DISSOLUTION DE L'EMPIRE
Bien que chacun des trois royaumes formés par le traité de Verdun ait son histoire particulière, l'empire entier qu'ils composent a néanmoins encore pendant longtemps une histoire générale *. Un grand nombre de faits politiques, beaucoup d'événements, de calamités surtout se rapportent à Tune comme à l'autre
1 Les sources se trouvent réunies dans le VII* volume du Recueil de Dom Bouquet. Les auteurs les plus récents qui ont traité l'histoire de cette époque sont : Luden, Geschichte des ttuitchtn Volktt, t. VI, p. 134;Gfroerer, dit Karolinger, 1. 1. p 159, et t. Il, p. 1 et suiv. ; Wenck, Dos frankitch* Reich nach dem Vertragt roti Verdun, Leipzig, 1851 ; Damberger, Synchronistitche Gt$chichtt dtt MMelalUrs, t. III, p. 1 et suiv. L'ouvrage de Zimmertnsnn, «6#r dit polititchen Verheeltnisse de» frankitchen Reichs nach dtm Vertragt von Verdun, Berlin, 1830, n'est guère qu'un ensemble de chroniques de chaque royaume, travail de peu de valeur.
Les auteurs français sont : Sismondi, Histoire de» Français, t. III ; Mtchelet, Hitt. de France, t. 1, p. 377 et suiv.; Henri Martin, Hitloirt de France, t. II, p. Ul et suivantes; voyez aussi les Réflexions générales du t. V,deM. Laurent, Les Barbares el le catholicisme, p. 151.
des trois fractions. Les historiens modernes se sont beaucoup occupés des causes du démembrement de l'empire. On reconnaît en général, que sa durée devait nécessairement être éphémère, comme celle de toutes les grandes monarchies créées par la force des armes et la fortune d'un conquérant : car il faut infiniment plus de puissance et de sagesse pour maintenir l'unité dans les États qui ont été fondés de cette manière, que pour les constituer. Ces conditions de sagesse et de force nous avons déjà dit comment elles firent défaut dès le commencement du règne de Louis le Débonnaire ; on voit clairement, à dater de cette époque, que la monarchie va périr. Mais les savants se sont efforcés de préciser les causes de sa décomposition. M. Guizot, entre autres^s'y est spécialement attaché, dans ses Essais sur Thistoire de France et dans son Cours d'histoire moderne.
Après avoir réfuté Augustin Thierry, qui attribue le démembrement de l'empire à l'antagonisme des nationalités *, M. Guizot tâche d'expliquer ce fait par l'absence de tendances unitaires chez les peuples que Charlemagne avait réunis. Il nous semble que cette idée implique une certaine confusion de temps. Certes les peuples que Charlemagne avait réunis devaient avoir des tendances plutôt divergentes qu'unitaires ; mais leurs tendances pesaient fort peu dans la balance de la politique. Ce n'étaient pas les peuples
• l.rtlrit sur *' :.».«.•• -t . t Fr.iht, X! c: XI!.
DES CAUSES DE LA DISSOLUTION DE L EMl IiïE. 19J
qui étaient appelés à décider du sort de l'empire; c'étaient les princes et les grands. Or, parmi ceux-ci la plupart étaient d'origine commune, quoique établis dans des contrées différentes, et ils devaient avoir un but commun. Si cependant l'assertion de M. Guizot était vraie; s'il était démontré qu'il y eût cbez eux, comme dans les peuples soumis a leur domination, absence de tendances unitaires, il resterait à savoir par quelles causes ces tendances auraient été anéanties : car il est constant que l'idée d'unité dominait encore les esprits immédiatement après le traité de Verdun. Une foule de circonstances le prouvent : ce sont d'abord les assemblées tenues par les trois frères rois à Juts, Judiacum, près de Thionville, et à Meersen près de Maestricht; c'est, ensuite, le recours que prennent les Gallo-Francs à Louis le Germanique, lorsque Charles le Chauve ne peut plus les protéger. L'élévation de Charles le Gros sur le trône impérial démontre encore que les nations 1 autrefois réunies sous le sceptre de Charlemagne et de Louis le Débonnaire se considéraient comme un seul peuple gouverné par plusieurs chefs.
Les guerres des trois fils de Louis ne furent entreprises également que pour rétablir l'unité politique. A cela tendait non-seulement la politique de Lothaire, mais plus tard aussi celle de Charles le
' Quand no;:* nous servons do* mol* peuple ou nitton, nous cnieudoo» parier des classe» qui participaient aux affaires publiques.
Chauve. C'était, il est vrai, une politique d'égoïsme et de convoitise; mais son but était la restauration du grand empire de leur aïeul et de leur père. Les traités d'amitié et de fraternité que, de temps à autre, ils conclurent entre eux, par exemple à Meersen, en 847, n'avaient pas non plus d'autre but que la conservation de l'unité. Leurs tendances, au moins jusqu'à certain point, devaient être celles de leurs leudes, puisque ceux-ci les secondaient dans leurs entreprises et s'associaient à leurs serments d'alliance. Il n'est donc pas exact de dire qu'il n'y avait plus de tendances unitaires ; mais l'ambition de Charles le Chauve, qui passait toutes les bornes, l'entraîna à se servir de moyens mal choisis ; et ses frères et neveux furent obligés de le suivre dans cette voie. Non-seulement on employa de part et d'autre, la fausseté, la corruption, la violence ; mais on fit jouer un ressort dangereux pour Tordre monarchique même. Nous vouions parler de la féodalité naissante, dont les rois croyaient pouvoir se faire un instrument, et qui devint pour eux une cause d'abaissement et de faiblesse : car ils finirent par dépendre du bon vouloir de leurs vassaux, et ceux-ci ne tardèrent pas à sentir que le pouvoir n'était plus à la royauté, mais dans leurs propres mains. Le commencement de la féodalité fut plutôt un effet qu'une cause de la décadence carolingienne ; mais les seigneurs féodaux achevèrent l'œuvre, lorsqu'ils se virent eux-mêmes consolidés .
M. Waitz, le plus récent des auteurs qui ont écrit sur ce sujet, énumère et discute les faits qui, suivant lui, ont occasionné la dissolution de l'empire Il en trouve une première cause générale dans le caractère toujours persistant de la royauté franque primitive. Quoique fortifiée, cette royauté ne lui paraît pas avoir été suffisante pour constituer et consolider un bon gouvernement et pour maintenir l'unité de la monarchie carolingienne. Il indique comme deuxième cause le système de la vassalité et des bénéfices, système qui rendit le chef de l'État dépendant du bon vouloir, c'est-à-dire, de l'intérêt et de l'égoïsme des bénéficiera et des vassaux. Il manquait, dit-il, au gouvernement de Charlemagne ce qu'il y avait de bon dans le principe centralisateur et administratif des Romains. L'élément politique romain était entièrement absorbé par l'élément germanique. L'unité et l'ordre ne reposaient que sur la force de volonté de l'empereur, laquelle était loin d'être despotique.
Cette appréciation peut être exacte relativement aux pays conquis. La condition des Francs s'y était considérablement modifiée; ces guerriers conquérants, mêlés à l'ancienne aristocratie gallo-romaine, ne formaient plus un peuple libre, divisé par groupes, délibérant sur les affaires publiques dans ses plaids locaux, et apportant au roi ses dons annuels.
Chaque individualité était devenue une puissance ou
» Deutiche Verfa$$ung$gtichichtt, t. IV, p. 535 et mit.
t'.'ô HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
aspirait a l être. La royauté n'était plus un objet de vénération, mais un sujet d'envie ou un instrument de fortune. Pour se maintenir dans ces conditions, nous sommes portés à croire avec M. Waitz que la royauté germanique était insuflisante, et que l'unité de l'empire exigeait un pouvoir plus fort; mais, relativement a l'ancienne patrie des Francs, il serait peu juste de reprocher a Charlemagne de n'avoir pas fondé son gouvernement sur le principe centralisateur des Romains; les instincts politiques de ce pays, qui tendaient à la fédération, ne furent que trop contrariés par rétablissement de l'empire.
La fusion de l'Église et de l'État, dit ensuite M. Waitz, loin de fortifier le pouvoir séculier ne fit que l'affaiblir. L'Église tendait à l'absorption de l'État, ce qui lui était d'autant plus facile qu'elle possédait une grande partie du territoire *. On oublie toujours ce que M. Guizot a si bien démontré que les évêques étaient les représentants des populations gallo-romaines. La séparation de l'Église et de l'État eût été, à cette époque, la rupture du lien qui unissait les deux grandes fractions de l'empire. Comment Charlemagne parvint-il à former ce lien et à l'empêcher de se briser? Ce fut en associant l'Église au gouvernement de l'État. Qu'après cela l'absorption de l'État par l'Église ait été tentée avec plus ou moins de succès par l'aristocratie ecclésiastique, c'était la consé-
« IV rfauunciheivh., t. IV, p. 6*3.
quence d'un ordre de choses inévitable, conséquence dont Charlemagne, tant qu'il vécut, sut empêcher la réalisation.
M. Waitz signale encore comme cause de la dissolution de l'empire les pouvoirs trop étendus accordés aux fonctionnaires publics. Leur double qualité de possesseurs des terres qui leur étaient concédées et de dépositaires des pouvoirs administratif et exécutif, leur donnait un commandement absolu sur leurs administrés; les populations dépendaient bien plus d'eux que du chef de l'État. Le lien entre celui-ci et le peuple, qui ne le voyait que fort rarement, tendait à se relâcher de plus en plus. Dans les pays d'immunité, on avait entièrement soustrait les habitants au pouvoir du chef de l'État, en aliénant la juridiction aux possesseurs du territoire : les habitants de ces pays n'étaient plus que les sujets de leurs seigneurs. L'institution des missi dominici ne fut qu'un expédient, et ne suffît pas pour maintenir l'ordre et pour assurer l'exécution des lois. Enfin les assemblées nationales étaient mal organisées; leurs rapports avec le pouvoir royal ou impérial étaient trop vagues et mal définis *.
Malgré la suppression des duchés, il y avait toujours des seigneurs trop puissants, a cause de la grande étendue des pdys gouvernés par les comtes. Dans les moments de crise et de perturbation, ils se condui-
1 Vtrpissunjijttchichtt, t. IV, p. 5*4-547.
saient en souverains, visant à l'indépendance. Il arriva même, sous Louis le Débonnaire, par exemple, qu'ils firent la guerre avec succès au chef de l'empire f . Une autre cause de dissolution était l'antagonisme des nationalités, qui se développa en conséquence de la séparation des pays germaniques et gallo-romains, et de la formation des uns et des autres en États distincts. Les moyens employés pour maintenir néanmoins l'unité de l'empire n'étaient pas aussi forts que les tendances à une séparation complète. Enfin les partages qui eurent lieu depuis 817, et les secousses que produisirent les changements essayés par Louis le Débonnaire, achevèrent l'œuvre de destruction, couronnée par le traité de Verdun *.
Tel est le résumé des opinions émises par M.Waitz sur les causes de la dissolution de l'empire. Suivant nous, la première de toutes les causes politiques de ce désastre fut la loi essentiellement défectueuse des successions. Cette loi fort ancienne, qui autorisait le partage de la monarchie, aurait dû s'entendre dans le sens d'une division gouvernementale et administrative, ne portant pas atteinte à l'unité ; mais elle fut appliquée de manière à diviser la souveraineté même. Il y avait dans la société, depuis Louis le Débonnaire, deux forces qui se combattaient incessamment: l'une, centripète, tendant vers l'unité, partait d'un bon principe, mais elle était toujours exploitée par celui des
' Verfattuwji'jttchichte, t. IV, p. 519.
» Ibid., p. b'j\ et suit.
rois qui croyait pouvoir réaliser l'unité à son profit ; l'autre, centrifuge, recevait son impulsion des autres rois, qui voulaient être indépendants de celui qui portait la couronne impériale. L'intérêt donnait à chacune de ces deux forces des partisans. Du côté de la première se trouva toujours l'Église ; l'unité était son grand principe; elle y était tellement attachée, quelle finit par rétablir l'unité de la société d'une autre manière, par la théocratie dite spirituelle et la hiérarchie.
Après le traité de Verdun, le mouvement de désorganisation prit le grand essor que l'on sait; il amena la destruction non-seulement de l'un des royaumes que ce traité avait créés, mais de tous en même temps. Cette destruction fut ce qu'on appellerait aujourd'hui la logique des faits : car les progrès de la décadence de la monarchie étaient constants et irrésistibles; les essais de restauration, quand ils n'avortaient pas, ne pouvaient avoir que des résultats passagers. Il y avait une cause morale qui favorisait essentiellement la marche progressive de la dissolution : c'était la cupidité, commune à toutes les classes, cupidité qui ellemême n'était qu'un effet naturel de l'état social.
Quand on considère l'état de la société et de la civilisation dans la monarchie franque, depuis son origine, on conçoit facilement que l'empire de Charlemagne ait dû finir, comme l'histoire nous le montre, par une catastrophe. La population fut divisée dès le principe, et par le fait de la conquête, en deux grandes
catégories. La première se composait des guerriers conquérants auxquels furent adjoints les Gallo-Romains possesseurs de terres, Romani possessores, et le clergé. Cette catégorie tout entière ne produisait rien. Elle diffère de la seconde en ce que celle-ci vivait de travail matériel et devait en même temps pourvoir à la subsistance des seigneurs tant laïques qu'ecclésiastiques. Les hommes libres de l'un et de l'autre de ces ordres avaient besoin, pour jouir d'une existence réellement libre et confortable, du travail de leurs sujets, c'est-à-dire des serfs , des lètes et des tributaires de leurs domaines. Quant à l'ancienne classe des hommes libres cultivant leurs terres et travaillant pour faire subsister leurs familles, elle se maintint encore pendant quelque temps dans les contrées germaniques, mais elle finit par disparaître partout. Il n'y avait donc plus que des seigneurs et des esclaves, des riches et des pauvres.
La richesse, dans ce temps, consistait dans la possession des terres et des hommes qui y étaient attachés. Il n'y avait guère d'industrie ni de commerce un peu considérable. Les seigneurs propriétaires étaient des consommateurs improductifs, la plupart guerriers; d'autres ecclésiastiques, voués au service du culte et affranchis par les lois mêmes de travaux matériels. Pour devenir riche, il fallait donc acquérir des terres, mais par quels moyens? D'abord par la guerre : c'est par elle, c'est-à-dire par la conquête, que les compagnons de Glovis et les guerriers faisant partie des
expéditions de ses fils acquirent leur fortune. Ils devinrent seigneurs fonciers, en recevant leurs lots au partage des pays conquis. Ceux d'entre eux qui avaient fait du butin en argent ou autres choses de valeur, s'en servaient pour acheter des terres, ne fût-ce qu'un mansus. Plus on avait de territoire, plus on était riche et considéré. Le désir d'avoir des possessions étendues devait être un puissant stimulant pour les expéditions guerrières, car nous voyons que les vocations ne manquaient jamais à ces entreprises.
Il y eut des familles, comme celles de saint Arnulphe et des Pépins, qui se trouvèrent ainsi possesseurs de latifundia, c'est-à-dire d'un grand nombre de villœ, curies, forestœ, etc., tout comme ces anciens Romains dont les latifundia perdirent l'Italie. Ces riches seigneurs formaient la classe des grands, avec les comtes et autres fonctionnaires qui avaient la jouissance des domaines appartenant aux rois. Il y en avait qui étaient propriétaires de villes, et qui y vivaient des ressources que leur procuraient les redevances des artisans, serfs ou demi-libres. On conçoit du reste que cette classe d'hommes libres aspirait à une vie aussi agréable et à une indépendance personnelle aussi large que possible.
Une deuxième source de richesse territoriale était celle des donations. Celle-ci parut d'abord réservée à l'usage exclusif du clergé : les évêchés, les abbayes devinrent par ce moyen de riches établissements fonciers, de véritables seigneuries. Mais les guerres de
famille entre les rois Mérovingiens eurent pour effet d'enrichir aussi les partisans de ces rois, leurs leudes, par des actes de libéralité. On a vu que les Mérovingiens, à force de donner, finirent par être tout à fait pauvres ; ils se laissèrent supplanter par les Optimates qu'ils avaient enrichis, et perdirent ainsi jusqu'à leur couronne. Charles Martel et Pépin le Bref ne furent pas aussi imprudents ; ils trouvèrent plus convenable de donner à leurs guerriers la jouissance seulement, non de leurs propres domaines, mais de terres qui appartenaient à l'Église. Quant à Charlemagne, il fut toujours, par l'effet de ses conquêtes, dans le cas de pouvoir enrichir ses fidèles soit par des donations d'alleux, soit par des concessions de bénéfices. Ce genre de. possession était presque aussi avantageux que la pleine propriété, car il donnait tous les droits seigneuriaux, au moins pendant la vie du gratifié.
Les guerres que Louis le Débonnaire eut à soutenir contre ses fils, les guerres que ceux-ci se firent entre cux,devinrent des sources de richesses pour ceux qui combattaient dans les rangs du parti vainqueur, mais des causes de ruine pour les vaincus. Nous savons, par exemple, que Charles le Chauve, pour s'attacher des partisans, se dépouilla peu à peu de la majeure partie de ses domaines; mais d'autre part nous savons aussi que le premier acte d'un roi victorieux était de priver les vaincus de leurs bénéfices, sinon de confisquer leurs alleux. Aussi voyons-nous que beaucoup d'hommes libres étaient peu fortunés, même pauvres.
Obligés de vivre sur les terres d'autrui, ils devenaient d'abord colons libres, mais bientôt on les traitait à l'instar des serfs. La plupart se faisaient sujets des monastères, en leur abandonnant leurs propriétés, qu'ils reprenaient à titre de précane.
La cupidité des chefs militaires était si insatiable que Charlemagne, Louis le Débonnaire, ses fils et petits-fils furent obligés de donner des abbayes en usufruit a leurs comtes et autres seigneurs pour les récompenser; ils les firent abbés-comtes, abbacomites, malgré les protestations et les récriminations de lcpiscopat. Il est certain que déjà à l'époque du traité de Verdun, le territoire des trois royaumes était en majeure partie dans les mains de grands seigneurs laïques et militaires et dans celles des évéques et des abbés. Quant aux hommes simplement libres, ils avaient fait leur temps, dit avec raison M. Himly, le système des alleux avait de plus en plus fait place à celui des bénéfices. « Dans ce naufrage général de l'ordre de choses primitif de la société franque, il n'était resté debout, outre la royauté, que la double aristocratie du clergé et de la noblesse; qu'il voulût ou non, c'était sur ces deux éléments qu'il fallait que Charlemagne constituât son empire. Il le fit en effet, et toute son administration reposa sur l'emploi simultané des évéques et des comtes. Partout et toujours, pendant son règne, en administration, en justice, en ambassade, en guerre, ces deux immuables serviteurs de la volonté impériale marchent côte a côlc et agis-
sent de concert. Nous les trouvons comme missi, chargés d'examiner l'état des peuples, d'entendre leurs plaintes, de vérifier leurs réclamations. Nous les retrouvons comme membres des plaids, éclairant la décision de l'empereur de leurs lumières et de leurs connaissances locales 1 . »
Cette importance donnée à la double aristocratie militaire et ecclésiastique ne servit qu'à affermir le pouvoir des évêques et des leudes, et fit naître dans les esprits une tendance qui devint bientôt générale et irrésistible vers le morcellement et la décentralisation. La classe vulgaire des hommes libres, abstraction faite des grands, était trop exiguë pour pouvoir soutenir lesTois. Ceux-ci se trouvaient par cela même dépendants des chefs militaires qui les suivaient lorsqu'il y avait espoir de s'enrichir par des concessions bénéficiaires ; mais cet espoir, sa réalisation même, leur parurent bientôt insuffisants, ils voulurent conserver ce qu'ils acquéraient ainsi, et le transmettre à leurs héritiers.
L'hérédité des bénéfices s'introduisit peu à peu par la coutume, jusqu'à ce que Charles le Chauve (celui des rois qui fut le plus dépendant de ses leudes à cause de ses entreprises réitérées), se vit obligé de déclarer les comtés mêmes transmissibles aux héritiers des comtes. En 877, le système féodal fut fait et consolidé pour toujours dans le royaume occidental des Francs.
1 Wala tt Louis lâ Débonnaire, p. 32.
Il s'acheva vers le même temps dans la Lombardie, et puis successivement dans tous les royaumes issus de l'empire carolingien.
Le partage de cet empire fut lui-même, comme nous l'avons démontré, l'élément le plus actif de sa dissolution. Un poète du neuvième siècle, Florus, l'a dit avec raison : Au lieu d'un vrai et grand roi, l'on n'eut plus que des roitelets ! . Ces monarques, dont la puissance s'affaiblissait de plus en plus, devaient tomber comme avaient fait les Mérovingiens.
Il est assez inutile de s'enquérir des autres causes qui ont pu contribuer à la décadence et à la chute des Carolingiens. La marche naturelle et dissolvante du développement social, telle que nous venons de la décrire, contient à elle seule la solution du problème. Dans tous les cas, les autres causes n'ont pu être que secondaires. Telles furent d'abord les invasions des peuples barbares ; en second lieu les rivalités des Carolingiens entre eux, et surtout l'ambition de Charles le Chauve, toujours enclin à annexer à son royaume l'une ou l'autre partie des États de ses frères. Cette dernière cause deviendra évidente par les récits des événements qui amenèrent la chute de la dynastie. Jetons d'abord un coup d'œil sur les invasions normandes.
« Gtiizot. Court il'hitloire mo Vrw, î\» leçon ; extrait de I). Bouquet, t. VU, p. : 02 et Miiv.
Le tableau que nous venons de tracer de la dissolution de l'empire serait incomplet, si nous omettions d'y faire figurer les invasions des Normans *. De toutes les entreprises de cette nature tentées par les barbares, celles des hommes du Nord furent les plus fréquentes et les plus terribles. Sous la dénomination de Normans on désigne en général les Danois, les Suédois, les Norwégiens, tous les peuples Scandinaves. C'est celte forte race d'hommes qui aujourd'hui encore fournit les marins les plus robustes et les plus intrépides. Depuis longtemps déjà l'on avait vu les pirates du Nord faire des excursions sur les côtes de la Gaule ; mais ces courses désordonnées commencèrent à prendre un caractère politique vers la fin du règne de Charlemagne.
Les peuples de ces contrées septentrionales avaient conçu une antipathie très-vive contre la religion chrétienne que Charlemagne et Louis le Débonnaire avaient voulu leur- faire adopter, et surtout contre les prêtres chrétiens, qui avaient essayé de s'introduire dans leur pays. Ce sentiment de haine,
' Les sources principales sont les annules d'K^iiili iril, cl c elles de 1*.t Malins, de Sigebert do Gembloux, de S;niit-Bei tin , de Ful.le, de Meu et de S iint-li.ivou. Nous avons consulté aussi Ddpping. Histoire lesrxpnltliant mnriiime$ du Normans, et M. II. Merlin. IIut Arc <ie Fr.uicr.
joint à la certitude de trouver des richesses dans les couvents et les églises,explique le pillage et la dévastation de tous les établissements religieux qu'ils rencontrèrent sur leur passage.
Il faut se rappeler aussi qu'un grand nombre de Saxons, poursuivis par les Francs, s'étaient enfuis vers le Nord ; Witikind lui-même, le chef illustre de cette nation, avait cherché un refuge chez les Normans. Charlemagne, irrité par des insurrections continuelles, qui avaient leur foyer dans le Jutland, se laissa entraîner au delà de l'Elbe et porta la guerre jusque sur le territoire danois. A dater de cette époque, les princes du Nord semblent avoir pris la résolution de se venger de cet empire qui menaçait d'embrasser l'Europe entière dans ses limites. Ce qui n'était d'abord que piraterie, désir d'aventures et de lucre, se transforma en hostilités implacables. Les Normans ou Danois n'attendirent point que l'empire fût tombé en décomposition pour l'attaquer; ils commencèrent à le battre en brèche lorsqu'il était encore dans toute sa force et sa splendeur.
Nous ne nous occuperons pas des premières expéditions que firent les pirates Normans sur les côtes de Flandre et môme sur les côtes méridionales de France; rien ne prouve que ces expéditions particulières eussent un rapport direct avec les desseins des princes danois. Cependant Charlemagne, dès l'année 800, y vit un symptôme de danger assez grand, pour se mettre en mesure d'y r.'sister. « Il partit
ÎC8 HJSTOIKE DES CAROLINGIENS.
«l'Aix-la-Chapelle vers le milieu de mars, dit Eginhard, parcourut les rivages de l'Océan gallique, établit une flotte dans ces parages que les Normans infestaient alors de leurs pirateries, et disposa des garnisons sur la côte »
La suite des événements prouva que ces précautions n'étaient pas inutiles. Godfrid, roi des Danois, ayant tenté vainement, en 808, d'envahir par la voie de terre le pays des Saxons, qui faisait partie de l'empire, prit le parti d'attaquer ce colosse par les voies maritimes. Charlemagne, qui était à Aix-la- Chapelle, se disposait à aller faire une campagne contre lui, lorsqu'il apprit que les Normans avaient abordé en Frise avec une flotte de deux cents vaisseaux et ravagé toutes les îles du littoral ; que leur armée s'était même avancée sur le continent et qu'ils avaient livré aux Frisons trois combats ; que, vainqueurs, ils avaient imposé un tribut aux vaincus, et que déjà les Frisons avaient, comme tributaires, payé cent livres d'argent; que, quant au roi Godfrid, il était resté dans ses Etats
Cette expédition est un événement extrêmement grave dans l'histoire des Francs ; les historiens n'y ont pas attaché assez d'importance, nous semble-t-il. C'était au cœur même de l'empire que les Normans venaient porter la guerre; ils se disposaient à mar-
> Fn.h.ini, Awt-.-lt». .inn. 800.
* J: , fm N us dus servons «le la ttv.du» ttoti «le M. Teuiet.
INVASIONS DES NORMANS. So9
cher sur Aix-la-Chapelle. « Le roi Godfrid, dit Eginhard, allait jusqu'à se promettre l'empire de toute la Germanie ; il regardait la Frise et la Saxe comme des provinces qui lui appartenaient. Déjà, après avoir soumis les Abodrites ses voisins, il les avait rendus ses tributaires et il disait môme hautement qu'Aix-la- Chapelle, où le roi tenait sa cour, le verrait bientôt arriver avec une armée formidable. Quelque vaines que fussent ces menaces, ajoute le môme auteur, on n'était pas entièrement éloigné d'y croire, et l'on pensait môme qu'il aurait tenté quelque chose de semblable s'il n'eût été prévenu par une mort prématurée *. »
Ce qui prouve combien l'invasion de la Frise par les Normans était sérieuse, c'est que Charlemagne partit immédiatement d'Aix-la-Chapelle et passa de l'autre côté du Rhin, où il attendit que ses troupes fussent arrivées. Lorsque son armée se trouva réunie, il se porta à marches forcées sur l'Aller, dressa son camp au confluent de cette rivière avec le Weser, et attendit l'effet des menaces de Godfrid, qui se targuait de vouloir combattre l'empereur en bataille rangée *.
Cette affaire si grave se termina d'une manière bien simple et bien imprévue, si l'on en croit les chroniques. Godfrid fut assassiné par un des si ens.
» Einh., Vita Kxroliimp.,c. 14.
» Idem, Annale», ano. 810.
ilO HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
et la flotte normande se retira des côtes de Frise. Mais il est évident que nous ne savons pas tout. Une pareille entreprise ne se dissipe pas ainsi comme un brouillard du matin. La mort violente du roi Godfrid indique seule l'existence d'une intrigue politique» dont on chercherait vainement aujourd'hui à ressaisir le fil. Ce qui se passa après la mort de Godfrid le prouve également. Ce fut un de ses neveux qui lui succéda au détriment de ses fils, qui furent exilés. Hemming, fils de son frère, dit Eginhard, le remplaça sur le trône et fit la paix avec l'empereur Remarquons que la paix était arrêtée entre Charlemagne et Hemming, lorsque des conférences furent ouvertes sur les bords de l'Eyder, entre douze comtes de la jiation des Francs et douze des principaux personnages danois *. Parmi ces derniers se trouvaient les frères de Hemming, et pas un des fils de Godfrid. Il s'agissait, dans cette réunion, de confirmer la paix suivant les formes usitées à cette époque, et d'en régler définitivement les conditions.
Charlemagne, qui veillait à la sécurité de l'empire avec autant d'intelligence que d'activité, continua les préparatifs de défense qu'il avait commencés dès avant l'expédition de Godfrid. Il avait ordonné, l'année précédente, de construire une flotte; voulant l'inspecter lui-même, il se rendit a Boulogne, où les
1 Annales, ann. 810.
* lbid. f ann. 81 1.
vaisseaux étaient rassemblés. Il restaura le phare qui avait été autrefois établi dans ce port et fit allumer au sommet un fanal nocturne *. De là il se dirigea vers les bords de l'Escaut, et vint à Gand, où il inspecta également les navires construits pour la même flotte *. Si Ton en croit les annales de Metz s , Charlemagne aurait vu de Gand les vaisseaux des Normans, et Ton en a conclu que cette ville devait être à cette époque un port de mer. Bien certainement les eaux de l'Escaut étaient alors beaucoup plus considérables qu'elles ne sont aujourd'hui, et l'effet de la marée montante devait être plus sensible. Il n'est donc pas invraisemblable que des pirates danois aient pu remonter le fleuve et se trouver en vue de Gand, lorsque Charlemagne visita ce port; mais Eginhard, qui raconte aussi cette visite de Charlemagne à Gand, n'en dit pas un mot; ce qui permet de penser que, si le fait . est vrai, il était considéré comme étant sans importance.
Au reste, la paix avec le nouveau roi des Danois était parfaitement établie et consolidée. Charlemagne, en rentrant à Aix-la-Chapelle, y trouva les députés d'Hemming, qui vinrent à sa rencontre, lui apporter les présents de leur maître *. Mais peu de temps
» Ce sont les expressions d'Kginhnnl.
1 Inde ad Scaldim fluvium veniens. m loco qui Ganda vocatur, naves ad •andem classem acdificatas asj exti, et circa Novembrium Aquasveoit. (fciinh., Annalu, ann. 81t.)
» Pertz, 1. 1, p. 199.
* Einli., Annilts, 81 1.
après, le roi Hemming cessa d'exister. Il y eut alors eu Danemarck une guerre intestine pour la succession au trône, entre les neveux du roi Godfrid et ceux du roi Heriold; ces derniers l'emportèrent. Heriold et Reginfrid, proclamés rois des Danois, envoyèrent une ambassade a l'empereur, pour demander la paix et le prier de leur rendre leur frère Hemming. L'empereur accéda à leur désir; il envoya quelques personnages de distinction, choisis parmi les Francs et les Saxons, vers les limites du pays des Normans. Les Danois, de leur côté, envoyèrent au lieu désigné un nombre égal des principaux de leur nation; on prêta serment de part et d'autre; la paix lut confirmée et le frère des rois danois leur fut rendu par les Francs f .
Heriold et Reginfrid ne régnèrent pas longtemps. Les fils du roi Godfrid, de celui qui avait entrepris de faire la guerre à Charlemagne, s'étaient retirés en Suède. Ils profitèrent d'un moment où les nouveaux rois s'étaient rendus avec une armée dans le Westerfulde*, la contrée la plus reculée de leurs États, pour rentrer dans le royaume. Les habitants de toutes les parties du Danemarck accoururent en foule sous leurs drapeaux; ils marchèrent contre les deux rois et n'eurent pas de peine à les chasser du pays. L'année suivante, Heriold et Reginfrid rassem-
1 Einh., Annales, ann. 813.
* La Noncé.je, suivant Eckhart,/? Jutland miodional, suivant M. Pertx, t. 11, p. 100, njte.
INVASIONS DES NORMANS. ll.J
blèrent de nouvelles forces pour aller reconquérir la couronne qu'ils avaient perdue. Reginfrid perdit la vie dans cette entreprise ; l'aîné des fils de Godfrid fut également tué.
Hériold, resté seul prétendant, s'adressa à l'empereur pour lui demander des secours. II se recommanda entre ses mains, c'est-à-dire qu'il abdiqua son indépendance et devint le fidèle du maître Charlemagne n'existait plus alors; mais sa politique lui avait survécu, quoique avec des allures moins vives, moins décidées. Louis le Débonnaire reçut l'acte de soumission du prince danois, et l'année suivante il envoya une armée contre les Normans, pour le rétablir sur le trône de Danemarck. Cette armée parvint jusqu'à l'extrémité du Jutland; mais elle ne put atteindre les fils de Godfrid, qui s'étaient retirés avec leurs troupes dans une des lies Scandinaves, sous la protection d'une flotte de deux cents navires.
Cette guerre dura plusieurs années. En 817, les fils de Godfrid, fatigués de la lutte, envoyèrent une ambassade à l'empereur pour lui demander la paix, promettant de l'observer fidèlement. Leur proposition fut rejetée, et l'on envoya de nouveaux secours à Hériold. De leur côté, les Danois firent entrer leur flotte dans l'Elbe; elle remonta le fleuve jusqu'au château d'Essefeld, aujourd'hui Itzehoe, dans le Holstein, et ravagea toute la rive de la Stoer. Se voyant
» Emh., Annales, onn. 8< V.
î 1 4 niSTOIRE DES CAUOLING1 ENS.
dans l'impossibilité de l'emporter par la force, Hériold eut recours à l'intrigue. Il s'entendit avec deux des fils de Godfrid, pour partager l'autorité et expulser les deux autres, qui occupaient le trône. Eginhard, qui fait mention de cette intrigue, rapporte que, sur l'ordre de l'empereur, Hériold fut reconduit jusqu'à ses vaisseaux, et qu'il se dirigea par mer vers son pays, dans l'espoir d'en reprendre le gouvernement 1 ; mais il ne dit pas quel fut le résultat de l'expédition.
Il est vraisemblable qu'Hériold commença par échouer dans son entreprise, car nous voyons, en 820, treize vaisseaux de pirates, partis du pays du Nord, essayer de piller les côtes de Flandre. Ils furent repoussés, dit Eginhard, par ceux qui tenaient garnison dans le pays ; cependant la négligence des gardes fut cause qu'ils brûlèrent quelques chaumières et enlevèrent un peu de bétail. Ils firent les mômes tentatives a l'embouchure de la Seine, et sur les côtes de l'Aquitaine, où ils ravagèrent entièrement le bourg de Bonin, dans l'île de ce nom. Ils retournèrent dans leur pays, chargés d'un butin considérable ».
Cependant un arrangement intervint entre Hériold et les fils de Godfrid ; il fut admis à partager l'autorité avec eux, c'est-à-dire qu'ils lui cédèrent une partie de Jutland s . Eginhard attribue à cet arrangement la paix
1 Einh , Annale t, ann. 819.
« IttiJ., ann. 810.
» II. M utin, llitt de Franct, t. II. p. 382, éJit. de 1831.
qui s'établit en 821 ; nous voyons en effet que, l'année suivante, des ambassadeurs normnns viennent, au nom d'Heriold et des fils de Godfrid, se présenter à l'empereur, dans l'assemblée générale tenue à Francfort. Mais en 823, Hériold lui-même et seul se rend a l'assemblée de Compiègne pour solliciter des secours contre les fils de Godfrid, qui menaçaient de le chasser de ses États. La bonne harmonie était donc rompue, et il n'est pas difficile d'en pénétrer la cause, quand on voit revenir en même temps du Danemarck le célèbre archevêque Ebbo, frère de lait de l'empereur Louis.
On s'était flatté d'introduire le christianisme en Danemarck, à la suite du prince qui s'était soumis à la suzeraineté de l'empereur. Ebbo était allé à Rome, en 822, prendre une commission du pape pour prêcher l'évangile aux Normans * ; il s'était ensuite rendu dans le Jutland avec Hériold ; il avait converti et baptisé un certain nombre d'habitants de ce pays. Mais les espérances qu'on avait fondées sur ses prédications et sur la conversion de quelques-uns des Danois, ne tardèrent pas à s'évanouir; la haine du christianisme se réveilla plus forte que jamais dans la masse de la population; Ebbo fut chassé, et Hériold lui-même obligé de prendre la fuite.
Cependant il ne paraît pas que la guerre fût immédiatement reprise contre les fils de Godfrid. Leurs
» n. Martin, liât. <le Franr fy t. U, p. 3Û9.
ambassadeurs figurent à rassemblée générale d'Aixla-Chapelle en 825; Eginharddit môme que l'empereur leur donna audience, et qu'au mois d'octobre suivant il fit ratifier, sur la marche de leur territoire, la paix qu'ils avaient demandée. L'année suivante, 826, nous retrouvons encore les ambassadeurs des fils de Godfrid à l'assemblée d'Ingelheim ; et cette fois Eginhard dit qu'ils venaient demander à l'empereur un traité de paix et d'alliance. La paix n'était donc pas définitivement conclue; mais il n'y avait pas non plus d'hostilités flagrantes ; on négociait. Il est remarquable que pendant toute la durée de cette espèce d'amnistie, les chroniques ne font mention d'aucun acte de piraterie exercé par les Normands sur les côtes de l'empire ; ce qui prouve bien qu'à peu d'exceptions près, les expéditions qu'on a attribuées à des pirates normans, étaient, dans le principe, des actions de guerre. Les pillages, les incendies, les excès de toute espèce dont ces actions furent accompagnées n'en changent pas la nature. La guerre ne se faisait pas autrement à cette époque ; c'est ainsi qu'avaient opéré Charlemagne et ses prédécesseurs, Charles Martel et autres. La seule différence qui distingue, sous ce rapport, les Normans des Francs, c'est que ceux-ci envahissaient par terre les pays voisins, tandis que les Normans y venaient par mer.
Au mois d'octobre de cette année 826, Hériold qui n'avait plus guère de chance de rentrer en Danemarck, se décida à embrasser le christianisme. Il se
rendit à Mayence avec sa femme et une suite nombreuse de Danois ; ils y furent tous baptisés en grande pompe dans l'église de Saint-Alban, comme nous l'avons déjà dit plus haut. A cette occasion Hériold fut comblé de présents par l'empereur, qui lui donna le comté de Rustringen, sur la rive gauche du Weser, dans la Frise orientale. C'était une retraite que Louis le Débonnaire voulait lui assurer, pour le cas où il ne parviendrait plus à remonter sur le trône du Danemarck. Plus tard Hériold eut, en outre, le gouvernement de Dorestadt, Wyk-te-Duurstede; son frère Hemming eut celui de l'île de Walcheren, et son autre frère Roric, le gouvernement du pays de Kennemar *. Les trois frères devaient défendre les côtes de cette partie de l'empire.
En 827, l'.empereur alla tenir une assemblée générale à Nimègue, tout exprès pour y recevoir Horik, l'un des fils de Godfrid, qui avait promis de s'y présenter. Il espérait sans doute en obtenir un consentement à la restauration d'Hériold ; mais le prince danois ne vint pas, et l'on apprit que les fils de Godfrid persistaient dans leur résolution de ne plus admettre Hériold au partage du royaume. Cependant les négociations ne furent pas encore rompues ; on se borna à les faire appuyer par des préparatifs menaçants. Au printemps de l'an 828, les comtes de presque toute la Saxe se réunirent aux comtes des
1 Depping, Hisl. detexpidit. maril. dit Sorman lt, t. !, p. 1 08.
marches sur la frontière du Danemarck ; un traité de paix fut conclu et même garanti par des otages ; mais Hériold, soit qu'il fût trop pressé d'agir, comme dit Eginhard \ soit qu'il fût mécontent des clauses du traité, porta le pillage et l'incendie dans quelques villages danois. A cette nouvelle, les fils de Godfrid rassemblent des troupes à la hâte, s'avancent dans la marche, et traversant l'Eider, attaquent à l'improviste les Francs et les Saxons, campés sur les rives de ce fleuve, les chassent de leurs retranchements et les mettent en fuite.
Après cet exploit, qui avait été provoqué par la conduite d'Hériold, les fils de Godfrid s'empressèrent d'envoyer une ambassade à l'empereur pour lui exposer les faits, et lui offrir les réparations qu'il croirait juste d'exiger d'eux, protestant de leur désir de conserver la paix avec les Francs *. Aucune résolution ne fut prise... On a déjà pu voir combien Louis le Débonnaire affectionnait la politique d'atermoiement; mais l'année suivante, 829, on apprit que les Normans s'apprêtaient à envahir les contrées de la Saxe situées au delà de l'Elbe, et que l'armée qu'ils avaient réunie dans ce but s'approchait des frontières. Alors l'alerte fut donnée; l'empereur envoya des émissaires dans toutes les parties de ses États, et ordonna à toute la nation des Francs de lui fournir des hommes d'armes, annonçant qu'il traverserait le
1 Einh , AnmlrM, ar.n. 8S8.
1 Ibid., non. bti.
Rhin à Neuss, vers le milieu" de juillet. Mais on sut bientôt que cette prétendue iuvasion des Normans n'était qu'un vain bruit, et la politique de Louis rentra dans son ornière.
Ici se termine la série des renseignements donnés par Eginhard. Il est à regretter qu'elle n'aille pas plus loin, car ces renseignements jettent un grand jour sur l'origine et la nature des invasions normandes. On a trop généralisé, lorsqu'on a représenté ces invasions comme n'ayant d'autre but que la piraterie; elles furent,en premier lieu, une suite naturelle de la guerre entreprise par le roi Godfrid et continuée par ses fils. Leur but était de jeter la terreur au sein de l'empire et de le rendre incapable de poursuivre son mouvement d'extension vers le nord. Que plus tard ces expéditions aient dégénéré en piraterie, on ne saurait guère le contester; ce fut une conséquence des succès obtenus par les Normans, de l'état de décomposition dans lequel tomba l'empire, et de celte circonstance particulière que les rois Danois n'avaient pas entendu faire une guerre de conquête, et qu'ils ne fondèrent point d'établissements dans la Gaule.
Après les Annales d'Eginhard, nous n'avons plus pour nous guider que des chroniques d'abbayes, rapportant les faits locaux avec exactitude, mais pleines d'erreurs et de fables sur les faits généraux et surtout sur les choses politiques. Nous n'essayerons pas de les suivre dans des détails dont l'importance
1*> niSTOIRE DES CAROLINGIENS.
relative est minime et qui d'ailleurs ont été recueillis par Depping f . Nous nous bornerons à constater les principaux résultats des opérations de guerre proprement dites. C'est en 830 seulement, après la rupture de toutes les négociations de l'empereur avec les fils de Godfrid, que les hostilités commencent d'une manière sérieuse. Les Normans descendent alors sur la côte de Frise et dans l'Ile de Noirmoutier, vers l'embouchure de la Loire. En 841, ils entrent dans la Seine; en 844, dans la Garonne.
Les premières expéditions des Normans furent dirigées vers les pays gouvernés par Hériold et ses frères, ces anciens ennemis de la famille de Godfrid. Ils vinrent débarquer,en 837, dans l'île de Walchercn ; Eggihard, comte du pagus, et Hemming, frère d'Hériold, voulurent s'opposer 5 leur débarquement, mais l'un et l'autre furent tués dans le combat. Les Normans ravagèrent le pays d'Utrecht, Dorestadt, Anvers et Witla, La Brielle, à l'embouchure de la Meuse *.
Ceux qui étaient descendus dans l'île de Noirmoutier entrèrent dans la Loire ; ils prirent d'assaut la ville de Nantes, et étendirent leurs ravages au loin, sans rencontrer d'obstacles. Mais les Normans qui pénétrèrent dans la Garonne eurent à combattre le duc de Gascogne, Tortile, qui marcha contre eux. La
' Histoire drtexfif tttion* mxriihnrt de* Xormnwh, Paris, IS.'H, ? vol. 1 Annales l'U'.eam, » nu . s:»7: 5* ilembl. i> 1 1. ; Amuilet Fuhi., etc.
INVASIONS DES NORMANS. îll
victoire resta de leur côté, et Tortile fut mis en fuite. Ils parcoururent toute la Gascogne, et poussèrent leurs excursions jusqu'à Tarbes et Toulouse. La première de ces villes avait une forteresse, résidence des ducs de Bigorre ; la ville était d'ailleurs entourée de murs et de fossés; cela ne l'empêcha point d'être prise et saccagée. Toulouse et Périgueux eurent le même sort. Les Normans remontèrent le cours de la Charente jusqu'à Limoges; puis revenant dans la Garonne, ils pillèrent Bordeaux de fond en comble et la livrèrent aux flammes.
C'est dans la Seine que se passèrent les plus grands événements de cette époque. Déjà en 841 une flotte de Normans était entrée dans ce fleuve, avait surpris et saccagé Rouen et détruit tous les monastères établis sur les deux rives depuis Rouen jusqu'à la mer. En 845, cent vingt navires Norvégiens, conduits par le célèbre Ragner-Lodbrog, remontent le cours de la Seine d'abord jusqu'à Charlevanne, et puis jusqu'à Paris. Les troupes du roi viennent les attaquer dans le premier de ces lieux; elles sont battues 4 , et s'en vont couvrir l'abbaye de Saint-Denis, où Charles le Chauve est fort heureux de trouver un refuge. Si l'on en croit Depping, cette abbaye était la place la plus forte du royaume, et les faits viennent à l'appui de son assertion : car les Normans prirent Paris, pillèrent la cité, ainsi que les monastères de Sainte-
• Depping, 1. 1, p. lSû.
3iJ II1ST01KE DES CAROLINGIENS.
Geneviève et de Saint-Germain, et ils ne firent aucune tentative contre Saint-Denis. Il est vrai que le péril fut conjuré à prix d'argent. Le roi Charles entra en négociation avec le chef des Normans, qui vint à Saint-Denis, accompagné de ses lieutenants. Il fut • convenu qu'on lui payerait une somme de sept mille livres pesant d'argent, moyennant quoi il consentait à se retirer *.
Quand Lodbrog rentra dans son pays, rapportant les dépouilles de la Neustrie, étalant des débris du toit de Saint-Germain et jusqu'aux serrures des portes de Paris, il y eut fête à la cour du roi Horik *, ce qui prouve une fois de plus qu'il y avait dans ces expéditions autre chose que de la piraterie; que c'était, comme nous l'avons déjà dit, une guerre de puissance à puissance. Les pirates ne prennent pas des villes d'assaut, ne livrent pas des batailles, ne défont pas des armées. Cette lutte est d'ailleurs caractérisée par un acte solennel, le conventus apud Marsnam : les rois Francs réunis à Meersen, en 847, y décident qu'ils enverront des députés au roi Horik, pour lui demander la paix 5 . On voit que depuis Charlemagne les temps étaient bien changés. Horik ne répondit à la proposition des petits-fils de ce grand homme, qu'en
' Annales de Saint- Duron.
» II. Martin, t I, p. 431.
s Scialb quia stroiliter mi&sos no*:ros n.l Nortmannos propoee acoipienda mitlimus. {Conventus apud JUarsiu n, t VII, de* llisloricnt d« France.)
envoyant une flotte dans l'Elbe pour déraciner le christianisme, brûler les églises bâties par saint Anschaire et expulser les missionnaires chrétiens 1 .
Les Normans qui participèrent à la dévastation de la Gaule n'étaient pas tous sujets du roi Horik. Plusieurs expéditions eurent lieu sous le commandement d'Hériold et des princes de sa famille, qui avaient été expulsés du Danemarck. Ces expéditions étaient parties des contrées maritimes que l'on confond habituellement sous le nom de Frise. Cependant la Frise elle-même parait avoir été pillée et ravagée plusieurs fois pendant la période normande. C'est une partie de l'histoire sur laquelle il règne une obscurité que Depping n'a pas réussi à dissiper; mais de l'ensemble des données historiques qu'il a recueillies on peut, noussemble-t-il, déduire les faits suivants :
Hériold et son frère Roric, h qui Louis le Débonnaire avait cédé une partie de la Frise, voulurent profiter du désordre générai de l'empire, pour étendre leur domination sur les contrées voisines, notamment sur le littoral de la Flandre. Dès l'an 846, les abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Bavon à Gand furent menacées de leurs incursions, et les religieux durent chercher un refuge à Saint-Omer, qui était une place fortifiée. Le monastère de Saint-Bavon fut détruit et brûlé en 851 *. Ce sont probablement ces
< Annales de Metz, citées par Depping, 1. 1, p. 1V5.
* V. les Anmlet de Saint-Bavon^ dans Perti, Script., t. II, p. 185 et
î.'j. HISTOIRE DES CAROLINGIENS.
expéditions qui indisposèrent contre la famille d'Hériold le roi Lothaire. Il la fit chasser du pays et remplacer par des comtes francs. Hériold fut tué ; mais Roric et un fils d'Hériold, nommé Godfrid , parvinrent à armer quelques navires et à rassembler des forces suffisantes pour rentrer dans leurs possessions. Cette espèce de guerre civile fut nécessairement funeste aux habitants; Dorestadt, qui était la localité principale, fut prise et reprise plusieurs fois; le pays entier fut ravagé.
Mais là ne se bornèrent point les exploits des successeurs d'Hériold. Roric entre dans la Loire, en 851 : Nantes est reprise et saccagée pour la seconde fois ; Angers succombe ensuite. Il va assiéger le Mans et envoie un gros détachement contre Tours ; cette ville n'est sauvée que par l'effet d'un débordement subit de la Loire et du Cher. L'année suivante Godfrid entre dans la Seine ; Lothaire et Charles réunissent leurs forces pour le chasser, mais vainement; il y reste jusqu'au mois de juin 853 *, et il n'en sort que pour aller rejoindre Roric dans la Loire. La dévastation s'étendit alors dans la haute Bretagne, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine. Nantes, Angers et Tours furent livrées aux flammes.
Après la mort de Lothaire, son fils Lothaire II, cédant à la nécessité, renonça, en faveur de Roric et de Godfrid, à la partie de la Frise qu'ils occupaient, y
' H. Martin, t. I, p 141.
INVASIONS DES NO R MANS. Îi5
compris sans doute les annexions qu'ils y avaient faites *. Mais alors revinrent les Normans, qui étaient toujours les ennemis de la famille d'Hériold. Ils envahirent la Frise à leur tour ; Dorestadt fut encore une fois saccagée; Utrecht et la province de Hollande eurent également à souffrir de cette incursion. Ils allèrent ensuite porter la terreur dans d'autres pays, sur les rives de la Seine ou de la Loire.
Cette concurrence entre les Normans du Nord et les Normans de la Frise, qui se combattaient mutuellement, jette une confusion étrange dans les récits des chroniqueurs. La confusion augmente encore après la mort du roi Horik, qui fut détrôné et tué, à ce qu'il paraît, par une faction ennemie. On ne distingue plus, à dater de cette époque, le but politique de la guerre; les chefs des diverses expéditions paraissent agir pour leur propre compte, abstraction faite des intérêts de leur pays, et ne chercher qu'à acquérir des richesses; eu un mot la qualification de pirates, que l'histoire leur a donnée, devient une vérité.
Nous ne pousserons pas plus loin, pour le moment, le récit des expéditions normandes, le cadre de ce mémoire ne nous permettant pas de nous étendre longuement sur ce qui est étranger à l'histoire de la Belgique. Toutefois , nous aurons occasion de revenir à ce sujet, lorsque nous parlerons de la grande invasion de l'an 879, de l'occupation de notre pays, pendant
« Annalet de Saint-Bertin, ann. 855.
plusieurs années, par les hommes du Nord, et enfin de leur expulsion et de la bataille de Louvain de 89 1.
Nous avons indiqué comme causes secondaires de la décadence de l'empire, outre les invasions des Normans, les rivalités des fils de Louis le Débonnaire et surtout l'ambition de Charles le Chauve. Il nous suffira d'exposer brièvement les faits pour faire voir combien leur coïncidence avec les invasions normandes dût contribuer à la catastrophe.
On se rappellera sans doute qu'en 839, Louis le Débonnaire avait donné l'Aquitaine à son fils Charles, et que la majorité des seigneurs du pays prêta serment au jeune roi *. Mais les fils de Pépin I er (Pépin II et Charles) y avaient toujours leurs partisans. A la mort de Louis, avant la bataille de Fontenai, Pépin avait essayé de s'emparer de l'Aquitaine. Bien qu'il ne réussît pas tout a fait, il demeura néanmoins en pos-
« Ufliiloire du Liiwjuttlor pnr Dont Wiisset'c, '< vol. in-f», tlont on a publié une nom elle é.lition cm u lue de notes et d\iddiiiot;s. e-l le princip.il ouvrage qui Imite île l'histoire d'Aquitaine. Il a scivi de Insc à IVx<vlli«fit nbréjîé piilthé par M. Fauriel d«ns son Histoire de h Grm>e méridionale. On trouve dans le '»* volume, p. 2»i \ ei aniv., la narmtion raisounec des eve- 1 ements dont ce pays fut le théâtre depuis la mon de Louis le IK-l'onnaire. L'Art de vérifier le$ dalet contient aussi un bon aperçu de l'histoire do cette époque (t. IX. p. ïii). Les sources spéciales pour l'hisroire des tueries de Charles en Aquitaine sont les AnnaUt de Fulde et de Saint- Berlin
session d'une partie du pays. Vainqueur de Charles le Chauve au siège de Toulouse, en 844, il obtint de celui-ci, Tannée suivante, qu'il lui abandonnât le royaume d'Aquitaine, à l'exception du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois, que Charles fit gouverner par un duc ! .
Pépin s'étant rendu odieux aux Aquitains, Charles est rappelé en 848, mais abandonné deux ans après. Pépin rétabli s'associe aux Normans et même aux Sarrasins d'Espagne. Cela ne l'aide guère a se consolider, car déjà en 852, les Aquitains retournent sous la domination de Charles le Chauve. Pépin se réfugie alors auprès de Sanche, duc de Gascogne; mais il est livré à son ennemi, qui le fait enfermer au couvent de Saint-Médard, à Soissons 3 . Son frère Charles avait subi le même sort dès l'an 848 : retenu d'abord à la cour de Lothaire d'où il s'était évadé, il avait été tonsuré et enfermé à Corbie.
En 853, les Aquitains sont déjà fatigués de Charles le Chauve; ils appellent Louis, fils du Germanique, qu'ils abandonnent aussitôt. Les deux fils de Pépin I", échappés de leur prison, reparaissent dans le pays, et y sont reçus favorablement; c'est en vain que Charles veut les chasser. Cependant, en 855, les Aquitains reviennent à lui, et reconnaissent pour roi son fils Charles; mais dans l'année même ils rappel-
• Fuuriel, /. c, p. Î77-282.
» Ibidem, p. 8Sk-290.
lent Pépin, l'abandonnent de nouveau, recherchent encore une fois la protection de Louis le Germanique, et voyant celle-ci leur faire défaut, ils redemandent le fils de Charles qui, à peine restauré est supplanté par Pépin.
Après sept années de guerre, en 865, Pépin est fait prisonnier et enfermé définitivement ; il meurt en prison peu de temps après. Le jeune Charles étant mort aussi, en 866, son père reprit la couronne d'Aquitaine et la conserva ; il eut le bonheur de transmettre le royaume à son successeur naturel. Tous ces changements avaient fait naître dans le pays un esprit d'anarchie qui en rendait le gouvernement fort difficile. Il fut, dans la suite, administré par des comtes dits de Toulouse 1 .
Outre ces luttes avec les fils de son frère Pépin, Charles le Chauve eut encore des contestations et des brouilles avec ses propres fils *. D'abord, en 862, Louis et Charles, qui s'étaient mariés sans son consentement, furent excités à la révolte par les comtes d'Auvergne et de Bourges, parents de leurs femmes. Louis alla rejoindre Salomon, roi de Bretagne et ennemi de son père; attaqué et battu par Robert le Fort, il fit sa soumission dans l'année même. Charles implora et obtint son pardon en 863 3 . Une dissension
' L'Art dt vérifier les dates, t. IX, p. 366.
« NoussuivonsSismon li (t. 111, p. «6», 188,197). qui indique, dans les noies, les sources dont il a Tait usage.
» ÂnnaUt Bertiani, ad ann. 8ôi el 863.
GUERRES INTESTINES. ÎSU
plus grave éclata entre Charles le Chauve et son fils Carloman, qu'il avait voué depuis son enfance à l'état ecclésiastique et qui plus tard fut fait diacre malgré lui. Carloman, ordonné prêtre en 854 dans la riche abbaye dcSaint-Médard, devint abbé de ce monastère; mais son père le chargea, en 868, de conduire une troupe de gens de guerre contre les Normans ; l'abbé prit goût à la vie militaire, il paraît môme qu'il mena une vie assez licencieuse.
Accusé, en 870, d'avoir conspiré contre son père, il fut arrêté, destitué de ses bénéfices et enfermé à Scnlis. Mis en liberté, il s'enfuit et alla vivre de brigandage, tantôt, paraît-il, en Belgique, tantôt en Lorraine. Lui et ses compagnons furent excommuniés par les évoques de la province de Senlis, qui l'avaient ordonné prêtre. Revenu auprès du roi, en 871, il fut de nouveau mis en prison à Senlis. Alors le pape Adrien II intervint en sa faveur et écrivit au roi, pour l'engager à le réintégrer dans ses charges et bénéfices jusqu'à ce qu'il eût été jugé par le saintsiége *; il défendit aux évêques de l'cxcommu-
» Li lettre du piipe est fort curieuse ; on en trouve, dans Sismondi, Notoire Jet Françiit, 1. 11, p. 154 a <î>i>, une traduction ainsi conçue: • Adrien, époque, serviteur des serviteurs do Dieu, i» CL.irles, roi. En même îomps que lu crois l'être approprié les biens d'autrui que tu usurpes, ou range aussi au nombre de les excès, que surpassant la cruauté des Imites ellesmêmes, tu ne rotloutes point de sévir contre tes propres entrailles, contre ton fils Carloman : tu imites donc l'autruche, ainsi que nous l'apprenons du saint livre de Job ; tu cndurciscommc elle ton cœur contre ton fils. comme •'il n'était point à loi. Non-seulement tu l'as p-Ué de Ij fu^c^r patcrucUo