HIC FATEOR DAMASVS VOLYI MEA CONDERE MEMBRA
SED CINERES TIMVI SANCTOS VEXARE PIORVM.
« Voulez-vous connaître la multitude de saints ensevelis dans ce lieu ? Ici leurs corps sacrés reposent dans de vénérables tombeaux, tandis que leurs âmes glorieuses régnent dans les cieux. Ici sont les compagnons de Sixte, chargés des trophées de leur victoire. Ici une multitude de nobles défenseurs des autels du Christ. Ici le prêtre dont la vie s'écoula au sein d'une longue paix. Ici les saints Confesseurs que la Grèce envoya. Ici des jeunes gens, des enfants, des vieillards et une génération qui brille de tout l'éclat d'une pureté virginale. Ici, je l'avoue, Damase, j'ai voulu être inhumé; mais j'ai craint de troubler les cendres sacrées des amis de Dieu. »
La Catacombe de Prétextât avait, comme les autres, plusieurs entrées. Il paraît que la principale se trouvait à dix minutes des remparts de Rome, près de l'église, aujourd'hui, détruite, de Saint-Apollinaire. Quoi qu'il en soit, on y pénètre par des escaliers cachés dans les vignes qui couvrent l'espace entre la Voie Ardéatine et la Voie Appienne. Le voyageur y rencontre les galeries, les loculi^ les cubicula, en un mot toutes les parties déjà connues des autres cimetières. Il n'y a de différence que dans la régularité, le nombre et l'étendue.
Nous regrettâmes vivement de ne pouvoir pousser notre visite jusque dans les profondeurs de cette ville sainte; mais des éboulements, des atterrissements naturels ou de main d'homme opposent un obstacle invincible à la curiosité la plus ardente. Du moins il nous fut donné de voir la belle crypte, ou plutôt l'église dont le P. Marchi vient de faire la découverte * . Malheureusement elle est encombrée de terreaux, en sorte qu'on ne peut en décrire avec exactitude les parties secondaires. Dans sa forme générale, elle ressemble à toutes les autres, sinon qu'elle offre des proportions plus développées.
L'exiguïté des églises souterraines est la règle, la grandeur Texception. A ce fait constant la science assigne plusieurs causes dont l'utile connaissance est un nouveau trait de lumière sur les difficultés des temps primitifs et sur la sainteté de l'Église naissante. On comprend sans peine que la nature des heux et des terrains opposait un obstacle souvent insurmontable à la construction de grandes BasiUques; mais, en atténuant et même en écartant celte première diffi- 1 Pag-e 169.
culte, il en restait une autre beaucoup plus sérieuse; c'était la pauvreté de la communauté chrétienne.
Dans ces temps de guerre &t de spoliation, où l'on comptait par centaines les victimes abandonnées sans sépulture; où les parents conduits au martyre laissaient tant d'orphelins à la charge de l'Église ; où les mines et les prisons regorgeaient de confesseurs ; où les pays éloignés se peuplaient de familles entières condamnées à l'exil, certes la charité trouvait à peine les ressources nécessaires pour donner du pain, des vêtements, les secours indispensables à tout ce peuple de pauvres.
Telle était, en effet, la direction donnée aux aumônes des fidèles. Nous ne voyons nulle part qu'elles fussent destinées à la construction des temples ou des Basiliques : «Nos assemblées, dit Tertullien, sont présidées par des vieillards recommandables; chacun de nous apporte une modique somme à la fin du mois, quand il le veut et comme il le veut, en raison de ses moyens; car personne n'y est obligé, tout est volontaire. C'est là comme un dépôt de piété qui ne se consomme point en repas ni en stériles dissipations; il s'emploie à la nourriture des indigents^ aux frais de leur sépulture, à l'entretien des pauvres orphelins,, des domestiques épuisés par l'âge^ des naufragés, des chrétiens condamnés aux miens ou à l'exil ou détenus dans les prisons pour la cause de Dieu *. »
Toutes ces dépenses, non point passagères, mais inhérentes à l'esprit de l'Église, laissaient à peine de quoi fournir le nécessaire aux ministres sacrés : nous l'avons vu par la lettre du pape saint Corneille. Supposons néanmoins que la nature du sol et que les
^ ApoL, c. xxxix.
ressources de la cuiiimunauté permissent de construire dans les Catacombes de grandes églises, eùt-il été convenable de ie faire? Ici encore la réponse est négative. La prudence chrétienne et la prudence humaine le défendaient également.
On connaît toute la sollicitude de TÉglise pour conserver sans souillure la pureté des mœurs parmi ses enfants. Dans les premiers siècles sa vigilance devait, s'il est possible, être plus grande et plus continuelle. L'honneur des chrétiens, en butte aux plus infâmes calomnies, commandait sous ce rapport des précautions excessives. Les néophytes, sortis du sein du paganisme, habitués dès Tenfance aux pratiques immorales nées avec eux, consacrées par la religion, autorisées par les lois et affermies par l'exemple, devaient ressentir, même après le baptême, plus d'une atteinte de cette vieille concupiscence. Ajoutez que les réunions des deux sexes avaient lieu dans les obscurs souterrains des Catacombes, à la lueur seulement des flambeaux. En faut-il davantage pour que l'Église ait repoussé de toute l'étendue de sa prudence la construction de grandes églises, où, malgré toutes les précautions, la surveillance fût devenue très-difficile, pour ne pas dire impossible?
A la prudence chrétienne se joignait la prudence humaine. Quel danger continuel d'être surpris en ensevelissant les morts, si Rome n\ivait eu qu'une seule Catacombe! Comment, par exemple, transporter les martyrs de la Voie Appienne aux Catacombes Yaticanes, ou les martyrs de la Voie Aurélienne aux Catacombes de la Voie Nomentane,sans courir vingt fois le risque d'être arrêté et découvert? Pour éloigner le danger, on ouvrit les cimetières tout autour de la ville;
De même, si on suppose quelques grandes églises seulement dans chaque Catacombe, le danger reparaît dans toute son étendue. Comment les fidèles, c'est-àdire les hommes, lesfemmes, les vieillards, les enfants, pourront-ils se rendre, sans exposer leur vie, à ce lieu de grande réunion? Iront-ils tous ensemble? mais le péril est certain. Iront-ils isolément? mais il faudra plusieurs heures pour former l'assemblée. Plus sera long leur passage au travers de la Campagne romaine, et plus les chances d'être aperçus seront nombreuses. D'ailleurs, si l'on ne suppose que quelques églises, il faudra qu'un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants passent ensemble, ou tour à tour, par quelques chemins seulement pour s'y rendre ; autre inconvénient également grave, également certain.
Il n'existait qu'un seul moyen d'éviter les dangers de deux natures qui menaçaient la vie et les mœurs des fidèles ; c'était d'ouvrir un certain nombre d'entrées dans chaque Catacombe, de pratiquer des escaliers séparés pour les hommes et pour les femmes, et enfin de multiplier les petites églises, capables seulement de contenir une assemblée peu nombreuse. Voilà ce qui a été fait.
« En considérant la petite dimension de nos églises souterraines, dit le P. Marchi, en les trouvant ouvertes dans chaque cimetière, que dis-je? multipliées dans les différentes parties du même cimetière, je crois pouvoir affirmer, d'une part, qu'il n'y eut jamais dans chacune de ces cryptes vénérables une assemblée de cent personnes, tandis que, d'autre part, leur multitude permettait aux chrétiens de se trouver séparément, il est vrai, mais en même temps, dans la même Catacombe au nombre de plusieurs mille. Par ce
— 2iy —
moyen, tout se passait en ordre et sans danger : les prêtres, les diacres, les diaconesses pouvaient exercer utilement leur ministère, qui avait pour but principal, non pas la tenue même de l'assemblée, mais l'ordre et la décence. »
De ce qui précède il ne faudrait pas conclure qu'on ne rencontre dans les Catacombes aucune église capable de contenir au delà de cinquante ou soixante personnes. L'exiguïté des cryptes, avons-nous dit, c'est la règle ; mais cette règle n'est pas sans exception. Si la prudence exigeait que les lieux de réunion fussent très-nombreux et très-peu étendus, la majesté de nos mystères demandait qu'il y eût au moins quelques églises dont la grandeur permît d'exercer les augustes fonctions avec la dignité convenable et en présence d'une assemblée plus nombreuse.
Les cérémonies du baptême et de l'ordre, par exemple, étaient trop édifiantes pour en priver les fidèles et trop solennelles pour être dignement accomplies dans un espace resserré. On trouve en effet dans les Catacombes des églises dont les proportions permettent de déployer librement la pompe du culte divin sous les yeux d'une grande multitude. Je citerai entre autres celles des Catacombes de Sainte-Priscille, de Sainte-Hélène et de Prétextât, où nous sommes en ce moment, et qui a donné lieu aux détails qui précèdent. Réunies aux cryptes ordinaires, ces églises, d'une plus grande dimension, complètent les avantages religieux de la Rome souterraine, et font briller avec éclat l'inépuisable sagesse des pontifes qui présidèrent à sa fondation. Sûreté, sainteté, édification, consolation des fidèles, ils ont pourvu à tout.
XIY
Catacombes de la Voie Appienne (suite^. — Gloire qui revient à l'Église des Catacombes. — Catacombes de Sainte-Sotère. — Histoire. — Forme architecturale des églises souterraines. — Vestibule. — Tombeau du fond. — Transennes ou barrières. — Table du tombeau servant d'autel. — Tombes latérales. — Places séparées pour les hommes et pour les femmes. — École des catéchumènes. — Types de nos églises pris dans les Catacombes, et non dans les basiliques païennes.
Non-seulement les Catacombes révèlent la profonde sagesse de l'Église, elles sont encore un glorieux monument de la foi et de la charité de nos pères. Vous passez, saisi de frayeur, devant les ruines gigantesques du Golisée; vous saluez avec admiration les arcades aériennes de l'aqueduc de Claude ; vous vous arrêtez stupéfait devant les pyramides d'Egypte ; vous lisez avec enthousiasme la description de Ninive, de Balbek et de Babylone^ ces merveilleuses cités de l'antique Orient, et vous dites : Ces ouvrages étonnants sont les titres d'une immortelle gloire pour les rois et les peuples qui les fondèrent.
Néanmoins, au souvenir de la richesse et de la puissance des fondateurs, au souvenir des ressources de tout genre qui furent entre leurs mains, on conçoit la possibilité^ je dirais la facilité même de ces œuvres Colossales. Je demande donc ce que doit éprouver le Voyageur à la vue d'une merveille qui surpasse en hardiesse, en solidité, en étendue, les monuments ^ue je viens de nommer. Quel fut le roi, le peuple, la société assez riche, assez puissante pour exécuter un pareil ouvrage? Telle est la question qu'il s'adresse.
11 ne sait s'il rêve ou s'il veille, quand on lui répond que ce travail de géants est dû, non point aux Césars,
maîtres du monde, non point au peuple-roi, non point au peuple père des sciences et des arts, mais à une communauté de pauvres dénués de ressources, de talent et de fortune, sans cesse persécutés, décimés, obligés de travailler en secret et dans l'ombre de la nuit, de peur que le bruit du marteau n'appelle sur leurs traces des ennemis acharnés à leur perte. Quel fut donc le secret de leur puissance ? comment sontils parvenus, sans posséder aucun des moyens jusqu'alors employés pour créer des monuments immortels, à réaliser une merveille qui surpasse toutes les autres? Voilà le problème que fait naître la vue des Catacombes en général et des Catacombes de la A^oie Appienne en particulier. La solution est dans ce mot: la Foi !
Puissance inconnue du monde ancien, méconnue du monde moderne, la foi est ce levier qui fut donné par le divin Maître pour transporter les montagnes et soulever l'univers. Ses humbles disciples en firent usage. D'une main ils bâtirent dans les entrailles de la terre une cité plus grande, plus merveilleuse, plus étonnante par la difficulté vaincue que Ninive, Babylone ou la Rome des Césars ; et de l'autre, saisissant le monde païen dans l'abîme de dégradation oii il était plongé, ils rélevèrent jusqu'à la vertu des anges et le suspendirent à la croix.
Le cœur ému, l'âme agrandie au souvenir de cette foi primitive dont nous avions les monuments sous les yeux, nous arrivâmes aux Catacombes de Sainte- Sotère. Ce nouveau quartier du cimetière Prétextât doit son origine à une jeune héroïne dont l'histoire mérite d'être connue. Elle offre un témoignage ajouté à mille autres de cette foi prodigieuse que tout voya-
geur, à moins qu'il ne soit aveugle, sourd, muet, paralysé dans son intelligence et dans son cœur, est forcé d'admirer et de bénir en visitant chaque Gatacombe.
Sous les empereurs Dioclétien et Maximien vivait à- Rome une jeune fille nommée Sotère, qui voyait parmi ses ancêtres et ses parents des consuls et des préfets et qui devait compter au nombre de ses neveux une des plus brillantes lumières de l'Église, saint Ambroise, fils du préfet du prétoire des Gaules. Sa naissance, son âge, sa fortune, son exquise beauté, lui assurent le plus brillant avenir ; mais elle oublie tous ses avantages, elle renonce à toutes ses espérances pour embrasser la folie de la croix ^.
Or, le 10 février de l'an 304, voici ce qui se passait sur la Voie Appienne. Au milieu d'un immense concours de spectateurs, Sotère, environnée de bourreaux, est debout devant le tribunal de Maximien. Suivant l'usage des vierges chrétiennes, son visage est couvert d'un voile ; tous les yeux sont fixés sur sa personne, dont le maintien noble et modeste annonce tout ensemble, et la fille des patriciens, et la fiancée d'un Dieu. Le silence universel est enfin rompu : d'une voix stridente le farouche persécuteur ordonne de frapper la jeune victime au visage.
(( Alors, écrit son illustre parent, Sotère relève son voile, et présente au martyre ce visage qu'elle avait toujours tenu caché aux regards des hommes. Elle l'offre généreusement aux ignominies des soufflets, afin de commencer son sacrifice par le même endroit par lequel commence, pour les autres vierges, la perte
1 Siivs'ularis pulchritudinis, nobili génère nata, parentum consulatus et prœfectiiras ob Christum contempsit. — S. Ambr., lib. III, de Virg.
de la pudeur et de l'innocence. Les sacrilèges peuvent, il est vrai, couvrir de meurtrissures son beau visage, mais ils ne peuvent souiller la beauté de sa vertu.
« Votre parente, ô ma sœur ! fut élevée à la gloire du martyre, mais elle commença,. malgré sa noblesse, à subir les supplices ignominieux réservés aux esclaves. Enfin le bourreau se lassa. Muette, intrépide, elle ne céda ni à l'injure ni à la douleur ; elle ne détourna point la tête, elle ne cacha point son visage, elle supporta l'injure sans dire une parole, sans laisser échapper ni une larme ni un soupir. Victorieuse dans ce combat comme dans les autres, elle reçut enfin, d'un coup d'épée, cette mort qu'elle avait tant désirée, mort glorieuse qui lui donna la vie ^ »
Avant de verser son sang pour son divin Époux, Sotère avait distribué ses biens aux pauvres, ses frères. Elle avait, entre autres, assigné pour leur sépulture une de ses terres, située sur la Voie Appienne, non loin du théâtre de son triomphe : elle y fut elle-même déposée. C'est à ce double titre que la Catacombe où nous sommes perpétue, de siècle en siècle, le nom, la charité, le courage et la foi de la jeune héroïne. Le pape Etienne II restaura le vieux cimetière, et Sergius II, l'un de ses successeurs, transporta le corps de la glorieuse martyre à Saint-Martin ai Monti^ où il attend, au milieu des hommages des générations, le jour de la résurrection bienheureuse.
Nous ne pouvons sortir des Catacombes de Prétextât sans étudier la forme architecturale des églises primitives, dont nous avons dit hier le nombre et les dimensions. Voici d'abord, quand la nature du terrain le permet, le porche ou le vestibule qui forme un
1 S. Ambr., lib. m, de Virgm.
carré long. Il servait tout ensemble à isoler le lieu saint, à recevoir les fidèles qui arrivaient trop tard et à loger les pénitents qui n'avaient pas le droit d'entrer dans l'église, ou les catéchumènes qui ne pouvaient assister à la célébration du saint sacrifice. Viennent ensuite les portes dont on voit encore les jambages et les gonds. Les portes elles-mêmes ont disparu, consumées sans doute par le temps et l'humidité. Boldetti en a trouvé une seule, qui était en fer.
Quant à l'intérieur de l'église, nous avons déjà vu, en parlant des cubicula, qu'il ne présente pas une forme invariable : tantôt c'est une rotonde, d'autres fois un triangle, quelquefois un carré, ordinairement un parallélogramme terminé en rond-point. Cette variété tient le plus souvent aux difficultés du terrain ; car partout on voit que les chrétiens cherchaient à faire de l'église un prolongement du monumentum arcuatum. Ce qui ne change pas, c'est la place des autels ou des tombes de martyrs : dans le fond, l'autel principal; à droite et à gauche, quelques autels également surmontés de la voûte circulaire et pouvant servir à la célébration des saints mystères. Dans un grand nombre d'églises, les parois latérales sont remplies de plusieurs rangs de tombes ordinaires, disposées parallèlement au nombre de trois ou quatre rangs, suivant l'élévation et la capacité de la crypte. Nous avons vu que certaines églises ont un presbyterium derrière l'autel avec des sièges pour l'évêque et le clergé; le plus souvent la chaire pontificale est à l'angle de l'autel, un peu avancée vers la nef ^
Ordinairement une marche de quelques pouces d'épaisseur isole l'autel en l'élevant un peu au-dessus du i Voir le Plan à la fin du volume.
sol. En avant de rautel se trouvent encore quelquefois les transennes, espèce de balustrade ou de grillage en pierre destiné à protéger l'autel contre l'empressement d'un zèle imprudent ou indiscret. Il existe au cimetière de Saint-Callixte une de ces fransennes dans un état passable de conservation : elle porte trois fois à la partie supérieure le monogramme du Christ, figuré en croix de Saint- André ; cette forme indique, comme nous savons, les temps primitifs. Les autres Catacombes, notamment celles de Sainte-Priscille et de Sainte- Hélène, présentent les fragments d'un grand nombre de ces galeries protectrices. De là, il est permis de conclure que l'usage en était général, du moins dans les cryptes dont la dimension pouvait le permettre.
L'autel lui-même est de forme carrée, comme les sarcophages anciens que nous connaissons. Souvent il est orné de bas-reliefs, distribués par compartiments, dont les sujets sont^empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament. Sur l'autel est une table de pierre ou de marbre ordinairement insérée en partie dans le tuf et servant à Toblation des saints mystères. Le tombeau de saint Hermès, dans la Catacombe de ce nom, sur la Voie Salaria, en est un modèle bien conservé. Que la table du tombeau ait servi à la célébration de l'auguste sacrifice, c'est un fait incontestable.
D'abord, nous savons que l'usage et la discipline de l'Église primitive faisaient une loi sacrée de n'offrir la grande Victime que sur la tombe des martyrs. Ensuite, les témoignages de l'histoire sont tellement nombreux qu'on est embarrassé de choisir: j'en citerai seulement quelques-uns. Prudence parle ainsi de la pierre placée sur la tombe de saint Hippolyte dans la Catacombe de la Voie Tiburtine :
Illa sacramenti donatrix mensa eademque
Custos fida sui martyris apposita e rvat ad œterni spem vindicis ossa sepulcro.
Pascit item sanctis Tibricolas dapibus.
« Cette table, donatrice du Sacrement et en même temps gardienne fidèle du martyr qui lui est confié, conserve, en attendant la venue du Juge éternel, ses ossements dans le sépulcre, et elle nourrit les Romains d'une nourriture sacrée *. »
Suivi à Rome, l'usage dont nous parlons se trouve fidèlement observé dans les autres parties de l'Église catholique. Le même poëte, chantant sainte Eulalie, la gloire des Espagnes^ s'exprime ainsi :
Sic venerarier ossa libet, Ossibus altar et irapositum.
Illa Dei sita sub pedibus.
Prospicit hœc, populosque siios
Carminé propitiata fovet.
a C'est ainsi qu'il est donné de vénérer ses ossements ; un autel est élevé sur ses ossements ; ellemême les voit, placés sous les pieds de Dieu, et, touchée des hymnes chantées en, son honneur, elle se montre favorable aux peuples qui l'invoquent ^. »
L'Église d'Afrique se montre la digne émule de sa sœur et de sa mère. Son grand docteur, saint Augustin, lui rend ce témoignage : « Vous tous, dit-il aux fidèles, qui connaissez Carthage, vous savez qu'au lieu même où coula, pour le nom du Christ, le sang de Cyprien, une table a été consacrée à Dieu. Cette table est aussi appelée la Table de Cyprien, non que Cyprien s'y soit assis pour manger, mais parce qu'il y fut immolé, et que par son immolation il a préparé cette
1 Prud., PeHsteph. de S. Hippolyt.
2 Id., ibid., Hym. m.
table, non pour y manger lui-même ou y donner à manger, mais pour y offrir le sacrifice au Dieu auquel lui-même fut immolé ^ »
Enfin, l'Orient lui-même, ou plutôt le Saint-Esprit par la bouche du sublime exilé de Pathmos, a révélé et consacré l'usage ti'offrir l'auguste sacrifice sur la tombe des martyrs. « J'ai vu, dit saint Jean, sous l'autel de la Jérusalem céleste, les âmes de ceux qui ont été mis à mort pour le Verbe de Dieu 2. » Ainsi, c'est à l'Église du ciel que l'Église de la terre a emprunté cette coutume invariable. Sépulcre, mémoire, lieu du martyre, confession des martyrs, table, tels ils sont encore en Italie et surtout à Rome ^.
Quant à la raison mystérieuse de l'usage vénérable dont nous parlons, on la trouve souvent expliquée dans les Pères de l'Église. « C'est avec raison, dit saint Grégoire le Grand, que les âmes des justes sont placées sous l'autel, puisque le corps du Seigneur luimêuie est offert sur l'autel. Ce n'est pas en vain que les justes demandent vengeance de leur sang, d'un lieu où le sang de Jésus-Christ est répandu pour les pécheurs. Il était donc convenable de placer la tombe des martyrs au lieu même où l'on célèbre chaque jour la mort du Seigneur ; de réunir les martyrs à leur chef, afin que la piété honorât dans le même lieu
1 Sicut nostis quicumqiie Carthaginem, nostis in eodem loco ubi propter nomen Chrisii sanguis fusus est Cypriani mensa Deo constructa est. Tamen mensa dicitur Cypriani, non quia ibi est unquam Cyprianus epulatus, sed quia ibi est immolatus et quia ipsa immolatione sua paravit hanc mensam, non in qua pascat sive pascatur, sed in qua sacrificium Deo, oui et ipse oblatus est offeratur. — Serm. cxxii, de Dlversis.
2 Apocalyp., c. iv.
3 Sepulcrum, memoriœ, martyrium, confessio, mensa.
ceux que la mort, soufferte pour la même cause, avait associés aux me aies triomphes i. »
Grâce à ce rapprochement de la victime du ciel et des victimes de la terre, l'Eglise réunit dans un espace de quelques pieds tout ce qu'il y a de plus puissant sur le cœur de Dieu ; car la vengeance que demandent les martyrs du fond de leur tombe est la même que sollicita l'auguste Victime du haut de sa croix : le salut de ses bourreaux. Ainsi toutes les fois que, dans la personne de son ministre, TEglise catholique monte à l'autel, savez-vous à qui elle ressemble? Elle ressemble à une veuve qui^ à la suite d'une grande guerre, s'en irait trouver le prince, et, lui présentant d'une main les ossements de ses fils et de l'autre le sang de son époux, glorieusement tombés au champ d'honneur pour la défense de la patrie, dirait au monarque : « Yoilà mes titres à vos faveurs ! »
Est-ilunroi dans l'univers qui ne s'empressât d'exaucer la pauvre veuve? Dieu serait donc moins qu'un homme s'il refusait l'Église quand, pour obtenir ses grâces, elle lui présente, dans nos saints mystères, et le sang de son Époux, et les ossements de ses enfants.
Rappelons-nous que les parois latérales ont aussi des arcosolia et des tombes ordinaires, puis examinons attentivement les autres parties de l'édifice. La tradition nous apprend que dans les réunions sacrées les hommes étaient séparés des femmes. Cette coutume, fidèlement conservée après Constantin et de nos jours encore maintenue dans un grand nombre de paroisses, était plus rigoureusement commandée à
> Apud BOLDETTI, lib. I, C. VIII. p. 30.
lépoque des persécutions. Les Constitutions apostoliques sont formelles sur ce point *.
A défaut d^autres preuves, une simple observation suffirait pour établir qu'elle fut réellement établie dès l'origine du Christianisme. Nous connaissons la prudence et la sollicitude de rÉgiise. Si donc elle a cru devoir exiger la séparation des sexes dans ses vastes Basiliques, alors qu'elle célébrait ses mystères et tenait ses synaxes au jour éclatant du soleil, peut-on douter qu'elle ne Tait exigée avec plus d'empire et maintenue avec plus de soin dans les églises souterraines des Catacombes? S'il en est ainsi, on doit retrouver dans nos cryptes des traces de cette sage discipline.
En effet, on remarque, non-seulement des entrées et des escaliers séparés pour les hommes et pour les femmes, et l'inspection des lieux, jointe à Tinscription valicane que nous avons rapportée, met ce premier fait hors de discussion. Or, pourquoi des entrées séparées conduisant à la même église? sinon parce que les hommes et les femmes devaient rester également séparés pendant la célébration des synaxes et des saints mystères.
Il est intéressant de retrouver dans les cryptes la preuve matérielle de ce point de discipline. Les Catacombes en général et celles de Sainte-Hélène, de Saint-Callixte, de Sainte-Agnès, de Prétextât, offrent un grand nombre d'églises avec un, deux et quelquefois trois cubicula en regard les uns des autres, dont la partie supérieure se termine par une fenêtre oblongue. Cette fenêtre vient aboutir à un luminaire commun par lequel tous les cubicula reçoivent le jour. Là se
1 Const., lib. II, c. lmi.
plaçaient les hommes et les femmes, suivant la distinction établie par l'Église, pour assister au saint sacrifice, entendre les instructions et chanter les louanges des martyrs aux jours de leurs anniversaires^. Le même fait a été reconnu généralement par le P. Marchi, et le savant archéologue démontre que ces stanze sont inexplicables et contraires à toutes les règles de l'architecture aussi bien qu'à la destination rehgieuse des cryptes, à moins qu'on ne leur assigne l'usage dont nous parlons 2.
Ce n'est pas tout. On sait que, dans la primitive Église, les catéchumènes avaient des lieux séparés pour recevoir l'instruction préparatoire au baptême. Or, à côté de plusieurs églises souterraines on trouve des salles avec deux chaires à l'extrémité. Des sièges occupent les parois longitudinales ; mais on n'y trouve point d'airosolium. Est-il difficile de reconnaître dans ces chambres les écoles des catéchumènes? Les chaires des prêtres chargés de l'instruction, et au nombre de deux ou trois, suivant la sage discipline de l'Église ; les places des auditeurs; l'absence de l'autel, toutes ces circonstances n'indiquent-elles pas les lieux où les futurs chrétiens étaient préparés au sacrement de la régénération, sans avoir le droit d'assister au sacrifice de l'auguste Victime ^.
1 BOLDETTI, lib. I, C. IV, p. 13.
2 . . . Non dee impedirmi di portare la mia dimostrazione colla varietà dei moniimenti a quel sommo grado di evidenza di cui è capevole; massime dopo che non in uno, ma in tutti i principali nostri cimiterj ho veduto la pratica di attenersi a piccole forme e ad unità di stanza dove trattasi dei cubicole o sepolcri delle private faaiiglie, a forma ed elevazione più ampia e a radoppiamento di stanze dove trattasi di cripte 0 chiese. — P. 161 ; ici., p. 163-6- 6-8; 176-7.
3 BOLDETTI, lib. I, c. IV, p. 187.
Nous avons étudié avec amour la forme des premiers temples chrétiens. Cette nouvelle page du grand livre des Catacombes jette une grande lumière, tant sur l'admirable fidélité de l'Église romaine aux vénérables usages des temps primitifs, que sur la forme architecturale de nos églises. Quand la paix lui fut donnée, l'Épouse de THomme-Dieu n'eut pas besoin, pour élever ses superbes égUses, de recourir à des modèles profanes. Elle se contenta de transporter sur le sol les monuments de son berceau : les cryptes des Catacombes devinrent le type obligé des Basiliques. Que ces dernières reproduisent dans leur formé et dans leurs par. ties essentielles les modestes oratoires des Catacombes, c'est un fait qui saute aux yeux de l'observateur.
Dans les cryptes vous avez un autel principal placé vers l'extrémité ; la même chose a lieu dans les Basiliques. Dans les cryptes cet autel est le tombeau d'un martyr ; il est légèrement élevé au-dessus du sol, protégé par une grille et couvert d'une table de pierre ou de marbre, sur laquelle s'offre le divin sacrifice. Tous ces caractères se retrouvent dans le maître-autel de nos églises, rigoureusement pourvu d'un corps de martyr, ou d'un loculus appelé tombeau, dans lequel on dépose quelques reliques. Souvent même, pour mieux conserver les traces de la primitive origine, l'autel est placé dans Téglise immédiatement au-dessus de la tombe des martyrs qui se trouve dans une crypte souterraine. Cela se voit souvent en Italie, à Rome surtout, en France et dans tous les pays qui conservent des églises romanes antérieures au xii^ siècle. Comme exemple je me contenterai de citer l'église de Sainte-Prisque sur le mont Aventin et de Saint-Pierre au Vatican.
On tenait tellement à conserver aux églises le carac-
tère des cubicula que là où il n'y avait pas de crypte primitive on en ouvrait une sous l'autel^ afin d'y déposer le corps des martyrs : l'église de Sainte-Cécile en offre un remarquable monument. L'autel des Catacombes forme un arcosoliumy c'est-à-dire un monument surmonté d'une voûte. Le rond-point de nos églises, ou l'arc absidal sous lequel nos autels sontplacés, n'est que la reproduction de la voûte primitive. A Rome, où les traditions se conservent avec plus de fidélité , la plupart des autels des anciennes Basiliques sont environnés d'un baldaquin. Ce genre d'ornement, appelé aussi coupole, ciboire et tabernacle, rappelle plus particulièrement encore par sa forme celle de la voûte antique.
Le siège en pierre, placé en avant de l'autel et tourné vers le peuple, d'où le pontife instruisait les fidèles, s'est perpétué d'abord dans l'ambon, puis dans le palco moderne et nos chaires à prêcher. Autour de la crypte rayonnent des arcosolia semblables à l'autel principal et par la forme et par la destination, tombeaux de martyrs et tables du sacrifice : voilà nos chapelles latérales. Cette origine paraît tellement incontestable que les architectes des Basiliques chrétiennes n'ont pas craint de sacrifier les règles de l'art à la conservation de ce souvenir vénérable des Catacombes.
« Un inconvénient pour l'architecture, dit M. Raoul Rochette, c'est la multiplication des petites chapelles latérales au sein des églises chrétiennes, en raison des confessions particulières ou mémoires des martyrs, dont le culte s'associa à celui du saint principal ou patron. Cet usage, né avec l'Église elle même dans le sein des Catacombes, eut sur la disposition générale des Basiliques chrétiennes une influence plus décisive qu'aucune des circonstances puisées dans le génie même du
culte... 11 en résulte dans les plans, ainsi que dans les élévations, une interruption fréquente de ces lignes droites qui ne sont pas seulement le principal mérite des œuvres de l'architecture, mais encore le principal élément des impressions de grandeur qu'elles produisent ^ »
Quelle que soit la justesse de cette observation, il faut louer les architectes chrétiens de l'imperfection dont on semble vouloir leur faire un reproche. En dérogeant aux règles, pour ainsi dire, matérielles de l'art, afin de reproduire intégralement dans nos églises la crypte des Catacombes dont elles ne sont que le développement, ils ont fait preuve de bon sens et de tact.
De même que le corps est fait pour l'àme, et non l'âme pour le corps; la forme pour la pensée, et non la pensée pour la forme ; la musique pour les paroles, et non les paroles pour la musique, ils ont compris que le temple était fait pour le Christianisme avec ses souvenirs, ses gloires, ses enseignements, et non le Christianisme pour le temple. Dirigés par cette règle, supérieure aux autres règles, ils ont réalisé à la face du soleil, en y ajoutant tout ce que les arts etla richesse peuvent offrir de ressources, les vénérables sanctuaires où pendant trois siècles l'Église cacha ses mystères, et prépara ses enfants aux luttes héroïques du martyre.
De ce qui précède il résulte, contrairement à l'opinion de quelques archéologues français, que les cryptes des Catacombes, et non point les basiliques païennes, servirent de type à nos églises -. D'une part, nous
1 Tableau des Catacombes, p. 91.
2 E certo che queste capellette, servendo ai miseri e perseguitati cristiaiii per teiiervi la loro adunanze e celebrarvi i divini misterj, furono un rozzissimo abbozzo délie chiese e délie l»a?illche edificate dipoi con tanta maiMiificenza sopra terra, qiiando la
avons vu que les cryptes souterraines prennent plusieurs formes différentes : elles sont tour à tour oblongues, carrées, circulaires, hexagones, etc. On peut donc soutenir qu'elles ne furent point ouvertes sur le modèle des basiliques païennes, qui présentent invariablement une espèce de nef terminée par un rondpoint. Il faut donc dire la même chose de nos églises, qui prennent tour à tour ces différentes formes. D'autre part, les basiliques païennes n'ont ni crypte souterraine ni excavations latérales, deux choses inévitables dans nos anciennes églises.
Ce n'est donc pas sur la ressemblance qu'elles peuvent avoir avec les basiliques profanes qu'on doit fonder l'origine païenne qu'on leur attribue. Serait-ce sur le nom de basiliques, commun à nos églises et à certains édifices païens? S'il en était ainsi, on trouverait dans les premiers siècles le nom de basilique appliqué aux églises ou chapelles des Catacombes. Or, on ne connaît pas une seule application de ce genre dans les monuments antérieurs à Constantin. On le trouve à peine une ou deux fois employé pour désigner, non pas les cryptes souterraines, véritables types de nos églises, mais des temples chrétiens bâtis sur ce sol ^. »
religione cristiana cominciù a godere d'iina tranquilla pace. ~ BOTTARI, t. III, p. 75.
1 II paraîtrait que, pendant l'ère des persécutions, les chrétiens craignaient d'employer ce nom pour désigner les églises : « Usitatiori vocabulo dictas fuisse ab antiquis ecclesias ipsas domos Dei et templa sanctus Zeno, in Psal. cxxvi, significare detur his verbis : Conventus quidem ecclesiarum, sine templis, quos ad secretam sacramentorum religionem œdificiorum septa claudunt, consuetudo nostra vel domum Dei solita est nuncupare vel templa. » — Bar., A7171. ad Martyr., 6 aug. — Ils employaient encore d'autres noms, mais jamais celui de basiliques : « Ecclesia, dominicum, domus columbœ, oratorium, concilium, conciliabulum, synodus, martyrium, memoria, mensa martyris, »
A partir de ce prince il devint plus commun; mais, au lieu d'indiquer que les basiliques chrétiennes étaient formées sur le modèle des basiliques païennes, il constatait seulement que ces dernières avaient été transformées en temples chrétiens. « Constantin, dit Selvaggio, ayant embrassé l'Évangile, donna aux évêques, pour y tenir les assemblées saintes, un grand nombre de basiliques païennes. De là certainement le nom de basiliques, généralement donné aux temples chrétiens *. »
L'Église adopta ce nom, soit parce qu'il perpétuait le souvenir de son triomphe sur le paganisme, soit parce qu'il rappelle le grand Roi auquel ces édifices royaux étaient désormais consacrés, soit enfin parce qu'il indiquait une partie notable du temple de Salomon et qu'il était bon de constater que, si l'Évangile était le vainqueur du paganisme, il était aussi le vainqueur et l'héritier du judaïsme -.
Catacombes des Saints-Eusèbe-et-Marcel. — Histoire. — Peintures des Catacombes. — Utilité. — Authenticité. — Concile d'Elvire expliqué. — Usage de la sculpture et de la peinture sacrées aussi anciennes que le Christianisme. — Peinture des Catacombes contemporaines des Apôtres et des persécutions. — Adieu à la Voie Appienne.
Après avoir vénéré à Saint- Jean de Latran les chefs
1 Harum niultas Constantinus imperator, christianam religionem amplexus, episcopis ad sacres inibi conventus airendos concessit ; atque hinc fortassis nomen basilicœ generaliter ecclesiis datum est ; atqui omnino Un se res hobet, prsesertim ciim ante Constantini tempera vix in ullo christiano auctore illud inveniatur. Antiquit. christ. Instit., lib. III, c. i, n. 6.
2 Basilicœ prius vocabantur regum habitacula, unde ef nomen habent. Nunc tamen ideo basilicœ divina templa nominantur, quia ibi régi omnium Dec cultus et sacrificia ofTeruntur. —
de saint Pierre et de saint Paul, qu'on découvre à l'occasion de la fête de saint Hilaire, nous reprîmes encore une fois le chemin de la Voie Appienne. Un noble quartier de la grande Gatacombe de Prétextât nous restait à visiter ; j'ai nommé le cimetière des Saints- Eusèbe-et-Marcel.
Dix minutes au delà des murailles de Rome, le voyageur sorti par la porte Gapena trouve dans les vignes l'entrée de cette Gatacombe, dont l'origine remonte aux temps apostoliques. Sous Yalérien, elle était déjà célèbre. Nous voyons que les chrétiens s'y rendaient en foule pour assister aux assemblées saintes et se nourrir de la divine Eucharistie. Personne ne la fréquentait plus assidûment qu'un saint prêtre nommé Eusèbe, un diacre nommé Marcel et un citoyen romain nommé Hippolyte. Leur zèle courageux méritait d'être récompensé par des faveurs signalées aussi^bien durant leur vie qu'après leur mort.
La Providence leur ménagea des joies ineffables. Mystères d'amour et de foi, mystères régénérateurs de Rome et du monde, accomplis dans ces vénérables souterrains! quel bonheur pour le chrétien des derniers âges de vous connaître tous, et de pouvoir, en recevant votre influence, retremper son âme aux sources mêmes de l'héroïsme primitif! Actions de grâces à l'histoire qui nous en révèle du moins quelquesuns. Laissons-la parler dans sa simplicité sublime.
(( L'an 259, sous le consulat de Valérien et d'Acilius, Hippolyte, citoyen romain, disciple de Jésus- Christ, menait une vie solitaire dans les Gatacombes.
IsiDOR., Oriffin., lib. XV. — Non abhorret tamen a phrasi divinœ Scriptiinp; nam atrium illud majus ternpli Salomonis basilica dicitur. — // Paralip., c. iv el vi. — Bar., A7i. ad Martyr., 5 aug.
Sa grande science attirait sur ses pas une foule de païens qui donnaient leur nom pour le baptême. Hippolyte les conduisait aux pieds du pape Etienne, afin qu'il les baptisât. Gomme cela se répétait souvent, le bruit en vint aux oreilles de Memmius, préfet de la ville, qui en fit son rapport à Valérien. Hippolyte, en ayant été informé, vint tout raconter au pape Etienne. Le bienheureux pontife, prévoyant que la persécution allait éclater, convoqua une grande assemblée des chrétiens, exhorta tout le monde à la patience, au courage, au zèle de Dieu, n Je vous prie tous, ajoutat-il, d'être remplis de sollicitude, non-seulement pour nous et les mMres ; mais si quelqu'un d'entre vous a un ami, un parent encore païen, qu'il ne tarde pas de me l'amener, afin que je lui donne le baptême. »
A ces mots, Hippolyte se prosterne aux pieds du bienheureux évêque Etienne et lui dit : « Mon père, j'ai un neveu et une nièce encore païens, que j'ai nourris moi-même. Le jeune garçon a environ dix ans; la petite fille en a treize. Pauline, leur mère, et Adrias, leur père, sont aussi païens ; néanmoins ils m'ont envoyé ces enfants il y a quelquesjours. » Alors le Bienheureux lui dit : « Quand on vous les enverra de nouveau, retenez-les et amenez-les-moi, afin que les parents viennent eux-mêmes et que nous ayons occasion de les exhorter tous ensemble. »
« Deux jours après les enfants se rendirent auprès d'Hippolyte, à qui ils apportaient qiielques aliments. Il les retint, avertit Etienne, qui vint, embrassa les enfants et les combla de caresses. Les parents, ne les voyant pas revenir, accoururent remplis d'inquiétude. Etienne leur parla des terreurs du jugement dernier et du bonheur des saints, en les pressant de quitter
les idoles. Hippolyle leur fit les mêmes exhortations. « Je ne me sens pas le courage, leur répondit Adrias, de me laisser dépouiller de mes biens et de donner ma tête au bourreau. )> Pauline, de son côté, ennemie jurée de la religion, dissuadait son mari et se répandit en reproches contre Hippolyte, son frère, qui donnait de semblables conseils. Là-dessus ils se retirèrent.
« Alors le bienheureux Etienne fit appeler le prêtre Eusèbe et le diacre Marcel, et les envoya auprès d'Adrias et de Pauline, qu'il avait fait prier de revenir dans les Catacombes, où se trouvait Hippolyte. Eusèbe les salue en disant : « Jésus-Christ vous attend pour vous faire entrer avec lui dans le royaume des cieux. » Pauline se révolte de nouveau et finit par remettre sa réponse au lendemain. Pendant la nuit des parents chrétiens amenèrent à Eusèbe, dans les Catacombes, leur jeune fils atteint de paralysie afin quïl le baptisât. Eusèbe se mit en prières, baptisa l'enfant, qui recouvra la santé et se mit à louer Dieu ^ Eusèbe offrit le sacrifice, et tous participèrent au corps et au sang du Seigneur. L'évêque Etienne, l'ayant appris, vint les trouver, et tous mirent leurs joies en commun.
a Le matin Adrias et Pauline revinrent à la Catacombe. En apprenant le miracle de la nuit, ils furent saisis d'étonnement ; la componction entra dans leurs cœurs, et se prosternant ils demandèrent le baptême. A ce spectacle, Hippolyte rendit grâces à Dieu et dit au bienheureux Etienne : « Père, hâtez-vous de les bap-
1 Arrêté quelques jours plus tard et sommé d"abjurer sa foi, le jeune néophvte opposa aux menaces et aux tortures une contenance invincible, et devint lillusti-e martyr qui a donné son nom à la célèbre Catacombe de la Voie de Porto : c'est saint Pontien.
tiser. )) Les épreuves, les interrogations, le jeûne étant accomplis, il les baptisa tous, et donna au petit garçon le nom de Néon et à la petite fille celui de Marie. Tous ces nouveaux baptisés commencèrent à habiter dans la Catacombe avec Hippolyte, le prêtre Eusèbe et le diacre Marcel. Quant aux biens qu'ils possédaient dans la ville, ils les donnèrent aux pauvres.
« La chose ne tarda pas à être connue de Valérien, qui ordonna sur-le-champ de les rechercher, promettant la moitié de leurs biens à celui qui les découvrirait. Une cohorte, composée de soixante soldats, se mit à leur poursuite. Elle arrêta Eusèbe, Adrias, Hippolyte, Pauline et leurs deux enfants, qu'ils chargèrent de chaînes et qu'ils conduisirent au Forum de Trajan. Tous furent interrogés, condamnés à mort ; et tous restèrent inébranlables.
0 Marie et son frère furent égorgés sur la Petra sceterata en présence de leur père, et leurs corps laissés sur le lieu du martyre. Pendant la nuit des chrétiens vinrent les enlever, et les déposèrent dans la Catacombe qui leur servit de berceau : c'était le 8 des calendes de novembre. A quelques jours d'intervalle, leur père et leur mère, ainsi que les autres martyrs, consommèrent leur sacrifice et furent ensevelis, par un diacre nommé Hippolyte, dans la même Catacombe, située à un mille des murailles, sur la Voie Appienne, à laquelle ils donnèrent leur nom ^.n
J'ai rapporté avec quelques détails les actes de leur martyre, parce que, d'une part, ils sont peu connus, et, d'autre part, parce qu'ils forment une des pages les plus instructives et les plus glorieuses de l'histoire de cette Catacombe. Le même cimetière rappelle un
1 Bar., A?m., t. H, an. 259, n"^ 8, 19.
autre fait qu'on eût fait redire à notre jeunesse en vers et en prose, s'il avait eu pour auteurs quelques païens de Rome ou d'Athènes. Eh ! n'a-t-on pas célébré sur tous les tons l'attachement d'Agrippine pour Germanicus, dont elle rapporta les cendres en Italie? d'Artémise et d'Arria, qui demeurèrent inviolablement attachées à leurs maris même après la mort ? Or, voici un trait d'affection plus héroïque et d'autant pi us beau qu'il rentre mieux dans les mœurs chrétiennes des premiers siècles.
Neuf mois après le martyre d'Adrias, de PauUne et de leurs enfants, Rome vit arriver deux nobles voyageuses, Marthe, née dans la Grèce, et Valérie, sa fille, toutes deux chrétiennes et unies à Pauline bien moins encore par les liens du sang que par ceux d'une amitié cimentée par la foi. Elles demandent de ses nouvelles ; on leur apprend qu'elle a reçu avec toute sa famille la couronne du martyre. Heureuse PauUne ! s'écrient- elles en demandant où elle repose. On les conduit à la Gatacombe ; elles en font leur séjour, et passent treize ans dans la compagnie des saints martyrs. La mort vient les y trouver et fixe la demeure de leurs corps près de ceux qu'elles chérissent, tandis qu'elle réunit dans le ciel leurs âmes saintes aux âmes de leurs glorieux parents ^
Non-seulement les annales de l'histoire racontent la vie merveilleuse des premiers chrétiens ; le même enseignement se trouve peut-être avec plus d'éloquence dans les monuments des Catacombes. Hier, nous
1 Ibidem diebus et noctibus vigilantes iii orationibus permaiiseniiit iisque ad annos tredecim, reddentes in pace spiritum Deo. Sepiiltee ibidem quinto idus decenibrii^. — Bar., A?in., t. II, on. 259, n"* 8, 19.
avons vu tout ce que les cryptes souterraines, considérées dans leur architecture , révèlent de foi vive et de pureté de mœurs. Les peintures qui les décorent ne sont pas moins instructives : elles forment, sans nul doute, une des pages les plus intéressantes du grand livre des Catacombes.
On comprendra sans peine le saisissement religieux du voyageur lorsqu'il se trouve en présence de ces fresques dessinées, il y a quinze ou dix-huit siècles, par la main des martyrs et de leurs amis, tant dans les quartiers de la Rome souterraine que dans les cryptes royales de la Via Appia. A la lueur delà torche dont il est armé, il peut lire sur les voûtes et les parois les humbles chapelles des dogmes, les pensées, les affections, les usages, les détails intimes de la vie tout à la fois si misérable et si belle de l'Eglise naissante. Ici, la main du copiste n'a rien altéré; le texte original est sous les yeux.
Que les fidèles, confinés dans les Catacombes, aient orné de peintures les parties religieuses de leur habitation souterraine ; que ces peintures commencent avec les premières persécutions et se perpétuent jusqu'après Constantin, c'est un double fait dont il n'est pas même permis de douter.
D'abord, ces peintures étaient utiles, pour ne pas dire nécessaires; de plus, elles rentraient si complètement dans l'esprit du Christianisme qu'aucune loi ne pouvait les interdire. Aux premiers jours de l'ÉgUse naissante, comme aux premiers âges du monde, l'enseignement rehgieux se faisait de vive voix. La crainte légitime de jeter les perles devantles pourceaux, c'està-dire d'exposer au mépris et à la calomnie la doctrine évangélique, retenait dans les mains d'un petit nom-
bre d'hommes éprouvés les exemplaires encore peu nombreux des Evangiles ou des Lettres apostoliques. L'histoire a enregistré les noms glorieux d'une foule de martyrs immolés pour avoir refusé de livrer les livres saints confiés à leur garde. Il est donc évident que ces livres n'étaient pas entre les mains de tout le monde.
On poussait la prudence si loin que le catéchumène n'avait le texte même du Symbole en sa possession que pendanthuitjours, afin qu'il pût l'apprendre par cœur, après quoi il était obligé de le rendre. Il devait être baptisé pour être initié aux mystères intimes de la foi, et l'on sait quelle était la durée du catéchuménat et l'âge auquel on octroyait le baptême dans les temps ordinaires. Enfin, rien n'est plus célèbre que la discipline du secret qui étendait un voile impénétrable sur une partie de la doctrine.
Si quelques Pères, tels que saint Justin et Tertullien, exposèrent publiquement les dogmes chrétiens, ils y furent forcés par la nécessité de confondre les calomnies des païens et de conjurer les horribles tempêtes qui menaçaient l'Église. Ce ne fut là qu'une exception, puisque nous voyons encore, dans le cours du quatrième siècle, saint Cyrille de Jérusalem adresser ses catéchèses mystagogiques à un auditoire réservé; saint Chrysostome lui-même s'arrête souvent au milieu de ses discours, pour ne pas révéler des choses que les initiés seuls devaient connaître.
De tout cela il résulte que l'enseignement primitif pouvait être facilement oublié ou mal compris. Le danger dont je parle était d'autant plus à craindre que dans le principe l'auditoire se composait de païens et en majorité d'hommes incultes. Pourtant jamais
une instruction forte et solide ne fut plus nécessaire, puisque d'un jour à l'autre les néophytes pouvaient être appelés à rendre compte de leur foi devant les tribunaux, à la soutenir aux dépens même de leur vie. Or, la parole figurée suppléait merveilleusement à l'enseignement vocal : les images sont le livre des ignorants.
On conçoit dès lors combien il était utile, pour ne rien dire de plus, de fixer par des peintures les dogmes fondamentaux de la nouvelle religion, qu'on pouvait sans inconvénient livrer à la connaissance publique. De ce nombre étaient les principaux traits de l'Ancien et du Nouveau Testament qui avaient un rapport plus marqué avec l'état présent des fidèles^. Nous verrons demain qu'ils forment en effet le fond de l'immense galerie dont sont ornées les voûtes et les parois des chapelles souterraines.
Incontestablement utile, l'usage des peintures avait=, dit-on, de grands dangers, et l'on en conclut que l'Eglise naissante n'a pas dû le permettre; conséquemment que les peintures des Catacombes, ou ne sont pas l'ouvrage des chrétiens, ou sont moins anciennes qu'on ne le prétend. Voyons quels étaient ces dangers. Ils venaient du côté des Juifs ou du côté des païens.
Les premiers pouvaient être scandalisés en voyant l'Église se mettre en opposition avec la loi de Moïse, qui défendait toute sculpture ou toute peinture religieuse. Mais l'Église n'avait rien plus à cœur que de montrer qu'elle n'était pas la Synagogue. Est-ce que les Apôtres n'enseignaient pas dans toutes les assem-
1 . . . Vi era bisogno di renderli molto ben instriiiti, non tanto colla voce qiianto ancora colle sagre immagini. — Boldettt, lib. I, c. v, p. 17.
bléesque la loi ancienne, dans sa partie cérémonielle, avait cessé pour faire place à la loi de grâce? Que signifie la décision du concile de Jérusalem? Que nous apprennent les Épîtres de saint Paul aux Galates et aux Romains? Il suffisait donc d'instruire les Juifs pour rassurer leur conscience.
Du côté des païens, habitués dès l'enfance à l'adoration des dieux en peinture et en sculpture, ne pouvaient-ils pas adorer les images que le Christianisme exposait à leur vénération ? Sans doute ils le pouvaient; peut-être môme l'auraient-ils fait, si on n'avait pris soin de fixer leur croyance. Or, cette croyance était fixée dès l'abord par le premier article du SymJDole : .h crois en un seul Dieu. La preuve que le danger dont on parle était moins grand qu'il ne paraît, c'est que les païens ont bien pu accuser nos pères d'athéisme ' ; mais jamais ils ne les ont accusés d'idolâtrie.
Cette réponse, ajoute-t-on, est loin d'être victorieuse, puisque l'Église primitive a formellement défendu l'usage des peintures. Je réponds en disant que s'il est une chose déplorable, c'est la facilité avec laquelle l'esprit de secte dénature les faits pour les pliera ses systèmes. On veut parler dans l'objection du fameux Concile d'Elvire'^, dont les iconoclastes anciens et modernes ont fait tant de bruit. Ce Concile remonte à l'an 305, et défend de peindre sur les murs des églises tout sujet de vénération ou d'adoration 3.
1 s. Just., Apol.f II. — Arnob., Légat., lil). I, Contra Genest.
2 Et non pas d'IUibéris, comme traduisent les savants de l'Université et les archéologues de l'Institut.
3 Placuit picturas esse in Ecclesia non debere, ne quod colifur et adoratur in parietibus depingatur. Conc. lUihor., c. xxxvr.
11 faut observer, en premier lieu, que ce décret semble établir tout le contraire de ce qu'on veut prouver ici. Puisque les Pères d'Elvire ont cru devoir défendre l'usage des peintures dans les églises, n'estce pas un signe qu'il existait? En second lieu, ce Concile n'est pas œcuménique ; il ne manifeste donc ni l'esprit ni la loi générale de l'Église. Bonne pour l'Espagne, où il fut tenu, la prohibition qu'il renferme ne saurait donc logiquement s'appliquer aux églises des autres contrées et moins encore aux Catacombes de Rome. En troisième lieu, les actes de ce Concile passent pour très-suspects, attendu qu'ils nous ont été conservés par des hérétiques et même par des iconoclastes, alors très-nombreux en Espagne ^
Mais en admettant l'authenticité et l'universalité même de ce Concile, voyons quel est le sens du canon qui nous occupe, et s'il regarde nos chapelles souterraines. D'abord, il ne défend pas les peintures en général, mais seulement celles qui se faisaient sur les murs des églises. Sont donc exceptées les peintures portatives dont on ornait les verres et les autres objets religieux trouvés en si grand nombre dans les Catacombes. Ensuite, il se contente d'interdire la représentation des objets dignes d'un culte quelconque; mais il laisse subsister l'usage des emblèmes et des
1 Place a' piû gravi Padri délia Chiesa il leiiersi (questo decreto) per affatto fittizio e iiivolto fra le oiiestà de?li altri d'Elvira per mera frode degli eretici;, a fine di portarlo con credito a sedurre
fideli, e condurli nel détesta bile errore di repntare illicita la venerazione délie imagini. E si appogiria tal persuasione su ben sodo fondamento, stante che fossero allora le Spagne inoiidate dagl' Iconoclasti eretici di si impia sentenza, di dove poi è scritto il registre de' Canoni, che qui aiidiamo trascrivendo. — Batta- GLiNi, Istor. iiniversale di tutti i Concil., an. 305, p. 38, edit. Venez.., in fol,
figures décoratives qu'on rencontre à ctiaque pas dans les cimetières chrétiens. Enfin, sans recourir à toutes ces explications, non plus qu'à celles de Bellarmin, du cardinal du Perron et de Yasquez ^ on arrive au véritable esprit du Concile en se reportant aux circonstances.
L'Église avait joui d'une assez longue trêve ; on avait bâti des temples chrétiens dans les différentes parties de l'empire. Mais au moment où les Pères d'Elvire étaient assemblés une épouvantable tempête menaçait de fondre sur l'Église : Dioclétien avait affiché son sanglant édit aux murs de Nicomédie. Dans la prévision des massacres et des sacrilèges de tout genre qui allaient épouvanter le monde, ils défendirent sagement de peindre sur les murs des églises les saintes images, afin de ne pas les exposer à la profanation. Il était beaucoup plus sûr d'avoir des peintures portatives sur des tablettes de bois ou d'ivoire, qui pouvaient toujours, à la moindre apparence de trouble et de danger, s'enlever et se soustraire aux recherches des persécuteurs 2.
1 Bellarm., lib. II, c. IX, de Imagin. — Du Perron, Actes de la Conférence de Fontainehl ,97,6. — Yasquez, ?« Sum . D. Thomœ, disp. 105, c. II.
2 Cette explication, adoptée par les plus judicieux archéologues, a été formulée en ces termes par l'illustre Buonarotti, dont le docte Bottari fait précéder le texte des réflexions suivantes : « Il senatore Filippo Buonarotti fa una molta bella osservazione al nostro proposito, in occasione di spiegare un dittico del suo museo, adornato di sacre immagini .. Crede che tal sortadi dittici con sacre immagini fosse adoperata per quale si adoperano presentemente le tavole delf altare, sicchè queste sieno a quelli succedute ; e quindi avendo notato come l'uso di essi era molto addattato alla nécessita che avevano i primi cristiani, a cagione délie persecuzioni;, di mutare spesso i luoghi destinati per le sacre adunanze, soggiunge ricevere da questo molta chiarezza il
« C'est delà, en effet, ajoute M. Raoul Rochette. qu'est résulté l'usage desdiptt/ques, qui s'est continué, comme on sait, à travers tout le cours du moyen âge, comme une tradition de ces temps d'épreuves, où les chrétiens, poursuivis d'asile en asile, transportaient partout avec eux, en tablettes de bois peint ou d'ivoire sculpté, les sacrées images du Christ, de la Vierge et des Apôtres, et plus tard comme un effet des persécutions causées par le fanatisme des iconoclastes.
(( C'est encore par une conséquence de ces fâcheuses nécessités de la primitive Église que s'est établi, dans le temps de la Renaissance, l'usage des tableaux d'autel à volets, qui avaient la forme de diptyques, même d'une dimension considérable, tels qu'il s"en voit encore dans tant d'églises dltalie. La défense du Concile (d'Elvire) était donc tout accidentelle, toute de circonstance ; et c'est certainement ainsi qu'il faut l'entendre ^. »
Même en lui donnant plus d'autorité et d'étendue, il est certain qu'elle ne s'apphquait nullement aux Catacombes. D'une part, les cryptes souterraines, inconnues des païens, pouvaient, sans grave inconvénient, recevoir des peintures fixes '- ; d'autrepart, nous
riferito canone del Coiicilio Illiberitano : « Poichè in questo caiione, corne ogniino a consideraiio tutto insieme piiô raA"sisare si prescrive : che le immagini sacre, venerate ed adoi-ate dai cristiani, non fi dipingano stabilmente su i mûri délie chiese, corne per alcuni si doveva già fare, a cagione délia longa pace goduta da' fideli, e cio per una prudente economia addattata ai ternpi che correvano allora dell' imminente persecuzione di Diocleziano, onde tornava mollo acconcio di avère le sacre immagini in piccoli dittici da potersi in ogni accidente facilmente levarsi, ed ascondersi. » — Bottari, Sculture e Pittirre sacre, etc., t. I, p. lOG. — Telle est aussi Topinion de Battaglini^ loc, sup. cit.
1 Tableau des Catacombes, p. 106.
- Cimiteri erano luoglii per sî stessi poco esposti aile persecu-
voyons, postérieurement au Concile d"Elvire. le pape saint Célestin faire décorer de saintes images les murs de son cimetière ^
Reste la conséquence qu'on voudrait tirer de l'objection précédente, savoir, que les peintures des Catacombes sont moins anciennes qu'on ne le prétend, ou qu'elles ne sont pas l'ouvrage des chrétiens. Les protestants ont un grand intérêt à nier l'antiquité de ces monuments. En effet, s'ils sont authentiques^ le protestantisme est irrévocablement convaincu de fausseté ; et cela d'après ses propres principes, puisqu'il admet l'incorruptibilité de l'Église romaine, au moins pendant les trois premiers siècles. En bonne logique, on pourrait mépriser cette conséquence : le principe d'où elle émane étant démontré faux, elle ne peut être vraie. Toutefois, comme la question archéologique dont il s'agit acquiert, en devenant religieuse, une importance extrême, on nous saura gré d'établir par des preuves directes l'authenticité des peintures murales de nos Catacombes.
Dès l'origine le Christianisme connut l'usage des statues et des images sacrées : or, les fresques des cimetières romains appartiennent à cette haute antiquité. Eusèbe, témoin oculaire, rapporte que l'hémorroïsse miraculeusement guérie fit faire la statue de Notre- Seigneur. Yoici les remarquables paroles de cet historien : « Puisque nous parlons de Césarée de Philippe, il n'est pas hors de propos de transmettre à
zioni e per ciô più sicuramente poteano azzardarsi i cristiani di dipingere nelle volte e pareti délie cappellette di e?si quod coUtur aut quod adoratur. — Bottari^ Sculture, etc., t. I, p. lOG.
1 S. Cœlestiniis Papa proprium suum cœmeterium picturiss décora vit. — Epist. AdrUm. ad Caro/. Mngn.
la postérité un fait digne de mémoire. La tradition nous apprend que la femme guérie d'un flux de sang par notre Sauveur était originaire de cette ville, oii l'on voyait sa maison ornée d'un monument qui rappelait le bienfait du Seigneur.
« Près de la porte de la maison est une statue d'airain, placée sur un piédestal en pierre, à genoux et les mains étendues, dans l'attitude de la supplication: on dit que c'est la statue de cette femme. En regard est la statue d'un homme, de même métal, debout, vêtu d'un manteau et étendant la main. On rapporte qu'à ses pieds naît une plante inconnue qui, s'élevant jusqu'à la partie inférieure du manteau, possède la propriété de guérir toutes sortes de maladies. On ajoute que cette statue représente Notre-Seigneur. Elle a subsisté jusqu'à nos jours, et nous l'avons vue de nos yeux en visitant cette ville. Or, il n'est pas étonnant que les païens, reconnaissants des bienfaits qu'ils avaient reçus de Notre-Seigneur, aient élevé de semblables monuments, puisque nous avons vu nousmême les portraits des apôtres Pierre et Paul et de Notre-Seigneur peints sur des tablettes et conservés jusqu'à nos jours i. »
On dira peut-être que ces images étaient l'ouvrage des païens et qu'ainsi elles ne prouvent pas l'antiquité des peintures chrétiennes. Or, voici un artiste qui appartient certainement à l'Évangile et qui a consacré, sous les yeux mêmes des Apôtres, son talent en peinture à reproduire les traits de l'auguste Mère de
1 Nec vero mirandum est Gentiles a Servatore nostro beneficiis aiTectos hœc prœstitisse, cum et apostolorum Pétri et Pauli Christique ipsiiis pictas imagines ad nostram iisqiie memoriam servatas in tabulis viderimus — Hist. EccL, lib. VII, c. xvin. — Voyez Sandini. Hist. fomll. sacr., c. XYiii, p. 593-G.
Dieu. Que les madones attribuées aujourd'hui à saint Luc soient des ouvrages originaux, ce n'est pas ce dont il s'agit maintenant, mais bien de savoir si l'Évangéliste a réellement peint la Sainte Yierge. D'une voix unanime l'Orient et l'Occident donnent une réponse affirmative, qui est confirmée, constatée, perpétuée par tous les plus anciens monuments. Quels titres a-t-on découverts pour venir troubler une possession si ancienne et si universelle ^ ? a II est certain, dit saint Basile, que les images sacrées deNotre-Seigneur, de la Sainte Vierge et des Apôtres, peintes dès le commencement, ont passé de main en main jusqu'à nous 2,» L'Église elle-même commandait de reproduire des saintes images, afin d'éloigner les fidèles du culte des idoles et de les distinguer des Juifs ^. Aussi, dès le temps de TertuUien, il était d'usage universel de représenter sur les calices le Sauveur sous la figure du iDon Pasteur^. Ces peintures vénérables, et par le sujet et par l'âge, étaient soigneusement conservées comme un livre merveilleux qui racontait l'histoire du divin Maître et des propagateurs de la religion ^. Il est donc bien établi que l'usage des peintures sacrées
1 Voyez Lanzi, Histoire de la Peinture. — Boldetti, Osservaz., etc., lib. I. c. v, p. 19.
2 Imagines illorura : hoc eiiim traditimi a SS. Apostolis. Orat. contr, Jiilian.
3 Ne decipiantur salvati ob idola : sed pins-ant ex opposito diviiiam humanaqiie manu factam, impermixtam effigiem Dei veri ac Salvatoris nostri Jesu Christi, ipsiusque servorum contra idola et Jiidœos, neqiie errent in idolis, nec similes sint Judœis. — Co7i. Apost.; Conc. Xicsen., II, act. 1. —V. Bar., A7i. 57, n" 3.
* Tertull., de Pudicit.^ c. v et x.
^ Quœsivit Constantinus niim alicubi essent historiae illorum f Pétri et Paiili). Mox beatus Sylvester per diaconos adferri quas liabebat Apostoloriim imas-ines jussit. — S. Adriax. Pap., £j:>a5^ ad Carol. Mnyn.
— -loi —
remonte, sans interruption, jusqu'à la naissance du Christianisme. Reste à montrer que les fresques des Catacombes appartiennent à cette haute antiquité.
C'est un fait connu que chaque époque de l'art a son style et son cachet particuliers. D'après ce principe, la science fixe journellement la date approximative d'un édifice, d'un tableau, d'un manuscrit, en examinant les caractères généraux qui les distinguent. Douteuses peut-être dans un cas particulier, ses appréciations deviennent incontestables lorsqu'elles ont pour objet un ensemble de monuments, une période entière de l'histoire de la sculpture, de la peinture, ou de la diplomatique. Or, ce moyen si sur et si simple n'est pas une découverte moderne ou particulière à la France. Il est connu depuis longtemps, et dans tous les pays le monde savaat en fait usage. Appliqué aux peintures des Catacombes, il fixe l'origine d'un grand nombre à la naissance même du Christianisme.
En effet, elles présentent les caractères distinctifs de l'art païen, tels que l'histoire et les monuments contemporains, les sarcophages et les fresques nous le font connaître. Plus correctes au commencement de l'ère chrétienne, alors que la peinture florissait encore dans la ville des Césars, on les voit s'altérer peu à peu, et, suivant la décadence de l'art, finir par n'être que des ébauches plus ou moins imparfaites à l'époque de Constantin et de ses premiers successeurs, a Dans cette variété de peintures, dit le savant et judicieux Boldetti, il est très-facile de distinguer par la différence de style la différence des époques. On voit que les plus belles appartiennent presque toutes aux temps les plus anciens, parce qu'alors la peinture et
— -rot —
la sculpture n'avaient point encore dégénéré. Or, l'artiste chrétien imitait ce qui se faisait.
« Au contraire, celles qui sont plus mal dessinées accusent les âges suivants, âges de décadence, nonseulement pour la peinture, mais pour tous les arts en général. Néanmoins je ne veux pas dire que ces dernières sont toutes postérieures aux persécutions. En effet, bien que dans les premiers siècles la peinture et la sculpture fussent cultivées avec succès, nous sommes plus que certain qu'elles n'atteignaient pas toujours la perfection sous le pinceau ou le ciseau de tous les artistes. Les œuvres de ce genre devaient être encore moins parfaites dans les Catacombes, parce que la pauvreté des fidèles ne leur permettait pas de choisir les meilleurs artistes; que dis -je ? parce que, ne pouvant se servir de païens pour faire leurs peintures sacrées, il est très-vraisemblable que la plupart de ceux qui les exécutèrent étaient beaucoup plus habiles dans la science de la vertu que dans l'art du dessin.
<( C'est une preuve évidente qu'au moins les meilleures peintures des Catacombes remontent aux temps apostoliques. En effet, dans les siècles postérieurs aux persécutions, alors que l'Église jouissait de la paix et de la liberté, les papes, les empereurs^ les fidèles, nialgré tout leur empressement a choisir les plus habiles artistes pour décorer les Basiliques, n'ont pu faire mieux; que dis-je? ils ont fait beaucoup plus mal que ce que nous voyons dans les Catacombes. Or, est-il vraisemblable que pour orner des édifices publics et majestueux ils ont employé les peintres les plus ignorants et les plus inexpérimentés, tandis qu'ils ont réservé les meilleurs artistes pour décorer des lieux
€achés et des cryptes souterraines, en sorte que les bonnes peintures des Catacombes soient de la même époque que les grossières ébauches de leurs Basiliques 1 ? ))
L'étude comparative qui détermine l'âge de nos peintures chrétiennes se continue encore de nos jours, et, malgré les injures des temps, elle retrouve les caractères distinctifs des différentes époques. Ainsi, pour n'en citer que deux exemples, le P. Marchi assigne sans contestation le commencement du troisième siècle pour origine à l'une des plus belles cryptes de la Catacombe de Sainte-Agnès 2. En outre, les plus habiles archéologues romains font remonter aux dernières années du deuxième siècle la plupart des peintures du même cimetière ^-
Il est un autre caractère plus significatif peut-être, auquel on reconnaît la haute antiquité des peintures des Catacombes; je veux parler du mélange du Christianisme avec le paganisme. Le sujet principal est pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament, tandis •que la partie décorative emprunte généralement ses ;motifs et sa distribution générale à Tart païen. Dans ce fait constamment reproduit,, on voit deux sociétés qui existent ensemble, Tune qui vient de naître et qui tire de ses croyances le fond du tableau ; l'autre, plus
'1 BOLDETTI;, lib. I, C. V, J). 17.
2 Pape 1S5.
^ Le tlipiiiture dei cubicoli indicali nella iconoirraria générale •del cimitero di S. Agnese scavati tutti a una grandissima vicinanza délia nostra cliiesa, a gmdlzio d'uominiche professando Tarte del dipingere si sono nell' abbondanza degli antichi monumenti di Roma esercitati a distinguere comparativamente le opère deir arte nella série degli antichi secoli, giudicamo che più probabilmente agli ultimi anni del secondo secolo ciie ai primi del terzo queste dipintiire rimontino. — Maqchi, p. iSi.
avancée, qui fournit la forme et l'encadrement. La première, trop jeune encore pour avoir une langue à soi, emprunte à la seconde, pour rendre des pensées nouvelles, des emblèmes consacrés par l'usage, tout en leur donnant une signification différente. La seconde prête ses types et ses décorations, jusqu'à ce que Tart chrétien ait formé sa langue figurée et puisse se suffire à lui-môme.
Or, à quelle époque remonte ce mélange et pour ainsi dire cette union intime du paganisme et du Christianisme, dont les peintures des Catacombes sont l'irrécusable témoignage? N'est-ce pas aux temps apostoliques et à l'ère des persécutions? Peut-on désirer une preuve plus sensible de la haute antiquité des vénérables monuments qui nous occupent?
(( Cette preuve, dit M. Raoul Rochette, devient, en quelque sorte, palpable à mesure qu'on se livre à l'examen détaillé de ces peintures, en commençant par celles du cimetière de Saint- Callixte, qui sont les plus anciennes dans l'ordre chronologique et qui représentent aussi la portion la plus considérable de ce genre de monuments chrétiens. L'exécution en est généralement plus soignée ou moins défectueuse, l'ordonnance plus riche et plus variée, ce qui vient évidemment de ce qu'elles touchent de plus près à l'antiquité. Elles ofl'rent aussi dans les éléments mêmes de décoration dont elles se composent plus de symboles puisés directement dans les données antiques et jusqu'à des sujets purement profanes, bien qu'appropriés à une institution chrétienne : ce qui devient une nouvelle preuve de la plus haute antiquité relative des peintures de ce cimetière.
(( Pour celles des autres cimetières, à mesure que
— 2oo —
l'imperfection du travail y accuse de plus en plus le progrès de la décadence, les réminiscences antiques y deviennent aussi de plus en plus rares, et les sujets chrétiens s'y montrent exclusivement. Il y a donc dans ces peintures des Catacombes un double sujet d'observations et d'études pour l'antiquaire chrétien. On y voit expirer par degrés l'art antique entre les mains chrétiennes, et l'on y voit en même temps apparaître les premières ébauches de ces types célestes auxquels l'art de la Renaissance sut donner le mouvement et la couleur^. »
Nous le demandons de nouveau, comment expliquer cet étrange phénomène d'une religion qui emprunte ses ornements, ses motifs de décoration, son art, à une rivale dont elle combat avec énergie les idées, les mœurs et les croyances? N'est-ce pas évidemment que les chrétiens, ayant à rendre leurs idées en peinture, ne pouvaient se dispenser de recourir aux types créés parle paganisme pour exprimer des idées analogues, et qu'il n'était pas plus en leur pouvoir d'inventer une langue imitative qu'un idiome différent du grec et du latin? Le seul changement qu'ils pouvaient faire à des images figurées, innocentes en elles-mêmes, c'était d'y supprimer ou d'y ajouter quelques motifs, pour les faire cadrer avec leurs croyances, de même qu'en se servant de la langue usuelle dont ils acceptaient le vocabulaire entier, ils se contentaient de donner à quelques mots des acceptions nouvelles 2.
Mais à quelle époque le Christianisme se trouvat-il réduit à cette extrémité d'être privé d'une langue, d'une peinture, d'un art à lui? N'est-ce pas évidem-
i M. Raoul Roghette, Tabl. des Cat., p. lO?. 2 Ibid., p. 98.
ment aux premiers jours de son enfance? Les monuments des Catacombes, où l'on retrouve tant de vestiges du paganisme, sont donc contemporains de la naissance même de l'Église. Il serait superflu d'insister davantage sur ce caractère d'antiquité, dont nos prochaines visites rendront la signification encore plus évidente. Il est temps de quitter la Voie Appienne.
Comme le voyageur qui parcourt aujourd'hui les champs de bataille de Marengo, d'Austerlitz ou de Wagram contemple avec avidité tous les accidents de terrain où s'accomplit quelque brillant épisode de ces gigantesques combats, comme il salue avec enthousiasme le guerrier dont ils racontent la gloire; ainsi, pèlerins sur le plus illustre théâtre des grandes batailles du Christianisme, saluons, avant de lui dire adieu, l'immortelle Voie Appienne : aux noms déjà connus ajoutons, avec un noble orgueil, celui d'autres athlètes qui l'ont rendue à jamais célèbre.
Sur ce champ d'honneur tombèrent en un jour quatre mille martyrs. Dans la personne d'Adrien, le paganisme, vaincu par leur courage, est obligé de céder le terrain et de remettre dans le fourreau son glaive émoussé. Aiguisé de nouveau, ce glaive brille aux mains du terrible Valérien ; il tombe et retombe encore, pour se briser sur le cou d'une jeune vierge, nommée Lucille. Au lieu du glaive, voici Dioclétien qui s'arme de la hache. Trente vétérans de son armée reçoivent les premiers coups et marquent la place où d'innombrables successeurs viendront arracher au plus redoutable persécuteur de l'ÉgHse la victoire si cruellement et si longtemps disputée. Enfin, lorsque le paganisme expirant voudra rendre son dernier combat, la Voie Appienne verra les illustres martyrs
Sempronius et Aurélien forcer Julien, l'apostat couronné, à commencer le mot fatal qu'il achèvera bientôt dans les plaines de la Perse : a Tu as vaincu, Galiléen M » Salut donc, reine des voies! chemin et mausolée de tous les triomphateurs. Salut, toi qui par un noble privilège fus choisie de Dieu pour redire éternellement la vanité des héros de la vieille Rome et l'impérissable gloire des vainqueurs de la Rome chrétienne !
Catacombes de la Voie Latine. — Catacombes d'Apronien. — Histoire, — Sainte-Eugénie. — Peintures des Catacombes, partie liistorique. Adam et Eve. — Caïn et Abel. — Noé. — Explication d'un anneau. — Catacombe des Saints-Gordien-et- Epimaque. — Histoire.
La foule pieuse se portait à Saint-Barthélémy en rile. On célébrait dans l'église des Benfratelli la fête de saint Jean Calybite. Après avoir vénéré le corps de ce grand martyr de l'humilité, nous revînmes sur nos pas, afin de visiter les Catacombes de la Toie Latine, célèbres par les combats des martyrs de la foi. Entre les anciennes portes Capena et Cœlimontana, appelées aujourd'hui portes Saint-Sébastin et Saint-Jean, se trouvent, sur le versant du Cœlius, la porte Latine et la voie du même nom. Aux temps des Césars la Voie Latine rivalisait de célébrité avec la Voie Valérienne et la Voie Appienne ^ Entre deux lignes de superbes tombeaux, elle conduisait aux pays des Latins.
Aujourd'hui encore on trouve dans les vignes qui la bordent les vastes colombaires des affranchis de
1 Ari>'GHI, lib. III, c. XXI, p. 289.
2 Prœclarissimœ sunt Vise Appia, Latine, Valeria. — Strab., lib. V.
Pomponius Hylas et de la famille d'Auguste ; mais le temple de la Fortune Féminine, devant lequel Yéturie arrêta son fils Coriolan, a disparu sous ses propres ruines. Il en est de même de la superbe villa de Phyllis, nourrice de Domitien, dans laquelle cette femme courageuse donna la sépulture à l'indigne empereur. Protégés par la richesse et par la gloire, ces édifices ont péri, tandis que l'oratoire qui marque la place oii le disciple bien-aimé fut plongé dans l'huile bouillante survit aux révolutions humaines et aux ravages du temps. Non loin de la porte Latine, aujourd'hui fermée, se trouve dans la campagne la Catacombe d'Apronien.
D'où lui vient ce nom si glorieux dans les fastes consulaires de l'ancienne Rome? L'histoire ne donne que des réponses incertaines. Elle a bien inscrit dans ses annales le nom d'un martyr, membre de cette noble famille ; mais elle apprend qu'il fut couronné sur la Voie Salaria sans ajouter qu'il ait illustré par sa sépulture le cimetière de la Voie Latine ^.
Il est plus vraisemblable, que cette famille qui eut tant de sang à verser pour la république, en eut encore à donner pour l'Évangile, et que le martyre ou la charité de quelqu'un de ses enfants aura immortalisé son nom en l'attachant à la Catacombe qui nous occupe. Il faut que la mort ou la vertu de cet Apronien ait été bien célèbre pour que son nom n'ait pas été effacé par celui de la jeune héroïne dont la sépulture répandit tant d'éclat sur ce quartier de la Rome souterraine.
1 I.e saint martyr Aproiiien était commentariensis , c'est-à-dire intendant des prisons de Rome, sous Dioclétien. — Bar., AnnoU ad Martyr., 2 febr. et 25 mart.
Le 25 décembre de Tan 2G2 paraissait devant le tribunal de Nice ri us, préfet de Rome, une jeune vierge nommée Eugénie, fille de Philippe, préfet impérial en Egypte ^ Convaincue d'être chrétienne et d'avoir exhorté un grand nombre de ses compagnes à la virginité, elle est condamnée à de longues tortures. Quand la rage des bourreaux est épuisée, quand la vieille Rome est lasse de battre des mains, le glaive du confecteur vient trancher le dernier fil de vie qui reste à la jeune victime ; et, comme l'oiseau échappé du filet de l'oiseleur, son âme victorieuse prend son essor vers le ciel. Claudia, sa mère, vient enlever le corps de sa fille, et le dépose dans un de ses jardins sur la Voie Latine, au lieu môme où Eugénie avait enseveli de ses mains virginales un grand nombre de martyrs 2.
Cette mère ne pouvait s'éloigner du tombeau qui renfermait son trésor. Un jour qu'elle y répandait ses prières et ses larmes, Eugénie lui apparut et lui dit : «Réjouissez-vous, ô ma mère! le Seigneur m'a introduite dans les déUces du ciel; vous-même vous y viendrez dimanche prochain. Recommandez à mes deux frères Avitus et Servius de garder fidèlement le signe de la croix, par lequel ils deviendront participants de notre bonheur, d L'événement vérifia la prédiction. Claudia mourut, et ses deux fils, devenus apôtres de la foi, reposèrent auprès de leur mère et de leur sœur dans la Catacombe d'Apronien. Les corps
1 Filia Philippi,prœfecti augustalis in iEgypto. — Bar.,.4«. 18'î, 11° 3; et A7i. 262, n° 56.
2 Non loni?e ab urbe, in Via quœ Latina appellatnr, in prirdio ejusproprio, ubi multornmipsa sepelierat membra. Act. y>is. Cod. S. Pétri; S. Marix ad Martyr.; S. Cœcil.
de sainte Eugénie et de sainte Claudia enrichissent aujourd'hui l'Église des Saints-Apôtres ^
Ici, comme dans les autres cimetières, les chrétiens avaient dessiné de saintes images : par malheur la Basilique de Sainte-Eugénie, restaurée par les papes Jean VII et saint Léon III, n'existe plus. Néanmoins le souvenir du vénérable sanctuaire nous fit rentrer sans effort dans le sujet dont nous avions commencé hier l'intéressante étude.
Outre leur physionomie générale, qui est un mélange de l'idée chrétienne et de la forme païenne, les peintures des Catacombes présentent deux parties bien distinctes, le fond et l'encadrement ou le sujet et l'ornementation. Exclusivement chrétiens, les sujets, pris en eux-mêmes et dans l'intention de l'ar^ tiste, forment tous ensemble une vaste galerie, oii les faits culminants de l'histoire rehgieuse de l'humanité, depuis la création du monde jusqu'à l'éternité, sont exposés à la méditation du spectateur. C'est, à nos yeux, le plus beau livre d'instruction et de prières qu'on pût présenter aux néophytes, comme aussi le plus propre à leur inspirer les sentiments convenables à la triste position dans laquelle ils se trouvaient. Passons en revue quelques-uns des tableaux de ce musée tant de fois vénérable.
Dans une crypte des Catacombes de Sainte-Agnès, sont peints nos premiers parents au moment de leur désobéissance. Entre Adam et Eve s'élève l'arbre défendu dont le serpent entoure la tige. Le démon regarde la femme, qui étend la main pour cueillir le fruit, en manger et le présenter à son mari. Une au-
1 Act. 7}is. Cod. S. Pétri ; Mariœ ad Martyr., S. Csecil. — Arixghi, lib. IV, c. ii. — Mazzol., t. V, p. 294.
tre peinture du même cimetière représente Adam et Eve après leur faute et cherchant à cacher leur nudité. Le même sujet revient très-souvent dans toutes les autres Catacombes. On en conçoit la raison ;le dogme du péché originel est la base de la rédemption et par conséquenl de tout le Christianisme. Évidemment le premier soin de l'Église devait être de bien instruire les fidèles de cette vérité fondamentale, altérée par les païens de l'Orient et de l'Occident.
Ajoutons que la faute primitive ne servait pas seulement à fixQr la croyance de l'esprit ; elle faisait encore naître dans le cœur des premiers chrétiens les dispositions les plus propres à les soutenir parmi leurs épreuves. L'irrévocable sentence de mort, gravée par le doigt de Dieu sur le front d'Adam et de toute sa postérité ; la malice du démon ; la miséricorde de Dieu manifestée jusque dans le châtiment des coupables ; la promesse d'un Rédempteur ; la certitude d'une réparation universelle qui rendrait à l'humanité plus qu'elle n'avait perdu ; enfin, la résurrection future, voilà les grandes leçons qui sortent du dogme de la chute originelle. De là découlent, comme conséquences pratiques, le mépris de la mort et le courage du martyre ; la fuite des occasions dangereuses, la confiance dans la nouvelle Eve et le désir sérieux d'échanger les peines de la vie présente contre les joies de l'éternité.
Une expUcation verbale était nécessaire pour animer le tableau et faire jaillir tous ces eriseignements,. que fécondait ensuite la méditation. Or, les prêtres, les évêques, les Pères de l'Église devenaient les éloquents ciceroni du musée souterrain. Quand on lit les Commentaires magnifiques de Tertullien et des
autres Pères de l'Eglise sur ces peintures figuratives, on n'a pas de peine à concevoir la science profonde et l'énergique vertu des premiers fidèles, lecteurs assidus du grand livre des Catacombes ^.
A la chute originelle, qui introduisit dans le monde la division et la mort, succède l'image du dualisme fatal qui en résulta parmi les hommes. Gain et Abel, l'un pervers et l'autre innocent ; l'un meurtier et l'autre victime; l'un maudit et malheureux dans sa vie et dans sa mort, l'autre glorifié dans l'éternité, donnent naissance à deux races distinctes qui se perpétuent à travers tous les siècles avec les caractères propres de leurs pères. L'origine de ce double fait se trouve rappelée dans un grand nombre de cryptes par le sacrifice d'Abel et de Gain. Je citerai en particulier deux sarcophages des Gatacombes de Saint-Gallixte et de Sainte-Agnès.
Sur le premier on voit Gaïn tenant une grosse grappe de raisin, suivi d'Abel portant sur ses bras un jeune agneau. Gain, livré aux rudes travaux de l'agriculture, est à moitié vêtu; Abel, adonné aux occupations plus douces de la vie pastorale, porte une tunique qui lui descend à mi-jambes. Sous la figure d'un vénérable vieillard, assis sur un trône. Dieu bénit le sacrifice d'Abel et détourne les yeux de celui de Gaïn 2. Pour rappeler l'époque de cet événement mémorable, on voit à demi cachés derrière le trône divin Adam et Eve, les deux seuls êtres humains qui fussent alors sur la terre.
1 Tertull , de Resuvrect.Car., c. XLViii. — S. AuG., m Ps. XL. — Id., de Symb., lib. III, c. iv, etc.
2 Respexit Dominus ad Abel et ad munera ejus ; ad Gain vero et ad munera illius non respexit. Gen., c. iv, 4.
A tous ces détails le sarcophage de Sainte-Agnès en ajoute un autre : les pieds du Père Éternel reposent sur un escabeau, SLi^-pelé siippedaneum ou scabellum. Ce meuble de luxe, réservé aux grands personnages, désigne ici la haute majesté du Tout-Puissant. Nous voyons saint Jérôme conseiller à Eustochium de ne jamais s'en servir en public, et cela par humilité ^
Commencée par le tableau d'Adam et d'Eve, l'instruction dogmatique et morale des néophytes se continuait à l'inspection du sacrifice de Caïn et d'Abel ! Quelle richesse d'enseignements leurs maîtres savaient tirer de cette peinture éloquente ! Les catéchumènes et les nouveaux chrétiens voyaient de leurs yeux l'origine et le caractère de cette société païenne qui les persécutait à outrance, qui les dévouait à la mort, bien qu'ils fussent innocents; ils voyaient aussi la pureté de cœur, la foi vive, l'innocence avec laquelle ils devaient, eux rejetons d'Abel, faire le sacrifice de leur vie, de leurs biens, de leurs affections ; puis dans le lointain ils voyaient briller la récompense de leur générosité et de leurs terribles épreuves ; enfin, pour les encourager, on leur montrait dans Abel la personne même de Tauteur et du consommateur de la foi, innocente victime immolée pour le salut du monde -.
Les fortes pensées et les nobles sentiments inspirés par les deux premiers tableaux s'agrandissaient avec le troisième sujet de l'éloquente galerie. Xoé sauvé du déluge était un symbole trop diaphane de l'Éghse
1 Quando in conventum fratrum veneris vel sororum. Immilis sedeas : scabello te censueris indignam. ~ Epist 22, ad Eustoch.
* D. Ambr., de Paradis., c. iif— Tertull. — L. Cypr., de Bono Patient., etc.
naissante, battue par les orages des persécutions, pour ne pas faire une impression aussi \ive que consolante sur l'esprit des premiers chrétiens. Aussi l'histoire du patriarche se reproduit souvent dans les nombreux cubicula des Catacombes.
Au cimetière de Sainte-Priscille, un monumentum arcuatum présente, dans un compartiment de la voûte absidale, Noé à moitié hors de l'arche et tendant les mains à la colombe qui se dirige vers lui, un rameau d'olivier dans le bec. La figure de l'arche est fort remarquable : au lieu d'être oblongue, comme celle d'un vaisseau, elle est carrée. On pourrait voir ici la fantaisie ou l'ignorance d'un artiste inexpérimenté, si le navire miraculeux n'avait la même forme dans la plupart des peintures et même des sculptures souterraines. Outre le monument qui nous occupe, je me contenterai de citer le beau sarcophage du cimetière de Saint-Gallixte expliqué par Bottari*.
Pourquoi l'art primitif avait-il adopté ce type invraisemblable ? Conduit par cette inspiration mystérieuse qui l'accompagne toujours, il a vu dans l'arche de Noé la figure de l'Église. Mais dans la réalité il a vu quelque chose de plus que dans la figure : je veux dire l'éternelle stabilité de l'Eglise. Yoilà pourquoi il a reproduit le navire qui en est l'emblème sous une forme carrée, parce que le carré demeure toujours ferme sur quelque côté qu'il tombe ^,
Or, quelle foule d'impressions devaient éprouver les néophytes lorsque, l'œil fixé sur l'arche, ils entendaient leurs vénérables interprètes disant: «L'arche
1 T. III, p. 183.
2 Quadratum enim, quacumque verteris, firmiter stat. — S. AUG., Contra Faust., lib. XII, c. xiv.
est, sans contredit, la figure de la Cité de Dieu, c'estîi-dire de l'Église, voyageuse en ce monde, et qui est sauvée par le bois auquel est suspendu le Médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus. L'épouvantable cataclysme qui l'agite vous annonce les affreuses persécutions qui nous pressent. Dans le patriarche qui gouverne l'arche et y maintient l'ordre et la vie vous devez voir le Seigneur, véritable Noé, dirigeant l'Église, qui, aidée de la grâce, s'élève de plus en plus vers le ciel, à mesure que les grandes eaux des persécutions deviennent plus abondantes. Si nul ne fut sauvé du déluge que Noé et sa famille renfermée dans l'arche, c'est pour vous apprendre que hors de l'Église il n'y a de salut pour personne. Quant à la porte latérale pratiquée dans l'arche, elle vous indique la plaie faite au côté du Rédempteur. C'est la porte de l'Église, qui est son corps, puisque de cette ouverture découlent les sacrements qui nous unissent à lui.
« Si après le déluge, qui fut le baptême de l'ancien monde, vous voyez la colombe venir auprès de Noé un rameau d'olivier dans le bec, cette messagère de la paix vous annonce qu'après le baptême, qui a effacé vos iniquités, la paix est faite entre vous et Dieu. Le déluge passé, Noé, chef d'un nouveau monde sauvé dans l'arche qu'il a fabriquée lui-même, malgré les railleries des méchants, descend sur la terre dont il est mis en possession avec sa famille, sans crainte d'un nouveau cataclysme. Voyez,, dans toutes ces circonstances, le Seigneur, chef d'un nouveau peuple sauvé dans l'Église, que le vrai Noé a établie malgré les persécutions, et qui, à la fin des temps, lorsque toutes les épreuves seront passées, entrera dans le
ciel, dont il prendra possession avec sa famille pour toute l'éternité ^.o
La scène du déluge, ce type tout à la fois si majestueux et si frappant de l'Église dans son état présent et futur, l'art chrétien l'avait multiplié sous les yeux des fidèles. On le trouve non-seulement dans les peintures et les sculptures des Catacombes, mais encore sur les anneaux et sur les objets d'un usage ordinaire. Je citerai en particulier la belle pierre annulaire publiée par Aringhi, parce qu'elle complète les idées énoncées plus haut en réunissant dans le même sujet l'arche de Noé et l'Église.
Cette pierre est un onyx d'une grande beauté, mais d'une dimension de quelques lignes seulement. Au milieu on voit une barque violemment agitée par les flots; les rameurs, placés sur l'avant et sur l'arrière, luttent avec énergie; une gracieuse colombe repose sur la poupe et regarde tranquillement la manœuvre. Du milieu du pont s'élance un seul mât portant au sommet une petite barque, sur laquelle est perchée une autre colombe. A quelques pas de la proue, Pierre marche sur les flots et tend la main au Sauveur debout et majestueusement immobile sur les ondes agitées. Au-dessus de la tête de saint Pierre et de Notre- Seigneur on lit ces initiales grecques et latines : PET. IHG. Peints, Jésus. Enfln, sous la quille du vaisseau on voit un 'monstre marin, la gueule béante et dont la position exprime la douleur et la rage.
Nul doute que ce navire ne soit l'Église ; la mer agitée le monde, et surtout le monde pendant les per-
1 S. AuG., de Civit. Dei, lib. XV, c. vi. — S. Cypr., Epist. ad Pomp. — Id., contra Novat. — Tertull., lib. de Baptism. — S. Justin., Colloq. cum Tnjph. Jud. cire, finem.
séditions primitives; les rameurs, les Apôtres; la colombe, tranquillement perchée sur la poupe, le Saint-Esprit, véritable pilote de l'Église; la petite barque placée au sommet du grand mât, l'arche de Noé, figure de l'Église ; le màt unique pour les deux navires, Jésus-Christ, qui, étant aux siècles des siècles, soutient l'Église depuis le commencement du monde ; la colombe placée en observation sur la petite barque, la colombe de Noé, emblème du Saint-Esprit.
Saint-Pierre quittant sa barque au plus fort de la tempête et venant trouver Notre- Seigneur, c'est bien l'Église elle-même revenant au divin Maître par l'ardeur de ses supplications, alors qu'elle se voit assaillie par des ennemis plus redoutables et plus nombreux. Enfin que voir dans ce monstre marin gisant sous le navire? sinon le terrible Léviathan de l'Écriture, le démon, qui excite toutes les tempêtes et qui cherche à faire sombrer le vaisseau de l'Église. Mais sa position même indique l'impuissance de ses efforts et la fureur du désespoir^. Est-il un livre plus intelligible, plus complet, plus éloquent que cette simple gravure? nous ne le pensons pas.
En bénissant l'art chrétien, si fidèle à sa mission, nous nous dirigeâmes vers les Catacombes des Saints- Gordien-et-Épimaque. Pendant la persécution de Julien l'Apostat, Rome comptait au nombre de ses jurisconsultes un magistrat nommé Gordien. Fort attaché au paganisme, il entreprit de le défendre dans une dispute avec un prêtre nommé Januarius. Gordien fut vaincu, et, conséquent avec lui-même, il embrassa courageusement la vérité qui venait de luire à ses yeux; cinquante- trois personnes de sa maison
1 Roma subterr., lib. V, c. ix, p. 24 i.
imitèrent son exemple. Bientôt il lui fallut signer sa foi comme on la signait alors, avec du sang, etil la signa.
Alors Rome put voir un de ses plus graves citoyens garrotté comme un vil malfaiteur, meurtri et déchiré avec des lanières garn-es de plomb, puis attaché à la colonne d'ignominie, recevoir tranquillement le coup de hache qui lui abattit la tête. Chose utile à méditer! ces cruautés, dignes de Néron, étaient ordonnées par Apronien, préfet de Rome, issu de l'illustre famille dont un des membres avait, par son martyre ou par sa charité, donné son nom à la Gatacombe que nous venions de quitter. Pendant la nuit du dO mai de l'an 362, les chrétiens enlevèrent le corps du saint martyr et le déposèrent dans le cimetière de Saint- Épimaque. Alexandrie d'Égvpte avait été le théâtre des combats de ce nouvel athlète. Mais dans sa jalousie maternelle Rome avait voulu posséder le corps de son noble enfant, et l'illustre témoin de la foi, dans les régions lointaines, venait de prendre place dans la grande cité des martyrs, lorsque Gordien partagea sa demeure et la gloire de lui donner son nom i.
Aux gloires de cette Gatacombe, dont l'origine est incertaine, il faut ajouter, suivant l'opinion bien établie de Bosio, les illustres martyrs Sempronius, Olympius, Exupérie et Théodulus, que le pape saint Etienne, accompagné de son clergé et de nombreux fidèles, y déposa lui-même, pendant la nuit, à la lueur des flambeaux, au milieu des chants et de la pompe que pouvait permettre l'horrible persécution de Yalérien-.
1 Bab.. , A?mot. ad Martyr.^ 10 mai. — Bosio, Roma subterr . ^ lib. IV, c. III.
2 Eadem nempe nocte adveniens S. Stephanus Episcopus cum
On peut aussi nommer le glorieux athlète de la foi, saint Némésius, qui reçut des mains du même pontife une sépulture honorable dans ce même cimetière, sur lequel il avait reçu la palme de la victoire. Plus tard son corps, ainsi que celui de sainte Lucille, sa fille, furent transportés, avec ceux des autres martyrs nommés plus haut, dans l'église de Sainte-Marie la Neuve, à l'extrémité du Forum. Ils y reposent aujourd'hui, et le pèlerin qui vient les vénérer peut voir l'éternelle fécondité de l'Église catholique, qui dans le même temple réunit aux martyrs des premiers âges les enfants non moins glorieux de sa vieillesse. Nous savons déjà que Sainte-Marie la Neuve possède le corps de sainte Françoise Romaine, l'honneur de son sexe, la gloire de son siècle et l'orgueil de la Ville éternelle.
XYII
Catacombes de la Voie Latine (suite). — Catacombes des Saints- Simplicius-et-Servilien. — Histoire. — Peintures des Catacombes, partie historique. — Abraham. — Absence de crucifix dans les Catacombes. — Différentes espèces de croix. — Joseph. — Moïse. — Quatre circonstances de sa vie, souvent représentées. Pharaon. — Arche d'alliance. — Samson. — David. — Élie. — Gatacombe de Saint-Tertullien. — Histoire.
En corrompant les pères du genre humain, le démon inocula son cruel venin à toute leur postérité. Vainqueur du roi de l'univers, il acquit aussi une influence fatale sur les créatures soumises à son empire. Tous les peuples furent persuadés de ce dogme aussi terrible qu'il est incontestable. De là, dans tous les lieux
clericis et religiosis viris, hymnis ex more redditis, eonim corpora, hoc est sanetorum Sempronii et sociorum, abstulcrunt et sepelierunt juxta Viam Latinam, milliario primo. Ms. Cod. Vat. 4»
éclairés par le soleil, des sacrifices, des expiations, des conjurations, des purifications, afin de soustraire les créatures à l'action malfaisante du prince des ténèbres. Héritière de la vérité, l'Église catholique ne pouvait laisser périr ce dogme, d'autant plus important à conserver qu'il est une des bases de l'ordre providentiel.
Chaque année Rome manifeste sa foi sur ce point en bénissant solennellement les animaux. Le jour de Saint-Antoine est choisi pour accomplir ce devoir, sans doute parce que le patriarche du désert sut triompher avec éclat de l'immonde ennemi qui cherche à souiller, en les corrompant, toutes les œuvres de Dieu. Quoi qu'il en soit, pendant que la foule se portait partie sur l'Esquilin, où se faisait la bénédiction, partie aux églises de Saint-Antoine ai Monti, de Sainte -Marie des Miracles, de Saint-Jean des Florentins, et des religieux Antoniens à la Colonnade de Saint-Pierre, pour invoquer le puissant Thaumaturge, nous reprîmes le chemin de la Voie Latine.
Un mille au delà du cimetière de Saint -Épimaque se trouve la Catacombe des Saints-Simplicius-et-ServiUen. Elle fait corps avec la précédente, et passe pour la plus ancienne de cette région ; son origine remonte au règne de Trajan. Citons quelques-unes de ses gloires. La conversion de sainte Flavie Domitille avait fait grand bruit à Rome et à la cour impériale. On rechercha les motifs qui avaient porté la jeune princesse à sacrifier son rang, ses espérances et sa vie pour embrasser une religion proscrite.
Parmi ceux qui se livrèrent à cette étude et qui avaient entendu de leurs oreilles les paroles de la jeune martyre et vu de leurs yeux ses œuvres miraculeuses.
on cite les saints Simplicius et Servilien. Convertis à la foi, ils refusèrent désormais aux dieux de l'empire le culte qu'ils avaient coutume de leur rendre. Arrêtés pour ce fait par ordre d'Anianus, préfet de la ville, rien ne put ébranler leur résolution, et ils eurent la tête tranchée. Les chrétiens recueillirent leurs corps et les déposèrent dans un jardin qui leur appartenait, situé à deux milles des murailles, sur la Voie Latine. Les saints martyrs y devinrent comme deux fontaines d'où sortit, pendant bien des siècles, une vertu puissante pour la guérison de l'âme et du corps ^
Faut-il compter parmi les glorieux habitants de la même Catacombe les saints Quartus et Qaintus, dont les corps ont été transportés à Capoue ? ou bien leur sépulture forme-t-elle un cimetière séparé, quoique voisin du premier? Sur cette question secondaire les archéologues romains ne sont pas d'accord ^. Quoi qu'il en soit, le lieu précis où ils furent inhumés s'a.])i^elsLit Ad centwn auias, près des Cent Pavillons ou des Cent Chambres.
Au jugement des savants, les Cent Chambres étaient un grand édifice, divisé en nombreuses pièces servant ou d'établissements de bains ou de lieu de réunion pour les membres de quelque tribunal, peut-être le tribunal des Cent^. Il n'en reste plus que des ruines éparses, confondues avec la terre végétale et cachées par des vignes. La découverte de cette Catacombe est due au prélat Guizzardi, un des premiers gardiens de
1 Quorum corpora chrisUani posueruiit in pru?dio eorum Via Latina, miiliario secundo, in quo loco exuberat virtus martyrii eorum usque in prœsentem diem. — Ado, m Morfijr., die 20 april. — Id., Martyr. Rom., 20 maii.
2 BOLDETTI, lib. II, c. xviii. — Bosio, lib. IV, c. IV.
3 BOLDETTI, lib. II, c. XVIII.
la Rome souterraine. La Basilique des saints martyrs, restaurée par le pape Adrien I", n'existe plus. Il nous fut donc impossible d'y continuer notre étude des peintures primitives. Nous la reprîmes néanmoins, à l'aide d'autres monuments, au point chronologique où nous l'avions laissée hier.
Un des sujets qui se reproduisent souvent dans les Catacombes, c'est le sacrifice d'Abraham. La piété de l'Église naissante le voulait ainsi pour deux raisons. D'abord, Isaac innocent, et néanmoins immolé par son père, dont il était uniquement chéri, peignait avec autant d'énergie que de vérité le chrétien des Catacombes, Isaac de la loi nouvelle, tendrement aimé de Dieu, et néanmoins livré par ses ordres au glaive et au bûcher. Quelle leçon d'ineffable tendresse, de résignation, de confiance, de généreuse soumission, devait inspirer aux néophytes la vue de cette scène patriarcale, figure anticipée de leur état présent ! Ensuite il fallait, pour soutenir leur courage parmi tant d'épreuves, leur offrir souvent l'exemple du Dieu prince, consolateur et soutien des martyrs; mais les circonstances ne permettaient pas de le représenter sur la croix.
Ici se présente l'explication d'un point fort intéressant dans l'histoire de l'archéologie primitive. Nous avons déjà vu que la croix ne se trouve jamais ou presque jamais ni sur les tombes, ni sur les inscriptions, ni dans aucun monument de la plus haute antiquité. J'entends la croix ordinaire, et non point la croix de Saint-André. A plus forte raison ne rencontre-t-on jamais le crucifix. Pourquoi l'absence de ces signes vénérables?
Nous savons par saint Paul lui-môme que la croix
était un scandale pour les Juifs et une folie pour les gentils ^. La peindre ou la sculpter dans les cryptes des Catacombes, où se réunissaient avec les néophytes les catéchumènes et même des païens et des Juifs désireux de connaître la religion, eût été un manque de prudence. La vue de ce signe aurait scandalisé les Juifs, excité les railleries et le mépris des gentils, déconcerté des esprits encore imbus de préjugés et produit sur ces âmes novices l'effet d'un aliment trop nourrissant sur un estomac débile ou malade. C'est donc par égard pour leur faiblesse qu'on ne représentait ni le crucifix ni même la croix dans son austère nudité-. Toutefois, nous l'avons dit, ces signes étaient nécessaires au cœur et à l'esprit des chrétiens. Pour concilier toutes les difficultés, on se gardait de peindre ou de sculpter le crucifix, et on déguisait la croix et le mystère qu'elle rappelle, en les enveloppant de figures et d'emblèmes.
Ainsi chez les anciens la croix affectait quatre formes différentes, ou plutôt il y avait quatre genres de croix : la croix simple, crux siwplex, qui consistait en un simple poteau sur lequel on fixait les malfaiteurs avec des clous ou avec des cordes; la croix composée, crux cotnposita, qui se divisait en trois espèces : la première était la croix appelée C7'ux decussa, consistant en deux pièces de bois unies par le milieu, représentant le X des Grecs ou l'X des Latins ; nous l'appe-
1 On vient d'en trouver la preuve monumentale dans une caricature découverte au palais des Césars sur le Palatin. C'est une fresque représentant sur une croix un homme à tête d'àne et au pied un chrétien qui adore.
2 Bosio, Ro)7ia subt., lib V, G. x, — Tertull., Co?itra Judxos, c. X, et Adv. Marcion., lib. II, c. xviii.
Ions croix de Saint-André, en mémoire de l'Apôtre qui y fut attaché; la seconde, nommée cruxcommissa, avait la forme du Tau des Juifs, T majuscule des Grecs, ou du T des Latins ; la troisième, appelée immissa^ laissait passer la tige au-dessus des croisillons; c'est notre croix ordinaire -[-*.
Sous ces deux dernières formes la croix ne se rencontre pas dans les peintures de la plus haute antiquité, sans doute parce qu'il était difficile de la déguiser. Il en est autrement de la croix de Saint- André. Un emblème ingénieux la cachait facilement aux yeux inexpérimentés et la faisait passer simplement pour l'initiale du nom adorable de Notre- Seigneur. En effet, dans les monuments primitifs rien n'est plus fréquent que le monogramme du Christ "^l^ qui avait le double avantage de donner, sans le
trahir, le nom de la grande Yictime, et de représenter, sans offusquer, l'instrument de son supplice.
Plus tard, lorsqu'on représenta la croix dans les peintures chrétiennes, on eut soin de la couvrir de perles et de l'environner de roses. C'est la croix perlée, crux gemmata, si commune dans les monuments du quatrième siècle, « et cela, dit le savant Bottari, parce que l'horreur qu'inspirait ce bois, jadis infâme et ignominieux, subsistait encore en partie dans l'àme des convertis. »
Quant aux crucifix, les raisons données plus haut font comprendre qu'on devait s'abstenir absolument de l'exposer aux regards des assemblées primitives,
1 Voyez Gretser, de Criice, lib. I, c. i. — Lipsius, de Cruce, lib. I, c. VI, VII, VIII, IX. — Sandini, Hist. famil. sacr.^ p. 23G. * Sandini, Hist. fam. sacr., p. 176.
composées quelquefois de catéchumènes, de juifs et de païens, et toujours de néophytes. Aussi, de savoir s'il en existe un seul antérieur à Constantin, c'est une question fort controversée parmi les archéologues. Les princes de la science ne font pas difficulté de soutenir la négative *.
Les sentiments de foi, d'amour, de résignation, d'espérance inspirés par le sacrifice d'Abraham, les premiers chrétiens les puisaient avec non moins d'abondance dans l'histoire de Joseph. Ce quatrième tableau de la grande galerie souterraine développait les précédents, et convenait on ne peut mieux à la situation des fidèles persécutés. De là vient qu'on le rencontre fréquemment dans les Catacombes. Figure du Sauveur dans ses épreuves et dans sa gloire, Joseph l'est encore dans sa résurrection.
Le transport solennel de ses ossements dans la Terre Promise, auprès des patriarches, représente trop bien le retour de l'homme dans sa patrie, parmi les bienheureux, au jour de la résurrection générale, pour que les chrétiens n'aient pas reproduit ce dogme, inspirateur de leurs vertus, soutien de leur courage et source de toutes leurs consolations. On le trouve en effet dans une belle peinture d'une crypte des Catacombes de Saint-Callixte, publiée par Aringhi -. Avec leur éloquence ordinaire, les Pères de l'Église donnaient aux fidèles l'explication de la touchante épopée du fils de Jacob, dans lequel ils avaient soin de mon-
1 .... E questo perché non per anco era dissipato dalla mente degli uomini, quantunque convertit! alla fede, l'orrore clie avevano a quel leirno già infâme e is-nominioso. Sculture e Pitture, etc.,
2 Lib. III, c. xxir, p. 31 J.
trer et le divin Rédempteur, et l'Église, son épouse, et les chrétiens, ses enfants ^
Après le siège de Tyr, Alexandre se porta sur Jérusalem, décidé à punir les Juifs de leur attachement à Darius ; mais le grand prêtre lui montra l'histoire de ses conquêtes, écrite longtemps d'avance dans les prophéties de Daniel. A cette lecture, le vainqueur sort comme d'un profond sommeil. Il grandit à ses propres yeux, la colère fait place à l'admiration, et les Juifs deviennent pour lui l'objet d'un attachement qui ne se démentit jamais. Tels devaient être, si je ne me trompe, les sentiments des premiers chrétiens lorsqu'on leur montrait l'histoire de leur vocation, de leurs épreuves, de leurs victoires, tracée à grands traits dans l'histoire de l'ancien peuple de Dieu.
Gomme leurs idées devaient s'agrandir ! Avec quelle facilité ils devaient saisir les rapports si intimes et si complets de leur existence et de l'existence du peuple dont ils étaient les successeurs! Pour eux la religion devenait un livre à partie double, dont la publication commençait à l'origine du monde : d'un côté la figure, de l'autre la réalité. Comme le peintre qui dessine un portrait tient sans cesse les regards fixés sur son modèle, ainsi, pendant les quatre mille ans qu'il avait mis à écrire ce livre magnifique, le Dieu de l'éternité avait eu l'reil constamment fixé sur la réalité des figures qui sortaient de son pinceau ; et le chrétien se disait avec transport : Cette réalité, c'est l'Église, c'est moi.
Le type le plus complet du divin Législateur, Moïse, devait surtout lui arracher ce cri d'amour et d'admi-
1 Tertull., lib. contr. Judœos. — Origen., Hoynil. i, in Exod. — S. AuG., lib. XII, Contra Faust., etc.
ration. Aussi l'artiste des Catacombes multiplie avec une complaisance marquée le cinquième tableau de la grande galerie. Mais il est quatre circonstances de la vie de Moïse qu'on rencontre plus souvent: le voyage sur la montagne d'Horeb, pour s'entretenir avec Dieu ; la réception des tables de la loi ; le miracle de l'eau jaillissant du rocher, et enfin la manne tombant du ciel. Plus que les autres, ces grands événements étaient riches en instructions et appropriés à la situation des néophytes.
Dans une peinture et dans un bas-relief des Catacombes de Saint-Callixte, publiés par Bosio et par Bottari, on voit le législateur hébreu appuyant un pied sur une pierre et ôtant sa chaussure. La main mystérieuse sort de la nue et annonce l'ordre et la présence de Dieu, et l'on croit entendre cette parole : « Otez Yotre chaussure, la terre que vous foulez est une terre sainte. » Était-il difficile, à la vue de ce tableau, de faire comprendre au néophyte que la sainteté était pour lui la première condition de son initiation aux mystères de la foi i.
Un monumentum arcuatum du cimetière des Saints- Marcellin-et-Pierre représente Moïse recevant la loi. Le législateur est debout, un bras élevé vers un nuage d'où sort la main divine, qui tient le Code inspiré. En peignant Moïse dans cette action, on voulait montrer que Dieu était l'auteur de l'Ancien et du Nouveau Testament ; que l'Église était une comme la religion, et que les novateurs assez hardis pour soutenir le contraire étaient des hérétiques 2.
1 S. Greg. Naz., Orat. u, inPascha, —S. AuG., Senno XLir, de Snnctis.
2 Vêtus Testamentum Deus condidit. — S. Aug., Contra duas Epht. Pelag., iib. III, n. 10. — Bottari, t. II, p. 175.
Deux compartiments de la même voûte nous font connaître l'attitude des premiers chrétiens dans la prière. En mémoire de Notre-Seigneur sur la croix, ils priaient les bras étendus. Ils ne croyaient pas pouvoir être plus agréables à Dieu qu'en se présentant devant lui, comme la grande Victime du Calvaire, vénérable usage observé encore de nos jours sur tous les points du globe par le prêtre à l'autel. Était-ce parce qu'ils avaient la connaissance instinctive de la manière dont prierait un jour la divine Hostie, que les païens prenaient la même attitude lorsqu'ils s'adressaient aux dieux dans leurs pressants dangers ^?
Quoi qu'il en soit, dans la peinture dont il s'agit, on voit un chrétien priant les bras étendus. Il est debout, le corps enveloppé d'un manteau qui cache la tunique, dont les manches sont garnies à l'extrémité d'un parement de pourpre. Dans un compartiment inférieur sont deux chrétiennes en prières : elles ont la même attitude, et leur vêtement annonce une grande modestie. On y retrouve en pratique, et les conseils des Apôtres, et les règles disciplinaires des Pères de l'Église 2. Leur voile est relevé et leur visage découvert, ce qui annonce des vierges chrétiennes. En effet, il était d'usage que les vierges, couvertes d'un voile en public, se découvrissent pour prier dans les
1 Et pandere palmas
Aille Deum delubra.
LuGRET., lib. V, V. 1199.
Ipse gubernator lollens ad sidéra palmas.
Qyid., Trist., lib. I, v. 10.
Voir là-dessus notre ouvrage le Signe de la croix au XIX^ siècle.
2 Nam verus ornatus maxime christianorum et christianarum non tantum nullus fucus mendax, veriim ne auriquidem vestisque pompa; sed mores boni sunt. — S. Auu., Ejjisf. 247.
assemblées des fidèles: on les distinguait par là des \euves et des personnes mariées ^, qui, voilées à l'église, allaient en public le visage découvert.
Disons en passant, à la gloire du Christianisme, que le nombre des épouses du Sauveur fut bientôt si grand, au milieu d'un monde où l'empereur Auguste avait eu peine à trouver six Vestales, que les auteurs païens s'en plaignent hautement 2. On le voit, dans leurs sophismes contre le célibat, les philosophes modernes sont loin d'avoir le mérite de l'invention. Tel était donc l'usage général, auquel le deuil, en quelque circonstance extraordinaire, faisait parfois déroger. Ainsi dans la Catacombe de Sainte-Priscille on trouve, à la voussure d'une crypte, une femme en prières les bras étendus et voilée de ses cheveux.
Pour revenir à la coutume primitive de prier les bas en croix, j';)jouterai que les protestants ont tort de dire qu'elle est inutile, puisque Dieu ne regarde que le cœur et l'intention ; qu'elle est superstitieuse, puisque c'est une invention de l'Eglise romaine. Les peintures des Catacombes sont destémoinsirrécusables de l'antiquité de cet usage, qui remonte évidemment à répoque où, suivant les protestants, TÉglise était pure de toute innovation et de toute infidélité. Ils ne peuvent donc, sans se contredire eux-mêmes, le trai-
1 En exigeant que les vierges fussent partout voilées, Tt rtullien constate l'usage dont nous parlons : Certe in Ecelesia virginitatem suam abscondant, quam extra ecclesiam celant, Timeant extraneos, revereantur et fratres : aut constanter audeant et in vicisvirgines videri,sicutaudentin ecclesiis. » De Velcnid. Virgin., c. xni.
2 Et licet quocumque oculos flexeris, feminas adfatim multas spectare cerratas, quibus, si nupsissent, per îetatem ter jam nixus poterat suppetere liberorum. — Amm. Marcel!., lib, XIV, c. vi. — BOTTARI, t. II, p. G5, I7i.
— isoler de superstition. Sont-ils mieux fondés à dire qu'il est inutile ? Mais les Pères de l'Église pour lesquels ils professent le plus de vénération leur crient, à quinze siècles de distance, que rien n'est inutile de ce qui excite dans le cœur des sentiments plus vifs d'humilité, de confiance et de componction : or, tel est le rit vénérable dont il s'agit ^.
Moïse frappant le rocher est la troisième circonstance de la vie du législateur hébreu que l'art primitif reproduit le plus souvent : on la trouve peinte ou sculptée dans toutes les Catacombes. D'après la doctrine de saint Paul lui-même, le rocher du désert, c'est Notre- Seigneur; la verge qui le frappe, ajoutent les Pères, c'est la croix; les eaux qui en découlent sont les torrents de grâce, entre autres la purification baptismale et la force du martyre, descendus des plaies de l'Homme-Dieu. L'empressement des Israélites à recueillir ces eaux tant désirées est une leçon pour les chrétiens 2. Et puis, quel motif de confiance pour les
1 Le passage de saint Augustin est trop beau pour n'être pas cité : « Nain et orantes de menibris sui corporis faciunt quod supplicantlbus congruit cum genua fîgunt, cum extendunt m anus, vel etiam prosternuntur solo, et si quid aliud visibiliter faciunt. Quamvis eorum invisibilis voluntas et cordis intentio Deo nota sit, nec ille indigeat his indiciis ut humanus ei pandatur animus, sed hinc magis seipsum excitât homo ad orandum gemendumque humilius atque ferventius. Et nescio quomodo, quum hi motus corporis fieri nisi motu animi praecedente non possint, eisdemque rursus exterius visibiliter factis, ille interior invisibilis, qui eos facit, augeatur : ac per hoc cordis affectus qui, ut fièrent ista, prœcessit, quia facta sunt, crescit. — De Cura gerend. pro Mort., c. V, n. 7.
2 fc^ed et fontem baptismi nobis atque martyrii eadem petra ostendit. De latere enim ejus, cum percussus est, sanguis et aqua processit, quod baptisma et martyrium figuravit. — Hier., m Isai., c. XLYiii. — Id., s. Justiîi. Colîoq. cum Trijph. — AuG., Serm. 29 et 86, de Temp.
fidèles persécutés, proscrits, dépouillés de tout, que le souvenir de l'éclatante protection de Dieu sur son peuple ! Ces utiles enseignements expliquent la reproduction multipliée du même sujet.
Plus significatif encore et plus touchant, le miracle de la manne ne pouvait être oublié. N'était-ce pas un axiome de la primitive Église que sans l'Eucharistie le martyre était impossible? Mais, autant le mystère de l'amour et de la foi était nécessaire, autant il était défendu de le révéler ouvertement. Pour en donner une idée à ceux qui Tignoraient, comme pour en rappeler le souvenir à ceux qui le connaissaient déjà, on le représentait sous des symboles.
Un des plus vrais était la manne tombée du ciel, satisfaisant à tous les goûts, soutenant le peuple voyageur dans ses longues luttes contre les nations qui lui barraient le chemin de la Terre Promise, et ne cessant qu'au moment oii il met le pied dans l'héritage promis à ses pères. Aussi, dans une des belles cryptes des Catacombes deSaint-Gallixte, on voit Moïse montrant sept paniers d'osier remplis de manne, et dans le compartiment voisin Notre-Seigneur tenant dans les plis de sa tunique un certain nombre de pains marqués d'une croix. La figure et la réalité sont placées à côté l'une de l'autre, mais cachées sous des apparences : l'art chrétien n'ose parler plus clairement i.
Rassurés sur le succès de la grande lutte qu'ils soutenaient contre César et le monde soumis à ses ordres, les fidèles avaient besoin de connaître le sort de leurs persécuteurs : Pharaon, englouti dans la mer avec son armée, venait le leur apprendre. Sur un beau sarcophage des Grottes Vaticanes, on voit le
1 BOTTARI, t. II, p. 35-G. — Bosio, lib. V, C. XVII.
prince égyptien monté sur tm quadrige, agitant ses coursiers qui s'enfoncent dans les flots, au-dessus desquels paraît encore la tête de quelques soldats, tandis que Moïse, debout sur la rive opposée, étend la verge miraculeuse et commande la destruction des Égyptiens ^
Continuant sa magnifique mission, l'art primitif entre dans tous les détails de la vie si. grande et si laborieuse de l'Église naissante, et sous de nobles figures les peint vivement aux yeux des néophytes. C'est tour à tour Tarche d'alliance, double symbole du Dieu qui les protège et de la divine Mère qui leur donna le Rédempteur pour lequel ils combattent ^ ; Samson qui enlève les portes de Gaza et qui leur montre le Dieu de la vie sortant du tombeau et leur annonçant qu'il brisera les portes de leur prison souterraine 3, c'est David combattant contre Goliath, en qui ils contemplent leur divin chef terrassant Néron^ Domitien, Yalérien et tous les autres géants qui les insultent et les oppriment*,
Si nous voulons visiter la Catacombe de Saint-TertuUien, il est temps d'interrompre notre étude; aussi bien plusieurs jours encore suffiront à peine pour lire les principales pages de l'art primitif. Laissant à droite la Voie Latine, on trouve dans les vignes et parmi les débris des mausolées païens, non loin du cimetière de Saint-Simplicius, l'entrée de la Catacombe de Saint- Tertullien, le Tobie de la primitive Église.
1 BOTTARI, t. I, 170.
2 S. Cyrill. Alexand., de Incarnat. Verb., c. x. — S. Ambr., Serm. 25, pro Com. cou.
^ S. AuG.. Serm. 107. — S. Grec, Ho)7i. 21, m Evanyel. * S. Greg., lib. XXXIX, Moral. f in cap. 42 Job.
On était au plus fort de la persécution de Valérien. Si active qu'elle fût, la piété des fidèles ne suffisait pas à ensevelir les victimes, moissonnées chaque jour par le glaive des bourreaux ou broyées par la dent des bêtes. Un païen, touché de pitié, se mit à recueillir ces corps abandonnés ; entre autres, il donna la sépulture à douze membres du clergé de Rome, martyrisés sur la A'oie Latine, non loin de l'aqueduc de Claude. Cet acte de charité lui mérita la grâce puissante d'embrasser l'Évangile. Baptisé par le pape saint Etienne, il fut ordonné prêtre encore revêtu de la robe blanche des catéchumènes, et continua, sur l'invitation du pontife,' l'exercice de son charitable mais périlleux ministère.
Deux jours après son baptême, Tertullien est arrêté et conduit au tribunal de l'empereur. On le somme de livrer les trésors de son maître Olympius. a Si vous voulez, dit-il à l'empereur, les trésors de mon maître, vous désirez la vie éternelle, que mon maître a reçue en échange de ses richesses périssables. » Yalérien affecta de le prendre pour un fou, et ordonna de le meurtrir de coups de bâton et de lui brûler les côtés avec des torches ardentes. .
Satisfait de cet agréable spectacle, l'empereur se retire et abandonne la victime à un magistrat nommé Saprice. Digne ministre de son maître, Saprice fait dresser son tribunal sur la place Mamertine et ordonne d'étendre le martyr sur le chevalet, de lui casser les dents et de lui couper les nerfs. Ce n'est qu'après ces horribles tortures qu'il lui fait trancher la tête^. Le pape saint Etienne recueillit ses restes précieux et les déposa sur la Voie Latine, auprès des nom-
i BOLDETTI, lib. II, C. XYIIl, p. 563.
breux martyrs que Tertullien lui-même avait inhumés. Découverte en 1687 par les soins du préfet Guizzardi, la Gatacombe de Tertullien ne présenta que des loculi parfaitement fermés. Cette circonstance a fait douter que le saint martyr, dont le corps, exhumé par le pape saint Pascal I", repose aujourd'hui dans l'église de Sainte-Praxède avec ceux des douze ecclésiastiques dont nous avons parlé, ait reçu la sépulture dans ce cimetière. Mais il semble facile de fixer les incertitudes : on sait que la Gatacombe de Saint- Tertullien est contiguë à celle de Saint-Simplicius. Or, rien n'empêche de supposer que le glorieux martyr fut déposé dans les limites de cette dernière Gatacombe, dont un quartier aura pris son nom -.
XYIII
Catacombes de la Voie Lavicane. — Catacombes des SS. Tiburce, Marcellin, Pierre et Hélène. — Histoire. — Peintures. — Partie historique. — Job. — Les trois enfants dans la fournaise. — Daniel dans la fosse aux lions. — Jonas. — Ézéchiel. — Gatacombe des SS. Claude, iSicostrate, Symphorien, Castorus, Simplicius et des Quatre-Saints-Gouronnés. — Histoire.
La Yoie Lavicane, qui conduisait à l'ancien Labicum, aujourd'hui Colonna, située dans les montagnes, entre Frascati et Tivoli, était, comme les autres Voies romaines, bordée de temples et de tombeaux. On cite, entre autres, le Fanum Quietis, Temple du Repos, et le mausolée de l'empereur Didius. L'urne sépulcrale d'Alexandre Sévère et de sa mère Mammée, trouvée dans la même direction, fait supposer qu'ils avaient aussi leur tombeau sur la Yoie Latine.
Quoi qu'il en soit, aux monuments somptueux des 1 Bar., Martyr., 4, aug. — Id., Ann., t. II, an. 260, n. 3.
maîtres du monde, comme aux puticuli des esclaves et du petit peuple, ont succédé les glorieux tombeaux de nos martyrs. La première Catacombe qui se présente au voyageur de Rome, sorti par la Porta Maggiore, est celle des Saints-Tiburce-et-Marcellin. Dans les Actes des Martyrs elle porte souvent le nom Ad Buas Lauros, sans doute à cause de deux lauriers plantés sur le lieu qu'elle occupe. Il n'en est pas fait mention avant le règne de Dioctétien. A cette époque elle fut immortalisée par les combats de saint Tiburce qui lui donna son nom.
Tiburce était un jeune sénateur romain d'une naissance illustre et d'une beauté remarquable. Il venait d'ouvrir les yeux à la lumière de la foi, lorsque le pape Caïus^ voyant l'affreuse persécution de Dioclétien prête à fondre sur l'Église, convoque, un jour de dimancbe, les chrétiens de Rome dans la maison de Chromace, père de Tiburce, et, conformément à l'esprit de l'Évangile, il leur donne l'option de fuir ou de rester dans Rome avec lui. Tiburce s'écrie qu'il ne veut pas quitter l'Évêque des évoques et qu'il est heureux de donner mille fois sa vie pour son Rédempteur. L'assemblée se sépare, et le pape Caïus, avec une partie des chrétiens, vient se cacher dans le palais môme de l'empereur. Ils durent cet étrange asile à Gastulus, intendant des Zètes, c'est-à-dire des petits appartements, placés à la partie supérieure de la demeure impériale ^
IMais le zèle de Tiburce ne peut rester inactif; il
1 Zetarii dicebantur qui prœfecti erant zetis : era quippe zêta (ut tradit Pliuius, lib. VI, Epid. v) locus capax uniiis lecti cum duabus sellis, qui velis obductis et reductis modo adjiciebatur cubiculo, modo auferebatur, ac proinde portatile quoddam cubiculum. —Bar., An. 28G, n. 9.
sort dans la ville et fait de glorieuses conquêtes. Un faux frère, nommé Torquatus, le dénonce et le fait arrêter. Conduit devant Fabien, préfet de Rome, le jeune sénateur est pressé, conjuré de ne pas déshonorer son nom par une mort ignominieuse, a 0 le plus prudent des hommes, grave magistrat des Romains ! s'écrie Tiburce, parce que je refuse d'adorer Vénus l'impudique, Jupiter l'incestueux. Mercure le fourbe, Saturne le mangeur d'enfants, je déshonore ma famille, je souille mon nom î »
Fabien, coupant court à la discussion, fait apporter des charbons ardents et lui dit : « Ou tu vas marcher nu-pieds sur ces charbons, ou tu vas y jeter de Tencens en l'honneur des dieux; choisis. » Pour toute réponse Tiburce ôte sa chaussure, marche sur les charbons incandescents, et dit à Fabien : « Ils sont doux et frais comme des roses ^ » Fabien se lève et ordonne qu'on le conduise sur la Voie Lavicane et qu'on lui tranche la tête, ce qui fut exécuté le 11 août de l'an 286 2.
Or, Tiburce comptait dans sa famille deux de ces héroïnes si communes aux âges de la primitive Église, qui ne pouvaient quitter le tombeau de leur illustre parent : Lucilla et Firmina passaient les jours et les nuits dans la compagnie du martyr. Un jour, Tiburce leur apparut avec les saints Marcellin et Pierre, et leur dit d'ensevelir près de lui ces deux martyrs immolés sur la Voie Cornélienne, au lieu nommé Sylva nigra. La nuit suivante, la voiture de sainte Lucilla amenait sur la voie Lavicane les précieuses dépouilles recueillies par elle et par sa noble sœur. Telles sont
1 Videtur quod super flores roseos gradior. — Bar-, t. II,
an. 286, n. v2.
2 Bar., ibid.
les premières gloires de cette Catacornbe. Avant de faire connaître les autres, il est bon d'ajouter sur les saints martyrs un détail que le pape Damase nous a transmis.
Dans l'histoire de l'Église naissante, deux faits également incontestables marchent de front : le zèle intrépide des chrétiens à recueillir les corps des martyrs et le soin extrême des païens à les priver de cette consolation. Or, le bourreau des saints Marcellin et Pierre racontait au pape Damase, encore enfant, qu'il avait entraîné ses victimes au milieu des buissons, et que là il les avait exécutées, afin que leurs corps fussent perdus pour les chrétiens i. 11 ne savait pas que le Dieu des martyrs veillait sur eux.
Le 18 août de Tan 328, Timpératrice sainte Hélène, mère de Constantin, fut déposée auprès des saints martyrs, et à ces noms gloiieux la Catacombe de la Voie Lavicane ajouta celui de Tillustre princesse. Par amour pour sa mère et par vénération pour les saints martyrs, Constantin fit ériger sur leurs tombeaux une magnifique Basilique dont on voit encore quelques restes appelés par le peuple de Rome Torre Pigna-
1 Hœc omnia Damasus, cum lector esset et adhuc parvulus, didieit ab eo qui gos décolla verat, et postea factus Episcopus, in eorum sepulcro his versiciilis declaravit :
Marcelline, tiios pariter, Petre, nosce triumphos : Perciissor retulit Damaso mihi, cum puer essem, Hœc sibi carnificem rabidum mandata dédisse, Sentibus in mediis vestra ut tune colla secaret, Ne tumulum vestrum quisquam cognoscere posset ; Vos alacres vestris manijjus mundasse sepulchra, Candidulo occulte p.jstquam jacuistis in antro ; Postea commonitam vestra pietate Lucillam Hic placuisse magis sanctissima condere rnembra.
Baron., t. II, An. 30':.
torra ^ Une petite église consacre la place du vénérable monument; et d'utiles ouvrages, dont il faut rapporter la gloire au cardinal Corsini, facilitent l'entrée de la Catacombe, une des mieux conservées, des plus vastes et des plus intéressantes 2.
En présence de ces lieux, témoins des soufTrances de nos pères, nous reprîmes l'étude des peintures qui les avaient souvent encouragés et consolés. Un des souvenirs les plus propres à leur inspirer la sublime résignation, dont lexemple forme une partie de leur précieux héritage, est, sans contredit, celui du saint homme Job. n Quel est le martyr, s'écrie un des élor quents interprètes du musée souterrain, auquel Job ne puisse être comparé ? que dis-je ? combien de martyrs à la fois n'égalent pas ce saint homme ^ ! « — « A^oilà pourquoi, ajoute un autre, si vous êtes dans la tristesse, dans les larmes, dans les épreuves, on vous met sous les yeux l'histoire du prince de l'Orient ^. )>
Le cœur humain est ainsi fait. Youlez-vous le consoler? gardez-vous de lui présenter le riant tableau du bonheur; montrez-lui le spectacle de la douleur, d'une douleur plus grande que la sienne. Si, de plus, il vous est donné de faire briller un rayon d'espérance, le succès est assuré. Or, tel était l'exemple de Job.
Au dépouillement de ses biens, à la perte de ses enfants, aux reproches de sa femme, aux accusations de ses amis, aux douleurs physiques dont il sentait si
i Pro amore matris et veiieratione sanctorum. — Anast., m S. Sylvest.
2 BOLDETTI, lib. II, C. XVIII, p. 663.
3 Quis enim est martyr ciii hic non potiiit œquari, imo martyres innumeros hic iimis œquat. — Chrysost., Hom. ii, in Joh^.
* Origen., lib, I, in Job.
cruellement les atteintes, toutes choses que les habitants des Catacombes partageaient avec lui, se joignait le retour de la prospérité, de la richesse et de la santé, toutes choses encore que l'œil de la foi découvrait à nos pères, dans le prochain et magnifique avenir de l'éternité. Alors du fond de leurs vivants tombeaux les chrétiens faisaient entendre les sublimes accents du patriarche de la douleur, assis sur son fumier : (( Je sais que mon Rédempteur est vivant; que mes os se revêtiront de ma peau; que je le verrai de mes propres yeux, moi et non pas un autre; cette espérance est cachée au fond de mon cœur, et les mains de ceux qui me donneront la sépulture la déposeront avec moi dans mon loculus. >)
Dans les Catacombes de la Voie Latine les peintures d'une crypte nous avaient présenté le saint patriarche assis sur un tas de cendre et de paille hachée ; nous le trouvons au cimetière des Saints-Marcellin-et- Pierre dans la même attitude. Une tunique sans ceinture lui couvre à peine la moitié du corps, le reste est nu. Être assis, avoir la tête appuyée sur la main, telle est l'attitude que les anciens donnaient à l'homme profondément affligé. Dans les médailles de Vespasien, frappées en mémoire du sac de Jérusalem, on voit la Judée sous la figure d'une femme assise sous un palmier, avec ces mots en exergue : Judœa capta ^.
Plus on avance, et plus l'art chrétien devient explicite. De même que les prophéties allèrent se développant à mesure qu'on approchait du grand mystère auquel toutes venaient aboutir, ainsi les ligures de
» BOTTARI, t. II, p, 107, 137.
l'Ancien Testament, ces prophéties des yeux, expriment avec une vérité plus saisissante l'état des premiers chrétiens, en approchant de l'époque où cet état devait être une réalité. A Job succèdent les trois enfants dans la fournaise. Ici, rien ne manque à la figure pour être une histoire complète.
Trois enfants coupables du seul crime d'adorer le vrai Dieu: un monarque superstitieux et farouche ; une fournaise ardente préparée aux adorateurs du vrai Dieu; un peuple entier de spectateurs avides de leur supplice; un miracle qui les conserve pleins de vie au milieu des flammes; la confession du nom de Dieu par le persécuteur lui-même, voilà bien l'histoire de chaque martyr et de toutes les persécutions, dans leur péripétie et dans leur dénoûment.
Il faut entendre les pères et les martyrs expliquant la raison et le sens de ce tableau, partout offert aux regards des néophytes. « La bonté de Dieu, disait saint Gyprien, a daigné vous associer à la glorieuse confession des trois enfants qui furent l'image de ceux qui offrent leur vie pour le Seigneur ^ » De là vint l'usage de réciter aux fêtes des martyrs le cantique des trois enfants dans la fournaise, usage que le quatrième Concile de Tolède rendit obligatoire.
Dans une crypte des Catacombes de Sainte-Agnès on voit, à droite d'un or cosolium, les trois enfants dans la fournaise; ils sont debout, le sarabalum ou bonnet phrygien sur la tête, la tunique flottante autour du corps et les mains étendues dans l'attitude de la prière.
1 Pueros etiam vobis gloriosa confessio sociavit divina dignatio. — S. Cypr., Orat. 81.— Très pueri prœtulerunt figuram sanctorum, qui corpus suuni in perseculionem pro Chiisti iiomiiio obtuleruiit. — S. IsiD., Alleg. in sacr. Script.
Cette histoire choisie se retrouve à chaque pas dans les peintures primitives. Je dirai, en passant, que dans le monument dont il s'agit elle est accompagnée de Daniel dans la fosse aux lions et du bon Pasteur portant la brebis sur ses épaules. Sur le petit loculus on lit l'inscription suivante :
ABENTIVS ET MARC [A ABENTI.E FILLE CARISSIM^ IN PAGE QU.E YIXIT AN. V. M. VU. D. XVIII.
« Abentius et Marcia à Abentia, leur fille chérie, en paix, qui vécut cinq ans sept mois dix-huit jours. » Il était difficile de réunir plus heureusement tous les sujets de consolation que peuvent désirer les parents chrétiens. La fresque semble leur dire : « Sortie sans péché des épreuves de la vie comme les trois enfants de la fournaise, comme Daniel de la fosse aux lions, celle que vous pleurez a été reçue sur le seuil de l'éternité par le bon Pasteur, qui Ta portée joyeuse dans son bercail. »
Remarquons l'exactitude avec laquelle les inscriptions tumulaires indiquent l'âge précis du défunt ainsi que le jour de sa mort. Consolation pour les parents; indication pour les siècles futurs de l'universalité du témoignage rendu à la foi par tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse ; enfin, date du jour auquel on devait, chaque année, se réunir pour célébrer la mémoire du martyr : ces trois motifs me semllant avoir déterminé cette précision, dont il serait facile de citer mille exemples.
Je viens de parler de Daniel dans la fosse aux lions. Non moins approprié que le précédent aux besoins de l'Église primitive, ce nouveau sujet s'offre sans cesse aux regards dans les Catacombes. Noé, Job, Daniel,
brillent comme trois soleils de justice dans les annales du peuple juif i. A ce premier titre de gloire Daniel ajoute le don de prophétie et le courage du martyre. Dépouillé de son emploi, de sa fortune, de ses vêtements, il est jeté dans la fosse aux lions; mais les lions ne lui font aucun mal. Il est sans nourriture, mais un pain miraculeusement envoyé soutient son existence et lui donne le temps d'attendre le roi qui vient ouvrir sa prison, lui rendre la liberté, et le faire asseoir sur les marches du trône.
Pas un trait de ce tableau qui ne convienne au chrétien des Catacombes et à l'Éghse naissante dans ses jours d'épreuves et dans ses jours de délivrance, alors que Constantin, devenu son admirateur et son enfant, lui donna la paix et la combla de richesses et d'honneurs : merveilleux changement qui n'était aux yeux de la foi que l'emblème de la résurrection future.
Dans les Catacombes de Sainte-Agnès, comme dans celles de Saint-Callixte de Sainte-Priscille et toutes les autres, Daniel est représenté debout entre deux lions, les mains étendues et les yeux levés vers le ciel. Le nu complet dans lequel il se trouve est une réminiscence du paganisme qui prouve l'antiquité des peintures souterraines. Encore n'est-ce pas le nu pour le nu, mais le nu historique.
La même observation s'applique à plusieurs autres sujets, notamment au prophète Jonas, dont nous allons parler. Néanmoins, spiritualiste par l'esprit, l'art chrétien ne larda pas à le devenir dans la forme. On le voit, dans les mosaïques byzantines et dans les
1 Si fuerint très viri isti in medio ejus, Noe, Daniel et Job, ipsi justitia sua liberabunt animas suas. Ezegh., c. xiv, 14.
grandes fresques de l'école ombrienne, conformer en tout point son magnifique langage à ses chastes pensées.
La confiance en celui qui commande aux flots de l'Océan, qui conserve la vie parmi les horreurs de la mort, qui fait servir à l'accomplissement de ses desseins les tempêtes, les lions, les baleines, les péchés même des hommes ; qui menace pour pardonner ; qui pousse la miséricorde jusqu'à sacrifier en quelque sorte les droits sacrés de sa justice et le respect dû à ses infaillibles oracles; enfin, la résurrection future, après laquelle tout sera paix et bonheur pour l'homme fidèle, tels sont les sentiments et les pensées qui devaient dominer dans l'âme des premiers fidèles. Jonas en était la personnification.
Faut-il s'étonner de le voir à chaque pas et dans toutes les circonstances de sa miraculeuse mission briller aux voûtes des cryptes souterraines ? Une belle fresque des Catacombes de Sainte-Agnès nous le montre au moment de la tempête, alors que l'équipage eff'rayé le jette dans la mer. Au-dessus de l'eau apparaît la gueule béante du monstre marin, dont les flancs vont devenir le vivant tombeau du prophète indocile. A l'autre extrémité du navire on voit le monstre rejetant le dépôt qui lui a été confié ; puis dans le lointain, au sommet d'une colline, Jonas, couché sous le lierre desséché, protège sa tête de ses mains contre l'ardeur du soleil i.
Tous les sujets précédents, à partir de la chute de nos premiers parents jusqu'au prophète Jonas, ont €ela de commun qu'ils annoncent le dogme consola-
1 BoTTARi, t. III, tavola n9.
leur de la résurrection. Là ^e trouve une des raisons de leur présence dans les Catacombes. Toutes ces voix éparses viennent se réunir dans la grande voix d'Ezéchiel, dont les prophétiques oracles proclamèrent si éloquemment le réveil éternel des morts, objet capital de la foi des premiers chrétiens et fondement inébranlable de leurs espérances.
Quelle image plus fidèle de Rome souterraine, toute peuplée de tombeaux, que cette vaste plaine couverte d'ossements, sur lesquels passe le souflle de Dieu, dont la vertu les agite, les rapproche, les réunit et en forme des corps où l'âme revient habiter ^ ! Ne semble-t-il pas que dans cette vision Dieu montrait au Prophète les Catacombes au jour solennel de la résurrection générale? L'Église naissante ne pouvait manquer de mettre sous les yeux de ses enfants le grand spectacle que présenterait un jour l'immense nécropole, alors que s'épanouiraient en riches épis toutes les semences de l'éternité qu'elle cachait dans son sein ^.
Un beau sarcophage en marbre des Catacombes Yaticanes représente la scène dans ses différentes phases. Le prophète est debout, la main étendue en signe de commandement ; près de lui deux hommes apparaissent sur leurs pieds, tandis qu'un autre est étendu par terre sans mouvement et sans vie. A côté on voit deux tètes^ l'une qui paraît vivante, l'autre qui commence à se couvrir de peau ". Le souffle divin semble