CHAPITRE YII
Portrait de Pliilippe-Aiif;uste. — Troubles civils pour la rogenoe. — ledits contre les juifs et les hlasplie'mateiirs. — Conférence entre les rois i\e France et d'Anj^leterrc. — Fermeté' de Pliiiippe.
— Destruction de hrif;ands. — Exil d'Henri, duc de Sase. — IVouveaux. troubles civils. — Révolte du régent. — Sa soumission.— Dissensions en Angleterre. — Ligue des pastoureaux.
— Travaux dans la capitale. — Re'volte des fils du roi d'Angleterre. — Guerre avec TAngletcrre à la mort de GeoOroi , duc de Bretagne. — Naissance de Louis-Cœur- de-Lion. — Etat de rOrient. — Croisade des Français et des Anglais. — Mort de la reine Isabelle. — La dîme saladinc. — Ambition de Ricbard-Cœur-de-Lion. — Guerre avec TAnglelerre. — Hommage de Richard au roi de France. — Conférence entre Henri et Philippe. — Défaite, fuite et soumission de Henri — Mort de ce ])rince. — Son portrait. — Couronnement de Richard. —
— Traité d'alliance entre la France et r.^ngleterrc. — Dispositions de Philippe avant son départ. — Reunion des armées française et anglaise. — Traite des Grecs avec Soladin. — Arrivc'e de Philijjpe et de Richard à Gênes. — Sujet de discorde entre Richard et Tancrède, roi de Sicile. — Intervention de Philippe. — Soumission de Richard au roi de France. — Paix entre Tancrède et le roi d'Angleterre. — Querelle de Philippe et de Richard. — 3Iort de l'empereur Frédéric. — Bataille entre les croises et les Sarrasins. — Défaite des chrétiens. — Siège d'Acre — Dt'tressc de l'armée chrétienne. — Arrivf'e du roi. —
356 nilLUTE-AUGUSTE.
Portraits ilc Pliilippo et île Ricljard. — Leur maladie. — Prrmier assaut. — Capitulation rcfuscc. — Nouveaux assauts. — Capitulation accordée. — Projet de dc'part de Philippe. — Son embarquement. — Son arrive'e en France. — Tribu des Assissins ou Assassins. — Leur chef, le Vieux de la montagne. — Meurtre attribue à Richard. — Les massicrs , garde de Philippe. — Vengeance féroce du roi d'Angleterre. — Repre'saillcs. — Reprise des hostilite's. — Traite' avec le Soudan. — Retour de Richard dans ses Etats. — Mort du Soudan,
Portrait Oi Philippe - Aufiustc iTiontra sur le trône Auguste, quelques-unes des erreurs de son siècle, et s'il commit plusieurs fautes que l'ignoi-ancc et la superstition rendaient alors trop communes, il y fit briller aussi ces grandes et rares qualités qui rendent les princes célèbres et font respecter leurs noms par les siècles. Philippe-Auguste, brave, habile, généreux, sage dans sa politique, ferme dans ses desseins, rapide dans ses entreprises, réprima l'orgueil des grands vassaux, affermit l'autorité royale, protégea le peuple, favorisa la renaissance des lettres, sut résister à l'ambition de la cour de Rome, réunit à sa couronne un grand nombre de riches provinces que les Anglais en avaient séparées, anéantit, par ses armes, une ligue puissante, fit respecter la France par les nations étrangères, embellit sa capitale par des monumens , et
favorisa cette université naissante qui cherchait à faire sortir la raison des ténèbres.
Enfin, Piiilippe fut un des grands rois dont le génie illustra notre patrie; ses contemporains lui donnèrent le nom d'Auguste, parce qu'il était né dans le mois d'août; l'éclat de son règne fit consacrer ce nom par la postérité : ce titre mérité fut d'autant plus glorieux pour lui, qu'il survécut à celui de conquérant, décerné plus souvent par la fortune que par la vertu.
Cependant cette fortune, qui régit le monde, ne fut pas étrangère au succès de Philippe. Elle abrégea la carrière de Richard-Cœur-de- Lion , rival redoutable, qui l'emportait sur Piiilippe en audace, en rapidité, et plaça sur le trône d'Angleterre un roi lâche et cruel, Jean-sans-Terre , qui, par ses fautes et par ses crimes, donna au roi de France l'occasion et les movcns de reconquérir assez légalement la ^Normandie, TAnjou, la Touraine, le Poitou et la Guienne.
Dans ces temps féodaux, la seigneurie donnait plus de pouvoir que la royauté, et Philippe, réunissant sous son autorité tant de vastes domaines, accoutuma les peuples à voir la puissance royale s'agrandir et se confondre avec les droits de la seigneurie.
358 rJlH.II'PK-AUGUSTE.
iM. H;illam, dans ses remarques jiulicieuscs et proroiules, observe avec raison ([uo les progrès de la royauté, sous le règne de IMiilippe- Auguste, enlevèrent, par leur rapidité, aux grands vassaux le temps et la possibilité de calculer, de prévoir la grande révolution qui menaçait leur existence, et de s'y opposer.
Piiilippc-Augusle avait quinze ans lorsqu'il fut couronné. Plusieurs historiens datent de cette épo([ue l'institution des douze pairs de France. Henri II, roi d'Angleterre, porta dans cette cérémonie, comme duc de jNormandie, l'épée royale. Le comte de Champagne, grand sénéchal, le ffrand chambellan, le p;rand bontillier et le connétable y remplirent les fonctions de p;rands olïicicrs de la couronne.
Le mariage d'Isabelle de Hainaut et de Philippe fut célébré, malgré l'opposition de la reine- mère, du comte et du cardinal de Champagne. Quelques historiens, trompés par le mécontentement des seigneuis de ce parti, ont supposé, je crois à tort, que le peuple partageait cette désapprobation. La plupart des auteurs s'accordent à dire que cette union, qui mêlait le sang carlovingien à celui des Capétiens , excita au contraire dans la nation TrouMes une satisfaction générale.
civils pour . i • 1 • « •
ja régence. La jcuncssc du roi rendait une régence ne-
PHILIPPE-AUGUSTE. ODQ
cessaire; la reine Alix, l'archevêque de Reims, son frère, et Philippe, comte de Flandre, se disputaient les rênes du gouvernement. Cette contestation remplissait la cour d'intrigues; le comte de Flandre l'emporta; et, comme le roi venait d'épouser sa nièce, la reine -mère se réfugia en Champagne '*', souleva en sa faveur les seigneurs champenois, les comtes de Blois, de Chartres, de Sancerre , et invoqua la protection de Henri, roi d'Angleterre, toujours prêt à profiter des dissensions de la France.
L'archevêque de Reims fomentait avec chaleur cette insurrection, dont le comte de Sancerre dirigeait les soldats. Guillaume l'Armorique appelle ce comte cornes sacrœ Cœsaris. Philippe, trop jeune pour administrer, mni<r non pour combattre, marcha rapidement contre le comte de Sancerre, lui enleva Châtillon-sur-Loire, rasa ce château, et, conformément aux mœurs haiharcs du temps, dévasta cette contrée. Ce fut après cette expédition qu'il alla jusqu'à Bapaume au devant de la reine Isabelle. Elle reçut la couronne à Saint- Denis le jour de l'Ascension. Le roi crut alors nécessaire de s'y faire couronner de nouveau par Guy , archevêque de Sens.
36o PHILIPPE- AUGUSTE.
Co fut le comte de Flandre qui, dans cette doinière cérémonie, porta l'épée de connétable. Philippe, justement irrité de voir plusieurs grands vassaux , et même ses plus pioches parens, s'armer contre lui au moment où il montait sur le trône, conçut dùs-lors le ferme dessein de réprimer leur orgueil et d'abattre leur pouvoir; mais, sentant la nécessité de voiler ce grand projet pour en assurer l'exécution, il dissimula. « Je suis encore )) jeune, disait-il à un de ses favoris, je suis » contraint d'endurer leurs outrages; mais ils » vieilliront, ils s'affaibliront; moi, je ci'oî- » trai en force et en pouvoir; à mon tour, » s'il plait à Dieu, je me vengerai. »
Il fallait, pour combattre la formidable Angleterre et pour entreprendre une lutte dan-^ gereuse avec les grands, se créer un trésor. Ce fut probablement cette nécessité qui porta Philippe ou son conseil à publier un édit rigoureux contre les juifs.
Êditscontre Lc i/f févricr 1179, on arrêta tous les
les juifs et ^ , , '. -r» • p
les Maspiié- Israélites qui se trouvaient à Pans, on ferma
matoui's. 1 1 •
leur synagogue, on s'empaia de leurs biens, on libéra leurs débiteurs, qui ne furent obligés de payer qu'un cinquième de leurs dettes au profit du fisc. Leurs temples furent chan-r gés en églises. La même persécution s'étendit
PHILIPPE-AUGUSTE. 56i
contr'eiix dans tous les domaines royaux, et fut imitée par plusieurs seigneurs.
Un tel acte , contraire aux droits divins et humains, ainsi que l'observe avec raison le président Hénault , et depuis formellement désapprouvé par un pape, Grégoire-le-Grand, fut aussi l'ellet des contes absurdes qui avaient entouré le berceau de Philippe. On lui avait persuadé que les juifs crucifiaient chaque année des enfans, qu'ils volaient les vases sacrés, et qu'ils outrageaient la croix; trompt; par ces calomnies, il se montra inexorable pour ces infortunés , malgré les représentations d'un grand nombre d'évèques, qui s'efforcèrent de le fléchir en leur faveur, soit par intérêt, soit par charité.
Il rendit dans le même temps une autre ordonnance contre les blasphémateurs, et cette ordonnance porte l'atTrcuse empreinte de l'injustice de ce siècle féodal; car, en vertu de cet acte, les blasphémateurs riches et nobles n'étaient condamnés qu'à une amende, tandis que les pauvres, roturiers ou serfs, qui avaient commis le même délit, devaient être noyés.
Ces taches du règne d'un grand roi, lorsqu'il sortait à peine de l'enfance, ne peuvent être attribuées avec justice qu'à son temps, à SCS instituteurs et à ses ministres.
Les troubles civils continuaient. I/archevcque de Reims, cherchant à les étendre, se plaijjnit inutilement au pape de l'oirense (jue le roi lui avait faite, en le privant du droit de le couronner. Le Saint-Siège ne soutint point ses prétentions.
Conférence Lc Toi d'AnHetciTe venait de débarquer en roisdoFran- ]\ormandie , et sV était vu entouré par la
cecUl'An- , . .
gieienc. reinc-mère et par les seigneurs français mécontens. Philippe marcha contr'eux. Bientôt les armées furent en présence; mais, avant de livrer une action où l'on aurait vu avec horreur une reine portant les armes contre son 111s, on convint d'une conférence qui eut lieu près de Try et de Gisors.
Dans cette conférence entre Henri, monarque vieux et expérimenté, et un jeune roi de quinze ans, la lutte était loin de paraître égale. Le vieil Henri, comptant sur l'ascendant que pouvaient lui donner son âge , sa gloire et sa puissance, employa tour à tour les prières et les menaces pour déterminer Philippe à rappeler près de lui sa mère et ses oncles, c'est-à-dire à retomber sous leur tutelle. Mais l'enfant-roi, montrant une audace et une fermeté précoces, et guidé par les conseils du maréchal Robert-Clément de Met/, son ministre, refusa de se réconcilier avec ses oncles.
Cependant, résistant d'un autre côté à son conseil , qui s'opposait au rappel de la reinemère , et ne craignant point son pouvoir , quand elle serait seule près de lui, il promit de la recevoir et de lui donner un revenu conforme à son rang , dès que le roi Louisle-Jeune, dont la fin était alors prochaine, serait expiré. Il exigea seulement que la reine Alix remit dans ses mains les chàteaux-forts hàtis sur ses domaines.
Henri insista vainement sur la nécessité , qu'il représentait comme un devoir, de conclure la paix avec les comtes de Champagne, dcSancerre, deBlois, et l'archevêque de Reims.
Philippe répondit fièrement aux paroles un Fermeté peu hautaines du monarque anglais : « Je n ai » à rendre compte de ma conduite qu'à Dieu; » l'autorité royale subsistera malgré les elforts j) des factieux : je ne pardonnerai qu'à ceux » qui se soumettront a mon pouvoir, et je » punirai sévèrement ceux qui voudront le » braver. » Une telle fermeté dans un âge si tendre lui mérita l'estime et l'admiration de Henri. Les hostilités cessèrent, et, le roi Louis étant mort deux mois après, Henri et Philippe, se montrant une mutuelle affection, confirmèrent les conventions d'Ivrv et conclurent défmitivement la paix.
Destruction Lc Fol , délivrc clc la [juciTC ('(ran(jèro, ombiigamis. ploya son activité à rcprimer les biijjandages adVeux qu'exerçaient par toute la France les Brabançons, côtereaux et routiers, qui ne vivaient que de vols et de pillage, lorsque aucun prince ne les prenait à sa solde. Les troupes loyales les attaquèrent, les poursuivirent et en tuèrent plus de sept mille.
Le père Daniel approuve justement cette ri[juGur indispensable ; mais il était tombé dans une étrange erreur en excusant la persécution des juifs, et en lui donnant des éloges aussi injustes que contraires à la dignité de l'histoire.
Exil Tandis que la défaite des rebelles inspirait
d'Henri, tluc ,, . - 1 • 1
de Saxe, pour 1 autorité royale un respect depuis longtemps oublié , en Germanie la chute écla-. tante d'un prince puissant frappa d'étonnement les peuples accoutumés à l'impunité des farauds vassaux : le duc de Saxe avait envahi les biens de l'Église de Cologne ; l'empereur marcha contre lui, le défit, le chassa de ses propres domaines , et, l'appelant en jugement, le fit condamner, pai' l'assemblée des grands de l'empire, à un exil de sept ans.
Ce duc de Saxe, Henri, surnommé le Lion, se vit ainsi dépouillé de ses vastes États, qui comprenaient la Saxe, la Bavière et la AVest-
plialie. L'empereur Frédéric ne laissa à cette antique maison que le duché de Brunswick, qu'elle possède encore aujourd'hui.
Cet infortuné duc était gendre du roi d'Angleterre ; il implora vivement son appui. Le monarque anglais pressait avec instance le roi de France et le comte de Flandre de former avec lui une ligue contre l'empereur; mais Frédéric, par d'adroites négociations, détourna l'orage qui le menaçait, et le duc de Saxe, perdant toute espérance, se vit obligé d'imj)lorer la clémence de l'empereur. Frédéric ne rendit rien au banni, seulement il abrégea son exil.
Quand même Philippe aurait formé l'im- Nouveaux
^ . . ' ' . lr.iiil.les
politique projet d'intervenir, par ses armes, cWiis. sans aucun intérêt direct , dans la querelle du duc de Saxe et de l'empereur, il se serait vu détourné de ce dessein par de nouveaux troubles qui ne tardèrent pas à s'élever dans ses propres États.
La reine -mère, Alix, revenue à la cour, n^voii,. était parvenue peu a peu a reprendre sur le roi son ancien crédit et à renverser celui du comte de Flandre. Le régent, irrité de sa disgrâce, quitta brusquement Philippe, sous le prétexte de résister à d'injustes prétentions formées par le roi sur ses domaines, que ce
monarque supposait devoir faire partie^ de li dol d'Isabelle.
Le comte de Flandre prit les armes. A ce signal le cardinal de Reims , le duc de Bourgo(jne, les comtes de Biois, de Sancerre, et un grand nombie de seigneurs se joignirent à lui, redoutant la fierté d'un jeune monarque qui voulait et savait régner. Us espérèrent, parleurs forces réunies, contraindre ce prince à subir les lois que leurs pères avaient long-temps imposées aux rois carlovingiens et aux premiers Capétiens.
Philippe, comptant peu sur raj)pui inconstant et temporaire des milices féodales, imita l'exemple de Henri II, prit à sa solde des aventuriers, et, prévenant par sa rapidité la réunion des rebelles, porta la dévastation dans le comté de Sancerre; il entra ensuite en Bourgogne, s'empara de Chàlillon-sur-Seine , et battit le fils du duc de Bourgogne, qui resta prisonnier : la promptitude de ces exploits consterna les rebelles. Le duc de Bourgogne et le comte de Sancerre se soumirent. On était inquiet du parti que prendrait le roi d'Angleterre. Philippe courut le trouver à Gisors, et conclut un traité avec lui *.
Ce fut cette même année que mourut la
PHILIPPE-AUGUSTE. oGj
comtesse de Flandre. Philippe, écoutant plus son ambition et ses ressentimens contre le comte que la stricte justice , prétendit qu'il devait hériter d'Amiens, de Péronne et du comté de Vermandois. jM. Hallam, et plusieurs autres auteurs, citent des actes qui prouvent que ses prétentions étaient peu fondées.
Mais dans ce siècle, comme les intentions étaient rarement sincères , la rédaction des traités était obscure et vague; la force tenait lieu de droit. Le comte de Flandre, sommé de remettre ses domaines au roi, refusa d'obéir, et leva une forte armée. Ce qui peut indiquer le degré de richesse que le commerce commençait alors à donner aux Flamands, c'est que Gand seul fournit au comte vingt mille hommes.
Un si grand armement échoua par le peu sa d'habileté du chef; il ne put ni s'emparer de Corbie, ni surprendre Béthisy, comme il l'espérait. Cependant, fier de ses forces, il s'était vanté de venir rapidement jusqu'à Paris et d'y planter son étendard. La marche prompte de Philippe abaissa son orgueil. A son approche le comte se retira. Le roi assiégea le château deBove, prés d'Amiens. Le comte de Flandre accourut pour défendre ce fort , et défia le monarque au combat. JMais les manœuvres de
suuiiiisjiun.
5G8 piiilii'pe-augustf:.
riiilippc rintimidcrent; au lieu do' livrer halaille, il continua sa retraite si précipitamment qu'elle ressemblait à une fuite; et, comme le roi le poursuivait vivement, saisi de frayeur, il avoua sa félonie, sollicita sa (jrâce, et obtint la paix en cédant à Philippe Amiens, le Yermandois et le comté de Sancerre. Ce traité fut signé à Crépy. On y comprit le duc de Bourgogne, qui n'osait résister seul au vainqueur.
Le roi était irrité de la partialité que la reine avait montrée contre lui dans celte querelle avec les Flamands. Il voulait la répudier; mais la sagesse de l'évêque de Senlis, son ministre, apaisa sa colère et le fit renoncer à ce dessein, dont il lui démontra l'injustice, le scandale et le danger.
Ce prince , fidèle aux maximes de son aïeul et de son père , ne négligeait aucune occasion d'alïaiblir les grands, en prenant contre eux le parti de leurs vassaux. Le seigneur de Vergy s'était vu injustement dépouillé par le duc de Bourgogne : Philippe fit citer le duc à la cour des pairs ; elle le condamna à rendre Vergy à son vassal et à payer une amende de trois mille livres.
Dissensions La fiu du réguc de Henri, roi d'Angleterre, lerre. sc voyalt troubléc par des dissensions de famille, et son étoile semblait s'éclipser au mo-
PHILIPPE-AUGUSTE. SÔg
ment où s'élevait brillamment celle du jeune roi des Français. Henri , fils aine du monarque anglais, aspirait -à. l'indépendance. Révolté contre son père, il implora la protection de Philippe, qui la lui refusa. Ce prince mourut peu de temps après, et Philippe demanda hautement qu'on lui restituât Gisors et le Vexin qui avaient été donnés en dot à sa veuve, Marguerite de France. Après une assez longue contestation, les prétentions de Marguerite furent réduites à un douaire de dixsept cent cinquante livres. Cette reine épousa dans la suite Bêla, roi de Hongrie.
Les paysans, opprimés par les seigneurs, i-i?'"s étaient reunis, dans plusieurs parties de la «aux. France , en bandes très nombreuses : ces rebelles portaient le nom de pastoureaux. Celui qui les avait le premier appelés aux armes, n'avait eu pour objet que d'opposer une digue à la tyrannie , et de mettre un terme aux guerres privées des seigneurs , dont les débats continuels causaient la ruine des peuples. Mais bientôt ces insurgés , animés par la vengeance et par la cupidité, se conduisirent en brigands et se confondirent avec les routiers et côtereaux, qui répandaient partout la terreur et la dévastation. L'armée du roi marcha contre eux et en extermina un grand nombre. Le 4- 24
reste fut détruit par les troupes de plusieurs seigneurs ligués pour les combattre. Cette ligue exterminatrice ne démentit alors que trop le nom qu'elle avait pris de ligue pacifique. Ti^vaux L'année 1184 fut pour les Parisiens une "piialc'^'' époque mémorable. La capitale, digne alors du nom de Lutèce , n'était qu'un amas de boue. A peine dans l'hiver pouvait-on y communiquer d'un quartier à l'autre, et le palais même était infecté par les vapeurs de la fange qu'agitaient les chevaux et les chars. Philippe-Auguste en fit paver les trois principales rues. Ce prince, non moins occupé des embellissemens de cette résidence royale que de l'accroissement de son autorité et de la réforme des lois, ne se reposait des travaux de la guerre qu'en se livrant avec une égale activité à ceux de l'administration.
A la même époque, Maurice de Sully commença la construction de l'église de Notre- Dame. Ce fut aussi en 1184 que Philippe entoura de murs le bois de Vincennes. Le vieux roi d'Angleterre lui envoya, pour peupler ce parc royal , un grand nombre de cerfs et de daims. Cependant ce monarque rusé cherchait , en flattant la vanité du roi de France, à se dispenser, par une vaine courtoisie et par de frivoles dons, de l'exécution de ses engage-
PHILIPPE-AUGUSTE. Ct-! l
mens. Il avait promis de marier Richard- Cœur-de-Lion , son héritier, avec Alix, sœur de Piiilippe, et cette union se différait de jour en jour sous divers prétextes. Les uns attribuaient ces délais à la répugnance de Richard et à son caractère aussi fier qu'indépendant. D'autres, avec plus de raison, prétendaient que le vieil Henri , qu'aucune décence n'arrêtait dans ses passions, était devenu lui-même épris d'Alix et l'avait séduite.
Il est naturel qu'un père qui outraii^e la mo- Rev-nc
. , r ^ .les fils du
raie inspire peu de respect a ses enfans. C'est «•"' JAngiela vertu plus encore que la nature qui rend sacrée l'autorité paternelle. Les trois fils du roi d'Angleterre se révoltèrent contre lui *. Us s'armèrent, Geoffroi, duc de Bretagne, pour s'emparer de l'Anjou, Richard et Jean pour se saisir de l'Aquitaine, de la Saintonge et du Limousin.
Henri, accourant pour s'opposer à leurs efforts, les trouva soutenus par un trop grand nombre de seigneurs. Essayant alors de les ramener par la douceur, au lieu de les vaincre, il les appela à une conférence ; mais, loin d'y porter un esprit de paix et de soumission , les jeunes princes n'y montrèrent que de la violence. Le père , méconnu par ses enfans , se
372 rniLIPPE-AUGUSTE.
vit traité en ennemi par leurs j)ar(isans. On répondit à ses reproches par des injures, à ses offres de pardon par des insultes. Forcé de s'éloigner, il fut poursuivi et courut risque de perdre la vie au milieu des traits qu'on lui lançait.
Oiuno Sur ces entrefaites, Geoffroi, duc de Brcgieterréàia tagne, mourut *. Ce fut ce prince qui établit
mort <'c, . - tSii'i
<..oir.oi, le premier dans ses Etats 1 héritafije des fiefs Ligne, en faveur des aînés de chaque famille, à l'exclusion des cadets, qui n'eurent plus de droits qu'à des pensions alimentaires. Cette coutume devint générale en Bretagne.
La mort de ce prince compliqua les dissensions qui troublaient les derniei's jours de Henri. Philippe-Auguste prétendit, comme suzerain, à la tutelle d'Eléonorc, fille et héritière du duc Geolfroi. Ilenii la lui contestait en sa qualité d'aïeul d'Eléonore et de duc de Normandie. Ces dilïicultés furent la cause d'une nouvelle guerre qui éclata entre la France et l'Angleterre **.
Voltaire dit justement « que ces fréquentes n guerres entre Philippe -Auguste et les rois » d'Anf^leterre étaient inévitables. Le suzerain » devait sans cesse prétendre à maintenir une » autorité que bravaient des vassaux trop puis-
* ii86. ** 1187.
PH]LIPPE-AUGUSTE. SyS
); sans. )) Il compare ces querelles a à des con- » tagions qui dépeuplent les provinces sans )) changer leurs limites et sans améliorer les » mœurs. »
La rupture de la paix en donnait cette fois une preuve éclatante; car Richard-Cœur-dc- Lion, auquel son père avait enfin cédé le Poitou et la Guienne, refusait orgueilleusement de. rendre hommage au roi de France pour ces deux provinces.
Philippe, rassemhlant promptement ses troupes, surprit ses ennemis par sa célérité, franchit la Loire, s'empara d'Issoudun, de plusieurs autres places , et assiégea Châteauroux , ville dans laquelle s'étaient renfermés le prince Richard et Jean son frère.
Henri accourut au secours de ses fils. Les deux armées en présence se disposaient à une action décisive, lorsque des légats du pape Urhain III parurent soudain au milieu des deux camps. Leur voix pacifique fut écoutée, et, par leur entremise, les deux rois conclurent une trêve; elle fut avantageuse pour la France. Philippe garda les places qu'il avait prises, et l'impétueux Richard, mécontent du faible appui que son père lui avait donné, promit de rendre hommage à Philippe et rechercha son amitié.
574 l'IIJLII'PF.-ALfîUSTE.
Naissance Cc fut ccttc annëc * que l;i reine Isabelle
il.- Louis- . n T • .1
C..11.-.C- donna le jour a un lus, Louis, surnomme depuis Cœur- de- Lion. Le sanfT de Cliarlema,"nc et de Ilugucs-Capet coulait dans les veines du jeune prince. Cet héritage de deux races glorieuses, rappelant de si grands souvenirs, excita dans la France une joie /rént'rale. IMal^^-ré
IVvidence des faits, un préjugé de tous les temp^ propage dans l'esprit des peuples cette erreur, peut-être utile, qui les porte à croire ([ue le génie se transmet comme le nom. Ce qui est vrai, c'est qu'une naissance héroïque est un pesant fardeau qu'on traîne avec honte quand on ne le porte pas avec gloire. La naissance du prince fut célébrée à la cour par de brillantes fêtes; on illumina Paris pendant huit jours. Kiai.ie Tandis que la France, rayonnant d'espoir
1 Orient. ^ . .
sous le sceptre d'un roi jeune, alTable, généreux, actif, victorieux, se livrait à une joie universelle, inspirée par la paix et par la naissance de l'héritier du trùne, les nouvelles désastreuses qui arrivèrent de la Palestine, répandirent sur l'Occident un voile de tristesse. Partout l'étendard de Mahomet triomphait de la croix. Le tombeau de Jésus-Christ était retombé sous le pouvoir des musulmans, et le pape, cherchant à réveiller le zèle religieux
PHILIPPE-AUGUSTE. SyS
(les princes de l'Europe, fit prêcher une nouvelle croisade par ses légats, Tarchevèque de Tvr et l'évêque d'Albano.
Un conquérant célèbre, Saladin, était alors le héros de l'Asie. A la tête d'un parti de rebelles, il avait massacré le Soudan d'Egypte; il était monté sur son trône, et annonçait hautement le dessein et l'espoir de régner sur tout l'Orient.
Les chrétiens effrayés avaient chargé l'archevêque de Tyr d'invoquer le secours des princes européens ; mais les efforts de ce prélat étaient demeurés sans succès. Il avait trouvé Louis-le- Jeune trop occupé à combattre les Anglais. Le roi d'Angleterre se voyait engagé dans une funeste querelle avec son clergé et le Saint-Siège, relativement au meurtre de Becquct; enfin l'empereur Frédéric était en guerre ouverte avec le pape.
Les forces des croisés en Palestine, épuisées chaque jour par des combats sanglans , étaient encore affaiblies par des dissensions intestines, inévitables conséquences de l'anarchie féodale.
Saladin en profita pour s'emparer de Gaza. Amaury, roi de Jérusalem, n'existait plus. Son fils, Baudouin IV, âgé de treize ans, occupait le trône sous la tutelle de Raymond , comte de Tripoli. Ce jeune monarque, frappé
5^6 l'Illl.Il'l'E-.VUGUSTK.
de la lèpre, et force de renoncer au scopire et à la société des hommes, balançait sur le choix de son successeur.
Le comte de Tripoli et le prince d'Antioche entreprirent de le décider en leur faveur par la voie des armes. Baudouin , irrité, maria sa sœur Sibylle, veuve du marquis de Montferrat, à Guy de Lusignan, investit ce seigneur des comtés de Jalfa, d'Ascalon, et lui confia le gouvernement de ses États.
L'inconstance est inséparable de la faiblesse. Baudouin , changeant peu de temps après de dessein, voulut enlever à Guy de Lusignan tout ce qu'il venait de lui donner, et plaça son sceptre dans les mains de son neveu Baudouin, fils de Sibylle; de sorte que cette princesse, qui se croyait déjà reine, ne fut plus que la mère d'un roi.
Lusignan voulut conserver par la force le pouvoir dont le privait la légèreté d'un roi mourant. Il souleva Jérusalem en sa faveur. Sur ces entrefaites les deux Baudouin moururent, et Lusignan fut proclamé roi par le peuple.
Cet assentiment général força le comte de Tripoli, qui lui disputait le trône, à dissimuler son ressentiment ; il feignit de se soumettre. Mais dès ce moment , décidé à la
vengeance et sacrifiant sa patrie ainsi que sa religion a un lâche orgueil, il trahit la cause chrétienne et se vendit secrètement à Saladin.
De tous les princes croisés, Lusignan, par malheur, était le moins capable de défendre, dans un si grand péril, le sceptre et la croix. Son propre frère, en apprenant son élection, s'écria : k Si on fait un tel homme roi, je » pense qu'on doit me faire Dieu. »
Ce faible prince , accordant une confiance aveugle au perfide comte de Tripoli, rassembla son armée, marcha contre Saladin, et lui livra présomptueusement bataille dans la plaine de Tibériade.
Au signal donné , le comte de Tripoli attaque l'ennemi avec une ardeur feinte. Après une première charge, il se retire; Lusignan vole à son secours ; mais , au moment où la mêlée s'engage, le rui se voit abandonné par son traître vassal, dont les troupes prennent la fuite. Entouré par les Sarrasins, vainement il cherche une ressource dans le courage du désespoir ; ses soldats sont taillés en pièces. Les intrépides templiers, qui l'entourent et lui servent de boucliers , sont tous exterminés. Le roi lui-même tombe dans les fers du vainqueur, La perte du royaume fut le prompt résultat d'une seule défaite. Acre , Béryte , Jû-
5y8 l'IIILIPPE-AUGUSTlî.
rusalcm se rendirent au vainqueur, ci la rriiie Sibylle lui livra la ville d'Ascalon pour racheter la liberté de son époux.
Après ce grand désastre, les chrétiens ne conservèrent dans l'Orient qu'Antiochc et Tripoli. Tyr était au moment de tomber sous le pouvoir des Arabes; le coura.jje de Montferrat la sauva de ce mallieur. Saladin, profitant de la trahison et méprisant le traître, laissa languir et mourir dans l'oubli le comte de Tripoli, également en hoireur aux musulmans et aux chrétiens.
croisa-iocios Lorsquc ces nouvelles funestes parvinrent clos Ausîais. en Europe, le pape en mourut de chagrin *. Grégoire Vlli, qui remplit peu de temps son siège, écrivit à tous les fidèles des lettres pressantes pour les appeler aux armes. Clément III, son successeur, ordonna dans toute la chrétienté des prières publiques. Ses légats conjurèrent les rois de France et d'Angleterre d'oublier leur ancienne rivalité, de s'armer pour soutenir la croix, et de sacrifier leur profane ambition au salut de leurs frères et de leur culte.
Dès que la chute de Jérusalem retentit dans l'Europe, le fanatisme religieux et guerrier se réveilla : les Français et les Anglais cou- * 1187.
rurent les premiers aux armes avec cette passion que devaient inspirer , dans ce siècle chevaleresque , la foi outragée et la gloire humiliée.
L'explosion de ce zèle ardent était cependant encore retardée par une nouvelle guerre prête à éclater entre Philippe et Henri; mais le duc de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Champagne, de Blois, du Perche et de Sancerre s'opposèrent à cette guerre, qui devait livrer, sans secours, les chrétiens d'Orient à leurs harbares ennemis. La plupart des seimieurs français les imitèrent, et déclarèrent au roi qu'ils lui refuseraient leur assistance : Philippe céda, et dans l'année 1 188, au milieu d'une plaine située entre Try et Gisors, les rois d'Angleterre et de France, réunis, conclurent une trêve nouvelle.
Là les deux armées, on pourrait presque dire les deux peuples, reçurent la croix des mains de l'archevêque de Tyr, en faisant éclater cet enthousiasme religieux que ne pouvait éteindre le souvenir de tant de sang versé stérilement en Palestine. Le champ qui contenait celte multitude immense de deux nations nap;uère ennemies, et alors ralliées sous le même étendard, prit et conserva le nom de champ sacré.
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Avant de se séparer, cette assemblée religieuse et guerrière décida que la croix des Français serait rouge, celle des Anglais blanche, et celle des Flamands verte. Le légat, au nom du Saint-Siège, accorda une indulgence plénière aux fidèles qui s'armeraient j)our la cause sainte. Les monarques furent autorisés à lever un impôt sur les biens fonciers et mobiliers de tous ceux qui ne se croiseraient pas. L'Église interdit tout luxe aux pèlerins, et il fut défendu à tous ces guerriers d'amener avec eux, dans la Palestine, des femmes , qui , dans les précédentes croisades , avaient porte dans les camps l'esprit d'intrigue et le relâchement des mœurs.
Guillaume de Tyr attribuait la décadence du pouvoir des Ijatins dans l'Orient à leur corruption, à leur indiscipline, aux rivalités de leurs chefs, tandis que les musulmans, alors sévères dans leurs mœurs, obéissaient tous à un même souverain, et n'avaient emprunté aux Européens que leur armure, leur lance, la cotte de mailles, repoussant d'ailleurs, comme des fléaux contagieux, les coutumes, les distinctions et les mœurs féodales. , ')'"" Peu de temps après l'assemblée de Gisors,
•11- l.i niiio i A
isai.cUf. \^ reine Isabelle mourut en accouchant de deux princes, qui ne lui survécurent que
trois jours. La douleur du roi fut aussi juste que profonde. Les vertus d'Isabelle lui avaient concilié l'affection du peuple et l'amour de son époux.
Bientôt le roi, surmontant sa douleur, employa son activité aux mesures qu'exigeaient à la fois et la tranquillité intérieure et le succès de la croisade. Les seigneurs les plus puissans devaient partir pour la Palestine, et leur absence était un gage de repos pour la France.
On remarquait, parmi les principaux croisés , les ducs de Bourgogne , les comtes de Dreux, de Flandre, deBlois, du Perche, de Rochefort, de Champagne, de Saint- Valéry , d'Avenue, de Clermont, de Soissons, de PSevers, de Bar, de Sancerre, de Vendôme, deux Montmorency, les archevêques de Rouen, de Cantorbéry , les évêques de Beauvais et de Chartres, enfin une foule de Nobles et de prêtres.
Philippe établit une forte taxe sur les re- ii .itmo venus du clergé, et cette disposition était juste dans une guerre entreprise pour l'Église. Cependant ce même clergé opposa la plus vive résistance au paiement de cette dime nommée la dime saladine. En même temps il se plaignit hautement des brigandages que les No-
salaili
58?, PIIILIPPE-AUGUSTK.
l)lcs exerçaient sur les domaines ccclésiasliques.
Philippe, au lieu de commander, invita les seigneurs à cesser leurs vexations et leur pilla.ge. Les évùques renouvelèrent leurs lamenla lions, reprochant au roi de se borner à des invitations, pour réprimer leurs ennemis, (ju'il aurait dû combattre, u Je vous imite, » leur répondit alors Thilippe; vous me re- » fusez un subside nécessaire , et moi , je ne » vous défends que par mes prières , comme )) vous ne voulez m'assister que par les vô- » très. )) Amiiiiioii Le rétablissement de la paix générale, si Creu.-de. néccssaire au moment d'une guerre lointaine, ne fut pas de longue durée. L'impétueux Richard-Cœur-de-Lion , dont l'ambition n'écoutait aucun conseil et ne redoutait aucun obstacle , méprisant les ordres de son père, du roi de France et du pape, qui avaient interdit formellement les guerres privées, pendant le temps de la croisade, attaqua brusquement Raymond , comte de Toulouse , dans le dessein de s'emparer de ses États.
Raymond porta ses plaintes aux monarques anglais et français. Henri désavoua son fils. Philippe marcha contre Richard avec son armée. Pénétrant dans le Berri et dans l'Au-
niILIPPE-AUGUSTE. 585
vergne , il emporta d'assaut presque toutes les forteresses.
Le roi d'Angleterre, irrité de tant de per- Gucno tes, descendit en Normandie avec une armée, gieici.t-. La guerre entre les deux rois recommença, et Philippe, qui venait de s'emparer de Vendôme, diripiea ses forces contre Henri.
Avant de combattre, les deux monarques, cédant aux instances des grands, qui voyaient avec peine leur rupture, et les pressaient de négocier , se donnèrent rendez-vous dans le Heu ordinaire de leurs conférences, entre Try et Gisors. Mais ils se séparèrent sans avoir pu s'accorder. Alors le comte de Flandre et la plupart des seigneurs français refusèrent de nouveau leurs secours au roi.
Philippe, pour remplacer leurs troupes, rappela dans son camp les Brabançons; mais ils se livrèrent avec une telle fureur au pillage, que le roi se vit obligé de les faire attaquer par ses soldats les plus fidèles, de les désarmer et de les chasser.
Dans ce même temps Piichard, dont la vio- n.mimagc lence capricieuse rompait toutes les mesures au mi a,;
I 1 !• • 1 . 1 l'"i-ancc.
de la politique de son père, changea tout a coup de volonté, se soumit à Philippe, lui rendit hommage , et promit de comparaître devant la cour des pairs.
Le roi d'Angleterre, à cotte noiivoUo, laissa d'autant plus vivement éclater son courroux, que, non content de l'investiture de l'Aquitaine, Piiohard, sans son consentement, venait de recevoir de Philippe celle de la Normandie.
Le pape prit le parti du père outragé contre le fils rebelle ; il excommunia Richard ; mais les seigneurs normands et bretons, bravant les foudres de l'Église, reconnurent solennellement ce jeune prince pour leur souverain.
Rome voyait avec une profonde adliction ces sanglantes dissensions qui privaient les chrétiens de la Palestine de tout secours. Un nouveau légat, le cardinal Ananie, fit tant d'efforts pour ramener la paix , que les deux rois convinrent de s'en rapporter à son arbitrage , ainsi qu'a celui des archevêques de Bour- Coiifomic- ges, de Rouen et de Canlorbéry. On convint tî'phiiîpp" d'une conférence ; elle eut lieu à la Ferté- Bernard *. Là , Philippe se plaignit amèrement du retard qu'éprouvait le mariage d'Alix ; il exigea la confirmation de l'hommage de Richard, et voulut que Jean-sans-Terre, frère de ce prince, fût contraint de prendre la croix.
Henri refusait d'accepter ces propositions. Le monarque français y persistait. Au milieu
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de ce débat, le légat, trop accoutumé à voir les couronnes s'humilier devant la tiare , ose prendre un langage hautain, et menace Philippe de jeter l'interdit sur son royaume.
(( Je brave votre interdit, répond le fier » monarque; il est injuste, je n'en souffrirai « point l'exécution. Il n'appartient pas à Rome » de me juger, lorsque je trouve convenable » de réprimer des vassaux rebelles ou jaloux, » et quand je défends l'honneur de ma cou- )) ronne. Votre conduite partiale, au lieu d'être » dictée par un zèle sincère pour la paix, ne » prouve que votre affection pour les slerlings » d'Angleterre. »
Le légat répond a celte réplique par de nouvelles violences et par des reproches sanglans adressés à Richard. Ce piincc fougueux tire alors le glaive , et s'élance avec impétuosité sui' le légat : il allait terminer la dispute en tranchant ses jours ; une foule de seigneurs se jette au devant de lui et sauve la vie du prélat.
Richard, dont toute résistance redoublait le courroux , bravant la présence de Henri , se jette publiquement aux pieds de Philippe, et lui fait hommage de tous ses domaines. « Je » les ai reçus, dit- il , du roi d'Angleterre )) comme mon père ; mais je les tiens de Plii- » lippe comme mon seigneur. >
58G IMIILIPPE-AUGUSTE.
Cot(G action linidii» avait été si piomptc (jiraiicunc opposition n'eût été possible ; elle tormina la conférence. On se sépara, et des deux côtés on courut aux armes.
Philippe et Richard réunis prirent d'assaut la Fer té -Bernard. Henri, ne se trouvant pas assez de forces pour conihattre, crut que les Français se dirigeaient sur Tours, et courut se jeter dans la ville du Mans. Philippe, qui l'avait trompé par une fausse marche, parait à l'improviste sous les rempails du Mans, enfonce les Anglais qui défendaient le pont, les poursuit et entre pêle-mêle avec eux dans la Défaite, ville. Henri, au moment d'être pris, échappe
fuite et soumission .lu avec peine aux vainqueurs par une prompte
Henri. p • rn • i • t •
kiitc. Toute son armée était dispersée. Le roi de France, profitant avec célérité de ses avantages , s'empare en peu de jours d'un grand nombre de places qui, dans d'autres temps, auraient coûté des années de guerre. La ville de Tours même tomba sous son pouvoir *.
La fierté seule de Henri survivait à ses forces, à sa fortune, à sa gloire; il ne voulait point céder et ne pouvait plus combattre ; enfin les prières des comtes de Flandre, du duc de Bourgogne et de plusieurs autres seigneurs , vainquirent son opiniâtreté.
Henri, consterné, subit la loi de la nécessité, vint trouver Philippe dans son camp, lui rendit hommage pour tous ses domaines , et promit qu'au retour de la Palestine, Richard épouserait Alix.
Les deux monarques convinrent de se réunir Tannée suivante àVézelay. Henri paya pour la guerre sainte un tribut de vingt mille marcs d'argent. Les barons d'Angleterre furent contraints de jurer que, si le roi violait ce traité, ils joindraient tous leurs armes à celles du roi de France.
Philippe et Richard, pour garantie de ces conventions , gardèrent en leur ])ouvoir les villes du Mans, de Tours, le Chàteau-du-Loir, et à leur choix , la forteresse de Tron , celles de Pacy, de Gisors ou Nonancourt.
Montesquieu remarque que, pour éviter à l'avenir de semblables contcstalions, trop fréquentes dans l'anarchie féodale, Philippe, le duc de Bourgogne, et plusieurs autres grands vassaux déclarèrent , par un acte solennel , qu'un iief , de quelque manière qu'il fût divisé, relèverait toujours du même seigneur.
Au moment où les deux rois , après cette conférence , conversaient ensemble au pied d'un arbre, la foudre tomba au milieu d'eux. Philippe resta intrépidement debout sans pa-
ce priucc.
588 l'HILII'PK-AUGUSTE.
rai tic ému ; le roi d'Angleterre , alFaibli par l'âge et par le malheur, s'évanouit.
Mon .le Cet infortune monarque, après la conclusion du traité , obtint de Philippe qu'il lui communiquerait la liste des seigneurs anglais entrés dans la ligue de ses ennemis; mais, lorsqu'il vit sur cette liste fatale le nom du prince Jean, celui de ses fils qu'il aimait le plus, sa force succomba sous le poids de ses chagrins; attaqué d'une fièvre violente , il mourut peu de jours après à Chinon '*'.
? Exemple mémorable de la fragilité d'un pouvoir qui n'est soutenu que par la crainte et non par l'affection, le malheureux Henri vit, en expirant , ses propres serviteurs partager ses richesses et piller ses meubles; son corps fut abandonné par tous ceux qui le flattaient la veille. Il venait de rendre le dernier soupir, lorsque Richard, héritier de sa couronne et cause principale de son infortune , arriva prés. de lui. Plusieurs historiens du temps prétendent qu'à l'approche de ce fils rebelle, le sang du père bouillonna et sortit par ses narines. Un sentiment moral d'indignation accrédita généralement ce fait invraisemblable. Richard crut vainement effacer ses torts en honorant à Fontevrault, par de pompeuses ob-
II go-
sèques, le monarque et le père dont son ingratitude avait abrégé les jours.
Henri fut un roi aussi malheureux à la fin s..n
pmliait.
de sa vie qu'il avait paru grand au commencement de sa carrière; le divorce impolitique de Louis-le-Jeune lui donna le moyen d'accroitre sa puissance plus rapidement que par des conquêtes.
Profond dans ses vues, coura^jeux dans les combats , ferme dans son administration , il dut sa gloire à son habileté , et ses malheurs aux intrigues de sa femme, autant qu'à l'ambition de ses fils.
Un prêtre, le curé de ISeuilly, osant reprocher au prince Richard ses vices, lui dit : « Vous avez à vous méfier de trois filles bien » dangereuses, qui vous entourent : l'orgueil, » l'avarice et l'impureté. » « Eli bien, lui rc- » pond Richard en riant, il faut s'en défaire; » je lègue mon orgueil aux templiers, mon )) avarice aux moines de Citeaux, et mon in- » clination pour les femmes aux prélats de » mon royaume. » Ce court dialogue peint en peu de mots Richard et son siècle.
Richard reçut solennellement la couronne comond'Angleterre. Après cette cérémonie , les deux "Rw.aJ. rois se réunirent à Nonancourt. Là ils se promirent de nouveau de porter promplement
r)9<^ PHILIPPE-AUGUSTE.
leurs armes tlans la Palestine. Dans celtcî coiiférenco, ces deux princes, destinés par leur caractère et par leur jinibition à se haïr et à se combattre constamment, se jurèrent pourtant une fraternité d'armes (pi'on regardait alors comme un lien; sacré.
Traiic aai- Vézelav fut le lieu fixé pour la réunion des laFiance Jeux amiécs qui devaient s'y rendre l'année
cl 1 Anj;\(;- 1 J
'""■'• suivante. Le traité d'alliance entre la France et l'Angleterre fut signé à Saint- Ililaire par les rois et par leurs barons. On s'y promettait une fidélité réciproque. Les deux monarques s'engageaient à défendre mutuellement leurs trônes et leurs personnes aux dépens de leur vie et de leurs biens.
Philippe déclara qu'il combattrait pour la sûreté des domaines du roi d'Angleterre , comme pour celle de Paris. Richard défendra, disait-il, cette capitale, avec le même zèle qu'il défendrait Rouen. Les seigneurs renoncèrent pour tout le temps de la croisade à toute guerre privée. Enfin le comte du Perche jura à Richard, sur l'âme du roi de France, et Guillaume le maréchal à Philippe, sur t'ânie du roi d' Angleterre , qu'à l'époque fixée tout serait prêt pour le départ des croisés.
Ce fut à cette époque qu'on publia une ordonnance sévère contre les excès aux(|ucls se
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livraient trop habituellement les guerriers de ce temps barbare. Toujours la trop grande rigueur des lois atteste autant leur impuissance que leur nécessité. Par cette loi , tout homicide devait être lié au corps de sa victime, jeté dans la mer, ou enterré vivant. Pour une blessure on avait le poing coupé. Chaque injure était expiée par le paiement d'une once d'argent. Pour châtier les voleurs, leur tête devait être rasée, couverte de poix bouillante et enduite de plumes. Rimer attribue cet étrange règlement au seul Richard ; ei en elFet, cette loi , par sa violence, porte l'empreinte du caractère fougueux de ce prince, plus guerrier que législateui'.
Lorsque les deux monarques signaient cette îilliaace, leurs intentions étaient sincères. Aussi se promirent- ils réciproquement que, si l'un des deux mourait en Palestine, ses (résors et ses troupes resteraient a la disposition du survivant.
Dans ce moment de calme que devaient bientôt suivre de si lonp:s orapies , la reine douairière d'Angleterre, Éléonore, cause funeste de la ruine de la France et du malheur de ses deux époux, vint rendre hommage a Philippe poui' la Guienne. .kX',pP
Le roi, dans un testament (pi'il fit signer, 'a'^plA'."
^U)T PIIILIIM'E-AUGUSTE.
suivant l'usage, par les qualie j^frands ofliciers de la couronne, et expédier par le ehancelier, confia la régence de ses États , ainsi que la tutelle de son fils Louis, âgé de treize ans, à la reine Adélaïde de Champagne, sa mère, et à l'archevêque de Reims, son oncle.
Mais en même temps, pour limiter le pouvoir de cette régence, il laissa, entre les mains de ses grands oOiciers, un acte contenant plusieurs dispositions ies(rie(ives, entre lesquelles Mézerayremaïque celle qui ordonnait de consulter l'ermite Bernard pour la nomination de tous les hénélices vacans pendant l'absence du roi.
Philippe, suivant l'exemple de ses prédécesseurs, se rendit avec pompe à Saint-Denis pour y prendre l'oriQammej il y reçut aussi , comme pèlerin, le manteau, la calebasse et le bourdon. L'abbaye de Saint-Denis inspirait alors à toute la France une grande véni'îration par son antiquité, par ses immenses richesses et par les précieuses reliques qu'elle prétendait posséder. Dans ces siècles d'ignorance , on s'occupait moins des vérités évangéliques que des contes inventés par la cupidité et accrédités parla superstition. Les moines assuraientqu'ils possédaient dans leurs trésors la couionne d'épines de Jésus-Christ, qui leur avait été don-
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née par Charles-lc-Chauve. Personne n'osait en douter; et, lorsque Philippe fut parti pour l'Orient, on assura que le prince Louis, étant devenu malade, avait été guéri en touchant cette sainte couronne.
Cependant la rivalité de quelques autres monastères inspira toujours des doutes en Europe sur la possession du corps de saint Denis, que s'attribuait cette illustre abbaye. Le pape Innocent III prétendait que les restes de cet apôtre étaient à Rome; il crut sans doute terminer cette contestation, un peu scandaleuse, en faisant présent à l'abbaye de Saint- Denis du corps que Rome possédait ; mais plus tard on vit le pape Léon IX déclarer qu'un troisième corps, conservé à Ratisbonne, était véritablement celui de l'apôtre. Le réveil de la raison humaine a fait évanouir l'importance qu'on attachait autrefois à ces déplorables altercations.
Aucun nouvel incident politique ne s'op- Réunion