LES DERNIERS CAROLINGIENS
Après la mort de Charles le Gros, 12 janvier 888 le royaume d'Occident revenait de droit à Charles dit le Simple, fils posthume de Louis le Bègue. Mais ce prince était encore enfant : né le 17 septembre 879, il avait huit ans et quelques mois; Foulques, archevêque de Reims, prenait soin de son éducation et lui servait, pour ainsi dire, de père. Le pays était trop agité pour permettre à un roi aussi jeune de monter paisiblement sur le trône. « Les princes du royaume, dit Richer, poussés par la cupidité, se disputèrent le pouvoir. Chacun cherchait par tous les moyens à augmenter sa fortune ; personne ne songeait à protéger le roi ou à défendre l'empire. Acquérir le bien des autres était pour tous la grande affaire, et celui qui n'ajoutait rien à son patrimoine, aux dépens d'autrui,
semblait n'avoir rien fait pour ses intérêts. C'est ainsi que le bon accord dégénéra en une implacable discorde, qui amena l'incendie, le pillage, la dévastation 1 . »
Les Normans profitèrent de ces divisions entre les grands pour envahir la Neustrie; ils s'y livrèrent aux plus horribles ravages, jusqu'à ce que les seigneurs francs, ayant reconnu la nécessité de se réunir autour d'un chef, élevèrent au trône le duc Ode ou Eudes, fils de Robert le Fort; celui-ci était, selon Richer, fils d'un Saxon nommé Witichin, et selon Y Art de vérifier les dates, arrière-petit-fils de Childebrand, frère de Charles Martel. Robert avait été nommé duc de France en 861 ; et Eudes, qui lui avait succédé en 866, fut élu roi des Francs le 15 février 888.
Cependant Charles le Simple n'entendait pas renoncer au trône de ses pères. A peine approchait-il de l'adolescence que déjà il exprimait amèrement à ses amis et aux gens de sa maison ses regrets d'avoir perdu la couronne. Foulques attendait l'occasion de tenter une restauration en sa faveur; il en préparait les moyens avec les partisans de la dynastie carolingienne qui étaient presque tous en Belgique. « Tous les princes de Belgique et quelques-uns de la Celtique, dit Richer en parlant de Charles, lui étaient entièrement favorables : leur adhésion fut déposée,
* Richtri Hitlor., lib. 1, c. \.
sous serment, entre les mains de l'archevêque de Reims *. »
L'occasion que Foulques attendait se présenta enfin. Eudes s'était rendu en Aquitaine, pour réduire les seigneurs de ce pays qui lui refusaient obéissance. A un jour donné, la basilique de Saint-Remi de Reims vit se réunir sous ses voûtes, pour la Belgique, les métropolitains de Cologne, de Trêves et de iMayence, avec leurs évêques suffragants; pour la Celtique, l'archevêque de Reims et quelques-uns seulement de ses suffragants, savoir : les évêques de Laon, de Chàlons et de Thérouanne. Introduit dans cette auguste assemblée, Charles y fut sacré et couronné roi des Francs le 28 janvier 893. Les Annales de Metz désignent, comme ayant contribué à cet acte, Herbert comte de Vermandois et Pépin comte de Senlis, qui l'un et l'autre étaient issus du sang de Charlemagne. Il paraît que le comte de Flandre aussi n'y fut pas étranger; mais nous ne voyons point que ces partisans de Charles aient rien fait pour le mettre en possession de son royaume.
Ce jeune roi fut bientôt obligé de prendre la fuite ; il chercha un refuge dans la Lotharingie d'abord, et puis dans la Bourgogne. Arnulphe, dont il avait espéré d'obtenir du secours, intervint, mais ce fut pour assurer à son fils Zwentibold la couronne de Lotharingie. Il convoqua Eudes et Charles à une assemblée
» Rirher., Ub. I, c. 12.
générale à Worms, comme s'il voulait les réconcilier. Charles, qui était un jeune homme de seize ans, s'y fit représenter par des députés ; Eudes y vint en personne et fut reçu avec beaucoup d'honneurs. Il obtint, disent les chroniques, tout ce qu'il souhaitait, c'est-à-dire sa reconnaissance comme roi dcNeustrie ; mais on le ht assister à l'élévation de Zwenlibold au trône de Lotharingie.
Nous avons déjà dit quelques mots de la folle expédition du nouveau roi des Lotharingiens, pour s'emparer de la ville de Laon, et du reste de la France si le succès avait couronné ses armes. Le prétexte de cette expédition était de rétablir Charles le Simple sur le trône de ses pères. Mais les partisans de celuici, qui ne se méprenaient pas sur le but réel de Zwentibold, saisirent assez habilement cette occasion d'obtenir en faveur de Charles une sorte de transaction : ils envoyèrent des députés à Eudes pour lui demander la cession d'une partie quelconque du royaume. Eudes y consentit, et dans un plaid tenu au printemps de l'an 896, une fraction de territoire (probablement le comté de Laon et le pays Rémois) fut adjugée à Charles le Simple. Le roi Eudes mourut le 3 janvier 898 ; alors Charles entra en possession du royaume entier. Robert, frère du feu roi, fit sa soumission au roi légitime, et celui-ci le créa duc de la Neustrie, c'est-à-dire du pays compris entre la Seine et la Loire.
Charles le Simple régnait donc sur la France de-
puis quatorze ans, lorsque, à la mort de Louis l'Enfant, en 912, il fut appelé à recueillir la couronne de Lotharingie. A quelle influence faut-il attribuer cette nouvelle réunion de deux pays qui s'étaient séparés à la satisfaction de l'un et de l'autre? Est-ce à celle des évêques ou à celle des vassaux les plus puissants, tels que Régnier, comte de Hainaut? Ou bien sont-ce les intrigues de Charles le Simple qui produisirent ce résultat? On ne trouve pas de réponse précise à ces questions dans les sources historiques. Un passage des Annales de Lobbes, reproduit dans plusieurs autres chroniques, dit simplement : Karolus jam tandem Occideiitalium rex, regnum etiam Lothariense recepit K Nous avons vu plus haut la part que les évêques de Belgique prirent au sacre de Charles en 893, et ce que dit Richer des partisans de ce prince. Dcwez pense que Régnier, comte de Hainaut, contribua puissamment a donner cette belle couronne à Charles : ce fut, dit-il, pour le récompenser de son zèle et de son attachement que celui-ci le créa duc de Lotharingie, et qu'après sa mort il conféra la même dignité à son fils Gislebert *. M. Borgnet nous semble approcher beaucoup de la vérité, lorsqu'il s'exprime ainsi : « On doit croire que l'avènement de Charles fut populaire; sans nul doute, l'attachement à la famille de Charlemagne contribua a la réussite du mouve-
' l'ertz, Monum. German. histor., t. II. p. ÎIO. * Histoire fjcwrale de ta Drljique, t. II, p. iVi.
ment. Il ne faut pas cependant exagérer l'influence de ce sentiment. A cette époque, le peuple était dépouillé de toute participation aux affaires publiques; les possesseurs de fiefs, qui s'étaient attribué , avec l'autorité, le monopole de l'opinion publique, et qui dirigèrent cette insurrection en faveur de la légitimité» n'étaient guère susceptibles d'autre passion que de celle d'augmenter leurs possessions et leur influence. 11 faut donc chercher encore ailleurs un motif qui nous explique leur conduite... Le successeur de Louis l'Enfant, Conrad, avait eu pour adversaire, dans la guerre de Bamberg, plusieurs vassaux de Lotharingie et surtout deux comtes, Gerhard et Mattfried, puissants entre la Meuse et la Moselle. Gerhard et Mattfried étaient liés d'amitié avec Ragenaire (Régnier), qui déjà avait pris leur parti dans leur lutte avec Zwcntibold. Il n'est donc pas impossible qu'un sentiment de rancune personnelle ait contribué à la réussite du mouvement qui donna la Lotharingie à Charles *. »
Un autre sentiment encore que celui de la rancune nous semble avoir du exercer sou influence sur l'esprit des Lotharingiens et particulièrement sur celui du comte Régnier. Conrad, roi de Germanie, était fils de ce Conrad qui avait été tué dans la guerre de Bamberg. Régnier et tous les seigneurs qui avaient pris
1 Elude mr le règne de Charlet le Simple, p. 30, t. XVII des nouveaux mémoires de l'Académie royale de Belgique.
part à cette guerre étaient perdus, s'il parvenait à rétablir sur les vassaux de la Lotharingie les droits de suzeraineté que lui avaient transmis ses prédécesseurs. C'est là probablement le grand motif qui les détermina à se tourner du côté de la France et à se jeter dans les bras de Charles le Simple, qui n'était pas un étranger pour leur pays.
Avant d'entrer plus profondément dans l'examen des faits qui concernent Charles dit le Simple, nous nous permettrons d'emprunter au travail si remarquable et trop peu connu de 31. Borgnet ses recherches sur l'origine de celte épithète avilissante :
« Il importe de faire remarquer que les dénominations de simple*, hebes, hisipiens, slultus, sot tus, follus, car il y a vraiment luxe d'expressions pour avilir le malheureux roi, n'appartiennent qu'au onzième siècle, à l'époque où la dynastie capétienne, solidement établie, commençait à avoir ses flatteurs, où l'on voulait dissimuler leur usurpation, relever le mérite des fondateurs de cette nouvelle race royale au détriment de leurs adversaires. Le point nous a paru valoir quelques recherches, et nous l'avons soigneusement vérifié. Nous ne citerons pas les Annales de Saint-Bertin, qui s'arrêtent à 882, peu d'années après la naissance de Charles, et dont on s'explique le silence ; mais les Annales de Saint-Vàast et de Fulde, qui vont jusqu'au commencement du dixième siècle et fournissent la plupart des faits que nous connaissons sur la première partie de ce règne, ne renferment
également aucune trace d'un de ces avilissants sobriquets. Le moine Abbon a composé, sur le siège de Paris par les Normands, un poëme qui peut passer pour un panégyrique d'Ode, le premier roi de la famille des Capet; il célèbre avec empliase le triomphe de son héros sur Charles, dont le nom revient à plusieurs reprises sous sa plume sans accompagnement d'épithète. Ce n'est pas, chez le moine neustrien, reste de ménagement pour la race déchue, car il rappelle avec une intention évidemment malveillante le surnom de Louis, le père de Charles.
» Nous avons encore trois chroniqueurs contemporains : Régi non, Flodoard et Richer. Sous ce rapport, tous trois sont également inoffensifs; parfois même leurs expressions sont bienveillantes, loin de favoriser la réprobation qui s'est si injustement, croyonsnous, attachée à l'infortuné monarque. Thietmar est le premier chroniqueur où apparaisse, jointe au nom de Charles, une qualification outrageante; on y lit : Fuit in occiduis partibm quidam rex, ab incolis Karl sot, id est stolidus, ironice dictus f . Mais Thietmar est mort en 1018, et ses paroles nous attestent qu'alors, dans cette partie de l'empire franc à laquelle on peut déjà donner le nom de France, commençaient à prévaloir les expressions désobligeantes pour les Carlovingiens. Ace propos, les avant éditeur des Monumenta
« Thtetmaruhroniron, I, 13. d.uis l'eru. vnpi., \\\.
Oermaniœ historica signale une circonstance assez curieuse : deux manuscrits appartenant l'un à la bibliothèque royale de Dresde, l'autre à celle de Bruxelles, furent à sa disposition pour la publication de cette chronique ; de la phrase que nous venons de citer, les mots : ab incolis Karl sot, id est stolidus, ironice die tus, ne se trouvent que dans le second manuscrit, dont l'écriture est du quinzième siècle; dans le premier, qui est réputé autographe, ces mots ont été raturés, sans nul doute par un partisan des Carlovingiens dont nous ne pouvons que présumer l'intention bienveillante.
» La dénomination de simplex, ou quelque autre expression équivalente, se rencontre accolée au nom de Charles, chez la plupart des chroniqueurs du onzième siècle, surtout chez ceux qui appartiennent à la partie méridionale et occidentale de l'empire franc, à la Bourgogne, à l'Aquitaine, à la Neustrie, provinces où la dynastie carlovingienne fut constamment impopulaire, en sa qualité de dynastie imposée à la suite d'une violente réaction. A peine en avons-nous trouvé un qui appartienne à l'Austrasie, la patrie des Pippins. Et même parmi les chroniqueurs occidentaux, il en est qui cherchent à expliquer d'une manière favorable ces dénominations injurieuses : simplex diclus, lisons-nous dans la chronique de Saint-Bénigne de Dijon, ob benignitatem animi; sanclus nunc verte potest vocari , quoniam injuste ab in/idelibus suis et perjuris long a custodia carcevis
afllictus est 4 . » On sent qu'au onzième siècle le clergé neustrien n'a pas encore perdu le souvenir de ce qu'avait fait pour lui, aux temps de sa splendeur, la famille de Charlemagne ; plus tard tout ménagement disparait, l'Église française a mis en oubli les libéralités passées, et les chroniques de Saint-Denis traitent impitoyablement en vaincus les derniers descendants de cette illustre race *. »
j " Les premières années qui suivirent l'avènement de Charles au trône de Lotharingie ne furent marquées que par les tentatives de Conrad pour s'emparer de ce pays. Charles le Simple, résidant en Neustrie, avait confié le gouvernement bénéficiaire de son nouveau royaume, avec le titre de duc, à Régnier, comte de Hainaut. Celui-ci se, montra digne de la haute confiance de son souverain, et repoussa les attaques du roi de Germanie, en 912 et 913 5 . Quelques chroniqueurs rapportent que Conrad conquit l'Alsace, mais c'est avec raison que ce fait est révoqué en doute par M. Borgnet; on est même autorisé à le nier absolument, lorsqu'on passe en revue les actes gouvernementaux du roi Charles en Alsace, postérieurs à Tannée 913 4 .
» Dom Bouquet, VIII, p. 243.
* Étude sur le ré'jrte de Charles le Simple, pp. 4-7.
3 Cunradus eo ipso anno Franco* qui dicuntur Lotharingi taosliliter invasit.. Item, Cunradus cum exercitu regnum Lotharii ingressus est. (Annalet SangaU., ad »nn. 912 et 913 ; D. Bouquet, Y 111, pp. «01 et 224.)
4 .M Strobel lésa rapportes dans son excellente Hittoire d'Alsace, en indiquant les sources et en reproduisant autant que possible les texte»
Régnier mourut en 91 6, au palais de Meersen, près de Maestricht. Charles, qui assista à ses obsèques, en fut tellement affligé qu'il versa des larmes abondantes. Richer rapporte qu'en présence des grands du royaume, qui s'étaient réunis, il investit le fils de Régnier des fiefs et dignités de son père *. L'assemblée dans laquelle cet acte solennel fut accompli est probablement celle dont il est fait mention dans le diplôme du 19 janvier 916 *, et qui eut lieu dans l'antique palais des Carolingiens à Herstal.
Il paraît que Gislebert, en succédant au duc Régnier, n'avait pas hérité des vertus de son père : car peu de temps après, cédant à l'esprit de l'époque,
mêmes. (Vaderlandische Getchlrhle des Elsasses, Strasbourg, 1841, t. I, p. 177.) Voyez aussi Y Histoire du Limbourg, par Ernst, t. I, p. 369 note, où se trouve cité un passage de certaine chronique insérée dans le titre l* r <le Germania sacrœ prodromut, Userman. 1790.
. » Heractisque exéequiis, Gisleberto ejus filio, jam facto juveni, psternnm honorem, coram pnncipibus qui confluxerant, llheralissime accommodât. (Richer , Hislor.; 1. 1, c.3i.)
1 Ce document est remarquable par les noms des personnages qui assistèrent au plaid général dont il fuit mention. Il y est dit:» Dnde post mullas et penè innumeras reclaraationes sineeffectu, nos cupientes eandem definire rationem, habilo generati placilo apud Haristallium, in conventu totius regni tam episcoporum quam comitum et procemm ac judicum diversarum potestatum, omniumque conventu nobiltum, cunctorum fldelium nostrorum. quorum nomina bœc sunt : Rotgarius, archiepiscopus [de Trètes), Herimanniis, archiepiscopus {de Cologne), Dado, episcopus {de Verdun), Stephatius, episcopus (de Liège), Widricus, cornes palatii, Richuinus cornes. Gislebertus. Malfridus, Rerengarius cornes {de Namur), Erlebodus cornes, Rodolfus cornes, Otto cornes, Cunradus cornes, Walcherus cornes, Sigardus cornes, Letardus cornes (et 17 seigneurs ou échevins désigné» par leurs noms) gener«li j idicio de.rehim et determinatum. est, etc. (D. Rouquet, t. IX, p. 5S3.)
il voulut se rendre indépendant de celui à qui il devait sa haute position. 11 chercha à se créer, un parti, en faisant une large distribution de bénéfices. Charles était en Neustrie, lorsqu'il fut informé de ces symptômes de trahison. La position de ce roi couronné de deux couronnes était vraiment singulière. Tous ses États se trouvaient partagés entre ses grands vassaux; il n'avait de souveraineté immédiate et directe que sur la ville et le comté de Laon en Vermandois, qui lui avait été rendu par Eudes. Hors du territoire de ce petit comté, son autorité ne pouvait s'exercer que par l'intermédiaire de ses vassaux, quand ils voulaient bien s'y prêter. La Lotharingie, la Neustrie, la Bretagne, la Bourgogne et l'Aquitaine avaient leurs ducs particuliers ; la Flandre et le Vermandois avaient leurs comtes. Tous ces feudataires visaient à une indépendance absolue, et le roi n'avait d'autre moyen de les réduire qu'en les faisant marcher les uns contre les autres, ou en soulevant contre eux leurs arrière-vassaux.
Aussi longtemps que Régnier avait vécu, Charles avait trouvé dans la Lotharingie un point d'appui, qui lui faisait défaut sous Gislebert. La Neustrie lui échappait également, le duc Robert ayant des pré- , \ > tentions a la couronne de feu son frère Eudes. En \ : * V* Bourgogne, le duc Richard avait toujours loyalement
défendu la cause du suzerain ; mais son fils Rodolphe, qui lui succéda, prit parti pour Robert et devint son gendre ; bien plus, après la mort de son
beau-père, il fut choisi pour roi et sacré dans l'Église de Saint-Médard à Soissons. En Flandre, le comte Baudouin, dont la politique, dit M. Borgnet, consistait à passer sans cesse d'un camp à l'autre, selon que ses intérêts le lui conseillaient, figura d'abord au nombre des partisaus déclarés de la dynastie Carolingienne, mais il finit par prêter serment de fidélité au roi Eudes. Quant au comte de Vermandois, il n'est que trop célèbre par sa félonie.
Richer attribue des conséquences très-graves à un fait qui, au point de vue des idées modernes, paraît assez insignifiant. Il rapporte que Charles avait voué une affection particulière a un homme de naissance obscure nommé Haganon ; que cet homme avilissait la dignité royale en se posant en conseiller du prince, comme s'il y avait faute de noblesse; que les grands indignés s'en plaignirent au roi, menaçant, s'il ne renonçait pas à une telle familiarité, de se retirer entièrement de son conseil. Charles, dit-il, ne tint compte de ces remontrances et n'éloigna point son favori *. Richer et Flodoard * attribuent à ces circonstances une conspiration qui nous semble avoir des causes beaucoup plus profondes.
Henri l'Oiseleur, qui avait succédé, comme nous l'avons déjà dit, a Conrad, roi de Germanie, en avril 920, parait avoir repris, dès son avènement, le projet
' Richer, 1. 1, c. 15.
* Flodoardi Il st. ea'. s. Hemais., I. IV, r. 15.
de son prédécesseur de réunir de nouveau la Belgique a l'Allemagne. C'est ce qui le détermina sans doute a accueillir les propositions de Robert, et à entrer dans une conspiration qui avait pour but de détrôner le roi de France et de Lotharingie. Une entrevue que Charles avait eue avec lui àWonns avait fini par une mêlée sanglante. On ne connaît pas les détails de cette affaire, mais on trouve dans Richer des renseignements précieux sur le parti que les ennemis de la dynastie carolingienne surent en tirer. « Robert, dit-il, avait appris que Henri s'était trouvé forcé de fuir, poursuivi par les gardes du roi, et il l'avait aussitôt assuré de son dévouement. Fort de l'adhésion de Henri, le tyran (le duc) se mit sans retard en devoir de s'emparer du royaume; il fit dans ce but de nombreuses largesses et des promesses infinies. Enfin il sollicita ouvertement les princes déjà portés à la trahison; il leur représenta le roi vivant à Soissons en homme privé, et les Belges, un très-petit nombre excepté, déjà rentrés dans leurs foyers. L'occasion était favorable, leur disait-il; il leur assurait de plus que le roi pouvait <Mre pris facilement, et cela avec justice, s'ils se rendaient tous au palais pour se concerter avec lui. Il fallait le saisir au milieu même de la délibération et le retenir dans sa chambre. Presque tous les grands de la Celtique approuvent ce projet et jurent entre les mains du tyran de consommer le crime. Ils arrivent donc au palais, entourent le roi comme pour
délibérer avec lui, remmènent dans sa chambre, ainsi qu'ils l'ont raconté à quelques personnes, s'emparent de lui et le retiennent prisonnier.
« Ils se disposaient déjà à emmener le roi, quand l'archevêque Hervé 1 entre tout à coup dans Soissons avec des troupes. Il veillait en effet sur le roi, et il avait pressenti les projets des transfuges. Il s'était introduit dans la place avec un petit nombre d'hommes, que d'autres suivirent bientôt, grâce aux soins de Ricuf, évêque de la ville. Ainsi entouré d'hommes armés, Hervé se présenta devant les transfuges, qui tous restèrent confondus et frappés de terreur : « Où est le roi mon seigneur? » leur dit-il d'une voix terrible. De tant d'hommes présents, très-peu eurent la force de répondre, car ils virent qu'ils étaient vendus; cependant ils reprirent courage et ils répondirent : « Il tient conseil là dedans. » Le métropolitain brise les serrures, enfonce la porte, et trouve le roi assis avec quelques personnes seulement, car après s'être emparé de lui, on le tenait prisonnier et on lui avait donné des gardes. Le métropolitain lui prit la main, en lui disant : « Viens, mon roi; sers-toi plutôt de tes serviteurs, » et il l'entraîna ainsi du milieu des transfuges. Le roi monta à cheval, sortit de la ville avec quinze cents hommes d'armes et se rendit à
1 Hervé avait succédé il Foulii'ies. assassiné en 900 par les gens du comte Je FlonrJre.