SVO LABORE SIBI FECIT
(( Fortunatus s'est fait ce loculus de son vivant, afin que, lorsqu'il reposera en paix en Jésus-Christ, il ait un lieu préparé...
« Fils chéri, s'est fait cette tombe au prix de sou
travail. »
Au cimetière de Saint- Cyriaque :
HIC EST L0CV3 QVEM SE VIVA GEA'TOl BISOMV COMPARAYIT.
« C'est ici le lieu que, de son vivant, Gentia a acheté pour deux tombes. »
Au cimetière de Sainte-Priscille :
LOCVS BENENATI
ET GAYDIOS.E COMPARES
SE YIVI COMPARAYERYNT
AB AXASTASIO ET ANTTOCHO FS
(( C'est ici le lieu que Benenatus et Gaudiosa, époux en Jésus-Christ, se sont acheté de leur vivant, d'Anastase et d'Antiochus, Fossoyeurs. »
Au cimetière de Sainte-Cyriaque :
IN CRYPTA NOBÂ RETRO SAN
TVS EMERVNT SE VIVAS. BAl.ER.
R.E I SABIXA MERVM LOC
VBISOM A B A PRONE ET A
BIATORE '.
c Dans la crypte neuve, derrière les saints, Yaleria et Sabina se sont acheté, de leur vivant, ce lieu pour deux tombes, d'Apron et de Yiateur. »
Ces inscriptions, qu'il serait facile de multiplier, donnent lieu à trois remarques : sur les fautes de style, sur rusaged'acheteruneplacedanslesCatacombesetsurle soin de désigner ou de préparer le lieu de sa sépulture.
En voyant les incorrections et les barbarismes de nos inscriptions tumulaires, les uns ont dit qu'elles appartiennent à l'époque delà décadence et qu'elles sont postérieures à l'ère des persécutions ; d'autres ont attribué les fautes qu'on y découvre à l'ignorance des premiers fidèles, sortis, à Rome aussi bien que dans le reste du monde, delà dernière classe delà société. La première de ces deux assertions est entièrement fausse, la seconde n'est exacte qu'en partie. D'abord, il n'est pas d'archéologue tant soit peu exercé qui ne sache que les inscriptions païennes de la meilleure époque, même du siècle d'Auguste, présentent souvent les mêmes incorrections, les mômes changements de lettres, les
1 Voici la même inscription dans une lansiie moins incorrecte : lu crypta nova relro sanclos emerunt se vivis Vaieria et Sabina meruni locum Bisomum ab Aprone et Viatore.. .
mêmes barbarismes. Les innombrables exemples rapportés par Goltzius ^ et par Fabretti -rendent ce fait évident comme la lumière du jour.
Sans doute les premiers chrétiens de Rome ne sortaient pas tous, ni même en grand nombre, des hautes classes delà société : la gloire de rÉvangile est d'avoir partout commencé par les pauvres. Néanmoins il compta, dès l'arrivée de saint Pierre et dans la première persécution, d'illustres néophytes : le sénateur Pudens, sa femme Priscilie, ses filles Praxède et Pudentienne, ses fils Novat et Timothée ; sainte Prisque, sainte Lucine l'Ancienne, saint Tropès et saint Evelius, officiers de Néron, et bien d'autres encore, qui appartenaient à la cour même de l'empereur, ^?/i' de Cœsaris clomo sunt ^. Les fautes qui se montrent dans les inscriptions chrétiennes ne sauraient donc être attribuées exclusivement à l'ignorance des premiers chrétiens. Cela devient évident puisque nous possédons des inscriptions chrétiennes de la même époque qui sont parfaitement correctes ^.
Que l'ignorance de la langue aristocratique soit, en partie, la cause de ces barbarismes et de ces incorrections, nul ne prétend le contredire ; mais si l'on se reporte aux temps et aux lieux, il paraîtra juste de les attribuer la plupart à la difficulté de mieux faire. De quoi s'agissait-il en effet? D'inhumer à la hâte, pendant la nuit, dans des lieux étroits et de difficile accès, un nombre quelquefois très-considérable de corps sanglants apportés des Amphithéâtres, des Cirques,
1 Thesaur. Rom. Antiq., etc.
- Inscript. Antiq. Rom., 1702.
3 Epist. ad. Philipp., c. iv, 22.
* BOLDETTI, lib. II, c. X, p. 4t7.
des Voies puÎDliqiies, où ils étaient restés peut-être plusieurs jours; le temps, les outils, l'habitude, les matériaux indispensables manquaient souvent.
Avec la pointe du pic dont il s'était servi pour creuser le loculus, le Fossoyeur gravait précipitamment sur la brique, sur la pierre, quelquefois sur la chaux, le nom du défunt, le signe de son martyre, tout au plus quelques lignes destinées à rappeler ses qualités et l'époque de sa mort. Ajoutons que le peuple avait sa langue à lui, tout autre que le langage de la cour. Les Comédies de Plante ne sont- elles pas un monument vivant de cette différence d'idiome qui existait à Rome entre les ouvriers, les artisans, les esclaves, d'une part, et les riches.les savants, les littérateurs, de l'autre? N'en est-il pas encore de même aujourd'hui dans toutes les capitales de TEurope? Or, si le peuple avait une langue à lui, qu'il parlait dans la conversation, est-il étonnant qu'il l'ait écrite sur sa tombe?
Quant à l'usage d'acheter une place dans les cryptes de la Rome souterraine, il conduit à plusieurs explications d'un grand intérêt. Les cimetières chrétiens furent, dès l'origine, la propriété des paroisses ou des particuliers. Creusés dans les entrailles de la terre, auprès des Voies Romaines, les premiers, n'appartenant à personne, étaient la sépulture commune de tous les fidèles de la paroisse. On y descendait également les martyrs égorgés dans le voisinage, quel que fût le lieu de leur domicile : la nécessité en faisait une loi généralement absolue. Les seconds, donnés par les chrétiens eux-mêmes et ouverts dans leurs champs, restaient la propriété des fondateurs, en ce sens qu'ils se réservaient le droit d'y être inhumés, qu'ils obtenaient plus facilement le bonheur d'y dé-
poser les martyrs, et, moyennant quelques aumônes à l'église ou quelque gratitication aux Fossoyeurs, d'accorder aux fidèles qui le désiraient la permission d'y reposer auprès des saints.
Or, dans la donation, dans la réserve et dans la concession brille également la vivacité de la foi primitive. Elle était vive la foi de ces illustres néophytes qui convertissaient les superbes jardins de leurs villas en lieu de sépulture pour leurs nouveaux frères. Quel changement dans les idées et les mœurs 1 Ces fiers Romains, ces superbes matrones qui, hier encore, écrasaient de leur faste et de leur dédain le pauvre et l'esclave, avec lesquels ils auraient rougi d'avoir rien de commun dans la vie ou dans la mort, les voilà aujourd'hui qui, non contents de les nourrir, de les soigner, de baiser avec un respectueux amour leurs chaînes et leurs blessures, s'imposent de coûteux sacrifices pour leur procurer une sépulture honorable, et renoncent à leurs brillants mausolées, afin de dormir avec eux dans les mêmes tombeaux ! S'ils se réservent quelque droit sur les terres qu'ils ont données, c'est celui de pouvoir les sanctifier en y faisant déposer les martyrs. Dépenses, fatigues, dangers, rien ne leur coûte pour se procurer un semblable bonheur.
Entre cent autres, Thistoire nous montre sainte Juste, glorieuse fille d'une des plus nobles familles de Rome, faisant enlever des gémonies le corps de saint Restitut. Elle l'emporte dans sa maison, l'enveloppe dans le linge le plus fin avec les parfums les plus exquis, et va elle-même l'inhumer dans son cimetière, sur la Voie Nomentane, à seize milles de Rome*. L'histoire nous montre encore sainte Théo-
J Ex Acf. cod. rns. S.Marix ad Prœsepe. — Bar., t. II.
dora, en qui la vertu semblait rehaussée par la noblesse du sang, prenant les corps des saints martyrs Abbondius et Abondantius, et les déposant, de ses propres mains, dans sa Gatacombe sur la Voie Flaminienne, à vingt-huit milles de Rome*. Enfin elle nous montre l'illustre Lucine cachant dans son palanquin et transportant de la Voie Salaria, où ils avaient été mis à mort, jusqu'à son cimetière, situé sur la Voie d'Ostie, à sept milles de Rome, les saints Cyriaque, Largus, Smaragdus et vingt autres martyrs ^.
Pendant que les chrétiens favorisés des dons de la fortune donnent de si éclatants témoignages d'une foi vive, les frères d'une condition inférieure en donnent de plus touchants peut-être par l'ardeur avec laquelle ils solhcitent l'insigne bonheur d'être ensevelis auprès des saints. Ils savaient, disent leurs dignes interprètes, qu'il est utile de reposer non loin des martyrs, dont le démon craint la présence, dont le corps excite plus vivement la ferveur des vivants, et dont les prières sont toutes-puissantes pour obtenir la résurrection glorieuse ^.
Le désir d'avoir une tombe dans un lieu plutôt que dans un autre, le soin de la désigner et de s'en assurer
1 Bar., Âdnot. ad Martyr., 16 sept.
2 Imposuit nocte in pavone cura eunuchis suis et suslulit uiide commendata fuerant. Translata sunt cum S. Cyriaco in priedio suo Via Ostiensi, milliario ab urbe Roma seplimo, ubi requiescunt in sarcophagis lapideis quos sua manu recondidit B. Lucina in pace, sexto idus Augusti. Ex. Cod. Later. Vaf.^ VI, vni, 3.
' S. AuG., de Cur. pro mo7iuis gerejid. — S. ]\Iâxim., Homil. in Natal. 53. — Taurin., Martyr. Biblioth. PP., t. V, pars I. — Ut tempore resurrectionis cum opitulatoribus spe et fiducia pleni resurgant. — Apud Ruinart, Adm. i)i Homil. de 40 SS. Martyr.
la possession n'a rien de commun païen et l'orgueilleuse exclusion des tombeaux. Dans le paganisme on voit des mausolées dé famille, des colombaires pour telle ou telle corporation; tous sont isolés et interdits aux étrangers, sous peine d'anathème. Dans la Rome chrétienne, au contraire, on trouve des sépultures communes, ouvertes sans exception à toutes les classes et à toutes les conditions.
Seulement les époux, les pères, les frères, les amis et les parents si tendrement unis pendant la vie désirent n'être point séparés après la mort et placés le plus près possible des martyrs. Dans la communauté de sépulture brille l'accomplissement du grand précepte de la charité et de l'égalité universelle. Dans les réserves particulières se montre encore cette même charité^ qui consacre les liens plus intimes du sang et de l'amitié aussi bien que les pieux désirs de la foi : loin de détruire la nature, la religion la perfectionne. Telle on l'admire dans la vie des premiers chrétiens, telle on la trouve dans leurs vénérables cimetières.
Après les persécutions, les Catacombes continuèrent d'être le lieu général de sépulture pour les enfants de l'Église : dans ce but plusieurs furent agrandies. C'est un fait auquel la science et l'histoire rendent également témoignage, a En 1716, dit l'excellent Boldetti, je trouvai dans les Catacombes de Sainte-Agnès des galeries entièrement remplies de sable. Je les fis attaquer par nos Fossoyeurs. Nous y rencontrâmes jusqu'à douze rangs de loculiious parfaitement fermés avec des briques ou avec des morceaux de marbre. Plusieurs avaient des inscriptions en caractères grecs et latins; mais dans aucun de ces tombeaux je ne
pus découvrir ni la palme ni le vase de sang, signes caractéristiques du martyre.
« J'allai plus loin. Afin de m'assurer pleinement si quelque vase de sang n'était point renfermé dans l'intérieur des loculi, ce qui arrive quelquefois, je fis ouvrir sous mes yeux, en un seul jour, environ un cent de ces tombeaux : il me fut impossible d'y trouver aucun signe du martyre. Je m'assurai par là que cette partie de la Catacombe était postérieure aux persécutions. L'histoire vint confirmer mon jugement et m'apprendre que cette partie du cimetière de Sainte-Agnès date du règne de Constantin et même de quelques années après *. )>
A la fin du même siècle, l'histoire nous morttre le pape saint Sirice inhumé dans les Catacombes de Sainte-Priscille ; au commencement du cinquième, le pape saint Anastase dans celles de VUrsum. Pikatum; un peu plus tard, le saint pape Zosime va reposer dans les Catacombes de Sainte-Cyriaque, sur la Voie Nomentane; saint Boniface dans celles de Sainte- Félicité; saint Célestin dans celles de Sainte-Priscille, et saint Sixte III dans celles de Sainte-Cyriaque ; enfin tous les papes, jusqu'à saint Grégoire exclusivement, attendent la résurrection dans les Grottes A^aticanes, auprès du prince des Apôtres.
Cependant les Catacombes, comme tous les monuments de Rome, eurent à souffrir des invasions des peuples du Nord et notamment des Lombards. Voilà pourquoi le pape Boniface IV, en 607, fit transporter au Panthéon une multitude d'ossements de martyrs, que le mauvais état de plusieurs cimetières aurait pu exposer à la profanation ; ses successeurs imitèrent
1 Osservaz., lib. I, c. ii, p. G.
son exemple. Les églises de Rome ne tardèrent pas à se peupler des héros de l'Évangile, et la même foi qui avait si longtemps porté les chrétiens à reposer dans les Catacombes leur fit désirer une sépulture dans les églises, toujours afin d'attendre la résurrection en la compagnie des martyrs^. L'usage général de cette sépulture a duré jusqu'au commencement de notre siècle, à l'époque de l'occupation française.
Bien que les Catacombes eussent cessé d'être le cimetière des fidèles, on ne laissa pas de les visiter avec une profonde vénération et d'en tirer de siècle en siècle de nouvelles reliques 2. Toutefois, il est juste de le dire, ces extractions étaient assez rares, et les translations plus rares encore. Le moment marqué par la Providence n'était pas venu de révéler au monde les merveilles et les richesses de la grande cité des martyrs. Cet état de choses dura jusqu'au seizième siècle. Ici commence une nouvelle ère dans Thistoire des Catacombes ; mais à demain le récit. N'oublions pas que nous sommes sur le Janicule, et le cimetière de Saint-Calépode réclame tous nos instants.
Non loin de la Voie Aurélienne, jadis bordée de mausolées et de colombaires, se développe majestueusement l'aqueduc de la Fontaine Pauline, appelée dans les auteurs païens forma Trojana, forma Sabbatina et forma Alseatina. Sur cette terre vraiment historique s'élève l'église de Saint-Pancrace^, où se trouve
^ Cessarunt autem fideliiim studia in cœmeteriis adeuiidis postquam ea quœ ibi si ta erant corpora sanctorum martyrum intra urbem sunt delata, et in diversis ecclesiis lionorificentius collocata. — Bar., ^n. ccxxix, n. 11.
2 BoLDETTi, lib. I, c. XXII, et lib. III, c. m.
3 Endommagée par les Français pendant le siège de 1849.
la principale entrée des Catacombes de Saint-Calépode; les autres sont répandues çà et là dans les vignes. La Basilique renferme le lieu même théâtre des combats du jeune martyr, dont le corps repose sous l'autel. Bien que le cimetière porte le nom de Saint-Calépode, martyrisé sous Alexandre Sévère, son origine paraît beaucoup plus ancienne.
Avant d'y descendre apprenons à connaître les hôtes illustres qui habitèrent ou qui habitent encore ce quartier de Tauguste nécropole. Le premier est le saint prêtre que nous venons de nommer. Calépode se livrait avec ardeur à Texercice de son bienfaisant ministère^ lorsqu'il fut arrêté par ordre de l'empereur Alexandre. Dans la vue d'effrayer les chrétiens, on le condamna à être traîné par les rues de Rome, puis jeté dans le Tibre; mais les frères l'avaient suivi sur les ditférents théâtres de son martyre. On le retira du fleuve, et saint Callixte l'inhuma de ses propres mains dans le cimetière où nous allons entrer^.
Le second est le charitable pontife qui donna la sépulture à saint Calépode. Alexandre Sévère, ayant appris l'action de Callixte et la conversion d'un de ses soldats, entra dans une jurande fureur. Privatus, le soldat converti, expira sous les coups de cordes garnies de plomb; et Callixte fut précipité d'une fenêtre dans un puits, avec une pierre au cou. Dix-sept jours après l'exécution, un prêtre nommé Astère vint, pendant la nuit, accompagné de dix ecclésiastiques, sur le lieu du martyre. Il retira du puits le corps du
1 Tuncgaudio repletus est (B.Callixtus), quod corpus sanctum acceptum recondidit cum aromatibus et linteaminibus , cum hymnis, et sepelivit in cœmelerio ejusdem vi idus majas. — Ex Cod. ms. Vat.
saint pape et l'ensevelit dans la Catacombe de Saint- Galépode la veille des ides d'octobre. Saint Galépode et saint Gallixte reposent aujourd'hui sous le maîtreautel de Sainte-Marie in Trastevere.
Parmi les autres gloires du cimetière de Saint-Galépode, il faut encore nommer l'illustre martyr saint Jules, sénateur romain, mis à mort sous Gommode. Les saints Vincent, Pèlerin, Eusèbe et Pontien l'avaient converti avant de subir eux-mêmes le dernier supplice; plus encore que leur parole, leur sang fut une semence de nouveaux chrétiens. Un de leurs bourreaux, nommé Antonin, ayant vu de ses yeux un ange tout brillant de lumière qui recueillait le sang des martyrs, demanda tout à coup le baptême, et quelques heures après il signait lui-même de son sang la foi qu'il venait d'embrasser. xMis à mort sur la Voie Aurélienne, près de la forma Trajana, il fut inhumé par le saint prêtre Rufin, dans le cimetière voisin de celui de Saint-Calépode.
Là vinrent aussi reposer le consul saint Palmas avec sa femme, ses enfants et quarante-deux personnes de sa maison; le sénateur Simplicius, sa femme Glaudia et soixante-dix-huit personnes de sa famille. Tous avaient été baptisés par saint Gallixte, et tous furent mis à mort par ordre d'Alexandre Sévère, qui fit attacher leurs têtes aux portes de Rome. Souvenons-nous encore des saints Victor et Gouronnée, qui souffrirent sous Antonin ; songeons que nous allons fouler une terre arrosée de leur sang, passer devant leurs loculi, voir les lieux embaumés de l'encens de leurs prières, et, sous le cortège de ces nobles et saintes pensées, entrons.
Voici l'escalier qui nous conduit aux galeries souter-
raines; un grand labyrinthe commence. A droite, à gauche des tombes vides; d'abord, nous pouvons nous tenir debout; bientôt il faudra nous baisser et marcher en rampant, selon que la galerie s'élève ou s'abaisse dans les veines de tuf granulaire. Yoici les areœ, petites places où se réunissaient nos pères; les cryptes où, agenouillés devant l'autel d'un martyr, ils se nourrissaient du triple pain de la parole, de la prière et de l'Eucharistie ; voici les cubicula, dont les peintures et les humbles ornements ont disparu sous la main des Lombards. Quelques inscriptions, trouvées parBosio, apprennent que le cimetière de Saint-Galépode servit encore de sépulture après les persécutions. Dans l'intérieur jaillit une source d'eau limpide, admirablement placée pour les besoins et les usages de l'Eglise naissante, et tout prouve que cette vaste Catacombe fut le dortoir d'un peuple entier de martyrs K
Un des quartiers porte le nom de Saint-Jules. Il le doit à ce zélé pontife, qui fut enseveli dans les Catacombes de Saint-Calépode, dont il augmenta les galeries ou restaura les monuments. 11 en fit commencer deux autres, l'une sur la Voie Flaminienne et l'autre sur la Voie de Porto : son corps repose aujourd'hui à Sainte-Marie in Trastevere.
Non loin de là s'ouvre une des plus anciennes Catacombes, puisqu'elle remonte à l'an 69 de notre ère; j'ai nommé le cimetière des Saints-Procès-et-Martinien. Geôliers de saint Pierre et de saint Paul à la prison Mamertine, ces deux saints furent convertis et baptisés par saint Pierre, dont ils ne tardèrent pas à suivre les traces sanglantes. Lucine, qui les avait vus sou-
1 Aringhi, lib. I, c. XII.
vent lorsqu'elle venait visiter les Apôtres dans leur prison, leur continua les mêmes soins quand ils furent eux-mêmes devenus prisonniers de Jésus-Christ. Le jour de leur martyre, elle les accompagna suivie de sa famille, et, jusque surl'échafaud, leur adressa ces nobles paroles : « Soldats de Jésus-Christ, ayez bon courage, et ne craignez pas des tourments d'un instante » Avec la même intrépidité que les saintes femmes du Calvaire, elle brave les bourreaux, recueille les corps des martyrs, les enveloppe dans des linges précieux avec des parfums, et les dépose dans le cimetière qu'elle a fait ouvrir dans sa propriété sur la Voie Aurélienne^. Gomme on le voit, dès la première persécution, les chrétiens' eurent dès Catacombes dont l'entrée était inaccessible aux païens. Vers l'an 816 le pape Pascal I" fit transporter les corps des saints martyrs au Vatican, où ils reposent encore aujourd'hui^. En sortant de ces lieux sacrés, témoins de tant d'héroïsme, on croit entendre les paroles prononcées, au milieu de leurs supplices, par les saints Procès et Martinien : « Que le nom du Seigneur soit béni'* ; » et, dans l'effusion de sa reconnaissance, le catholique répète : Que le nom du Seigneur soit béni; béni pour avoir inspiré tant de courage ; béni pour avoir certifié la foi par la signature sanglante d'un si grand nombre de témoins ; béni pour
1 Milites Christi, constantes estote, et nolite metuere pœnas quae ad tempus sunt. — Cod. rns. S. Csciliâs.
2 Eod. 7ns. S. Cœciliœ.
^ Quant au cimetière de Sainte-Agathe, dont il est parlé dans les bulles de saint Léon, plusieurs croient qu'il est le même que celui des SS.-Procès-et-Martinien ; d'autres pensent qu'il est différent ; mais comme il n'est pas ouvert, nous nous contenterons de le saluer respectueusement et d'honorer les martyrs dont il est la sépulture. — Aringhi, lib. II, c. xiv.
2 Sit nomen Domini benedictum. Id., ib.
l'avoir conservée au monde et avec elle la liberté, les lumières, la civilisation qui disparaîtraient avec elle.
Histoire des Catacombes depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours. — Réouverture providentielle. — Saint Philippe de Néri.
— Bosio. — Boldetti. — Marangoni. — D'Agincourt. — Raisons de l'encombrement desgaleries.— Fouilles actuelles. —Voie Cornélienne. — Catacombes de la Voie de Porto, — deSaint-Pontien,
— de Généreuse cul Sext ion Phi/ippi, — du Pape saint Jules.
Nous allons reprendre l'histoire des Catacombes, que nous avons laissée hier au seizième siècle. Alors elles furent rouverles pour ne plus se refermer. Afin de comprendre ce qu'il y eut de providentiel dans cet événement, il faut se reporter aux circonstances où se trouvait l'Église. Fils aîné du paganisme renaissant, Luther vient de paraître. Du souflle de sa bouche impure, le moine apostat allume dans la vieille Europe un vaste incendie. On voit les peuples, saisis tout à coup de vertige, profaner les sanctuaires, briser les tombeaux, livrer aux flauimes les reliques des saints et jeter au vent les cendres des martyrs. A l'égal des persécutions de Néron et de Dioctétien, cette guerre sacrilège désole la religion, qu'elle dépouille brutalement de ses joyaux les plus précieux. Rachel inconsolable, elle pleure les corps vénérables de ses enfants^ dont la signature sanglante, apposée au bas de son symbole, commande l'admiration et la foi de l'univers.
Que vont devenir toutes ces églises de France, de Suisse, d'Angleterre et d'Allemagne, veuves de leurs saints et de leurs martyrs? Par quoi remplacer tant dlUustres modèles, dont les glorieux exemples, comme autant de colonnes lumineuses, dirigeaient la marche
— Sodé chaque chrétienté dans le ténébreux désert de la vie; dont la présence était pour tous une prédication continuelle et la puissante prière un refuge, un boulevard, une bénédiction? Et puis, tandis que l'Europe cathohque perd ses protecteurs et ses guides, un nouveau monde sort, comme par miracle, du sein des flots : l'Amérique se peuplera bientôt d'églises et de chrétiens. A ces enfants nés d'hier il faut aussi des patrons, des modèles et des amis; où les trouver?
C'est à ce moment, deux fois solennel, que s'ouvrent, pour ne plus se refermer, toutes les portes de la Rome souterraine. Explorée avec l'ardeur de la science et la persévérance de la foi, la grande cité des martyrs viendra réparer les pertes des églises de l'Europe et enrichir les jeunes chrétientés du nouveau monde. Pendant que Luther et ses imitateurs attisent avec le plus de violence l'incendie sacrilège, qui réduit en cendres les anciens monuments de l'art catholique et les trésors des saintes reliques dans la plus grande partie de l'Europe, saint Phihppe de Néri, suivi de saint Charles Eorromée, va s'ensevelir dans les galeries silencieuses des Catacombes : pendant douze ans elles deviennent son séjour habituel.
C'est là que les deux Moïses, mêlant durant des nuits entières leurs larmes et leurs prières au sang des martyrs, obtiennent pour l'Eglise une victoire longtemps disputée ^ Imité par un grand nombre de pieux
' Essendosi intralasciata la ricerca de' cimiteri e de' sagrl corpi, di modo che erano quasi posti in obblivione luoghi si sagrosaiiti, iiel secolo xvi si rinnuovô la devozioiie de' medesimi, colle visite fréquent! di S. Philippo Neri e di S. Carlo Borromeo, 1 quali anche vi dimoravano e notti intere in fervorose orazioni : ed Anlonio Bosio, etc. — Boldetti, Usservaz. ^lih. III. c. IX.
fidèles, leur exemple réveille la piété envers les mar tyrs et rouvre le chemin de nos vénérables cimetières. De son côté, la Providence vient d'appeler à la vie l'homme immortel qui sera le Christophe Colomb des Catacombes.
Antoine Bosio, né à Malte, vint à Rome en qualité d'agent de l'ordre de Malte. De vastes connaissances, une saine critique, un rare génie, une persévérance plus rare encore, distinguent l'archéologue prédestiné de Dieu pour accomplir une des plus grandes tâches dont l'histoire fasse mention. Sur les pas de saint Philippe et de saint Charles, Bosio descend dans les Catacombes, et son instinct devine aussitôt les immenses trésors enfouis dans les entrailles de cette terre sacrée. Il va se jeter aux pieds du pape Clément VIII, et lui demande la permission de commencer des fouilles. La permission est accordée ; et Bosio s'ensevelit tout vivant dans les Catacombes, où il passe trente-trois années de sa vie, depuis 1367 jusqu'à 1600^
Pendant que les Fossoyeurs dégagent les galeries encombrées, il parcourt en tous sens celles où il peut avoir accès, tantôt en se traînant, tantôt en descendant avec des échelles, au risque cent fois répété de périr dans ces profonds souterrains. Tout ce qu'il trouve, il l'étudié, le décrit, le dessine lui-même ou le fait dessiner avec une exactitude curieuse : monuments antiques, pierres tombales, inscriptions, loculi, peintures, bas-reliefs, lampes, chaires pontificales, autels, vases de bronze, de terre cuite, etc., rien ne lui échappe. Quand la mort vint le surprendre, il put dire comme le poëte : Exegimomimentumœreperennms, Ses immen-
1 BOLTARI, Prefaz., p. 3.
ses travaux furent mis en ordre et publiés, en 1632, par les soins du savant P. Sevarano, Oratorien de Rome ; puis traduite en latin par le P. Aringhi, membre de la même congrégation.
Cependant les découvertes deBosio avaient fixé l'attention du SainL-Siége : il parut convenable, nécessaire même de régulariser l'exploration de Rome souterraine. L'illustre archéologue vivait encore lorsque Clément YIII défendit, sous peine d'excommunication, à toute personne de l'un et de l'autre sexe, de quelque état ou condition qu'elle fût, ecclésiastique, régulière ou séculière, d'entrer sans permission dans aucune des grottes, Catacombes ou cimetières situés au dedans ou au dehors de Rome, ni d'en extraire aucune relique, ne fût-ce que la moindre parcelle ; et cela sous peine de châtiments corporels, galères ou amendes, et d'excommunication encourue par ce seul fait, réservée au Souverain Pontife.
Le 12 août 1613 parut un nouveau décret de Paul V, qui confirma le précédent : le 16 mai 1624, un autre d'Urbain VIII, dans le même sens; le 3 janvier 1668, un autre de Clément IX, où l'on trouve les mêmes défenses sous les mêmes peines. Le 13 janvier 1672, Clément X, par son décret Excommissœ nobis^ etc., renouvelant des dispositions déjà prises par ses prédécesseurs, confia la surveillance exclusive des Catacombes au cardinal-vicaire, qui, pour l'exercer avec plus de succès, la remit à un gardien général, toujours revêtu du caractère épiscopal ou sacerdotal ^
Le premier gardien des Catacombes choisi par le cardinal Carpegna, vicaire de Clément X, fut le cha-
1 BoLDETTi, Osservaz.. lib. I, c. xlyii, et lib. I, c. xlvi.
noine D. Vincent Guizzardi. Entré en charge au mois de janvier 1672, il mérita, par ses lumières et sa haute vertu, de continuer ses fonctions sous le pontificat d'Innocent XL A Guizzardi succéda un des plus dignes émules de Bosio, l'illustre antiquaire d'Urbin, le prélat Fabretti L II fut remplacé par Mgr Alexandre Bonaventura, qui, étant devenu aumônier de Sa Sainteté, eut pour successeur l'immortel Boldetti. L'excellent chanoine de Sainte-Marie in Trastevere joignait aux lumières d'un savant de premier ordre tout le zèle dim antiquaire accru de la dévotion d'un ecclésiastique. Il passa trente années de sa vie à la visite et à rétude des Catacombes.
Pour le seconder, la Providence lui donna un autre lui-même dans le P. Marangoni, chanoine d'Agnani et protonotaire apostolique. Les ouvrages de ces modestes grands hommes sont de véritables trésors d'antiquités sacrées. Dans le dernier siècle, les Catacombes trouvèrent un nouvel interprète dans un de nos compatriotes, le savant d'Agincourt, qui, venu à Rome pour quelques mois, y passa près d'un demisiècle, occupé de sa grande Histoire de l'AiH pa?' les Monuments ^. Sur les traces de tant d'illustre? devanciers s'avance aujourd'hui le P. Marchi, de la compagnie de Jésus. Depuis quatorze ans la Rome souterraine est devenue son d(jmicile, et chaque jour il y trouve de nouvelles richesses ^
1 Son ouvrage est intitulé : lascriptiones antiquœ; Roma, i702, in-folio.
2 Paris, G vol. in-folio.
3 Mort aujourdhui, il est noblement continué par le chevalier de Rossi. Les travaux de ce savant archéologue semblent devoir dire sinon le dernier, au moins l'avant-dernier mot sur les Catacombes.
Cela ne doit pas étonner, quand on songe que les trois quarts des Catacombes sont encore àdécouvrir^- Néanmoins on en connaît la circonférence approximative, de même qu'on connaît le pourtour de Pompéi, bien que la plus grande partie de la ville demeure ensevelie sous la cendre. Mais d'où vient qu'après des travaux si longs et si actifs les Catacombes n'ont pas été complètement visitées ? Les éboulements survenus dans un grand nombre, puis l'encombrement des galeries, telles sont les deux causes qui ont attardé la marche des explorateurs.
Quant aux éboulements, les dévastations desBarba-
Dô son côté, M. Perret nous a donné, dans son splenJide ou- \Tage, imprimé aux frais du gouvernement, la reproduction exacte des peintures et des sculptures des Catacombes avec un texte explicatif qui contribuera puissamment à faire admirer la Rome souterraine.
On se demande quelle peut être la cause de cette activité trois fois séculaire, et aujourd'hui plus ardente que jamais, à explorer les Catacombes, à les déblayer, à les faire connaître, à les restaurer ! La Providence ne tâtonne jamais. Rendre des reliques sacrées aux églises dépouillées par le protestantisme et par la Révolution française de celles qu'elles possédaient; montrer dans les monuments de l'antiquité les preuves irréfragables de l'apostolicité des dogmes et des pratiques catholiques ; jour par jour opposer de nouvelles preuves aux attaques incessantes de l'impiété moderne ; ces raisons longtemps ont suffi pour expUquer l'activité dont nous parlons.
Mais aujourd'hui les églises sont pourvues de reliques, les preuves de la foi tirées des monuments anciens surabondent, et néanmoins l'exploration des Catacombes continue plus active que jamais. Serait-ce parce que nous approchons de l'époque où, suivant les prophéties, Rome, redevenue païenne, la papauté, tombée du trône, aura pour demeure les lieux qui lui servirent de berceau ?
1 Aspri sono gli accessi che colaggiù menano, e quelle vie, quelle stanze, quelle chiese sono in parte piene di orridezza e di pericoh, in parte sono a meta ostruite o intera mente interrate ; talchè neppur forse nella quarta loro parte hanno potuto finora essere conosciute ed esplorate. — Marghi, p. 1.
res, les tremblements de terre, Faction des siècles, l'enlèvement des pierres tombales, suffisent pour en rendre raison. Mais à quoi tient l'encombrement des galeries, d'ailleurs parfaitement conservées ?Pour en trouver la cause, il faut se rapporter à l'histoire même des Catacombes. Nous savons que les premiers chrétiens ouvrirent l'entrée de leurs cimetières tout à la fois dans les arénaires ou les latomies païennes et dans les champs et les jardins donnés par les frères. C'était un premier moyen de se soustraire aux recherches des persécuteurs ; mais il ne suffisait pas. Il fallait cacher à leurs yeux les terreaux, le tuf, la pouzzolane extraite des galeries; autrement on eût mis les bourreaux sur la trace des victimes. En conséquence, après avoir transporté pendant la nuit dans un lieu éloigné, ou jeté dans les profondeurs d'une arénaire abandonnée, ou enfoui par tout autre moyen les déblais provenant de la première galerie, les Fossoyeurs creusaient leurs loculi, les remplissaient, les fermaient, puis ouvraient une nouvelle galerie dont les terrains servaient à combler la première. La même opération continuait à mesure qu'ils avançaient dans les entrailles de la terre, àmoins qu'ils ne trouvassent le moyen de transporter ailleurs les déblais provenant de nouvelles excavations.
Ce moyen, ils durent le chercher souvent, et il faut convenir que dans les Catacombes privées ils durent le trouver sans peine. Par là ils eurent la facilité de ménagerdes places, des cryptes, des galeries plus ou moins nombreuses, pour servir de retraite aux fidèles. La preuve de cette méthode est encore palpable dans les Catacombes. Ainsi on attaque une galerie parfaitement intacte et comblée de la base à la voûte depouzzolane et detuf granulaire concassé: on la déblaye; et on trouve
toutes les tombes fermées, lès vases de sang, les palmes à côté des loculi des martyrs, les inscriptions, les ornements intègres: rien n'a été dérangé; C'est une preuve évidente que la galerie a été primitivement comblée de la manière et pour la cause que nous venons dédire.
D'autres fois les galeries, quoique remplies dans toute leurétendue, présentent des tombeaux vides, des tombes arrachées, la petite niche des vases de sang ouverte ou brisée. A ces marques on reconnaît que le remplissage est postérieur au sixième siècle, époque où l'Église romaine commença d'extraire des Catacombes les corps des martyrs i. Mais pourquoi, dans ce temps de paix, comblait-on les galeries explorées? On le fit pour plusieurs raisons : la première, afin de protéger les galeries intérieures non encore visitées ; la seconde, afin de laisser en lieu saint la terre détrempée du sang des martyrs et des larmes de nos pères.
Cet usage est devenu avec le temps une loi tellement rigoureuse, qu'aujourd'hui même on ne peut, sous les peines les plus graves, jeter hors des cimetières une pelletée de terre des Catacombes ; toute celle qui provient des fouilles doit être reportée dans les galeries ou les areœ déjà parcourues. On peut ajouter, pour quelques cas particuliers, que l'encombrement provient, du moins en partie, des terrains d'alluvion descendus dans les Catacombes par les lacernaires^ c'est-à-dire par les ouvertures pratiquées dès l'origine à la surface du sol, afin de donner un peu d'air et de lumière 2.
Commencées vers le sixième siècle, ralenties pendant le moyen âge, suspendues aux quatorzième et quin-
1 BOLDETTI, lib. III, C. III.
3 Marchi, p. 94, 95.
zième siècles, les fouilles ont été, comme nous l'avons vu, reprises par Bosio dans le seizième siècle. Depuis cette époque, elles se continuent chaque année avec un zèle etune intelligence qui ne laissent rien à désirer. Elles ont lieu surtout pendant l'hiver et le printemps, parce que dans ces deux saisons, Tair étant moins chaud, la santé des fossoyeurs et des gardiens n'a rien à craindre des fièvres et des maladies. La partie des dispenses des mariages qui ne va pas aux missions ou aux pauvres sert à rétribuer les fossoyeurs, d'ailleurs en petit nombre: nous parlerons plus tard de la surveillance des travaux.
Maintenant que nous connaissons l'histoire générale des Catacombes, reprenons la visite particulière de chaque quartier de la Rome souterraine. Une longue traînée de sang va nous conduire des cimetières de la Voie Aurélienne à ceux de la Voie de Porto.
Non loin de l'aqueduc de Trajan était une large pierre, nommée la Pierre des Scélérats, Petra Scelerata. Un jour quatre martyrs y étaient étendus; des bourreaux leur brisaient les os avec des cordes garnies de plomb. Quel était leur crime? ils avaient refusé d'adorer l'empereur Commode, qui avait la prétention de se faire passer pour Hercule et rendre les honneurs divins. Quel était leur nom? Eusèbe, Vincent, Pèlerin et Pontien. Glorieux martyrs, priez pour nous !
A quelques pas, voici le préteur Platon assis sur son tribunal. Devant le représentant d'Aurélien paraissent enchaînés vingt- trois chrétiens, dont les chefs s'appellent Mandate, Tripodis et Basilide ; ils refusent de sacrifier aux dieux ; et leur sang arrose la terre que nous foulons. Yoyez-vous cette foule tumultueuse qui couvre le Janicule et se porte sur la Voie Aurélienne?
Il y a des tortures à savourei^ ; elle y court comme à l'Amphithéâtre. Par ordre des divins empereurs Dioclétien et Maximien, quatre vétérans de l'armée, Basilide, Cyrinus , Nabor et Nazaire, qui ont déclaré qu'ils sont soldats de Dieu avant de l'être de César, vont payer de leur tête leur noble courage. Déchirés à coups de S(;orpions, ils versent pour Jésus-Christ les restes du sang dont ils ont donné les prémices à la patrie.
Sang fécond en martyrs ! Artémius le geôlier, Candide son épouse, et sa fille Pauline sont convertis, la hache du préteur tranche la tête d' Artémius, et les mains des bourreaux précipitent Candide et Pauline dans les profondeurs d'une crypte, où ils les ensevelissent sous un amas de cailloux et de pierres. Telles sont les principales scènes qui se présentent sur cette partie du Janicule au pieux souvenir du voyageur.
En avançant vers la Voie Cornélienne, il en trouve d'autres non moins sanglantes, non moins illustres. Aux gloires païennes de la famille Cornelia, dont cette Voie rappelle le nom et les monuments, succède une gloire chrétienne plus durable et plus pure. Depuis quinze siècles, deux sœurs également distinguées par leurs grâces et leur naissance, Rufine et Secunda, effacent ici tous les autres souvenirs. Tandis qu'Auguste ne pouvait trouver six Vestales dans tout l'empire, il fallut à peine quelques années au Christianisme pour remplir Rome d'un peuple de vierges.
Rufme et Secunda avaient contracté avec le Fils de Dieu cette auguste alliance qui ennoblit la femme, en fait unepuissance etTégaleaux anges mêmes. Les partis les plus brillants leur sont offerts. Vains appâts ! la vierge chrétienne ne sait point se parjurer; et le juge Archésilatis condamne les deux sœurs à mourir ! Mais
comme les profanateurs ont des sacrilèges particuliers pour les vases les plus sacrés, ainsi des tortures plus recherchées et plus effroyables seront exercées sur les épouses de Jésus-Christ jusqu'à ce que le tyran, honteux et fatigué, ordonne de les conduire dans une forêt appelée Silva Nigra, afin de cacher aux yeux des hommes et leur mort et sa honte.
L'ordre est exécuté, et les corps des vierges chrétiennes, abandonnés aux animaux carnassiers, restent sans sépulture. Mais le Seigneur, qui avait assisté ses martyres pendant la vie, ne les délaisse point après la mort. Les bêtes respectent leurs précieuses dépouilles ; et la nuit suivante les deux saintes environnées de gloire apparaissent à une de leurs amies, fille comme elles d'une des plus nobles familles de Rome. « Plautilla, lui disent-elles, cesse de te souiller en adorant les idoles ; crois en Jésus-Christ, et viens dans ta propriété sur la Voie Cornélia ; tu y trouveras nos corps, et tu leur donneras la sépulture où tu pourras. »
Plautilla se rend en toute hâte au lieu indiqué, et trouve le corps de ses amies sans odeur et sans lésion : elle adore, elle croit et fait élever une tombe aux vierges de Jésus-Christ. L'éclat de cette mort, les miracles dont le tombeau devient le théâtre font changer le nom de la forêt. Au lieu de Silva Nigra elle est appelée Silva Candida, nom vénérable et gracieux qu'elle porte encore et qu'un des six évêques suburbicaires ajoute à son titre ^
Un sang non moins illustre abreuva cette même Voie Cornélia. Tous les grands martyrs devaient livrer leurs combats et remporter leurs palmes immortelles aux
1 Episcopus Portuensis et SS. Rufinœ et Secundee in Sylva Candida. — Cod. ms. S. Petr. et S. Cœcil.
regards de la superbe Rome. Ainsi l'exigeaient, et les souillures profondes de la capitale du paganisme, et la difficulté de chasser le démon de sa forteresse, et la nécessité de frapper le vieux monde de stupeur.
Des extrémités de l'Orient était venue à Rome, sous l'empire de Claude, une noble famille persane, composée du père, de la mère et de deux fils. Convaincus d'être chrétiens, toussont condamnés à mourir; on les conduit sur la Voie Cornélia, à l'endroit appelé les Eaux de Catabassus, et là on déploie contre ces illustres étrangers une cruauté qui aurait fait rougir les Barbares. On commence par les briser de coups de bâton comme de vils animaux ; on les étend ensuite sur le chevalet; on leur brûle les côtés avec des charbons, on leur déchire le corps avec des peignes de fer, on leur coupe les mains.
Puis Marthe, la mère de cette glorieuse famille, est noyée; Marins, son mari, Audifax et Abacum, ses enfants, ont la tête tranchée ; enfin, pour épuiser leur rage, les bourreaux jettent aux flammes les restes mutilés des martyrs. Ils ont beau faire, ces corps sacrés ne périront pas tout entiers. Le 14 des calendes de février, une courageuse chrétienne, nommée Félicie, vient retirer du puits le corps de sainte Marthe et recueiUirles cendres de ses compagnons, qu'elle ensevelit tous ensemble dans sa propriété i.
C'est à la lueur des bûchers et les pieds dans le sang que nous arrivâmes sur la A^oie de Porto à l'entrée des Catacombes de Saint-Pontien. Voici un des quartiers les plus anciens et les plus vastes de la Rome souterraine. Quand on se rappelle que les Juifs habitaient au delà du Tibre; que saint Pierre descendit d'abord
1 Martyr. Rom. 14 kalend. febr.
parmi eux ; qu'il y fit de nobles conquêtes^ entre autres Priscille et Aquila ; que la persécution de Néron dut sévir sur les chrétiens de ce quartier, comme sur les autres, on comprend la nécessité d'un cimetièredans le voisinage afin de ne pas compromettre les vivants. On sait, en effet, par les inscriptions que les martyrs ou les chrétiens étaient généralement inhumés dans les Catacombes les plus rapprochées de leur domicile ou du lieu de leur domicile, ou du lieu de leur mort. J'en citerai deux seulement, publiées l'une par Bosio et l'autre par Boldetti. La première est celle d'une chrétienne nommée Pollecla, marchande d'orge dans la Via Nova :
DE BIANOBA POLLECLA QYE ORDEV BENDET DE BIAXOBA.
La seconde est celle des saints martyrs Simplicius et Faustinus, noyés dans le Tibre et inhumés dans la Catacombe de Sainte- Généreuse ad Sextum P/iilippi, dont le fleuve baigne les abords :
MARTYRES SIMPLICIVS ET FAVSTI.WS