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CHAPITRE VIII

SUITE DU REG.NE DE PHILIPPE - Al GCSTE.

Projet de vengeance de liichard. — Sa captivité'. — Mariage de Philippe et d'Ingelburge. — Leur subite séparation. — Traité entre Philippe et Jean-sans-Terre. — Descente de Jean en Angleterre.— Guerre en IN'ormaudie. — ï'rève avec les Anglais.

— Soulèvement contre l'empereur d'Allemagne. — Traite' pour la liberté de Richard. — Son retour dans ses Ktats. — IXouvelle guerre en IVormandie. — Trahison de Jean-sans-Terre. — Vengeance de Philippe. — Défection de l'armée française. — Négociation sans s'.iccès. — Perte des archives royales. — Trêve d'un an. — Ambition de Pempereur Henri. — Ravages de Richard en France. — Represaillesde Philippe. — Traite de paix.

— Reprise des hostilités. — Soumission de Richard. — Kvenement dans une conférence entre les deux rois. — Nouvelle guerre. — Victoire de Philippe. — Ligue formée par Richard. — Bravoure du roi de France. — Captivité de Tévèque de Beauvais. — Guerre avec Ricliard. — Conférence et trêve. — Rupture de cette trêve. — Siège et prise du château de Ch^llus par Richard. — Fermeté de Gourdon. — IMort de Richard. — Troubles après sa mort. — Guerre entre la France et l'Angleterre.

— Interdit sur ces deux royaumes. — Divorce de Philippe et d'Ingelburge. — Plaintes du roi de Danemarck à ce sujet. — Résistance de Philippe au pape. — Annulation de son ilivorce.

— Nouvel examen de cet acte. — Défense et triomphe dTngelburge. — Soumi'ision du comte de Flandre. — Traité avec l'Angleterre. — Union de Louis et de Blanche de Castillc. —

Nouveaux sujets de tlisconle entre Pliilippc et Jean. — Rapt lie la princesse Isabelle. — Alliance de Pliilippc et d'Arlhur.

— Défaite et mort violente de ce duc. — Plaintes de sa nure à Piiilipj)e. — Procès de Jean. — Sa condamnation. — Déroute de son armée. — Audace du pape Innocent III. — Descrii)lion du chilteau Gaillard. — Siège et blocus de ce cliAteau. — Secours envoye's aux assièges. — De'sastre dans l'armée française.

— Défaite des Anglais — Capitulation de la ville. — Défense de la citadelle par Leicester. — Victoire de Philipj)e. — Reunion de la Normandie à la France. — Autres conquèti's de Pliili]>|)e.

— Lilche fuite et retour de Jean en Angleterre. — Habileté de Philippe. — Son jiortrait.

Projet. I0 liicHARD, en s'éloignant de la Palestine, brûdcRicbard. lait (le se ven(i;er de rhilippe, qui venait d enlever à son allie Baudouin V le comté d'Artois, et dont l'ambition menaçait même le trône d'Angleterre ; mais son imprévoyante ardeur le précipita dans un péril nouveau, funeste résultat de son indomptable orgueil : il traversait sans méfiance les domaines de Léopold , duc d'Autricbe, oubliant que ce duc avait été maltraité et insulté par lui sous les remparts d'Acre.

s,i Léopold , informé de sa présence sur ses

caiHivilc. in a 1 !• • n

terres, le lit arrêter, et le livra a {empereur Henri VI. Henri , autre ennemi plus formidable, avait à venger sa sœur Constance dépouillée du trône de Sicile. Il renferma dans une forteresse l'infortuné roi d'Angleterre, et long-

temps cette prison parut devoir être son tombeau *•

Philippe , informé par l'empereur de cette Mariage

* A ' * / 11''*' Philippe

grande nouvelle , espéra qu aucun obstacle eidingein'arrêterait ses vues ambitieuses, et, pour colorer de quelque apparence de droit ses projets d'agrandissement , il chargea l'évùque de Noyon de demander pour lui en mariage à Canut VI, roi de Danemarck, sa fille Ingelburge, ne désirant de lui pour unique dot que la cession des droits que prétendaient posséder les anciens monarques danois sur la couronne d'Angleterre.

Canut était disposé à satisfaire pleinement le monarque français; mais les seigneurs danois s'opposèrent à la cession qu'exigeait Philippe , et ce monarque fut contraint de se contenter d'une dot en argent : les noces se célébrèrent dans la ville dVVmiens.

Le jour même, dit rhistorien Guillaume Leur suWie

,, . . , . r 1 . • sci>aralioii.

lArmorique, ou cette princesse lut benie et couronnée, on jeta probablement sur elle un sort et des maléfices, qui détruisirent soudainement l'affection de son époux, et le firent renoncer à son lit. Peu de temps après, sous prétexte de parenté, on prononça leur séparation. Cependant elle ne sortit point de France,

^ iiy2.

^28 J'IIILIPPE-AUCUSTE.

et reçut du trésor une pension alimentaire. On ne croit plus aux nialûficcs , et sans doute quelque défaut secret inspira au roi cette inexplicable et subite répugnance pour une femme que tous les écrivains du temps représentent comme belle et vertueuse.

Traitëentre Philippe , cliercliant alors d'autres moyens

Pliilippe et . . .

jea.isiins- (jg succés , offrit au prince Jean, frère de Ri- Terre. *

chard, de lui donner en mariage la princesse Alix, et de l'aider à s'emparer du trône d'Angleterre, pourvu qu'il lui restituât Gisors, le Vexin, Tours et toute 4a Normandie, à l'exception de Rouen et de son territoire.

Descentedo Jcan , quc l'on nommait sans-Terre et qui

Jean en Au- - . , . , . , ,

gieterre. voulait cu acqucru*, conclut ce traite, après avoir obtenu la promesse de la cession d'une partie du Hainaut. Cette convention étant signée, Jean rendit hommage au roi de France pour tous les domaines qu'il possédait dans ce royaume; ayant ensuite rassemblé des troupes, il s'embarqua pour l'Angleterre; mais la majorité des barons anglais refusa de le reconnaître pour roi, et ses succès se bornèrent à la conquête de xjuelques châteaux.

Guerre en Peudaut cc tcuips , Pliilippc, sc croyant en-

ISorruandii-, ■> i- i 1 • • 1

core obligé , comme tous les ambitieux , de suivre quelques-unes des formes de la justice et de la politi(|ue au moment où il les violait,

écrivit à Richard qu'il ne le reconnai8sait plus pour vassal , et il somma le sénéchal de ISormandie de lui rendre la princesse i\.lix, injustement retenue dans le château de Rouen ; il exigeait de plus qu'on restituât sur-le-champ à la France toutes les forteresses de la Normandie.

Les infortunes et la captivité de Richard faisaient oublier ses vices; on ne se rappelait que son courage ; aussi dans son malheur il trouva des sujets et des amis fidèles. Le sénéchal résista au monarque français; les domaines anglais au-delà de la Loire, attaqués par les partisans du roi de France , furent vaillamment défendus par le roi de Navarre SancheA l, beau-père de Richard.

Philippe, il la tète d'une nombreuse armée, étant entré en Normandie , se rendit rapidement maître de Gisors, d'Eu, de Neufchàtel, et assiégea Rouen; mais le comte de Leiccster se jeta dans cette place, et força le roi de lever le siège.

Philippe, en se retirant, prit les châteaux Trêve avec

l'T r^ 1 -i • '" Anglais.

de Pacy et d Ivry. Cependant comme il avait rencontré dans ses elForts contre son rival captif une résistance qu'il était loin de prévoir, il accorda une trêve aux ministres anglais. Ces ministres lui donnèrent en garantie

45o PHILIPPE-AUGUSTE.

quatre cliâ féaux. Ce prince cédait alors moins aux: armes de ses ennemis qu'aux intrigues de la politique et aux orages que l'infatigable activité de la reine-mère Éléonore, toujours ennemie de la France, cherchait à exciter contre lui.

Cette reine, de concert avec les évêques de Normandie , porta de vives plaintes au pape Céleslin III , contre la violation des sermens du roi de France et contre la tyrannie violente de l'empereur d'Allemagne.

Le Saint-Siège ne pouvait être indifférent à l'infraction de la paix que les princes chrétiens avaient juré de maintenir fidèlement entr'eux jusqu'à la fin de la guerre sainte. La trêve conclue par Philippe fut donc un effet de sa déférence pour le pape.

L'empereur se montra d'abord plus récalcitrant aux sollicitations des deux prélats chargés de réclamer la liberté du monarque anglais. Henri cherchait à colorer son injustice en accusant Richard d'avoir trahi la cause chrétienne en Asie.

Cependant Rome insistait. De son côté, Richard offrait cent mille marcs d'argent pour sa rançon; la haine, la crainte et la cupidité prolongeaient l'indécision de l'empereur, qui était vivement pressé par le roi Philippe et par

le prince Jean de garder avec soin un captif si redoutable. Enfin le pape, excité par l'ardente Éléonore , lança les foudres de l'Épilise contre l'empereur et contre Léopold d'Autriche, f)our avoir violé les droits du trône et la paix de Dieu.

A la môme époque, Albert, élu évèque de souKvc- Liége, malgré les efforts de Henri, périt sous rtmv.-reur le poignard de quelques assassins. Les meur- s"i. triers , arrêtés , furent reconnus pour émissaires de l'empereur. Dès qu'ils eurent découvert le secret de leur infâme mission, les archevêques de Cologne , de Mayence , ainsi qu'un grand nombre de seigneurs allemands, appuyèrent de leurs armes l'indignation universelle, et firent éclater contre l'empereur un soulèvement général.

Dans ce péril, Henri implora le secours de Philippe-Auguste. Le roi de France exigeait préalablement que le roi d'Angleterre fût remis entre ses mains.

On convint à cet effet d'une conférence qui devait avoir lieu à Vaucouleurs; mais les princes et les seigneurs allemands s'y opposèrent, et l'empereur, vaincu par les efforts réunis de ses vassaux , fut contraint de capituler avec

son captif. Traité pour

On décida que Richard recouvrerait la li- "«10^^

452 PniLIPPE-AUGUSTE.

berté , ù condition qu'Isaac Comnènc, roi de Chypre , neveu du duc d'Autriche, remonterait sur le trône, que le roi de Sicile rendrait la Fouille à Constance , que le duc de Bretagne épouserait la sœur d'Arthur, et que Richard paierait pour sa rançon cent mille marcs d'argent, qui sei'aient partagés entre Léopold et l'empereur Henri.

Ce traité fut signé, et pourtant Richard restait encore dans sa prison, parce que l'argent promis n'arrivait pas; les elï'orts de Philippe prolongeaient sa. captivité. Le chancelier d'Angleterre vint à Paris, et parvint à obtenir de Philippe qu'il ne s'opposerait plus à la délivrance du monarque anglais. Celui-ci céda au roi de France toutes les places conquises par lui , promit de lui payer vingt mille marcs d'argent, jura de lui rendre hommage et lui donna en garantie Loches, Chàtillon-sur-Indre et Arcy-sur-Aube. On comprit dans ce traité le prince Jean et les seigneurs de son parti, auxquels on accorda une entière amnistie.

Dès que le roi avait été informé de la conclusion du premier traité signé en xVllemagne, il avait écrit au prince Jean-sans-Terre ce peu de mots aussi expressifs que laconiques : « Pre- » nez garde à vous, le diable est déchaîné. » En les recevant , Jean , plus complètement

ans ses ùats.

vaiiicvi qu'il ne l'eût été par dix combats, était précipitamment revenu en France. Aucun prétexte ne pouvait plus retarder l'exécution des traités.

Éléonore, mère du roi Richard, courut en Allemagne et reçut dans ses bras ce fils qui crut avec raison lui devoir deux fois la vie. L'archevêque de Rouen et l'évèque de Bath restèrent en otage chez l'empereur jusqu'au paiement de la rançon convenue.

Richard, rendu à la Jîloirc et à la liberté, sonniour

' "^ . fia—

revit les bords de la Tamise *, après quatorze i mois de captivité.

On aurait cru qu'après tant de fatirjues il voudrait jouir de (pielque repos, que Philippe, avant de reprendre les armes, attendrait une nouvelle agression de son rival. Mais, dans ce temps qu'on appelle héroïque, les passions n'avaient point de fiein; l'iionneur ne consistait que dans la bravoure ; aucun traité n'était sincère, aucun serment n'était sacré, et tous ces preux si vantés se manquaient de foi sans scrupule.

Le roi de Fiance reçut des lettres signées de l'empereur et des princes de la Germanie , dans lesquelles ils lui enjoignaient de rendre à Richard toutes les villes prises sur lui pendant

/j54 PHILIPPE-AUGUSTE.

son ahscncc , sous peine de s'î^ttircr le poids de leurs armes. Il sut aussi que ces menaces étaient le résultat d'un traité récemment conclu entre Richard, rcmpercur, les archevêques de Cologne , de Mayence , l'évêque de Liège, le duc d'Autriche, le marquis de Montferrat, les ducs de Neubourg , de Souabe, et les comtes palatins du Rhin , de llainaut et de Hollande.

Kouveiic Philippe résolut de prévenir ses ennemis par

"ticrrc en

rformandif. uuc proiupto attaque ; rassemblant ses troupes et bravant les rigueurs de l'hiver, il entra en Normandie, s'empara de Neubourg, du Vaudreuil et de la ville d'Évrcux , qu'il donna au prince Jean d'Angleterre.

Ti.i.isonde Ce lâche et perfide prince paya ce bienfait

Jtn-sans- . \ . ^ , , Ml , 1

Terre, par uuc uoirc ingratitude; dépouille de tous ses domaines par les décrets d'une assemblée d'évêques et de barons anglais, il prit le parti de se réconcilier avec son frère, en trahissant le roi qui le protégeait.

Richard venait de débarquer en Normandie *f et s'était avancé jusqu'à l'Aigle : une garnison française occupait le château d'JÉvreux. Jean -sans -Terre invite à diner trois cents officiers de cette garnison , les accueille avec une feinte cordialité, et, lorsqu'ils sont

à table , il les fait massacrer. Pour prix de ce crime, Richard lui rendit son amitié.

Pliilippe, informé de ce désastre, quitte Vengeance

11' , de Philippe.

brusquement son armée à la tête de laquelle il assiégeait Verneuil, court rapidement avec une troupe d'élite, entre à l'improviste dans Évreux , passe au fil de l'épée les Anglais qui s'y trouvent, et réduit la ville en cendres.

Tandis qu'il exerçait cette juste mais ter- Defertion

. " , de l'armée

rible vengeance , une terreur panique se ré- frau^aisc. pandit dans son armée ; consternée de son absence, elle abandonna ses lignes, ses munitions, ses machines, ses bagages, et prit la fuite. Richard, la poursuivant, en fit un jf^rand carnage , et resta ainsi maître de Verneuil, qu'il était au moment de perdre.

L'ambition des deux princes et les discordes de quelques seigneurs couvraient alors de sang et de ruines les plus belles contrées de la France. Ces guerres perpétuelles, ces nombreux combats n'offrent à l'histoire que d'horribles et de monotones tableaux. Aucun intérêt national, aucune noble passion ne peut animer les scènes de ces drames cruels, sans liaison, sans plan, où l'on ne peut admirer qu'un courage opiniâtre, souillé par les mœurs les plus grossières. Passons donc rapidement sur ces faits d'armes qui attristent l'âme, en ne lais-

/^5G nm.Il'PE-AUGLISTE.

sant dans la mémoire que des traces légères, quoique cnsangkmtécs.

Ou ne peut compter, dans l'iiistoire de la féodalité , que les larmes , les malheurs des peuples; on n'y entend que le bruit de leurs chaînes; Tintérêt public était dans ces temps barbares un mot vide de sens : on ne connaissait que des intérêts privés; la seigneurie était tout, la royauté peu de chose, la nation et la patrie rien.

Philippe, ralliant ses troupes, marche sur Montmirail pour en faire lever le siège; mais les partisans du prince Jean s'étaient emparés de. cette place, et l'avaient rasée. Le roi, pour se dédommager de cette perte , franchit la Loire et prit Loches d'assaut; de là, revenant en Normandie, il surprit le fort de Fontaine. Leicester, sorti de Rouen pour lui dresser une embuscade, tomba lui-même dans le piège qu'il tendait; le seigneur de Mailly le désarçonna et le fit prisonnier.

]v<f!;ociation Las dc combattrc sans succès décisif, les deux rois parurent désirer la paix : on tint une conférence au Vaudreuil ; mais les négociateurs ne purent s'entendre. Philippe voulait que la paix fût générale. Richard prétendait qu'on n'avait pas le droit d'empêcher les seigneurs de continuer à se battre entr'eux. Les

sans succès.

hostilités recommencèrent, et les deux armées royales se trouvèrent en présence près de Vendôme.

Philippe , inférieur en nombre et craignant pchp de compromettre sa couronne par une bataille, loyaks. se retira; l'impétueux Richard, profitant de ce mouvement, tomba sur son arrière-garde, la défit , s'empara des bagages du roi de France, de sa caisse , de son sceau , et des archives royales, qui, conformément à l'usage étrange de ce temps , suivaient toujours l'armée. Ainsi furent perdus ces précieux registres, que l'Angleterre ne voulut jamais nous rendre.

Philippe chargea un nommé Gauthier de chercher partout des copies de ces actes; elles ne réparèrent qu'imparfaitement la perte d'une si précieuse collection. Depuis cette époque le trésor des Chartres fut gardé à Paris. On le déposa d'abord au Temple, et dans la suite au palais.

Philippe , plus animé que découragé par cet échec, ne tarda pas à s'en venger; il surprit l'armée anglaise qui assiégeait leVaudreuil, et la tailla en pièces.

Bientôt après, le légat du pape et l'abbé de t. Citeaux, à force de sollicitations, persuadèrent aux deux rois de laisser quelque repos à leurs peuples; et, par l'entremise de ces deux pré-

un un.

liils, on conclut une trêve d'un an, pendant laquelle chacun des deux monarques devait fijardcr les places qu'il occupait; ils promirent aussi de choisir des arbitres pour juger leurs dilTérends.

Souvent on avait entendu dire à Philippe que rabaissement du trône et de la France ne devait être attribué qu'à l'imprévoyance des rois ses prédécesseurs , qui n'avaient jamais su se former un trésor pour soudoyer des troupes et pour se défendre dans les temps de crise. Frappé de cette idée, il rançonna les juifs, imposa de fortes taxes sur ses domaines, réforma ses dépenses , et vit son économie taxée d'avarice, quoiqu'il n'employât les richesses qu'il amassait qu'à fortifier les pla'ces, à les approvisionner, à lever des troupes , à embellir la capitale et à la remplir de monumens utiles.

On ne lui laissa pas long-temps le loisir de se livrer aux travaux de l'administration. Pour se maintenir alors sur le trône, les princes étaient contraints d'habiter plus souvent leurs camps que leurs palais ; quelques mois s'étaient à peine écoulés quand la trêve fut ronq)ue. Ainiuionde Tancrédc était mort ; l'empereur Henri ,

1 empereur ' i

iieiui. après avoir conquis rapidement la Pouille, la Calabre et la Sicile, conçut le projet et l'es-

poir de rendre à son sceptre la puissance et l'éclat de celui de Charlemagne. Déjà Richard, pour racheter sa liberté, lui avait juré fidélité et obéissance. Ainsi, souverain en Italie, en Allemagne , et suzerain du royaume d'Angleterre , il ne lui restait plus qu'à soumettre la France. Dans ce dessein il envova une couronne d'or à Richard pour le presser de recommencer la guerre et de recouvrer ses places perdues, tandis que lui Henri marcherait contre Philippe pour le réduire à ne gouverner la France que comme un fief de l'empire.

Informé des projets de celte ligue, Philipi^e la prévint, reprit les armes, et rasa toutes les forteresses que la trêve avait laissées entre ses mains.

Les deux rois de France et d'Angleterre, autrefois rivaux de gloire, avaient changé leur émulation en haine implacable. La nouvelle guerre qui éclala cnlr'eux ne porta que trop l'empreinte cruelle de cette passion violente. Ce fut alors , comme on le voit toujours , sur les peuples infortunés qu'ils exercèrent leur furie.

Richard surtout, qui ne se laissait retenir Ravages par aucun frein de religion ou d'humanité, en l 'lantl. porta dans toutes les provinces de la France où ses armées parurent le fer, la flamme c(

4/}0 PlIlLIPPE-AUGUSTt:.

la dévastation. Loin d'ctre satisfait par la destruction des guerriers qu'il combattait, il se faisait un jeu cruel d'incendier les villages, de renverser les murs, d'abattre les arbres et d'arracbcr les vignes.

RfvrosaiUcs Lcs rcprésaillcs de Philippe sur les possessions de l'Angleterre en France ne furent pas moins horribles. On eût dit que les deux armées et leurs chefs avaient juré de s'exterminer; mais, par un contraste bizarre, l'esprit des princes alors était tout à la fois inconstant et féroce. L'incident le plus léger enflammait leur courroux belliqueux, ou l'apaisait avec une égale promptitude.

Traite Au moment où Philippe et Richard se mon- ''^''' traient le plus acharnés l'un contre l'autre, ils apprennent que le roi de Castille a été vaincu et mis en fuite par les Sarrasins. A cette nouvelle, les sentimcns religieux suspendent et remplacent la haine politique. Les deux rois se rapprochent, négocient et conviennent d'un traité de paix par lequel ils se promettent des sacrifices mutuels. Ce fut même alors que la princesse Alix fut rendue au roi de France. Cette princesse , qui avait été la cause ou le prétexte de tant de querelles scandaleuses , épousa peu de temps après le comte de Ponthieu.

La France et l'Ansleterre voulaient, espé- ReprUedes raient la paix; mais Richard ne pouvait la conclure sans le consentement de Tempereur, qui le lui refusa. Les hostilités recommencèrent. Richard vint assiéger Arques. Philippe, par une marche rapide, surprit ses quartiers, mit ses troupes en déroute, et emporta Dieppe d'assaut. Les vaisseaux anglais qui se trouvaient dans le port furent incendiés.

Le roi de France à son tour éprouva un échec : suivi d'une troupe peu nomhreuse, il tomha dans une emhuscade, et ne se retira de ce péril que par des prodiges de valeur. Le courage du guerrier répara la négligence du général. Cependant, forcé à la retraite, il perdit une partie de son arrière-garde.

Ce prince, fatigué d'une guerre qui épuisait son trésor et son armée sans résultat décisif, olVrit à Richard de faire décider leur querelle par un combat de cinq Anglais contre c\iu\ Français. Le monarque anglais accepta ce dcll, à condition que lui et IMiilippc seraient au nombre des combattans ; mais les barons français s'y opposèrent, déclarant qu'ils ne souffriraient jamais que le roi combattit contre son vassal.

Un corps de Rrabançons, soldé par Richard, s..it„H«i„„ ravageait le Berri et s'était emparé d'Issouduii;

Philippe y court, reprend la ville et assit^pe le château. Richard, non moins rapide, arrive bientôt à la tête de son armée. On s'attendait à une bataille décisive. Le signal du combat allait se donner, lorsque tout à coup Pvichard, par un de ces brusques changcmens qui le caractérisaient, abaisse son orgueil, dompte sa haine et vient, en vassal soumis, se jeter aux pieds du roi et lui demander la paix.

Les deux princes s'embrassent et confèrent paisiblement ensemble, assis sous un aibre , à la vue de leurs armées, qui conçoivent à peine comment le calme a pu succéder si promptement à l'orage, la confiance à la jalousie, et l'amitié à la haine.

Kvencmcni Daus cct Instaut un énorme serpent sort du

d.Tns une

ronférencc trouc dc l'arbrc , et semble s élancer sur les

i^nlre les

atux rois, deux monarques ; ils tirent promptement leurs glaives pour le tuer; mais leurs soldats , voyant ce mouvement sans en distinguer la cause, accourent tous aussitôt, jettent de grands cris, se lancent des traits; une mêlée furieuse commence, et ce ne fut qu'après de longs efforts que les deux rois parvinrent à séparer les combattans; ils signèrent sur le lieu même une trêve, et convinrent de se retrouver un mois après à Louviers.

Réunis dans cette ville , ils signèrent un

traité de paix qui confirmait celui d'Issoudun*. Les limites de la France et de la Normandie furent réglées par une ligne tirée depuis l'Eure jusqu'à la Seine, entre le Vaudreuil et Gaillon,

Richard recouvra les comtés d'Eu , d'Aumale , de Driencourt , ïssoudun et plusieurs fiefs en Berri. Philippe fut autorisé a fortifier Villeneuve- sur-Cher ; mais il promit de ne point relever les fortifications d'Andely. Les deux rois convinrent que, si une guerre nouvelle recommençait cntr'cux, ils respecteraient tous deux les domaines appartenant au clergé.

Nulle paix ne pouvait être durable entre Nouv.ii,-

... . . 11 guerre.

Philippe et Fiichard. Leur antipathie mutuelle rompit bientôt un lien que la lassitude seule avait formé. Le roi d'Angleterre, cédant à la violence de son caractère , avait insulté le seigneur de Vierson et rasé son château. Philippe, comme suzerain, accorda sa protection à l'opprimé : la réparation qu'il exigeait fut refusée; il reprit les armes. Les deux rois s'enlevèrent tour à tour plusieurs villes. Ils combattirent à Aumalc *'*'. Richard fut renversé victo,,.de cheval; les chevaliers qui l'entouraient lui "^ "'^''' sauvèrent la vie. Philippe resta maître du champ de bataille.

*' i ig5. ** 1 196.

Les Bretons et les Toulousains se déelarèrcnt dans ce temps contre le inoiiar([ue anglais : les premiers pour qu'on leur lendit leur duc Ar- (luir, neveu de Richard, et dont ils prétendaient seuls avoir la tutelle; les autres dans l'intention de maintenir leur indépendance toujours attaquée par les ducs de Guienne. i/ipiie Richard satisfit les Bretons et se réconcilia

roi'iiic'c par

iii.i.ani. avec le comte de Toulouse, auquel il donna sa sœur en maria.fîe. Profitant ensuite du mécontentement que l'accroissement du pouvoir royal inspirait en France aux grands vassaux, il forma contre Philippe, avec le comte de Flandre, plusieurs barons de Champagne et d'autres seigneurs, une ligue si puissante qu'il se croyait sûr de la victoire, et se vantait même déjà d'entrer bientôt en triomphe dans Paris.

riMvou,,. Le monarque français sut résister avec feriVaiicc. meté à cet orage, et combattit vigoureusement son ennemi sur les rives de la Loire et sur celles de la Seine. Cependant un acte de témérité le mit en péril de perdre la vie ou la liberté. S'avaneant imprudemment avec une suite de deux cents chevaux, il se vit tout à coup entouré près de Gisors et attaqué par toute l'armée anHaise. A la vue de tant d'enneniis, le seigneur de Mauvoisin, jugeant toute

résistance inutile , conseillait au roi de cliercher son salut dans la vitesse de son coursier. « Moi fuir devant un prince anglais ! » s'écriait Philippe, c'est ce qu'on ne pourra » jamais me reprocher; que les braves me « suivent , je permets aux lâches de m'aban- » donner. » A ces mots , tirant son épée , il se précipite au milieu des escadrons anglais, les charge, les enfonce, se fait jour à travers cette foule étonnée, et entre, sain, sauf et glorieux, dans les murs de Gisors.

Le prince Jean combattit alors sous la ban- Capiiviio.ie nière de son frère, le roi Richard, qu'il avait Bcauv.is. voulu précédemment détrôner. Tous deux surprirent dans une embuscade l'évêque de Beauvais, cousin du roi de France, et qui portait aussi souvent le casque que la mitre. Ce prélat-guerrier avait été en Allemagne, pendant la captivité de Richard, l'un de ses plus ardens persécuteurs. Le prince anglais n'était pas homme à perdre cette occasion de se venger. Il jeta l'évêque en prison et le chargea de chaînes. Le pape réclama vivement la liberté du prélat, qu'il appelait son fils bienaimé. Pour toute réponse à ses lettres, Richard lui envoya la cuirasse de l'évêque, en lui écrivant ces mots : Meco/uiai'ssez-iwus la roue de votre fils F

44^ l'IIILII'PF-AUGUSTE.

Pour défendre son trône, Philippe était alors obli.;jé de faire face de tous côtés. Le comte de Flandre l'attaquait dans le Nord. Déjà il s'était emparé de plusieurs places, et assiéj^eait Arras. Le roi marcha contre lui, le combattit, mit ses troupes en déroute; et, aussi adroit pour négocier qu'intrépide pour combattre, il trouva moyen de se réconcilier avec Baudouin, qui, abandonnant le rôle d'ennemi, prit celui de médiateur. Les deux rois se virent à Andely et conclurent une trêve.

Gurrrcavcc Mais Ricliard , sans cesse encourarjé dans

Richard. . . ^, . "J

ses vues ambitieuses par l'infidélité de presque tous les vassaux de Philippe, recommença la guerre. Le duc de Bourgogne resta seul fidèle au roi de France.

Philippe attaqua Piichard près de Vernon, mais sans succès; il ne put empêcher le roi d'Angleterre de s'emparer de Courcelles. Un nouveau combat eut lieu près de Gisors, et les Français y éprouvèrent un grand échec. L'ardeur du roi leur avait fait pousser trop loin un premier avantage : tournés et coupés par l'aile que commandait Richard, leur retraite se chaufT^e en déroute; la foule des fuyards fait rompre sous leur poids le pont de l'Epte. Philippe, armé de toutes pièces , tomba dans la rivière; l'affection qu'on lui portait le sauva :

le zèle de quelques serviteurs fidèles parvint à l'arracher à la mort.

Plusieurs seigneurs de sa suite , et dans leur Conférence

'~ . et trêve.

nombre deux Montmorency, furent pris par les Anglais. Après ces diffërens combats , dont aucun ne fut décisif, l'armée anglaise ravap;ea une partie de la France, et celle de Philippe dévasta la Normandie ; enfin le cardinal de Capoue, envoyé par le pape pour faire cesser ces scènes de carnage, persuada aux deux rois de mettre un terme à tant de désastres. Ils conférèrent ensemble, entre Vernon ctAndely. Richard se rendit à cette conférence en bateau, et Pliilippe à cheval. On convint d'une trêve, et la médiation du pape pour conclure la paix fut acceptée.

Tous les efforts des pacificateurs pour concilier les différends de deux princes également ambitieux, étaient continuellement déjoués par leur turbulent orgueil, et sans cesse de nouveaux griefs succédaient à ceux dont on venait d'obtenir péniblement quelque satisfaction.

Malgré la trêve, les Français attaquèrent Ru,.ture de un corps de Brabançons qui Se retirait, l'exterminèrent et construisirent un fort sur un terrain appartenant aux Anglais. D'un autre côté, la cupidité de Richard lui fit commettre

cette trêve.

/^/^S niiLirPF.-ATir.usTE.

dos violoncos dont une nouvollo guerre fut le n'suhat. Le viconilc de Limoges, eu faisant fouiller une de ses terres, venait d'y découvrir un riche bas-relief en or, représentant un empereur romain assis avec toute sa famille autour d'une grande table formée du même métal. Le monarque anglais prétendit comme suzerain à la possession de ce trésor. Le vicomte refusa de le lui céder. Richard , décidé à l'y contraindre par les armes , marcha contre lui, et assiégea le château de Chùlus.

sie> La garnison de cette forteresse, voyant que

ci.rt'eaude toutc résistaucB devenait inutile, offrit de ca- 'iWciratT pituler. Mais le roi d'Angleterre, qui voulait non-seulement vaincre, mais se venger, refusa aux assiégés tout accommodement et jura qu'il les ferait pendre.

Ce prince, avant d'ordonner l'assaut, s'approcha du château pour reconnaître les fortifications. Comme il s'était imprudemment avancé à la portée du trait, un archer, nommé Bertrand de Gourdon , lui lance une flèche qui lui perce le flanc. Cette plaie, soit par la maladresse des chirurgiens, soit par la disposition du sang, s'envenima rapidement. Bientôt on reconnut que la blessure serait mortelle.

^G^nLu" Cependant le roi ordonna l'assaut : le châ-

teau fut pris, on en égorgea tous les habitans. Gourdon seul , celui-là même qui avait blessé le monarque, fut épargné par ses ordres et amené devant lui. «Malheureux, lui dit ce >i prince, quel motif arma ta furie? quelle » offense t'avais- je faite? et pourquoi t'es-tu » déterminé à trancher mes jours? » « Je vais » vous le dire avec franchise, répondit Gour- » don; vous avez tué de votre propre main, » dans un combat, mon père et mes deux » frères ; récemment vous me menaciez de la » potence , ainsi que tous mes compagnons )) d'armes : maintenant je suis tombé en voire » pouvoir, et vous êtes libre de vous venger. » Mais la certitude d'avoir donné la mort à » un prince qui a répandu tant de sang, com- » mis tant de crimes et dévasté tant de pays, » sera pour moi une douce consolation au » milieu des plus cruels tourmens. »

La soumission et les pjières trouvaient Richard inflexible, mais la fierté d'un ennemi vaincu arrachait son estime, étonnait et désarmait sa haine. « Guerrier, dit-il à Gourdon, » j'admire ton courage et je te pardonne ma » mort. » Aussitôt il lit détacher ses chaînes, lui rendit la liberté et lui donna même une forte sonune d'argent. Mais , plus cruel que son maître, Marcado, chef des Brabançons, 4. -^y

/j5o PHILIPPE-AUGUSTE.

arrêta Gourdon au moment où il s'éloignait du campj ses soldats féroces, dès que Richard eut rendu le dernier soupir, écorchèrent tout vif cet infortuné Français, et ensuite l'étranfAèrent.

Von IVichard mourut le G avril i iqq. Sa vie fut plutôt celle d un aventurier que d'un roi. Guerrier téméraire, fils ingrat, allié perfide, tyran cupide et ambitieux, s'il se rendit glorieusement célèbre par des exploits qui éclipsèrent, en Asie comme en Europe, tous ceux des chevaliers de son temps, il devint honteusement fameux par des crimes qui étonnaient même son siècle. Dur pour ses sujets, féroce pour ses ennemis, il n'était chéri que par ses soldats , qui l'appelèrent justement Cœur-de-Lion. Il aimait la vengeance avec autant de passion que la gloire , et ne se montra généreux que pour l'ennemi qui le tua. Ce roi vécut en héros barbare et mourut en chrétien.

TrouWes Richard donna par son testament, à son

après sa

mort, frère Jean-sans-Tcrre, le trône d'Angleterre et tous les vastes domaines' qu'il possédait en France; mais son neveu Arthur, duc de Bretagne , conformément aux coutumes d'Anjou , de la Touraine et du Maine, soutint que ces comtés devaient lui appartenir. Sa mère Con-

PHILIPPE-A.DGUSTE. 4^^

stance, duchesse de Bretagne, invoqua pour lui la protection du roi de France , et la plupart des seigneurs des comtés réclamés par Arthur embrassèrent sa cause.

Cette contestation ralluma la guerre entre Guerre cnl'Aupileterre et la France. Philippe déclara la ceeiiAntrêve rompue, ht venir dans sa cour le jeune Arthur, et plaça des troupes françaises dans toutes les villes des trois comtés dont il voulait assurer la possession à ce jeune prince.

L'artificieuse Éléonore dWngleterre vivait encore. Aussi infidèle aux devoirs de mère qu'à ceux d'épouse, et craignant de perdre la Guienne , elle s'empressa de venir rendre hommage au roi de France, prit le parti du jeune duc de Bretagne, solda un corps de Brabançons , et déclara la guerre à son propre fils, le roi Jean.

Ce prince débarqua en France, se rendit maitre de la ville du Mans et la rasa. Le comte de Flandre conclut une alliance avec lui. Philippe combattit ce nouvel ennemi prés de Lens , et mit ses troupes en déroute; il y ht prisonniers plusieurs seigneurs flamands , et avec eux l'évêque de Cambrai.

La captivité de ce prélat irrita le pape, qui s'en plaignit vivement; Philippe lui répondit que le Saint-Siège, n'ayant pas défendu aussi

('nor(i;iqiiomcnt qu'il le dovait révoque de Tîeauvai.s contre Richard, n'avait pas le droit d'exiger plus d'indulgence pour celui de Cambrai. înici<iii Le cardinal de Capoue , légat du pape, jeta

'rovamm's? aloi's l'intcrdlt sur les royaumes de France et d'Angleterre. On redoutait encore dans les deux pays ces armes qui tant de fois soumirent les couronnes à la tiare; les deux monarques remirent en liberté les évêques captifs.

Profitant de ce succès, le cardinal de Capoue fit de nouvelles tentatives pour ramener la paix dans l'Occident ; mais , la fierté de Philippe rendant la conclusion de cette paix trop difficile, la médiation du Saint-Siége n'eut d'autre effet que l'obtention d'une trêve. Comment rétablir solidement la concorde entre des ennemis dans un temps où chaque prince se méfiait même de ses alliés! Aucun serment ne rassurait, parce qu'aucun n'était respecté: aussi l'on vit à la même époque la duchesse de Bretagne faire enlever de Paris, par ses agens, son fils Arthur, et se retirer avec lui à Angers, parce que , redoutant l'ambition du roi- de France, elle regardait la cour d'un si puissant protecteur plutôt comme une prison que comme un asile pour son protégé.

rinUppVÏi Depuis l'année iigS, l'opiniâtre rivalité de Wrgel" Richard n'avait pas été pour le roi de France

le seul sujet de son inquiétude et de ses tourmens. Sa répugnance pour la reine Ingelburge et son amour pour une autre princesse attirèrent sur lui les foudres de Rome, et ces armes du Saint-Siège n'étaient pas alors les moins redoutables pour les rois.

Le pape Célestin III ayant chargé les évêques de Beauvais et de Chartres d'examiner si les motifs du divorce étaient légitimes ou mal fondés, ils convoquèrent à Compiègne une assemblée d'évèques et de barons ^. Cette assemblée trouva suffisantes les preuves administrées par le roi, et l'archevêque de Reims, légat du Saint-Siège, déclara que le mariage d'Ingelburge était nul.

Cette malheureuse princesse ne pouvait se défendre; elle n'entendait point la langue française , et, lorsqu'un interprète lui expliqua l'arrêt que l'on prononçait contre elle, elle ne put exprimer sa surprise , sa douleur et son appel au Saint-Siège , que par ces mots : Mnle France, maie France; Rome, Rome. Étrangère , isolée , condamnée , son courage seul la sauva; elle refusa de retourner en Danemarck, comme Philippe le voulait, et elle s'enferma ,

1 i ' Plainips du

dans un monastère. ''*'' •'•^ "'-

neiiijicL à

Le roi de Danemarck, touché de son sort et " ^"i*^'-

454 PHILlPPE-AL'Gl'STli.

blessé de TalFront fait à sa famille, se j)lai(;nit vivement au pape. Mais, pendant trois ans, il lit de continuelles et de vaines instances, sans recevoir aucune satisfaction.

Cependant le roi, se croyant parfaitement libre, avait épouse Agnès de Méranie, issue du sang de Cbarlemagne par l'empereur Arnould. Ce mariage porta au plus liaut degré la colère du roi de Danemarck. Il envoya de nouveaux ambassadeurs à Rome, munis de toutes les pièces authentiques nécessaires pour prouver la fausseté de celles qui avaient servi de prétexte à la répudiation d'Ingelburge.

Emu par ces sollicitations, le pape envoya en France deux légats, qui convoquèrent à Paris un concile; mais, les avis étant trop partagés, aucune décision n'y fut prise. Sur ces entrefaites, le pape étant mort. Innocent III lui succéda. Ce nouveau pontife , après un mûr examen , crut s'apercevoir que les envoyés de France avaient trompé son prédécesseur, qu'il n'existait aucune parenté entre Ingelburge et Philippe, et que les titres présentés pour la prouver étaient faux.

Résistance Irrité de cette fraude , il chargea le cardinal

ilo Philippe .

au pape, dc Capouc dc remettre au roi de France un bref par lequel il déclarait son second mariage nul, et le menaçait d'excommunication dans

PHILIPPE-AUGUSTK. 4^^

le cas où il refuserait de rendre à Ingelburge ses droits, et de renvoyer Agnès. Philippe brava ces menaces. Un concile fut rassemblé à Dijon *. Cette assemblée était disposée à condamner le roi ; il prévint l'arrêt qu'on allait rendre en déclarant qu'il en appelait au pape.

Innocent III convoqua un autre concile à Annuiatioa Vienne; tous les prélats qui composaient cette divorce. assemblée étaient soumis à l'influence de l'empereur d'Allemagne. Ils annulèrent le divorce d'Ingelburge et frappèrent d'interdit le royaume de France.

La plupart des évoques français se soumirent à cet arrêt. Si quelques-uns adressèrent des remontrances au Saint-Siège, ils déclarèrent qu'en cas d'insistance ils obéiraient. Partout on cessa d'administrer les sacremens. Les églises furent fermées. Un voile de tristesse s'étendit sur tout le royaume, et cependant on n'y vit point régner cette terreur qui, un siècle auparavant, avait, dans une semblable circonstance, glacé tous les esprits, ébranlé toutes les fidélités. Le palais du roi ne se changea point en désert; ses serviteurs continuèrent à l'entourer, ses gardes à lui obéir. Plusieurs seigneurs s'irritèrent de l'audace de Rome , et le duc de Bourgogne offrit même de

joindre ses efforts à ceux du monarque pour punir cette usurpation de l'autorité spirituelle sur la puissance temporelle.

Philippe, enflammé de colère, fit saisir les domaines des évccpies et des curés. Par son ordre Ingclburge fut tirée du cloître qui lui servait d'asile, et jetée dans une prison.

Cependant le peu})le, privé de messes, de sermons, de processions, murmurait hautement; il gémissait de voir, non-seulement les églises, mais même les cimetières fermés. Woi.r.i Ces dispositions contraires des barons qui ctt 4ciL. résistaient au Saiiil-oiége, et des peuples treiublans devant ses décrets, forcèrent le monarque et le souverain pontife à modérer leurs ressentimens : le pape consentit à un nouvel examen, et le roi promit, en attendant le jugement définitif qui serait rendu, qu'il éloignerait de sa cour Agnès de iNIéranie, et ouvrirait à Ingclburge les portes de sa prison.

Un nouveau concile se réunit dans la ville de Soissons *, Le roi y produisit de nouveaux argumens pour prouver la nullité de son premier mariap:e ; les envovés du roi de Danemarck les réfutèrent. Mais comme ils se méfiaient de la partialité du cardinal d'Ostic , légat du pape, ils sortirent de rassemblée.

Les défenseurs d'Ingelburge s'étant éloignés, Défense

1 I • ,. . . , t'I trkiiii|iliQ

le respect et la crainte qii inspirait la présence a j..^l1du roi , semblaient avoir condamné les prélats du concile au silence. Personne n'osait le rompre. Tout à coup un clerc inconnu, et dont le courage aurait dû rendre le nom célèbre , se lève, soutient la cause de l'innocence, de l'infortune, et parle si éloquemment en faveur d'Ingelburge , qu'il produit sur ses auditeurs la plus vive impression. Philippe s'en aperçoit, et, soit par conviction , par repentir, par entraînement, soit par la crainte du jugement qu'il prévoit, il déclare soudainement que tout débat devient inutile, et qu'il renoue ses liens avec Ingelburge.

Peu de temps après ce dénouement imprévu, l'infortunée Agnès succomba au chagrin d'être tombée du trône , et d'avoir perdu le cœur d'un époux qu'elle chérissait. Philippe, mal-

frré les remontrances d'un ^rrand nombre de tj <j

seigneurs, fit déclarer légitimes un fils et une fille qu'Agnès lui avait donnés. L'un, nommé Philippe, devint dans la suite comte de Boulogne , et Marie épousa en premières noces Philippe , comte de Namur. Promise ensuite à Arthur, duc de Bretagne, elle se remaria enfin à Henri, duc de Brabant. Cette jeune princesse portait le nom de reine, conformément à l'u-

sa^je qui donnait alors ce titre à toutes les filles des rois de France.

soumi.Mon L'habileté de Philippe, les succès de ses ar-

du romlcilc

Flandre, mcs , ct la Riort de Richard ne laissaient plus au comte de Flandre l'espoir de lutter avec avantage contre son souverain. Loin de pouvoir reconquérir ses places perdues, et craignant d'en perdre d'autres, il vint lui-même négocier à Paris, et n'obtint la paix qu'en cédant au roi la Flandre occidentale. Ce qui surtout est très remarquable dans ce traité, c'est que les communes de Bruges, de Courtrai, de Lille, d'Ypres, et quelques autres, garantirent cette convention, déclarant qu'en cas d'infraction, elles s'armeraient en faveur du roi ; tant avait été rapide l'accroissement de la richesse , de la liberté et de l'importance d'un grand nombre de villes, depuis qu'on les avait aftranchies du joug arbitraire de leurs seigneurs. Les nouveaux domaines cédés à la F>ance furent donnés par Philippe à son fils le prince Louis.

'^''^'\'f Ce monarciue conclut aussi la paix avec le

avec 1 An- i i

gieteire. j^q^ d'Anglctcrrc '*",• par ce traité signé à Andely, on convint d'indemnités réciproques. De nouvelles limites furent marquées entre la Normandie et la France.

Le roi Jean fit épouser au prince Louis sa Union

* ,, ^o Louis et

nièce, Blanche , fille du roi de Castille : elle deiiiand.e

' ' , de Castille.

eut pour dot Issoudun et plusieurs autres domaines que le monarque anglais possédait dans leBerri. De son côté, Philippe céda au roi Jean sa suzeraineté sur les fiefs de Bretagne, et reçut de lui , en faveur de cette cession , vingt mille marcs sterlings d'argent. En conséquence le jeune duc Arthur de Bretagne redevint feudataire direct du roi d'An.Meterre.

Philippe promit aussi au monarque anglais qu'il ne secourrait point l'empereur Othon contre Philippe, duc de Souahe, qui lui disputait alors le trône impérial.

Les principaux seigneurs des deux royaumes se rendirent, suivant l'usage, garans du traité. A cette époque on préférait les garanties nationales aux garanties étrangères , regardant les premières comme plus cllicaces , parce qu'en eiTet le prince , en cas d'infraction, perdait fappui des seules forces sur lesquelles il pût compter, celles des milices seir:neuriales.

L'historien Rigord prétend, sans en donner de preuves, que le roi Jean, dans cette occasion, déclara que le prince Louis de France, devenu son neveu par son mariage avec Blanche, hériterait de tous les domaines qu'il pos-

séclait en France, dans le cas où il mourrait sans posti'rité.

Le mariage de Blanche et du prince français fut célébré en Normandie , le lendemain de la signature du traité. Louis alors n'était âgé que de treize ans. Arthur, duc de Bretagne, vint à Vernon rendre hommage, pour son duché, à son oncle, le roi d'Angleterre. Philippe fut chargé de sa tutelle.

Nouveaux Uiic paix soUdc entre la France et l'Angle- .iL'oi.k.er.. terre, également désirée par les peuples, était tt Jean, dcvcnue impossible pour leurs monarques. Ils ne quittaient que par lassitude , et pour peu de temps, les armes qu'une mutuelle jalousie les excitait promptement à reprendre. Le roi de France ne pouvait voir sans un mortel déplaisir les plus belles provinces de son royaume possédées par un prince étranger; le roi d'Angleterre, devenu plus puissant en domaines que son suzerain, ne pouvait svipporter l'humiliante position d'un vassal. Ainsi , comme on aurait pu le prévoir, malgré les sermens des deux monarques et les garanties des seigneurs, la paix d'iVndely ne fut qu'une courte trêve.

Cependant Philippe et Jean couvrirent quelque temps leur haine réciproque d'un voile apparent de cordialité; le roi d'Angleterre vint même à Paris. Philippe l'accueillit avec ma-

PHILIPPE-AUGUSTE. /jGl

gnificence , le logea dans son palais , et lui fit fie riches présens ; mais de nouveaux sujets de discorde ne tardèrent pas à changer ces égards mutuels en hostilités.

Le roi d'Ancfleterre, avant répudié sa pre- Rai i «lo la mière femme, venait d enlever et d épouser isauiu-. Isahelle d'Angoulême, promise au comte de la Marche ; il se fit couronner avec elle à Cantorhéry. Le comte de la Marche, justement irrité , prit les armes , et entraîna dans son parti plusieurs seigneurs de la Touraine et de l'Anjou. Cités au tribunal de Jean, ils refusèrent d'y comparaître.

Dans le même temps le roi d'Angleterre attaqua, sans motif, la forteresse de DancourI, qui appartenait au comte d'Eu. Ces deux comtes mécontens invoquèrent la justice de Philippe, leur suzerain.

Le monarque français conseilla au roi Jean de donner satisfaction à ses vassaux, et Tavertit qu'en cas de déni de justice, il se verrait forcé de les protéger.

Le prince anglais répondit avec raison que les seigneurs rebelles devaient être d'abord jugés en sa présence par leurs pairs : « Ensuite, » ajoutait- il, si mon arrêt n'est pas conforme » aux lois, vous aurez le droit de me juger » vous-même, en vous faisant assister par mes

462 PHILIPPK-AUGUSTE.

>» pairs, c'est-à-dire par les grands vassaux » relevant directement du roi de France. » Ce(te réponse, conforme au système féodal, était sans réplique. Philippe le reconnut, et renvoya les plaij^nans au tribunal de leur seigneur, le roi d'Angleterre.

Jean, qui s'attira tous ses malheurs par sa mauvaise foi, et qui jamais ne comprit que la justice est la seule base solide de la puissance des rois, viola ses promesses, et refusa aux seigneurs qu'il devait juger les sauf-conduit nécessaires. Alors ils supplièrent le monarque français de forcer le roi son vassal à lui rendre compte de sa conduite.

Jean , cité à la cour des pairs , fit des réponses évasives *. Philippe rassembla ses troupes; et, pour détourner cet orage, le prince anglais promit la cession de deux villes. Son manque de foi et de courage augmentait rapidement le nombre de ses ennemis. Arthur, duc de Bretagne, se joignit aux mécontens , ne dissimulant point l'espoir de monter sur le trône d'Angleterre, dont il prétendait avoir été injustement exclu.

Pour surcroît de malheur, Jean se voyait privé de tout espoir de secours du côté de la Flandre; car le comte Baudouin, enflammé d'un

zèle religieux , venait de partir pour TOrient avec un grand nombre de seigneurs français.

Au milieu de tous ces embarras, le roi d'Angleterre, qui ne pouvait se décider à combattre ni à se soumettre, manqua de parole à Philippe, et refusa de lui rendre, à l'époque fixée, les deux villes dont il avait promis l'abandon. Le roi de France se fit justice luimême; à la tête de ses troupes, il prit d'assaut ces deux villes, et se rendit ensuite maître de Gournay.

Dans cette môme année *, Philippe conféra Alliance

. . ' * * lie l'I.llippe

l'ordre de chevalerie au jeune Arthur de Bre-efiArihur. tagne , lui ceignit l'épée , resserra ses liens avec ce prince, en le fiançant à sa fille INIarie qu'il avait eue d'Agnès, et lui donna l'investiture, non-seulement de la Bretagne, mais du Poitou et de l'Anjou, qu'il confisquait ainsi sans forme de procès. Enfin il envoya près de lui un corps de cavalerie, et lui prêta l'argent nécessaire pour soutenir ses prétentions au trône d'Angleterre.

L'événement prouva qu'il aurait mieux fait D,:n.ite, de l'appeler dans son camp pour l'éclairer par --i morivioson expérience , que de 1 abandonner a son duc. ardeur téméraire. Arthur entra rapidement en Poitou, assiégea Mirebeau , et accepta sans

/^C)\ l'IIILIPPE-AUGUSTE.

prudence le combat que le roi Jean vint lui livrer avec des forces supérieures. Le nombre l'emporta. La faible armée d'Arthur fut mise en déroute. Ce jeune prince, trop opiniâtre dans sa résistance, tomba dans les fers du vainqueur. Le comte de la Marche et GeolTroi de Lusignan partagèrent sa captivité. Le roi Jean enferma son neveu dans les cachots de Falaise ; les autres prisonniers furent envoyés en Angleterre.

Informé de ces nouvelles, Philippe, qui assiégeait Arques, courut promptement vers la Loire, et s'empara de Tours. Mais dès qu'il eut quitté cette ville, Jean la reprit et la livra aux flammes. Se dérobant ensuite à la poursuite du monarque français, Jean vint à Falaise, fit venir Arthur devant lui, et voulut, par des menaces, intimider son captif, le contraindre à la soumission , et le faire renoncer à ses alliances comme à ses prétentions.

Arthur, dont le courage niéritait un meilleur sort, se montra intrépide dans le malheur et libre dans les fers; soutenant que la Touraine , le Maine, la Guienne et même l'Angleterre lui appartenaient par le droit de naissance, il changea la haine de son lâche tyran en fureur. On le conduisit au château de Rouen. Là, une vengeance prompte termina

violemment ses jours *. Mais les murs les plus épais, les cachots les plus sombres n'ensevelissent point entièrement de tels crimes : quelques-uns des historiens du temps dirent que Jean avait poignardé de sa propre main ce prince infortuné, d'autres qu'il l'avait fait empoisonner. Tous convinrent que sa vie avait été terminée par une mort violente.

De ce moment, le roi Jean devint, pour ses peuples comme pour les étrangers, un objet d'horreur et de mépris. Ce sentiment général d'indignation prouve un grand changement dans les mœurs. Précédemment on voyait avec indifférence de semblables forfaits : aussi nous devons regarder celte époque comme celle qui signale l'heureux moment où l'Europe, sortant de la barbarie , donna les premiers signes de son retour à la civilisation.

La m(''re d'Arthur, Constance, duchesse de pbintps Bretagne , porta ses plaintes et son désespoir à^piiiii'i'pc! aux pieds de Philippe, et tous les seigneurs bretons, partageant sa douleur, implorèrent avec elle une juste et prompte vengeance.

Le roi, comme seigneur, comme suzerain , comme monarque, ne pouvait laisser impunie une telle violation du droit des gens et de toutes les lois divines et humaines. Tout l'excitait

de Jean.

/jGG nilLlPPE-AUGUSTF.,

à la vengeance, et il saisit avec empressement roccasion favorable qui se présentait de rendre à la France les provinces que la politique imprudente de son père lui avait lait perdre. Procès Jean fut cité et solennellement sommé de comparaître devant la cour des pairs'*'. « Quand » le roi de France , dit la chronique de Flandre, » oit les nouvelles et complaintes qui de tous » côtés vcnoient des .oens contre le roi d'An- » fïleterre, moult en fut iré : si, manda tan- » tost les pers de France et leur montra les » injures que le roi lui faisoit, et les conjura » que drois lui en disent, et les pers jugèrent » qu'on envoyast deux des pers au roi d'An- » gleterre. Tantost on y envoya Tévesque de » Beauvais et l'évesque de Noyon, et ne fini- » rentsi vindrent en Angleterre et trouvèrent )) le roi en un sien cliastel , qu'on appelle » Windsor, là lui baillèrent leurs lettres, et » lui dirent : Sire, les pers de France ont jugé » qu'on vous adjourne sur les demandes que )) le roi de France vous fait, et nous qui som- » mes pers de France, vous y adjournons. »

Le monarque anglais chargea l'évèque d'Ely de demander pour lui un sauf-conduit. « Je le » lui accorde, dit Philippe, il peut venir en » toute sûreté. » « Et retourner? reprit l'en-

» voyc anglais. » « Oui, si la sentence de ses » pairs le permet, répliqua le roi; car je jure, » par tous les saints de la France, qu'il ne s'en » retournera point s'il n'est pas acquitté. » « Mais songez qu'il est roi, dit alors l'évèque » d'Ely, et que les barons anglais ne permet- » tront pas qu'il s'expose ainsi à la captivité » ou à la mort. » « Eh ! qu'importe ? s'écria » Philippe ; Jean , duc de Normandie , est mon » vassal ; je sais qu'il s'est emparé par violence » du trône d'Angleterre ; mais un seigneur » suzerain ne peut perdre ses droits sur un » vassal, parce que ce vassal s'est agrandi. » D'après cette réponse peu lassurante, Jean ne comparut point, et la cour des pairs n'en procéda pas moins à son jugement.

Voltaire se plaint avec raison de lindidérence ou delà négligence des historiens, qui ne nous ont transmis aucun détail sur un procès si important. Ils nous laissent ignorer comment était composée cette assemblée solennellement convoquée par un roi de France pour juger un roi d'Angleterre. On sait seulement qu'Eudes, duc de Bourgogne, la présidait, et que les comtes de Nevers, de Boulogne, de Saint-Paul et de Dampierre en faisaient partie.

Tel était l'esprit des écrivains de cette époque : frappés seulement du bruit des armes.

/jG8 PHILU'I'K-AUGUSTE.

ils décrivaient scrupuleusement les plus minutieuses circonstances du siège d'une bicoque , et gardaient le plus froid silence sur tous les objets d'intérêt général, ainsi que sur les actes les plus remarquables de la législation et de la politique.

Sa con- Tout ce qu'on sait de positif relativement a

damnation, l rr • ■> i i •

cette grande allaire, c est que la cour des pairs déclara Jean convaincu de parricide et de félonie, le condamna à mort et le dépouilla de toutes les seip:neuries et fiefs mouvans de la

couronne de France, qui, en vertu de cet arrêt, furent confisqués.

Mably et quelques autres publicistes trouvent ce jugement inique : « Jean, disaient- » ils, était coupable envers son vassal, et non » envers son seigneur. 11 ne devait perdre (juc » la Bretagne , fief de la Normandie , mais on >} n'avait pas le droit de le dépouiller des au- » très domaines qu'il tenait en fief du roi. »

Ces auteurs oubliaient sans doute que les anciennes lois du temps de Charlemagne n'avaient jamais été abolies, quoiqu'elles fussent tombées en désuétude. Les Capétiens chercliaient justement à les remettre en vigueur. Philippe était tout ensemble seigneur et roi; il jugeait à la fois l'injure faite comme vassal, etlc crime qui attirait, sur un baron coni-

me sur un particulier, la vengeance des lois. Jean étant convaincu de meurtre, de félonie, et condamné à mort, la confiscation de tout ce qu'il possédait en France était de droit. L'anarchie féodale avait seule empêché les souverains et leurs parlemens de faire subir à des seigneurs trop puissans les rigueurs de celte loi; il était naturel que la main de justice se relevât en même temps que le sceptre : au reste ce grand acte de sévérité fut aussi un grand acte d'habileté politique. Les confiscations, armes trop souvent funestes de la tyrannie, furent alors utilement employées pour abaisser les oppresseurs des peuples , pour abattre la tyrannie féodale et relever la puissance des lois. Mably lui-même en convient : « Les confis- » cations, dit-il, détruisirent toute égalité de )) force entre le roi et les grands vassaux, qui » dès-lors cherchèrent, par leur déférence » pour le trône , à sauver les débris de leur » pouvoir. »

Jusque-là les seigneurs , ruinés par leurs guerres, remplaçaient leurs pertes par des rapines. Mais, Louis-le-Gros et Philippe-Auguste ayant réprimé et puni ces brigandages, ils ne trouvèrent plus d'argent qu'en vendant aux communes leur liberté.

Les bourgeois acquirent ainsi le droit de

470 PIIILII'PE-ALGUSTK.

disposer de leurs biens, de changer de domicile, et il ne fut plus possible de les imposer sans leur consentement. Les villes devinrent des espèces de républiques protégées par les rois. Ce fut ainsi que le tiers-état s'émancipa, qu'on vit renaître l'industrie, les lumières, et qu'il s'éleva en France une forte et immense nation; cette nation, jadis traitée comme un troupeau, s'appuya sur la royauté, et mina peu à peu les forces de cette antique noblesse féodale qui jusque-là semblait composer seule le peuple français, comme de nos jours on voyait encore la nation polonaise réduite à sa seule Noblesse,

Cet heureux changement paraît à M. de Montlausier un renversement déplorable de toute justice et de tout droit social, » élevant, » dit-il, un peuple nouveau sur les ruines de » l'ancien peuple des Francs. »

Cependant, si les Nobles français avaient été, comme les barons anglais, assez justes et assez habiles pour profiter de cette révokition inévitable, au lieu de s'y opposer avec une vaine opiniâtreté , ils auraient conservé une partie de leurs droits en garantissant ceux du peuple. Mais, leur haine contre les communes aiïrancliies éclatant sans ménagement, ces communes se réfugièrent sous la protection

royale, et secondèrent constamment le trône dans ses efforts pour parvenir au pouvoir absolu sur les débris de la féodalité.

Philippe , aussi prompt dans l'action que ferme dans le conseil , rassembla sans perdre de temps ses troupes, s'empara de plusieurs forteresses au-delà de la Loire, et revint assiéger Alençon. Mais, comme il avait commis la faute de diviser ses forces sur plusieurs points, Jean , profitant de cette dissémination des troupes françaises, le contraignit de sortir d'Alencon.

Le roi, revenu à Moret, pressa vivement Déroute de

, , . 1 . 1 . sou armée.

tous ses vassaux de lui amener leurs milices, et, dès qu'il se vit en état de reprendre l'offensive, il marcha contre le roi Jean, surprit son camp, mit son armée en déroute, et s'empara de ses bagages.

Les crimes de Jean , le mépris qu'il inspirait, la médiocrité de ses talcns, et la faiblesse de son caractère, devaient facilement faire prévoir qu'il succomberait dans sa lutte contre un monarque habile, courageux, qui savait exécuter avec célérité des plans conçus avec sagesse.

Le pape Innocent III, l'un de ceux qui Au^ac^^n

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