‹ Histoire des catacombes de RomeChapitre 39 sur 172 · EZECH., C. XXXV · texte numérisé non relu

EZECH., C. XXXV

* Ossa œternitatis semina ; flos enim resurrectionis est immortalitas. — S. Ambr., de Fide Resurrect. — Famosa est Aisio et omnium Ecclesiarum Christi lectione celebrata. — - S. Hier., m Ezrch., c. xxxvii.

3 BOTTARI, t. I, 157.

animer le marbre, on croit entendre le bruit des ossements qui se rapprochent et assister au spectacle saisissant de la résurrection générale. Telle est la dernière page de l'Ancieîi Testament, reproduite dans les peintures primitives, comme elle est la dernière de l'histoire du genre humain qui sera lue sur la terre par les nations assemblées. A l'imposante préparation évangélique que nous venons de parcourir succédera demain Tétude du Nouveau Testament !

Continuons, en attendant, notre pèlerinage sur la Voie Lavicane, et visitons les Catacombes des Saints Claude, Xicostrate, Symphorien, Castorius, Simplicius, et des Quatre-Saints-Couronnés. Ce cimetière paraît n'être qu'un quartier de celui de Sainte-Hélène. 11 est sur la même Voie et à la même distance de Rome. Ainsi nous n'avons plus à nous occuper de son origine; disons un mot des héros qui l'ont immortalisé.

L'an 303, Dioclétien faisait lutter contre les tortures quarante-neuf soldats de son armée. Ces intrépides champions de la foi, soutenus par l'exemple de Gallistrate, chef de la troupe héroïque, et ramenés plusieurs fois au combat, venaient de recevoir la palme de la victoire.

Sur la scène sanglante paraissent ensuite quatre artistes célèbres, Claude, Nicostrate, Symphorien Castorius, accompagnés deSimplicius, qu'ils ont converti à la foi. Ils ont refusé de profaner leur ciseau en fabriquant des idoles. Saisis par les bourreaux, ils sont déchirés à coups de scorpion, puis enfermés dans des caisses de plomb et précipités dans le Tibre. Un courageux chrétien, nommé Nicodème, trouva moyen de les retirer du fleuve et vint les ensevelir sur la Yoie Lavicane, à trois milles de Rome.

Deux ans après, un général des armées de Dioclétien et un prêtre qui devait être un jour le souverain pontife apportaient, pendant la nuit, quatre nouveaux martyrs dans la même Catacombe. Ce général était saint Sébastien, ce prêtre saint Melchiade, et ces martyrs les quatre saints couronnés. On donne ce nom à quatre vaillants soldats. Sévère, Sévérien, Garpophore et Victorin, qui aimèrent mieux renoncer à leurs grades que de trahir les serments qu'ils avaient faits àl'Évangile^ Leurs corps, abandonnés aux chiens devant la statue d'Esculape, ne purent être recueillis que cinq jours après leur martyre ^. Telles sont les principales gloires de cette Catacombe, qui peut être appelée, avec celle de Saint-Zénon, le quartier général des soldats martvrs.

Catacombes de la Voie Lavicane (suite). — Catacombe de Saint- Castule. — Histoire. — Peintures, partie historique (suite). — JNaissance de Notre-Seigneur. — Adoration des Mages. — Jésus au milieu des docteurs, baptisé par saint Jean. — Détails sur la croix stationnale. — Jésus convertissant la Samaritaine ; — guérissant l'Hémorrhoïsse, — Taveugle-né ; — multipliant les pains. — Détails sur les marques des pains. — Catacombe de Saint-Zotique. — Histoire.

Sous le pontificat de Clément X, le chanoine Guiz-

1 Ces saints étaient ce qu'on appelait dans l'armée cornicularii. On donnait ce nom aux soldats qui, par leurs exploits, avaient mérité le siûne de l'honneur, appelé Coimiculum. C'étaient les légionnaires de l'empire romain. — B.\r., A7i7i. ad Martyr., 21 au g.

2 Quorum corpora in platea jussit canibus jactari, quœ jacuerunt diebus quinque. Tune B. Sebastianus venit noctu cum Melchiade Episcopo, et coUegit corpora, et sepelivit in Via Labicana, milliario ab urbe Rom a plus minus tertio, cum aliis sanctis in arenario. Act. SS. MM. quat. Corona. — Bosio, lib. IV, cap. x.

zardi, gardien des Catacombes, était à la recherche de plusieurs cimetières mentionnés dans les actes des Martyrs. Il venait de franchir la porte Majeure, lorsqu'à un mille de distance il trouve sur la Voie Lavicane une étroite ouverture obstruée par des terres et des ronces. Il la fait déblayer, et il se voit, à sa grande satisfaction, dans la Catacombe de Saint- Gastule. Les galeries étaient rempUes de pouzzolane humide, et les tombeaux parfaitement intacts; les fouilles commencèrent et furent d'une grande richesse. Ce cimetière, qui avait servi pendant la terrible persécution de Dioctétien, n'avait pas été ouvert. L'humidité des terres de remblai forme ici une exception; car les Catacombes sont généralement très-sèches, étant creusées dans le tuf granulaire, qui boit l'eau, mais qui ne la retient pas.

Cette circonstance, ménagée parla Providence, explique la possibiUté d'un séjour prolongé dans ces profonds souterrains. Creusée dans un sol de même nature, la Catacombe de Saint-Castule ne doit son humidité qu'au voisinage de l'aqueduc de Claude. Néanmoins les terres s'y trouvèrent tellement ramollies, à l'époque de la découverte, qu'il fut impossible d'empêcher les éboulements et de lever le plan général du cimetière. On remarque seulement que les galeries sont étroites et forment un dédale inextricable. Faut-il y voir une précaution nouvelle suggérée aux fidèles par la violence de la persécution ? On peut le croire sans hésiter.

Quoi qu'il en soit, ce quartier de la Rome souterraine doit son nom à saint Castule, zétaire de l'empereur Dioctétien, que nous avons déjà nommé en parlant de saint Tiburce. Quel spectacle! Pendant que

le terrible persécuteur poursuivait les chrétiens dans tous les lieux de l'empire, dans les cavernes et les forêts, un grand nombre logeaient dans les combles mêmes de son palais, et il ne le savait pas ! Ces brebis cachées dans l'antre du lion eussent probablement échappé au massacre, si un faux frère ne les avait trahies.

Torquatus, le Judas qui avait dénoncé Tiburce, livra de même Castule et ses compagnons. Trois fois digne de mort, et parce qu'il était attaché à la personne de l'empereur, et parce qu'il était chrétien, et parce qu'il donnait asile aux proscrits dans la demeure palatine, Castule fut aussi livré trois fois aux plus affreux supplices, trois fois pressé de questions, et enfin précipité tout vivant dans une fosse profonde, où il fut étouffé sous une masse de terre. Gela se passait sur la Voie Lavicane, à un mille des murailles de Rome, le 26 mars de l'an 286 ^

Après avoir rendu l'hommage de notre admiration et de notre reconnaissance au héros chrétien ainsi qu'à ses nombreux compagnons, nous reprîmes l'étude de l'art primitif. Ici la réalité commence : aux grandes figures de l'ancienne loi succèdent les mystères du Nouveau Testament. Les seconds sujets expliquent les premiers, et la vaste galerie souterraine devient

1 Quia tutus imllus inveniri potexat locus ad latebram confodiendam, morabantur omnes apud Castulum quemdam christianum, zetarium palatii. Qui Castulus ibidem iii palatio in superiori dumo valde alte commaiiebat. Ideo autera bœc mansio probabatur, quia et ipse Castulus cum suis omnibus cbristianissimus erat.... Is tertio appensus, tertio cruciatus, addictus est sanclis. In confessione itaque Domini perseverans, missus est in foveam, et dimissa est super eum massa arenaria, et ipse cum palma martyrii migravit ad Cliristum. — Âct. MS. Codcl. Vat. S. Mariœ ad Martyre et Y ait.

un livre complet d'instruction, parfaitement approprié aux besoins de l'Eglise naissante.

Comme Adam et Eve sont à la tête de l'Ancien Tes tament, Notre-Seigneur, le nouvel Adam, apparaît au commencement du Nouveau. Une foule de peintures et de sculptures représentent sa naissance. Sur la frise d'un sarcophage en marbre de la Catacombe Vaticane, on voit le divin Enfant couché dans un berceau en forme de panier; il est enveloppé de langes qui ne laisï^ent apercevoir que la tête. Derrière le berceau sont la Sainte Vierge et saint Joseph ; l'auguste mère est assise, saint Joseph est debout, la main étendue et les yeux fixés vers l'enfant.

Au pied du berceau on voit le bœuf et l'âne réchauffant de leur haleine les membres du divin Rédempteur. Ce bas-relief, d'une bonne exécution, montre l'antiquité de la tradition qui place dans la grotte le bœuf et l'âne, dont la présence, ménagée dans les conseils éternels, annonçait, dès d'abord, la catholicité de la Rédemption qui devait s'étendre aux Juifs et aux gentils. Les interprètes de l'art chrétien n'avaient garde de laisser ignorer aux néophytes ce consolant mystère *.

La naissance du Sauveur se reproduit constamment, même avec les détails que nous venons d'indiquer,

1 Per bovem iiitellig-e illiim qui leq-is jug-o subjoctus est, per asinum aulem eiim qui simulacrorum cuUus onustus est crimine. Cœteriim commune rationis expertium animalium pabulum et vite fenum est : Producens, inquit Propheta, fenum jumentis. Quod autem ratione prœditum animal vescitur pane, idcirco in prœsepe, quod est animalium ratione vacanlium sedes, e cœlo delapsus vit;p panis proponitur, ut et quœ a ratione remota sunt animalia rationis cibo nutriantur, atque ita ratione decorentur. — S. Greg. Nazian., Ovat. de Christ. Nativ.

dans l'adoration des Mages. Ce second sujet est un de ceux qui ont exercé le plus souvent le pinceau des artistes primitifs. On conçoit toute l'importance que devait attacher l'Église naissante à rappeler sans cesse aux néophytes, venus du sein de la gentilité, que le Sauveur était né pour eux aussi hien que pour les Juifs. D'ailleurs, la fidélité à la grâce, le courage de la vocation chrétienne, la nature des hommages demandés par le divin Enfant, la conduite à tenir après l'avoir adoré, étaient autant de leçons qui tiraient des circonstances un merveilleux à-propos et une grande utilité.

Ici encore, l'art s'est montré le fidèle écho de l'Évangile. Non-seulement il représente les Mages avec leurs présents de différente nature, l'étoile qui dirige leur marche, qui s'arrête sur la demeure du divin Enfant et Marie qui tient son fils dans ses bras ; il reproduit encore le nombre traditionnel des nobles adorateurs. Gomme on compte trois bergers appelés à la crèche, tous les monuments des Catacombes nous disent qu'il y eut trois Mages favorisés du même bonheur. Quant à leur pays et à leur royauté, l'art laisse indécise cette double question, sur laquelle la tradition elle-même n'est pas fixée.

Dans plusieurs bas-reliefs, et notamment dans un bon sarcophage des Grottes Yaticanes, les Mages portent la tunique ordinaire, rattachée par une ceinture et surmontée du sayion, espèce de manteau ouvert seulement par devant. Leur tête est ornée du bonnet phrygien, semblable à celui des enfants dans la fournaise et commun aux peuples de l'Orient. Il laisse les oreilles à découvert, descend en triangle derrière la tête et s'élevant au-dessus du sommet,

forme une pointe recourbée; ce qiii lui donne presque la figure d'un casque macédonien.

Les chameaux ou dromadaires qui leur servent de monture sont une autre indication du pays d'oii ils venaient. Dans la chaussure de ces illustres personnages, les partisans de leur dignité royale pourraient trouver une preuve de leur opinion. Les Mages portent les hauts-de-chausses, c'est-à-dire une semelle qui fait corps avec les bas et qui joint à Télégance de la coupe une remarquable précision de forme. Or, en examinant les statues des rois barbares qui ornent l'arc de Constantin et le musée du Capitole, on leur trouve exactement la même chaussure ^

La crèche révélait éloquemment aux néophytes la puissante bonté du divin Enfant qui amenait à son berceau les riches et les pauvres, les bergers et les Mages, les Juifs et les gentils. Continuant sa mission, l'art chrétien devait suivre la vie du Rédempteur et montrer la Sagesse éternelle subjuguant l'intelligence humaine et se faisant rendre hommage par la science sacerdotale : Jésus dans le temple au milieu des docteurs est le troisième sujet offert à la méditation des fidèles. Le généreux sacrifice des affections les plus chères pour obéir à la voix de Dieu, le zèle à s'instruire) l'humble docilité en écoutant les maîtres de la doctrine, voilà quelques-unes des leçons données aux néophytes par ce nouveau mystère^.

A la voûte d'un cubiculum des Catacombes de Saint- Callixte, on voit le divin Enfant assis sur un siège élevé, semblable aux chaires pontificales; à ses pieds -est une de ces cassettes de forme ronde appelées scri-

1 BOTTARI, t. I, 88, 149, 158, 173 ; t. III, 23, 24.

2 BOTTARI, t. II, 16.

nium, dans laquelle on voit plusieurs volumes, emblème de la doctrine évaugélique. A droite et à gauche sont les docteurs dans l'attitude de l'admiration. Deux exceptés, tous sont debout, les yeux tournés vers le Sauveur ^. Le siège du divin Maître offre cela de remarquable que les montants et le haut du dossier sont ornés de perles. L'artiste a suivi l'usage vénérable des premiers chrétiens, qui, par respect pour les pontifes et pour la doctrine sacrée dont ils sont les organes, couvraient d'ornements et incrustaient de pierres précieuses la chaire d'oii leur venaient les divins oracles.

Fronte sub adverse gradibus sublime tribunal ToUitur, autistes prœdicat undo Deum.

Prudent., Peristeph,, Hymn., xi, v. 325.

Aux mystères de la vie cachée succèdent les mystères de la vie publique. Tous sont choisis avec t^nt de (liscernement qu'ils instruisent, édifient, affermissent le catéchumène ou le néophyte, sans effaroucher l'esprit et sans révéler aucun des secrets dont la discipline primitive réservait la connaissance aux initiés. Passage mystérieux de la vie cachée à la vie publique, le baptême de Notre-Seigneur se trouve à chaque pas dans les Catacombes. Inutile de dire combien il importait d'offrir sans cesse aux regards des fidèles le Sacrement, qui d'enfants de colère les faisait enfants de Dieu et héritiers du royaume éternel. La sublimité de leur nouvelle vocation et l'héroïsme des vertus par lequel ils devaient la faire respecter étaient l'abrégé de toutes les instructions : or, le tableau du baptêmeleurrappelleéloquemmentces grands devoirs.

* CiAMPiNi, Monim. veter., c. xx.

Je ne répéterai point ce que j'ai dit sur ce sujet, en expliquant une des fresques du cimetière de Saint- Pontien. Je me contenterai de faire remarquer que la croix perlée et environnée de roses, qui, dans cette Catacombe, décore le compartiment voisin du Baptême de Notre-Seigneui\ porte sur les croisillons deux flambeaux allumés. Des croisillons pendent, suspendues par deux chaînettes, les lettres A et 12. Cette double particularité indique une croix sfationnale, c'est-àdire qui précédait le peuple et le clergé lorsqu'ils se rendaient aux stations. Or, pour montrer que la croix est la lumière du monde et le dernier mot de toutes choses, on ornait le divin étendard de flambeaux et des deux lettres mystérieuses ^.

Le grand miracle qui, suivant les prophètes, devait distinguer le Messie était la conversion des gentils et la réunion de tous les peuples dans un seul bercail : l'art chrétien ne pouvait manquer d'en montrer l'accomplissement. Déjà nous l'avons vu dans les mystères de la nativité et de l'adoration des Mages; voici la conversion de la Samaritaine, la guérison de l'hémorrhoïsse et de l'aveugle-né, qui le représentent sous une autre forme. Que tel fût le sens mystérieux de ces bienfaisantes actions du Sauveur^ les Pères de l'Église ne laissent aucun doute à cet égard 2.

1 EusEB., Hisf. eccL, lib. VI, c. vni. — Ciamplxi, Mojiim. veter., t. II, c. vi. — Bottari, t. I, 200.

■2 Ego hanc mulierem Ecclesiam esse puto de gentibus congregatam, quae.... omnem ignominiam suam adveniente Christi fonte purgavit et maculas quas adulterinis sacrilegiis contraxerat fide Salvatoris abstersit, ac relinquens, ^icut inanem hydriam, priorem patrium cultum, iiniverso orbi Domini nuntiavit adventum. — S. Ambr., Serm. in i\ Dom. Quadr. — Filia archisynagogi significat populum Judccorum, propter quem venerat Christus, qui dixit : Non sum missus nisi ad oves quœ perierunt domus Israël.

On trouve la Samaritaine dans la plupart des Catacombes, notamment dans celles de Saint-Callixte et dans les Grottes Yaticanes. L'attitude de cette femme, sa tête découverte contrairement à l'usage, je ne sais quelle désinvolture dans tout son maintien, annoncent la pécheresse à laquelle le Sauveur parle avec bonté pendant qu'elle tire du puits l'eau qu'il lui demande K La corde du puits, enroulée sur un tourillon, monte et descend au moyen d'une manivelle, et la cruche ressemble à celles qui sont encore en usage en Italie, du côté de Ferentino.

Un sarcophage de Sainte-Agnès, à la place Navone, représente l'hémorrhoïsse et sa guérison dans tous les détails du récit évangélique. Plus souvent encore on rencontre l'aveugle-né sur les tombeaux et dans les peintures des cubicula. Outre la signification générale indiquée plus haut, ce dernier miracle montrait aux néophytes les effets du baptême. De là vient que dans les assemblées appelées Scrutinia, où Ton choisissait les catéchumènes, on lisait le passage de l'Évangile qui raconte le mémorable événement.

Sur une tombe découverte près de Saint-Sébastien, on voit le pauvre aveugle, son bâton à la main, dénia vero millier quae fliixum sanguinispatiebaturEcclesiam figurât ex geiilibus ad quam Christiis per pntsenliam non erat missus. Ad illam ibat, illius sanitatem intendebat. Haec intercurrit, tangit fimbriam quasi nescientis, id est sanatur tanquam ab absente. — D. AuG., Serm. \, de Temp. — Ciïcus a nativitate quem Dominus, postquam unxit oculos ad piscinam Siloe misit lavandum, significat genus humaiium a nativitate, id est a primu homine errorum tenebris venumdatum. Cujus oculos Dominus de sputo linivit, quia Verbum caro factura est, et lavari oculos in piscina jussit, ut baptizatus in Christo acciperet legem fidei et crederet in eum. — S. IsiD. Hisp., m Joa?i.

1 BOTTARI, t. I, p. 91.

bout devant le Sauveur. Sa tunique tombante, sans ceinture, indique naïvement qu'il ne pouvait marcher <|u avec peine. Bien qu'il lut d'un âge mûr, il est représenté beaucoup plus petit que Notre-Seigneur. Dans la taille élevée du Fils de Dieu l'artiste a voulu exprimer la majesté suprême et la vénération qu'elle commande. Ici, le sculpteur se conforme à l'usage reçu dans l'antiquité de représenter avec des proportions surhumaines les héros et les dieux ainsi que les mânes des morts, dans lesquels on voyait une sorte de divinité. De là, le mot d'Énée en parlant de Creuse, son épouse, qui lui était apparue :

Infelix simulacrum, atqiie ipsius umbra Creusœ Visa mihi ante oculos, et nota major imago i.

ViRG., jEneid., lib. ii, v. 772.

Le paralytique guéri, purifié de ses fautes, s'en retournant dans sa maison et portant lui-même le grabat qui l'avait apporté, est un témoignage authentique de la divinité et de la miséricorde du Sauveur, ainsi qu'une vive image de la Résurrection glorieuse ^. Ce nouveau sujet tient une place distinguée dans la grande galerie des Catacombes. Sur la plupart des monuments le grabat n'a qu'une tête, haute et recourbée en arrière comme celle de nos lits à bateau. Quelquefois il n'a point de pieds, d'autres fois il en a deux seulement, à la tête ; en sorte qu'il ressemble à un lit de camp ou à une chaise longue. Cette forme explique très-bien comment le paralytique put l'emporter sur ses épaules ^.

t BOTTARl, t. II, 84.

'^ S. Ambr., m Luc, c. v.

3 BOTTARI, t. I, 126-145, 163, 183.

Le Sauveur multipliant les pains est un nouveau mystère souvent offert par l'art primitif aux yeux des fidèles. Si les sujets précédents annoncent que le Fils de l'homme était venu pour guérir tout ce qui était malade, sauver tout ce qui était perdu, celui-ci montre qu'il était venu, comme il le dit lui-même, pour donner au monde la vie. et une vie plus abondante. Ici, l'art suit avec fidélité les progrès de l'Evangile, qui mentionne deux multiplications de pains. Dans la première il s'agit de pains d'orge, dans la seconde de pains de froment.

Les Pères, interprètes du musée souterrain, ne manquent pas de faire observer que les pains d'orge, multipliés les premiers , indiquent les éléments de la doctrine donnés aux commençants, et les pains de froment l'instruction plus substantielle réservée aux fils aînés de la foi. Quant aux poissons, nourriture plus délicate et plus recherchée, ils marquent la doctrine des célestes pêcheurs ^ Enfin, la multiplication même du pain matériel cache, sous un voile diaphane, la multiplication du pain céleste dans la divine Eucharistie.

Les pains multiphés sont presque toujours sillonnés par des lignes transversales, en forme d'échiquier ou même de croix. Plusieurs archéologues y voient l'indication du pain adorable de nos autels. D'autres croient

1 Scriptum est in Evangeliis qiiod secundo paverit turbas ; sed et illos qiios primo pascit, id est incipientes, hordeaceis panibus pasciL Postea vero, cum jam profecisseiit in verbo et doctrina, triticeos eis exhibet panes. — Orig., Hom. xn, m Gen., c. xxv. — Duobus autem piscibus piscatorum libros, quibus delicatiora hominibus alimenta deferuntur, significari arbitror. Duo autem pisces sunt, quia et prœdicatio Christi quœ per Apostolos effulsit evangelica et apostolica Scriptura resplendet. — S. Cyrill. Alexand., in Joan., lib. IV, c. xviii.

que ces lignes constatent simplement l'usage commun aux Juifs, aux Grecs et aux Romains de tracer des lignes profondes sur les pains, les tourtes et les gâteaux (placentœ), afin de pouvoir les rompre, attendu qu'on n'employait jamais le couteau pour les diviser. La seconde explication, justifiée par le témoignage des auteurs contemporains, n'exclut nullement la première : rien n'empêche l'art chrétien d'avoir donné à ce signe païen un sens nouveau, comme il l'a fait dans beaucoup d'autres circonstances^. Voici, du reste, la figure de ces pains marqués {panes decussati), si communs dans les peintures des Catacombes en général, et en particulier dans les cimetières de Sainte-Lucine et de Saint-Callixte^

Continuant de suivre la Voie Lavicane, on arrive à l'endroit de la Campagne romaine appelé la Vallée des Morts et situé à sept milles environ delà porte Majeure. Là se trouve la Catacombe de Saint-Zotique. Sur l'indication de quelques bergers, Boldetti eut le bonheur de la découurir en 17! 5. Des fouilles y furent exécutées et donnèrent pour résultat plusieurs corps de martyrs.

D'après un manuscrit de la Vallicella, saint Zotique fut martyrisé sous Adrien avec les saints Amantius et Hippolyte. Ordre avait été donné de les brûler vifs ; les soldats chargés de l'exécution conduisirent les martyrs sur la Voie Lavicane et les attachèrent à des poteaux

J Bar., An., t. I, an. 58.

* Bosio, lib. V, c. IX.

qu'ils entourèrent de sarments ; mais le feu respecta ses victimes. Pour en finir promptement, les soldats arrachèrent dans les vignes voisines des ceps et des pieux dont ils frappèrent les martyrs sur la tête jusqu'à ce qu'ils eussent expiré.

Les chrétiens vinrent les ensevelir avec honneur au lieu même de leur mort, appelé le Champ de Capréolus. Après avoir honoré longtemps le cimetière auquel il donna son nom, saint Zotique fut transporté par le pape saintPascal dans la Basilique de Sainte-Praxède. De là il est venu habiter la pieuse église de Saint-Ange in Pesckeria, où l'Eglise lui paye le tribut d'honneur et de confiance qu'il mérite par ses glorieux combats et par sa puissante protection ^

Catacombes de la Voie Tiburtine. — Catacombe de Saint-Laurent ou de Sainte-Cyriaque. — Histoire. — Peinture des Catacombes, partie historique (suite). — Notre-Seigneur bénissant les petits enfants, — ressuscitant Lazare, — sous la figure du Bon Pasteur, assis sur une montagne d'où sortent quatre fleuves, — représenté dans la fleur de l'âge, — sous la figure d'un agneau portant la croix. — Monogramme du Christ. — Raison de cet emblème.

Le sang divin coulait sur les autels de Rome en l'honneur du grand martyr de Smyrne, saint Polycarpe, lorsque, franchissant la porte Saint-Laurent, autrefois Porta Gabiuso, nous arrivions à la Catacombe d'un martyr non moins célèbre en Occident. L'antique Voie Tiburtine, sur laquelle nous sommes, a bien des gloires pa'iennes à raconter : comme toutes les autres,

1 Bosio,lib. IV, c. XII.

elle parle au voyageur de ses tombeaux historiques, de ses temples, de ses colombaires, dont elle montre les débris épars dans les vignes et dans les champs qui la bordent. Du scandaleux mausolée de Pallante, affranchi de Claude, que Pline regardait comme une des hontes du sénat et de l'empire, il ne reste plus rien : on sait seulement qu'il s'élevait à un mille de Rome ^. Il en est autrement de la tombe de nos martyrs et du lieu de leur sépulture. Le monde entier connaît le nom de saint Laurent et de sainte Gyriaque, et il révère leur Gatacombe.

L'origine de ce quartier, l'un des plus vastes de la Rome souterraine, remonte à l'an 260, sous le règne de Valérien. Issue d'une des plus nobles familles de l'empire, Gyriaque avait vécu onze ans avec son mari. Devenue veuve chrétienne, elle consacra sa personne et ses biens aux pauvres du Seigneur. Malgré la violence de la persécution, elle donnait sa maison du mont Gœlius pour les assemblées des fidèles et la célébration des saints mystères. G'est là que saintLaurent, la veille de son glorieux combat, distribua aux infirmes, auxveuves et aux orphelins, les trésors de l'ÉgUse.

Après sa mort, l'illustre archidiacre fut déposé avec une grande pompe dans le champ de Yeran, donné par sainte Gyriaque pour la sépulture des chrétiens et situé sur la voie Tiburtine. Elle-même ne tarda pas à venir l'y rejoindre. Sans égard pour sa haute naissance ni pour son grand âge, l'empereur fait arrêter l'illus-

1 Ridebis, deinde indignaberis ; deinde ridebis si legeris, quod nisi legeris non potes credere. In via Tiburtina, intra primum lapidem,proxime annota vi monumentumPallantis ita inscriptum: Huic senatiis, ob fidenn pietatemqiie eraa patronos, ornamenta praetoria decrevit et sestertiiim centies quinquagies, cujus lionore conteiitus fuit. — Epist. ad Montaa.

— 3iO —

tre matrone et la soumet aux plus affreuses tortures. On lui meurtrit le corps, on lui déchire les chairs et on finit par lui briser les os à coups de lanières garnies de plomb et dépeintes acérées. Les chrétiens recueillent avec respect son corps sacré et le déposent dans la partie occidentale de sa Catacombe, non loin de saint Laurent L

Une armée de martyrs vint successivement prendre place dans la vénérable nécropole. Je citerai seulement les saints Hippolyte, L'énée, Abbundius, Justin, Tryphonie et Cyrille, dont les locidihirevA arrosés de larmes, parfumés de prières et couronnés de roses pendant une longue suite de siècles par des armées entières de pèlerins. Au dire de Prudence, lltalietout entière, depuis les provinces les plus éloignées, s'abattait périodiquement comme une avalanche sur le champ de Yeran, pour venir honorer les corps sacrés des martyrs, qui en faisaient un lieu de miracles et de bénédictions -.

1 Posthœc fecerunt eam pliimbatis atque scorpionibus affliq^i, usque diim Domino reddidit spiritum. Corpus martvris sepelierQiit in a?ro Verano, non longe a corpore B. Laiirentii, a parle occidental!. MS. Codd. Vat.

2 II faut entendre Prudence, témoin oculaire, décrivant cet enthousiasme des siècles de foi pour les martyrs. Puisse ce tableau faire réfléchir nos sociétés décrépites et matérialisées !

Oscula perspicuo figunt impressa métallo, Balsama diffundunt, flelibus ora rigant.

Urbs augusta suos vomit effunditque Quirites,

Una et patricios ambitione pari.

Confundit plebeia phalanx umbonibus aequis

Discrimen procerum, pripcipitanle fide.

Nec minus Albanis acies se candiJa portis

Explicat, et longis ducitur ordinibus.

Exsultant fremitus variarum bine inde viarum ;

Indigena, et Piceni plebs et Hetrusca venit.

Cette Catacombe avait encore l'avantage de rappeler un des plus mémorables triomphes de l'Évangile. Tryphonie et Cyrille, dont elle possédait les restes précieux, étaient, la première l'épouse, et la seconde la fille de l'empereur Dèce, lun des plus exécrables persécuteurs qu'ait eus l'Église naissante. Post hune, dit Lactance, exsurgit exsecrabile animal Decius ^, La jeune Cyrille, baignée dans son sang, fut abandonnée aux chiens sur le théâtre de son martyre ; mais elle fut recueillie par le saint prêtre Justin et ensevelie avec sa mère dans Yagro Verano, non loin de saint Laurent^.

Comme tous les autres, le cimetière de Sainte-Cyriaque est riche d'inscriptions, de sculptures et peintures sacrées, dont il est temps de reprendre l'histoire. Nous avons laissé l'art chrétien montrant Notre-Seigneur au désert, où il nourrit miraculeusement la multitude fidèle. Il va nous le représenter toujours bienfaisant, toujours accessible, appelant auprès de lui et réhabilitant par ses divines caresses l'enfance si ciniellement opprimée dans le paganisme.

Dans un cuhiculum du cimetière d'Apronienon voit leFils de Dieu debout, couvertd'un manteau, étendant la main sur un petit enfant dont le visage et l'attitude respirent l'étonnement et linnocence. Ce n'était pas

Coiicurrit Samnitis atrox habitator et altœ

Campauis Capuae, jamque Nolanus adest.

Qaisque sua laetus cum conjuge dulcibus et cum

Pigiioi'ibLis rapidum carpere gestit Iter. Vix capiiint patuli populoriini gaudia campi,

Haeret et in magnis densacohors spatiis. Augustuin tantis illud specus esse catervis Haud dubiuni est, ampla fauce licetpateat.

Peristeph.y Hymn, de S. Hipp. * De Mor. persecut.

2 Bosio, lib. IV, c. XVI, n" i, 5.

assez pour les néophytes de savoir que le Sauveur appelait tous les hommes, sans distinction, à la vie de la grâce et de la foi; ils ne devaient pas ignorer qu'il avait la puissance de retirer leur âme de la tombe du péché et leurs corps des liens du trépas. Et voilà que les monuments primitifs leur représentent à chaque pas le mystère deux fois consolant de la résurrection de Lazare. Je ne nommerai pas les Catacombes où il se trouve ; il faudrait les nommer toutes.

Je dirai seulement que Notre-Seigneur, dans l'accomplissement du miracle, est debout, une verge à la main, dont il touche la tête de Lazare, emmaillotté comme un enfant au berceau. La verge signifie la toute-puissance du divin Moïse ^. Les langes, employés également pour envelopper l'enfant qui entre dans la vie et le vieillard qui vient d'en sortir, indiquent le commencement de la double vie du temps et de l'éternité : vie du temps, qui commence au berceau pour se développer avec l'âge; vie de l'éternité, qui commence au tombeau pour s'épanouir au jour de la résurrection 2.

De même que dans les sujets de l'Ancien Testament tout gravite autour du Rédempteur, qui est la force des martyrs, la résurrection et la vie, de même tous les sujets évangéliques parlent de lui, le représentent aux néophytes sous ses véritables caractères de Sauveur universel, de nourricier des âmes, de pasteur, de vainqueur de la mort ; en sorte qu'il est la clef de

1 Bosio, lib. VI, c. XV.

^ Cunabula sunt panni infantiœ. Sed Joannes Constantinopolitanus episcopus scribit Lazarum in monumento cunabulis involutum. — BEDA,De Orthog., 1. 1. — Pannis sepulturae involucrum initiatus ; sic initio vitœ ipsius finis correspondet. — Tertull., Contra Marcio., lib. IV, c. xxi.

voûte de tout l'édifice, ou, comme parle saint Paul, la pierre angulaire qui réunit la Synagogue à l'Église, l'Église de la terre à l'Église du ciel, le temps à l'éternité.

Mais ce que l'art primitif prend à tâche de placer partout sur le premier plan, c'est la charité du divin Auteur de la loi de grâce. Pas une crypte, je dirais pas une sculpture, pas une peinture des Catacombes, qui n'offre aux regards attendris le Fils de Dieu sous la figure du bon Pasteur. Plus que tous les autres, ce sujet me semble proportionné aux besoins de l'Église naissante. Chaque jour elle voyait venir à elle,. ou le disciple de Moïse, esclave tremblant du Sinaï, ouïe païen adorateur de divinités qui s'abreuvaient de sang humain; tous, Juifs et gentils, enveloppés, comme dit saint Paul, dans l'iniquité et couverts de honteuses souillures.

Or, quelle merveilleuse impression devait produire sur ces âmes effrayées et coupables la vue du Dieu de l'Évangile, sous la forme d'un berger qui n'attend pas le retour de la brebis égarée, mais qui court à sa recherche et qui, pour lui épargner la fatigue du voyage, la place doucement sur ses épaules et la rapporte triomphant au bercail ! Faut-il s'étonner si, à la vue de tant de miséricorde, les païens eux-mêmes se sont écriés : Qu'il est bon le Dieu des chrétiens 1 Faut-il s'étonner davantage si les chrétiens, transformés par ces divins exemples, répandaient sur leurs frères et jusque sur leurs ennemis ces effusions d'amour qui obligeaient encore les païens à pousser cet autre cri d'admiration : Comme ils s'aiment et comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres !

Pour montrer que cet immense foyer de charité di-

vine ferait le tour du monde, comme le soleil, et qu'il embraserait tous les cœurs et tous les siècles, l'art chrétien représentait le Sauveur debout sur une montagne, dont la base donnait naissance à quatre lleuves qui prennent leur cours vers les quatre points, cardinaux. Ce beau sujet se trouve très-souvent dans les fresques primitives aussi bien que dans les mosaïques des cinquième et sixième siècles.

Or, les interprètes de la doctrine, en montrant cet emblème aux néophytes, ne manquaient pas de leur dire : « La religion de la vérité et de la charité, descendue du ciel, retournera dans le ciel après avoir vivifié toutes les parties du globe ^ ; le foyer divin d'où elle émane ne s'éteindra jamais, la source des quatre fleuves est intarissable : Jésus-Christ est éternel. » Et voilà que pour rendre cette pensée Fart primitif ne craint pas de faire un mystérieux anachronisme.

Bien que le Sauveur fût dans sa trentième année alors qu'il opérait ses miracles, le peintre, le sculpteur, le mosaïste chrétien le représentent sous les traits d'un jeune homme dans la fleur et la beauté de l'âge. Du reste, son langage était facilement compris. Malgré leurs idées imparfaites de l'éternité, les païens représentaient souvent leurs dieux sous la figure de jeunes hommes, afin de marquer leur immutabilité. On peut citer, entre autres, l'Apollon du Belvédère et

1 Hinc egredientia quatuor Evangelii flumina per universum mundum régénéra! ioiiis evehunt iavacrum. — S. Cypr., Tract, de Ahlut.x>cd. — Theodoret. , inPsal. xliii — S. EucHER.,m Gen., c. III. — Quatuor paradisi flumina quatuor Evangelista?, qui ab uno fonte vitœ, id est Domino Saivatore, inspirali et consona voce gentibus cunctis iavacrum salutis prœdicant. — Bed., in Ge?i.^ c. ii, et m Isai. c. v. — Fluvius qui de loco voluptatis egreditur est Evangelica prœdicatio, quœ de Domino Jesu Chris lo procedit, qui est fons vitœ. — Innocent. III.

cette foule de génies qui décorent les sarcophages du Capitule ou les fresques de Pompéi.

Les artistes chrétiens employèrent la même forme pour rendre la divinité de celui qui ne connaît ni changement ni ombre même de vicissitude. Au besoin, ils auraient pu trouver la même idée chez les Juifs ^ Par une conséquence du même principe, on rencontre aussi dans les Catacombes les anges, les saints, les patriarches eux-mêmes , tels que Abraham , Noé , Moïse, sous la figure de jeunes hommes, pour marquer l'immutabilité de leurs vertus, de leur bonheur et de leur gloire ^ Entre autres monuments où le Sauveur paraît sous les traits de l'adolescence, je nommerai le célèbre sarcophage de Probus, préfet du Prétoire ; Turne sépulcrale de Sainte-Agnès, à la place Navone; enfin, Varcosolium d'une crypte des Catacombes de Sainte-Agnès ^

Afin de rendre plus sensible le grand mystère de l'amour divin dont la transformation du monde entier devait être l'heureux effet, on ne craignait pas de recourir aux types païens. C'est ainsi qu'Orphée, adoucissant les animaux et faisant mouvoir les pierres aux mélodieux accords de sa lyre, représente sur un monument parfaitement chrétien la conversion du monde opérée par le Sauveur. Ce monument est une fresque bien conservée des Catacombes de Saint-Callixte, pu-

1 Sed a Deo luinquam senescente semperqiie juvene nova recentiaque Ijona copiose accipiendo, discant credere non esse quicquam vetiis apiul Deum aut omnino prœteritum, sed siibsistere absque tempore noscensque, etc. — Philo., de Sacrifie, et Cain.

^ Juslorum anima» juvenescunt, vig-ent et in ipso œtalis flore semper consistant. — S. Chrys., Honi. x, m Episf. ad Rom.

3 BOTTARI, t. III, 84. — Bosio, lib. VI, c. xvii.

hliée par Bosio et par Bottari et très-bien expliquée par Boldetti, d'après un passage d'Eusèbe^.

Mais la rédemption de l'univers, l'expiation du péché, la conquête du genre humain à la vérité, à la vertu, malgré l'énergique résistance des passions, de l'enfer et des Césars, cette grande entreprise, près de laquelle les fabuleux travaux d'Hercule ne sont que des jeux d'enfant, quel labeur elle coûtera au Héros divin I Sa vie, son sang, seront le prix de la victoire. Ici, l'art chrétien rencontre une difficulté que ne connaît pas, ou beaucoup moins, le docteur qui enseigne de vive voix. Le peintre ou le sculpteur fixe sa parole; le maître voit la sienne expirer avec le son qui l'accompagne : l'artiste expose sa pensée aux regards de tous indistinctement ; le prédicateur peut choisir son auditoire, modifier, abréger, voiler ou développer son enseignement selon les besoins de ceux qui l'écoutent.

Si donc l'évêque, ou le prêtre, chargé d'instruire les néophytes ou les catéchumènes, pouvait, en gardant certaines mesures, expliquer les terribles drames de la Passion et de la Croix à des hommes pour qui ce lugubre mystère était un scandale ou une folie, l'artiste était dans une condition moins favorable. H fallait néanmoins qu'il remplît sa mission. Pour atteindre ce but, en ménageant toutes les susceptibilités juives et païennes, il recourait à des figures assez transparentes pour laisser deviner sa pensée, mais assez obscures pour lui ôter l'éclat qui aurait offusqué les yeux encore trop faibles des néophytes.

Ainsi, pour exprimer le sacrifice du Calvaire, ils représentaient le sacrifice d'Abraham, qui en est la plus

1 Bosio, lib. VI, c. xxi. — Bottari, t. II, 30. — Boldetti, lib. I, c. VII. — EusEB., de Laud. Constant., lib. XIII, c. xv.

vive image. Le bois du sacrifice, Tinnocente victime à laquelle est substitué le bélier mystérieux, embarrassé dans les épines, rien n'est oublié; tout parle de soi-même. Un mot d'explication suffisait pour tout révéler : l'art fournissait le thème ; à l'enseignement vocal de le développer. A cette cause il faut certainement attribuer la multiplication de ce sujet dans nos monuments de la plus haute antiquité. Peu à peu les esprits se familiarisent avec la folie et le scandale de •la croix ; l'art devient alors plus explicite.

Au commencement du quatrième siècle, il soulève un coin du voile, et il nous montre la grande Yiclime du Calvaire sous la forme d'un agneau dont la tête est environnée du nimbe crucifère. Plus tard, il place une croix à moitié voilée sur l'épaule du divin Agneau. Enfin, Constantin, le premier, fait dessiner et sculpter la croix et même le crucifix dans toute leur vérité. Néanmoins il croit devoir entourer l'instrument du supplice de couronnes de roses et de pierres précieuses, afin d'en déguiser l'ignominie K

Soit pour la raison précédente, soit pour perpétuer le souvenir de l'apparition de la croix couronnée qui apparut au premier empereur chrétien, soi-t enfin pour rappeler que c'est par la croix qu'on obtient la couronne, l'usage s'établit de représenter la croix environnée d'une couronne. On la retrouve ainsi dans les Basiliques du quatrième siècle et sur les médailles

1 En décrivant l'urne valicane de Livia primitiva, Bottari s'exprime en ces termes : « L'essere ornato tutto di ^emme il salutifero segno délia croce è chiaro argomento clie quest' arca non fu scolpita prima del tempo in cui imperô il gran Constantino, poichè, seconde Eusebio {VU. Const., lib. I, cap. xxx), egfi tu il primo che iutrodusse l'ornare in siffatta guisa le croci. » T. I, 139.

impériales de la même époque. Je citerai celles de l'empereur Zenon et des impératrices Eudoxie et Pulchérie, puis la Basilique de Noie, si bien décrite par saint Pauline II nous reste un vestige de cette ancienne coutume dans les croix entourées d'un cercle, et qu'on grave sur les murs des églises consacrées par les évoques ^

Antérieurement h Constantin et dès la naissance même de l'Église, l'art chrétien avait trouvé le secret merveilleux de représenter dans un seul enblème et la croix et le nom de la grande Yictime qui l'avait arrosée de son sang : je veux parler du monogramme du Christ. Les deux initiales du nom grec de Notre-Seigneur sont tellement disposées qu'elles forment une croix. Or, ^\p^que cet emblème mystérieux soit antérieur, à^^-^YSs^ '^^PP^^'^^^^^ duLabarum,lapreuveen est qu'on le trouve dans les fresques, sur les verres, les inscriptions, les lampes et les bas-reliefs des temps apostoliques ; je citerai entre autres la pierre tombale de saint Marins, martyr sous Adrien ; de saint Alexandre, martyr sous Antonin ; du pape Gaïus, martyr sous Dioclétien; de saint Januarius, martyr sous Alexandre Sévère.

De plus, qu'il fut exposé partout aux regards des catéchumènes et des néophytes, c'est un fait évident comme la lumière du jour pour qui a visité les Cata-

1 Ardna floriferœ crux cingitiir orbe coronœ, Et Domini fiiso tincta cniore rubet.

Poem. xvir, i}i yotol. ix S. Felicis, in fine. Cerne coronatam Domini super atria Chrisli Stare crucem, duro spondentem celsa labori Prœmia : toile crucem, qui vis auferre coronam.

/(/. ihid.

-i Pameliu?. Liturg., t. I, p. 502.

combes. On voit que l'art a voulu enseigner, comme il pouvait le faire, le grand mystère de la croix en plaçant partout le nom et le signe sacré qui étaient la consolation, la force, l'espérance de l'Eglise naissante, le salut et la vie du monde, le dernier mot de tout le symbolisme chrétien. Son enseignement ne fut pas vain. Nous apprenons de Tertullien et des autres Pères de l'Église que les fidèles ne faisaient pas la moindre action sans graver sur leur front ce signe adorable et sans prononcer ce nom tout-puissant devant lequel tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers K

Catacombes de la Voie Nomentane. — Catacombe ad Ni/mphas.

— Histoire. — Histoire de saint Nicodème. — Peintures, partie historique -fin). — La Sainte Vierge, — saint Pierre et saint Paul, — les Martyrs, — les Chrétiens en prières, — les Agapes,

— Catacombes de Saint-Alexandre. — Histoire. — Catacombes des Saints-Primus-et-Félicien. — Histoire.

Après avoir vénéré la tête deux fois immortelle de saint Chrysostome, offerte aujourd'hui dans la Basilique Vaticane aux hommages de l'Orient et de l'Occident, nous gravîmes le Monte Pincio. De là, franchissant la porte Pie, nous entrâmes sur la voie qui conduisait à Nomentum, l'antique cité des Sabins. Sur les bords de cette voie s'élevaient jadis des villas et des temples célèbres. A quatre milles de Rome était la villa de Phaon, dans laquelle Néron se donna la mort; celle de Sénèque, dont les vignes sont louées par Pline et Golumelle^ ; celle du poëte Martial et de Quintus

1 Tertull., de Coron, milit., c. m.

2 Plin., lib. XIV, c. II. — COLUMEL , de Re rustica, lib. III, c. ni.

Ovidius, son ami. Entre tous les autres, le temple de Diane, situé près des murs de Rome, est devenu fameux dans l'histoire des martyrs. De ces édifices païens il reste à peine quelques ruines informes ; comme tous les autres, ils ont fait place aux monuments immortels du Christianisme. Plutarque parle de fontaines et de marécages qui environnaient la Voie Nomentane ; et l'inscription d'une jeune enfant noyée dans ces fontaines nous apprend qu'elles s'appelaient les Nymphes, ou les Fontaines des Nymphes ^

De là le nom de Catacombe ad Nymphas, donné au très-antique cimetière que nous allons mentionner. On ignore quel en fut le fondateur ; les monuments primitifs attestent que l'apôtre saint Pierre avait coutume de s'y rendre pour administrer le baptême. Je citerai entre autres les actes des saints martyrs Papias et Maurus, qui souffrirent sous Dioctétien et qui sont les gloires de cette Catacombe, dans laquelle ils furent déposés.

La cinquième année depuis le commencement des Thermes, c'est-à-dire l'an 3,03, le 29 janvier, le préfet Laodicius, siégeant sur son tribunal, se fit amener dans le cirque Flaminien deux soldats, nommés Papias et Maurus. — « Je sais que vous êtes chrétiens, leur dit le juge. — Oui, nous le sommes, répondent les martyrs. — Quittez votre erreur, et adorez les dieux de l'empire. — Que ceux-là les adorent qui renoncent à la vie éternelle. — Vous perdrez bientôt la vie, si vous n'adorez les dieux immortels ; faites ce que je

1 E vita Nymphse fontanœ me rapuerunt, Forte mihi e tali gloria morte venit.

ParvuliE quippe alter mihi nondum effluxerat annus, Romano génère, sed Philesia nomine.

VOUS dis, et vous vivrez. — Sacrifiez, vous, et vous vivrez dans les flammes de Téternité. »

A ces mots, Laodicius ordonne de les étendre par terre et de leur donner la bastonnade ^. Un centurion s'approche et les touche légèrement avec son bâton ■de cep de vigne. Aussitôt les soldats chargés de l'exécution déchargent une grêle de coups sur leurs braves et innocents camarades. Pendantce cruel supplice, les martyrs ne faisaient entendre que ces paroles : <( Christ, soutenez vos serviteurs ^. )> Ensuite, le préfet les fait relever, attacher à des poteaux et briser à coups de lanières garnies de plomb, jusqu'à ce qu'ils aient rendu le dernier soupir. La nuit suivante, un saint prêtre, nommé Jean, vint recueillir leurs corps et les transporter sur la Yoie Nomentane, dans la Catacombe ad Nymphas, où saint Pierre baptisait ^.

Soit à cause de sa situation dans un terrain humide, soit par suite des invasions des Barbares, il ne reste plus rien aujourd'hui de ce vénérable cimetière. Mais Bosio me semble avoir raison, contrairement à l'opinion de Boldetli, d'en fixer l'emplacement près des murailles de Rome, et non point à six ou sept milles de distance. Est-il croyable que saint Pierre eût fait un aussi long trajet pour aller exercer une fonction qui devait se répéter chaque jour, lorsqu'il pouvait l'accomplir dans des Catacombes beaucoup

1 II faut remarquer ici la conformité parfaite des actes des martyrs avec les usages militaires : on sait que la bastonnade et la décimation étaient les deux supplices réservés aux soldats. — CoELius Rhoding., Lect. Antiq., lib. X, c. v.

2 Christe, adjuva nos servos tuos.

3 Quorum corpora coUegit Joannes presbyter noctu et sepeiivit in Via Nomentana, quarto kalend. februarii, ad Nymphas, ^ibi Petrus baptizabat. — Bar., cm. 203, n" ni.

plus rapprochées, notamment dans celle de Sainte- Pi-iscille ^?

A droite de la porte Pie, non loin des murailles de Piome, se trouve le cimetière de Saint-Nicomède, probablement conligu au précédent et à celui d'Ostriano, dont nous parlerons plus tard. Les carrières de pouzzolane, ouvertes dans les vignes qui couvrent cette partie de la Campagne, ont tellement dégradé la Catacombe Saint-Nicodème qu'elle est à peine reconnaissable. Pourtant elle offre un grand souvenir au voyageur chrétien : je veux parler du glorieux martyr qui lui donna son nom en l'honorant de sa sépulture. Nicomède était un prêtre de Rome dont le zèle ne craignait pas d'affronter les bourreaux pour arracher à leur fureur les restes sanglants des chrétiens. Cet acte de charité devait avoir sa récompense.

Le nouveau Tobie est arrêté par ordre de Domitien; on le presse de sacrifier aux idoles : a Je ne sacrifie qu'au Dieu tout-puissant, qui règne dans les cieux ; » telle est son unique réponse ^. Des lanières garnies de plomb lui déchirent le corps et lui brisent les os ; mais sa bouche, à peine un instant fermée par la mort, va redire devant le Dieu de l'éternité sa devise triomphale : « Je ne sacrifie qu'au Dieu tout-puissant qui règne dans les cieux. » Pendant que le Roi des martyres couronne son généreux soldat, un ecclésiastique, nommé Justus, recueille ses restes vénérables et va les ensevelir dans son jardin, non loin des murs de Rome, sur la voie Nomentane ^. Le corps du

1 Bosio, lib. IV, c. XX. — Boldetti, lib. II, c. xvii.

2 Ego non sacrifico nisi Deo omnipotenti, qni régnât in cœlis. — Bar., Martyr., Va sept.

3 Corpus vero ejus in Tibrim praecipitatum est; clericus autem

saint prêtre y resta jusqLrau temps de saint Pascal, qui le fit transporter dans l'église de Sainte-Praxède, où il repose aujourd'hui.

Continuant à marcher vers d'autres Catacombes, nous reprîmes l'étude de l'art primitif. Hier, il nous avait laissés au sommet du Golgotha, en face du grand mystère de la vie et de la mort, de la rédemption par le sang et de la résurrection dans les splendeurs de la gloire éternelle. Que les peintures et les sculptures des Catacombes soient une préparation à ce sublime dénoùment, que chacune en particulier soit une révélation partielle et comme une syllabe de cette parole finale : Résurrfxtion ; résurrection glorieuse par Jésus-Christ ; c'est une vérité que rendent évidente, et la nature même de ces figures, et Tinterprétation des maîtres de la doctrine, dont l'enseignement inspirait le génie de l'artiste et dont l'autorité surveillait le travail 2; entin, la disposition relative des sujets.

La voûte des cryptes est ordinairement peinte aussi

ejusdem presbyteri, iiomine et opère .Tustus, collegit corpus eju?, et posait iii biroto suo, et diixit ail hortiim simm, jiixta miiros, Via Nomentana, et illic euiii sepelivit septimo kal. octob. MS. Cad. ValL, apud Bosium, lil). IV, c. xxr.

2 Aux preuves citées jusqu'ici j'ajouterai ce passage décisif des Constitutions apostoliques : « Préeterea credimus resurrectio- >'EM fore vel ob ipsaui Domini resurrectionem. Ipse enim est

qui Lazarum resuscitavit qui Jonam viventem.... eduxit

de veutre ceti.. qui très pueros e fornace Babylonis et Daxie- LEM ex ore leonis, is nou carebit viribus ad suscitandum nos quoque... qui paralyticum sanuni in pedes statuit... et cecd a nalivitate, quod deficiebat... reddidit, is ipse nos quoque ad vitam revocabit... qui ex quinque panibus et duobus piscibus QuiNQUE MiLLiA viroFum satiavit... et ex aqua vi.num coufecit .. item ex morte sublatos vitœ reddiiit. — Const. Apost. , lib. IV, c. 7. — Quoi de plus clair que ce passage, qui ramène tous les traits reproduits le plus souvent dans les Catacombes à une pensée commune : la Résurrection ?

bien que la niche. Chaque voûte se divise en plusieurs compartiments, remplis par des sujets opposés, deux à deux, et tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, sauf quelques exceptions assez rares où les quatre sujets sont empruntés soit à la Bible, soit à rÉvangile. Cette disposition de sujets, alternativement mosaïques et évangéliques^ dans le choix et dans le rapprochement desquels règne certainement une intention symbolique, est assez générale dans les Catacombes pour y reconnaître une vue systématique, une haute pensée qui avaient dû présider dans le principe à cette décoration. La même pensée se révèle dans la composition des sarcophages, dont les sculptures représentent généralement aussi, par égale moitié, des traits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Or, c'est là un trait caractéristique d'autant plus digne de fixer l'attention que le motif en est puisé dans tout un ordre d'idées qui se rapportent à la croyance de la résurrection ^.

J'aime à répéter ici ce que j'ai dit ailleurs: TÉglise romaine a voulu immortaliser et montrer au grand jour ce magnifique système de l'art chrétien, en faisant reproduire à Saint-Jean de Latran la sublime épopée dont l'ébauche se trouve dans les Catacombes. De son côté, le moyen âge dans ses vitraux, dans ses sculptures, dans ses fresques si variées et si poétiques, n'a fait que continuer l'art primitif, dont il n'est que le prolongement.

Toutefois, pas plus que le Christianisme, la grande épopée de l'art primitif ne finit au Calvaire. Le triomphe que Jésus-Christ remporte sur la mort n'est pas

1 Voyez Tableau des Catacombes, p. 114.

un triomphe personnel. Le ciel dont il prend possession ne s'ouvre pas pour lui seul : il triomphe pour l'humanité. C'est pour elle qu'il prend possession de la bienheureuse Jérusalem, dont il partage les délices avec ses fidèles imitateurs. L'art chrétien va nous montrer les premiers compagnons de sa gloire, les premiers fruits de la rédemption et comme les prémices de cette régénération universelle qui, s'accomplissant peu à peu avec le cours des siècles, doit placer au dernier jour du monde l'immense famille du nouvel Adam sur les trônes conquis pour elle par son auguste chef.

Fidèle écho de la foi, l'art qui a si bien exprimé la longue péripétie et le dénoùment du drame divin va nous en montrer les glorieuses conséquences. La Mère de Dieu, les apôtres Pierre et Paul, quelques martyrs, tels étaient, à l'époque où il composait sa galerie souterraine, les types authentiques de l'humanité transfigurée et béatifiée par Jésus-Christ. Aussi il ne manque pas de les reproduire. Jusqu'ici il a montré le labeur et la souffrance ; désormais il va montrer le triomphe et le bonheur. Autant qu'il en est capable, son pinceau ou son burin deviendra plus gracieux et plus doux.

La Sainte Vierge se trouve assez souvent dans les peintures primitives : dans une des belles cryptes des Catacombes de Sainte-Agnès, elle forme le tableau principal. Au centre de la niche qui surmonte l'flrcosolïum apparaît l'auguste Mère de Dieu. Elle est en demi-figure, ayant sur son giron l'Enfant Jésus. Sa tête est ornée d'un voile relevé par devant, tombant sur les épaules, et dont les phs viennent reposer sur les bras. Un collier de perles entoure son cou, et se

marie à un fil de perles ou d'étoffe qui va se rattacher au sommet du front.

Cette ngure a cela de très-remarquable qu'elle porte le cachet de sa haute antiquité et qu'elle montre la croyance de l'Église naissante relativement à la Sainte Vierge. D'abord, il est évident que les Pères de l'Église n'ont jamais dit aux peintres que Marie, la plus humble des créatures, se parait des riches ornements qu'on trouve dans cette figure. Mais, pour exprimer la haute idée qu'il avait de la gloire de la Mère de Dieu, l'artiste lui a donné les splendides atours des dames romaines de son temps, et surtout les colliers de pierres précieuses. Il n'a pu prendre que là son modèle ; car les femmes chrétiennes, fidèles aux prescriptions apostoliques, s'abstenaient, comme nous l'apprenons de Clément d'Alexandrie, des ornements d'or et de pierreries*.

Ensuite, ce qui est encore plus intéressant, la Sainte Yierge est représentée les bras étendus, dans l'attitude de la prière. Ainsi, aux yeux de nos pères comme aux nôtres, la Sainte Vierge prie Dieu, et ne nous accorde pas par elle-même les grâces que nous sollicitons. Le culte que nous lui rendons, le culte que lui rendaient les siècles apostoliques n'est donc pas un culte suprême, un culte d'adoration. Que peuvent opposer les protestants à ce monument dix-sept fois séculaire? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que, s'ils avaient mieux connu notre vénérable antiquité, jamais ils n'auraient osé jeter à la face de l'Église le reproche absurde didolàtrie ^

1 Pœdagog., lib. I, c.xii. — S. Hier., £'/^/s^. vn. — Tertull., de iiabitu muliebri.

2 EoTTARi, t. III, p. 83, 172, 176, 141, etc.

L'art chrétien ne se montre pas moins exact dans la représentation des apôtres saint Pierre et saint Paul. D'une part, on le voit copier, aussi fidèlement que peut le permettre son inexpérience, le type traditionnel des deux princes de l'Église ; d'autre part, religieux interprète de la foi, il assigne à chaque Apôtre la place qu'il occupe dans la hiérarchie catholique. La suprématie de saint Pierre sur les Apôtres, et du pape, son successeur, sur tous les évêques, telle est la pierre angulaire de l'f^glise. Ce dogme fondamental, sans lequel il n'y aurait plus ni unité de ministère ni unité de croyance, ne pouvait être oublié par l'artiste chrétien. Si les auteurs des hérésies et des schismes, non contents de trouver cette vérité qui les condamne dans l'Évangile, dans les écrits des Pères et dans les canons des Conciles, s'étaient donné la peine de descendre aux Catacombes, ils l'auraient vue gravée naïvement par la main des martyrs sur les humbles monuments de l'Église primitive.

Ces monuments sont de quatre sortes : les verres, les peintures, les sculptures et les mosaïques. Les premiers dans l'ordre chronologique sont les verres et les peintures. Or, parmi cette multitude innombrable de verres peints, trouvés dans les Catacombes, on n'en connaît pas un sur lequel saint Pierre soit placé à la gauche de saint Paul : partout il occupe la place d'honneur : la droite. 11 en est de même des peintures à fresque, des sculptures et des mosaïques, dont les unes remontent au berceau de l'Église et les autres sont des ouvrages du quatrième siècle et des siècles suivants. Toutes perpétuent le même dogme qu'elles transmettent au moyen âge, d'où, par une tradition artistique non interrompue, il est arrivé jus-

qu'à nous. Un petit nombre d'exceptions résultant de l'inattention ou de l'inexpérience de l'artiste ne font que confirmer la règle.

Or, d'où peut venir, demande le savant Mamachi, celte coutume de représenter toujours saint Pierre à la droite et saint Paul à la gauche ? Ce n'est ni du hasard ni du caprice, autrement elle n'aurait pas été si constante ni si universelle. Il faut donc y voir évidemment le reflet du dogme catholique de la suprématie de saint Pierre et l'écho des paroles du divin Maître : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; pais mes agneaux, pais mes brebis, les troupeaux et les pasteurs ^ d

Ces images de saint Pierre et de saint Paul, constamment reproduites sur les verres des Catacombes, donnent lieu à une autre remarque : elles prouvent l'ardent amour et la vénération filiale des chrétiens de Rome pour leurs pères dans la foi. Or, cette affection ardente, passionnée, est un fait attesté par l'histoire ^ Elles prouvent encore la présence à Rome des deux Apôtres, puisque leur portrait se trouve seul, à l'exclusion de celui de tous leurs collègues, constamment rappelé au souvenir des chrétiens de la capitale du monde.

^ Ciim igitur majores nostri hoc génère monumentorum, quod est caeteris velustius, Petrum ad dexteram partem, Paulum ad lœvam perpetuo exhibuerint, idque non casu, sed consulte fecerint, alioqui non tam constans ea consuetudo neque tara stabilis permansisset ; si quid unquam, illiid quidem certe indicarint, necesse est quod sœpe in commentariis scriptorum christianorum legerant, esse Petrum non reliquis Apostolis modo, sed ipsi etiam Paulo prœferendum. — Mamaghi, Orig. et Antiq. Christ., lib. IV, p. 485.

2 Ainsi, le témoignage de l'histoire confirme l'authenticité des monuments de l'art, et l'art, à son tour, appuie les révélations de l'histoire.

Chose digne de remarque ! au quatrième siècle, l'historien de l'Église, Eusèbe, se servait déjà de ces monuments incontestables pour établir le voyage et le séjour à Rome des princes du collège apostolique ^ Comment se fait-il que les protestants ont ignoré toutes ces choses ; et, s'ils les ont connues, comment ont-ils osé mentir au monde, mentir à leur conscience et nier, ainsi qu'ils le font encore aujourd'hui dans leurs libelles, que saint Pierre soit venu à Rome ?

Le divin Rédempteur avait dit qu'il associerait à sa glorieuse résurrection non-seulement ses Apôtres, mais encore ceux qui par leur ministère croiraient à sa parole. Et voilà que l'art chrétien commence, en peignant quelques martyrs victorieux, cette longue galerie dont le génie des siècles postérieurs couvrira les murs des Basiliques de l'Orient et de l'Occident : Église triomphante sans cesse offerte aux regards de l'Église militante, afin d'éclairer sa marche et d'exciter son courage. On trouve donc dans les Catacombes plusieurs martyrs représentés dans l'attitude du triomphe et de la prière.

Comme Marie, leur reine, ils ont les bras étendus et prouvent deux points du dogme catholique : le premier, que les Bienheureux continuent dans le ciel de solliciter pour nous les grâces dont ils n'ont plus besoin pour eux-mêmes ; le second, qu'ils sont pour nous des intercesseurs et non des dieux ; que nous les vénérons, mais que nous ne les adorons pas. Si, après l'établissement de l'Église, l'art n'a pas craint de représenter les saints et les martyrs dans l'attitude

* Et confirmant quidem narrationem Pétri Paiilique nooîine insignita moniimenta, qiiœ in urbis Romœ cœmeteriis etiamnum visuntur. — Lib. II, c. xxv, p. 75.

exclusive du triomphe, c'est que le danger du scandale pour les faibles était passé et le dogme affermi. Entre toutes les autres, les Catacombes de Sainte- Agnès et de Sainte-Priscille sont pleines de ces consolantes et instructives peintures ^

Autant les images des martyrs triomphants sont communes, autant sont rares celles des martyrs au milieu des supplices. C'est à peine si on en peut citer un exemple authentique. L'usage de représenter les athlètes de la foi dans l'acte même de leur glorieux, mais terrible combat est postérieur à la première époque de l'art. Nous expliquerons la cause en parlant de l'esprit général des peintures et des sculptures des Catacombes ^.

Après avoir montré le grand œuvre de la Rédemption dans sa préparation et dans ses résultats éternels, l'art primitif nous dit par quels moyens l'Eglise de la terre s'efforçait d'arriver elle-même à la glorieuse transfiguration, il nomme la prière et la charité. Ces deux admirables secrets, qui, unissant l'homme à Dieu et l'homme à ses semblables, préparent sur la terre la consommation universelle dans le sein de l'éternité, brillent comme deux soleils dans toutes les parties de la Rome souterraine et l'éclairent de leur lumière surnaturelle. Aux voûtes des chapelles, aux parois des cubicula, sur les compartiments des sarcophages, partout on voit les premiers chrétiens en prières.

A cet intérêt religieux nos monuments primitifs ajoutent un intérêt historique d'une grande importance. Ils rendent, sinon toujours avec grâce, du

1 BOLDETTI, lib. I, c. v, p. 20.

2 Ibid.

moins avec vérité^ le costume et les habitudes intimes de nos pères dans la foi. Ainsi, à défaut de tout autre ouvrage, nous saurions encore, grâce au grand livre des Catacombes, que les chrétiens priaient les bras étendus, ordinairement debout, la tête nue et les yeux levés vers le ciel. On les trouve partout dans cette éloquente attitude K La tunique et le manteau ; les cheveux coupés, la barbe courte, la chaussure tomaine, le voile pour les femmes, une grande sobriété d'ornements jointe à un air de profonde modestie, tel est l'ensemble de leur costume et de leur extérieur dans les assemblées saintes. Voilà pour la prière.

Quant à la charité réciproque, on peut dire que leur vie en était un acte continuel. Les Catacombes ellesmêmes en sont une preuve authentique. Mais entre tous les actes si variés de la grande vertu de l'Évangile, il en est un que les monuments primitifs reproduisent avec amour : j'ai nommé les Agapes. En effet, les Agapes résument de la manière la plus vraie le dogme essentiel du Christianisme, celui qui devait changer la face du monde, je veux dire la fraternité de tous les hommes et leur égalité devant Dieu. Ici encore l'art se montre le fidèle écho de l'Évangile et des Pères ^.

La multitude des croyants n'était qu'un cœur et qu'une âme. Or, chez tous les peuples le signe le plus expressif de l'amitié, ce sont les repas pris en commun. S'asseoir à la même table et manger le même pain, c'est, dans la pensée commune, se mettre sur la même ligne et participer à la même vie : voilà ce que le paganisme ignorait. Sans doute il avait ses repas où les amis de choix étaient invités. Sans doute encore

1 Bosio, lib. VI, c. xxvi.

2 Tertcll., ApoL, c. xxxix.

les parents mangeaient en commun sur la tombe des morts; mais le cercle des invités ne s'étendait pas au delà des limites de la famille et de l'amitié; jamais l'esclave n'y participait. Bien différentes étaient les Agapes chrétiennes. A ces repas donnés par la charité universelle s'asseyaient tous les membres de la famille chrétienne, et cette famille embrassait tous les hommes marqués du signe de la foi, sans distinction de pays, de fortune et de condition.

A cette première différence, il faut ajouter la modestie, la sobriété, la piété, qui distinguaient les Agapes chrétiennes, tandis que les défauts contraires semblaient l'accompagnement obligé des comessations païennes. Ecoutons le témoignage d'un témoin oculaire, d'un convive qui s'était assis tour à tour à ces tables différentes.

«Le seul nom de nos repas, dit Tertullien, montre ce qu'ils sont. On les appelle Agapes, ce qui signifie amoui^ chez les Grecs. Quelle que soit la dépense qu'on, y fait, c'est un gain que de dépenser pour faire du bien. Avec ces aliments nous aidons les pauvres, que nous n'avons garde de considérer comme ces parasites qui, parmi vous, se font gloire de vendre leur liberté, pour se rassasier à vos tables au milieu de mille affronts ; mais nous nous conformons aux vues de Dieu,, qui préfère les humbles. Ainsi le motif de nos repas est honnête. Jugez donc du reste, de notre discipline, puisque nos repas eux-mêmes sont inspirés par la religion. Nous n'y admettons ni bassesse ni immodestie. On ne se met à table qu'après s'être nourri d'une prière à Dieu. On mange autant qu'il faut pour satisfaire la faim; on boit autant qu'il suffit à des hommes pudiques. On s'y rassasie sans perdre de vue qu'on

doit adorer Dieu pendant la nuit; on s'entretient sans oublier que Dieu écoute ^ »

De son côté, saint Gyprien recommande instamment ces repas de charité. L'Église elle-même y attachait une telle importance qu'un Concile frappe d'anathème celui qui les mépriserait ou refuserait de s'y rendre ^ tant il est vrai que ces réunions avaient une signification éminemment sociale et chrétienne.

Ce qui le prouve peut-être encore mieux, c'est le nom particulier donné aux différentes espèces d'Agapes. Dans la vie de l'homme éclairé par la foi il y a plusieurs circonstances solennelles, où le cœur semble avoir un plus pressant besoin de s'épancher, soit pour se réjouir, soit pour se consoler, en s'unissant d'une manière plus intime aux cœurs capables de le comprendre. Parmi ces circonstances, le mariage, la dédicace d'une église, maison de Dieu et maison del'homme, la sépulture d'une personne chérie et la naissance des martyrs avaient para aux premiers chrétiens les pliis propres à resserrer les liens de la charité mutuelle. De là quatre espèces d'Agapes, appelées connubiales^ dedicatoriœ, funerales et natalitiœ ^.

Donc, après avoir célébré dans la crainte de Dieu ces alliances qui devaient donner tant de héros à l'Église et de saints au ciel; après avoir, dans l'effusion de leur reconnaissance, chanté la bonté du Seigneur, qui voulait bien se choisir uife nouvelle demeure, où ses en-

1 ApoL, c. XXXIX.

2 Agapen etdilectionem fraternam religiose et firmiter exercendam. — Tert., lib. III. — Si quis despicit eos qui fideliter Agapes, id est convivia,pauperibus exhibent, et propter honorem Dei convocant fratres, et iioluerint comrauiiicâre in hujusmodi vocationibus, parvipendens quod geritur,anatheniasit. — Conc. Gaiigr.,

c. II.

3 BOLDETTI, lib. I, C. XII.

fants exilés pourraient venir lui confier leurs angoisses et se nourrir du pain des forts; après avoir rendu les derniers devoirs au père, à la mère, à l'ami dont les vertus avaient été une consolation et dont l'absence était maintenant un regret; après avoir remercié le Dieu des martyrs du courage qu'il avait donné à ses serviteurs et à ses servantes, ainsi que des exemples héroïques par lesquels les champions de la foi avaient encouragé leurs frères, les membres de l'Église naissante manifestaient leur reconnaissance, leur allégresse ou leur douleur, en prenant ensemble un innocent festin. Les plus riches en faisaient les frais, tandis que la charité y conduisait par la main et y plaçait avec distinction les pauvres, les veuves, les orpheHns, les amis de Dieu^ Tel est l'éloquent usage dont l'art primitif devait transmettre le souvenir aux générations futures : il n'a point failli à sa mission.

Les Agapes se trouvent souvent représentées dans les Catacombes. Je citerai seulement celles du cimetière de Sainte-Agnès et des Saints-Marcellin-et-Pierre, publiées par Bosio et par Eottari. A la voûte de VAt^cosolium est peinte une table en forme de fer à cheval. Six convives sont assis comme nous, et non point couchés comme les anciens, autour de la table, sur laquelle on voit trois plats ; plusieurs convives portent les aliments à leur bouche. Devant la table on voit huit paniers et deux vases destinas aux provisions.

Dans les Catacombes des Saints-Marcellin-et-Pierre,

1 Statis (liebus mensas faciebaiit communes, et, peracta synaxi post sacramentorum communionem, inibaiit conviviiim,divitibus quidem cibos afferentibus, pauperibus autem et qui nihil habebant etiam vocatis, et omnibus communiter vescentibus. — D. Chrys., in I ad Cor., ii, Homil. xxvii.

on trouve une table de la même forme que la précédente. Elle est sans nappe, ainsi qu'une autre table plus petite, placée dans l'espace demi-circulaire formé par la première. Devant cette seconde table, qui est à trois pieds, se tient debout un jeune garçon vêtu de la tunique avec des parements de pourpre. Il porte de la main droite un grand verre à pied en forme de calice, cyathus.W vient de goûter ou il va goûter le contenu en en versant quelques gouttes dans le creux de sa main gauche, suivant Tusage des anciens. Sur la table on voit deux couteaux, deux plats et un animal tout entier, un agneau peutêtre, étendu et prêt à être découpé. De Tautre côté de cette même table est une grande amphore à deux anses.

L'antiquité, avec ses usages intimes, se trouve ici comme sur les fresques de Pompéi. Nous savons maintenant ce que Varron entendait parla table de service qu'il appelle cibila ou mensa escaiia, sur laquelle on découpaitles viandes et on préparaitles boissons avant de les présenter aux convives. Nous voyons aussi pourr quoi il n'y arien sur la grande table, sinon la main des convives qui attendent les mets et le vin. Ici, les convives sont au nombre de cinq ; tous sont assis. Au milieu est une femme, qu'on reconnaît à sa simple tunique et à ses cheveux rattachés sur le sommet de la tête. A droite et à gauche sont deux hommes dont l'un porte le manteau par-dessus la tunique. Les deux extrémités de la table sont occupées par deux femmes assises sur des fauteuils et qui paraissent assister au repas sans y prendre part. Au-dessus de leur tête on lit les deux inscriptions suivantes :

« Irène, donne « Agape, mêle-moi

Feau chaude. » de l'eau dans le vin. »

Les noms grecs Irênê et Agapê, c'est-à-dire Paix et Charité, que portent ces deux femmes, indiquent suffisamment l'objet et l'esprit de ces repas, où elles remplissent des fonctions si caractéristiques. L'une est chargée de donner l'eau cJiaude ; l'autre, de mêler l'eau et le vin, suivant les habitudes de la société antique; toutes deux, de représenter de cette manière symbolique Tinstitution même des Agapes, destinées à entretenir la paix et la charité parmi les fidèles *.

Les Agapes redisent éloquemment la charité de nos pères lesunsenverslesautrespendantla vie; mais cette charité, immortelle comme l'espérance et la foi, s'étendait au delà du tombeau ; il fallait la montrer sous ce nouveau point de vue. Or, l'image des Fossoyeurs, ces héros de la charité primitive envers les morts, reproduite assez souvent dans les Catacombes, vient compléter le magnifique enseignement de l'art, et nous donner la plus belle comme la plus sublime idée de l'Église naissante.

Avant de quitter la Yoie Nomentane, où nous reviendrons demain, il reste à parler de deux Catacombes célèbres : celle de Saint-Alexandre et celle des Saints- Primus-et-Félicien. La première, aujourd'hui cruellement dégradée, est située à sept milles de Rome, dans

1 Voyez Tnblenu des Co.t., p. 142. — Bottari, t. II, p. 947. — Bosio, lib. IV, c. XVI, p. 49, et lib. VI, c. xxvii, p. 313.

un terrain qui, du temps de Boldetti, appartenait à l'hospice Saint-Jacques des Incurables. Au dernier siècle il fut encore possible d'en extraire plusieurs corps de martyrs. Son origine mérite d'être connue.

L'an 132, sous l'empire d'Adrien, vivait à Rome un officier supérieur nommé Aurélien, ardent ennemi des fidèles, bien qu'il eût pour épouse une fervente chrétienne nommée Sévérina. Aurélien, appelé à juger les chrétiens, fit mourir lepape saint Alexandre et les saints Eventius et Théodulus. Sans craindre la colère de son mari, Sévérina recueille elle-même les corps des martyrs et va les déposer dans sa villa, située sur la voie Nomentane, à sept milles de Rome. Un grand nombre de clercs et de chrétiens assistèrent aux funérailles.

La pieuse matrone se revêtit d'un cilice et voulut rester auprès des saintes reliques jusqu'à ce qu'elle eût obtenu du pape saint Sixte, successeur d'Alexandre, un prêtre attaché à cette Catacombe, afin d'offrir chaque jour l'auguste sacrifice sur le tombeau des martyrs ^ Cette grâce lui fut accordée, et bien des générations furent témoins d'un usage qui rappelait éloquemment la confiance et la vénération profonde des premiers chrétiens pour les glorieux athlètes de la foi.

Sept milles au delà du cimetière de Saint-Alexandre est la Catacombe, aujourd'hui fermée, des Saints- Primus-et-Félicien. Elle occupe le lieu appelé jadis Arcus yomentanv.s. Primus et Félicien étaient deux vieillards plus vénérables encore par leurs vertus que parleurs cheveux blancs. Mais ni l'âge ni la sainteté ne purent les soustraire à l'aveugle fureur des païens. L'an 303, arrêtés par ordre de Dioclétien, ils furent

1 Bosio, lib. IV, c. XXI.

amenés devant Promotus, préfet de Nomentiim. A l'exemple de ses collègues, Promotus se fit une gloire d'inventer de nouveaux supplices et de perfectionner les anciens, pour tourmenter les deux martyrs et se concilier la faveur du prince et du peuple.

Le glaive du licteur termina ce drame sanglant, et les chrétiens, pénétrés de vénération pour les intrépides vieillards, recueillirent leurs corps sacrés et leur firent, pendant trente jours, de brillantes funérailles. Une Basilique vint plus tard consacrer leurs tombes ; mais Rome, trouvant qu'ils étaient trop éloignés de ses regards, transporta ces glorieux enfants dans l'antique église de Saint-Étienne le Rond, au mont Cœlius, où ils reposent encore ^

Catacombes delà Voie Xomentane (suite). — Catacombes de Saint- Restitut. — Histoire. — Catacombe de Sainte-Agnès. —Histoire. — Peintures des Catacombes, partie décorative. — Coup d'oeil sur le symbolisme primitif. — Emblèmes des premiers chrétiens : — le poisson, — le dauphin.

La y oie Nomentane était couverte de pèlerins de tout rang, de tout âge, de tout sexe, Romains ou étrangers. Où allait toute cette foule? A la Basilique de Sainte-Agnès hors des murs. Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'un autre jour? Parce qu'aujourd'hui, 28 janvier, était l'anniversaire de l'apparition miraculeuse de la jeune vierge, dont le nom deux fois immortel remplit ces lieux. Fidèle aux traditions antiques, le peuple romain venait apporter au tombeau de Tillus-

1 MS. Codd. Lat. Vat. LaL, 4, 8, 9, Vnll., i. — BosiO, lib. IV, xxin. — Bar., 07i. 303, n. 115.

tre martyre le tribut de sa reconnaissance. Au milieu de celte nombreuse compagnie, nous passâmes devant l'église de Sainte-Agnès sans nous y arrêter: le but de notre excursion était la Catacombe de Saint-Restitut, située à seize milles de Rome. Près du petit monticule appelé Monte Rotondo se trouvent le cimetière et la crypte où fut déposé le saint martyr, dont il faut redire en peu de mots la glorieuse histoire.

L'an 301, Hermogénien, préfet du prétoire, venait d'obtenir de Dioclétien et du sénat l'ordre de persécuter les fidèles. Aussitôt les satellites se mettent en marche, et le 6 mai ils amènent au tribunal d'Hermogénien, dressé au pied du Gapitole, non loin de l'arc de Titus, un courageux chrétien nommé Restitut. Conformément à l'édit impérial, on le somme de sacrifier aux dieux : il refuse. Le magistrat ordonne de lui lier les mains derrière le dos et de lui trancher la tête. Après l'exécution, les bourreaux jettent le corps près de l'arc triomphal, non loin de l'amphithéâtre, et l'abandonnent à la dent des chiens; mais le Dieu des martyrs veille sur son intrépide soldat.

Pendant la nuit, une des plus illustres dames romaines, nommée Justa, vient avec quelques prêtres et plusieurs chrétiens enlever le saint corps, qu'elle emporte dans sa maison, voisine de la Meta Sudans, par conséquent très peu éloignée du théâtre du martyre. Elle l'enveloppe dans des linges très-fins avec des parfums, le place dans sa litière, et pendant la même nuit le transporte sur la Voie Nomentane.

Le convoi s'arrête non loin d'une Catacombe où se tenait caché le souverain pontife, auquel Justa fait donner avis de ce qui se passe, en le priant de députer un certain nombre d'ecclésiastiques, de vierges et de

serviteurs de Dieu, pour accompagner le précieux dépôt. Dès la pointe du jour, on se remet en marche et on arrive à la villa de la courageuse matrone, située sur la Voie Nomentane, à seize milles de Rome. La sépulture s'accomplit au milieu des hymnes et des prières, qui se prolongèrent pendant sept jours. Cela se passait le 27 mai de l'an 301, au plus fort de la persécution de Dioclétien, à quelques lieues de Rome et dans la direction du camp prétorien, où régnait le persécuteur. Rien n'est plus ordinaire que ces exemples d'intrépidité dans les annales de la primitive Église ^

De retour à Sainte-Agnès, nous fîmes notre prière devant l'autel de la sainte; puis, entrant dans une vigne, à gauche de la voie Nomentane, nous descendîmes en nombreuse compagnie dans la célèbre Catacombe. Trois ans après le martyre de saint Restitut, c'est-à-dire l'an 304, le 21 janvier, Rome entière assistait au plus étonnant spectacle qu'elle eût jamais contemplé. Une jeune enfant âgée de treize ans à peine, issue d'une noble famille, d'une beauté ravissante, augmentée de toutes les grâces que donne la pudeur conservée sans ombre de souillure, refuse d'épouser le fils du préfet de Rome, uniquement parce qu'elle est chrétienne et qu'elle a choisi le Fils de Dieu pour époux.

On la voit accepter, en échange de ce brillant avenir, les outrages, les tortures, la mort. Intrépide ea face du bourreau, qui tremble et qui pâlit, elle l'encourage à remplir son ministère. Le coup fatal est porté; l'ange est au ciel. Avec sa sœur Émérentienne,

1 MS. Codd. Vat. — Bôsio, lib. IV, c. xxiv. — Bar., qîi. 301, n. 19.

Agnès forme pour ainsi dire Tarrière-garde de la grande armée des martyrs. Son nom vole de bouche en bouche, et depuis quinze siècles il retentit avec honneur sous les voûtes de tous les temples chrétiens de l'ancien et du nouveau monde K

Le même jour, ses parents emportent ce corps virginal, plus précieux que l'or et les pierreries, et vont le déposer dans une petite terre qu'ils possédaient sur la Voie Xomentane, à quatre milles de Rome. Un grand nombre de chrétiens se font une gloire d'accompagner l'héroïne : parmi eux se trouve Émérentienne, sa sœur de lait, encore catéchumène. Au sortir de la Gatacombe, le cortège est assailli par des païens postés en embuscade. On se disperse au milieu d'une grêle de pierres ; Émérentienne reste intrépide avec un petit nombre et reproche aux persécuteurs leur cruelle malice.

La jeune sainte, couverte des glorieux stigmates du martyre, tombe baptisée dans son sang ; son corps est déposé, la nuit suivante, auprès de son illustre sœur. Depuis cette époque, la gloire de cette Gatacombe ne s'est pas obscurcie un instant. Son histoire, quinze fois séculaire^ n'est que le récit des hommages et de la vénération universelle dont elle fut le constant objet, en échange des souvenirs précieux qu'elle rappelle et des miraculeuses faveurs obtenues par l'intercession de sainte Agnès -.

Une autre gloire de cette grande Gatacombe est la belle conservation des monuments artistiques qu'elle

1 Omnium gentium litteris atque lingui? prœcipue in ecclesiis Agnes vita laudata est, quœ et œtatem vicit et tyrannum, et titulum castitatis martyrio consecravit. — S. Hier., de B.Agîi.

2 Act. S. Agn., apud Bos., lib. IV, c. xxv.

renferme. Plusieurs fois nous l'avions visitée pour étudier la partie historique des peintures et des sculptures primitives. Il nous restait à considérer aujourd'hui la partie décorative de ces mêmes monuments. Pour la bien comprendre, il faut rappeler le principe révélateur de toutes choses, aussi bien dans l'ordre de l'art que dans l'ordre de la nature et de la grâce.

Tout a été fait par Jésus-Christ et pour Jésus-Christ : tous les siècles, tous les peuples, tous les éléments, toutes les créatures spirituelles et matérielles, gravitent autour de lui comme les astres autour du soleil ; tous entrent comme moyens ou comme obstacles dans la grande épopée dont il est le héros. Le Verbe éternel est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fm de toutes choses, le conquérant sublime devant lequel tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enters : voilà ce que l'Église, son interprète et son épouse, ne cesse de montrer par l'organe de ses docteurs, par l'enseignement de l'histoire, par les raisonnements péremptoires de ses apologistes.

Écho de la foi, l'art chrétien a dû redire la même vérité ; et nous l'avons vu proclamant Jésus-Christ l'héritier universel de toutes choses, s'emparant à son profit du vrai, du bien, du beau, partout où il le rencontre.

Les grandes figures de l'Ancien Testament appartiennent à Jésus-Christ ; l'art les prend, les explique, et, les mettant en regard des actions du divin Rédempteur, il montre à l'univers étonné qu'il en est l'âme et le but; que c'est lui qui souffre et qui triomphe dans les patriarches, afin d'associer le genre humain à ses épreuves et à sa résurrection. -

La nature avec ses éléments lui appartient, ainsi que

la forme plus ou moins parfaite qu'ils doivent au génie de l'homme dans les œuvres de l'art: l'art primitif s'empare, au profit de Jésus- Christ, des créatures matérielles et de la forme brillante dont les a revêtues le pinceau grec ou romain, pour en former un riche encadrement, au milieu duquel resplendissent les magnificences de l'histoire chrétienne.

Les antiques croyances de l'Orient et de l'Occident, échos affaiblis de la vérité primitive, lui appartiennent ; l'art les interroge et les recueille. Orphée et les sibylles rendent hommage au Rédempteur, dont ils sont présentés comme les prophètes et les types traditionnels.

L'enfer lui-même doit contribuer à la gloire du héros divin. Les dieux, les génies, les demi-dieux, vaincus et humiliés, seront transformés par l'art en simples motifs d'ornementation et serviront à rehausser la puissance du vainqueur, comme les multitudes esclaves, traînées au Capitole, contribuaient à la gloire des maîtres du monde.

Toutefois l'art primitif, formé à l'école du paganisme, né sous le beau ciel d'Italie et habitué à contempler sous des formes riantes les héros et les scènes de la mythologie, continuera de donner aux divinités chassées de leurs temples des attitudes et des formes plus ou moins gracieuses. Puis viendront les peuples du Nord, dont le génie sombre et austère, s'emparant de tous ces démons vaincus, avec la même rudesse que sa main de fer saisissait le vieux monde, les fera entrer dans la composition de ses magnifiques cathédrales, sous les formes hideuses, avec les figures grimaçantes, dans les attitudes pénibles et les positions humiliées qui conviennent à des

rebelles audacieux, désormais réduits à l'impuissanceet devenus l'éternelle risée de l'univers.

Ce grand principe sert de boussole à l'art primitif. Un sujet chrétien, que viennent embellir, sous forme d'ornements accessoires, des motifs pris dans les scènes de la nature et mêlés de types empruntés au paganisme, telles sont dans l'ensemble les peintures et les sculptures des Catacombes.

Autour des compartiments qui divisent la voûte des cryptes ou chambres sépulcrales, régnent des guirlandes de fleurs, des arabesques, des scènes de la vie champêtre. Orner de fleurs les tombeaux était un usage général parmi les païens. Gomme il n'avait rien de superstitieux, les chrétiens le conservèrent, en y attachant peut-être une signification religieuse, telle, par exemple, que le souvenir des vertus du défunt ou de la brièveté de la vie. Quoi qu'il en soit, nous entendons le chantre des martyrs exhorter les fidèles à couronner de fleurs les tombes des héros de la foi i. Se servir de fleurs peintes ou naturelles pour décorer les cryptes et les églises est un autre usage également innocent en lui-même et dont le^ but est de rendre les créatures tributaires de leur auteur, en les enrôlant dans la grande épopée chrétienne.

Les quatre saisons, avec les attributs et les scènes qui les distinguent, sont un nouveau motif souvent

t Nos tecta fovebimus ossa

Viofis et fronde freqiienti.

Et ailleurs :

Ista comantibus et foliis Mimera, virgo piierque, date.

Prud., Cathem., Hymn. x, 1G9 ; Pansteph., Hymn. m, 201.

•employé dans la partie décorative des monuments primitifs. Dans une belle fresque de Saint-Callixte, le Bon Pasteur paraît environné de ce gracieux sujet. Le Printemps est représenté sous la figure d'un liomme légèrement vêtu et cueillant des roses ; à €Ôté de lui est l'Été, sous la forme d'un moissonneur armé d'une faucille et coupant les blés. Il est remarquable que la section se fait au milieu de la tige, suivant l'usage décrit par Varron, qui attribue à cette circonstance Tétymologie des mots inessi's et metere, couper par le milieu.

A droite du Bon Pasteur se trouvent l'Automne et l'Hiver, le premier sous la figure d'un homme à moitié vêtu, tenant de la main gauche une corne d'abondance et de la droite une grappe de raisin; le second personnifié dans un laboureur, dont la tête et le corps sont chaudement couverts. De la main il tient une bêche ; et à côté de lui on voit un grand feu, puis un arbre dépouillé de ses feuilles ^

En voyant les quatre saisons revenir si souvent dans les fresques et sur les sarcophages, je ne serais pas éloigné d'attribuer cette répétition fréquente du même sujet au sens chrétien qu'il présente. Bien dans la nature n'exprime d'une manière plus solennelle le grand mystère de la résurrection, si cher aux premiers fidèles. Tertullien ne l'ignorait pas ; le grand apologiste, développant la pensée de l'Apôtre, que lés choses invisibles nous sont manifestées par les créatures visibles, appelle en témoignage de la résurrection future le temps avec les quatre saisons, qui se succèdent, ou plutôt qui meurent et qui ressusci-

1 BOTTARI, t. II, p. IT.

tent sans rien perdre et sans finira Saint Augustin et saint Cyrille de Jérusalem donnent la même signification à ce phénomène, dont ils tirent les mêmes arguments ^.

Dans une fresque de saint Pontien, dont le sujet est encore le Bon Pasteur, les quatre saisons de l'année paraissent aussi comme motifs d'ornementation; mais elles y sont représentées par les quatre Génies dans lesquels l'art antique avait continué de les personnifier. Ceci tient évidemment, d'une part, à la pensée chrétienne de faire servir les types mythologiques au triomphe de la foi; et, d'autre part, à la nécessité d'employer, pour être compris, des emblèmes consacrés par l'usage. Aux mêmes raisons il faut attribuer l'emploi si fréquent des fleurs de toute espèce, tressées en guirlandes, formées en torsades, suspendues en festons, rassemblées dans des paniers, dans des vases, dans des corbeilles, ou remplacées par des paniers de fruits [encai^pi) avec des oiseaux becquetant ces fruits, ou enfm éparses dans le champ de la peinture, qu'elles émaillent comme un parterre.

Ici encore, pour compléter son idée, l'art chrétien met à contribution la nature et la mythologie. Ainsi, les paniers de fruits sont souvent placés sur la tête de Cariatides, au milieu de Victoires ailées tenant une palme et une couronne, ou portés par de petits Génies nus et ailés ; d'autres fois les mêmes Génies tiennent une guirlande de chaque main, et se terminent en feuillages, sorte de caprices dont l'art païen faisait encore tant usage à la naissance de l'Église : on peut s'en

1 Tertul., Apol.

2 D. AuG., Serm. X, de Apost. — S. Cyril., Catech., xviii.

convaincre en examinant des fresques de Pompéi K Un autre genre d'ornements non moins communs sont des branches de vignes et des épis de blé, tantôt enroulés autour des colonnes, comme au tombeau de sainte Constance, tantôt entremêlés avec d'autres dessins sur le champ de la peinture, comme dans les Catacombes de la voie Latine ^. 11 faudrait être entièrement étranger au symbolisme chrétien pour ne pas voir dans ce double emblème, si souvent reproduit, l'adorable mystère que les chrétiens ne pouvaient révéler à tout le monde et dont cependant ils ne pouvaient oublier la pensée.

Les plus habiles archéologues, fondés sur le témoignage des Pères, n'hésitent pas à lui donner dans les Catacombes la même signification qu'il conserve encore dans nos églises ^. Du reste, ils croient, toujours d'après l'enseignement des auteurs contemporains, que dans leur partie décorative, aussi bien que dans leur partie historique et principale, les peintures primitives étaient entièrement, ou à peu de chose près, figuratives de Jésus-Christ. De cette sorte, le divin Rédempteur serait l'alpha et l'oméga de la Rome souterraine, comme il l'est des cathédrales du moyen âge et de la création tout entière : rien n'est plus logique. Les paroles du pape saint Damase, sur ce point capital, sont trop belles et trop explicites pour n'être pas rapportées. Réunissant les figures emblématiques des Catacombes, il en fait l'appHcation à Notre-Seigneur dans les vers suivants :

1 BoTTARi, t. III, p. 130, etc.

2 Id., t. II, c. III, p. 177.

3 BoLDETTi, lib. I, c. VII, p. 27, etc.

Spes, via, vita, salus, ratio, sapieiitia, lumen,

Judex, porta, gigas, rex, gemma, propheta, sacerdos,

Messias, Zeboot, Rabbi sponsus, mediator,

Virga, columna, maiius, petra, filins, Emmanuelque,

Vinea, pastor, ovis, pax, radix, vitis, oliva,

Fous, paries, agims, vitulus, leo, propitiator,

Verbum, homo, rete, lapis, domus, omnia Christus Jésus i.

(( Espérance, Tie, Voie, Salut, Raison, Sagesse, Lumière, Juge, Porte, Géant, Roi, Perle, Prophète, Prêtre, Messie, Zeboot, Maître, Époux, Médiateur, Yerge, Colonne, Main, Rocher, Fils, Emmanuel, Vigne, Pasteur, Brebis, Paix, Racine, Cep, Olivier, Fontaine, Mur, Agneau, Yeau , Lion, Propitiateur , Verbe, Homme, Filet, Pierre, Maison, tout cela est le Christ Jésus. ))

Dans la partie décorative on peut aussi faire entrer les emblèmes, si fréquents sur les sculptures et les peintures des Catacombes. Au mérite de représenter les principaux dogmes de la foi, ils ajoutent celui de révéler les sentiments intimes des premiers chrétiens. De même que Notre-Seigneur prenait le sujet de ses paraboles dans les créatures et dans les actions ordinaires de la vie, l'art primitif, essentiellement populaire, emprunte ses figures emblématiques aux êtres et aux faits de Tordre naturel, connus de tout le monde.

Au premier rang de ces hiéroglyphes sacrés il faut mettre le poisson. Partout on le rencontre sur les fresques des cubicula, sur les sarcophages, les lampes, les anneaux, les verres et les autres monuments. Cet emblème est tout à la fois un des plus significatifs et des plus ingénieux; car il a le privilège de représenter et les chrétiens et le Christ lui-même. Nés à la foi dans les eaux du baptême, comme le poisson au

1 Biblioth. vet. PP., carm. xii, t. VIII.

sein de Télément liquide, nos pères se désignaient sous le nom de petits poissons , pisciculi. « Et de même, leur disaient avec tant de grâce les interprètes des divins mystères, que les poissons ne peuvent vivre hors de l'eau, de même nous ne pouvons vivre de la vie de la grâce et nous sauver qu'en demeurant dans les ondes du baptême, où nous avons reçu la vie par Jésus-Christ ^ »

« Si donc, âjoutaient-ils, vous voulez avoir des signes qui vous rappellent et votre origine et les devoirs que vous devez remplir, portez avec vous l'image d'un poisson, d'une colombe, d'un navire, d'une lyre ou d'une ancrée » De cette antique et mystérieuse sentence est venu le nom de Piscine, encore employé de nos jours pcrur désigner le lieu où l'on verse l'eau baptismale après l'administration du sacrement^. Quant à la vertu particuhère dont le nom et la vue du poisson devaient rappeler le souvenir et la pratique obligée, c'était l'innocence.

Ici, l'art chrétien se montre le fidèle écho d'une an-

1 Sed nos pisciculi secundum l/6'jv nostrura Jesum Christum in aqua nascimur, nec aliter quam in aqua permanendo salvi sumus. — Tertull., de Baptism.,c. i, p. 224. — Hier., Epist. XLiii, ad Bojios. — Clem. Alexand., lib. III, Psedag., c. xi.

2 Sint vobis signacula columba, piscis vel navis, quae céleri cursu a vento fertur ; vel lyra musica, qua usus est Polycrates ; vel anchora, quam insculpebat Seleucus ; et si sit piscans alicTiiis, meminerit Apostoli et puerorum qui ex aqua extrahuntur. — Clem. Alexand., ibid., lib. V, c. ii.

=* Hic est piscis, qui in baptismale per invocationem fontalibus undis inseritur, ut quae aqua fuerat a pisce etiam piscina vocitetur. Cujus piscis nomen secundum appellationem grsecam in uno nomine per singulas litteras turbam sanctorum nominum continet, lx6û;, quod est latine Jésus Christus, Dei Filius Salvator. — Opt. Milev., lib. contr. Parynen., p. 62. — Voyez Mamachi, Origin. et Antiq. Christ., lib. I, p. 54.

cienne idée répandue et consacrée par la philosophie de Pythagore. Suivant ce maître, le poisson était l'emblème de l'innocence, attendu qu'il n'a pas de voix pour se défendre et qu'il ne sort jamais de son élément pour attaquer les autres créatures. De là, dans le système de la métempsycose, la défense de manger du poisson, de peur d'affliger des âmes justes ^.

C'était aussi, suivant quelques Pères et notamment saint Augustin, par suite d'une antique tradition que le poisson était regardé comme l'emblème de Notre- Seigneur Jésus-Christ. L'Orient et l'Occident retentissaient des oracles de la sibylle Erythrée. En réunissant les initiales de ses vers acrostiches, on a le nom et la grande qualité du Fils de Dieu, puis le mot grec î^ôuç qui veut dire poisson. Pour être compris, il suffit de décomposer le mot : I, 'l-zi^ouç on Jésus; X, XpicToç, Christus; 0 0£ou, Dei; Y Yiôç, Films ; 21 ^ojT-z-jp, Salcator ; ce qui donnera pour résultat : Jésus Christus^ Dei Filius, Salvator, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ^

Ainsi, dans ce seul mot, dont le sens était complètement inconnu des profanes, le chrétien avait toute l'histoire de sa religion et le résumé de ses devoirs et de ses espérances. Avec le temps l'emblème primitif a changé de forme, le nom de Jésus a remplacé le mot Christ, et nous avons dans les mosaïques byzantines,

1 PiERiUS, Hierofjlyph., c. xiil.

- In quo nomine mystice intelligitur Christus, eo quod in hujus mortalitatis abysso, velut in aquarum profunditate vivus, hoc est sine peccato esse potuit. — S. Aug., de Civ. Dei, lib. XVIII. — Satiat ex seipso in httore discipulos, et toti offerens se mundo : 76'jv latine piscem sacris Litteris majores interpretati sunt, hoc ex sijjylhnis versibus colligentes, quod est Jtsus Christus, Dei Filius, Salvator. — S. Prosp., lib. II, c. xix.

sur les diptyques et triptyques du moyen âge, les initiales IHS, qui signifient Jésus, et non point, comme le disent certains archéologues interprètes des armes de saint Ignace : Jésus hominum salvatoi\

Pour compléter ce qui regarde ce premier emblème, j'ajouterai qu'au nom figuratif de Notre-Seigneur les premiers chrétiens ajoutaient assez souvent la lettre N, initiale du mot grec vtxS qui veut dire vincit. De ce bel usage, qui adonné naissance à la devise triomphale gravée sur nos anciennes monnaies françaises, Boldetti rappelle un exemple qui mérite d'être connu. C'est une inscription trouvée par le grand archéologue dans les Catacombes de Sainte-Cyriaque :

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