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parvint à s'emparer de la ville de Laon. Il y trouva la reine Emma et son protégé, l'évêque Adalbéron, qu'il ne faut pas confondre avec le métropolitain de Reims.
M. Henri Martin raconte, d'après Richer, que Charles, avant de tenter cette entreprise, était venu trouver l'archevêque Adalbéron à Reims, le priant de l'aider à faire valoir son droit héréditaire ; qu' Adalbéron lui reprocha de n'être entouré que de parjures, de sacrilèges, de gens sans aveu, etc. C'est une fable évidente, Charles n'alla point trouver Adalbéron à Reims ; il se borna à lui écrire, non pas avant de s'être emparé de la place de Laon, mais après y avoir fait prisonniers la reine et l'évêque.Cela est constaté par la réponse d'Adalbéron, dont on trouve une traduction dans Sismondi 4 . Voici ce document, qui donne un démenti à la chronique de Richer :
« Comment arrive-t-il que vous me demandiez conseil, vous qui m'avez rangé parmi vos pires ennemis? Comment m'appelez-vous votre père, vous qui avez voulu m'arracher la vie? Je ne l'avais point mérité, il est vrai ; mais j'ai toujours fui et je fuirai encore les conseils trompeurs des hommes pervers. Ce n'est pas pour vous que je le dis. Vous qui me demandez d'avoir de la mémoire, souvenez -vous des conférences que nous avons eues ensemble sur votre sort, du conseil que je vous ai donné de rechercher les
• Histoire des Français, t. Il, p. 3k6, édit. de Bruxelles, 1836.
grands du royaume (primates); car qui étais-je pour donner à moi seul un roi aux Français? ce sont là des déterminations publiques et non privées. Vous me supposez de la haine pour la race royale, mais j'atteste mon Rédempteur que je ne nourris point de haine. Vous me demandez ce que vous devez faire ; la chose est difficile à dire ; je ne le sais point, et si je le savais je n'oserais point le dire. Vous me demandez mon amitié; plaise à Dieu que le jour arrive où je puisse avec honneur vous servir! car, quoique vousayez envahi le sanctuaire du Seigneur, que vous ayez arrêté la reine après les serments que nous savons que vous lui aviez faits, que vous ayez jeté en prison l'évèque de Laon, que vous ayez méprisé les anathèmes des évéques, sans parler de mon seigneur (Hugues Capet), contre lequel vous avez formé une entreprise qui dépasse vos forces , je n'ai cependant point oublié votre bienfait, quand vous m'avez soustrait au fer de mes ennemis. Je vous en dirais davantage ; je vous dirais surtout que vos partisans vous trompent, et que vous éprouverez bientôt que, sous votre nom, ils ne s'occupent que de leurs seuls intérêts ; mais le moment n'est pas venu ; cette crainte même m'a empêché de répondre à vos précédentes lettres. Nous avons lieu de nous défier de tous. Mais si (un nom en chiffres) peut venir jusqu'à nous, et donner des otages tels que nous puissions lui accorder confiance, nous pourrons traiter de toutes ces choses et les examiner à fond; autrement nous ne
pouvons et ne devons rien faire de semblable *. »
Il y a loin du ton de cette lettre à celui de la réponse que Richer prête à Àdalbéron. On y chercherait vainement d'ailleurs la moindre allusion au fameux grief, également inventé par Richer et répété par tous les écrivains français, de s'être fait le vassal d'un souverain étranger. Cette imputation ne peut pas avoir été sérieusement articulée à l'époque dont il s'agit. Othon I er auquel on décerna le titre de Grand, avait en quelque sorte restauré l'empire de Charlemagne. Ses deux sœurs gouvernaient la Neustrie ; son frère Brunon, la Lotharingie ; son beaufrère Conrad le Pacifique, la Bourgogne. L'Occident était redevenu une seule monarchie; tous les princes reconnaissaient la suprématie de l'empereur. Othon II, qui lui succéda, n'était donc pas un souverain étranger pour les fils de Gerberge et d'Hedwige. Hugues Capet et Conrad l'avaient suivi dans sa campagne d'Italie, à peu près comme des vassaux suivent leur suzerain. Qu'y avait- il d'extraordinaire a ce que Charles, qui ne possédait que son épée, acceptât de sa main le duché de basse Lotharingie? Personne n'avait songé à lui en faire un crime, et s'il est vrai que plus tard on lui reprocha cette acceptation, comme un acte indigne de celui qui voulait occuper le trône de Neustrie, ce ne put être qu'un prétexte allégué par ceux qui voulaient l'en écarter.
» Carolo duçi Adalbero archiepisc. Rêtt,tnt. in Gtilerli Epiit., lîî, ap. Bouquet, t. X, p. m.
CHARLES ET OTUON. 409
Le caractère de Charles est peint sous les plus fâcheuses couleurs dans les chroniques favorables aux Capets, et surtout dans les lettres du célèbre Gerbert, qui sont les principales sources de l'histoire de ce temps. On lui reproche sa perfidie, son ingratitude, etc. Dewez fait cependant remarquer qu'on lui donne aussi quelquefois des éloges. Son grand crime est d'avoir conspiré contre un enfant, Othon III, fils de son bienfaiteur. Mais le témoignage de Gerbert n'est pas à l'abri de suspicion quand il s'agit des Carolingiens; les faits que nous allons rapporter nous semblent autoriser certaine méfiance à son égard.
Le roi Lothaire avait laissé un fils naturel, du nom d'Arnulphe, qui fut ordonné clerc. Il était protégé par Hugues Capet, son cousin; selon quelques chroniques, celui-ci l'aurait même adopté pour son fils. A la mort d'Adalbéron, en 988, Arnulphe, sur la recommandation d'Hugues, fut nommé archevêque de Reims, bien qu'il eût contribué à mettre Charles en possession de la ville de Laon. Mais en 990 il abandonne le parti d'Hugues, livre Reims à Charles, ou le lui fait livrer. Il est ensuite obligé de fuir et se rend h Laon, où en 991 il est fait prisonnier avec son oncle. Un synode tenu à Reims, en 992, le condamne et le force, comme jadis Ebbo, à se démettre de sa dignité. Gerbert, qui avait été secrétaire d'Adalbéron, est élu à sa place.
Le pape Jean XVI regarda la condamnation d'Ar-
nulphe comme contraire aux canons, et ordonna la révision du jugement Dans un concile auquel n'assistaient que des évèques d'Allemagne et de Lotharingie, entre autres Notker, évêque de Liège, Arnulphe fut déclaré innocent. On le rétablit sur le siège de Reims, que Gerbert fut obligé d'abandonner 2 . Le pape Grégoire V, allemand de naissance, confirma cette décision; il déclara la destitution d'Arnulphe absolument contraire au droit et partant nulle. Gerbert se réfugia, en 995, a la cour d'OthonlII; il fut nommé archevêque de Ravenne, en 998, par le pape Grégoire, qui mourut le 18 février 999. Alors Gerbert, protégé par l'empereur, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II.
On doit comprendre, d'après cela , combien il est difficile que le témoignage de Gerbert à l'égard de Charles soit tout a fait exempt de partialité. Il avait a se plaindre du Carolingien Arnulphe, par qui il avait été supplanté sur le siège de Reims ; il avait vécu a la cour d'Othon III , qu'il reprochait h Charles d'avoir trahi, et puis enfin il devait à l'empereur Othon son élévation au trône pontifical.
Les chroniqueurs ont voulu justifier l'usurpation d'Hugues Capet en assimilant la descendance des
1 L'histoire <ic la condamnation et de la réhabilitation d'Arnulphe, dont Us principales sources se trouvent dans le tomeX de Dom Bouquet, est fort bien racontée dans l'histoire des conciles de M. Hefele, et en abrège dans l'ouvrage de M.Giesehrecht, t.l,p. 650.
* Dynterus parle Je ce sj r.ode, 1. 1, p. 319.
Carolingiens à celle des Mérovingiens, et en représentant Charles comme dépourvu des qualités qui font l'homme de cœur. Richer lui-même dit, en parlant de ce prince : quem fides non régit, torpor énervât *. Cependant nous l'avons déjà vu décidé à faire valoir ses droits par les armes; nous l'avons vu s'emparer de la place de Laon. La manière dont il défendit cette place et l'énergie avec laquelle il sut se maintenir dans le royaume de Neustrie, malgré tous les efforts d'Hugues Capet pour l'en chasser, prouvent combien sont injustes les chroniqueurs qui représentent les derniers Carolingiens comme une race dégénérée.
Dès qu'il fut maître de Laon, il s'occupa de fortifier cette place et de la rendre inexpugnable. Il surmonta de hauts créneaux la tour qui était peu élevée, et l'entoura de tous côtés de larges fossés. Il eut soin de procurer des vivres à ses troupes ; à cet eifet, il fit apporter du blé de tout le Vermandois. Il arrêta que cinq cents hommes armés feraient chaque nuit des patrouilles par la ville et garderaient les remparts. Il construisit aussi des machines contre l'ennemi, et fit apporter des bois propres à la construction d'autres machines. On aiguisa des pieux et l'on forma des barricades ; on fit venir des forgerons pour fabriquer des projectiles et pour garnir de fer tout ce qui en avait besoin. Si nous en croyons Richer, il se trouvait là des hommes qui maniaient les balistes avec tant
» Richer, lib. IV, cil.
d'adresse qu'ils atteignaient les oiseaux au vol *.
Le roi nouvellement élu envoya des députés dans toutes les directions; il lit un appel aux Gaulois qui habitaient de la Marne à la Garonne. Quand leurs forces furent réunies et formèrent une armée, on marcha sur Laon , pour en faire le siège. Un camp fut établi sous les murs de Laon ; on l'entoura de fossés et de chaussées. Il paraît que l'armée d'Hugues Capet passa l'été dans cette position ; et quand l'hiver s'approcha, quand les nuits devenues longues fatiguaient les sentinelles par leur durée *, le roi tint conseil avec ses lieutenants, les principaux chefs de l'armée; tous décidèrent qu'il fallait se retirer, sauf à revenir au printemps prochain. Cette résolution Jut exécutée sans délai. Après leur départ, Charles ne resta point inactif; il parcourut tous les dehors de la ville, examina les lieux, les positions stratégiques, augmenta ses moyens de défense, fit restaurer les murs, agrandir et fortifier la tour par des constructions plus solides en dedans et en dehors.
Dès que l'hiver fut passé, et que la belle saison permit de se remettre en campagne sans trop d'inconvénients, le roi rassembla une nouvelle armée et vint camper avec huit mille hommes devant la place de Laon. Il fit entourer son camp de fossés et de chaus-
' Nicher, lit.. IV, c. 17.
« Ibid., c. 19.
sées, comme il l'avait fait Tannée précédente. Il semblait craindre l'ennemi plutôt que de vouloir l'attaquer. Cette précaution ne le préserva point d'une défaite : par une belle nuit du mois d'août, les assiégés firent une sortie de la place et tombèrent à l'improviste sur les as*iégeants endormis ; ils portèrent l'incendie et la mort dans leur camp ; la confusion fut telle que le roi épouvanté s'enfuit avec les grands qui l'entouraient; son armée n'avait pas attendu ce signal pour se mettre en déroule.
L'année suivante, 990, fut marquée par des événements des plus favorables à la cause du Carolingien. L'archevêque Adalbéron étant mort au mois de janvier, Arnulphe, fils naturel de Lothaire, fut élevé sur le siège archiépiscopal de Reims, et peu de temps après, Charles, son oncle, se rendit maître de la métropole. Hugues Capet furieux marcha contre lui avec une armée de six mille hommes. Charles n'en avait que quatre mille; mais quand Hugues les vit rangés en bataille, il jugea prudent de retourner sur ses pas. Richer attribue cette retraite honteuse à une sorte de remords de conscience : « Le roi, dit-il, ne se dissimulait pas qu'il avait agi criminellement et contre tout droit, en dépouillant Charles du trône de ses pères pour s'en emparer lui-même » Mais la manière dont Hugues se conduisit par la suite à l'égard de Charles prouve bien qu'il était aussi inaccessible à
' Rjcher, lib. IV, c. 39.
de pareils scrupules qu'incapable d'un sentiment généreux
Depuis près de quatre ans que le Carolingien avait mis le pied sur le sol de la Neustrie, il n'avait pas essuyé une seule défaite, et il venait de faire des progrès menaçants pour la dynastie nouvelle. Déjà il se trouvait en possession des villes de Laon, de Reims et de Soissons. Il était temps qu'Hugues Capet avisât au moyen de défendre sa couronne. Ce n'était point par les armes qu'il pouvait espérer de vaincre son ennemi; il eut recours à la ruse, à la trahison. L'évêque Adalbérou, de Laon, le même homme que la voix publique accusait naguère d'avoir empoisonné Lothaire, de complicité avec la reine Emma, semblait avoir à cœur de prouver qu'il était capable d'une mauvaise action. Ce fut lui qui se chargea de s'emparer de la personne de Charles et de le livrer à son rival, sans que celui-ci fût obligé de tirer l'épée.
Pendant la nuit, lorsque Charles et son neveu Àrnulphe dormaient profondément dans la même chambre, Adalbéron y introduisit quelques hommes vigoureux, qui se) jetèrent sur les deux princes désarmés et les firent prisonniers. « Les cris des femmes et des enfants, dit Richer, les gémissements des serviteurs, frappent le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville. Les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant
de toute la ville, afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés» a mm parti 4 . » Bientôt le roi entra dans la ville de Laon et en prit possession. Il fit conduire les prisonniers à Senlis, où lui-même alla tenir conseil avec les siens. Il fut résolu que Charles, sa femme, son fils, ses deux filles et son neveu Arnulphe seraient confinés dans une prison.
Tels sont les exploits par lesquels la dynastie des Capets se substitua aux descendants de Charlemagne. Et l'on ose dire aux Français que cette révolution fut le produit d'un mouvement national; que leur histoire ne commence qu'à partir de l'époque glorieuse où la race gauloise triompha, avec Hugues Capet, de la race des Francs! C'est à un peuple e ssentiellement brave qu'on représente le plus lâche des attentats comme un fait héroïque, et le plus ignoble des usurpateurs comme le chef de la première dynastie nationale. Il faut que la connaissance de l'histoire vraie soit bien peu répandue, pour qu'un cri d'indignation ne se soit pas fait entendre d'un bout de la France à l'autre. Nous croyons inutile, après avoir exposé les faits qui précèdent, d'insister davantage sur ce que nous avons déjà dit de l'erreur dans laquelle est tombé, de bonne foi sans doute, Augustin Thierry. Pour attribuer à la nation gauloise ce qui ne fut qu'une lutte d'intérêts dynastiques, une révolution exclusive de toute idée de nationalité, il
» Richer, lib. IV, c. 47.
4tf HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
faut que le célèbre historien ait perdu de vue les personnages de la scène. Il doit avoir oublié que les Capets étaient proches parents des derniers Carolingiens et au moins aussi Germains que ceux-ci ; qu'ils étaient non-seulement parents, mais amis et protégés des Othons de Saxe, et qu'enfin, si l'influence germanique se fit sentir dans les événements dont il s'agit, ce fut plutôt en haine des Carolingiens et pour les faire tomber du trône, qu'en leur faveur. Quant à une prétendue influence de l'esprit gaulois, tout ce que nous pouvons dire c'est qu'il n'y en a point de trace dans l'histoire de cette époque.
Charles, d'abord détenu à Senlis, fut transféré dans la tour d'Orléans, où, d'après la plupart des chroniqueurs, il serait mort peu de temps après. Aujourd'hui encore presque tous les historiens répètent qu'il est mort en prison dans la première année de sa captivité, c'est-à-dire en 991. Un monument découvert à Maestricht en 1666 ne s'accorde pas avec cette tradition : c'est une pierre sépulchrale trouvée dans un souterrain de l'église de Saint-Servais,et qui porte une inscription en caractères du onzième siècle *. Quelques lettres étaient effacées ; mais le savant Paquot les a rétablies de la manière suivante :
1 Voir le dessin de cette pierre dans le tome 1« des Acla SS. Btlg. tela:ta, p. 316, et dans la chronique de Flandre d'Oudegherst, publiée par Lesbroussart, 1. 1, p. 449. MM. Henri Martin et Giesebrecht semblent avoir ignoré l'existence de ce monument.
KAR0L1 COM1TIS GENEROSiE STIRPIS F1LII LOTHWICI FRATRIS LOTIlARll FRANCORUM REGI M