LES DEUX LOTHA1RES
L'histoire de la Lotharingie, comme État distinct, ne commence qu'à l'avènement de Lothaire II ; mais parmi les faits généraux du règne de Lothaire I er , il en est qui servirent à préparer la fondation de ce royaume. Tels sont les congrès de Meersen et l'entrevue de Lothaire avec Louis le Germanique a Liège, en 8o4. Jusqu'ici nous n'avons parlé qu'incidemment de ces faits ; nous croyons devoir y revenir et en faire l'objet d'une attention particulière.
Pour les réunions de Meersen, nous nous trouvons en présence d'une controverse assez aigre, qui s'éleva récemment entre deux écrivains de mérite dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Tandis que tous les historiens distinguent deux congrès tenus à Meersen, l'un en 847, l'autre en 851, M. Gfrœrer soutient
dans le premier volume de son histoire des Carolingiens, qu'il n'y en eut qu'un seul, tenu en 851. Il attribue au capitulaire de l'an 847 une date fausse, et ne le considère que comme un extrait de celui de 851, malgré l'autorité de Baluze et de Pertz, qui ont publié les deux textes sous les dates qu'ils portent dans les manuscrits 1 . Toutes les raisons que M. Gfrœrer allègue pour justifier son opinion sont tirées du silence de plusieurs passages des chroniques, dans lesquels il aurait dû être fait mention, suivant lui, de l'assemblée de 847, si réellement cette assemblée avait eu lieu. Il n'a donc a produire que des preuves négatives. Du reste, il ne tient aucun compte des différences qui se remarquent au contenu de l'un et de l'autre capitulaire, ni de ce que l'idée d'envoyer des ambassadeurs aux Bretons et aux Normans n'a pu être conçue et adoptée que par le congrès de 847, alors que Normans et Bretons venaient de ravager les possessions des Francs. M. Wenck a victorieusement réfuté l'opinion de M. Gfrœrer, qui a la manie de vouloir comprendre mieux que tout autre l'histoire des Carolingiens depuis l'an 840 *. Nous croyons pouvoir nous borner a l'indication de ces auteurs et à la mention du différend qui les sépare.
Les actes des deux congrès sont assez remarquables : on y trouve le désir énergiquement exprimé
' Ibluze, t II. p. 42 et V6 ; Pertz, leget, t. I, p. 39» et 4u7. * M. Djnibcrger. t. lit, p. 563. partage entièrement la manière de voir de M. Wcntk.
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par chacun des trois souverains de maintenir l'union entre eux, et d'assurer l'unité de l'empire par un parfait accord et, au besoin, par des secours mutuels. Ils promettent de conserver la législation tant ecclésiastique que civile de Charlemagne, de renoncer à toute intrigue dans les États l'un de l'autre, et de punir ceux de leurs sujets qui ne se conformeraient pas à cette résolution; de respecter la dignité et l'honneur de l'Église, et de lui faire restituer tous les biens qu'elle possédait légitimement du temps de l'empereur Louis. Les déprédations qui jusqu'alors s'étaient exercées quasi légitimement ne doivent plus être tolérées dans l'empire. Il est statué que des missi seront envoyés dans toutes les provinces, pour entendre les plaintes des pauvres et des opprimés, et pour juger les coupables, qui ne resteront plus impunis en passant d'un royaume dans l'autre. Tels sont les sept premiers articles du capitulaire de 847. Une disposition spéciale de l'article 8 prévoit le rapt, et garantit la punition des ravisseurs de femmes dans les trois royaumes. Les territoires départis à chacun des rois par le dernier partage, celui de Verdun, doivent leur être conservés intacts, et si l'un d'eux vient à mourir, sa part doit revenir à ses descendants, sous la condition que les neveux garderont l'obéissance dûe à leurs oncles. Il est enfin résolu que des ambassadeurs seront envoyés aux Bretons et aux Normans, pour les exhorter, au nom des trois souverains, à demeurer en paix avec l'empire.
Cette dernière résolution ne fut point sans résultats. Nous voyons en effet que vers cette époque, ou peu de temps après, Lothaire accorde à Roric, l'un des chefs normans, l'investiture du comté de Dorestadt, et Charles concède à un autre chef de Normans, Godefrid, un comté sur les rives de la Seine. Nomenoë étant mort, Charles le Chauve reconnaît comme roi des Bretons son fils Erispoë, qui vient le trouver à Angers et lui rendre hommage comme vassal. Il est bien évident, d'après cela, que la résolution d'envoyer des ambassadeurs aux Normans et aux Bretons fut prise au Congrès de l'an 847 : car on ne voit rien de semblable se produire après le congrès de 851.
Quant au reste, les circonstances n'étaient pas changées lorsque les trois frères se réunirent pour la seconde fois à Meersen. Aussi est-il vrai que la majeure partie du contenu des onze articles du capitulaire de 847 se trouve répétée dans les huit articles de l'acte de 851, sous une forme différente. Les rois, de commun accord avec les grands de leurs royaumes, se promettent d'oublier leurs anciennes discordes, de ne rien entreprendre l'un contre l'autre; ils s'engagent à refuser un asile dans leurs États à ceux qui seraient poursuivis, soit par la puissance royale d'un de leurs frères, soit par l'autorité ecclésiastique des évêques ; à étendre leur alliance aux enfants l'un de l'autre et à garantir aux fils de celui des trois qui viendrait à mourir l'héritage de leur père. Ils prennent aussi l'engagement de respecter les droits de leurs vassaux.