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LES DEUX L0THA1RES

défenseur de la morale publique, il fit convoquer un concile à Metz, et y envoya deux légats, Haganon et Rodoald, pour l'y représenter. Si l'on en croit les Annales de Metz, les légats du pape se laissèrent circonvenir et gagner à prix d'argent par les partisans de Lothaire ; ils approuvèrent tout ce qui avait été fait. Le concile de Metz se prononça en faveur du mariage de Waldrade; les archevêques de Cologne et de Trêves allèrent eux-mêmes à Rome porter cette décision. Mais le pape, sans concile, sans examen canonique, sans témoins et sans aveu des métropolitains, les déposa tous deux, et cassa la décision du synode de Metz; il excommunia Waldrade, et alla jusqu'à menacer Lothaire de lui ôter son royaume. Il écrivit des lettres à Louis le Germanique et à Charles le Chauve, qui eurent a cette occasion une entrevue à Douzy, en 865 ; c'est là probablement que naquit la première idée du partage des États de Lothaire.

L'évêque de Liège, Francon, qui était suffragant de Gauthier et avait voté avec lui au concile de Metz, fut interdit par le pape. Il ne parvint à se faire réhabiliter qu'en demandant pardon de sa faute. Fisen tâche de démontrer que Francon n'assista point au concile de Metz, en 863; mais Foullon prouve qu'il y fut; que le pape Nicolas I er le condamna à raison de ce fait, et qu'il le gracia ensuite, en 865 i .

Lothaire n'essaya point de lutter contre le pape ;

1 Mit. episc, Leod., 1. 1, p. 150.

il se soumit et reprit sa femme légitime; mais ellemême finit par demander son divorce au souverain pontife, alléguant que Lothaire, avant de l'épouser, avait été marié àWaldrade. Ce procès scandaleux occupa le monde chrétien pendant près de quinze ans. Le pape Nicolas I er n'en vit point la fin. C'étaient des affaires de ce genre qui absorbaient l'attention des hommes d'État, pendant que le pays était ravagé par les Normans. L'enlèvement de la fille de Charles le Chauve par le comte Baudouin est de la môme époque : c'est encore une des grandes affaires politiques de ce temps.

La mort de Lothaire II fut précédée de circonstances qui, si elles sont telles que les chroniqueurs les rapportent, peuvent donner lieu à d'étranges suppositions. Lothaire était entré en Italie avec une armée, pour seconder l'empereur Louis dans la guerre qu'il faisait aux Sarrasins du duché de Bénévent. Il avait rendu de grands services au saint-siége, menacé par les musulmans jusqu'aux portes mêmes de Rome. Adrien, qui avait succédé à Nicolas, lui permit de venir à Rome, pour se purger des accusations qui pesaient contre lui, ou, s'il était coupable, pour s'en laver par la pénitence. Lothaire rentra en Italie au mois de juin 869. Adrien l'invita avec toute sa cour à une communion solennelle, qui dût avoir lieu vers la tin de juillet. Ce qui se passa alors est si exorbitant, que nous laisserons parler les Annales de Metz :

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« Après la messe finie, le souverain pontife, prenant en ses mains le corps et le sang du Seigneur, appela le roi à la table du Christ, et lui parla ainsi : « Si tu te reconnais pour innocent du crime d'adul- » tère, pour lequel tu fus interdit par l'empereur Ni- » colas, et si tu as bien arrêté dans ton cœur de ne » jamais plus, dans tous les jours de ta vie, avoir un » commerce coupable avec Waldrade ta maltresse, » approche-toi avec confiance et reçois ce sacrement » de salut, qui sera pour toi le gage de la rémission » de tes péchés et de tout salut éternel. Mais si dans » ton âme tu t'es proposé de céder de nouveau aux » séductions de ta maîtresse, garde-toi de prendre » ce sacrement, de peur que ce que le Seigneur a » préparé pour remède à ses fidèles ne se change » pour toi en châtiment. » Lothaire, avec l'esprit égaré, reçut, sans se rétracter, la communion des mains du pontife. Après quoi Adrien, se tournant vers les compagnons du roi, leur offrit à chacun la communion en ces termes : « Si tu n'as point prêté » ton consentement aux fautes de ton roi Lothaire, et » si tu n'as point communié avec Waldrade, ou avec » les autres que le saint- siège a excommuniés, » puisse le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus- » Christ te servir pour la vie éternelle! » Chacun d'eux, se sentant compromis, prit la communion avec une audace téméraire; chacun mourut par un jugement divin, avant le premier jour de l'année suivante. Il y en eut un très-petit nombre qui évitèrent

de prendre la communion, et qui réussirent ainsi a se soustraire à la mort. Lothaire lui-même, en sortant de Rome, fut atteint de la maladie, et en arrivant a Plaisance il y mourut le 8 août *. »

Si cette histoire est vraie, c'est une des plus affreuses tragédies politiques du moyen âge. On ne pourrait l'attribuer qu'au désir de faire passer les États de Lothaire aux mains de Charles le Chauve, et de reconstituer autant que possible l'unité de l'empire. Mais nous aimons mieux croire que ce récit n'a de fondement que dans l'imagination de son auteur, qui probablement était un moine. L'attente d'un miracle rendait sans doute indifférent pour sa conscience, comme dit Sismondi *, que la chose présentée fût salubre ou mortelle. Dans sa conviction, l'aliment le plus sain devait se changer en poison pour le coupable, comme le poison devait devenir un aliment salutaire pour l'innocent. S'il n'avait pas cru que le résultat dépendît uniquement du jugement de Dieu, il n'aurait pas consigné de pareilles horreurs dans ses annales. Ce qui est vrai, c'est que Lothaire fut atteint de la fièvre en arrivant à Lucques ; qu'il poursuivit sa route jusqu'à Plaisance, où il arriva le 6 août; qu'y ayant passé la journée du lendemain, qui était un dimanche, il perdit tout à coup connaissance vers l'heure de none, et qu'enfin il

' Annale» Mrtenset, a<l nnn.

» Ihttoire Jet français, i- partie, ch. 9.

LES DEUX LOTHAIRES. 577

mourut de bonne heure le lendemain malin *.

Il paraît que les deux Lothaires, l'empereur et le roi, ont habité l'un et l'autre le château de Chèvremont : car nous avons de Lothaire I er une charte donnée le 9 juillet 855 tn Novo Castello, et de Lothaire II une autre charte, datée du 13 avril 862, octum Novo Castro in pago Leschensi. La première est une donation faite par l'empereur Lothaire, sur la prière de sa bien-aimée Dodona, à son fidèle vassal Kbroïn *. Dans la seconde, Lothaire II déclare qu'obligé par le peu d'étendue de son royaume de donner une partie des possessions de l'abbaye de Stavelot à ses fidèles, il confirme à ce monastère la propriété du reste de ses possessions, ordonne aux bénéficiaires de payer à l'abbaye la dîme des terrains concédés, et lui fait donation, pour qu'elle puisse se fournir de vin, de la chapelle du domaine fiscal de Croeve 5 . Un troisième diplôme de la même date, 13 avril 862, porte également dans sa souscription les mots in Novo Castro 4 .

» Annales Dertininni, ad ann. 8<i9.

1 LediplAme s© trouve dani 1a collection de Martène, ainsi que dans l'ouvrage de Boehmer, Begesta Carolorum, p. 60.

•*• Ce diplôme, rapporté par Doohmerest inséré dans la collection de Mai ti?ne, t. II, p. -26, et dans VHùtoire du Luxembourg, de Ferlbolet, t. II, p. G?. Vojez Litle ehronologiqut de* tdiit et ordonnance» de Staveloi, p 6.

« f.isle chronologique de» éditt et ordonnances de la principauté dê Sloretol et d» Malmedy, p. 5.

Lothaire étant mort sans laisser d'enfants légitimes, c'était son frère aîné, l'empereur Louis, qui devait lui succéder. Mais Charles le Chauve se fit couronner roi de Lotharingie le 5 des ides de septembre 869, par les évéques réunis dans l'église de saint Etienne à Metz L'archevêque Hincmar ne fut pas étranger à cet acte d'usurpation. Dans le capitulaire qu'il publia à cette occasion *, il explique sa conduite, disant que les églises de Belgique sont sœurs de celles de Reims et de Trêves, et qu'il a pu s'immiscer dans leurs affaires sans violer les canons. L'évèque de Liège Francon assista également à l'assemblée de Metz et au couronnement de Charles le Chauve 5 . Celui-ci alla ensuite s'installer à Aix-la-Chapelle , mais il n'y resta pas longtemps; les envoyés de Louis vinrent bientôt le sommer de se retirer. Ce fut alors que Charles proposa de partager le royaume de Lothaire ; Louis le Germanique y consentit , et les deux rois convinrent de se réunir pour procéder a ce partage.

' Baluze, t. Il, p. Î15 et suiv. Pertz, leg. 1, p. 51i.

• Ibidem, p. 217 et suiv. Pertz, p. 513.

* Nous trouvons dans une note de l'Histoire du paye de Liège, de M. Henaux, h citation suivante, qui prouve que l'éréque Francon fut reçu dans la commendatio de Charles le Chauve : « Indeque Mettis nonas décernais venions .. Franconem Tungreusem episcopum in sua commenijtione suscepit. » (Hincmar, ap. Pertz, .Von. Germ. hitt., t. I, p. 483)

Charles vint à Herstal et Louis à Meersen. La conférence devait avoir lieu sur les bords de la Meuse, dans un endroit qui s'avançait un peu dans cette rivière, à une égale distance d'Herstal et de Meersen i . Cet endroit est appelé, dans la charte de l'an 870, Procaspide super fluvium Mosam; c'est probablement le promontoire de Navagne qui se trouve exactement à mi-chemin d'Herstal à Meersen 2 . Les deux rois s'y rendirent accompagnés chacun de quatre évêques, de leurs conseillers et de leurs vassaux.

Nous possédons le texte de cette division du royaume de Lothaire, tiré de diverses sources et coordonné par les éditeurs. On le trouve dans l'ouvrage de Dom Bouquet et dans la collection de Miraous (t. I, p. 28). M. Pertz l'a réimprimé dans le t. I er de ses Leges (p. 516); il l'avait déjà donné dans le t. i vr des Monumenta historica (p. 488-489), comme faisant partie des annales de Reims par Hincmar.

L'acte du 9 août 870 contient l'énumération détaillée de tous les territoires, évéchés et abbayes attribués à chacun des copartageants. C'est une nomenclature qui présente un certain intérêt pour l'histoire de la Belgique ; nous avons déjà eu l'occasion de la citer plusieurs fois, lorsque nous avons fait la description des patjL Le mode de partage adopté est bien simple : l'Ourthe et la Meuse forment la ligne princi-

1 Annales Bertiniani, ann. 870.

a Caumartin, Promenades dans les environs Je Vis;, p. 13.

pale de démarcation entre les deux parts. Charles a tout ce qui se trouve à l'occident de cette ligne : un tiers de la Frise, la partie du Masau inférieur, du Masau supérieur et du pays de Liège, qui est située sur la rive gauche de la Meuse; Tongres, Calmont, Eyck, près de Maseyck; le Condrozet la partie des Ardennes située sur la rive gauche de l'Ourthe ; Arlon, le pays de Voivre, Dinant, Ardenne ; le pays de Lomme ou de Namur, Fosses ; le Hainaut, Saint-Ghislain, Maubeuge, Waslare; Lobbes, Saint-Sauve, Crespin, Maroilles, Honnecourt, Soignies, Antoing,Condé, Lcuze, Haumont; Cambrai et le Cambrésis; le Brabant, Nivelles, Malines, Lierre, Meerbeek, Dickelvenne; la Hesbaie, la Toxandrie ou la Campine, etc. Dans la part de Louis sont compris les deux tiers de la Frise, la Betuwe, le Teisterbant, le pays des Hattuaires, c'est-à-dire la Gueldre; Utrecht, Susteren, Berch; tout ce qui du Masau inférieur, du Masau supérieur et du pays de Liège, se trouve sur la rive droite du fleuve; les districts d'Aix-la-Chapelle et de Theux; les abbayes de Stavelot, de Prum, d'Echternach ; le pays de Bittbourg et la partie de l'Ardenne située à l'orient de TOurthe, sauf ce qui appartient au Condroz.

Ce traité avait été préparé à Aix-la-Chapelle, au mois de mars 870, par Ingelram et Théodoric, pour Charles le Chauve, par Leutfride et Rodulfe, pour Louis le Germanique. Les délégués des deux rois avaient solennellement juré, au nom de leurs maîtres,

PARTAGE DE LA LOTHARINGIE. Ht

que ceux-ci se contenteraient de la part du royaume qui leur serait adjugée et que jamais ils ne chercheraient, par violence ou par ruse, à s'emparer des possessions l'un de l'autre. L'acte constatant cet engagement réciproque avait été signé par l'archevêque Leutbert, par les évêques Altfride et Ode, par les comtes Àdelelme, Ingelram, Liutfride et Théodoric Mais toutes ces formalités ne changèrent en rien les appétences de Charles le Chauve, qui pensait toujours à étendre les bornes de ses États, bien qu'il fût incapable de les défendre contre les incursions des Normans. A la mort de Louis le Germanique, le 8 août 876, il crut l'occasion venue de s'approprier la partie de la Lotharingie qu'il avait dû céder à son frère, et dont il lui avait garanti la possession. Le second fils de Louis le Germanique, Louis, roi de Saxe, eut beau chercher à l'en détourner, en lui rappelant ses engagements, Charles resta sourd à ses remontrances. Il fallut, pour le faire renoncer à ses desseins, que ce jeune prince marchât contre lui et lui livrât bataille à l'endroit dit Heyenfeld, près d'Andernach, le 8 octobre 876 ». Charles fut vaincu, et cette tentative d'usurpation fut la dernière dont il se rendit coupable. Il termina sa calamiteuse carrière le 6 octobre de l'année suivante.

Les temps écoulés depuis la mort de Charles le

* Partio Aquiigronensis, apud BjIuz., t. Il, p. îît et ?ii

* Annales Htrliniani; Lrust, ilisl. du Ltmbcurg, t. I, p. 3Î>0.

Chauve jusqu'à l'extinction des Carolingiens orientaux forment une période de troubles et d'anarchie dont l'histoire est fort difficile à éclaircir. Les sources manquent le plus souvent, et les événements se compliquent de telle façon qu'il n'est pas toujours possible d'en saisir le fil. Il y a anarchie dans la vie privée comme dans la vie politique : le vol, le meurtre, le brigandage et le rapt sont à l'ordre du jour ; on en trouve la preuve dans les capitulaires mêmes. Après la consolidation de la féodalité en France (877) et ses progrès en Allemagne, le pouvoir se trouva déplacé; il était aux mains des grands vassaux et du clergé. Celui-ci, qui souvent recevait l'impulsion du pape, comme il arriva sous Jean VIII, eut une grande influence sur la marche des affaires politiques. Il soutenait le principe de la légitimité, considérant toujours le royaume des Francs comme appartenant à la lignée masculine de Charlemagne. Ce fut une source de troubles sans profit, car on créa bientôt des rois par élection, soit dans la famille carolingienne, soit hors de cette famille. Arnulphe succédant à Charles le Gros, Boson, roi d'Arles, et Ode ou Eudes, roi de Neustrie, en sont des exemples.

La Belgique Iotharingienne demeura partagée entre les rois de Germanie et ceux du royaume occidental, comme en 870. Le traité de cette année fut renouvelé par Louis le Bègue, fils de Charles le Chauve, et Louis de Saxe, fils de Louis le Germanique, dans un con-

grès tenu à Fouron *, in loco qui vocatur Furonis, le 1 er novembre 878. Nous possédons le capitulaire contenant la nouvelle convention *, semblable sous bien des rapports aux conventions de Meersen de 847, 851 et 870. Les deux rois commencent par déclarer qu'ils entendent maintenir la division du royaume de Lothaire, telle qu'elle a été faite par leurs pères Charles et Louis; viennent ensuite les stipulations du traité. L'article 1 er contient un engagement d'amitié mutuelle ; les contractants promettent de ne pas attenter à la vie l'un de l'autre, de ne rien entreprendre soit pour usurper le royaume de leur allié, soit pour attirer ou séduire ses fidèles. L'article 2 est une promesse d'assistance mutuelle contre les insurrections des païens et des pseudo-chrétiens. Par l'article 3, les deux rois s'engagent réciproquement à aider les fils de celui qui mourra le premier à monter sur le trône de leur père. L'article 4 contient l'engagement réciproque de résister aux mauvais conseils et d'éloigner les brouillons qui pourraient tenter de semer la discorde entre les deux rois. Ceux-ci s'obligent égale-

1 Suivant tes Annules de Saint-Bertin, FuronU était situé non loin de Meersen. Mineus et de Valois pensent que c'est Fouron-le-Comte, village du comté de Daelhem, où l'on voyait encore, au commencement dudixsepllcmo siècle, les fondations d'un vieux château sur une élévation appeléo Op Je Sale. Le curé Ernst est plutôt porté à placer la villa de Furonii a Fouron-samt-Martin, qui n est éloigné de l'autre que d'uoe lieue. toire du Limbourj, t. I, p. 330.)

« Voyez le texte dans Pertz, leget, t. I, p. 515, et dans Baluze, t. II, p. 278.

î$l HISTOIRE DES CAROLINGIENS.

ment, par une disposition de l'article 8, à ne pas accueillir ni recevoir dans leurs États les malfaiteurs et ceux qui viendraient y chercher un asile, après avoir troublé l'ordre et la paix dans le royaume voisin. Enfin, comme tous les traités précédents, celui de Fouron garantit aux églises la conservation et la restitution de leurs biens ; il promet aussi de faire rentrer dans leurs propriétés toutes les personnes qui en ont été évincées.

Le capitulaire se termine par une annotation portant qu'après la conclusion du traité, Louis, fils de Louis, retourna dans son royaume, et Louis, fils de Charles, s'en alla par les Ardenncs h Longlier, où il célébra la nativité du Seigneur.

A la mort de Louis le Bègue, qui eut lieu le 10 avril 879, une partie des grands de son royaume, à la tête desquels se trouvait Gozlin, chancelier de France, offrit la couronne à Louis de Saxe, à cause du trop jeune âge des fils de Louis le Bègue, peut-être aussi à cause de leur naissance illégitime. Louis III et Carloman étaient nés d'Ansgarde, que leur père avait été forcé de répudier, pour épouser Adélaïde. Celle-ci était enceinte de Charles le Simple lorsqu'il mourut. Mais Louis de Saxe aima mieux se faire céder la partie de la Lotharingie que Louis le Bègue avait occupée, et renonça à la couronne de France. Par cet arrangement toute la Belgique, à l'exception de la Flandre, se trouva annexée au royaume de Germanie; elle resta dans cette situation jusqu'à la mort de Louis IV, dit

l'Enfant, en 911 : car la réunion de l'empire entier sous le sceptre de Charles le Gros (entre 884 et 887) ne changea point cet ordre de choses.

C'est vers l'époque de la mort de Louis le Bègue que les Normans firent leur grande expédition dans l'Escaut; ils débarquèrent sur la côte de Flandre, au mois de juillet 879, et brûlèrent la ville de Thérouanne. Ils vinrent ensuite s'établir à Gand, où ils restèrent pendant plusieurs années. La Belgique tout entière semble avoir été occupée, à cette époque, par les Normans. De Gand ils poussèrent leurs excursions jusqu'à la Somme ; ils entrèrent à Arras, dévastèrent la célèbre abbaye de Saint-Vaast, et détruisirent tous les couvents établis le long de l'Escaut, de la Lys, de la Scarpe, de la Somme. L'abbé Gozlin marcha contre eux, et fut battu; mais Louis III, fils de Louis le Bègue, remporta sur eux un avantage signalé à Saucourt, à trois lieues d'Abbeville.

La victoire de Saucourt a été célébrée en langue tudesque dans un poëme très-connu. Nous croyons devoir reproduire ici ce monument de l'histoire des Carolingiens, tel qu'il fut publié en 1845, par Willems ! , avec une traduction textuelle en flamand moderne et une traduction française.

1 Elnonemia, Monument dt la langui romane et de In loijur tudaque du neuvième siècle. Gand, 18 V5.

Einan kuning weiz ih.

Eencn koning weet ik.

Je connais un roi,

Heizsit lier Hluduig.

Hcct hy Lodewyk.

/ se nomme Louis,

Ther gerno Gode thionot.

Die geerne Godo dient.

Qui sert Dieu volontiers;

Ih weiz lier imo-s lonot.

Ik weel liy hem des loont.

Je sais que Dieu l'en récompense.

Kind warth lier faterlos.

Kind werd hy vaderloos.

Enfant, il perdit son père.

Thes warth imo sar buoz.

Dit Nverd hem aldra boct.

Cette perte fut bientôt réparée.

Holoda inan truhtin.

Haeldc hem de Heer.

Le Seigneur Vappela,

Magaczogo warth lier sin.

Jongelingsopleider werd hy van hem.

Et le prit sous sa tutelle;

Gab her imo dugidi.

Gaf hy hem deugdelykheid.

Lui donna de la valeur,

Fronisc githigini.

Hecrlyk dienstgezin.

De joyeux compagnons d'armes,

Stual hier in Vrankon.

Den rykstoel hier in Frankenland.

Un trône ici en France;

So bruche lier es lango.

Zoo gebruike hy dit lange.

Qu'il les garde longtemps!

Thaz gideild' er thanne.

Dat décide hy dan.

Ces biens il les partagea

Sar mit Karlemanne.

Weldra met Karleman.

Bientôt avec Carloman,

Bruoder sinemo.

Broeder zynen.

Son frère.

Thia czala wunniono.

Dit aental van vreugden.

Telle fut la somme de ses félicités.

So tliaz warth al gendiot.

Zooalsdat was al gecindigd.

Quand cela fut terminé,

Koron wolda sin God.

Uekorcn wilde hem God.

Dieu voulut éprouver

Ob lier arbeidi.

Of hy arbeid.

S'il supporterait le travail,

So jung tholon mahti.

Zoo jong dulden moebte.

Étant encore si jeune.

Lietz lier heidine man.

Liet hy heiden- manoen.

Il laissa les païens

Obar seo lidan.

Ovor zee leiden.

Arriver par mer,

Thiot Vrancono.

HVolk dcr Frankcn.

Le peuple des Francs

Manon sundiono.

Manen des zondigcn lcvens.

Penser à ses péchés.

Sume sar verlorane.

Som zeer vcrloren.

Quelques-uns furent perdus,

Wurdun sum erkorane.

Werdcn, som verkoren.

D'autres sauvés.

Haranskara tholota.

Straf duldcn.

Ils subirent leurs peines,

Ther cr misselebeta.

Die cr misselyk leefdcn.

Ceux qui avaient mal vécu.

Ther ther thanne thiob was.

Zulk die dan dief was.

Celui qui avait été voleur,

In der thanana ginas.

En dio daervan gênas.

Et qui s'en était guéri,

Nam sina vaston.

Nam zyne vasten.

Eut recours aux jeûnes,

Sidh warth her guot man.

Siuds werd hy een goed man.

Et devint honnête homme.

Sum was luginari.

Som was logenaer.

Tel qui avait été menteur,

Sum skachari. Som schakcr.

Ou ravisseur,

Sum fol loses.

Som vol van looshcid.

Ou plein de fourberie,

Ind er gibuozta sih thes.

En hy boette zich des.

Se soumit à la pénitence.

Kuning was ervirrit.

De koning was verre.

Le roi était éloigné.

Thaz richi al girrit.

Dat Ryk al verward.

Le royaume était troublé.

Was erbolgan Krist.

Was verbolgen Chrislus.

Christ était irrité.

Leidhor thes ingald iz.

Leider dit onlgold net.

Le pays en souffrait.

Thoh erbarmed' es Got.

Doch erbarmde dit God.

Mais Dieu eut pitié.

Wuiss* er alla thia not.

Wist hy al dien nood.

Sachant toutes ces calamités,

Hiez her Hludvigan.

Hiet hy Lodewyk.

// appela Louis,

Tharot sar ritan.

Daer heen terstond le rydea.

Pour qu'il partit à cheval.

Hludvig kuning min.

Lodewyk koning myn.

Louis, mon roi,

Hilph minan liutan.

Help mynen lieden.

Secourez mon peuple.

Heigun sa Northman.

Hebben ze de Noordmannen.

Les hommes du Nord

Harto bidwungan.

Hard bedwongen.

Vont durement opprimé.

Thanne sprah Hludvig.

Dan sprak Lodewyk.

Alors Louis parla :

Herro so duon ih.

Hecr, zoo doe ik.

Seigneur, je ferai,

Dot ni rette mir iz.

Dcdood niol ontrukt m y dit.

Si la mort ne m'arrête,

Al thaz thu gibiudist.

Al dat gy gebiedt.

Tout ce que vous demandez.

Tho nam lier Godes urlub.

Tocn nam hy Gods oorlof.

Quand il prit congé de Dieu,

Huob lier gundfanon uf.

llief hy de strydvaen op.

// éleva le gonfanon;

Reit lier thara in Vrankon.

Reedt liy daerheen in Krankenland.

// chevaucha en France

Ingagan Northraannon.

Tcgen de Noordmannen.

Contre les Normands.

Gode thancodun.

Gode dankten.

Ils remercièrent Dieu,

The sin beidodun.

Die zynor verbeidden.

Ceux qui Yaltendaient,

Quadhun al fro min.

Riepen aile Hcer myn.

Ils criaient : Monseigneur,

So lango beidon wir thin.

Zoo lang beidcn wy u Nous vous attendons depuis longtemps.

Tlianne sprah luto.

Dan sprak (lot de) lieden.

Alors il parla aux leudes,

Hludvig ther guoto.

Lodewyk do goede.

Le bon Louis:

Trostet hiu gisellion.

Troost u, gezellen.

Consolez-vous, compagnons,

Mine notstallon.

Myne noodhelpers.

Mes défenseurs :

Hera sauta min God.

Hcrwnerts zond my God.

Dieu m'a envoyé ici %

Joh mir selbo gibod.

En my zelven gebood.

Et m'a donné ses ordres.

Ob hiu rat thuliti.

Oft u racdzaem dochte.

Si vous êtes d'avis

Thaz ih hier gevuhti, Dat ik hier vochte.

Que je combatte ici,

Mi h selbon ni sparoti.

My- zelven niet spacrde.

Je ne m'épargnerai pas,

Une ih hiu generiti.

Tôt ik u redde.

Jusqu'à ce que je vous délivre.

Nu wili ih thaz mir volgon.

Nu wil ik dat my volgen.

Je veux qu'ils me suivent,

Aile Godes holdon.

Aile Gods vriendeu.

Tous les amis de Dieu.

Giskerit ist thiu hier-wist.

Bcschoren is het hier-bestaen.

Notre existence ici-bas est fixée,

So lango so wili Krist.

Zoo lang ois wil Christus.

Aussi longtemps que le veut Christ.

Wili lier unsa hina-varth.

Wil hy onze heen-vaert.

S'if veut notre trépas,

Thero habet her giwalt.

Daerovcr heefl hy geweld.

Il en a le pouvoir.

So wer so hier in ellian Zoo wic dat hier met krachtyver.

Quiconque viendra ici avec vigueur

Giduot Godes willion.

Doet Gods wille.

Exécuter Us ordres de Dieu,

Quimit ne gisund uz.

Komt hy gezond uit.

SU en échappe vivant,

Ih gilonon irao— z.

lk loone hem des.

Je l'en récompenserai;

Bilibit her thar inné.

Blyfl hy daer in.

S'ii reste parmi les morts,

Sinemo kunnie.

Zyn geslacht.

Je récompenserai sa famille.

Tho nam her skild indi sper.

Toen nam hy schild en spcer.

Alors il prit son bouclier et sa lance,

Ellianlicho reit her.

Heldhanig reed hy.

Et lança son cheval avec courage,

HISTOIKE DES CAROLINGIENS.

Wuold cr war errahchon.

Wilde hy de waerheid betuigen.

Prêt à dire la vérité

Sina[n] widarsahchon»

Zynen wederzakeren.

A ses adversaires.

Tlio ni was iz buro iang.

Toen en was hct niet zeer lange.

// ne fut pas longtemps

Fand lier thia northman.

Hy vond de Noordmannen.

Sans trouver les Normans.

Gode lob sageda. Gode lof zeide hy.

Dieu soit loué! dit-il

Her sihit thes lier gereda.

Hy ziet wat hy begeerde.

En voyant ce qu'il cherchait.

Ther kuning reit kuono.

De kdning reedl koen.

Le roi s'avança vaillamment,

Sang lioth frano.

Zong [een] lied heilig.

Entonna un cantique saint,

Joh aile saman sungun.

En aile samen zongen.

Et tous chantaient ensemble.

Kyrie leison.

Sang was gisungan.

De zang was gezongen.

Le chant étant fini,

Wig was bigunnan.

De stryd was begonnen.

Le combat commença.

Bluot skein in wangon.

Blocd scheen op de wangen.

Le sang monta au visage,

Spilodun ther Vrankon.

Speelden daer de Frankcn.

Les Francs commencèrent le jeu,

Thar valu thegeno gelib.

Daer vochl held iegclyk»

Chacun combattait en héros,

Nich ein so so Hludvig.

Niet een zoo als Lodewyk.

Mais pas un comme Louis.

Snel indi kuoni.

Snel en koen.

Prompt et intrépide,

Thaz was imo gekunni.

Dat was hem aengeboren.

Cela était inné chez lui,

Suman thuruh skluog her.

Sommigen door- sloeg hy.

// renversait les uns t

Suman thuruh stah her.

Sommigen door- slak hy.

Il perçait les autres.

Her skancta ce hanton.

Hy schonk V bans.

/* versait dans ce moment

Sinan fian[ton].

Zynen vyanden.

A ses ennemis

Bitteres lides.

Bilteren drank.

line boisson amire.

So \ve hin hio thes libes.

Wee hun immer des levens.

Malheur à eux d'avoir existé!

Gelobot si thiu Godes kraft.

Geloofd zy de Cods kracht.

La puissance de Dieu soit louée,

Hludvig warth sigihaft.

Lodewyk was zeeghaftig.

Louis fut victorieux.

Jah allen heiligon thanc.

Sprak allen heiligen dank.

// rendit grâces à tous les saints,

Sin warth ther sigikampf.

Zyn was de zegekamp.

La victoire fut à lui!

[Fu]ar abur Hludvig.

Hy voer weder, Lodewyk.

Louis s'en retourna

HISTOIRE DES CAltOLINGIENS.

Kuning \v[ig]salig.

De koning strydzalig.

En roi triomphant.

[Joli] garo so ser liio was.

Eu gaer zoo als hy ira mer was.

// fut toujours tel,

So war so ses thurft was.

Alwacr des noods was.

Quand c'était nécessaire.

Gehalde inan truhtin.

Behoude hem de Heer.

Que h Seigneur le conserve

Bi sinan ergrehtin.

Dy zyno genade.

Par sa miséricorde !

Il paraît qu'après la bataille de Saulcourt, les Normans se replièrent sur Gand, qui était toujours leur quartier général. M. le chanoine De Smet, qui a publié une excellente notice sur la Renaissance de la ville de Gand après la retraite des pirates du Nord *, s'exprime ainsi : « La situation de Gand, au confluent de

» Bulletin de l'Aïadémie royale de Belgique, 2« «érie, t. IX, p. 387 et suiy.

deux rivières et près d'autres courants d'eau, avait engagé les pirates à faire de cette ville leur place d'armes et leur résidence la plus ordinaire 1 . Ils s'y réfugièrent plus d'une fois, et en particulier après un échec que Baudouin le Chauve leur fît essuyer dans la forêt de Mormal, et après leur défaite beaucoup plus sanglante à Saulcourt, en Vimeu. Leur séjour dans nos contrées se prolongea pendant plus de douze ans, marqué par les dévastations et les cruautés les plus affreuses : ils quittèrent le pays, quand ils l'eurent transformé en désert. La ville de Gand surtout, dont les deux abbayes ne présentaient plus que des amas de ruines noircies par le feu, avait perdu sa population presque entière. »

Ce doit être à cette époque et dans un des combats livrés aux Normans qui se répandaient de Gand vers l'intérieur du pays, que le célèbre Régnier, comte de Hainaut, fut fait prisonnier. On connaît l'épisode raconté par tous les historiens du Hainaut, de la comtesse Aldrade, allant trouver le chef des Normans pour lui demander la liberté de son mari. « Je veux bien, lui dit-elle, vous donner tout ce que vous demanderez, si mon époux le veut aussi. J'aime mieux être pauvre et le voir libre, que d'être comblée de richesses, d'honneurs, et même de posséder le monde entier, tandis qu'il est en captivité. S'il le désire, je suis prête, soit à me livrer en otage pour lui, soit à

1 Contra Nortmannos in Ganto résidentes {Annal. Bert., ad ann. S8).)

partager ses fers *. » L'homme du Nord, touché du dévouement de la comtesse, réduisit de moitié la rançon qu'il avait demandée, et ayant mis Régnier en liberté, il le fit conduire jusqu'à Mons a .

Un autre parti de Norman», à la tête duquel se trouvaient Godfrid et Sigefrid, entra dans la Meuse (en 881) et vint établir un camp retranché à Elsloo, village situé sur la rive droite de la Meuse à deux lieues au-dessous de Maestricht, dans le pays de Fauquemont 3 . Maestricht, Tongres et Liège furent mis à feu et a sang. Les Normans étendirent ensuite leurs déprédations dans le pays des Ripuaires, entre la Meuse et le Rhin ; les villes de Cologne et de Bonn, ainsi que les châteaux de Zulpich, de Juliers et de Nuis, et même le palais d'Aix-la-Chapelle, devinrent la proie des flammes. Les abbayes de Stavelot, de Malmedy et de Prum ne furent pas plus épargnées 4 .

' Ex wmmuni hist. ucunda destructions eccles. Atreb , ap J.deGuisc, édit. Fortio, t. IX, p Î9*.

' Histoire des comlei de Flandre, par Le Glay, t. 1**, p. 49.

* Daos les anciens monuments, il est appelé Hasloc, Haslo, Hasloo, ? Aschlo, Ascalobe, Ascaloha. C'est a cet endroit qu'était probablement le

palais royal d'Aslao, mentionné dans les traditions de Lorecb. Un diplôme de Loihaire, de Tan 860, le désigno en ces termes : Actam Aslao palatio regio. {Codex Laurisham. diplom.) V. Emst, Histoire du Limbourg, 1. 1, p. 331.

« Et primo quidem impetu flnitima loca depopulantes, Leodium civitatem, Traiectum castrum, Tungrensem urbem incendio cremant. Secunda incursione Ribuariorum finibus effusi, rsdibus, rapinis ac incendiis omnia dévastant; Colon ia m Agrippinam, Bonnam civitates cum adiacentib us caste! lis, scilicet Tulpiacum. Vilipiacum et Nuis igne comburunt, post hœc Aquis palatium. Idem Amalimundahas et Stabilius monasteria in favillam redigunt. {Reyinonis chron., Iib. II, ann. 881.)

Louis H, roi de Germanie et de Lotharingie, ne pouvait pas venir défendre cette partie de ses États; il était atteint d'une maladie grave, dont il mourut à Francfort, au mois de septembre 882. Les troupes qu'il avait envoyées contre les Normans se débandèrent, et ceux-ci les poursuivirent jusqu'à Coblence. Ils allèrent ensuite porter la désolation dans le territoire de Trêves; l'antique cité romaine fut saccagée et brûlée. Metz subit le même sort; son évêque mourut les armes à la main.

Charles le Gros, qui était en Italie et que de nombreuses députa tions invitaient à se mettre à la tête de l'empire, vint à Worms, où, dans une diète tenue au mois de mai, l'on résolut de marcher contre les Normans.Une armée considérable fut levée à cet effet; elle était composée de gens tirés de toutes les nations de l'empire, Lombards, Bavarois, Allemans, Thuringiens, Saxons, Frisons. Charles, à la tète de cette armée, arriva devant EIsloo, au mois de juillet. Godfrid et Sigefrid s'y étaient retranchés. Après douze jours de siège, on se décida, de part et d'autre, à traiter de la paix. Godfrid vint lui-même la négocier dans le camp de l'empereur. Les chefs normans promettaient d'embrasser le christianisme et de se retirer, pourvu qu'on leur abandonnât la partie de la Frise autrefois possédée par Hériold et Roric. Ils demandaient en outre pour Godfrid la main de Gisla, fille de Lothaire II et de Waldrade. Ces propositions furent acceptées;

30i HISTOIRE DES CAROLINGIENS.

Godfrid, après avoir reçu le baptême, épousa Gisla *, et l'on compta à Sigefrid et à ses compagnons quarante mille sous d'argent ; pour les engager à se retirer. Cette alliance de Godfrid avec la famille naturelle de Lothaire eut des conséquences désastreuses; elle fit naître chez Hugues, frère de Gisla, l'espoir de rentrer en possession du royaume de son père, sauf à le partager avec le mari de sa sœur. Il parait, en effet, s'être entendu avec Godfrid pour s'emparer de la Lotharingie *. Reginon rapporte que tout ce qui dans le pays détestait la justice et la paix accourut à lui; qu'en peu de jours il se trouva entouré d'une multitude innombrable de brigands (parmi lesquels il ne manquait pas de personnages considérables, tels que les comtes Étienne, Robert, Wibert, Thiebault, Alberic et son frère) ; que ces hommes se livrèrent à tant de rapines et de violences qu'ils ne différaient en rien des Normans 5 .

Pour prévenir les effets de cette levée de boucliers, Charles le Gros, monarque peu capable, irrésolu,

* Après la mort de son mari, tué en 835, Gisla devint abbesse de Nivelles, comme le prouve un diplôme publie par Mirœus. {Optr. diplom., t. I, p. 305.) Un autre diplôme, public par Ernst dans le Codex diplomaticus de son histoire du Limbourg, nous apprend que Zwcntibold donna à Gisla, en 897, la terre de Scffeutprés d'Aix-la-Chapelle.

* Hugo, lllius Lotharii régis ex Wdltrada pelliro pulrherrima Lotharii regnum invadit, et Godefridum regem Normannoruni sibi associvit, medutate regnl pollicita ; sed jussn imperatoriset Godefridus perimilurei H ugo exrîccatus Prumis monasterio in monachum est attonsus. {D. Bouquet, IX, p. 47, extrait de la chronique de Tours.)

* Chron, Rrgin , ad cnn. 8S3.

môme faible d'esprit dans les derniers temps, par suite de maladie, céda à de mauvais conseils ; il fit assassiner Godfrid par un ennemi personnel, le comte Eberhard. Quant à Hugues \ il se contenta de lui faire arracher les yeux et de le reléguer aveugle au monastère deSaint-Gall, d'où il fut ramené plus tard à l'abbaye de Pi i um Cette double exécution, loin d'avoir pour effet de délivrer la Belgique de la présence des Normans, ne fit que consolider leur établissement dans ce pays. Sigefrid établit à Louvain le siège principal de ses opérations ; la plus grande expédition que les Normans eussent jamais lancée contre la Gaule s'organisa dans le Brabant 3 ; leur armée se dirigea par terre et par mer sur Rouen et alla ensuite faire le siège de Paris *. Charles le Gros ne put sauver cette ville qu'en payant sa rançon, et en livrant aux Normans la Bourgogne, qui n'obéissait pas a l'empereur 5 .

Après ce nouvel acte de faiblesse, Charles se retira

1 Les chroniqueurs n'ont que du mal à dire de ce prince. Voici ce que l'un d'eux rapporte : Hugo, filius Lotharii Wabertum comitem sibi fldelissimum dolo trucidari fecit, pulchriludine uxoris ejus captus, quam abaque mora in ma tri mon lu m rccepit, cui nomen Friderata fuit. (D. Bouquet, IX, p. 36.)

» Chron. Regin., t. c, Annales Metenscs, ann. 8«5.

* H. Martin, t. Il, p. 478, 4» édit.

« Ce siège a été décrit par le poêle Abbon, suivant lequel les Normans étaient au nombre do quarante mille, et avaient sept cents navires dans la Seine, sans compter d'innombrables petites barques.

5 Annal. Metens. ; S. Wedast. ; Fuld. ; Abbonis Carmen de lellis Pari-

SMCÙ.

malade vers le Rhin. Dans une diète qui eut lieu à Tribur, en 887, il se vit abandonné de tout le monde et tomba, comme dit un historien belge \ du faite des grandeurs dans l'abîme du mépris et de la misère.

On ne connaît de ce prince que trois diplômes concernant la Belgique. Le premier est une donation du fisc de Bodeux et de la chapelle de Bra, faite à l'abbaye de Stavelot le 13 novembre 882 ». Le deuxième est un acte expédié de Francfort, le 6 septembre, par lequel l'empereur donne à son fidèle Trudo un domaine situé dans le pagus de Courtrai 3 . Le troisième, expédié de Ratisbonne en 887, est également un acte de donation : l'empereur concède aux moines de Sainte-Marie d'Aix-la-Chapelle la villa de Bastogne en Ardennc *, avec toutes ses dépendances.

Par suite de la déposition de Charles le Gros, Arnulphe, fils naturel du feu roi de Bavière Carloman, fut proclamé roi par les grands de Germanie

' Ernst, Histoire du Limbourg, t. I, p. SùO.

* Martine, Amplisaima coller! io, t. Il, p. 30; Bertbolet, Histoire du Luxembourg, t. II, p. 66; Boehmer, Regetta Carolingorum, p. 97; Lùle chronologique de» éditt et ordonnance» de la principauté de Stavelot et ilalmédy, p. 6.

8 Martène, /. c, p. 32 , Boehmer, p. 100

4 In pago Harduneusi villam quœ dicitur Bastooica. Ce diplôme a élu publié par Lodebur, A rente. , IX, 77, et dans les appeodices de Philippe Mouskes, édit de ReiiTenberg, p. 550 Ernst en a donné un texte exact dans sob Codex diplomaticut, p. 86, d'après le cartulaire royal de l'église d'Aix-la-Chapelle.

et de Lolharingie Les auteurs qui se sont occupés récemment de l'histoire d'Arnulphe, MM. Wenck * et Duemler 3 , ont parfaitement éclairci les intrigues qu'il employa pour arriver à ce but. C'est un sujet que nous n'avons pas à traiter ici; seulement nous ferons remarquer qu'il résulte des faits dont nous rendrons compte dans le chapitre suivant que les sympathies des Lotharingiens étaient plutôt pour Charles dit le Simple que pour Arnulphe. Toutefois il ne serait pas juste de méconnaître les services que le roi de Germanie rendit à la Belgique. Les Normans étaient, comme nous l'avons dit, campés a Louvain; peut-être la ville de ce nom leur doit-elle son origine. Arnulphe aurait voulu marcher contre eux; mais il était retenu aux extrémités de la Bavière, par les peuples slaves qui commençaient a s'insurger. Il ordonna néanmoins de former une armée sur la Meuse *. C'était aux environs de Maestricht qu'elle devait se rassembler. Mais avant que toutes les troupes fussent réunies, les Normans traversèrent la Meuse près de Liège, et, laissant l'armée royale sur leurs flancs, ils allèrent se poster

* La source principale de l'histoire d'Arnulphe est la chronique del'abbé Reginon de l'rum, dans Perlz, Scriptores, t II, p. b98.

* Die Erhebutuj Arnulfs und dtr Verfall des knrolingiKhtn Rtichs. Leipzig.

* De Arnulfo rttje commenlalio hi%torica. Berlin, 185S.

« Ernst a ii cueilli sur celle expédition, qui eut lieu dans le Limbourg en 891, tout ce qu'il a pu trouver dans les auteurs du temps. Voyez son Histoire du Limbourg, t. I, p. 361 et suiv.

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