‹ Histoire des CarolingiensChapitre 16 sur 23 · II. sa · texte numérisé non relu

II. sa

Reims. Après son départ, les transfuges, couverts de honte, se montrèrent furieux d'avoir été joués ; ils retournèrent confus vers Robert et racontèrent au traître le mauvais succès de leur entreprise. Pour le roi Charles, il regagna l'intérieur de la Belgique avec l'archevêque et un petit nombre d'hommes, qui d'abord l'avaient abandonné, mais que de sages conseils avaient ramenés à lui, et il se retira dans la ville de Tongres *. »

Quand on se représente la situation du roi Charles, si injustement appelé leSimple, on ne comprend pas que l'histoire ait pu lui faire un reproche d'avoir reçu au nombre de ses vassaux le chef norman Hrolff, et de lui avoir concédé le duché de Normandie qu'il possédait déjà, et dont le roi était tout à fait incapable de l'expulser. HrollVnous paraît être un feudataire tout aussi estimable, plus estimable peut-être que Robert et Gislebert, qui, au mépris de leurs serments, ne cessaient de conspirer contre leur suzerain. Les historiens qui blâment la conduite de Charles ne se sont pas rendu un compte bien exact de son isolement ; ils n'ont pas assez remarqué cette scène de Soissons, où le roi, surpris par les partisans de Robert qui se disposait à le détrôner, est sauvé par un prêtre, par Hervé, archevêque de Reims. 11 n'y a pas un de ses vassaux qui vole a son secours ou

' Nous avons emprunte co passage à l'excollento traduction de M. Guadet, Hicher, Hitloire (h son temps, cïc. Paris, 18i5, 1. 1, c. ît et U.

qui prenne son parti; au contraire, le duc Gislebert parait être associé au complot, non dans l'intérêt du frère d'Eudes, mais pour se faire à lui-même une souveraineté indépendante dans la Lotharingie. Il faut que ce soit un prêtre qui délivre le roi des mains de ses ennemis; et lorsqu'il est délivré, c'est encore chez ce prêtre seul qu'il peut trouver un asile. En effet, Charles séjourna à Reims pendant plusieurs mois ; il ne passa en Belgique que lorsqu'il eut réuni assez de forces pour aller châtier Gislebert et les autres insurgés de ce pays.

Ce Gislebert a une physionomie assez originale dans le portrait qui nous en a été laissé par Richer : « II se livrait étourdiment, dit-il, a une insolente témérité; à la guerre, son audace était telle qu'il ne craignait pas d'entreprendre l'impossible. Il était de taille médiocre, mais gros; ses membres étaient très-forts; il avait le cou roide, les yeux méchants, hagards, et tellement mobiles que nul n'en connaissait bien la couleur. Ses pieds remuaient sans cesse; son esprit était léger, son langage obscur, ses questions fallacieuses, ses réponses équivoques; il y avait rarement de la suite et de la clarté dans ce qu'il disait. Excessivement prodigue de son bien, il convoitait avidement celui des autres »

Ce dernier trait explique la conduite de Gislebert. Il avait distribué aux seigneurs presque tous ses

» llirher. ! 1, c. 35.

biens : aux plus considérables il avait donné des terres, des bénéfices ; les petits, il les avait gagnés par de fortes sommes d'or et d'argent. Lorsque Charles entra dans le pays avec une armée, les conjurés n'osèrent pas lui résister en pleine campagne, mais ils se retranchèrent dans leurs châteaux et dans leurs villes. Le roi fit dire à chacun d'eux par des messagers qu'il leur conférerait par un acte royal et solennel tout ce qui leur avait été donné par Gislebert en terres et en maisons, et qu'il prendrait leur défense contre Gislebert même, si celui-ci voulait leur reprendre les bénéfices qu'il leur avait concédés. Ce moyen réussit merveilleusement. Tous abandonnèrent le parti de Gislebert, se rallièrent fermement au roi et marchèrent avec lui contre le duc. Gislebert s'était retranché avec un petit nombre d'hommes dans un endroit appelé Harburc, au confluent de la Gheule et de la Meuse Il s'enfuit quand les troupes du roi s'approchèrent, et alla chercher un refuge au delà du Rhin.

Parmi les Lotharingiens qui avaient déserté le parti du roi figure l'abbé de Lobbes, Hilduin. La conduite de ce prélat est exposée dans un document qui jette beaucoup de jour sur la moralité des révolutionnaires de ce temps. Le capitulaire de Charles III ou le Simple,

1 Suivant M. Pertz, c'est l'endroit où se trouve aujourd'hui le village de Gheule, entre Meersen et Maestricht. Mais la situation de ce village perme' d en douter. L'auteur d'un mémoire couronné par l'Académie de Bruxclle-» place Ilarburg a Hardestein. (Mémoires couronnés, t. I, p. 41.)

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intitulé Tungrensis episcopalus controversia , de Tan 921 1 , est une espèce de circulaire adressée à tous les archevêques et évêques du royaume, pour leur annoncer la déposition de ce prélat et l'élection de Richer, abbé de Prum, au siège épiscopal de Liège. On y voit que la conduite d'Hilduin a fait l'objet d'une enquête à laquelle ont assisté seize archevêques et plusieurs vassaux, proceres, marquis, comtes et grands, optimales, du royaume. Les faits constatés par cette enquête sont des plus curieux. Le roi raconte d'abord, en termes généraux, que plusieurs de ses leudes ont trahi leurs serments de fidélité à son égard, qu'ils ont conspiré contre sa vie et sa couronne ; qu'ils ont pactisé avec ses ennemis, et qu'ils sont allés leur demander les bénéfices et les évêchés de son royaume. Hilduin en particulier est allé trouver les ennemis du roi au delà du Rhin ; oubliant tous ses serments et foulant aux pieds toutes ses promesses, il a sollicité du roi Henri, inbnico nostro, l'épiscopat de l'église de Tongres, et pour l'obtenir, il a donné à Henri et à ses leudes, proceres, plusieurs livres d'or et d'argent qu'il avait volées à l'église de Tongres. Il s'est rendu également auprès de l'archevêque de Cologne Herman ; lui a juré faussement que le roi lui avait donné levèché de Tongres et a fait prêter le même serment par quelques clercs et laïques. Il a employé les menaces

« Ce capitulairese trome dans Baluze, t. Il, p. 295, et dans f'ertz, Ifgts, t. I, p 503.

3/» IIISTUIHE DES CAROLINGIENS.

et la violence à l'égard d'Herman, pour le forcer par la peur à le sacrer évèque. Celui-ci a déclaré que, s'il n'y avait pas consenti, Hilduin l'aurait privé de la vie et des biens ecclésiastiques, et qu'il aurait massacré toute sa familia. Après avoir obtenu son ordination par la terreur, Hilduin est allé prendre possession des biens de l'église de Tongres; il a ravi les trésors de cette église et ceux de l'église d'Aix-la-Chapelle, qui étaient cachés auprès du corps de saint Lambert, et il les a distribués aux évoques et aux comtes, ses complices.

Ce document confirme, dans sa partie principale, le récit de Richer. Le roi Henri y est nominativement signalé comme un des ennemis de Charles le Simple, et l'on voit clairement que les conjurés comptaient sur son appui. Cependant les deux rois finirent par comprendre qu'entourés d'aussi malhonnêtes gens, ce qu'ils avaient de mieux a faire était de s'entendre et de se réconcilier. Le traité de Bonn, qui nous a été conservé et dont on peut lire le texte dans Mirœus 4 , nous apprend qu'étant campés sur les deux rives du Rhin, ils se réunirent dans un bateau amarré au milieu du fleuve, le 7 novembre 821, et qu'ils y sanc- ! tonnèrent par un serment réciproque les conventions arrêtées entre leurs ambassadeurs. Charles, roi des

' Opéra diplomatica, t 1. p. 37. Il a été égilement publié dans la c<Mh« • ion de D. Bouquet, IX. p. .121, ddi\$ Portz, lejes, t. I. p. 5i7, et dan* Raluze, I. 11, p. 2 l JJ.

Francs occidentaux, jure d'être l'ami de Henri, roi des Francs orientaux, à condition que celui-ci lui fasse le même serment et qu'il tienne sa promesse. Henri jure, dans les mêmes termes, d'être l'ami de Charles. Les évêques et les comtes, de part et d'autre, ajoutent à ce traité la garantie de leurs serments et de leurs signatures. On remarque que parmi eux ne se trouve pas 1 evêque de Liège.

C'est probablement à l'occasion de ce traité que le ^ roi Henri obtint de Charles la grâce et la réintégration de Gislebert. On trouve à ce sujet quelques détails assez intéressants dans Richer. « Rappelé de son exil, dit ce chroniqueur, Gislebert obtint grâce auprès du roi par la médiation de Henri, mais à la condition cependant qu'il laisserait aux possesseurs actuels, tant qu'ils vivraient, les bénéfices qu'il avait aliénés contre toute raison, et que le roi lui rendrait seulement ceux dont les possesseurs étaient morts pendant ces années. Il reçut donc tout ce que la mort des possesseurs avait laissé vacant, c'est-à-dire la plus grande partie de ses biens : Maestricht, Jupille, Hcrslal, Meersen, Littoy, Chèvremont »

Richer ajoute qu'à peine rentré en possession de son duché, Gislebert se mit à tourmenter par ses gens et à maltraiter à outrance ceux qui avaient obtenu du roi la possession de ses bénéfices. Il faisait tuer les uns secrètement, il violentait les autres sans

• Richer, I. I, c. 39, traduction de M. Guadet.

relâche pour leur faire abandonner ce qu'ils possédaient. « Il réussit à la fin, dit Richer, et rentra dans tous ses biens; mais ce ne fut que pour comploter contre le roi plus furieusement que jamais. Il alla donc trouver son beau-père *, et s'efforça de l'éloigner de Charles. La Celtique, lui disait-il, doit suffire au roi ; la Belgique et la Germanie ont absolument besoin d'un autre chef; il l'excitait enfin par de fréquentes instances à ne pas repousser la couronne. Mais Henri, fermant l'oreille à ces criminelles suggestions, résista à tout ce que put dire Gislebert, et lui fit entendre à son tour tout ce qu'il jugea propre à le détourner de ses coupables projets *. »

Ce qui suit est extrêmement obscur. Richer rapporte que le roi Charles, après avoir réintégré Gislebert dans la plus grande partie de ses bénéfices, ce qui implique sans doute le gouvernement bénéficiaire de la Lotharingie, s'en retourna dans la Neustrie pour repousser les incursions des Normans, et qu'ensuite il vint résider à Tongres. Mais, d'autre part, M. Borgnet allègue, d'après Flodoard, que Charles passa tout l'hiver de 921 a 922 à combattre pour le maintien de son pouvoir en Lotharingie; qu'il revint ensuite à Laon, où il se vit assiégé par le fils de Robert, Hugues plus tard surnommé le Grand ; que, trop faible pour lutter, Charles ne voulut pas tomber au pouvoir de

* Ceci est évidemment une erreur : Gislebert n'épousa Gerberge, 011e du roi Henri, que vers l'an 928 ou 939.

* Richer, 1. 1, c. 39.

ses ennemis, et abandonna Laon; que Hugues le poursuivit jusqu'à la Meuse; que là il fit la rencontre de Gislebert qui l'accompagna à une conférence où fut arrêté le couronnement de Robert

Suivant le même auteur, Charles parvint à rallier une petite armée, à la tête de laquelle il rentra en Neustrie. Flodoard donne un récit plus ou moins circonstancié des faits de cette campagne ; il représente le malheureux roi luttant avec résolution et déployant une activité qui contraste avec les reproches dont il a été l'objet. Cependant le nombre de ses ennemis ne cessant de croître, Charles fut obligé de rentrer dans la Lotharingie, pour y disputer à Gislebert les restes de son autorité dans ce pays. Quoiqu'il en soit de cette campagne, dont Richer ne parle pas, les chroniqueurs sont d'accord en ce point, que Charles se trouvait dans la Lotharingie au mois de juin 922. Robert, enhardi par son absence, convoqua à Soissons les grands de la Celtique, pour s'entendre avec lui sur les moyens de détrôner le roi. Gislebert ne manqua pas d'y venir, dit Richer, et sans attendre la délibération, il allait criant de tous côtés que Robert devait être mis sur le trône. Par la volonté unanime de tous les seigneurs présents, Robert fut donc élu et, au grand triomphe de son ambition, conduit à Reims, où il reçut le titre de roi dans la basilique de Saint-Remi, le 29 du mois de juin. Il parait que la

» tliwU sur le r, jnede Charlet le Simple, par. M. Borgnet, l. c, pp. 39-K).

théorie des faits accomplis était déjà connue à cette époque : car peu de temps après, le roi Henri eut une entrevue avec Robert sur la Roer, et malgré la convention de Bonn, il lui promit son amitié, ou tout au moins il se prêta à un accommodement *.

Cependant Charles, qui résidait à Tongres *, avait toujours ses partisans dans la Lotharingie. Tous les seigneurs de ce pays ne devaient pas désirer le retour de Gisleberl, qui agissait en roi absolu, disposant des bénéfices, des évêchés, des abbayes 5 . Le roi fit un appel à ceux de ses vassaux dont les intrigues de Gislebert n'avaient pas ébranlé la fidélité. « Bientôt, dit Richer, sur Tordre du roi, arrivèrent tous ceux d'entre les Belges qui n'avaient pas déserté la cause royale. On évaluait leur nombre total h dix mille hommes tout au plus; mais, autant qu'on l'avait pu, on n'avait admis que des individus propres à la guerre, des hommes robustes, résolus au combat, et tous également animés contre le tyran (Robert). Entouré de son armée, le roi marcha à l'ennemi par le Condroz et la Hesbaie ; il pénétra dans le royaume qu'on lui avait enlevé et lit son entrée dans son ancienne résidence d'Attigny 4 . »

1 Borgnet, Étude sur le rèynede Charles te Simple, p. il ; Bœtmior. /.>ijetla Carolinorum, p. 187; Wuitz, Jalirburh. p. M.

* Cum rex Tungros redisse:. (Utcher, I. I, c. 4L)

* Geua abb. Lobitna., op. Bouquet, t. VIII, p. Sî; Giesebrecht, G.*tchichte dtr deutsehen Ktiterseit, t. I, p. i!3 )

« Richer, 1. I. c. 44.

CHAULES LE SIMPLE. 351

Après avoir pris quelques jours de repos, l'armée se dirigea sur Soissons, où elle devait rencontrer les Neustriens. Charles disposa ses troupes pour le combat : il les divisa en deux corps ; il donna six mille hommes des plus vigoureux à Fulbert, qui devait marcher en avant, et se réserva le commandement des quatre mille autres, formant la réserve. Il parcourut ensuite les diverses légions, et fit tout ce qu'il put pour les exciter à combattre vaillamment. Quand l'armée eut traversé l'Aisne, elle se trouva en présence de l'ennemi. La bataille de Soissons est un des grands événements de l'époque. Nous avons déjà dit que Charles n'avait que dix mille combattants; l'armée neustrienne était forte de vingt mille hommes f ; néanmoins Charles disposait tout pour l'attaque, lorsque les évêques qui l'accompagnaient demandèrent qu'il ne prît pas lui-même part au combat, de crainte que la race royale ne vînt à s'éteindre avec lui. Sollicité de tous côtés, le roi mit à la tête des quatre mille hommes qu'il conduisait le comte Hagrald ; puis après avoir adressé une allocution à ses défenseurs, après les avoir engagés à mettre toute leur confiance en Dieu, l'ennemi du parjure et de l'usurpation, il se retira avec son clergé sur une montagne voisine, où s'élevait une église dédiée a sainte Geneviève, et y attendit le résultat du combat.

« Richer,!i!). 1,c. 45.

35i HISTOIRE DES CAROLINGIENS.

L'armée belge marcha résolûment à la rencontre de Robert, qui s'avançait avec un égal courage. Lorsque les deux armées ennemies se virent rapprochées, elles s'élancèrent l'une sur l'autre; la bataille s'engagea au milieu d'horribles clameurs, et de nombreuses victimes ne tardèrent pas à tomber des deux côtés. Les partisans de Charles avaient choisi cinquante d'entre eux pour former une sorte de conjuration contre Robert: ils devaient le chercher dans la mêlée, le saisir et le tuer. On ne savait où il combattait; mais les conjurés voyant un guerrier qui parcourait le champ de bataille, et distribuait de terribles coups, lui demandèrent s'il était bien Robert. Sans hésiter, il se fit connaître en découvrant sa longue barbe, et frappant en même temps le comte Fulbert. Celui-ci, quoique mortellement blessé, eut encore la force de porter à l'usurpateur un coup de lance qui lui traversa la poitrine. Entouré par les conjurés, Robert tomba aussitôt, blessé de sept autres coups de lance, à côté de Fulbert qui combattit jusqu'au moment où la vie l'abandonna. Après la mort de Robert, les deux armées luttèrent avec un tel acharnement que, de son côté, au rapport de Flodoard, périrent onze mille hommes, et plus de sept mille du côté de Charles.

Les chroniqueurs parlent de l'intervention du jeune Hugues, qui serait arrivé avec du renfort au secours des Neustricns ; mais ils ne disent pas que le combat ait recommencé. Toutefois on rapporte qu'il resta maître sans opposition du champ de ba-

CHAULES LE SIMPLE. 3o3

taille, et qu'il s'y arrêta quelques intants comme pour s'emparer des dépouilles de l'ennemi ; en sorte qu'il semble s'être attribué la victoire. Mais Charles se regarda aussi comme vainqueur à cause de la mort de Robert *. Nous ne voyons pas cependant qu'il ait après cela fait un pas en avant ; au contraire, il reprit bientôt le chemin de la Belgique.

Après la bataille de Soissons, le roi Charles essaya vainement de former une nouvelle armée et de rallier autour de lui quelques vassaux. Il s'adressa à Herbert, comte de Vermandois, au nouvel archevêque de Reims, Séulfe, qui était une créature de Robert, à Rollon, duc des Normans. Celui-ci fut le seul qui se montrât disposé à prendre les armes pour son suzerain ; les autres aimaient mieux donner la couronne à un des leurs, avec qui ils pussent partager les avantages de la royauté. D'autre part, Rodolphe, fils de Richard, duc de Bourgogne, et beau-frère d'Hugues accourut au secours des Neustriens et les aida à empêcher les Normans de traverser l'Oise. Ce fut sur Rodolphe que se portèrent les vues des ennemis de Charles : il fut choisi pour roi et sacré dans l'église de Saint-Médard à Soissons, le 13 juillet 923.

Rodolphe, plus connu sous le nom de Raoul, paya les services d'Herbert en lui abandonnant Péronne ; il donna le Mans comme indemnité à Hugues, et puis il s'en retourna en Bourgogne, s'occupant à peine du

' Richer, lin. I. c. 46.

3oi HISTOIRE DES CAROLINGIENS.

gouvernement du royaume. Les comtes Hugues et Herbert en administraient la plus grande partie. Du reste, la Gaule n'était plus qu'une fédération de princes indépendants, dont plusieurs n'entendaient pas se soumettre au nouveau roi. Les comtes de Toulouse, de Rouergue, d'Auvergne, et le duc d'Aquitaine n'avaient pas reconnu l'autorité de Robert; ils ne voulurent pas davantage reconnaître celle de Raoul.

Cependant l'œuvre de la félonie n'était pas complète. Charles avait perdu une de ses couronnes, mais l'autre lui restait. Il s'était retiré dans son royaume de Lotharingie, et là, malgré le triste état de l'ordre social, ses ennemis n'étaient pas assez forts pour aller le chercher. Ils n'imaginèrent rien de mieux que de l'attirer dans un guet-apens. Ce fut le comte Herbert qui se chargea de la tâche odieuse de le faire tomber dans le piège. Malgré la réputation de simplicité qu'on a voulu faire h Charles, il n'était pas si facile à surprendre; mais la trame s'ourdit avec une adresse à tromper le caractère le plus méfiant. 31. Borgnel, à qui nous empruntons cette observation, a parfaitement éelairci.les faits, en comparant le récit de Flodoard avec ceux de Richer et de Glabert Rodolf. Voici comment il les expose :

« Herbert feignit (dans un message envoyé au roi) «l'être mécontent du gouvernement de Rodolf; il avait paru y consentir, opprimé qu'il était par le grand nombre des ennemis de Charles. Maintenant une occasion se présentait de remédier au mal, et il

CHARLES LE SIMPLE. 35a

invitait le roi à se rendre à une conférence sur la Somme; l'entrevue devait avoir lieu en présence d'un petit nombre de témoins, afin de ne pas s'exposer à une rixe entre leurs hommes ou donner l'éveil à Rodolf. Une conversion aussi subite excitait la méfiance, et on engagea Charles à se tenir sur ses gardes ; mais sa détresse ne lui donnait pas le droit de se montrer exigeant, et comme il ne s'agissait encore que des préliminaires, il se contenta d'un serment que lui prêtèrent les émissaires du comte de Vermandois. Herbert vint au lieu du rendez-vous avec une suite peu nombreuse, ainsi qu'il l'avait promis, et quand il parut devant son souverain, il se prosterna pour recevoir le baiser royal. Son fils, peu façonné a la dissimulation, tenait une contenance moins respectueuse, et le comte, s'en étant aperçu, frappa violemment le jeune homme à la nuque : Apprends! lui dit-il, à ne pas recevoir debout le baiser du roi Ion seigneur. Cette colère dissimulée trompa même les fidèles de Charles; les protestations d'amitié que le traître ne ménagea point, achevèrent de dissiper la méfiance, et le monarque consentit a suivre son vassal dans son château de Saint-Quentin. Tout alla bien le premier jour ; mais le lendemain survinrent des hommes apostés, et l'escorte de Charles, écrasée sous le nombre, fut obligée de prendre la fuite, laissant plusieurs des siens morts ou captifs. Le Carlovingien fut de la transporté a Château- Thierry, une des forteresses du comte de Verman-

Jiii HISTOIRE DES CAROLINGIENS.

dois, et ce dernier se rendit aussitôt auprès do Rodolf, pour recevoir la récompense due à sa trahison *. »

De Château-Thierry, Charles III fut transporté à Péronne, où il mourut de chagrin le 7 octobre 9*29. Ce prince, qu'on a sottement qualifié de simple, et qui, suivant l'expression d'Ernst, supporta des revers capables d'ébranler un héros, avait alors accompli sa cinquantième année. Richer nous en a laissé un portrait qui doit être fidèle, car il se concilie assez bien avec les actes connus de sa vie : « Il était, dit-il, d'une extrême bienveillance, d'un cœur aimant et ouvert, beau de corps, peu fait aux exercices guerriers, assez versé dans les lettres, donnant volontiers, parfois avec prodigalité, et joignant à ces qualités deux défauts : trop de facilité a céder à l'attrait du plaisir, un peu d'indolence à exécuter ses projets *. » Ceux des écrivains français qui applaudissent à la chute du roi Charles, lui reprochent surtout d'avoir été assez faible, assez simple pour céder une partie de territoire aux Normans; mais ils ne remarquent pas qu'au moment môme où ce prince était victime de la perfidie de ses vassaux, des bandes de Normans envahissaient l'Artois, et que Raoul, de l'usurpation duquel ils se glorifient, incapable de les repousser, battu et blessé par eux, au mois de janvier 926, était réduit à ache-

« Horgnel, Étude sur le rt'jne de Charles le Simple, pp. 48 e\ * Celte traduction est celle de M. Borgnet

ter la paix, au prix d'un tribut levé sur la France et sur la Bourgogne *. C'est à cette époque aussi qu'un chef norman, appelé Sigefrid s'empara d'une partie du littoral de la Flandre. Arnoul I or , comte de Flandre, qui n'a jamais passé pour simple, fit alors exactement ce qu'avait fait Charles III : il donna aux Normans la main de sa fille Elstrude, et lui céda le comté de Guines, à charge d'hommage, pour assurer la tranquillité du reste de ses États *.

Charles M, surnommé le Simple, avait régné sans opposition sur la France pendant vingt-deux ans; personne alors ne songeait à mettre en doute son aptitude et son intelligence. Les difficultés ne commencèrent h naître sous ses pas que lorsqu'il eut réuni à la couronne de Neustrie celle de Lotharingie. Cette réunion, qui aujourd'hui serait pour les Français un sujet de gloire, n'était pas envisagée de la même manière à cette époque. Les grands vassaux de la Neustrie ne visaient qu'à se rendre indépendants et n'avaient aucune prétention sur les États de leurs voisins du Nord. Au contraire, ils craignaient que ceux-ci ne prêtassent au pouvoir royal l'appui dont il avait besoin pour les soumettre. D'autre part, Gislebert poursuivait le même but que Robert : il voulait se rendre

» Voir le tome IX «Je* Marient des Gaules, p. 561, et H. Martin, Histoire de Frunre, t. Il, p. .'il 2.

1 Histo rr le JUarJivk et Je la Flan ire maritime, p. 73, par Raymond de Berlran I; Ptmkerque, lii.Vi. Voyei ausM Chronique de Guinrtet d'Ardre. par Lam! or:, curé d'Ardre. Vans. tdoO.

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