AD. HOC
MOYMEXTVM
VSTRIXAM. APPLICARI
SOX. LICET. POEXA. EST.
** BOLDETTI, lib. I, C. XVII, p. 71.
Nos cimetières chrétiens, étant placés hors de la ville, ne renferment donc aucun enfant païen.
Quant à ceux qui avaient été tués par la foudre ou qui s'étaient donné la mort, ils étaient également odieux aux Romains : les premiers, parce qu'on les regardait comme des ennemis de Jupiter ; les seconds, parce qu'on les tenait pour des impies ^ On se contentait de leur donner la sépulture qu'on ne refuse pas même aux plus vils animaux, et on les déposait dans la terre. Or, qui croira qu'avec de pareilles idées les Romains avaient pris la peine de creuser à grands frais de vastes galeries, pour y déposer avec honneur des hommes regardés par eux comme la haine des dieux et l'opprobre de l'humanité? qu'ils leur aient taillé soigneusement des /o67^// séparés dans leurs latomies ou leurs arénaires, et qu'ils aient environné leur ville entière de ces cadavres maudits comme d'un cordon d'infamie? Les jeter à la hâte dans les puticuliÙQ l'Esquilin ou dans d'autres fosses mal famées, n'est-ce pas la seule supposition qu'il soit possible d^idmettre ?
Restent les esclaves. Ici, nulle difficulté. Nous avons vu que le genre de sépulture usité pour ces malheureux ne permet pas de supposer, même un instant, que nos Catacombes leur servirent jamais de tombeaux.
Il demeure donc clairement établi que la Rome sou-
1 Parlant duii foudroyé, Pline dit : « Hominem ita exanimatum « cremari fas non est; condi terra religio est. » — Lib. II, c. xliv. ft — Quant aux suicidés, Phiiostrate et Stace s'expriment ainsi : (( Sepelierunt Ajacem, corpus ejus in terram pouentes, cum Calce chas censuisset fas non esse eos igue comburi qui se interfe- « cissent. » — In Heroicis.
Vetat igné rapi, pacemque sepulcri
Irapius ignâris nequicquam nianibus arcet. Stat., Thebaid. lib. III (en parlant du roi Méon).
terraine, la nécropole des saints et des martyrs, ne l'ut jamais profanée par la présence d'aucun cadavre païen. Dès lors il esj, inutile d'examiner la seconde partie de la supposition ; savoir, si les chrétiens ont retiré des Catacombes les cendres des anciens Romains et s'ils les ont purifiées, afin de les accommoder à leur usage? Nos pères n'ont point eu à retirer de cadavres païens des Catacombes, puisqu'il n y en eut jamais; par conséquent, ils n'ont rien eu à purifier. Toutefois, admettons un instant cette seconde partie de l'hypothèse, afin de la réduire en poussière par deux nouvelles raisons également convaincantes.
La première est le silence absolu des historiens. Rome avait des magistratures de tout genre, chargées de surveiller les rues, les aqueducs, les voies, les temples, les édifices sacrés. Parmi ces derniers, les tombeaux tenaient le premier rang. Si les Catacombes existaient, si elles servaient de tombeaux, d'où vient qu'il n'est pas question une seule fois des magistrats préposés à leur garde et à leur conservation ? Certes les Catacombes, en elles-mêmes, sont une merveille, que dis-je? la plus grande de toutes les merveilles de la reine du monde. A ce titre seul, elles devaient être l'objet principal de l'attention du gouvernement. Tombeaux, elles acquéraient un caractère sacré qui appelait toute la sollicitude de la ville entière : or, pas un mot de cette soUicitude.
Tite-Live, Varron, Cicéron, Pomponius, PUne, tous les historiens parlent à l'envi des édifices de Rome qu'ils décrivent avec de minutieux détails; ils ont un soin particulier de nous faire connaître les différentes matières et les différents lieux de sépulture, pour les grands, pour le peuple, pour les esclaves : sur les
Catacombes, soit comme simples souterrains, soit comme tombeaux, silence absolu. Donc les Catacombes n'existaient pas pour eux, ou du moins n'existaient pas à l'état de tombeaux.
La seconde est la date des inscriptions. Si. comme on voudrait le supposer, les Catacombes servirent de sépulture aux Romains des premiers temps, on devrait y trouver au moins quelques inscriptions contemporaines. Or, parmi les myriades d'inscriptions découvertes jusqu'ici dans les Catacombes, il n'en est pas une, une seule, dont le millésime ne soit postérieur à la naissance du Christianisme. Donc les Catacombes ne furent jamais des tombeaux païens ^
Madone de Sainte-Marie in Trastevere. — Nouvelle visite aux Catacombes de Saint-Hermès et à la Voie Salaria. — Souvenirs. — Il n'y eut jamais ni juif, ni hérétique inhumé dans les Catacombes. — i'rois classes d'habitants de la Rome souterraine. — Simples fidèles. — Martyrs innommés. — Martyrs du nom propre. — Culte des Martyrs. — Rome ne baptise pas les reliques.
A la fête du palais Massimi, dont j'ai parlé dans la description de Rome chrétienne, nous finies succéder la visite de la madone de Sainte-Marie in Trastevere. Rendre nos hommages à la Reine du ciel dans la première église que la Reine du monde lui consacra, tel fut le but principal de notre excursion. Vénérerun des plus respectables monuments de notre antiquité, tel fut l'objet secondaire de notre légitime curiosité. Ce monument est la célèbre image de Sainte-Marie de la Clémence, dont l'exposition publique remonte, suivant
1 Voyez BoLDETTi, lib. I, c. xix, p. 77 et suiv.
la tradition, à l'an 224-, sous le pontificat de saint Gallixte*.
Du Trastev^re nous gagnâmes la rue Ripetta, et, gravissant le Pincio, nous redescendîmes sur la voie Salaria, déjà parcourue la veille. Ce qui nous ramenait en ces lieux était le désir de voir encore les monuments de la Catacombe de Saint-Hermès, et de recueillir quelques-uns des grands souvenirs qui s'y rattachent. Les noms glorieux des saints martyrs Antime, Maxime, Bassus, Fabius et ses compagnons, ceux de Tillustre Marcelle avec cinq cent cinquante héros chrétiens, de Ruffin et de cent cinquante émules de son courage nous revinrent à la mémoire.
Au milieu de ce noble cortège, il est bien doux au voyageur de pouvoir se dire : Enfant de l'Église catholique, je suis en famille : les grands hommes qui m'entourent sont mes aïeux. Arrosés de leur sang, immortalisés par leur courage, sanctifiés par leur sépulture, les lieux que je parcours furent le berceau de ma foi, berceau vénérable que la présence d'aucun païen ne profana jamais. Hier nous avions acquis la certitude de cette intégrité de nos Catacombes. H était naturel d'établir aujourd'hui que la nécropole chrétienne ne reçut jamais le corps d'un juif, d'un hérétique ou d'un schismatique.
I. Différentes preuves démontrent l'exclusion des Juifs. Si l'opposition religieuse des chrétiens et des païens repousse entre eux toute communauté de sépulture, il demeure évident, par la même raison, que les sectateurs obstinés de Moïse ne partagèrent jamais
1 Quella sacra imagine di Maria santissima délia Clemenza, fu esposta alla pubblica venerazione fin deU' anno 224, da S. Calisto I, papa e martire. Diorio sncro.
la tombe des disciples de Jésus. Gomment supposer que les Juifs, les premiers et les plus implacables ennemis des chrétiens, aient voulu reposer dans lé même lieu, partager la même tombe avec des hommes dont ils avaient crucifié le Maître ; qu'ils regardaient comme des apostats, comme les destructeurs de leur religion et l'opprobre delà nation sainte ? C'est une hypothèse qui, si elle ne tombe d'elle-même, tombe devant le simple bon sens et devant l'opiniâtreté judaïque.
Non moins vive était la répulsion des chrétiens pour les Juifs, qu'ils regardaient avec raison comme un peuple obstinément aveugle et publiquement déicide. Tout contact religieux avec les disciples surannés de l'antique alliance leur était rigoureusement interdit, et l'apparence même d'une communauté quelconque leur eût été souverainement dangereuse. Par une erreur assez générale, les païens confondaient, dans leur opinion et dans leur langage, les chrétiens avec les Juifs.
Or, les Juifs étaient un peuple odieux et, au témoignage de Tacite, inquiet et toujours disposé à la révolte 1. De là les différents édits qui les chassèrent de Rome. Afin de ne pas s'attirer la haine publique, nos pères avaient donc un intérêt particulier à éviter tout prétexte de les confondre avec les Juifs. Joignez-}^ l'opposition religieuse la plus cordiale, et dites s'il est possible d'admettre entre ces deux peuples la libre et fraternelle union de la tombe.
D'ailleurs, les Juifs avaient, à Rome, un vaste cimetière, ouvert au delà du Tibre, non loin du quartier qu'ils habitaient. Où était, pour eux, la nécessité d'aller
1 Anna/.AÏU. XV.
mendier une sépulture aux chrétiens ? Ce qui prouve jusqu'à la dernière évidence qu'ils ne l'ont pas fait et qu'aucun des leurs ne repose au milieu de nos pères, c'est que parmi plusieurs millions de noms trouvés dans les Catacombes, il n'en est pas un seul qui soit juif.
II. Restent les hérétiques. Pas plus que les païens et les Juifs, les sectaires n'eurent accès dans la Rome souterraine, et cela pour les mêmes raisons. Quand les hérétiques auraient voulu déposer leurs morts dans nos cimetières Catholiques, ils ne l'auraient pas pu ; et quand ils l'auraient pu, ils ne l'auraient pas voulu. On connaît l'horreur profonde de la primitive Église pour les déserteurs de la foi. L'apôtre saint Jean avait défendu d'avoir aucun contact avec eux et même de les saluer. Entrant un jour au bain public, ce même Apôtre apprit que l'hérétique Ébion venait de l'y précéder. Se tournant aussitôt vers ses compagnons : « Sortons d'ici, leur dit-il^ de peur que nous ne soyons écrasés sous les ruines d'un édifice que l'ennemi de Dieu souille de sa présence -. »
Les oracles et la conduite de l'Apôtre bien-aimé étaient l'évangile des fidèles. Saint Polycarpe, rencontré par l'hérétique Marcion, qui lui demande : « Nous connaissez-vous? » se contente de lui jeter en passant cette foudroyante réponse : (( Je te connais pour le premier-né de Satan. » Un évêque arien, soutenu du pouvoir impérial, arrive dans une ville d'Asie, et veut en prendre le gouvernement. Pas un seul habitant, pas un riche, pas un pauvre, pas un ouvrier, pas un domestique ne met le pied à l'église : l'intrus reste
^ Bosio, lib. II, c. XXIII, p. 251 cl suiv. -EpirH., Hxr., 30.
abandonné dans son temple désert. Un jour il se rend aux bains, et pour qu'il soit seul, on ferme les portes. La foule arrive, l'évêque ordonne d'ouvrir afm que tout le monde puisse se baigner en même temps que lui : personne ne veut entrer. Il sort; et regardant comme souillée l'eau qui avait été préparée pour l'bérétique, les fidèles la font vider dans l'égout et attendent, pour prendre leur bain, de l'eau nouvelle ^.
Ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, prouvent clairement l'horreur que les catholiques avaient des sectaires et le soin avec lequel ils évitaient leur contact, non-seulement dans les choses religieuses, mais encore dans les choses profanes. Telle était, du reste, la discipline de l'ÉgUse établie par les Apôtres, et observée dans toute sa rigueur durant une longue suite de siècles ^. On sait qu'elle subsiste encore de nos jours et qu'on ne peut enterrer un hérétique dans nos cimetières. Évidemment de pareilles prescriptions et de pareilles mœurs excluent toute communauté de sépulture. Mais, sur ce point, nous n'en sommes pas réduits à des arguments généraux; nous avons des faits particuliers et une défense spéciale.
Après les persécutions, les hérétiques s'emparèrent violemment de quelques-uns de nos cimetières en Orient et en Afrique. A l'instant deux saints religieux, Eustrate et Hilarion, s'adressent à saint Nicéphore, patriarche de Constantinople. Ils lui demandent s'il est permis aux catholiques d'entrer dans ces cimetiè-
1 Théodoret, liv. IV, c. XIV.
'^ Impios, liœreticos non pœnitentes discludite et semovete a fidelibus. et Ecclesiam Dei interdicite, ut omnibus modis ab eis déclinent, neque ulla cuni iis sit sermonis aiit precationis communitas. — Const. Apost., lit. V, c. xvni.
res, afin d'y prier pendant qu'ils étaient au pouvoir sacrilège des hérétiques. Le saint répond qu'il n'est permis à aucun catholique d'y entrer, si ce n'est dans le cas d'une absolue nécessité et uniquement pour vénérer les reliques d'un martyr *. Le Concile de Laodicée est encore plus explicite. Il défend absolument aux catholiques d'entrer pour prier Dieu dans les cimetières ou dans tout autre lieu, choisi par les hérétiques pour la sépulture de leurs prétendus martyrs ; et il frappe d'excommunication le fidèle qui oserait violer cette défense ^ .
On le voit, les règles de l'Église et l'horreur des fidèles étaient une porte de fer et comme un mur d'airain qui fermaient aux hérétiques l'accès de nos cimetières. La violence put, il est vrai, les mettre en possession de ces lieux sacrés dans certaines provinces de l'Orient et de l'Afrique, mais à Rome jamais. Jamais à Rome l'hérésie n'eut la possession ni l'usage d'une seule Catacombe-^; car jamais elle ne put jeter ses racines souillées dans le sol imbibé du sang des martyrs et confié à la garde immédiate du successeur de saint Pierre.
Il faut ajouter qu'elle ne tenta que faiblement de s'y établir. Ainsi, pendant toute la durée des persécutions
1 De sanctis qui in corpore, an oporteat in eorum cœmeteria ingredi, illicque precari et adorare Deum, dum ea a pollutis sa-
cerdotibiis tenentur? Non permittit Canon, seii régula in
eorum cœmeteria introire, nisi forte ex necessitate ad venerandas solummodo sancti reliquias introitus fiât. — Cotelier, Mon, Grœc, t. III, p. 45->>.
2 Non concedendum in cœmeteria, vel quœ martyria liœrelicorum dicuntnr, catiiolicos orationis gratia et petendse curationis intrare : sed et qui ierint, si sunt fidèles, incommunicabiles factos, ad pœnitentiani usquc ad aliquod tempus redigi. — Concil. Lnodic, can. ix.
•^ Non perô mai in Roma n'ebbero il possesso o l'uso di alcuno. — BOLDETTI, lib. I, G. XX, p. 89.
on ne voit venir à Rome que huit hérétiques, Yalentin, Cerdon, Marcion, Florin^ Blastus, Théodote, Praxéas etProclus. Découverts par l'infatigable sollicitude des souverains pontifes, ils en furent promptement chassés. Au jugement de tout homme impartial, il résulte, ce me semble, de ces raisons et de ces faits Tévidente impossibilité, pour les hérétiques, d'enterrer leurs morts dans nos Catacombes, lors même qu'ils l'eussent voulu.
Mais allons plus loin, et, pour un instant, admettons cette possibilité. En effet, après les persécutions, les Donatistes, les Ariens, les Novatiens se rendirent en grand nombre à Rome. Or, tout ce qu'on sait de leur séjour, qui d'ailleurs ne fut pas long, c'est qu'ils s'emparèrent de vive force de l'église de Sainte-Agathe in Suburra, qu'ils mutilèrent un certain nombre de monuments catholiques et qu'ils ravagèrent plusieurs galeries des Catacombes. Mais qu'ils en aient fait leur sépulture, on ne le voit nulle part. Que dis-je? il est certain qu'ils n'en eurent jamais la pensée : le silence de l'histoire est ici un témoignage positif de la plus haute valeur, La haine que les sectaires dont il s'agit portaient aux catholiques surpassait, s'il est* possible, l'horreur qu'eux-mêmes inspiraient aux fidèles.
Cette haine universelle, ils la manifestaient par tous les moyens en leur pouvoir. Haine à la foi des catholiques, dont ils étaientles persécuteurs infatigables après en avoir été les déserteurs ; haine à leurs personnes^ qu'ils dépouillaient, qu'ils insultaient, qu'ils chassaient de leurs maisons et de leurs dignités ; haine à leurs assemblées, qu'ils regardaient comme des conciliabules de Satan ; haine à leurs églises et à leurs monuments sacrés, qu'ils profanaient indignement, qu'ils
mutilaient, qu'ils détruisaient avec une fureur de sauvages ^
Or, comment supposer que ces mêmes hommes, qui fuyaient les catholiques comme la peste, ont tout à coup oublié leur fanatisme, et sont venus mêler les cendres de leurs parents, de leurs amis, aux cendres abhorrées des fidèles? Comment supposer que l'Église romaine, après une pareille profanation, a continué de tenir ses assemblées saintes au milieu de ces cadavres maudits et continué d'offrir l'auguste sacrifice sur des tombes souillées par l'hérésie? Cependant elle les a tenues dans toutes les parties de la Rome souterraine; elle les y a tenues durant plusieurs siècles, alors que, de l'aveu des protestants eux-mêmes, elle était vierge de toute erreur ; elle l'a fait sans purifier les Catacombes. Donc elle les a toujours regardées comme la sépulture immaculée de ses enfants. Donc la Rome souterraine ne renferme, ne renferma jamais ni païen, ni juif, ni hérétique.
Telle est la conclusion finale à laquelle conduit l'examen sérieux de cette importante question.
Aussi Mabillon n'est que l'organe de la science vraiment digne de ce nom et de la critique la plus avancée, lorsqu'il formule le résultat de ses longues études en disant: « Tous les morts qui habitent les Catacombes sont exclusivement chrétiens; » c'est-à-dire catholiques -.
M^enisti? rabidi, venistis irati, membra laniantos Ecclesiae... De sedibiis suis multos fecistis exlorres, cum condueta manu venientes, basilicas invasistis... Et cum altare defenderent diaconi catholici, tegulis plurimi cruentati sunt, duo occisi... et quod vobis levé videtur, facinus imraane commissum est, ut oraiiia sacrosancta supra memorati episcopi vestri violarent, jusseraut Eucharistiam canibus fundi, etc. — Opt. Milev., lib. II.
- Nullos porro alios quam christianos in his cœmeteriis huma-
Certains que, dans la Rome souterraine, nous sommes en famille, il est temps de faire une connaissance plus intime avec nos pères, dont elle fut à la fois l'ouvrage, rhabitation et la sépulture. Trois espèces de morts occupent les tombes de l'immense nécropole : les simples fîdèks, les martyrs innommés, les martyrs de nom propre.
Une multitude de loculi, d'ailleurs très-bien conservés, ne présentent aucun signe particulier de la sainteté ou du martyre de la personne qu'ils renferment. On sait que cette personne est un enfant de l'Eglise; voilà tout. Aux preuves générales exposées plus haut vient souvent s'ajouter, pour rendre témoignage à ce fait consolant, la simple mais éloquente inscription tumulaire : Marciana in page ; Theodorvs in page, etc., etc. ; « Marciana en paix; Théodore en paix, etc. » Que ces morts soient des saints et même des martyrs, la chose est possible; mais, comme rien ne le prouve, le Fossoyeur laisse intacts leurs loculi, et jamais rÉglise ne relève leurs corps, ne les expose à la vénération de ses enfants ^. Telle est la première catégorie de morts et de tombeaux renfermés dans les Catacombes.
La seconde comprend les martyrs innommés. Une tombe se rencontre avec les signes authentiques du
tos fuisse, fidem facit miitimm fidèles inter ac paganos (on peut ajouter avec plus de raison Judœos et hœreticos) odium, mutuus horror, quorum neutri mortuos suos aliis consepeliri passuri fuissent.— Epist. Euseb. Rom., n. 1, edit. 2.
1 Quanto a' corpi che si trovano ne' cimiteri senza i contrassegni specifici et indubitati del loro martirio, i cjuali non si niegano esser moltissimi, e da noi s"è sempre osservato di non estrarli,ne da' cimiterid ne a' sepolcri ove si trovano, e cioocularniente si puô vedere.— Boldetti, lib. I, c. xxiii, 109.
martyre, mais aucune inscription ne révèle le nom de la personne. Il est certain que là repose un athlète de la foi, un de nos héroïques ancêtres, qui affronta les supplices et la mort pour confesser la religion. Dieu seul connaît quel est son nom : le temps, le lieu, les circonstances de son martyre, la terre ne le sauraqu'au jour du jugement : c'est un martyr innommé. Afin de lui procurer les hommages qui lui sont dus à si juste titre, l'Église le retire du tombeau et l'expose sur ses autels i. Or, les anciens monuments établissent qu'il y a dans les Catacombes de Rome, ainsi que dans les autres parties de la chrétienté, une multitude de martyrs dont le nom est inconnu. Les faits journaliers confirment cette assertion, que justifie sans peine le plus vulgaire bon sens.
Le poëte des martyrs, Prudence, parle d'une multitude de tombes muettes, qui ne disent que le nombre des héros qu'elles renferment sans faire connaître leurs noms, écrits seulement au livre de l'éternité -. Dans les anciens Martyrologes de Rome et de saint Jérôme, rien n'est plus ordinaire que cette phrase ou d'autres semblables : A Borne, cent cinquante martyrs, dont Dieu connaît le nom; saint Maxime, avec cent vingt
1 Ma quanto a' (corpi) distinti co' segni certissimi di marlirio, qiiesti appunto son qiiei che si estras'gono e che si concedoiio a' fedeli, e gli si da quel culto di venerazione che da' Sommi Pontefici si prescrive. — Boldettj, ibid.
2 Sunt et multa tameii tacitas claudeiitia tiimbas
Marmora qiiœ solum significant numerum.
Quanta viruni jaceant congestis corpora acervis
Nosse licet, quorum nornina nulla legas. Sexaginta illic defossas mole sub una
Reliquias memini me didicisse hominum Quorum solus habet comperta vocabula Christus. Perisfeph., hymn. ii.
soldais, dont Dieu connaît le nom, déposés dans la Catacombe du coteau du Concombre. La même locution se rencontre à chaque instant dans les Actes des Martyrs i. Chaque année la pioche du Fossoyeur met à découvert de nouvelles tombes de martyrs innommés, dont la présence vient confirmer le témoignage de Fhistoire. Il serait difficile de compter toutes celles qu'on a trouvées depuis Bosio.
Mais d'oii vient que les premiers chrétiens, si jaloux de conserver tout ce qui appartenait aux martyrs, tout ce qui pouvait rappeler leur mémoire, le temps et les circonstances de leurs glorieux combats, ont omis si souvent d'indiquer leur nom? Cette question se résout d'elle-même pour qui songe aux difficultés des temps.
D'abord, les victimes étaient parfois si nombreuses qu'il était absolument impossible de savoir le nom de chacune en particulier. Comment, par exemple, connaître le nom des six mille soldats de la Légion Thébaine; des quatre mille martyrs brûlés le même jour sur la Voie Appienne; des dix mille égorgés aux Eaux Salviennes, avec saint Zenon, leur général; de tant d'autres, tirés de diverses prisons, jetés le même jour dans l'Amphithéâtre et dévorés par centaines dans l'espace de quelques heures? On comprend que cela était impossible. Aussi saint Grégoire de Tours est le véridique historien de ces sortes de boucheries, plus fréquentes à Rome que dans le reste de l'empire, lorsqu'il dit en parlant des martyrs de Lyon : (; Le carnage fut tel que les rues étaient inondées de sang chétien, tellement que nous n'avons pu con-
1 BoLDETTi, li!). I, c. XXII, 107 : BûSio, t. II, passim.
naître ni le nombre ni le nom des victimes *. » Ensuite, il arrivait souvent qne les empereurs, les proconsuls, les juges, enfin, empêchaient les chrétiens d'écrire non-seulement les actes, mais même le nom des martyrs. Leur procédé était à la fois simple et digne de leur cruauté. Ils jugeaient sommairement les accusés traduits à leur tribunal ; et, sans observer aucune règle de droit ni de justice, sans interroger, sans discuter, ils les envoyaient à la mort. Est-il étonnant que, dans cette multitude infinie de martyrs, on en trouve un grand nombre dont le nom soit perdu 2? Que faisaient alors les chrétiens? Au péril de leur vie, ils emportaient dans les Catacombes les corps des victimes, leur donnaient la sépulture ordinaire, et, dans l'impossibilité de graver le nom sur le loculus, ils y plaçaient le signe du martyre. Par là. ils assuraient, autant qu'il était possible, et l'édification des fidèles présents et futurs, et la gloire des martyrs ^. Dès l'origine l'Église entra pleinement dans leurs vues, et toujours elle honora d'un culte sacré les martyrs innommés des Catacombes, aussi bien que les martyrs de nom propre ^.
1 Ut per plaleas flumina ciirrerent de sanguine christiano; quorum nec numerum nec iiomiiia colligere potuiinus. — Hisf. Franc, lib. I, c. xxix.
■2 Quasi tumultuose, acervatim et imlia oLservata juris formula martyrmm consummarunt... Quid mirum, in taiita martyrum et prope innumera multitudine, quod muiti sine ulla inscriptione fuerint? — D. Ruinart, Admonit. in Euseb. Narrât, de Persecuf. Dioclet., p. 31G. — Id., Prsf. in Act. Martyrum, p. 17.
3 Quorum nomina pia christianorum manus assequi non poterat, eorumdem sepulcra martyrii signis prœnotaLant, et veneranda eorumdem pignora intra cœmeteriales speluncas, ne merito cultu destituerentur, condita diligenti studio posteris commeudabant. — Bosio, lib. III, c. xxii.
'■* Anastase, dans la Vie du pape Sergius II, dit : « Cum aliis
Toutefois le Saint-Siège ne permet pas qu'on rende aux martyrs innommés ni même aux martyrs de nom propre dont la vie est complètement inconnue, un culte aussi solennel qu'aux Apôtres, par exemple, et aux saints dont nous possédons les actes glorieux }. D'où vient cette distinction? Puisque l'occasion s'en présente, je vais le dire, afin de dissiper les nuages que l'ignorance ou la malignité pourrait élever sur la conduite de Piome.
Croire que cette distinction suppose un doute quelconque de la part de l'Église sur l'authenticité des reliques des Catacombes, serait une grossière erreur. S'il en était ainsi, elle ne les placerait sur aucun autel et ne les offrirait ni à la vénération publique ni à la vénération privée de ses enfants. La défense dont il s'agit manifeste seulement l'équitable sagesse de notre Mère commune.
Dans la Jérusalem céleste tous ne jouissent pas de la même gloire ; ne faut-il pas qu'il en soit ainsi dans la Jérusalem terrestre? L'Église a des enfants dont la vie, les vertus, les travaux, les combats héroïques sont l'orgueil de son cœur et l'édification du monde : à ceux-là un culte très-solennel. Elle en a d'autres, comme la plupart des martyrs des Catacombes, dont le courage et la sainteté ne furent peut-être pas moins admirables; mais les circonstances tiennent toutes ces lumières cachées sous le boisseau, en sorte que l'ima-
« multis (martyribus) quorum nomiiia Deo soli sunt cognita (( utrosque sub sacro altari collocavit. » — Et le Concile romain, tenu sous le pape saint Gélase : « Nos tamen cum prœdicta Ec- « clesia omnes martyres et eorum agones qui Deo magis quam « hominibus noti sunt omni devotione veneramur. » — I Part., distinct. 15, Can. III de Rom. Eccles.
1 BOLPETTI, lib. I, c. XXY, p. 109.
gination et le raisonnement peuvent seuls, à force d'efforts et d'inductions, les faire reparaître aux yeux de la piété : à ceux-ci un culte moins solennel. Tel est l'unique motif de la conduite du Saint-Siège. On comprend, du reste, que, pour être privés ici-bas de certains honneurs, nos martyrs ne perdent rien de leur mérite et par conséquent de leur gloire devant Dieu 1.
Comme conséquence de la première, une seconde défense concourt au maintien de l'équitable distinction dont il s'agit. On ne permet pas de donner aux martyrs anonymes des Catacombes les noms des Apôtres, des martyrs, des saints connus dans l'Église; cette mesure a pour but de prévenir de fâcheuses équivoques. Elle empêche les fidèles de confondre des reliques étrangères avec celles de saint Pierre, par exemple, ou de saint Etienne, et de les honorer comme si elles appartenaient au Prince des Apôtres ou au premier des martyrs.
Aussi, Rome ne baptise Jamais aucune relique : elle le défend même en termes formels. Cependant il était nécessaire de désigner ces ossements vénérables, brisés pour la cause de Dieu, par une dénomination
1 Les décrets de la sacrée Congrégation des Rites, sous la date des années 1660, 1662, et de la sacrée Congrégation des Reliques, de 1G30, 1691, défendent de dire la messe et l'office des martyrs trouvés dans les Catacombes. Pour célébrer la messe de Communi il faut un induit spécial. — Je ne rapporterai qu'une de ces décisions du 17 avril 1U60 : « Sacra Congregatio (Rituum) respondit : « Non posse recitari oiTicium de sanctis illis de quibus nuUa ha- (( betur mentio in Martyrologio romano, vel non constat de id«n- « titate eorummet corporum sanctorum de quibus mentionem .« facit idem Martyrologium. » — Voyez Boldetti, lib. III, c. xx, p. 049.
quelconque. La piété des fidèles le demandait; un nom sert puissamment à l'animer, surtout lorsque, par les idées qu'il exprime, il devient une leçon de vertu. Dès l'origine, la maîtresse des Églises a trouvé un expédient qui satisfait tout ensemble aux désirs de la piété et aux exigences de la vérité la plus exacte.
Aux martyrs anonymes des Catacombes elle ne donne jamais de nom propre, par conséquent jamais elle ne les baptise. Elle se contente de les désigner par des attributs ou des appellations générales qui conviennent à tous les saints. Telles sont les suivantes : Juste, Candide, Déodat, Victor, Félix, Fortuné, Pie et autres semblables. En effet, tous les saints^ tous les martyrs étant justes, purs, donnés de Dieu, victorieux, beureux, fortunés, pieux, on peut, sans ombre de mensonge, les appeler par ces noms divers ^
Par ces dénominations communes on exprime uniquement leurs vertus, leurs triomphes, leur récompense, et les couronnes que Dieu leur a données pour prix du courage avec lequel ils confessèrent le nom de Jésus-Christ par l'effusion de leur sang ^. Du reste, ce qu'elle fait aujourd'hui, l'Église le fit dans tous les siècles ^ Sa devise constante est cette belle parole de saint Ambroise : « Je ne leur donne pas de nom, parce que
1 Hoc modo certissimi sunt (Prœlati) quod non mentiuiitur neque decipiunt, cum omnes sancti sint vere felices, vere fortunati etaDeo dati, etc. — Baldel, Theol. moral. ,i. II, dispiit. xvi.
'^ Actiim est de nominibus qiiœ sanctorum martyrum reliquiis fereimponuntiir, cum nullibi appareat quo nomine appellarentur ; S. Congregatio dixit: In decretis, statuerai enim fel. record. Clemens papa IX ea sola nomina adhiberi quœ omnium sanctorum sunt atque appellativa ; omnes enim et Justi et Candidi et Adeotati et Victores, etc., vocari merito possunt. Décret. S. C. IndiiL, et Relicj. To junii 1670,
^ BOLDETTI, lib. I, c. XXIII, îlO.
Dieu les a déjà nommés : le privilège des saints est de recevoir leur nom de Dieu lui-même K »
Enfin, la répétition des mêmes noms appellatifs ne cause- aucune confusion dangereuse. Gomme deux et trois personnes peuvent être désignées par le même nom, ainsi il n'y a nul inconvénient à ce que plusieurs saints différents soient honorés sous la dénomination de la même vertu. Loin de là, cette répétition étend parmi les peuples la dévotion aux saints martyrs, précieux avantage qui n'aurait pas lieu, du moins au même degré, si le corps entier d'un martyr était toujours envoyé sans aucun nom ou sous un nom unique. En le multipliant sous des titres variés, on multiplie, suivant la belle expression de saint Paulin, les semences de la vie éternelle ^. De même que le Saint des saints est tout entier sous chaque parcelle de l'hostie consacrée, de même la vertu du martyr réside tout entière dans la moindre portion de ses reliques ^.
Maintenant que nous connaissons les deux premières espèces de tombes qui remplissent la Rome souterraine, savoir, celle des simples chrétiens et celle des martyrs innommés, il nous reste à dire un mot des
1 Non nos nomen eis imponimus, quia jam a Deo nonaen acceperunt. Habent hoc mérita sanctorum ut a Deo nomen accipiant. — I?i Luc, lib. II, c. I.
2 Multiplicat populis œternœ semina vitce.
Natal. IX S. Felicis.
3 Sectis itaque eorum corporibus, intégra tamen vis et gratia persévérât, tenuesque ac tantillœ reliquia3 loti partom tiabent. — Theodoret, de Curât. Grsecar. Aff'ect., lib. \\\, de Martijrib. — Portionem reliquiarum sumpsimus, et nihil non minus possidere confidimus, dum totos quadraginta in suis faviilis honorantes amplectimur. Itaque pars ipsa quam meruimus plenitudo est. ~- D. Gaudent., Ep. Brix., Senn. dedic. Basil. SS. XL Martyr.; BUAloth. PP., t. IV.
loculi des martyrs de nom propice, qui forment la troisième. On appelle martyr de nom propre celui dont le nom est gravé sur la tombe. Souvent ce nom précieux se trouve seul et sans accompagnement propre à faire connaître soit l'âge du martyr, soit les circonstances de sa vie ou de sa mort. Gravé à la hâte avec la pointe d'un outil quelconque, sur la pierre, sur le marbre ou sur la tuile, il annonce la difficulté des temps, la pénurie des ressources, l'inexpérience du Fossoyeur ou du frère qui donna la sépulture ; mais il montre le zèle admirable des chrétiens pour les martyrs.
Après avoir, par le placement du vase de sang ou par la formation de la palme, assuré au héros de la foi les hommages rehgieux des générations futures, leur premier soin est de transmettre son nom à la postérité. Son âge, ses qualités, la date de sa mort, la nature de ses tourments, ne sont que des circonstances d'un intérêt secondaire ; ils les indiquent lorsque le temps et les moyens d'exécution le permettent.
Voici quelques exemples :
SAVINA
ASCEA'TIVS
ai
DEP. FRVCTVOSES V. NON A S OCTOBRES
« Déposition de Fructuosa, le cinq des nones d'octobre. ))