FILIPPI
Ainsi, bien qu'elle porte le nom de saint Pontien, qui vivait au milieu du troisième siècle, la Catacombe que nous allons visiter remonte certainement à une époque antérieure : son étendue même est une autre preuve d'antiquité. Les fossoyeurs ne creusaient pas
leurs galeries et leurs loculi par sauts et par bonds, mais successivement et de proche en proche. Les simples chrétiens et les martjTs remplissaient les tombes au fur et à mesure qu'ils mouraient. On ne laissaitpas de galeries séparées pour les martyrs, pas plus que pour les autres fidèles. Il faut en conclure que plus on trouve de martyrs séparés les uns des autres dans les différentes galeries d'une Catacombe, plus cette Catacombe elle-même a vu de persécutions ^
Plusieurs noms différents désignent le vaste cimetière de Saint-Pontien. A ce noble romain qui vivait sous Alexandre Sévère il doit le premier. Pontien était un de ces riches et zélés néophytes dont la fortune et la vie furent dignement consacrées au service de l'Église naissante. Obligé de fuir, le pape saint Gallixte vint, avec dix de ses élèves, demander un asile à Pontien, qui le cacha dans sa maison, située de Tautre côté du Tibre. Il aida même le courageux pontife à retirer du fleuve le corps de saint Calépode et à lui donner la sépulture.
Soit à cause du voisinage de sa maison, soit plutôt à cause de l'agrandissement qu'il donna au cimetière de la Voie de Porto, cette Catacombe prit le nom de Saint-Pontien. Elle est aussi appelée Catacombe des Saints Abdon et Sennen, parce que ces deux princes persans^ martyrisés dans l'amphithéâtre sous l'empire de Dèce, y furent d'abord déposés. Enfin, elle estconnue sous la dénomination: AdUrsum pikatum, «A l'Ours coiffé, » vraisemblablement à cause de quelque simulacre placé dans le voisinage.
Quoi qu'il en soit, il serait impossible de nommer
1 Marghi, p. 25.
tous les héros, toutes les héroïnes chrétiennes dont ce quartier de la grande nécropole fut la sépulture. Il reçut tour à tour dans ses vastes souterrains Quirinus, ce généreux athlète qui lassa les hourreaux de l'empereur Claude ; et Pigmenius, ce saint aveugle qu'un enfant conduisait par la main, et que Julien l'Apostat fit précipiter, avec son guide, dans les eaux duTihre ; et la courageuse Candide, si zélée pour recueillir les corps des martyrs, et les saints pontifes Anastase et Innocent l°^ et les saints Pellion, Vincent, Milex,Marcellin et Pierre. Sous le portrait de ces derniers Bosio découvrit cetle touchante inscription gravée sur le tuf : (( Eustathe, pauvre pécheur, serviteur du hienheureux Marcellin, martyr i.
L'entrée de la Catacombe se trouve sur la colline, à droite de la Porte du Tibre . On y arrive au détour d'un petit chemin, voisin d'une chapelle. Les galeries sont pratiquées dans la roche marine et fluviale ; mais les escaliers déblayés par Bosio indiquent plusieurs étages, dont le plus bas doit arrivera la roche volcanique. Quand on réfléchit, d'une part, au peu de solidité que présentent ces couches de terrain secondaire ; d'autre part, à l'existence d'une vaste latomie païenne superposée à cette Catacombe, on a la preuve péremptoire que les chrétiens aimaient mieux, pour cacher leur vie, leur mort et leurs mystères, se condamner aux plus dangereux et aux plus rudes travaux que d'employer à leurs usages les excavations païennes. Quelle vaste église, quel solide cimetière ils auraient trouvés dans la latomie dont je parle! Et pourtant ils l'ont dédaignée ! Soit crainte, soit horreur, ils ne vou-
1 Eustathius, humilis peccator, servitor beati Marcellini martyris.
laient avoir rien de commun avec les païens. Soutenus parla foi, ils savaient se suffire à eux-mêmes.
C'est ainsiqu'ils ouvrirent, malgré la difficulté dutravail, des places ou areœ dans la Catacombe de Saint- Pontien. 11 en est une, entre autres, qui est assez large pour servir aux synaxes ou assemblées religieuses des fidèles. Cette destination ne serait pas douteuse si on avait déblayé le fond de la place oii se trouve communément le Monumentum arcuatum, c'est-à-dire Vautel du martyr principal. Mais une chose indubitable, c'est l'existence d'un baptistère.
Au fond d'une crypte s'ouvre un large bassin creusé de main d'homme et assez profond pour y pratiquer le baptême par immersion, suivant le rit de la primitive Éghse. La peinture qu'on y voit, bien que d'une date postérieure, indique clairement l'usage de ce réservoir. Saint Jean baptise Notre-Seigneur, sur la tête duquel se repose le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe ; à droite de Notre-Seigneur est un Ange portant entre ses mains le nom de Jésus, à ses pieds un cerf qui se désaltère dans l'eau du Jourdain. On trouve encore dans plusieurs autres peintures des su jets que j'expliquerai en leur lieu. Mais je ne puis oublier les portraits des saints martyrs qui ont illustré cette Catacombe.
Dans un compartiment, Notre-Seigneur, sortant du sein d'un nuage, tient ses deux mains étendues sur la tête des saints Abdon et Sennen, qu'il couronne de roses. Les deux martyrs portent le manteau court, rattaché sur la gorge par un bouton, et sur la tête Xomphibalum ou capuchon oriental. A côté d'eux parraissent leurs compagnons de gloire, les saints Milex et Vincent, l'un dans son costume romain, l'autre avec
la chasuble primitive : tous sont représentés debout, dans l'atlitude du triomphe, et la tête entourée du nimbe circulaire. Il en est de même partout des autres martyrs.
Près des Catacombes de Saint-Pontien se trouvent celles de Généreuse ad Sextum Philippi, et celles du Pape saint Jules. Les premières doivent probablement leur double nom à quelque dame romaine qui aura, comme les Cyriaque et les Lucine, donné ses jardins pour la sépulture des fidèles, ainsi qu'à une propriété appartenant à quelque Romain nommé Philippe et située au sixième milliaire de la ville. Deux grands martyrs, dont les corps reposent aujourd'hui à Sainte- Marie-Majeure, sont les gloires connues de cette Catacombe.
Simplicius et Faustus étaient frères. Animés du même courage, ils souffrirent les mêmes tortures que la cruauté païenne savait si bien inventer, varier, prolonger : le glaive mit fin à leur supplice, mais non à la rage des bourreaux. Leurs corps mutilés, jetés dans le Tibre, du haut du Pont de Pierre, probablement le di Quattro Capi, furent portés par les eaux vers le Sextum Philippi. Sainte Béatrice, la digne sœur des martyrs, aidée par les saints prêtres Crispe et Jean, les recueillit, et les enterra dans la Catacombe de Généreuse. Elle-même, saisie et mise à mort par ordre du juge Lucretius, vint reposer auprès de ses illustres frères. Émules de sa charité et de sa foi, les deux prêtres Crispe et Jean partagèrent la même tombe. Leur martyre eut lieu sous Dioclétien le 18 du mois d'août*.
1 Romae in Sexto Philippi natalis beatorum presbyterorum Joaniîis et Crispi qui in persécutions Diocietiani et Maximiani
Quant au cimetière de Saint-Jules, il n'est encore connu que par son nom. Mais on ne peut douter qu'il ne renferme un grand nombre de martyrs. Que penser en sortant de ces lieux tant de fois vénérables? sinon que les sacrifices auxquels nous sommes exposés, nous chrétiens du dix-neuvième siècle^ enfants des martyrs, ne sont rien en comparaison des travaux, des périls et des souffrances de nos pères. S'il était vrai de dire qu'après le désastre de la grande armée de Russie on aurait perdu le droit de se plaindre, avec plus de vérité la même parole doit-elle se trouver sur les lèvres du pèlerin des Catacombes.
Catacombes de la Voie d'Ostie. — Double destination des Catacombes. — Noms divers. — Discipline primitive. — Séjour des chrétiens dans les Catacombes pendant la paix, pendant les persécutions. — Pourquoi plusieurs entrées. — Raisons de la forme des galeries. — Tombes h deux, à trois corps. — Catacombes de Sainte-Lucine, de Saint-Timothée, — des Saints- Félix, Adaucte et Comodilla, — de Saint-Cyriaque.
Revenus sur les bords du Tibre pour visiter l'antique église de Sainte-Praxède, nous traversâmes le fleuve par le pont des Quattro Capi^ afin de nous rendre sur la Yoie d'Ostie, où nous appelaient les Catacombes dont elle est environnée. Mais pour descendre avec fruit dans nos vénérables cimetières il ne suffit pas de tenir allumée latorchequele custode vousprésente; il faut encore porter avec soi le flambeau de la science et surtout de la science sacrée. Ce que Pompéi
multa sanctorum corpora sepeliverunt. Quorum meritis et ipsi post modum sociati gaudia vitœ meruerunt. — Adîwt. Martyr., J8 aug.
— ÎOO —
€st au paganisme, les Catacombes le sont au Christianisme. De même que Pompéi montre le paganisme tel qu'il était il y a dix-huit siècles dans sa religion, dans ses mœurs, dans ses arts, dans ses usages de la vie publique et privée, ainsi dans les Catacombes, berceau de l'Église, on surprend sur le fait le Christianisme tel qu'il était il y a dix-huit siècles.
La Rome souterraine est un livre vivant, palpable, immortel, oii sont écrits, tantôt avec le sang des martyrs, tantôt avec le pinceau novice d'un peintre inconnu, tantôt avec l'outil émoussé du fossoyeur, les croyances, les mœurs, les usages, l'esprit et tous les détails de la vie si laborieuse et si sublime de nos pères. Livre d'un intérêt immense pour l'archéologue et plus encore pour le chrétien; mais comme tous les autres il veut être compris.
Les jours précédents il nous a raconté son origine et son histoire ; aujourd'hui il va nous dire sa triple destination. Les Catacombes servirent à cacher la vie des premiers chrétiens, leurs mystères, leurs larmes et leurs prières; après la mort elles offrirent un dortoir à tous les enfants de l'Église et particulièrement aux martyrs. Qu'elles soient pleines de la vie et de la mort de nos pères, la preuve en est non-seulement dans les tombes, les chapelles, les peintures et les monuments que nous décrirons par la suite, mais encore dans les noms donnés à ces lieux vénérables.
Outre la dénomination générale de Catacombes, les cimetières chrétiens avaient dans la langue primitive des noms où respirent, et la foi vive de nos aïeux, et l'usage qu'ils faisaient de ces souterrains. Ils sont appelés tour à tour : lieux cachés^ refuges soutei^rains, conciles des martyrs, sanctuaires^ dortoirs, lieux de 7'epos,^
mémoires, paix, port et trône ^ . Il n'appartient qu'au Christianisme de donner de semblables noms aux prisons et aux tombeaux de ses enfants. Ne faut-il pas ^tre bien pénétré de l'immortelle grandeur de l'homme et bien assuré de sa résurrection future, pour appeler dortoir le champ de bataille où la mort le tient étendu, et trône la tombe où s'accomplissent les tristes mystères de sa décomposition?
Aces noms révélateurs viennent se joindre, pour manifester la destination de la Rome souterraine, les usages connus de la primitive Église. Une loi disciplinaire voulait qu'on offrît le saint sacrifice sur la tombe des martyrs. Ainsi chaque fois que les mystères sacrés "devaient se renouveler, il fallait descendre aux Catacombes. Or, l'usage des premiers chrétiens étant de communier tous les jours, il demeure donc établi également que ce voyage avait lieu tous les jours, du ■moins pour une grande partie des fidèles ^. L'Eglise ■entière l'accomplissait aux nombreux anniversaires des martyrs, qu'on- célébrait invariablement sur leur tombeau par l'offrande de l'auguste Yictime. De plus, la piété, le besoin de s'encourager aux combats delà foi, les travauxetla surveillance des Fossoyeurs multipliaient, pour un grand nombre, des visites prolongées dans ces retraites silencieuses. Ajoutez que la crainte d'exciter l'attention ou la haine des païens devait les
1 Cryptœ, hypogeœ, latebrœ, concilia martyrum, sanctiiarium, dormitorlum, sedes requietionis, memoriae, pax, portus, solium. — BOLDETTI, p. 585.
2 Prima del dugensettanta dell' era nostra, la Chiesa romana per divota consuetudine celebrava il sacrifizio Eucaristico sopra i sepolcri de' martiri. Fuil pontifîce saii Felice il quale ordiiiù che quella consuetudine avesse forza di legge universale e perpétua. ^Marchi, p. 51.
faire choisir très-souvent pour l'instruction des catéchumènes, Tadministration des sacrements et la célébration des agapes.
Néanmoins en temps de paix, les chrétiens habitaient dans la ville, et vaquaient à l'exercice de toutes les professions légitimes. « Vous nous reprochez, disait aux païens un témoin oculaire, d'être des gens inutiles. — Comment ! Mais nous habitons avec vous ; même nouriture, même habillement, mêmes occupations, mêmes besoins, nous ne sommes ni des brahmanes ni des gymnosophistes indiens, habitant des forêts et fuyant le commerce des hommes... Nous ne nous passons pas plus que vous des choses nécessaires à la vie ; comme vous, nous nous rendons au Forum, aux boucheries, aux marchés, aux bains, aux foires, dans les boutiques, dans les hôtelleries. Nous naviguons avec vous, nous portons les armes, nous cultivons la terre, nous exerçons les mêmes professions et pour votre usage *. »
Si, durant les rares intervalles de tranquillité, le séjour des Catacombes était seulement habituel pour nos pères, il devenait continuel aux époques de persécution. A peine l'édit sanglant était publié qu'on les voyait disparaître et chercher un asile dans les souterrains, pendant toute la durée de l'orage. Les païens ne l'ignoraient pas. De là, les noms injurieux de race taupinière, de race ennemie du grand jour, qu'ils leur donnaient 2. De là encore après la publication de l'édit, ce dernier cri poussé par la cruauté païenne : « Qu'on ferme les cimetières ! qu'on ferme les cimetières ! Areœ non sini^l »
1 ApoL, C. XLII, XLIII.
2 Latebrosa et lucifugax natio. Min. Fel.
3 Sub Hilarione prœside cum de areis sepulturarum nostrarum
Non moins avides de sang chrétien, les empereurs s'empressaientdeseconderlafureur populaire et défendaient, sous peine de mort, l'entrée des Catacombes*. Enfin, lorsque la guerre se ralentissait, le premier acte de clémence des persécuteurs consistait à permettre aux chrétiens le libre accès de leurs cimetières. Effrayé de la mort affreuse de Yalérien, son père, GalHen s'adoucit envers TÉglise et donne un rescrit par lequel il autorise les évêques à retourner dans les cimetières -.
Que faut-il de plus pour prouver que dans ces terribles moments nos aïeux n'avaient pas de meilleur asile ? Leur histoire établit qu'ils y couraient en foule, et les chefs du troupeau leur en donnaient eux-mêmes le cons'eil et l'exemple. «Tenez, assemblez-vous dans les cimetières, disait le pape saint Clément, pour lire les Livres sacrés, chanter les hymnes en l'honneur des martyrs et de tous les saints sortis de ce monde, prier pour vos frères morts dans le Seigneur, offrir, dans vos églises et dans vos cimetières, l'Eucharistie agréable à Dieu, type de votre corps royal, et accompagner, au chant des Psaumes, ceux qui meurent dans la foi^. »
A ce témoignage il serait facile d'en ajouter beau-
acclamassent : « Arece non sint ! » areœ ipsorum non fuerunt. — Terthl., ad ScapuL, c. m.
1 Proconsul dixit : Justuin est ut nulla conciliabula faciant, neque cœmeteria ingrediantiir : quod qui facere comprehensus fuerit, capite plectatur. — Po;i^. Act. proco7isular .— Voyez aussi Bar., An. cclx. — Euseb., Hisf., iib. VII, c. x ; lib. IX, c. ir.
— BûLDETTI, Iib. I, c. III.
« Exstat ejus constitutio quam ad episcopos misit, permittens illis illa loca recipere quœ cœmeteria vocantur. — EusEc, lib. VII, c. XIII. — BOLDETTI, iib. I, c. I, p. 12.
3 Couvenite in cœmeteriis ad legendum sacros Libros, etc.
— Constit. apost., iib. VII, c. ultim.
coup d'autres ; mais les faits sont encore plus décisifs que les paroles. Que, durant les persécutions, la plupart des souverains pontifes se soient retirés, avec les fidèles, dans les Catacombes, les monuments primitifs en offrent la preuve à chaque page. Pour ne parler ici que d'un petit nombre, qui ne sait que Tapôtre saint Pierre, le premier etle modèle des papes, saint Gallixte, saint Urbain, saintPontien, saint Antère, saint Fabien, saint Corneille, saint Etienne, saint Sixte II, saint Gains y firent leur séjour? Saint Etienne et saint Sixte y furent martyrisés; saint Caius s'y tint caché pendant huit ans ^.
* Or, à Texemple de Paul dans sa prison, ces infatigables pontifes accomplissaient dans leur vivant tombeau toutes les fonctions de leur apostolat. Ils y tenaient des conciles, consacraient des évoques et des prêtres, jetaient les fondements de la discipline, instruisaient les fidèles, baptisaient les catéchumènes, en un mot s'acquittaient de tous les devoirs attachés à leur double titre d'évêques de Rome et de chefs de l'Église universelle 2. Tout cela ne supposet-il pas évidemment la présence du pasteur et du troupeau?
Néanmoins, au plus fort même de la persécution, tous les chrétiens ne quittaient pas la ville, ou, du moins, ne faisaient pas des Catacombes leur séjour continuel. Un grand nombre restaient parmi les païens pour observer ce qui se passait et en avertir l'Église;
1 Ingredientes vero Romam invenerunt apostolum in loco qui dicitur Vaticanus, docentem multaspopulorumturmas. — Aringhi, t. I, lib. I, c. II. — Bar., Annal, t. XII, an. 1145, 1150. —
BOLDETTI, lib. I, c. III.
2 Lib. de Rom. Pontif. — Aringhi, t. I, c. 11, p. 10, 11.
pour visiter, consoler^ encourager les martyrs dans leurs prisons, les accompagner devant les juges et prendre note de leur interrogatoire ; les suivre au lieu de leur supplice, recueillir leur sang et transporter leurs restes précieux dans la grande nécropole.
D'autres encore demeuraient dans Rome, soit parce que leur emploi, tel, par exemple, que la profession militaire, ne leur permettait pas de s'éloigner, soit parce qu'il était indispensable de pourvoir à la subsistance des frères cachés dans les cimetières, soit enfin parce que, n'étant pas obligés de fuir, ils se sentaient assez de courage pour braver la fureur des tyrans. Chose remarquable ! on retrouve la même conduite dans tous les pays, à toutes les époques de persécution. On l'a vu notamment en Angleterre sous Elisabeth, et en France pendant la révolution du dernier siècle : elle se reproduit de nos jours dans la Gochinchine et le Tonquin.
Du moins l'Église, ensevelie dans les entrailles delà terre, jouissait-elle d'une certaine tranquillité ? le croire d'une manière absolue serait une erreur. Nos pères, retirés dans les Catacombes, étaient en sûreté, comme le furent, aux époques citées plus haut, les catholiques de France et d'Angleterre, cachés dans les bois, dans les caves, comme le sont encore les fidèles d'Orient dans leurs profondes retraites. La fermeture des cimetières, réclamée par le peuple et ordonnée par les persécuteurs, prouve que les païens connaissaient les asiles de nos pères. Or, tel était le danger d'être ■découverts qu'il lestenaitdans de continuelles alarmes et les obligeait souvent à s'enfoncer dans les dernières profondeurs de leurs souterrains. « La persécution est tellement violente, écrivait, l'an 260, le pape Corneille,
que nous ne pouvons plus nous assembler dans les Catacombes les plus connues 1. »
Souvent même les païens poursuivaient nos pères dans leurs retraites les plus cachées. Ainsi nous voyons le pape saint Sixte II martyrisé dans les Catacombes de Saint Callixte avec quatre diacres ^ .On pourrait en citer bien d'autres. Quelquefois, par une atroce barbarie, ils faisaient fermer les entrées des Catacombes, et étouffaient ainsi d'un seul coup une multitude de victimes. Numérien, apprenant qu'un grand nombre de fidèles étaient assemblés dans les cimetières de la Voie Salaria, ordonna qu'on fit démolir la porte et qu'on fit tomber sur eux la montagne de terre suspendue audessus de la crypte ^.
Pour se soustraire aux recherches des persécuteurs, les chrétiens multipliaient les entrées de leurs Catacombes. Chaque jour encore on en découvre de nouvelles dans les vignes et dans les jardins des environs de Rome. Cette multiplicité d'ouvertures avait un autre motif; l'Église voulait que les hommes et les femmes eussent leur entrée différente. On conçoit que la séparation des sexes encore observée, de nos jours, dans un grand nombre de paroisses, devait être rigoureusement prescrite alors que les assemblées avaient lieu, pendant la nuit, dans des souterrains éclairés seulement par des lampes. Outre le témoignage des anciens
1 Publiée neqiie in cryptis notiorijjiis missas agere christianis licuisse. — Ep. viii ad Lupicin. Vicim.
2 Xystum in cœmeterio Callixti animadversum sciatis octo nonas Augusti et cum eo diaconos quatuor. — S. Cypr., Epist. ad Success., Epist. lxxxii.
3 Ut in introitu cryptœ paries levaretur ; quod cura factura fuisset, montera qui cryptae imminebat super eos dejecit. — Bar., An. 284. — Marghi, p. 81.
Pères, les Catacombes elles-mêmes établissent la destination des doubles entrées. Une inscription trouvée par Bosio, dans les Grottes Yaticanes, met la question hors de doute :
AD SANCTVM PETRVM AXTE REGIA
IN PORTICV COLVMNA SECVNDA QVOMODO INTRAMV3
SINISTRA PARTE VIRORVM
LVCELLVS ET lANVARIA HONESTA FEMINA.
11 résulte de ce document, gravé sur la pieri-e, que leshommes entraient dans Tantique Basilique du prince des Apôtres par le côté gauche; donc les femmes y entraient par le côté droit. En observant avec soin les Catacombes, on retrouve également les deux entrées, les deux escaliers, dont il est impossible de rendre compte, à moins d'admettre qu'ils conduisaient séparément les hommes et les femmes dans les chapelles souterraines, où ils étaient également séparés. Je dirai, en passant, qu'on rencontre ces escaliers, avec le caractère évident qui vient d'être expliqué, dans les Catacombes de Sainte-Agnès, de Sainte-Hélène ^ 11 est hors de doute que le même fait se reproduira constamment dans les autres cimetièresà mesure qu'on pourra les explorer.
Grâce à ce premier enseignement donné par nos vénérables cimetières, on voit que la discipline de l'Église, bien que changeante de sa nature, étend ses racines jusqu'aux âges apostoliques. Servir de sépulture auxmorts, de retraite aux vivants, et de lieux de prière, telle est la destination de la Bome souterraine : passons maintenant h IdiSh^ucture de l'immense cité.
1 Marchi, p. 45, G2.
Les galeries et les tombes sont la première chose qui frappe lorsque vous entrez dans les Catacombes. Les galeries, nous le savons déjà, s'élèvent ou s'abaissent, s'élargissent ou se resserrent suivant les couches de tuf granulaire. Leurs dimensions et leur forme, leur profondeur et leur disposition en étages sont évidemment calculées sur leur destination sépulcrale. Quant aux tombes appelées loculi^ nous savons encore qu'elles sont creusées horizontalement, à droite et à gauche, dans les parois, et qu'elles s'élèvent les unes au-dessus des autres, comme les rayons d'une bibliothèque, jusqu'au nombre de sept, huit, neuf et même onze.
En général, chaque loculus ne peut recevoir qu'un corps; il en est cependant qui sont destinés à deux et à trois défunts, quelques-uns même à un plus grand nombre. On désigne les premiers par les noms, moitié latins et moitié grecs, de bisnmum et de trisomum, tombe à deux, à trois corps. Les derniers retiennent le nom grec de polyandrum, tombe pour plusieurs. Cette destination est ordinairement indiquée dans l'inscription tumulaire. En voici quelques exemples :
DOXATA SE VIV. EMIT SIBI. ET ilAXE.XTLE LOCVM BISOMV.
« Donata, de son vivant, a acheté pour elle et pour Maxentia un loculus pour deux corps. »
Au cimetière de Gordien :
L\. M. I. s. TVRDVS. ET CECILIA BISOMV.
(( Dans ce loculus à deux corps, sont Turdus et Cécile. »
Au cimetière de Saint-Callixte :
SEBERVS. LEONT[VS VICTORINV. TRISOMV.
<( Sévère, Léonce, Victorin, loculus à trois corps. »
SE BIBA EilIT DOMXINA
LOCVM A SUCCES5UM TRISOMVM VBI POSITI.
« De son vivant, Domnina a acheté de Successiisim loculus à trois corps, oii reposent... » Le reste de Tinscription manque.
Dans les Grottes Vaticanes :