvaient détourner le roi de la funeste croisade où l'ascendant de saint Bernard l'entraînait, il sut au moins lui persuader de faire payer les frais de cette expédition, non par un peuple déjà trop opprimé, mais par un clergé cupide , qui avait amassé des trésors scandaleux. Dans un tel siècle, la sagesse d'une telle résolution et son succès peuvent passer pour un prodige; enfin, ce dont on peut trouver rarement d'exemple dans l'iiistoire, c'est qu'à la fin d'une guerre lointaine si désastreuse, et pendant l'absence du monarque, dans un temps où le pouvoir royal était si faible, le régent de la France étendit l'autorité du trône, et prépara par ses réglemens le règne des lois.

Dans les premiers momens, la turbulence des seigneurs avait cbercbé à intimider Suger; mais sa fermeté les déconcerta; il contraifinit par la force des armes le comte de Vermandois à abandonner un rebelle qu'il protégeait ; il écrivit au duc de iSormandie : « Si vous ne n venez pas remplir votre devoir de vassal

5o2 T.oiiis vir.

;) pK'S do moi, j'irai vous chercher. » Rol)ert, frère du roi, se révolta,- Suger le conlraijjnit à se soumettre. Son courage ainsi que sa juslice lui attiraient des hommages universels. Un roi d'Ecosse sollicita son amitié, et les autres monarques de l'Europe demandèrent souvent ses conseils.

piainies La Fraucc entière , veuve d'une si brillante

viol entes . , i • i 1 1 •

contre saint amice, cclatait alors en roprociics et en plaintes

Bernard. . * '

Violentes contre saint Bernard. Dans les monarchies comme dans les républiques, le vulgaire porte tour à tour à l'excès son enthousiasme et sa haine. Ceux qui avaient admiré , exalté avec le plus d'exagération l'abbé de Clairvaux , et qui l'avaient regardé comme un prophète, le traitaient comme un imposteur.

(( Où sont, s'écriait une foule de nobles rui- » nés , de femmes sans époux , de filles pri- )) vées de dot et d'orphelins sans appui , où » sont les triomphes qu'il nous promettait ? » S'il eut été inspiré, ses oracles seraient-ils )) démentis.^ Pourquoi sortait-il de la retraite » où ses devoirs le retenaient? pourquoi, re- ' ;) nonçant a la prière et à la méditation, est-il

» venu tromper les rois, égarer les peuples, » entraîner la nation dans l'abime ? »

Le pape Innocent II lui-même, oubliant sans doute avec quelle ardeur il avait provoqué cette

LOUIS VII. ÔOJ

nouvelle croisade, s'était écrié, en apprenant les désastres de la Palestine : « Faut- il donc » qu'un moine seul décide de si grandes des- » tinées, et que les princes de la terre ne puis- » sent dirifljer leurs conseils et f^ouverner leurs » peuples que d'après ses ordres ! »

L'abbé de Clairvaux , désespéré de voir que tout le sang versé retombait sur lui , ne pouvait supporter le poids de ces reproclies et la cbute de sa renommée. Il s'indignait surtout, lorsqu'on lui appliquait ses propres paroles qu'il avait adressées autrefois au fanatique Rodolphe, persécuteur des juifs : « Cet hom- » me, avait-il dit, n'est envoyé ni de Dieu ni » des hommes. Est-ce en qualité de moine ou » d'ermite qu'il prétend remplir un devoir en » prêchant les peuples .^ Qu'il sache que le de- » voir d'un religieux n'est pas d'enseigner, » mais de pleurer. Homme sans pudeur et » sans âme, dont la folie a été placée sur \\n » chandelier pour être vue de tout le monde , » te crois-tu plus grand que le prince des apô- » très, qui demande au Seigneur : Frapperons- » nous avec notre épéeP et peux- tu répondre à )) cette question dans un sens si différent de la » réponse de Dieu , qui dit lui-même : Re- » mettez iwt/e glaive ; quiconque se servira du » glaive y périra par le glaive P »

5o/f LOUIS VII.

sarainoJMs- Viiinemcnt Tabbé de Clairvaux employa , pour se justilier, cette même éloquence qui avait entraîné l'Occident en Asie. Vainement il attribua, non sans fondement, la plus giande partie des désastres de la croisade à la licence, aux vices des croisés , aux fautes des princes et à leur désunion. Chacun trouvait dans ses maux une sorte d'adoucissement, en les attribuant au prédicateur impétueux de cette folle et funeste entreprise.

Le temps nous a conservé cette apologie ; elle se trouve dans le deuxième livre de la méditation , qu'il adressa au pape Eugène III. (( Très saint père, lui disait-il, si le retard de » ma justification venait d'indifférence ou de )) dédain, j'en rougirais et je m'avouerais cou- » pable. Mais l'épreuve des calamités que nous )) envoyait la Providence m'accablait à tel )) point, qu'elle me rendait incapable de tout » travail , et semblait même suspendre mo- » mentanément ma vie. Dieu paraît avoir jugé » l'univers avant le temps; n'écoutant que sa » justice et oubliant sa miséricorde , il n'a » épargné ni son peuple ni même la gloire de » son nom. De toutes parts les nations infidè- » les, parlant avec mépris des peuples chré- » tiens, s'écrient avec orgueil : Oà est leur » Dieu P Cette apostrophe impie ne doit pas

» nous surprendre ; car tous les enftins de l'E- » glise, tous ceux qui portaient la croix, sont » abattus et morts dans le désert, victimes du » fer ou de la faim. La discorde s'est répandue » parmi les princes; et le Seigneur, loin de » les guider dans une voie salutaire, les a lais- )) ses s'enfoncer dans un labyrinthe sans issue, » où ils n'ont trouvé que la douleur et la mi- )) sérc. L'épouvante a pénétré dans les palais » des rois , elle a égaré leur raison. Quelle ;> confusion pour nous ! Au nom de Dieu , nous » leur avions promis la sécurité, les succès, » la victoire ; ils n'ont recueilli que les alar- » mes, la honte et la destruction. Cependant » peut-on nous accuser de téméiité.^ n'avons- » nous pas agi d'après vos ordres , ou pour » mieux dire d'après ceux de Dieu même, qui » parlait par votre bouche ? »

Après ces plaintes adressées à la Divinité, plaintes dont l'orateur chrétien ne put se dissimuler lui-même la hardiesse, reprenant le langage d'une résignation plus chrétienne, il cherche quelque consolation dans les exemples que lui fournit l'histoire sainte. « Je répéte- » rai, disait-il, ces mots de David : Je jne sais » rappelé l'os jiigemcns , Sei)^neiir, et j'ai élé » console', n II se compare ensuite à Moïse et à son peuple, que Dieu ne ht pas entrer dans

la icno (juil leur avait promise. « Mais le » peuple hébreu, continuele savant ahhr, avait » la tête dure; il murmurait toujours contre » le Seigneur, je l'avoue ; ils étaient incré- » dulcs et rebelles : et les peuples chrétiens, )) que sont-ils donc aujourd'hui? Qu'ai-je be- « soin de dire ce qu'ils avouent eux-mêmes? » Quel succès pouvaient espérer ceux qui en i) marchant revenaient toujours sur leurs pas , » et dont le cœur retournait toujours en Egjp- )) te P Eh bien ! si les Hébreux ont péri à cause n de leurs iniquités, nous étonnerons-nous » que ceux-ci, se rendant coupables des mê- » mes crimes , éprouvent les mêmes chàtin mens ? »

Ces courtes citations d'une longue apologie indiquent suflisamment l'amertume des accusations dont saint Bernard se vovait l'objet, et la confusion que lui causait rexcès des malheurs attirés sur l'Occident par son éloquent fanatisme.

Il était dillicile, dans ce siècle, que les rois et les peuples se livrassent quelques momens au repos. La politique était sans bonne foi, les lois sans force , l'ambition et la cupidité des seigneurs sans frein.

Guerre en Louls , à pciuc rciiiis des fatigues de la croisade, crut devoir s armer en laveur du comte

LOUIS VII. 5o7

d'Anjou , dépouillé par le roi d'Angleterre ; il entra en Normandie et reprit quelques places sur les Anglais. Le comte d'Anjou, peu reconnaissant de ce service, se révolta contre son suzerain , et les Anglais profitèrent de cette discorde.

Eustaclie , fils du roi anglais Etienne, vint implorer la protection de Louis et lui rendre hommage. Le comte d'Anjou , effravé de ce rapprochement, se l'éconcilia avec le monarque, et parvint ensuite à se rendre maître de la Normandie. Ce comte , bigot , dé lovai et ambitieux, mourut peu de temps après cette victoire , laissant un fils nommé Henri , qui fut plus habile et devint plus puissant que lui. Ce jeune prince reçut en partage l'Anjou, le Maine et la Normandie, et bientôt nous verrons qu'il réunit l'Angleterre à ses vastes possessions , qui acquirent encore un immense accroissement par rimprudente politique du roi de France.

Louis ne pouvait supporter le caractère lé- Mon ger de la reine Éléonore ; il voulait la repu- ^ ''=^' dier *. La sage résistance de Suger retarda cette funeste résolution, dont le résultat devait être le démembrement du royaume. La passion jalouse du monarque céda aux graves

5o8 T.OUIS VIT.

conseils de sou minislrc. Mais, par mallieur pour la France, Sugor mourut *. La raison, qui par sa voix éclairait le trône, disparut avec lui : l'antipatlne des deux époux croissait chaque jour; les caprices de la reine irritaient Louis; la superstitieuse dévotion de ce prince ennuyait la reine. L'aversion l'emporta sur la Ropiuiia- politinue. Un conseil, rassemblé à Beau^encv,

lion .rEleo- 1 ^ ... a J 7

nore. cassa Ic mariage du roi, sous prétexte de parenté; et Louis, toujours loyal, même à ses dépens , rendit à EK'onore , en se séparant d'elle, la Guienne et le Poitou, riche dot qui augmenta bientôt la puissance d'une couronne rivale.

En accordant à Suger le juste hommage que méritaient ses grands talens, l'impartialité de l'histoire défend cependant d'oublier ses faiblesses. Il partagea quelque temps les erreurs et le luxe des prélats de son siècle; mais il eut un mérite presque aussi rare que la perfection, celui d'écouter les leçons austères et de réformer lui -môme ses penchans.

Saint Bernard, qui lui avait adressé de vifs et de justes reproches sur son luxe personnel et sur la corruption des mœurs de ses moines, rendit une éclatante justice à. l'ordre qu'il avait fait rentrer dans son monastère.

LOUIS VII. 5o9

Ce qui pouirait encore étonner ceux qui ne connaîtraient pas Tinfluence inévitable des opinions contemporaines sur les caractères les plus fermes et sur les esprits les plus justes, c'est que Suger, dont la voix avait si courageusement résisté aux avis funestes qui entraînèrent Louis et cent mille Français en Palestine , s'occupait , à la fin de ses jours , du projet d'une nouvelle croisade, et voulait consacrer au succès de cette entreprise la plus grande partie des trésors de son abbaye. Les nouvelles désastreuses venues de l'Orient, i;l la crainte de voir le saint sépulcre profané de nouveau par les infidèles, avaient excité dans son àme pieuse une douleur qui troublait alors sa froide raison.

Éléonore et ses riches domaines étaient une udion proie trop tentante pour que 1 ambition de avecceue

. . , priucesso.

plusieurs seigneurs ne cherchât pas a s en emparer. Thibaut, comte de Chartres, essaya de l'enlever; mais cette princesse, instruite de ses desseins, lui échappa et arriva sans obstacle à Tours. Là, un autre ravisseur l'attendait; c'était Geoflroi, l'un des frères du nouveau comte d'Anjou. Elle trouva encore le moyen de se dérober à ses poursuites; arrivée en Guienne, elle offrit elle-même sa main à l'heureux Henri, qui vit passer ainsi sous son pouvoir les plus

5io i.ouis VII.

belles provinces de la France, la iNorinaiidie , le Maine, l'Anjou, le Poitou et la Guienne *. Ce prince, ardent, aimable et brave, devait en effet l'emporter sur un monarque triste et dévot, aux yeux d'une reine galante, qui prél'érait les qualités brillantes aux vertus.

Le roi de France détestait la femme qu'il avait répudiée ; mais il ne pouvait voir sans un profond chagrin que des provinces si belles vinssent tout à coup accroître la force d'un vassal déjà trop puissant; et, dans l'espoir de l'affaiblir, il forma promptement une alliance intime contre Henri avec Etienne, roi d'Angleterre, et le comte de Blois. Bientôt il entra en rSormandie à la tête de son armée, et assiégea le fort Neumarcliais, près de Gournay.

Sa soumis- Ilcnri accourut trop tard pour le défendre; XVruncc. ce fort s'était déjà rendu. Il se borna dans cette campagne à relever les fortifications de ses autres châteaux. Ce prince habile connaissait le caractère de Louis : persuadé que ce monarque avait plus de vanité que de fierté, il apaisa ses ressentimens par une feinte sou-^ mission, obtint une trêve nécessaire à ses vues ambitieuses , et descendit ensuite en Angleterre pour combattre Etienne, qui le traitait toujours d'usurpateur.

LOUIS Yll. >I I

Le sort semblait alors favoriser constam- sonavé-

nement au

ment la fortune de Henri. Le roi d'Angleterre uone dAn-

glelerre.

perdit à cette époque son fils Eustache , et , n'ayant point d'autre enfant , il consentit à reconnaître Henri pour son successeur, à condition que celui-ci le laisserait jouir paisiblement de la couronne pendant sa vie. Cet arrangement termina la guerre.

Peu de temps après Etienne mourut ^. Henri monta sur le trône d'Angleterre ; et Louis , toujours faible quoique vaillant , lui rendit Neumarchais etVernon pour la modique somme de deux mille marcs d'argent.

Henri H, satisfait de se voir beaucoup plus sona^ioiic

politi'I'"-'-

puissant que son suzerain, vint sans répugnance rendre solennellement liommagc à Louis pour la Normandie, la Guienne, le Poitou, l'Anjou, la Touraine et le Maine. Ce fut ainsi que, par une liabile déférence et un feint abaissement, il se fit légalement confirmer la légitime possession des deux tiers d'un royaume perdu par la légèreté du monarque français.

A peu près dans le même temps , Louis Maiiii^,- dv épousa Constance , fille d'Alplionse VHI , roi c.mria'nco. de Léon et de Castille , et maria sa sœur, qui se nommait aussi Constance , à Raymond , comte de Toulouse.

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