LES DEUX LOTH AIRES
L'entrevue de Lothaire avec Louis le Germanique à Liège est passée sous silence par Sismondi et par M. H. Martin 4 , malgré les proclamations publiées par Lothaire et Charles à cette occasion ». Louis avait été convié à se joindre à eux; le capitulaire dit expressément que les deux rois l'ont invité à plusieurs reprises, mais vainement, à avoir une conférence avec eux et leurs fidèles. Ce qui donna lieu à cette réunion, c'est probablement la démarche faite par les Aquitains auprès de Louis le Germanique, lorsqu'ils offrirent la couronne à son fils pour qu'il vînt h leur secours.
Les Annales de Saint-Bertin s'expriment ainsi à ce sujet : « Charles, suspectant la bonne foi de son frère Louis, vint trouver Lothaire à Liège, où ils traitèrent ensemble de la paix commune ; ils la confirmèrent ensuite devant tous les assistants par un serment solennel, en se recommandant l'un à l'autre leurs fils, leurs fidèles et leurs royaumes 5 . » Le capitulaire se termine en effet par un serment, dont l'objet principal est la garantie mutuelle des possessions des deux
' MM. Gfrœrer (1, 190) et Wenck (p. Î49) en font mention.
* Le capitulaire a pour titre : Hœ runt adnuntiationrt quat Hlotariu» et Karolui npud Leudicam adnuntiartrunt, anno 854. D. Bouquet, VU, p. 6!» ; Baluze, t. Il, p. 71 ; Perti, legts, 1. 1, p. kil.
5 Carotus super fratis Hludovici fidem suspectus ad Lolharium in vico Leudico %enit, ubi duo de communi amicitia tractantes, tandem coram omnibus qui aderant, identidem super sancta juraodo, vicissim Qrmaterunt commendatis alternatim flliis, proceribus et regnia. (Dom Bouquet, t. VII, p. 70.) Les Annale» de Fulde ne font pas mention de la réunion dos deux frères a Liège.
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rois, pour eux et leurs héritiers, contre les entreprises éventuelles de Louis le Germanique et de ses fils «.
Si l'on en croit les Annales de Saint-Berlin, une réconciliation se lit peu de temps après, et les trois frères s'unirent par les liens de la paix *. Mais ces annales ajoutent cependant que Charles, revenu d'Aquitaine, invita son frère Lothaire à son palais d'Attigny, et qu'ils y confirmèrent la convention qu'ils avaient faite précédemment 3 . Un capitulaire d'Attigny, du mois de juin 854, contient en effet le renouvellement des promesses et des serments de Liège *. C'est après ce nouveau traité que Charles le Chauve força le fils de Louis le Germanique à abandonner les Aquitains et a retourner chez son père.
Au commencement de l'année 855, l'empereur Lothaire fit le partage de ses États entre ses trois fils, et se retira malade à l'abbaye de Prum; il y mourut le 28 septembre de la même année. L'aîné de ses fils, Louis II, eut l'Italie avec le titre d'empereur; le second, Lothaire, eut la partie de l'Austrasie qui
1 Ab hodiorna dio et deinceps, si Hludovicus fratcr noster illud sacrameutuni quod coutra no* juratum habet, jofregerit \el iufiiugit, aul fit i4 ejus ad talem partem regni quam tu contra eum acceptam haLes, in quantum dorainus posse dederit, et contra ipsum et contra fllios ejus, acomncs qui eam tibi auferre voluerint absque justa et rationabili occasionc, si tu expeucris, adjutoriuin tibi defcnsionis prœstabo. (Baluz., t. Il, p. 7*.
■ Tandem ad concordiam redeunt, pacisque noraine foedernutur.
8 Quoconvenientes quod dudum pepicgerant iïrmaverunt.
* Ce capitulaire se trouve dans la collection de Dom Bouquet, a: nsi que dans Baluze, t. II, p 69-72, et Pertz, Itgtt, t. I, p. 1*8-1*9.
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depuis lors prit le nom de Lotharingie ; le troisième appelé Charles entra en possession du royaume de Provence, contenant les pays situés entre le Rhône et les Alpes.
Bien que Charles le Chauve saisît toujours avec empressement les occasions d'envahir les États de ses frères ou de ses neveux, il ne paraît pas que les fils de Lothaire aient rencontré le moindre obstacle à la prise de possession de leur héritage. C'est que leur oncle lui-même se trouvait dans une position des plus critiques. Son royaume était envahi par les Normans et les Sarrasins, et il n'avait pas la force de les repousser. Les grands de Neustrie et d'Aquitaine, indignés de son inaction, voulaient le déposer. Ce fut alors qu'ils appelèrent a leur secours Louis le Germanique, qui semblait avoir conservé assez de puissance pour défendre l'empire des Francs. On conçoit donc que Charles le Chauve n'ait pu songer dans ce moment à inquiéter les héritiers de son frère; il avait plutôt besoin de leur assistance.
Pour ce qui concerne particulièrement la Belgique, le capitulaire de Saint-Quentin nous apprend que jusqu'au mois de mars 857, Charles le Chauve n'avait eu aucun rapport avec le roi de Lotharingie, et qu'à cette époque seulement il y eut un rapprochement entre le roi Lothaire II et son oncle *. Il est dit dans ce traité, que depuis la mort de l'empereur Lothaire,
» Adnunt. Aor. et ntp. Hlolh., ap. Baluz., t. Il, p. 93.
avec qui Charles le Chauve avait des relations de bonne amitié, son fils Lothaire II n'avait pas encore pu faire connaître quelles étaient ses intentions au sujet de cette alliance ; mais que les deux rois s'étant réunis, il a déclaré vouloir maintenir et confirmer tous les engagements de son père. En conséquence, les deux rois promettent mutuellement de se soutenir et assister contre tous leurs ennemis, tant de Tintérieur que du dehors ; et les fidèles de l'un et de l'autre, présents à la réunion, déclarent qu'ils sont prêts a aider, dans la mesure de leur force, à l'exécution de ce traité.
Le grand événement du règne de Lothaire II, c'est son divorce et le procès qu'il fit à la reine Theutberge. Il avait épousé, en 856, cette princesse, qui était fille du comte Boson de Bourgogne. Il la répudia dès l'année suivante, en l'accusant d'avoir commis un inceste avec son frère Humbert, abbé de Saint-Maurice en Valais. Le véritable motif paraît avoir été l'amour de Lothaire pour Waldrade, qui était nièce de Gauthier, archevêque de Cologne, et parente de l'archevêque de Trêves. La reine se purgea de l'accusation portée contre elle par l'épreuve de l'eau bouillante, qu'un champion subit pour elle sans éprouver aucun mal.
M. Laurent raconte avec beaucoup de détails toutes les péripéties de ce drame *. Dans les premiers jours
• llittoire du droit <lrt gens, t. V, p 361 el suiv
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de l'an 860, dit-il, se réunirent à Aix-la-Chapelle, Gauthier, archevêque de Cologne, Teutbaud, archevêque de Trêves, les évêques de Metz et de Tongres, des abbés et des seigneurs. Lothaire leur dit que le bruit public accusait la reine Theutberge d'un crime qui ne lui permettait pas de la garder pour femme; il ordonna aux évêques et aux abbés d'aller trouver Theutberge et de lui demander la vérité. A leur retour ils dirent au roi : « La reine a confessé à Dieu et à nous qu'elle a commis, bien qu'en souffrant violence, un crime honteux à dire, et pour lequel elle se juge indigne d'être votre épouse; elle demande la liberté de se retirer dans un monastère pour faire pénitence. » Au mois de février suivant, lous les seigneurs de la Lotharingie s'assemblèrent à Aix-la-Chapelle. Outre les archevêques, évêques et abbés qui avaient assisté à la première réunion, il s'y trouvait les évêques de Verdun, de Rouen, de Meaux et d'Avignon. Theutberge avoua publiquement son crime dans cette assemblée ; et, pour plus de garantie, elle remit au roi, en présence des évêques, un papier contenant sa confession écrite.
La reine fut soumise à une pénitence publique, et puis enfermée dans un monastère. Mais elle parvint à s'échapper et s'enfuit auprès de son frère Humbert, qui était marié, quoique prêtre et abbé. De là, elle protesta contre le jugement qui la condamnait, et adressa ses réclamations au pape. Charles le Chauve reçut Theutberge et son frère sous sa protection ; il
m HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
donna au dernier l'abbaye de Saint-Martin de Tours. Hincmar, archevêque de Reims, se chargea de prouver que, quand même Theutberge se serait rendue coupable d'inceste avant son mariage, ce n'était pas une raison suffisante pour prononcer le divorce *.
Au mois d'avril 862, les évéques du royaume de Lothaire étant réunis en concile à Aix-la-Chapelle, le roi demanda le divorce. Il déclara que, suivant la décision des évêques, il s'était sépare de Theutberge; qu'il était prêt à expier comme ils le lui prescriraient les péchés qu'il avait commis depuis par fragilité; mais qu'il ne pouvait se passer de femme, et que c'était aux évêques à le secourir en ce péril extrême. Le concile autorisa le divorce 2 , et, par conséquent le mariage de Lothaire avec Waldrade. Dewez attribue à Adventius, évêque de xMetz, l'invention d'une sorte de roman, suivant lequel Waldrade, dès sa tendre jeunesse, aurait été mariée à Lothaire par le père du roi ; mais après la mort de l'empereur, Lothaire aurait été forcé d'épouser Theutberge 3 .
Le pape Nicolas I er , que l'histoire représente comme un esprit altier, un caractère inflexible, nourrissant des idées de domination universelle, saisit avec empressement cette occasion si favorable à ses vues. Intervenant d'une manière directe, comme le
• Sistnondi, Histoire île» Français, 2» partie, ch 9.
* M. : ns:,t. XV, p. Cil; Annales Derliniam; Annales iletnuts; lltnrm rrt opéra, t. I, p. i.M.
> Histoire gén. de Belgique, t. U, p. 33*.