luorl de
la reine épousa Adélaïde de Champa<ïne , unie par les
CuDstance. ,^ . x.
liens du sang à l'antipape A ictor. Cet événement releva les espérances de ce pontife. Ses agens persiiadèrent au roi de venir à une conférence qui devait avoir lieu entre Dijon et Dôle, et dans laquelle Alexaiidie et ^ icloi-
" IlG-!.
se trouveraient pour terminer leur différend.
\ ictor y vint; Alexandre refusa de s'y rendre. Louis y parut sans défiance avec une faible escorte. Mais bientôt l'arrivée de l'empereur, avec une suite si nombreuse qu'elle ressemblait à un corps d'armée, excita la juste inquiétude du monarque français.
Le chancelier de Frédéric prit un ton hautain et presque menaçant , déclarant qu'une décision relative à l'élection d'un pontife romain appartenait exclusivement à l'empereur. Le roi, souriant de cette oivjueilleuse prétention , lui répondit que « lorsque Jésus-Christ )) avait confié à saint Pierre le soin de paitrc )) ses brebis, il n'avait pas exclusivement parlé » de celles de la Germanie. »
Tout semblait présager des hostilités auxquelles le roi de France ne s'était pas préparé. Heureusement l'approche du roi d'Angleterre, qui vint à Dijon pour le soutenir, le tira de l'embarras où son imprudence l'avait jeté. Les rois de France et d'Angleterre rejoignirent Alexandre sur les bords de la Loire , et lui rendirent les plus grands honneurs : ainsi ce pontife, chassé de Rome et banni de l'Italie, vit les deux pluspuissans monarques de l'Occident marcher humblement à pied devant son coursier, dont ils tenaient modestement les rênes.
5l8 LOUIS VII.
Excomniu- Uii coiicile convoqvu'; à Tours excomniur.iniipa|.e iiia l'antipripe Victor, et enveloppa aussi dans cette excommunication les novateurs connus sous le nom d'Albigeois , et qui répandaient avec rapidité leur doctrine dans le midi de la France.
Les fiançailles de la princesse Marguerite, avec le prince Henri d'Angleterre, avaient été jusque-là retardées. On les célébra. Marguerite devait avoir pour dotGisors et Neufclmtel. Le roi d'Angleterre, pressé de les posséder, s'en rendit maître par surprise : Louis, offensé de voir sa foi soupçonnée, reprit les armes. Pais entre Lcs dcux mouarqucs furent bientôt en préiienri! sencc et au moment de combattre. Mais, comme tous deux, craignant des troubles intérieurs, n'osaienl compromettre leur couronne par une bataille, ils convinrent d'une trêve et négocièrent. Les deux villes qui avaient été l'occasion de la querelle furent mises en séquestre dans les mains des chevaliers du Temple. Cet article étant convenu, on conclut la paix. Qiirreiicdc Hcuri II, par son courage et par sa fermeté, queBccquct était parvenu à soumettre à sa volonté l'orgueil d'Angle- des barons d'Aneleterre. Le clercjé lui opjîosa
terre. "^ . . ,
plus de résistance. Le plus opiniâtre de ses adversaires fut le chancelier Tliomas Becquct, archevêque de Cantorbéry. Le pape avait
LOUIS VU. SlQ
rendu des décrets fulminans contre tous les usurpateurs des biens de l'Église. Becquet , voulant les faire exécuter strictement en Angleterre, refusa de reconnaître la juridiction des juges séculiers , et se permit même d'excommunier un vassal de la couronne.
Le roi, peu accoutumé à rencontrer des obstacles à sa volonté , convoqua à A\ estminster une assemblée d'évèques , et voulut les contraindre à punir ce prélat rebelle ; mais ces évéques prirent ouvertement le parti de l'archevêque.
Alors Henri, réunissant autour de lui, à rune
du prélat
Clarendon, un grand nombre de barons an- en F.auce. glais, leur fit jurer de maintenir la juridiction réglée par les coutumes. Becquet, menacé par tous ces barons , prit la fuite et chercha un asile en France.
Le roi d'Angleterre écrivit au pape, et le pria d'investir l'archevêque d'Yorck des pouvoirs de légat. Après quelque résistance le souverain pontife y consentit. Henri crut alors qu'il obtiendrait promptcment la déposition de Becquet; mais l'archevêque d'Yorck ne montra plus , comme légat , la docilité qu'on attendait d'un sujet; il refusa de prononcer la déposition.
Alors l'impétueux Henri , de sa propre au-
lorité déposant le prélat, ordonna la saisie do ses biens ; Bccquet en appela à Dieu , et se sauva une seconde fois en France. Le monarque anglais écrivit à Louis que Thomas, archevêque déposé, s'était échappé de son royaume, comme un traître : Louis accueillit froidement ses ambassadeurs , et répondit (( qu'il » ne comprenait pas comment Bccquet n'était ); plus archevêque, et en vertu de quel droit » on pouvait l'avoir déposé. »
Cependant une nombreuse assemblée, tenue à Northauîpton, avait condamné l'archevêque de Cantorbéry, comme coupable de félonie, pour avoir violé son serment. La cour de Home n'osait faire éclater son indignation contre les Anglais ; la fierté du caractère de Henri arrêtait les foudres romaines. Le roi de France se déclarait hautement protecteur de l'archevêque proscrit. Henri lui demanda une conférence à Gisors; elle n'eut aucun résultat.
Le roi d'Angleterre se vit obligé de retourner précipitamment dans ses États pour réprimer une révolte excitée par les prêtres , dans le pays de Galles. Lorsqu'il eut forcé les rebelles à se soumettre, il revint en France. Une nouvelle conférence eut lieu entre les deux rois. On y confirma les anciens traités
de paix , en évitant de parler de la question relative au prélat proscrit.
Louis-le-Jeune avait, inutilement jusqu'à Naissance cette époque, désiré et espéré un fils. Enfin Augu^ie. cet héritier du trùne , si vivement souhaité par lui, naquit en ii65. Le roi, attribuant sa naissance à l'ardeur de ses prières, donna à ce jeune prince, appelé Philippe, le surnom de Dieudonné. La gloire de son règne lui mérita depuis celui d'Auguste.
La nuit qui précéda la naissance de Philippe , Louis crut voir en songe la reine accouchant d'un fils et présentant à tous les seigneurs français une coupe pkMue de sang. Cette môme disposition a la crédulité, qu'où retrouve dans tous les siècles , avait pareillement adopté la prédiction des destinées belliqueuses d'Alexandre par un songe de sa mère.
Cette même année on reçut dans l'Occident R„piur.. les plus désastreuses nouvelles de la Palestine. France Le roi, dont les revers n'avaient pas refroidi i.r?r. le zèle, établit sur toutes les terres en France, tant laïques qu'ecclésiastiques, un impôt pour secourir les chrétiens d'Orient dans leur détresse. Le roi d'Angleterre imita son exemple. Ce fut ainsi que le fanatisme du temps concourut à l'accroissement de l'autorité royale , 4- '^1
322 r.OlJlS Ml.
t'I que pou à peu on reconnut aux monarques le droit de lever des taxes sur leurs sujets.
Ce tribut devint une cause de querelle enire la France et rAnf^Jolerre. L'archevêque de Tours prétendait que l'impôt levé en Touraine devait être versé entre ses mains , pour être réuni aux auties produits de la taxe imposée sur les possessions des vassaux des rois de France. Henri refusa d'y consentir, mal^jré la réclamation de Louis.
Un procès du comte d'Auvergne vint .ijou- 1er de nouveaux alimens à la discorde. Ayant été dépouillé par son oncle , il le cita au tribujial du roi d'Anjjleterre comme duc deGuienne.D'un autre côté, son adversaire eut recours au monarque français comme seigneur suzerain. Les deux rois prirent les armes, et les deux peuples furent ainsi victimes de ces disputes féodales, fruit inévitable d'un système de gouvernement absurde, où le droit était toujours incertain et cédait toujours à la force.
Toutes ces questions féodales, entre un suzerain et des vassaux aussi puissans que lui , étaient autant de nœuds gordiens qu'on ne dénouait que par l'épée. Henri incendia Chaumont. Louis livra Andely aux flammes. Une Moiide trêve suspendit ces désastres.
.Muiii.uie. Le lut cette même année que mouiut la
LOUIS Vil. 325
reine douairière Mathilde, princesse qui mérita, par ses vertus, par son habileté, par son courage, une juste célébrité. Les malheurs qui suivirent sa mort, et les discordes qui éclatèrent dans la famille royale, ne firent que trop sentir aux Anglais l'étendue de cette perte. Le imr.gues turbulent caractère cl JLleonore , n étant plus Eiéonore. contenu par elle, excita entre son époux et ses fils la haine la plus irréconciliable. Cette reine, iléau de deux couronnes, après avoir outragé et ruiné son premier époux, le roi de France , remplit d'amertume , par ses intrigues, la fin du lègue de Henri.
Le roi d'Angleterre et l'archevêque de Can- i.ontiuite torbery étaient tous deux trop opiniâtres pour '^'"'•"tu«qu'aucune voie conciliatrice pût terminer leur i5e<<iuetet
* * lie Henri.
différend. Le pape, croyant sa puissance intéressée à la cause du prélat, le nomma son légat en Angleterre. Armé de ce pouvoir, Jîecquet s'en servit avec violence , excommuniant tous les partisans de l'autorité royale.
Louis fomentait ces dissensions ; et, pour accroître les embarras de son rival, il prit hautement le parti de Eudes de Bretagne , qui accusait Henri d'avoir séduit et outragé sa fille.
Les deux monarques se rendirent à une conférence où se trouvèrent deux légals du pa|)e et un grand nombre de seigneurs. Cette con-
férenccaif^rit les esprits au lieu de les rapprocher. Henri refusa de reconnaître rautorité de son suzerain. Le cardinal de Pavic , l('.<^at . inonda pour le roi d'An(jleterre une partialilé qui choqua le roi de France. Les néj^ociations furent rompues. Le pape, ménageant les deux partis, défendit àBecquet de continuer ses violences, et lui écrivit en môme temps des lettres qui contredisaient secrètement ses défenses olliciellcs.
Soumission Ou rcprit les armes ; Henri , voyant pluau roi de siciirs seigncurs de la Normandie et de la Touraine se déclarer contre lui , apaisa Louis par une feinte soumission ; il promit, ainsi que ses deux fils Henri et Richard, de rendre au monarque français le môme hommage que ses prédécesseurs, et de remplir envers lui les devoirs d'un fidèle vassal.
La paix fut retardée par une vive querelle élevée entre un seigneur et un haron d'Angleterre. Un duel fut la suite de cette contestation. Guy de Lusignan tua dans ce comhat le comte de Salishury, et le roi d'Angleterre appuya fortement les plaintes de la famille du comte qui demandait vengeance. Lusignan , condamné, dut sa fortune à son malheur; car, étant forcé de fuir, il se rendit en Palestine, et devint loi de .lérusalem.
LODIS vu. 020
Ses possessions en France étaient livrées au pillage par les Anglais. Louis arrêta le cours de ces dévastations; il força les Anglais à se retirer. La crainte de ses armes contraignit enfin le roi d'Angleterre à conclure la paix aux conditions qui lui furent dictées par le monarque français : Henri renouvela publiquement son hommage pour la Normandie et pour les au- Ires seigneuries qu'il possédait en France. La charge de grand sénéchal fut rendue à son fils Henri. Enfin le roi d'Angleterre promit de se réconcilier avec Becquet, pourvu que ce prélat vînt faire devant lui quelque acte de soumission. Becquet y consentit , mais avec une restriction jésuitique ; car il jura d'obéir a tous les ordres de son roi , pourvu que l'honneur de l'Église n'y fût pas compromis.
Henri, avant de se séparer de Louis, lui demanda la permission de lui confier son fils Richard, pour le faire élever dans sa cour. A cette époque , le crépuscule des lumières et de la civilisation ne paraissait encore que dans les écoles de la France.
Henri, de retour en Angleterre, donna de nouveaux sujets de plaintes à ses ennemis. Il lit couronner, à Westminster, son fils Henri par l'arche vèque d'Yorck, au préjudice des droits de celui deCantorbéry; et, au mépris des anciennes
^■J.G l.OL'IS VU.
cuiitunu'S, il laissa en Noiniaiidic lajcuuc reine sa belle- (111e, Marguerite de France, de sorte ({irclle ne fut point couronnée avec son mai i. Louis, regardant cet oubli comme unaUront, prit les armes ; Henri , pour éviter la guerre, vint trouver le roi et apaisa son ressentiment, en lui ofl'rant toutes les réparations qu'il désirait.
\^«n sinni Cepcudant Becquet, bravant toujours l'autorité du roi d'Angleterre, ne cessait d'exciter contre lui l'ambilion du clerp:é et l'orp^ueil des barons mécontens. La patience n'était pas l;i vertu de Henri. Irrité par les intrigues de l'oj)iniàtre prélat , un mot cruel lui écbappe : « Est-il possible, dit-il un jour, que parmi » tant de serviteurs que j'ai comblés de grâces » et de bienfaits , il ne s'en trouve pas un as- » sez fidèle pour me venger d'un prêtre tur- ;) bulentquisème les troubles dans mon royau- » me! » Animés par ces paroles imj)rudentes qu'ils regardent comme un ordre et comme un arrêt de mort, quatre Nobles anglais courent à Canforbérv, entrent dans la catbédrale et massacrent l'arclievèque au pied des autels, le 29 décembre 11 70.
Au bruit de cet assassinat, le peuple anglai:^ fut consterné, la cour saisie d'effroi, et l'Eglise indignée. Le roi de France demanda au souve-
LOUJS VII. 527
raiii poiilife une éclatante justice de cet attentat , qui , tout en blessant son zèle pieux , flattait sa haine secrète, et lui donnait des armes contre son rival.
Vainement Henri envoya des ambassadeurs l'rc'* à Rome pour se justifier *. Le souverain pou- c€ii..occatife, refusant de les recevoir, exigea que le monarque anglais se soumit au jugement du Saint-Siège, et se purgeât par serment du meurtre qui lui était imputé : soumettre les rois au jugement d'un prêtre, c'était évidemment proclamer la souveraineté temporelle de Rome, et changer le gouvernement féodal de l'Europe en théocratie.
Mais la superstition du siècle fermait les yeux des peuples et même ceux des princes sur cet étrange abus d'un pouvoir purement spirituel. Henri, cédant à l'orage, abaissa la couronne devant la tiare , et il comparut en accusé dans la ville d'Avranches , au milieu d'une assemblée nombreuse , présidée par les cardinaux Albert et Théodin, légats du pape.
Là, ce prince jura sur l'Évangile qu'il n'avait pas commandé cet abominable meurtre ; mais , comme ce crime était commis en son nom, il promit aux légats toutes les satisfactions qu'on exigerait de lui. Ceux-ci le con-
528 i.<)[;is VII.
dainnùicnt a (.'iiH-L'lLiiii', pendant un an, deux cents gentilshommes en Palestine , à casser tous les décrets rendus par lui contre les droits du olci'jjC, à restituer à l'église de Cantorhéry U's biens dont il l'avait dépouillée , et à se rendre lui-même en Espagne, dès que le pape le lui ordonnerait, pour secourir les princes chrétiens contre les Maures. Après avoir prononcé cet arrêt, les légats, conduisant le roi hors de l'église, le firent mettre à genoux sur la place publique, et lui donnèrent l'absoluiion. En la recevant, il ajouta la promesse de partir })our la Palestine, si le souverain pontife Tcxigeait. Sa reconci- Hcuri , décidé à désarmer tous ses ennemis
liatioii avec
le roi de par sa soumission, se réconcilia aussi avec le roi de France, en faisant couronner la jeune reine Marguerite ^. Avant cette cérémonie , cette princesse vint à la cour de France avec son époux.
Tirvoiic Louis connut avec une secrète satisfaction, Aiigîeicrre pj^p Icurs coufidcnces , leurs vues ambitieuses
l>ar Louis. *
et leurs dispositions à secouer le joug de Henri. Il encouragea le jeune prince à exiger la Normandie comme apanage, et lui promit l'appui de ses armes pour l'obtenir.
Tel est l'aveuglement des hommes; Louis, dont les contemporains vantent la probité, et
qui n'aurail point osé se soustraire aux plus minutieuses pratiques d'une dévotion superstitieuse, ne croyait pas violer les préceptes de l'Evangile en enfreignant ceux de la morale. Ce monarque dévot, qui avait compromis sa fortune , sa couronne , son peuple et sa vie j)our aller défendre dans l'Orient le tombeau de Jésus-Christ, fomentait sans scrupule la révolte des fils d'un roi son allié contre leur père; et c'était en quittant les autels d'un Dieu de charité, qu'il excitait dans un Ktat voisin la guerre civile, et semait la discorde au sein d'une famille rovale.
Le jeune roi Henri, encouragé par ses conseils , retourna en Angleterre , demanda hautement à son père de lui céder la Normandie, et, sur son refus, se sauva en France où il prit les armes.
Sa mère Éléonore entraîna dans sa révolte les deux autres fils du roi, Richard et Geoffroi, qui soulevèrent en leur faveur une partie de la Guienne et de l'Anjou. Un grand nombre de seigneurs normands embrassa la cause du jeune Henri , et le roi de France se déclara ouvertement pour lui.
Le roi d'Angleterre ne montra pas dans cette AcUviié
1 « p • 1 1 'Il • I • 1 • ^' succès de
crise la même laiblesse qui 1 avait humilié aux iieuri. pieds du pape. Intrépide contre toute arme
)3t) l.oiis \ii.
((ui ne puitait pas du Vatican, il piii a sa soi(J« vingt mille Brabançons, et marcha contre ses ennemis. Cependant le comte de Flandre lui enleva Aumale et Neufchàtel. Louis, avec le jeune Henri , assiégeait Verneuil. Le monarque anglais accourut pour faire lever le siège, mais on le trompa par des propositions do paix : tandis qu'il négociait , Verneuil capitula; et Louis, s'étant fait donner des otages, se retira. Les Bretons s'étaient aussi révoltés : Henri les combattit et les vainquit près de Dôle. On convint d'une conférence à Gisors. Les deux rois et les trois princes s'y trouvèrent, mais ils se séparèrent sans avoir pu s'accorder.
Au milieu de ces orages, Henri , qui n'ignorait pas le poids que pouvait donner à sa cause; l'appui de Rome, écrivit au pape, implorant sa protection dans les termes les plus humbles. « Mon royaume, lui disait-il, est sous votre » juridiction; je suis votre feudataire; appre- » nez donc à mes ennemis quelle est l'étendue » de la puissance d'un souverain pontife. Si » vous ne pouvez protéger le patrimoine de » saint Pierre avec les armes temporelles , » prouvez au moins à l'Europe que vous savez. n le défendre avec le glaive spirituel. »
Le pape, gagné par cette déférence, se dé-
LOUIS VU. 55i
elara en sa faveur, et menaça ses adversaires des foudres ecclésiastiques.
Si Henri était parvenu à trouver dans le Saint-Siège un puissant appui, d'un autre côté un nouvel ennemi vint augmenter l'embarras de sa position. Le roi d'Ecosse lui déclara la guerre. Henri battit les Ecossais , revint en France, attaqua Vendôme, la prit d'assaut, et se vit encore forcé de retourner en Angleterre pour combattre de nouveau le roi d'Ecosse.
Les humiliations ne coûtaient rien à la politique du monarque anglais; il les regardait comme des ruses de Guerre. Décidé à se réconcilier complètement avec le clergé , il se rendit en pèlerin au tombeau de saint Thomas de Cantorbérv, s'y fit donner des coups de discipline par les moines, et, reprenant ensuite son glaive royal, il marcha contre les Écossais, les mit en déroute et fit leur roi prisonnier.
Pendant ce temps le roi de France assiégeait Rouen; il était au moment de s'en rendre maître , lorsque le rapide Henri accourut pour le délivrer, coupa les vivres de l'armée française et la contraignit à lever le siège.
Les deux monarques eurent ensuite une ra.xpeneconférence où rien ne fut réglé définitivement. ÏAmboise!^ On v convint seulement d'une trêve entre les
552 LOUIS Vil.
(Il'UX rois, llonri , prolîlaiil de l;i IIIx'jIl' (jnc cette trêve lui laissait, maiclia en Poitou contre son fils Richard, et le força de se soumettre : enfin on conclut la paix générale à Amboise.
Le jeune Henri obtint deux places en Normandie et une forte pension; Richard, deux villes en Poitou et la moitié du revenu de ce comté; Geoffroi, la moitié des revenus de la Bretagne, que lui apporta en dot une princesse bretonne.
Il ne restait plus qu'un seul point de contestation. Henri dilTérait toujours la conclusion du maria.f^e de son fils Richard , fiancé avec Alix de France. 11 voulait que Louis donnât à cette princesse la ville de Bourges pour dot. Les deux monarques soumirent cette dilïiculté à la médiation du pape. En attendant sa décision, ils renouvelèrent leur serment de paix , d'amitié, et s'engagèrent à se croiser ensemble pour porter leurs armes en Palestine.
Fiiviur Le jeune héritier du trône de France, à
.\e Philippe- • -. ^ • 1
Auguste 1 âge de quatorze ans, annonçait de ja, par la
dans son . • , i . ^1 ,\ .• ^
cniancu. vivacitc dc SOU esprit et par 1 élévation de
ses sentimens, que la patrie aurait en lui un
chef dip:ne d'elle. Un étranj^e accident obscurci fj
cit un moment l'aurore de sa brillante destinée. Le jeune prince chassait dans la forêt de Compiègne. Séparé des siens , il s'égare et ne
LOUIS VU. oo':>
peut retrouver son chemin. La nuit arrive ; Philippe se trouve plongé dans d'épaisses ténèbres. Tout à coup une espèce de fantôme colossal parait à ses regards : c'était un grand homme hideux , couvert de vétemens noirs , portant une hache sur l'épaule , et éclairé d'instant en instant par un brasier contenu dans un vase qu'il tenait , et sur lequel il souillait. L'obscurité, le lieu, la superstition du temps firent prendre au prince eilrayé un charbonnier pour un spectre. Saisi de terreur, l'enfant royal , qui devait pourtant être un jour un héros intrépide, perdit connaissance. Le charbonnier, après avoir essayé vainement de le calmer, le porta dans ses bras au palais de son père. La santé de Philippe fut vivement altérée par cette frayeur , et pendant quelque temps on civaignit qu'il ne perdit la vie ou la raison.
Louis-le-Jeune, dans son affliction , fondait ividinage plus son espoir sur la religion que sur la me- la yu. lis.m
- . . . (IcsoiiHls.
clecine. 11 croyait alors aux miracles racontes par le peuple, et qui s'opéraient, disait-on, sur le tombeau de Thomas Becquet; comme il avait toujours protégé ce prélat contre ses ennemis, il fit un pèlerinage à Cantorbéry pour implorer la protection de l'archevêque et la guérison de son fils. On croyait apparemment
55/} LOUIS vu.
que la cupidité des prélats sur la toirc les suivait encore dans le ciel; car Louis crut devoir oiïrir à l'ombre de son défunt ami une coupe d'or d'un grand prix et une rente de cent muids de vin.
Le roi d'Angleterre l'accompagna dans ce pieux pèlerinage. Peu de jours après, Louis revint en France; une joie universelle y régnait. Le prince, csjioir du peuple, était guéri. Le monarque attribua ce miracle à l'intervention du saint (ju'il venait d'implorer. Décidé alors à exécuter un dessein suspendu par la maladie de Pbilip[)e, il voulut l'associer à sa couronne, et fixa l'époque de cette cérémonie au jour de la Toussaint *.
Louis clioisit parmi les barons du royaume les douze pairs qui devaient assister au sacre. Le jeune Henri, roi d'Angleterre, comme duc de Normandie, fut cliargé de porter la couronne de France, quoiqu'il en fût réellement plus l'ennemi que le soutien. Louis, qui avait tout disposé pour rendre cette cérémonie éclatante et pompeuse , ne put en être témoin. Il tomba soudainement frappé d'apoplexie, et la paralysie qui en fut la suite ne lui laissa
Sacre , . ,, . ,
rt mariage quc qucIqucs uiois dune vie languissante.
lie <;<■ jeune p ,i .1 '
prince. Lepcndaut le sacre lut célèbre avec magni-
ficence, et bientôt après le jeune roi épousa Isabelle de llainaut. Comme elle descendait directement d'Hermengarde, fille de l'infortuné Charles détrôné par Hugues-Cape t, ce mariage excita dans la France une joie universelle. Charlemagne régnait encore dans le cœur et dans la mémoire des peuples, qui avaient conservé l'habitude d'appeler les premiers princes de la race carlovingienne les grands rois.
Baudouin , père de la nouvelle reine , lui donna en dot le comté d'Artois et lui céda les droits de sa maison sur le llainaut. Mais cet accroissement des possessions royales frappait faiblement la nation. Ce qui excitait ses transports, c'était la vive satisfaction de voir réuni le sang de deux rois , Ilugues-Capet et Charlemagne.
Isabelle fut couronnée à Saint-Denis : comme elle s'avançait vers l'autel, un de ses olliciers, levant, pour écarter la foule, son bâton de cérémonie, brisa trois lampes, dont Thuib' se répandit sur la tète du roi et de la reine. La superstition du temps fit regarder cet accident comme un miracle, et chacun crut qu'une onction divine avait précédé celle que l'archevêque de Reims allait donner aux deux
époux. Mon
Peu de temps après, Louis-le-Jeunc mourut re-jcùm-.
à Paris en i i8o, à Tàgo de soixante ans : il en avait régné quarante- trois. On l'enterra dans l'église de Saint-Port, abbaye qu'il avait fondée. La reine Alix, sa femme, lui éleva dans ce lieu un magnifique tombeau. Dans la suite le roi Cbarles IX, ayant fait ouvrir cette tombe, y trouva le corps de Louis tout entier, et prit a ses doigts plusieurs anneaux ainsi qu'une croix d'or qu'il portait a son cou.
Famille de Louis-le-Jcunc avait épousé trois femmes,
ce i)i-ince. ^ 1 '
Éléonorc de Guienne, depuis reine d'Angleterre, Constance de Castille et Alix de Champagne. La première lui donna deux filles : Marie, qui épousa le comte de Champagne, et Alix, qu'il maria avec le comte de Llois ; Constance donna le jour à Marguerite , mariée au jeune Henri d'Angleterre , et après sa mort à Bêla, roi de lIon,<îrie. La reine Alix fut la mère de Philippe-xYuguste. Elle eut aussi deux filles : la première , nommée comme elle Alix, fut d'abord fiancée à Richard, roi d'Angleterre. Ce lien ])romis étant rompu , elle donna sa main au comte de Ponthieu. Une autre fille, Agnès, plus malheureuse avec un titre plus brillant, épousa l'empereur Alexis Comnène, et se vit ensuite contrainte à donner sa main au barbare Andronic, meurtrier de son époux.
Les principaux ministres de Loiiis-le-Jeune Ministres furent Etienne de Garlande, Raoul, comte de cou.- .>-
qur.
Vermandois, Thibaut, comte de Blois, et le célèbre abbé Suger. Hugues de Chaumont , Mathieu de Montmorency, Simon de Méaufle , portèrent successivement l'épéc de connétable. Robert-Clément de Metz , gouverneur de Philippe-Auguste, fut le premier qui donna un grand éclat à la dignité de maréchal de France , et en étendit les attributions. Cette charge n'était avant qu'un olïice du palais; depuis on vit les maréchaux remplacer les connétables à la tête des armées.
Les savans les plus distingués de ce règne, où si peu de lumières perçaient les ténèbres, furent saint Bernard , Abeilard , Arnault de Bresse , Héloïse , Gilbert de la Poiré , Gracian, Pierre Lombard, Pierre -le -Vénérable , abbé de Cluny, Suger et Odon de Deuil, secrétaire du roi.
Dans ce faux jour qui commençait à poindre, la philosophie, au lieu de former avec la relipjion une union morale , n'en contractait qu'une ridicule , et la plupart des doctes du temps cherchèrent laborieusement à expliquer les impénétrables mystères du christianisme par les syllogismes d'un philosophe païen , Aristote.
Ce fut (iatis ce siècle que l'on vit a Taris le premier collège fondé à Saint-Thomas- du- Louvre par Pierre de Dreux. La fondation du collège des Danois, dans la capitale, date aussi de la même époque.
Ce qui peut paraître non moins singulier, c'est que la prétention au bel esprit, le style trop figuré et l'abondance des antithèses, qui marquent ordinairement la corruption du langage et la décadence d'un goût trop ralliné, précédèrent en France le temps de la véritable éloquence , et , dans un siècle où la langue française commençait à peine à se délivrer de la rouille gauloise , germaine , et d'un latin défiguré, les écrivains les plus renommés, en traitant, soit en latin, soit en français, les matières les plus sérieuses, cherchaient le faux brillant des jeux de mots. L'abbé Vély cite avec raison comme un exemple de ce mauvais goût le passage suivant d'un écrit de saint Bernard , relatif à la pureté de la vierge Marie :
Flos ulique filiiis Yirginis...Flos campi, non horti ; campus enim sine omni liumano floret adminiculo , non scminatusab aliquo, non defossus sarculo... Sic omnino, sic Virginis alvus floruit ; sic inviolata , intégra et casta Mariae viscera , tanquampascua; aîterni viroris florem prolulere... Cujus gloiia TaUcau "^ pcrpetuum non marcescat.
cliuvaleres-
''leVips" Les chroniques et les histoires de ce siècle
de la féodalité sont arides. Les peuples y sont oubliés par les annalistes, comme ils l'étaient par les grands qui les opprimaient. Aucune réflexion n'y rappelle les intérêts nationaux, et l'on y voit sans cesse les droits de l'humanité sacrifiés aux prétentions des grands et du clergé. Une sèche narration accumule sans ordre des faits souvent insignifians ; les exploits monotones de quelques seigneurs châtelains, les attaques de leurs forts, les perfidies de leurs traités et les fraudes pieuses interviennent sans cesse dans les intrigues de la politique. Ceux de ces auteurs qui jouissaient de quelque renommée, ne se distinguent des autres que par des éloges exagérés, prodigués aux princes en raison de leur munificence pour les églises, et par des détails pompeux de la richesse de certaines abbayes. Une profusion d'images et de citations tirées des saintes Ecritures en est le seul ornement, et l'éloquence ne s'y montre réchauffée que par une verve moins religieuse que fanatique. Prédicateurs froids lorsqu'ils prêchent la morale évangélique, ils ne deviennent orateurs véhémens que pour entraîner l'Europe dans la folie des croisades.
Il était réservé à des sentimens plus doux de Romans de
i I ,,,...„ clievalRii'-.
donner un nouvel essor a 1 imapiination française et à notre poésie. Au milieu de ces mœurs
54o LOUIS vil.
barbares, tlcux passions, deux faiblesses, l'amour et la gloire, semblaient être les vertus du temps. L'une adoucissait la férocité de nos guerriers; l'autre disposait les cœurs généreux à secourir les opprimés. Toutes deux soumettaient la force à la beauté; aussi nos premiers bons ouvrages , dans ce siècle naissant de la chevalerie, furent des romans, des contes et des chansons.
L'orgueil féodal s'ennuyait sous les voûtes de ses sombres châteaux ; l'imagination des conteurs , des troubadours , des trouvères , des jongleurs et des ménestrels, vint égayer ces vastes solitudes.
Les guerriers de ce temps aimaient à agir et non à réfléchir. L'imagination des Français était vive, et leur raison nulle. Aussi , pour les accoutumer à lire , il fallut leur présenter, comme aux enfans , non des histoires , mais des contes. Les romans de chevalerie parurent et furent partout recherchés avec avidité. On y retraçait ce qui plaisait le plus aux preux, la vie errante des aventuriers, les combats à outrance , les sièges de châteaux , l'éclat des tournois; et, au milieu de toute la bigoterie d'une époque superstitieuse , il se forma en France une sorte de mythologie nouvelle, où la beauté et la vaillance se trouvaient
presque divinisées, et dans laquelle une galanterie héroïque , épurant l'amour, en faisait presque un culte moral.
Au défaut de lois et de vertus, l'honneur if
paladins.
vint présider aux destinées de la France ; il donna des appuis à la faiblesse, des protecteurs à Tinnocence et des héros à la patrie. Les mœurs féodales avaient couvert l'Europe de châteaux -forts, repaires des tyrans qui, semblables à ceux de la Grèce barbare , répandaient l'effroi dans les bourgs et dans les champs ; les mœurs chevaleresques créèrent un grand nombre de paladins qui, renouvelant les exploits des Hercule, des Pirithoùs, des Thésée, attaquaient ces monstres modernes , s'armaicnl pour défendre la justice , pour redresser les torts, pour venger les injures, pour protéger la veuve et l'orphelin.
La vie de chaque chevalier était, pour ainsi dire, un poëme en action; il se croyait atta- ([ué, défendu par de bonnes ou de mauvaises fées , par des enchanteurs médians ou bicnveillaiis; cherchant des aventures depuis les rives de l'Océan jusqu'aux extrémités de l'Asie, au retour de leurs longues courses , ils nourrissaient la crédulité du temps par des fables orientales, par les récits de combats soutenus contre des géans.
Les chroniques mêmes, adoptant ces exagérations, prêtaient à l'histoire les couleurs du roman. L'enfant du chevalier était bercé de ces contes à l'aurore de sa vie; ils faisaient saison âme une impression qui ne s'clfaçait plus. Les femmes propageaient avec soin ces passions galantes et guerrières qui donnaient en Europe un empire réel à leur sexe; car dèslors les preux ne vécurent plus que pour plaire il la beauté qui devenait la récompense de leurs travaux et l'arbitre de leurs destins.
Los trou- Les anciens bardes des Francs n'existaient
Ijadours.
plus ; de nouveaux bardes les remplacèrent. Courant de châteaux en châteaux, partout accueillis et fêtés , ils abrégeaient la longueur des soirées par leurs contes, par leurs chants et par leurs récits.
Le vieux seigneur du manoir croyait rajeunir en entendant raconter les prouesses des jeunes chevaliers. La châtelaine et les femmes qui l'entouraient, suspendant leurs travaux, écoutaient avec avidité ces aventures, tantôt amoureuses, tantôt guerrières, dont le souvenir venait encore long-temps après agiter leur sommeil.
Les troubadours mêlaient à leurs récits des vers que la musique rendait plus faciles à retenir. Quelques ménestrels accompagnaient
leurs voix de leurs instrumeiis. La douce paix de la campagne, les amours du hameau avaient aussi leurs poètes nommés trouvères ; c'étaient eux qui composaient les pastourelles ou lais.
Dans tous les temps la raillerie , l'épigramme , la satire , sont une sorte de consolation pour la faiblesse contre la force oppressive. Cette disposition générale de l'esprit humain , plus commune encore en France qu'en tout autre pays , donna naissance aux sirventes , poëmes satiriques, et aux fabliaux, dont quelques-uns, dialogues, donnèrent presque une idée de la comédie.
Le temps nous a conservé un de ces premiers drames satiriques, '\ni\\.\i\(i. C Hérésie des pères, et composé par Anselme Faidit, dont la plume hardie osa ainsi , dans des jours de fanatisme, attaquer celui des conciles qui proscrivait les Albigeois.
On clieicherait vainement dans ces premières productions des muses françaises la clarté, l'élégance et le goût ; mais l'imagination y brille, et on y voit avec surprise un mélange continuel de pruderie et de libertinage , de naïveté et d'affectation.
L'amour voulut avoir ses tribunaux. Une se- i » com
Il II |. ||. -^ d'amour.
ciete de dames et de chevaliers, établie a Romana ou Pierre -Feu, porta le nom de cour
3/j/| LOUIS vil.
d\nnour. Les troubadours lui souiucUiiiciiLdes questions sentimentales qu'elle devait juger. On appelait teiisons les plaidoyers que Ton chantait dans ces procès {palans.
Le plus ancien des romans qui soit venu jusqu'à nous est celui de la Rose , dont les personnages , dignes des Précieuses ridicules , sont Jalousie f Bel Accueil et Faux Semblant.
llicliard de Lille composa un petit poëme satirique , dont le sujet était une querelle entre la Pudeur et la Volupté; celle-ci finit par jeter la première dans la Seine, « d'où il ad- » vint que depuis il n'y eut plus de honte ni » de pudeur dans Paris. -»
Dès que les muses promirent la gloire , les plus fiers seigneurs français recherchèrent leurs faveurs. Les guerriers les plus renommés, les princes et les rois mêmes se disputèrent cette nouvelle palme, et parmi les troubadours on vit briller les noms de Raymond Bérenger, souverain de Provence, des comtes de Sceaux, de Grignan, de Castellane. Richard -Cœurde-Lion, roi d'Angleterre, chantait la beauté en combattant pour elle. Louis-le-Jeune protégea les poètes , et mena en Palestine , à sa suite, plusieurs troubadours et ménestrels pour adoucir l'ennui du voyage.
Si l'on en excepte la vaillance, les qualités Bienfa.u do grandes et brillantes manquaient à ce monar- '"'''''^"'" que. Cependant on doit convenir qu'il montra de douces vertus qui lui méritaient l'affection des peuples. Il voulait le bien, aimait la justice, se montrait loyal à l'excès, et même à son préjudice, dans un temps où la mauvaise foi semblait généralement permise par la politique. Ce qui le distinguait de la plupart des princes, c'est qu'il était susceptible d'amitié : long- temps après la mort d'un ministre qu'il avait chéri, on l'entendait souvent dire aux ministres delà religion: «Priez Dieu pour mon » cher Garlande. »
Avant le règne de son père et le sien , les campagnes voisines de Paris étaient livrées aux brigandages des seigneurs. Tous deux les comprimèrent. Les habitans de la capitale même, par le défaut de toute police, étaient en proie aux voleurs et aux assassins. Les noms de plusieurs rues, f^ide-Gousset , Coupe- Gorge , Coupe - Gueule et Tire -Chape, sont de sales et honteux monumcns de cette époque barbare.
Les citoyens libres de cette grande cité se voyaient encore, en 1 154, dans un état d'humiliation peu différent de l'esclavage. Les bourgeois de Paris n'avaient pas lu droit de pour-
suivre leurs débiteurs. Louis - le - Gros leur accorda ce droit ; mais il n'abolit pas celui de prise, qui permettait au monarque, toutes les fois qu'il entrait dans Paris, d'enlever aux babitans leurs meubles et leurs provisions.
Ahoiiiion Une ordonnance rendue par Louis-le-Jeune,
ilu droit de 1^1 p • i-
prise, en'i i65, réforma cet abus. (( Chaque fois, dit M le prince, que nous venions dans la capi- » taie, nos sergens avaient coutume de pren- » dre dans les maisons les matelas et les lits » qui s'y trouvaient, UvSage vicieux et illicite » que nous prohibons. »
Le préjugé, venu des Francs, qui voulait que chacun vengeât sa propre injure, qui substituait la force à la justice , et consacrait le duel en le nommant jugement de DieUf existait alors dans toute sa plénitude. L'Évangile même n'en éloignait pas le clergé, et Geoffroi de Vendôme cite un combat judiciaire qui eut lieu à cette époque entre un chanoine et un moine.
Les hommages rendus par un vassal à son suzerain n'étaient qu'un engagement de lui garder sa foi comme feudataire, et de lui prêter le secours de ses armes dans certaines cir- * constances. Mais l'hommage-lige imposait des
obligations plus étroites. Le vassal s'engageait
à soutenir le suzerain contre toute créatui-e qui peut 7)ivre ou mourir.
L'hommage du serf, déshonorant pour Thumanité , s'appelait hommage de corps. On en peut juger par les termes d'un arrêt qui déclare la nommée A^nès, femme de corps ^ tadlahle de haut et de bas à volonté ^ et ne pouvant se marier que du consentement de son seigneur.
L'abbé Vély rapporte une transaction de l'évêque de Paris, confirmée par Louis A II : « Nous consentons, dit ce prélat, quOdeline, H notre femme de corps , épouse Bertrand , )) homme de corps de l'église de Saint-Ger- » main-des-Prés, à condition que les enfans )) nés de ce mariage appartiendront, moitié a )) notre personne , et moitié à l'abbé dudit » monastère. )>
Ainsi le sort de l'immense majorité du peuple français ne différait alors en rien de celui sous lequel gémissaient naguère encore les nègres de nos colonies.
Pour achever ce triste tableau des mœurs d'un ancien régime trop vanté par les enthousiastes de la chevalerie, le même historien cite avec raison les assises de Jérusalem ; car on sait que Godefroi de Bouillon, voulant régler la législation de sou nouveau royaume , lit chercher avec soin dans les cou-
tuinc\s des diflV'rcntcs provinces de France celles qui lui paraissaient le plus généralement établies. Or, voici l'une de ces dispositions : f( Si quelque vilain que ce soit se marie » avec vilaine d'autre lieu sans le commande- » ment du seigneur de la vilaine, le seigneur » du vilain rendra au seigneur de la vilaine, y) en échange , une autre vilaine du même » âge, par la connaissance de bonnes gens; » et, s'il ne trouve vilaine qui la vaille, il » donnera le meilleur vilain qu'il aujait d'âge » à être marié. »
Comment ccwmprendre que chez un peuple bien plus sauvage, Romulus et Numa, rassemblant, pour fonder la ville éternelle, des aventuriers, des brigands même de plusieurs contrées, aient établi dans leurs lois les égards réciproques entre les patriciens et les plébéiens, les devoirs mutuels de patrons et de cliens, l'union de la liberté et de la royauté, un respect religieux pour les droits de l'humanité, tandis que, pendant plusieurs siècles, dans l'Europe éclairée par les lumières du christianisme , des lois barbares, au mépris des maximes de charité et d'égalité de l'Evangile, aient consacré l'injustice, la tyrannie des seigneurs et l'oppression des peuples, traités par eux comme les plus vils animaux .''
LOUIS VTI. 349
Le remède à tant de maux ne fut pas moins origine
. , <lu la clieva-
bizarre que ces maux 1 étaient eux-mêmes, et lerie. les opprimés ne durent leur soulagement qu'à la folie de leurs oppresseurs. En effet, les croisades, qui firent verser tant de sang européen dans l'Orient, rapportèrent en compensation à l'Occident quelque bien et quelques lumières.
Lorsque le fanatisme précipitait dans des contrées lointaines une si nombreuse partie des seigneurs de l'Europe et de leurs vassaux , la nécessité contraignit les papes et les rois, pour assurer la tranquillité intérieure, à recourir aux saines maximes, depuis long-temps oubliées, de la politique, de la religion, de la morale. Partout la paix de Dieu fut prècliée. La discorde civile suspendit ses fureurs. Partout on ouvrit des asiles aux veuves, aux orphelins; partout on leur chercha, on leur choisit des protecteurs. L'autorité royale, sous prétexte d'exécuter les décrets pacifiques des conciles, reprit plus de force et de dignité; les communes profitèrent de ces circonstances pour obtenir ou acheter leur affranchissement.
Enfin, comme il s'était établi en Palestine des associations religieuses et militaires pour soigner les malades, secourir les pauvres et combattre les infidèles, on vit se former aussi
(Il Eiiropo une instilulion à la fois «rucrric rc , religieuse, galante cl morale. Les guerriers qui s'engageaient dans cette bizarre et héroïque milice, devenue bientôt l'objet de la plus haute ambition de tous les preux, contractaient, au pied des autels, l'obligation de secourir les opprimés, de punir les oppresseurs, de défendre l'innocence et la beauté ; ils juraient de remplir leurs devoirs au nom de fJieu, de l'honneur, du roi et de la dame dont ils portaient les couleurs, et à laquelle ils consacraient leur vie.
Telle fut la chevalerie française, institution moderne, dont on ne peut faire remonter la naissance plus haut qu'à la fin du XP siècle. La raison seule n'aurait jamais pu ni concevoir, ni fonder, ni organiser une si étrange association, dont le monde antique n'avait point offert d'exemple. Cette chevalerie, dont on ne peut s'empêcher d'admirer l'enthousiasme, les vertus, l'héroïsme, même lorsque le bon sens est le plus choqué de ses exagérations , de ses travers et du mélange bizarre d'amour et de dévotion qui en composait l'esprit, cette chevalerie, dis-je, naquit des mœurs féodales et les adoucit: ce fut un bien né de l'excès des maux.
Pour combattre l'hydre de la féodalité.
LOUIS VII. 3t)l
monstre aussi formidable que rancienne Chimère, il fallut qu'un grand nombre de héros, presque aussi fabuleux que Bellërophoii, s'unissent afin de la vaincre ou de lui dérober au moins ses nombreuses victimes.
On devait, pour parvenir au rang de che- Receptiou
... -, d'un <heva-
valier, mériter cette dignité par une conduite Utr. généreuse et par de brillans exploits. Le candidat se préparait à sa réception par le jeune, la confession, la pénitence et la communion. Il faisait ce qu'on appelait la veille des armes , en passant la nuit on prières dans l'église; se présentant ensuite au pied de l'autel , couvert d'un vêtement blanc et accompagné du chevalier qui lui servait de parrain, il écoutait avec humilité les exhortations du prêtre. Il lui présentait ensuite une épée qu'il portait pendue à son cou; le pontife la bénissait : il jurait sur elle de maintenir les réglemens de la chevalerie et d'être fidèle à l'honneur ainsi qu'à la religion. Le chevalier qui recevait le novice le frappait légèrement avec son glaive en lui disant : : « Au nom de Dieu, de saint » Michel et de saint Georges, je te fais che- » valier. »
Les dames qui assistaient à la cérémonie attachaient au nouveau chevalier ses éperons d'or, le revêtaient de la cotte de mailles ,
(lo la cuirasse, des l)rassarts, dos p-antclcts, ot lui ceignaient l'épée. Alors le chevalier, sautant sur son coursier, brandissait ses armes et montrait aux assistans, par ses évolutions rapides, sa grâce et sa force.
Le jeune preux qui se destinait à cette belliqueuse carrière , entrait chez quelque seigneur d'abord en qualité de page, et ensuite d'écuyer. La il s'instruisait et se formait à tous les devoirs qu'il devait remplir, suivait partout son seigneur, conduisait ses chevaux et prenait soin de son armure.
On a conservé le souvenir de la sinf^ulière et naïve prière d'un chevalier nommé Lahire : « Dieu, disait-il au moment d'un combat, je f) te prie de faire aujourd'hui pour Lahire ce » que tu voudrais que Lahire fît pour toi, s'il » était Dieu et que tu fusses Lahire. »
En considérant d'une part la naïveté et de l'autre les vices des Français à cette époque , on croit voir réunis et confondus l'enfance et la décrépitude d'un peuple.
Louis, si hardi dans les combats, et Henri II, si audacieux dans ses entreprises contre les barons de son royaume, accrurent, par leur condescendance, l'autorité abusive du Saint-Siège. Les prétentions de la cour de Rome étaient devenues, dans ce siècle, si ar-
LOUIS Vil. 55d
rogantes, que les légats osèrent dire, au milieu d'une assemblée d'évêques et de barons, devant laquelle ils avaient forcé le roi d'Angleterre de comparaître : u Nous ne redoutons » rien ; car nous venons parler au nom d'une » puissance accoutumée à commander aux » rois, aux princes et aux peuples. »
On voit que les lieutenans du sennleur des serviteurs de Dieu égalaient, au moins en or-» gueil, les Popilius et les autres lieutenans de l'ancien sénat romain. Au reste, Condillac dit avec raison que k l'accroissement du pouvoir » des papes était moins dû à leurs talens qu'à » la faiblesse des rois, à l'ignorance des évè- » ques et à la crédulité des peuples. Jamais » ils ne formèrent un plan méthodique d'u- » surpation; mais, comme les seigneurs, ils » prirent ce qu'on leur laissait prendre, parce » qu'on ne savait rien contester. »
Louis-le-Jeune était moins propre que tout autre à réformer de tels abus : adonné aux petites pratiques d'une dévotion minutieuse, on le voyait, dans les plus grands périls, consumer le temps en longues prières, et commander à ses soldats épuisés des jeunes austères dont il donnait l'exemple. A son retour de Jérusalem, il refusa même, par scrupule, un induit que le pape voulait lui accordei- pour
la collation de tous les principaux bénéfices vacans dans le royaume.
On aurait cru qu'un prince si pieux devait être sévèrement chaste. Cependant plusieurs auteurs lui donnent un fils naturel nommé Philippe, qui fut, dit- on, doyen de Saint- IMarlin de Tours.
Pour rendre encore plus terne un règne, dont la perte de tant de provinces, par un divorce impolilique, avait obscurci l'éclat, le sort plaça Louis entre deux monarques célèbres, Louis-le-Gros son père et Philippe- Auguste son fils. La justice de l'histoire ne comptera point Louis-le-Jeune au nombre des grands rois; mais elle doit le placer honorablement au rang des guerriers vaillans et des preux chevaliers.