‹ Histoire des catacombes de RomeChapitre 37 sur 172 · VIXIT QYI VIXIT IV. X. TEM · texte numérisé non relu

VIXIT QYI VIXIT IV. X. TEM

(i Alexandre n'est pas mort, mais il vit par delà les astres, et son corps repose dans ce tombeau. Il finit sa vie sous l'empereur Antonin, qui paya par la haine les bienfaits qu'il pouvait recevoir. Agenouillé pour sacrifier au vrai Dieu il est conduit au supplice. 0 temps lamentables ! où nous ne pouvons pas même offrir en sûreté les saints mystères et nos prières dans les cavernes. Quoi de plus misérable que la vie ! mais quoi de plus misérable que la mort, puisque nous ne

armatur ad prœlium, et mens déficit quam non accepta Eucharistia erigit et accendit. — S. Cypr.

lUo calice ebrius^ illa esca saginatiis, tormenta non sensit. — S. Al'G., m S. Laurent.

Eusebiiis igitur indicat prœcipuum ejus (Gallieni imperatoris) beneficium fuisse quod permiserit christianis recuperare cœmeteria ; cum audimus ea permitti christianis ut ad sacra coire possent. — Panyin.;, de Cœmet., c. ii.

pouvons pas même être inhumés par nos amis ou par nos proches I Enfin il hrille dans le ciel. Il a peu vécu celui qui n'a vécu que quatorze ans^ »

Pour satisfaire aux besoins des futurs martyrs, nous voyons les papes, les prêtres et les diacres accomphr dans les Catacombes tous les devoirs de leur charge, offrir Tauguste victime et la distribuer constamment aux fidèles avec le pain de la parole évangélique. Saint Pierre le premier en donna l'exemple. Les plus anciens titres nous le montrent instruisant les néophytes réunis autour de lui dans la Catacombe Yaticane ^. Ses successeurs marchent sur ses traces, et pour n'être pas trop long, je n'en citerai qu'un seul. Sous l'empire de Valérien, le pape saint Etienne convoque le clergé de Rome, l'exhorte au martyre, descend dans les Catacombes, y célèbre assidûment le saint sacrifice, y tient les assemblées, nourrit les fidèles de la parole de Dieu et du pain sacré, et finit par arroser de son sang les lieux mêmes où il vient de faire couler celui du Roi des martyrs ^.

' Cette inscription a donné lieu à des observations critiques, qu'on peut voir dans le grand ouvrage de M. de Rossi, Inscriptiones urbis Romœ septimo seculo antiquiores.

2 Ingredientes vero Romani invenerunt Apostolum in loco qui dicitur Vaticanus, docentem multas populorum turmas. —Act. S. Martial., apud Aringhi, lib. II, c. iv, p. 140.

3 Ingravescente imperatorum Valeriani et Gallieni persecutione, Stephanus, convocato clero, ad martyrium suos hortabatur, in cryptisque martyrum assidue missas et concilia celebrabat : et cum ad Martis templum, ut sacrificaret, adductus fuisset, terrœ motu oborto, omnibus aufugientibus qui Stephanum tenebant, Pontifex ad suos revertitur in cœmeterium Lucinœ, quos divinis prœceptis instruens sacramento corporis Christi communicavit ; Ibique, dum missarum solemnia perfecit, advenientibus iterum imperatorum satellitibus, ei in suasedecaput abscinditnr. -Act. S. Steph., apud Ciampini, Monim. veter., c. xvii, p. loi.

Or, pour offrir l'auguste sacrifice, pour tenir les assemblées des fidèles, pour annoncer la parole sainte, pour entendre les confessions, pour administrer le baptême, il fallait des lieux de réunion, des chapelles ou des églises, des autels, c'est-à-dire des tombes de martyrs, des chaires, des confessionnaux et des baptistères. Voilà en effet ce que le voyageur du dix-neuvième siècle retrouve avec admiration dans les Catacombes. Les chapelles sont très-nombreuses dans la Rome souterraine, mais surtout dans les cimetières de Saint-Gallixte, de Prétextât et de Sainte-Agnès. Une des plus grandes se voit dans les Catacombes de Sainte-Priscille et peut-être la plus belle dans le cimetière de Sainte- Hélène.

Grandes ou petites, toutes possèdent un ou plusieurs arcosoli'mn, évidemment destinés à servir d'autel. Les chaires pontificales, ordinairement près de Tangle droit de l'autel, sont en pierre ou en marbre blanc, avec un dos plein, très-élevé. Assis sur ces sièges vénérables, l'évêque adressait l'instruction aux fidèles et conférait les sacrements de la confirmation et de l'ordre. Dans la principale église des Catacombes de Sainte- Agnès on trouve un presbyteriu.m, c'est-à-dire un espace circulaire, derrière l'autel, destiné au clergé'. La chaire du pontife est adossée à la muraille, ayant à droite et à gauche des sièges moins élevés ^

Une des cryptes de cette église présente sur les côtés latéraux deux autres sièges taillés dans l'épaisseur du tuf et dont il est vraiment impossible de rendre raison, à moins dy voir les confessionnaux primitifs. Sans doute aucune inscription n'indique cet usage ;

1 Marchi, p. 185.

mais, placés sur les parois longitudinales, ils ne pouvaient servir ni à l'évêque ni aux autres ministres dans l'accomplissement d'une fonction qui regardait toute l'assemblée. Peut-on supposer que c'était la place du diacre et de la diaconesse chargés de la surveillance générale ? En admettant, ce qui est loin d'être prouvé, que ces deux ministres du bon ordre, obligés d'aller et de venir sans cesse dans l'église, eussent des sièges distincts^ ne répugne-t-il pas au bon sens de fixer leur place dans un lieu d'où les regards ne peuvent embrasser qu'une partie de l'assistance?

De plus, avant d'assigner des sièges distingués au diacre et à la diaconesse, il aurait fallu en donner un à l'évêque ou au prêtre, ministres d'un rang plus élevé. Or, dans la crypte qui nous occupe il n'y en a que deux. Dira-t-on qu'ils étaient, en effet, destinés à l'évêque et au prêtre ou à son diacre ? Mais ces sièges sont vis-à-vis l'un de l'autre, à la même hauteur, à la même proximité de l'arcosolium ou de l'autel. p]t qui ne sait que l'esprit et les lois de la hiérarchie défendirent constamment de placer, pendant la célébration des saints mystères, les ministres inférieurs sur la même ligne que leurs supérieurs ? Aussi ancienne que l'Église, cette distinction de rang s'observe encore aujourd'hui, comme chacun peut le voir de ses propres yeux.

Toutes les suppositions précédentes et d'autres encore, imaginées par les archéologues séculiers, n'ont pu rendre raison des sièges dont il s'agit. Au contraire, origine, situation, usage, tout s'explique sans effort en admettant qu'ils servirent de tribunaux sacrés. Je cherche avec le P. Marchi sur quel fondement on pourrait nier cette destination. Dira-t-on qu'il n'y

avait pas de confessionnaux dans les premiers siècles ? Mais la confession auriculaire a toujours été pratiquée dès l'origine du Christianisme. Ne faut-il pas en conclure qu'il y avait dans les églises souterraines, aussi bien que dans les autres, des lieux et des sièges particuliers destinés aux confesseurs, comme il y avait un siège pour l'évêque ou le prêtre officiant?

Ajoutera-t-on que les sièges dont on parle ne ressemblent nullement à nos confessionnaux, pour lesquels, par conséquent, on aurait tort de les prendre? D'abord, quelle que fût leur forme, les confessionnaux primitifs étaient quelque part; où les trouver, si on ne les reconnaît pas dans les sièges que nous indiquons et dont il est impossible d'expliquer autrement la position et l'usage? Quant à la forme de ces sièges simples, ouverts de toutes parts et voisins de l'assemblée, loin d'infirmer l'induction que nous avons en vue, elle la contirme admirablement. On sait que, dans les premiers siècles, le pénitent se mettait à genoux directement devant le prêtre, et non point à côté de lui ; on sait de plus que la confession, bien que secrète, se faisait en présence de tous les fidèles, et cela par un motif d'humilité et d'édification.

Que tel ait été l'usage primitif, la preuve en est, d'abord, dans une atroce calomnie des païens, rapportée par Minutius Félix. Afin d'exciter contre nos pères la haine du genre humain, ils les accusaient de se mettre à genoux, dans leurs assemblées nocturnes, devant l'évêque ou le prêtre, et de s'y livrer à un culte abominable ^ Que cet affreux mensonge soit une allusion

1 Alii eos ferunL ipsius antistitis ac sacerdotis colère genitalia et quasi parentis adorare naturam. Nescioan falsa, certe occultis ac iioctiirnis apposita siispicio. — Odav.

positive à la confession, les protestants eux-mêmes le reconnaissent avec nous *. Du reste, il ne faut pas s'étonner si les païens ont ainsi parlé de la confession, eux qui ne craignaient pas de flétrir la sainte communion en disant que les chrétiens mangeaient, dans leurs festins nocturnes, la chair palpitante d'un enfant. Les idolâtres de la Chine ne font-ils pas encore passer l'extrême-onction pour un acte barbare, par lequel les ministres de Jésus arrachent les yeux des malades?

L'accusation de Gécilius suppose donc que les fidèles se mettaient à genoux directement devant l'évêque ou le prêtre assis sur un siège, et qu'ils y restaient pendant un temps plus ou moins long. On voit qu'il ne s'agit point ici de demander une bénédiction, puisque d'une part il eût suffi d'un instant, et que, d'autre part, le prêtre ou l'évêque eût été debout, tandis que cette prosternation prolongée devant un prêtre assis, indique parfaitement la confession.

Ensuite, à la preuve tirée de la calomnie païenne s'ajoute le témoignage de Tertullien. Le grand apologiste nous a laissé du cérémonial primitif de la confession une description tellement pittoresque qu'on ne peut douter de l'exactitude et de l'antiquité du rit dont il s'agit. «Nous avons une loi, dit-il, qui humilie l'homme en Tobligeant à se prosterner et à confesser ses péchés, une loi qui règle la manière de nous vêtir, de manger, de nourrir la vertu par le jeûne, par la prière et par les larmes; qui nous commande de nous prosterner aux pieds des prêtres et de nous mettre à genoux devant les ministres les plus agréables à Dieu K »

1 Edit. de Minutius Félix, hejàe, 165?, oyec Commentaires ; id.y Leipzig, 1748, par Christophe Callarius.

2 Itaque exomologesis prosterneudi et humilificandi hominis

Enfin, que le cérémonial primitif de la confession fût tel que nous l'avons décrit, le voyageur de Rome au dix-neuvième siècle en a la preuve sous les yeux. Admirablement fidèle aux anciennes traditions, la mère des Églises fait encore administrer le sacrement de pénitence|dans la forme indiquée par Tertullien et par Cécilius. Aux jours solennels de la Semaine Sainte, où toute la liturgie respire la plus haute antiquité, le grand pénitencier se place non point dans un confessionnal fermé et relégué dans un coin obscur d'une chapelle, mais sur un siège élevé, découvert, exposé aux regards de tous les fidèles. Là il reçoit les pénitents agenouillés directement devant lui, et non par côté : on se retrouve aux temps de la primitive Église j.

Quant à la calomnie de Cécilius, il n'est pas difficile d'en deviner l'origine ; mais cette origine démontre de plus en plus la réalité du cérémonial primitif de la confession et l'usage des sièges dont la présence nous occupe. Avec Tintention vraie ou supposée d'embrasser le Christianisme, un païen sera venu dans une assemblée des fidèles, et la chose n'était pas rare. Il aura vu l'évêque ou le prêtre assis sur un siège particulier, et à ses pieds le fidèle pénitent agenouillé et la tête penchée sur ses genoux, dans l'attitude de l'humilité. Ignorant la cause et le but de cette cérémonie, il n'aura pas su s'il fallait y voir l'action d'un homme qui déplore ses fautes, qui les accuse et en demande l'absolution, oubienunacte d'adoration. Traître, il n'avait

disciplina est. De ipso quoque habitu atqiie victu mandat, jejuniis preces alere, lacrymari, presbyteris advolvi, et caris Dei adgeniculari. — Lib de Pœnit.

1 A Naples encore j'ai vu le pénitent à genoux devant le prêtre dont la tête s'avance sur la demi-porte du confessionnal.

aucun intérêt à s'instruire de la raison mystérieuse d'un pareil usage. Que dis-je? Habitué lui-même aux adorations des objets et des divinités les plus infâmes, il aura été charmé de pouvoir dire qu'il avait vu de ses propres yeux un nouveau mode d'idolâtrie introduit par les chrétiens.

Mais pour qu'un infidèle ait été témoin du rit de la confession auriculaire, il fallait que la confession s'accomplît en présence des chrétiens assemblés. En effet, toutes les recherches exécutées dans les Catacombes, ainsi que l'esprit des premiers fidèles, établissent que les confessionnaux étaient placés dans les lieux ordinaires de réunion. Ainsi le voulaient, d'une part, la prudence ecclésiastique, afin d'éloigner tout danger et tout soupçon, surtout lorsqu'il s'agissait de la confession des femmes ; d'autre part, Tédification de toute la communauté, le bien même du pénitent et souvent sa ferveur, qui le portait à s'humilier publiquement, afin de s'habituer aux ignominies de la croix et d'obtenir les prières des fidèles.

Terminons ces intéressants détails par la réponse à une dernière observation. On dit : Si les sièges dont vous parlez étaient les confessionnaux primitifs, on les trouverait dans toutes les cryptes ou églises des Catacombes. — Il est facile de prévenirla conséquence négative qu'on voudrait tirer de cette objection. Il suffit d'avoir visité, même en passant, la Rome souterraine pour savoir quelles énormes difficultés on eut à vaincre pour creuser les galeries, et à plus forte raison lès cubicula et les cryptes. Tantôt on manquait de temps, et tantôt d'outils ; le plus souvent la nature du terrain s'opposait à des excavations considérables. Cela posé, est- il étonnant de ne pas trouver par-

tout, taillés dans le tuf, des sièges fixes qu'on pouvait facilement remplacer par des sièges mobiles et dont pouvaient, en cas de besoin, tenir lieu les sièges de l'évêque et du prêtre placés auprès de l'autel * ?

Continuons maintenant notre inventaire, et du domaine des probabilités passons sur le terrain de la certitude : voici les bénitiers. Gomme la pratique de la confession, l'usage de l'eau bénite remonte à la naissance de l'Église ^. Il est tout simple de trouver des bénitiers dans les Catacombes ; mais, chose remarquable! ils ont la même forme, ils occupent la même place que dans nos temples actuels. Près de la porte d'entrée s'ouvre dans Tépaisseur du tuf une petite niche à quatre pieds environ au-dessus du sol. Dans l'intérieur est un vase ou une coquille en terre cuite d'une grande finesse, en marbre et même en verre. Cette coquille, de six pouces de diamètre et d'autant de profondeur, est fortement scellée avec de la chaux, soit dans la muraille, soit au piédestal qui la supporte.

0 sainte Église romaine! qu'il est doux pour vos enfants de voir de leurs yeux, de toucher de leurs mains la preuve dix-huit fois séculaire de l'inviolable fidélité avec laquelle vous gardez, vous perpétuez le patrimoine de traditions vénérables, de riles sacrés, de dogmes et de mystères sanctificateurs qui vous a été confié par leur divin Père! Soyez bénie de vos amis, heureux témoins de votre immuable sollicitude. Soyez glorieuse devant vos ennemis : pour les confondre, en gravant sur leurs fronts les stigmates flétrissants de la nouveauté et du mensonge, il vous suffit d'ouvrir vos tombeaux !

^ Marchi, p. 187-8-9.

2 Bar., A?i. 155. — Bellarm., de Cultii sa?ict, lib. III, c. ix.

Martyre de sainte Tatienne. — Pourquoi les martyrs exposés aux bêtes. — Catacombes de la Voie Appienne. Suite. — Catacombe de Prétextât. — Étendue. — Origine, — Coup d'œil général sur ses gloires. — Inscription du pape Damase. — Visite de la Catacombe. — Raison de l'exiguïté des églises souterraines.

Le 12 janvier l'Eglise romaine honore sainte Tatienne, vierge et martyre : heureux souvenir pour le pèlerin des Catacombes I En le transportant pour ainsi dire tout vivant au milieu de ces âges héroïques de foi et de courage, cette fête l'identifie avec les lieux qu'il visite, avec les tombes qu'il vénère, avec les humbles chapelles qu'il étudie : tout s'anime et devient éloquent. 11 admire plus vivement la miraculeuse puissance de la grâce, et il mesure avec plus de précision la hauteur effrayante d'où nous sommes tombés, nous, derniers rejetons des martyrs.

Donc, le 12 janvier de Tan 226, la vieille Rome, encore dans l'ivresse des Saturnales, déferlait comme une vague mugissante sur les larges allées de son Pomœrium. L'instinct du sang la poussait à une nouvelle fête : il s'agissait de tortures à savourer. Le préfet de la ville, Ulpien, l'oracle de la jurisprudence, venait de condamner, avec la froide cruauté d'un légiste, une jeune vierge aux plus horribles supplices. Coupable de christianisme, Tatienne était entre les mains des bourreaux. Des cordes la fixent immobile à l'instrument fatal. Armés de peignes et d'ongles de fer, dont la vue seule fait pâlir, les exécuteurs de la justice romaine lui déchirent lentement les côtés. L'héroïne conserve avec la vie le calme et la sérénité de l'innocence.

Un peu plus de cruauté, et ses tourments sont finis ; mais cette cruauté serait un acte de miséricorde, et les bourreaux en sont incapables. D'ailleurs, le peuple n'est pas encore repu des angoisses de la victime. Détachée du chevalet, on la transporte à l'Amphithéâtre. La foule haletante la précède, heureuse de voir une vierge jeune et timide exposée aux bêtes. Les animaux sont lâchés, mais ils respectent l'innocence. Outré de fureur ou avide de nouvelles tortures, le juge ordonne de jeter Tatienne dans un brasier ; le feu la respecte. C'est alors seulement que le glaive du confecteur vint mettre fin à la honte du cruel magistrat et couronner par une dernière victoire les glorieux combats de l'héroïne*.

Pourquoi les chrétiens étaient-ils si souvent exposés aux bêtes? Telle est l'intéressante question à laquelle venaient de donner lieu les Acles de sainte Tatienne, et que nous étudiâmes en nous rendant aux Catacombes de Prétextât. En parlant de la jurisprudence romaine et de la manière dont on l'appliquait à nos pères, nous donnerons une réponse plus étendue. Il suffit de dire en ce moment que l'exposition aux bêtes avait un double but : amuser le peuple et flétrir la victime.

Amuser le peuple. On connaît la fureur de la vieille société romaine pour les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre, dont les combats de bêtes formaient une partie essentielle. Voir mourir un homme d\m coup de hache ou d'épée, il n'y avait rien là d'assez divertissant. Mais le voir pendant longtemps trembler, pâlir, jeté en l'air par un taureau furieux, broyé par un éléphant, déchiré par un tigre; le voir palpiter sur

1 Bar., A7171., t. II, cm. 226, n° 4; Id., Acbiot. nd Martyr,, 22 ian.

l'arène sanglante et passer par toutes les phases d'une lente agonie, quelles jouissances !

Pour les procurer au peuple souverain, on dépensait les richesses de l'univers, on défendait, sous peine de mort, de tuer dans leurs solitudes brûlantes les panthères et les lions d'Afrique, et dans leurs forêts glacées les ours de la Germanie ; on oubliait les affaires publiques et domestiques, et l'aurore du lendemain venait trouver sur les gradins du Golisée les mêmes spectateurs qu'elle avait éclairés la veille, toujours ivres, mais jamais rassasiés de sang et de plaisirs.

Flétrir la victime. Suivant les lois romaines, la condamnation aux bêtes ne frappait que les personnes les plus méprisables et les plus viles. L'énormité du crime ne suffisait pas pour attirer au coupable cette peine infamante; il fallait qu'à la grandeur du forfait se joignit la bassesse de la condition et de la naissance. L'empoisonneur et l'assassin de bonne maison avaient leur supplice réservé. Voleurs et meurtriers de bas étage, esclaves fugitifs, pour vous les bêtes de l'Amphithéâtre. Or, comme les chrétiens passaient, aux yeux du peuple, pour des hommes de vile condition, la haine qu'on leur portait n'avait rien trouvé de plus naturel que de les confondre par le genre de mort avec le rehw\ de la société.

Ainsi se vérifiait, à l'égard des disciples, la parole du Maître si cruellement accomplie sur sa divine personne : Ver de terre, opprobre et rebut du peuple ^. Énergique oracle, traduit éloquemment par saint Paul, qui s'appelle, lui et ses confrères et ses néophytes, la balayure du monde. Est-il besoin de faire remarquer que la con-

1 Ego auteni siim vermis, et non lioivio, opprobrium hominiini et abjectio plebis. — Ps. xxi.

diiite des païens était ici doublement injuste? D'abord, les bêtes n'étaient que pour les coupables, et les chrétiens étaient innocents. Ens.uite, les bêtes n'étaient que pour les coupables de bas étage, et parmi les chrétiens qu'on leur jetait en pâture il y avait des fils et des filles de sénateurs, de consuls, de chevaliers romains ; et ils ne l'ignoraient pas. Mais nous verrons qu'à l'égard des chrétiens toutes les règles de la justice, comme toutes les formes de la procédure, étaient oubhées *. Il en fut de même dans tous les temps.

Ainsi, flétrir la victime et se repaître longtemps du spectacle de ses douleurs, tel était le double motif de la condamnation aux bêtes. Faut-il s'étonner qu'elle fût réclamée par le peuple et qu'un seul et même cri de mort retentît à Rome et à Carthage, en Orient et en Occident : « Les chrétiens au lion! non pas au glaive, non pas aux mines, non pas au Tibre, non pas à la roche Tarpéienne, mais au lion : Chrisiianos ad leonem! » Faut-il s'étonner qu'elle fût étendue au delà des limites de la loi et gracieusement accordée par des magistrats courtisans ?

La Catacombe de Prétextât, dans laquelle nous allons descendre, rappelle, par son nom même, un exemple de cette iniquité. Le 3 décembre de l'an 298 Rome contemplait un rejeton de ses anciens consuls, le saint martyr Px'étextat, mis à mort comme un vil criminel, après avoir été, contrairement aux lois de l'empire, condamné au travail des mines ^ Toutefois ce n'est pas le martyr dont nous venons de parler qui a donné son nom au vaste cimetière de la Yoie Appienne. Faut-

1 Bar., Annot. ad Martyr., 1 febr. — Aringhi, lib. II, c. i, p. 127.

2 Bar , An. 2ii8, n° 12; Annot. ad Martyr., Il decemb.

il en attribuer l'origine à quelque descendant de cette illustre famille, qui l'aura fait ouvrir dans ses terres? Est-ce un membre de la même famille qui l'a immortalisé en y subissant le martyre, ou bien en venant y repo • ser après avoir livré les glorieux combats de la foi? Sur toutes ces questions la science est muette ou divisée ^

Quoi qu'il en soit, la Catacombe de Prétextât est un des plus anciens et des plus vastes quartiers de la Rome souterraine. Déjà en 261, sous l'empire de Valérien, il servait d'asile aux fidèles persécutés. La même année les saints Félicissime et Agapet, diacres du pape saint Sixte, y recevaient la sépulture, ainsi que les sous-diacres Januarius, Magnus, Etienne et Vincent -.

Plus tard on voit les souverains pontifes y faire un séjour prolongé, y consacrer des prêtres et des évêques, y vaquer au gouvernement de TÉglise universelle. Quant à l'étendue du cimetière de Prétextât, le P. Marchi ne craint pas de dire : « En considérant la grandeur des cryptes, la forme des lucernaires et le nombre des communications d'un étage à l'autre, on trouve de telles dimensions que la Catacombe de Prétextât est aux autres Catacombes ce qu'est la Basilique de Saint-Pierre aux églises de Rome. Si l'on avait le temps de la déblayer et de la parcourir, on verrait le faubourg colossal de la Rome souterraine, tandis que nous n'en connaissons encore que les petits et les moyens quartiers ^. »

1 Aringhi, lib. III, c. XYir, p. 283-4.

- En 1857 M. de Rossi a retrouvé leurs loculi avec inscription.

3 Il cimiterio di Pretestato mi è paruto in confronto degli

allri ciocche è il tempio Vaticano rispetto aile altre tutte basiliche e tempj di Roma... Roma sotterranea presenterebbe agli studiosi

Cette gloire que le moderne archéologue revendique pour le cimetière de Prétextât, ses devanciers l'attribuent à la Gatacombe de Saint-Callixte : la différence d'opinions vient de l'incertitude qui règne sur les limites respectives de l'un et de l'autre. Ici on donne au cimetière de Prétextât des galeries et des cryptes, regardées ailleurs comme partie intégrante du cimetière de Saint-Callixte. Ce qui augmente la difficulté, c'est que les monuments primitifs confondent souvent dans une appellation commune ces deux grands quartiers de la Cité des martyrs.

Ainsi dans les Actes de sainte Cécile il est dit tour à tour qu'elle fut trouvée dans le cimetière de Saint- Sixte, qui fait partie de la Gatacombe de Saint-Callixte, et qu'elle fut trouvée dans le cimetière de Prétextât *. Il en est de même d'un grand nombre d'autres martyrs. Mais ce qui ne laisse aucun doute sur cette communauté de noms, c'est un ancien manuscrit du Vatican, où l'on trouve l'expression suivante : « Au cimetière de Saint-Sixte ou de Prétextât, situé hors de la Porte Appia-.»

Au reste la pluralité des noms s'explique facilement. Les Catacombes ne furent pas creusées en un jour. Au premier étage an en ajouta un second, quelquefois un troisième; et le nom du chrétien généreux qui avait contribué à ces augmentations ou du

la région sua culossale, dovc finora non ha mostrado di se che le provincie piccole e mezzane. P. 174.

1 In ms. quibusdam codd. iibi S. Caecilice corpus in cœmeterio Xysti repertum fuisse legitur, id Bibliothecarius in Praetextati cœmeterio contigisse pronuntiat. — Aringhi, lib. III, c. xvi, p. 283.

2 In cœmeterio C. Xysti seu Prœtextati, sito foris Portam Appiam. Cod. ms. — Vat., apud Arlnghi, lib. III, c. xiv, p. 284.

martyr illustre qui vint les honorer de sa tombe s'ajouta, dans le langage du peuple, au nom primitif du cimetière. Les exemples n'en sont pas rares.

Qu'elle surpasse, oui ou non, en étendue toutes les autres, il est certain que la Gatacombe de Prétextât, réduite à ses frontières véritables, offre des proportions colossales ; il en devait être ainsi. D'une part elle est ouverte sur la Voie Appienne, arrosée du sang ■d'un plus grand nombre de martyrs et destinée par la Providence à rester dans la Rome chrétienne ce qu'elle fut dans la Rome païenne, la reine des voies et le quartier général de la gloire. D'autre part, la nature du terrain se prête mieux qu'ailleurs aux excavations souterraines.

Tandis que dans la plupart des autres Catacombes le Fossoyeur se trouve à chaque pas contrarié par des couches de tuf lithoïde ou de pouzzolane, il ne rencontre ici qu'une couche homogène de tuf granulaire. Aussi ne voit-on dans le cimetière de Prétextât ni ces murs de soutènement, ni ces irrégularités qui témoignent de la dureté extrême ou de la friabilité du sol. On y trouve au contraire les plus belles galeries et les plus grandes cryptes connues jusqu'à ce jour. Parmi ces dernières, le P. Marchi vient d'en découvrir une qui a vingt mètres de long ^.

Arrêtons-nous maintenant sur le seuil sacré, et jetons un coup d'œil général sur les gloires qui ont rendu sainte et vénérable la terre que nos pieds vont fouler. Image de l'ÉgUse catholique ou plutôt image du ciel même, la Gatacombe de Prétextât fut le rendez-vous des héros chrétiens de tous les âges et de tous les

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pays. L'ordre sacerdotal y compte des papes, des prêtres, des diacres et des lévites, martyrs de la guerre et martjTs de la paix; la vieillesse et la jeu- , nesse, l'Orient et l'Occident, le mariage et la virginité y sont présents dans un nombre infini de glorieux ambassadeurs. L'auguste sénat est décrit dans l'antique inscription placée par le pape Damase à l'entrée de ce ciel souterrain, trop vénérable pour que le pontife vierge ait osé y marquer sa sépulture :

HIC C0NGE5TA JACET QV^RIS SI TVRBA PIORVM

CORPORA SANCTORVM RETINENT VEiNERANDA SEPVLCHRA

SVBLIMES ANIMAS RAPVIT SIBI REGIA COELI,

HIC COMITES XISTI PORTANT QVI EX HOSTE TROPvEA.

HIC NVMERVS PROCERVM SERVAT QVI ALTARIA CHRISTI,

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