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358 niSTOIRE DES CAROLINGIENS.
maître et souverain de son duché. Sa connivence avec Robert et Rodolphe n'avait pas pour objet de changer de suzerain, mais de supprimer la suzeraineté même. C'est ce qui explique toutes les tribulations de Charles III, et les intrigues dont il fut victime, à partir du jour où il rentra en possession de la Lotharingie.
La Belgique a conservé du règne de Charles le Simple un assez bon nombre de diplômes. Voici rénumération de ceux qui sont parvenus à notre connaissance :
1° Diplôme donné à Attigny en octobre 894, par lequel Charles fait restituer à Francon, évêque de Liège, un domaine dont il avait été violemment dépouillé Ce diplôme, dont la date est singulièrement rapprochée de l'époque du sacre, paraît être un de ces actes auxquels Richer fait allusion comme destinés à constater la royauté de Charles : Carolum quindennem regem créant ac in urbe purpuratum, more regio, edicta dure constituant *.
2° Diplôme de l'an 910, par lequel Charles le Simple donne à l'évêque de Liège, Etienne, l'abbaye d'Hastière, Hasteriensem ad Mosam, dans le comté de Couvin, et celle de Saint-Rombaut à Malines 3 .
3° Diplôme du 20 décembre 911, dans lequel Charles le Simple confirme aux chanoines de Cambrai
1 Mir. Op. dtpl, t. 1, p. 55».
« Hichtr. hiulor., lib. I, c. 12.
J Mir. Op. dipl., t. 11, p. 805.
«les possessions dont la charte, émanéedcZwcntihold, a été détruite lors de l'incendie de cette ville
4° Charte du 12 avril 912, donnée au palais de Kimègue, par laquelle Charles le Simple cède à Fuirade, prêtre etmoine (de Stavelot?),sur lademandedes comtes Réginaire et Berenger, certains biens pour en jouir sa vie durant, à la condition qu'après sa mort ces biens passent en propriété à l'abbaye de Stavelot 2 .
5° Diplôme du mois de juillet 913, daté de Bladel, dans la Campine brabançonne (Pladella villa) contenant donation de plusieurs biens et de l'église d'Egmont, à Théodoric, comte de Hollande 3 .
6° Diplôme de l'an 914, par lequel Charles le Simple confirme la fondation de l'abbaye de Brogne, dans le comté de Namur, faite parle vénérable abbé Gérard 4 .
7° Diplôme du 25 août 915 par lequel le roi Charles donne à la cathédrale de Saint-Lambert de Liège la forêt appartenant au fisc royal de Theux, que Zwentibold s'était réservée lorsqu'il fit donation de ce fisc 5 . Cette forêt s'étendait jusqu'au delà de la frontière actuelle de Prusse.
* Mir. Op. dipl., t. II, p. 957; D. Bouquet, t. IX, p. £13 ; Bœhmer, Begettu, p. 182.
* Martène et Durand, p. 39; Bertholet, p. 75, Liste chronol., p. 8. 3 Mir. Op. dipl., t. I, p. 35.
* Mir. Op dipl , 1. 11, p. 806. 11 existe aussi une charte de Henri l'Oiseleur, donnée h Aix-la-Chapelle en avril 93î, qui confirme la fondation et l'immunité de l'abbaye de Brogne. (Mir. Op. dipl., t. I, p. 38 )
* Chapeauville, t. I, p. 169; Mir. Op. dipl., t. I, p. 2ôV; D. Bouquet, t. IX, p. 523.
8° Charte de restitution de l'abbaye de Susteren (donnée par Zwentibold à l'abbaye de Prum), en vertu d'une décision du plaid tenu à Herstal, le 49 février 916, dont nous avons fait mention plus haut *.
9° Diplôme daté d'Herslal 9 avril 916, par lequel Charles le Simple confirme l'immunité et les possessions du couvent de Bannioles dans le pagus Bisuldinensis 5 .
10° Autre diplôme daté d'Herstaî, le 13 juin 919, qui ordonne, en vertu d'un jugement des grands de la cour, la restitution à l'église de Saint-Pierre à Trêves, de l'abbaye de Saint-Servais de Maestricht, enlevée à ladite église de Trêves par la violence du comte Régnier et de son fils Gislebert 5 .
11° Diplôme daté d'Herstaî, 8 septembre 920, par lequel Charles le Simple fait donation de l'abbaye de Maroilles, en Hainaut, à l'évêchéde Cambrai *.
12° Deux diplômes du mois de janvier 921, portant donation et confirmation de biens à l'abbaye de Maroilles 5 . <
13° Diplôme portant donation de la jouissance d'une villa située à Saint-Amand 6 .
» Martùiio. ColUct., t. 1, p. 270; Honlheim. //»*<. Tmir., I, 568; Bertliolet, 11, 7li ; D. Bouqum, IX, 5M.
• Baluz., Capitul., t. II. p. 1528; D. Bouquet, IX, 527.
3 D. Bouquet, IX, 5H ; Mir. Op. dipl., I, 555; Gallia chritt., t. XIII, p. 317.
« Mir. Op. tlipl., t. iv, p. 175; D Bouquet, IX, p. 5V9. Voir aussi le Citron, de Balderic.
' Mir. Op JipL, 1. 1. p. 30; Bouquet, IX. 550-551. « Marti ne, t. 1, p. $78; D. Bouquet, t. IX, p. 552.
Entre le moment où Charles III fut détrôné et l'avènement de Louis IV, dit d'Outremer, il y eut un intervalle de plusieurs années, pendant lequel les Carolingiens disparurent entièrement de la scène politique. Dès que la reine Ethgive, qui était sœur d'Athelstan, roi d'Angleterre, fut informée de l'arrestation de Charles, elle s'enfuit avec son fils encore enfant, et chercha un refuge a la cour de son frère. La Lotharingie se trouva alors dans une position assez difficile à définir. Le moment semblait être venu pour Gislebert de s'approprier ce royaume ; mais il lui aurait fallu pour cela l'appui de Rodolphe ou Raoul, devenu roi de France. Or la bonne harmonie n'avait pas régné longtemps entre ces deux anciens conjurés ; elle avait été rompue par Gislebert, à la suite de l'assassinat de son oncle Ricuin par Boson, frère de Raoul, et bientôt après l'on trouve Gislebert à la cour du roi de Germanie.
Plusieurs chroniques contiennent à ce sujet une histoire peu vraisemblable. Il y est dit qu'un guetapens avait été tendu à Gislebert par un de ses amis nommé Chrétien ; que cet ami, l'ayant attiré seul dans son château, l'avait livré à Henri l'Oiseleur comme rebelle •. Mais comprend-on qu'il ait pu être consi-
> Ce récit a été donné même dans l'A rt de vérifier les dalt%, XIII, p. ?83,
J5i HISTOUIE DES CAR0L1NGÎENS.
déré comme rebelle vis-à-vis du roi de Germanie dont il n'était pas le vassal? Et d'ailleurs Henri auraitil reçu en ami et comblé d'honneurs un homme qui se serait rendu coupable de trahison à son égard? Nous sommes plutôt portés à croire qu'il y avait en Belgique un fort parti pour le roi de Germanie, et que Gislebert fut en quelque sorte contraint d'aller offrir à ce prince la couronne de Lotharingie. Suivant Flodoard, Henri I' r avait été reconnu roi par les grands du pays de Trêves dès l'année 923 ; il le fui par les autres Lolharingiens en 925, à l'époque même où les chroniques nous montrent Gislebert parmi les seigneurs de sa cour ! . On sait du reste que le duc bénéficiaire de Lotharingie fut maintenu dans sa position par le nouveau roi, qui peu de temps après lui donna un témoignage éclatant de sa bienveillance, en lui accordant la main de sa fille Gerberge.
Le roi Raoul étant mort le lo janvier 936, les grands du royaume se réunirent sous la présidence du duc Hugues, pour procéder à l'élection d'un roi de Neustrie. Les vieux se portèrent de divers côtés; il y avait partage d'opinions et conflit d'ambitions. Après en avoir délibéré longuement, l'assemblée finit par adopter le parti le plus sage, celui qui seul pouvait
ainsi «pie par D.'wc/. t. 11. p. -.'.>S. et par M. Waitz. Il est traite de fal-le p ( ir M. G.rsi'hic lit. (jVt<7d(7ifr drr dtut*-i,tn K'iiicrzeil.
' Outro.no dans Miiojus un diplôme donne h Aix-la-Chapelle en 9ii par iionii iv>i-.»letir, el portant confirmation del'ald>a\e de Rrogne, dans le comte ilo Numir. et de sou iiutmii.ile. (O/irr. 'i/>/., t. 1. p. ;*S.;
imposer silence aux ambitions déréglées : c'était d'offrir la couronne à Louis, dit d'Outremer, fils de Charles le Simple. On résolut donc d'envoyer une députation en Angleterre pour engager le jeune prince, au nom du duc des Gaules et des autres grands, à revenir parmi eux; elle devait se porter garante de sa sûreté pendant le voyage et lui annoncer que les grands viendraient au-devant de lui jusqu'au bord de la mer. Les envoyés s'embarquèrent à Boulogne et furent reçus parle roi Athelstanau milieu des siens, dans la petite ville d'Evervich (York). Il paraît que la reine Ethgive ne consentit à envoyer son fils en France que sous la condition que les grands du royaume s'engageraient par serment à respecter sa liberté et sa vie, et qu'ils fourniraient des otages pour la garantie de cet engagement. Ces conditions ayant été acceptées, les envoyés partirent chargés de présents, se remirent en mer et revinrent dans la Gaule, apportant au duc les remercîments d'Athelstan et l'assurance d'une vive amitié de la part de ce roi, pour avoir rappelé Louis au trône. Ici nous laisserons parler Richer, car il y a dans son récit des détails trop intéressants pour être omis ou abrégés.
« Le duc et les princes des Gaules, dit-il, vinrent donc à Boulogne pour y attendre le roi, leur seigneur. Il se réunirent sur le bord de la mer et mirent le feu à des cabanons, pour annoncer leur présence à ceux qui étaient sur le rivage opposé. Le roi Athelstan s'y trouvait avec sa cavalerie royale, disposé à envoyer
Zù\ HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
son neveu aux Gaulois qui l'attendaient ; quelques maisons incendiées par son ordre montrèrent aux nôtres qu'il était arrivé... Athelstan envoya donc en ambassade aux Gaulois placés à l'opposite l'évêque Odon, qui fut plus tard archevêque de Cantorbéry, homme juste et éloquent; il leur faisait dire qu'il leur accorderait Louis volontiers, si l'on devait lui rendre dans les Gaules autant d'honneurs que lui-même en avait reçu chez lui, les Gaulois ne pouvant moins faire en effet; et il demandait qu'on s'y engageât par serment; que si l'on s'y refusait, Louis recevrait de lui une partie de ses royaumes, où il vivrait content au milieu de ses sujets, sans être importuné de sollicilalions étrangères. Le duc promit, ainsi que les autres seigneurs des Gaules, qu'il ferait ce qu'on demandait, si Louis, devenu roi, consentait à suivre ses conseils; en conséquence, il ne refusa point le serment. L'envoyé s'en retourna vers le roi, qui l'attendait, et lui rapporta tout cela. Athelstan rassuré lit embarquer, avec un grand déploiement de pompe, son neveu Louis, accompagné des hommes les plus puissants du pays. Ils se mirent en mer par un vent propice qui enfla les voiles, et les rames écumeuses les conduisirent paisiblement à terre. Les vaisseaux étant bien attachés au rivage, Louis en sortit, et, faisant accueil au duc et aux autres personnes venues au-devant de lui, il se les attacha par les liens du serment.
» Le duc s'empressa de lui amener un cheval cou-
vert des insignes royaux; mais lorsqu'il voulut le disposer a se laisser monter, le cheval impatient commença a se jeter de côté et d'autre ; alors Louis s'élance avec agilité et, sans employer l'étrier, se place d'un seul bond sur le coursier hennissant, ce qui lui valut des applaudissements et des éloges de la part de tous. Le duc, prenant alors les armes du roi, lui servit d'écuyer jusqu'au moment où il reçut ordre de transmettre ces mêmes armes aux grands des Gaules. C'est ainsi que Louis fut conduit à Laon, entouré de guerriers se disputant l'honneur de le servir. Là, quinze seigneurs l'investirent de l'autorité royale; et, à la satisfaction générale, il fut créé roi par le métropolitain Artold, assisté de vingt évêques *. Il fut ensuite conduit dans les villes voisines, où il reçut un favorable accueil; tout le monde s'applaudissait, tout le monde se montrait joyeux, tous les cœurs étaient unanimes *. »
Ces faits prouvent évidemment combien est imaginaire l'influence qu'Augustin Thierry attribue à une prétendue réaction de la race indigène. Les grands feudataires qui rétablirent Louis IV sur le trône de ses ancêtres n'appartenaient pas, il est vrai, à cette race indigène; mais seuls ils étaient maîtres des
« M. G :ai!ot fait remarquer que celle assertion n'est p»s tout à fait exacte. Lou-s fut sacre à Laon, le 19 juin ÎM6, à l'Age de 16 ans, par Guillaume, arche\ùque de Sens, puis une -seconde Toi s à Reims par l'archevêque ArtoUt. (Richer, Hitloire de ton temps, t. 1, p. 129, noie.)
* Rfheri hittor., I. 11, c i, traduction de M. Guadet.
m HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
destinées du pays, et leur politique avait l'approbation des évêques qui représentaient le peuple gaulois. ^ Hugues, comte de Paris, était le plus puissant des seigneurs de France; il gouvernait tout le pays situé entre la Loire et la Seine, jusqu'aux frontières de la Normandie et de la Bretagne; de plus, il était abbé laïque de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés. On l'appelait Hugues l'Abbé ou Hugues le Grand, à cause de l'étendue de ses possessions et de son pouvoir; mais il était loin de mériter le titre de grand par ses actions et son caractère. Fils du roi Robert, neveu du roi Eudes et beau-frère du roi Rodolphe, il aspirait h ceindre le diadème a son tour, et il semblait assez puissant pour réussir ; mais il n'avait pas le courage de s'emparer de la couronne. Il aida à faire remonter le lils de Charles le Simple sur le trône, tout en nourrissant l'espoir de le renverser par ses intrigues et de prendre sa place. Il voulait provisoirement jouer le rôle des anciens maires du palais, s'emparer du pouvoir et l'exercer sous le nom du roi. Mais Louis n'était pas un Mérovingien ; il avait été élevé virilement par sa mère, qui était elle-même une femme énergique.
Hugues emmène d'abord le jeune prince en Bourgogne, pour visiter le pays. Ils y sont reçus avec honneur; les commandants des villes s'empressent de venir à la rencontre du roi, et, à sa demande, lui prêtent serment de fidélité. Un seul, appelé Hugues, frère du feu roi Raoul, se montre peu disposé à se
LOLIS D'OUTREMER. 3G7
soumettre. Il tenait la ville de Langres, et eu refusa l'entrée au roi. Indigné de cette rébellion, Louis lit avancer des troupes contre la ville, qu'il attaqua vigoureusement. La garnison sortit pendant la nuit et prit la fuite; dès lors il n'y eut plus qu'à ouvrir les portes, ce qui fut fait par les habitants. Le roi, maître de Langres, reçut des otages de l'évéque et des autres seigneurs, et prit avec le duc son chemin vers Paris.
Cette tournée décida de l'attitude réciproque du # .i^i *JUUb» v'^ i et du duc pendant le reste du règne. Soit que % '
h yi.
roi et du duc pendant le reste du règne, boit qi Louis se fût aperçu du désir de dominer qui animait Hugues, soit qu'il se crût capable de gouverner sans ^ IL^iAa le concours d'un mentor, il s'éloigna incontinent du ' duc. Il vint a Laon et confia la garde de la ville à sa (j**^.^ * fv mère Ethgive. Tous les historiens représentent le jeune roi Louis comme supérieur à ses prédécesseurs. Il avait une grande activité d'esprit, une intelligence peu commune, beaucoup de bravoure, tout ce qu'il fallait enfin pour relever la puissance royale de l'abaissement où elle était tombée. Mais cette entreprise était devenue de plus en plus difficile ; les conditions de la royauté ne s'étaient pas améliorées depuis la captivité et la mort de Charles le Simple; elles étaient, au contraire, devenues plus mauvaises que jamais.
Même le comté de Laon n'était plus intact; un comte du nom de Roger en avait été investi sous le règne t ,
de Raoul, et Herbert de Vermandois avait élevt* iine citadelle sur les remparts mêmes de In.
i + La)
Dès que le duc s'aperçut que le roi l'écartait des affaires, il se rapprocha du comte Herbert, dont il connaissait les mauvais instincts, et se concerta avec lui pour travailler à la ruine de leur suzerain, gerbert commença par s'emparer de Château-Thierry, en corrompant l'officier qui avait le commandement de
, cette place. JJne invasion de Hongrois qui eut lieu
* ' >U M dans ce moment fut sans doute ce qui empêcha le
C.^J^j f U v -X J' 0 * de réprimer cette usurpation. Après le départ des vo Hongrois, Louis lit marcher une cohorte contre Mon-
tigny, dans le Soissonnais. Cette place servait de re- , ^ ^) traitejj une sorte de brigand nommé Serlus : elle fut / ■ • ( i • u \ " " L v " prise et rasëevLe roi se rendit ensuite dans les con- 7 L ' trées maritimes'de la Belgique; il y fut reçu par Ary noul, comte de Flandre, et s'occupa avec lui des moyens de reconstruire la forteresse de Wissant. Pendant qu'il était en Flandre, Herbert envahit et ^ prit par trahison le château de Causoste, ou de La Chaussée, qui appartenait à l'église de Reims. Il ran- \, !.••'•"■ <;onna les habitants, ravagea les champs d'alentour, . \
mit une garnison dans la place, et se porta lui-même : O ) sur un autre point. Quand Louis revint, un danger plus pressant appelait son attention : sa ville même de Laon était menacée. Il fallut faire le siège de la ■ ■? } citadelle qu'Herbert y avait élevée et que ses gens occupaient. Ce ne fut qu'après un siège assez long et pénible que le roi parvint à s'en rendre maître»^ Pendant ce temps le comte de Flandre faisait la guerre à Erluin, comte de Ponthieu, qui appelait a
son secours le duc de Normandie, et qui à l'aide des troupes de Guillaume, reprenait le château de Mon treuil.
Est-il étonnant que, dans cette situation, Louis ^ d'Outremer ait accueilli l'offre de rentrer en possession de la Lotharingie, où il espérait trouver des , auxiliaires dévoués à sa famille? Après la mort du roi Henri (5 juillet 936), ce royaume était échu a son fils et successeur Othon r% mais toujours sous le gouvernement bénéficiaire du duc Gislebert. Celui-ci n'avait pas renoncé a ses vues ambitieuses ; il n'attendait que l'occasion de les réaliser. Othon avait un frère plus jeune que lui, nommé Henri, qui prétendait que la couronne lui était due parce qu'il était né quand son père était roi de Germanie, tandis que la naissance d'Olhon remontait à l'époque où son père n'était que duc de Saxe. Cette prétention fut encouragée par Eberhard, duc de Franconie, qui amena le jeune Henri à Gislebert. C'était l'occasion que le duc de Lotharingie attendait. La conspiration fut bientôt organisée. Les trois conjurés, ayant pris les armes, unirent leurs forces et se disposèrent à marcher contre le roi. Mais Othon ne les attendit point; il se porta rapidement avec une armée sur le Rhin. Une bataille sanglante eut lieu à Rurick, dans le pays de Clèves. Vainement les insurgés voulurent-ils empêcher l'armée du roi de traverser le Rhin, ils furent vaincus et mis en fuite. Othon les poursuivit ; il entra en vainqueur dans la Lotharingie, et vint mettre le
siège devant le château de Chèvremont sur la Vesdre, où Gislebert s'était réfugié 4 .
Ce fut alors que les partisans de Gislebert vinrent offrir à Louis d'Outremer la couronne de Lotharingie. Louis céda trop facilement peut-être à leurs suggestions, et consentit à unir ses armes aux leurs. Cependant, comme il ne possédait pas de forces suffisantes pour aller attaquer l'armée d'Othon, il se borna à tenter une diversion en envahissant l'Alsace. Othon, dès qu'il en fut informé, leva le siège de Chèvremont et se mit à la poursuite de ce nouvel ennemi; mais Gislebert délivré se hâta de rejoindre le duc Eberhard pour marcher avec lui au secours du roi. Il paraît que l'archevêque de Mayence, l'évêque de Strasbourg et l'évêque de Metz s'étaient associés à l'entreprise de Louis d'Outremer; leurs gens occupaient le château de Brisach qui appartenait à Eberhard 4 . Othon n'eut pas beaucoup de peine à expulser Louis de l'Alsace : les armées de la Germanie étaient à cette époque beaucoup supérieures à celles de la Gaule. Gislebert et Eberhard, qui s'avançaient avec des forces assez considérables le long du Rhin, furent surpris dans leur camp près d'Andernach, par les généraux d'Othon. Le duc de Franconie fut tué en se défendant ; Gislebert se jeta avec son cheval
' toyinonii chronw., 1. Il, aiiatin. 939
• Rex ernt pugnans contra Bnsog et alias urhes, qiw étant Evurhardi ilitiotiis (Widukind, litt gest. saxon , lik II, c. iï, ap. Pertz, Mon. G rm. hitt., t. II, p. UV.)
dans le Rhin qu'il espérait traverser, mais il y périt 1 .
Loin d'abuser de sa victoire, Othon I er se montra plein de clémence et de modération. L'archevêque de Mayence, Frédéric, fut envoyé temporairement à l'abbaye deFulde, et Rudhard,évêque de Strasbourg, au monastère de Corbie. On ne dit pas ce que devint l'évêque de Metz, qui avait persisté le plus longtemps dans sa rébellion 2 . Othon ne rentra dans la Lotharingie que pour y rétablir la paix et la concorde; tous les seigneurs lotharingiens se soumirent ; et pour que rien ne manquât à la réconciliation, le roi Louis épousa Gerberge, veuve de Gislebert et sœur d'Othon. Peut-être espérait-il par ce moyen remonter sur le trône de ses ancêtres ; mais il parait qu'Othon réservait la dignité de duc de Lotharingie à son neveu Henri, fils mineur de Gerberge et de Gislebert. Il entendait bien en conserver la suzeraineté, car le jeune Henri étant mort en 944, il nomma successivement d'autres ducs, qui ne purent se maintenir dans le pays, et finit par confier le gouvernement à son frère Bruno, archevêque de Cologne.
Force fut donc à Louis d'Outremer de se conten-
' Dewez, Uitt. gémr. de Bthjique, t. II, p. 3S6; Gicsobrecht, Getchxchle <ler deuwhen Kaittrzeil, t. I, p. 165. Les auteurs no sont pas d'accord sur la date de la mort de Gislebert. C'est en 939 selon Flodoard et le continuateur de Reginon ;en 1*38 d'après Lambert de Schafnaburg, en 9*3 si l'on en croit Luitprandet l'annaliste Saxon.
• Chron. Rtyin.,]. Il, ann. 939.
37i IUSTOJHE DKS CAROLINGIK NS.
ter du royaume de France, quelles que fussent les difficultés de sa position vis-a-vis des grands vassaux. Les prétentions d'Herbert sur le territoire rémois et sur le siège épiscopal de Reims, où il voulait placer un de ses fils appelé Hugues, furent la première cause de ses embarras. L'archevêque Artold voulut reprendre le fort de La Chaussée, qui lui avait été enlevé par Herbert, en 938. Celui-ci, de concert avec Hugues, le duc, marcha contre l'archevêque et s'empara de la ville de Reims. L'évêque de Soissons conféra la prêtrise au jeune Hugues, qui fut proclamé archevêque en remplacement d'Àrtold.
Enhardis par le succès, Herbert et Hugues le Grand portèrent leurs vues sur la place même de Laon, qui était la résidence du roi. Louis d'Outremer n'avait pas assez de forces pour leur résister. Il prit le parti d'aller en Bourgogne lever une armée. On le vil bientôt reparaître dans les plaines de la Champagne, avec tout ce qu'il avait pu recruter de combattants. Quoiqu'il eût peu de monde avec lui, il se disposait à marcher h l'ennemi; mais bientôt les conjurés quittent le siège de Laon, se portent au-devant du roi, tombent a l'improviste sur son armée et la mettent en déroute. Louis, entraîné par les siens, put à peine échapper à une mort imminente, en se sauvant avec deux de ses comtes dans la place de Hautmont.
La situation du roi était des plus critiques : il se retira, semble-t-il, par la Bourgogne au midi de la Loirc,où il avait quelques partisans. Cependant le pape
LOUIS D'ODTREMER. 373
Etienne VIII prit parti pour la royauté ; il envoya dans la Gaule un légat chargé de lettres apostoliques qui menaçaient d'excommunication les vassaux infidèles. Le roi, de son côté, fit faire des démarches auprès de Guillaume, duc des Normans, qui consentit a entrer dans son parti. L'exemple de Guillaume entraîna les ducs des Aquitains et des Bretons : ils vinrent trouver le roi et s'engagèrent à combattre pour sa cause. Louis, les ayant ainsi ralliés, s'avança vers Herbert et Hugues, qui étaient campés de l'autre côté de l'Oise. Des pourparlers s'établirent d'une rive à l'autre; ils aboutirent à une trêve; des otages furent donnés, et l'on se sépara
Il paraît que le roi Othon ne fut pas étranger à cet essai de conciliation ; Flodoard en parle comme s'il se fut trouvé sur l'Oise avec Hugues, son beau-frère *. Richer dit aussi qu'Othon fit tous ses efforts pour réconcilier Hugues avec Louis. Une assemblée fut tenue à Attigny, mais elle n'eut d'autre résultat que de brouiller le duc des Normans avec Hugues et Arnoul,* comte de Flandre. Ceux-ci, peu de temps après, se débarrassèrent de leur ennemi en le faisant assassiner. ^
Hugues et Arnoul espéraient sans doute pouvoir s'emparer du duché de Normandie; mais Louis ne
» Richer, 1. U.c. i».
* Chron., ann. Oa sait que Ihigi.es avait épousé Hedwigue, sœur du roi Olhori et de Gerberge.
37k HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
laissa pas échapper cette occasion naturelle et fort légitime, quoi qu'on en ait dit, de faire revivre ses ^droits de suzeraineté sur cette partie du royaume. Il investit Richard, fils de Guillaume, de la terre des Normans, et reçut des grands qui l'accompagnaient le serment de fidélité. Richard I er , surnommé sans peur, n'avait alors que dix ans. Sa soumission au roi excita le mécontentement des hommes du Nord de la dernière émigration. Leur chef, Setrich, était entré dans la Seine avec une flotte considérable; il y avait été rejoint par Thurmod, qui déjà était établi en Normandie, mais qui, revenu au culte des païens, voulait forcer le fils de Guillaume à l'imiter. Louis d'Outremer rassembla des troupes pour les combattre, et marcha contre eux avec huit cents hommes... Ici nous devons laisser parler Richer, dont le récit est extrêmement intéressant.
« Comme le roi avait peu de monde, il ne put étendre son armée sur plusieurs points, de manière à envelopper l'ennemi ; mais, entouré des siens, il les fit marcher, enseignes hautes, en colonne serrée. Les gentils, de leur côté, s'avancèrent à pied, en ordre de bataille ; dès le premier engagement, ils jetèrent leurs épées en avant, selon leur usage national, et pensant que les pointes serrées allaient effrayer et percer la cavalerie du roi, ils se précipitèrent sur elle avec leurs boucliers et leurs lances. Mais ce nuage d'épées dissipé, la cavalerie royale, couverte de fer, entame et traverse leurs rangs, fond sur les
LOUIS D'OUTRE* KR. 373
fantassins unis en corps épais, les traverse et les laisse sur place ; puis, revenant sur ses pas, les enfonce de nouveau et les disperse. Le roi Setrich, qui avait été forcé de fuir au fort de la mêlée, fut bientôt découvert dans les broussailles et percé de trois coups de lance. Pour Thurmod, il combattait encore de toutes ses forces, lorsque le cheval du roi Louis, lancé à la charge, le frappa de son poitrail et le renversa. Le roi, continuant sa course, passa outre sans le reconnaître ; mais bientôt, assailli par l'ennemi, il s'arrêta pour combattre; alors Thurmod, appuyé des siens, l'attaque par derrière, et lui enfonce sa lance sous l'épaule droite, par le défaut de la cuirasse, presque jusqu'à l'hypocondre gauche. Cette blessure força le roi à s'arrêter un moment au milieu du carnage; il regarde celui qui l'a frappé, et, d'un coup porté obliquement sur le coté droit, il coupe à l'agresseur la tète et l'épaule gauche. Il y eut un tel carnage de gentils, qu'il périt là neuf mille d'entre eux, à ce qu'on rapporte *. »
Après cette victoire, le roj confia la ville de Rouen à Eiiuin, qui avait été l'ami du duc Guillaume, et en laveur duquel celui-ci s'était attiré la haine du comte de Flandre. Louis était revenu à Compiègne, lorsqu'il apprit un événement qui n'était pas moins heureux pour sa cause : Herbert, comte de Vermandois, venait de mourir, frappé d'apoplexie foudroyante. Ses
' Richei , '. II, c. 25.
fils s'empressèrent daller faire hommage au roi, qu les accueillit avec bonté, oubliant les injures de leur père. Tout semblait être favorable, dans ce moment, a la restauration du pouvoir royal. Louis d'Outremer aurait pu profiter de la circonstance, pour reprendre à Hugues, fils d'Herbert, le siège épiscopal de Reims qu'il n'avait acquis que par la violence : il aima mieux employer les moyens de conciliation. Une sorte d'arrangement fut conclue entre les prélats concurrents; on concéda a Artold quelques domaines situés dans le pays rémois, et le jeune Hugues de- \^meura en possession de son évèclié. La même politique prévalut à l'égard du comte de Paris : le roi, voulant s'attacher Hugues le Grand par ses bienfaits, le pria d'être le parrain d'un de ses enfants et le nomma, à cette occasion, duc de toutes les Gaules. Il partit ensuite, avec la reine Gerberge, pour l'Aquitaine ; il reçut à Nevers le duc des Goths, Raymond, et les principaux des Aquitains, qui étaient venus audevant de lui. Il s'occupa avec eux du gouvernement des provinces, et se les fit remettre, dit Richer, afin qu'ils parussent bien tenir de lui toute leur autorité. Mais il ne refusa point de leur en conférer de nouveau l'administration. Il les constitua donc et les établit gouverneurs en son nom ! .
Dès son retour à Laon, il voulut, afin de compléter son œuvre de pacification, réconcilier Arnoul, comte
« Ruher, |. H, c. :•*.'.
LOLIS D'OUTRKMER. 377
de Flandre, avec Erluin. Comme Arnoul aurait été exposé à faire de trop grandes restitutions, parce que Erluin, par son fait, avait subi de très-grandes pertes, le roi donna à celui-ci, à la décharge d'Arnoul, la ville d'Amiens, pour l'indemniser de ses pertes. Tous deux furent ainsi réconciliés, de sorte que l'ordre et la paix semblaient devoir se rétablir dans tout le royaume.
Mais des événements imprévus eurent bientôt rallumé le feu de la discorde. Un fort parti de Normans vint fondre sur la Bretagne; la ville de Nantes fut prise et saccagée. Les Bretons essayèrent de se défendre, mais ils furent vaincus par les Normans, qui en tuèrent un grand nombre et réduisirent le reste en servitude. Dès que le roi fut informé de cette agression, il convoqua les comtes Arnoul et Erluin, et lit un appel a quelques évoques de la Bourgogne; luimême se mit en campagne avec les troupes qu'il put réunir sous ses drapeaux. Arrivé a Bouen, il y fut reçu par ceux qui étaient restés fidèles a leurs serments; mais il vit bientôt que les forces des insurgés étaient plus considérables que les siennes. Il envoya demander du renfort a Hugues, et pour le décider à venir lui-même avec des troupes suffisantes, il lui donna la ville de Baveux, à condition qu'il s'en emparerait avec le surplus de ses forces. Le duc accepta le don, et promit de venir au secours du roi. En ettet, il traversa la Seine avec ses troupes, et arriva devant Bayeux; mais là il s'arrêta pour attaquer la ville et la
presser par de nombreux assauts. Pendant ce temps, les Normans avaient fait leur soumission au roi. Celui-ci en informa le duc et lui ordonna de lever un siège qui n'avait plus de raison detre. Cet ordre, au lieu d'être exécuté, ne fit qu'enflammer l'ardeur de l'assiégeant. Le roi fut obligé de lui faire dire que, s'il ne se retirait pas, il allait marcher contre lui avec ses troupes. Hugues céda enlin, mais il conserva de cette humiliation un ressentiment qui eut les plus funestes conséquences.
La guerre civile éclata peu de temps après. Instigués par Hugues, Bernard de Senlis et Teutbold de Tours envahirent et saccagèrent la ville de Montigny, qui appartenait au roi. Ils pénétrèrent dans la résidence royale de Compiègne, y enlevèrent les insignes de la royauté et s'y livrèrent à toutes sortes de déprédations. Louis d'Outremer, qui était encore à Rouen, se mit à la tête d'une armée normande, et se transporta d'abord dans le Vermandois, qui était le foyer de toutes les insurrections. Il ravagea entièrement le comté, et puis ayant mandé les comtes Arnulphe, Erluin, Bernard le Danois et Théoderic, il voulut se rendre à Reims ; mais l'archevêque Hugues, qui occupait cette ville, lui en fit fermer les portes. Le roi irrité voulut faire le siège de Reims. Alors Hugues, le duc, intervint non par la force, mais par l'intrigue. Il ouvrit des négociations interminables; tous les moyens furent mis en œuvre pour les prolonger jusqu'à ce qu'une occasion se présentât de faire tomber le roi dans le piège.
Un armistice ayant été conclu, Louis d'Outremer, qui était sans méfiance, retourna à Rouen avec Erluin et un petit nombre des siens, ne craignant pas d'y séjourner avec peu de monde, comme il avait l'habitude de le faire. Ce fut le moment opportun pour ses ennemis. Hagrold, comte de Bayeux, l'engagea à visiter cette ville. Le roi ne fit aucune difficulté de s'y rendre avec peu de monde, croyant aller chez un de ses fidèles dont il n'avait pas à suspecter la loyauté ; mais à peine y était-il, qu'il se vit assaillir par une troupe d'hommes armés. Il ne dut son salut qu'à la vigueur de son bras et à la rapidité de son cheval. Il rentra seul à Rouen. Là de nouvelles trahisons l'attendaient : les habitants s'emparèrent de sa personne et le jetèrent dans une prison (945).
Nous allons voir maintenant se déployer le caractère d'Hugues le Grand, que le célèbre Augustin Thierry n'a pas craint de glorifier comme le chef du parti national en France f . Dès que le duc eut appris que le roi, son suzerain, et à qui il avait prêté serment de fidélité, était prisonnier des Normans, il songea aux moyens non de le délivrer, mais de se le faire livrer, afin d'en obtenir sans combat et sans danger la place de Laon, qui le gênait dans ses projets ambitieux. Il se rendit à cet effet à Bayeux, auprès de cet honnête comte Hagrold, qui, à son instigation, avait dressé le premier guet-apens. Là,
1 LtUru sur Histoire ùe France, XIV.
feignant d'agir dans l'intérêt du roi, il demanda sa mise en liberté aux Rouennais, dont la réponse lui était probablement connue d'avance. Ceux-ci ne refusaient pas ce qu'on leur demandait, mais ils y mettaient pour condition que tous les enfants de Louis d'Outremer leur fussent livrés comme otages. Hugues, se posant en intermédiaire ofticieux, fit connaître à la reine Gerberge les exigences des Normans. Cette princesse, qui avait deux enfants, ne consentit a livrer que le plus jeune de ses fils ; elle refusa formellement de se séparer de l'aîné. Les Normans finirent par transiger : ils acceptèrent comme otage le plus jeune des fils de Louis, a condition qu'il fût accompagné de l'évêque de Soissons, qui était un des personnages les plus considérables du parti royaliste *.
Mis en liberté, le roi s'attendait a être reconduit à son palais; mais alors Hugues jeta le masque. Ce fut lui qui s'empara du prisonnier, et il le confia à la garde de Teutbold, comte de Tours *. Les historiens français n'ont pas un mot pour flétrir cette infamie ; Augustin Thierry se borne à dire que le roi ne sortit de la tour de Rouen que pour être livré aux chefs du
1 Widonem ergo S-iessorum opts< opum.quem inler omnes potissimum videban'., expetunt, ac pio obside. cnm régis 111 io reci|>iunt (Nicher, lib. 11. c. 48.)
1 (Je Teutbold, que le* Français appellent Thibault, était Norman de naissant*. Il avait épousé une fille de Robert le Fort, et s'était fait donner Je comte ue Touts par les rois Louis et Girloman. (Voir les Xotes et dtssert ttioiK de M. Gundct dans son eduion de Richer, t. Il, p. 3 -G.)
parti national qui l'emprisonnèrent à Laon 1 . - Nous savons bien que la morale des partis politiques ne s'élève pas ordinairement plus haut; mais relie de lUiisleire an moins devrait avoir d'autres proportions. Et d'ailleurs le parti national que rêve Augustin Thierry est excessivement problématique ; on ne le voit apparaître nulle part. Hugues le Grand figure seul sur le théâtre de l'intrigue, et son ambition personnelle domine toute la scène. Un parti vraiment national ne s'efface pas derrière des intérêts aussi peu avouables.
Quand la reine Gerberge fut informée de la trahison du duc, elle implora l'assistance de son frère Othon et celle d'Edmond, roi d'Angleterre. Othon envoya une députation a Hugues pour l'engager fortement à mettre le roi en liberté. Edmond lui fit témoigner son indignation, et le menaça de l'attaquer par mer et par terre. C'eût été le moment pour un parti national de se révéler par une démonstration énergique; mais que voyons-nous? Hugues repousse avec énergie les menaces du roi d'Angleterre, mais il s'elTorce de fléchir Othon ; il lui fait demander une entrevue et ne peut l'obtenir. Il s'en va ensuite trouver Louis d'Outremer dans sa prison, lui reproche d'avoir dédaigné ses services, les lui offre de nouveau; il consent à ce que Louis remonte sur le trône; il promet d'être son soutien, son défenseur, de lui garder fidèlement
1 Lettres sur Lkitloirr le Franre. XIV.
sa foi... pourvu qu'à titre de récompense, le roi lui concède la ville de Laon 1 !
Louis fut obligé de consentir. Après avoir ainsi payé sa liberté, il se retira à Compiègne, où il fut bientôt rejoint par la reine Gerberge, quelques évêques de Belgique et plusieurs grands de ce pays. La situation qui lui était faite avait beaucoup d'analogie avec celle des derniers Mérovingiens. Hugues voulait jouer le rôle des maires du palais de la famille des Pépins ; mais il était loin de pouvoir leur être comparé sous quelque rapport que ce fût ; et Louis d'Outremer n'était pas un roi de l'espèce de celui qui en 752 avait été jugé par tout le monde, par les Francs, par les évêques gallo-romains et par le pape lui-même, indigne de porter la couronne. Le Mérovingien serait entré dans un cloître, et dépouillé de sa longue clievelure, il se serait résigné. Louis n'était pas d'humeur aussi bénévole; son premier soin fut de chercher les moyens de se venger et de récupérer tout ce qu'on lui avait pris. Il fit exposer sa situation à son beau-frère, le roi Othon, et a Conrad, roi de Bourgogne ; l'un et l'autre promirent de lui venir en aide.
Cette promesse ne tarda point à être suivie d'exé-
1 Jatn memiticris fe virum esse. Consitleres quoque, qui tl tua* rationi comm 'dum sit. Sicque virtua roJeat, ui in benivoloutiam nos revoect, U* imperantera et me militantem, per rao cti ira reliquos milttatura tibi r<*ducat. Et quia rex a rue creatus, nihil mihi largiius es, Laudanum saltem militaturo liberalitor accommoda. Quoi etiam causa erit fhlci servutuU. (Kch. f I. H, c. SI.)
cution. En 946 Othon, ayant franchi le Rhin avec une armée, traversa la Belgique et marcha au-devant de Conrad qui, parti des Alpes, accourait au secours du roi Louis. Celui-ci se joignît bientôt à ses auxiliaires, et les trois rois se dirigèrent ensemble d'abord sur Laon, ensuite vers Reims. L'archevêque Hugues, qui occupait toujours . cette dernière ville , fut si effrayé qu'il l'abandonna et s'enfuit avec les siens. On vit alors Artold remonter sur le siège épiscopal de Reims, d'où il avait été expulsé quelques années auparavant. Après avoir pris Reims, les rois laissèrent cette ville à la garde de la reine Gerberge assistée de quelques fidèles, et se mirent à la poursuite du duc Hugues, qui s'enfuit à Orléans; ils traversèrent la Seine et dévastèrent tout le pays jusqu'à la Loire ; ils passèrent ensuite sur les terres des Normans, où les mômes ravages furent exercés..
Bien que le duc de France n'eut pas été personnellement atteint dans cette campagne, il paraît cependant qu'elle eut pour effet d'aflaiblir considérablement sa puissance et de relever l'autorité du roi. Nous en trouvons la preuve dans un fait assez significatif qui eut lieu Tannée suivante (047). Louis étant venu en Belgique, Othon se porta à sa rencontre, cl les deux souverains se rendirent à Aix-la-Chapelle où fut célébrée la fête de Pâques. C'était pour Hugues une occasion de se montrer; du moins il le pensait, car il profita de l'absence du roi pour tâcher de reprendre la ville de Reims. Déjà le siège de cette
place était commencé ; un camp, entouré de fossés et de palissades, avait été formé devant la ville, lorsqu'on apprit que le roi revenait furieux. Les assiégeants se hâtèrent de disparaître, et le roi enlra dans la place sans même les avoir rencontrés
Cependant Louis d'Outremer et beaucoup de grands, tant ecclésiastiques que laïques, désiraient de voir mettre un terme aux maux résultant de cette guerre civile. Plusieurs synodes se succédèrent dans les années 947 et 948. Le plus important est celui qui fut tenu à Ingellieim, au mois d'août 948, et auquel assistèrent les rois Louis etOthon. On y délibéra sur les périls de la chose publique, sur les mauvais traitements que le roi avait eu à subir et sur la nécessité de rétablir la puissance royale. Louis prononça un discours qui résume admirablement la longue histoire des intrigues et des indignités du duc.
« A quel point, dit-il, je suis forcé de me plaindre des mauvaises dispositions et de la conduite de Hugues, il le sait celui par la grâce duquel, ainsi qu'on vient de le dire, vous êtes ici rassemblés. Le père de Hugues, pour remonter au commencement, le père de Hugues, convoitant le trône du roi mon père, qu'il aurait dû servir et au palais et à la guerre, priva cruellement le roi de ce trône, et demanda que jusqu'à la lin de ses jours il fût renfermé dans une
1 J;itn<|ue in diel.us numéro novem ogitjhant, o;m regem *deo indiçiinhim regredi ni. ol servatonbus nnntiatur. Et mo\ obsuhooe sol u ta. duodeeima die al. urhe difcednnt. { Riclier, I. Il, c 62.)
LOUIS D OUTREMhR 38 ,
prison. Pour moi, jeune enfant, je fus caché par les miens dans une botte de foin, et il me força de me réfugier au delà des mers, et jusqu'auprès des monts Riphécs 1 ; après la mort de mon père et durant mon exil, ce même Hugues, se rappelant l'exemple de son père, dont la présomption avait causé la mort, craignit de se charger du royaume; mais par haine pour nous, il donna le trône à Raoul. Enfin la Divinité, disposant de celui-ci comme des autres, mit fin à son règne quand il lui plut. Le trône devenant donc vacant, il me rappela de la terre d'exil, par le conseil des gens de bien, et, du consentement de tous, m'éleva sur le trône, ne me laissant rien autre chose que la ville de Laon. Lorsque ensuite j'ai cherché à rentrer en possession des droits qui me paraissaient appartenir au roi, il en conçut une profonde envie. Il devint alors mon ennemi secret : si j'avais quelques amis, il les séduisait par de l'argent ; de mes ennemis il réchauffait la haine. Enfin, poussé par l'envie, il engagea les pirates (les Normans) à me prendre par trahison, pensant que si la chose avait lieu, il pourrait faire passer la couronne sur sa tête. L'effet répondit à l'artifice; je fus pris et confié aux murs d'une prison. Hugues alors, feignant de m'arracher de leurs mains, demanda que mes fils leur fussent donnés en otages. Mais ceux qui m'étaient restés fidèles s'opposèrent à ce que tous mes enfants leur fussent livrés ; ils en
« Prol a Lit? me t.'. les mont.igues d'K<0J>e.
reçurent un seulement et me remirent entre les mains du duc. Comptant déjà sur la liberté, je voulais aller partout où il me conviendrait, mais on sait qu'il en fut autrement : car bientôt Hugues me jeta dans les fers et me garda en prison l'espace d'un an. Enfin, lorsqu'il vit qu'il allait être attaqué par mes parents et mes amis indignés, il m'offrit la liberté en échange de Laon. Cette place était mon seul rempart, c'était mon seul asile, celui de ma femme et de mes enfants. Que faire? Je préférai la vie à une forteresse; pour une forteresse j'acquis la liberté. Et voilà que privé de tout, j'implore le secours de tous. Si le duc ose démentir ces faits, il ne nous reste plus que le combat singulier 1 . »
Hugues le Grand se garda bien de relever cette provocation : « Il ne se présenta, comme on pouvait le croire, dit Augustin Thierry, ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un différend national au jugement du roi de Germanie » Cette manière de présenter les choses est évidemment fausse ; il ne s'agissait ni de différend national ni d'un jugement à prononcer par le roi de Germanie. Le différend entre Louis et Hugues était essentiellement personnel ; il pouvait fort bien se vider par un duel ; cela était conforme aux usages du temps. Le même
1 Ui9 si dux contraire audeat. noliis tantum singulariicr congrediendum sit. {HicUr., Iil). 11, c. 73 ) Nous nous sommes servis de !a traduction ûe M. Guailct.
' I.rttrts sur lï.istoire de France, XIV.
auteur n'est pas plus exact, quand il dit que l'assemblée se composait des évêques de la Germanie. Richer cite parmi les assistants le métropolitain de Reims, les évêques de Toul, de Metz, de Verdun, de Cambrai, de Laon, de Tongres, de Strasbourg et de Baie. L'assemblée était présidée non par le roi de Germanie, mais par un légat du saint-siége ; elle n'avait aucun caractère national ; elle n'était ni germaine ni gauloise, mais chrétienne et cosmopolite comme l'Église.
Les délibérations de cette assemblée ont un cachet de sagesse fort remarquable. On y constate d'abord que le duc s'étant emparé de presque tous les droits du trône, le synode se trouve impuissant pour lui résister à force ouverte ; on reconnaît ensuite qu'il vaut mieux essayer de moyens plus doux et tâcher, avec l'aide de Dieu, de ramener à la règle, par la raison et par des considérations puisées dans les choses mêmes, celui qui n'a ni crainte de la Divinité, ni respect humain. On décide enfin que si, après un avertissement amiable, le duc refuse de venir à résipiscence, il sera frappé d'un anathème général. « Voilà, dit le légat du saint-siége, tout l'appui que nous pouvons lui prêter (au roi Louis). Maintenant n'en a-t-il pas h recevoir d'ailleurs? En terminant sa plainte, il demande le secours de tout le monde : nous sommes venus à son aide ; que recevra-t-il à présent du seigneur et roi Othon? »
A cette interpellation Othon répondit : « Il y a, mes pères, des avantages que vous pouvez procurer au
seigneur et sérénissime roi Louis; car, si vous attaquez ses ennemis par les armes divines, ou ils succomberont promptement dans ce combat, ou s'il reste quelque chose h faire, nos armes l'effectueront plus facilement. Ainsi donc, comme le veut le légat du seigneur pape, employez les armes qui vous sont propres, et percez du glaive de l'analbème les ennemis d'un si grand roi. S'ils osent ensuite relever la tête, et ne craignent pas de résister à l'excommunication, alors ce sera à nous d'agir »
Le synode écrivit effectivement au duc Hugues, pour l'exhorter à donner satisfaction au roi : « Nous t'avertissons, disait-il, de revenir à d'autres sentiments, nous t'exhortons à rentrer au plus vite dans une humble soumission envers ton seigneur. Que si tu méprises nos admonitions, sans aucun doute, avant de nous séparer, nous te frapperons d'anathème, jusqu'à ce que tu aies donné satisfaction, ou que tu sois allé à Rome pour t'expliquer devant notre seigneur le pape 2 . »
Il ne paraît pas que le duc ait tenu grand compte de cette menace : car l'anathème fut réellement prononcé à Trêves, où le synode s'était transporté. Le roi Louis reçut alors du roi Othon quelques troupes, avec lesquelles il prit successivement la place de Mouzon et le fort de Montaigu ; il fit une
» Richer, t. Il, c. 7i".
• Hrid., c.77.
vaine tentative pour rentrer dans sa ville de Laon, et puis il se retira à Reims. Il y vivait assez paisible- . ment, lorsque le duc, bravant l'anathème, vint avec une armée de Normans attaquer Soissons, qu'il ne put prendre, et marcha ensuite sur Reims. Alors le roi envoya Gerberge vers Othon, son frère, pour l'engager à lui envoyer au plus vite des troupes en nombre suffisant. Othon ordonna à Conrad, duc de Lotharingie, de lever une armée en Relgique. Mais dans l'intervalle, le roi Louis s'empara par surprise de la ville de Laon, sauf la citadelle qu'il ne put emporter, quelque effort qu'il fit.
Au mois de juillet suivant (949), nous voyons le duc Conrad arriver de Belgique avec son armée. Le roi se met à la tête des Belges, entre sur les terres du duc Hugues, incendie le faubourg de Senlis, assiège la ville et ravage sans pitié tout ce qu'il rencontre appartenant au duc, jusqu'à la Seine 4 . Les évêques interviennent et négocient une trêve ; le pape, de son côté, approuve les actes du concile tenu l'année précédente à Ingelheim, et excommunie de nouveau le duc. Les évêques gaulois, encouragés par cet acte du pape, font au duc de sévères remontrances et finissent par le décider à la soumission. Hugues demande à se réconcilier avec le roi, et promet de lui donner entière satisfaction. Une conférence
» Àdeat ergo Chonradiis dus cum exercitu ex totaRcIgira... et usquead fluvium Sequanam, quidquid ducia visum esl per iO miliaria imraania?ime dnsectati sunt. (Hicher, l. 11, c. 92 et 93.)