M. YIRISSIMUS QVI VIXIT ANNOS LH. QUESQUET IN PAGE
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(( Marciis Vcrissimus^ qui vécut cinquante-deux ans, repose en paix. »
Ces exemples suffisent pour donner une idée des tombes des martyrs de nom propre. Nous rechercherons demain les moyens employés par les fidèles pour reconnaître le nom de leurs frères ; nous examinerons ensuite la certitude des signes du martyre : c'est une des plus belles questions de l'archéologie chrétienne.
Saint Joseph d'Arimathie. — Catacombes de la Voie Flaminienne.
— Catacombes de Saint-Valentin ou de Saint-Jules. — Histoire.
— Moyens par lesquels les chrétiens connaissaient le nom des martyrs. — Signes du martyre. — La Palme, premier signe.
Dans ses trésors de reliques'insignes, Saint-Pierre de Rome possède un bras de saint Joseph d'Arimathie. On faisait aujourd'hui la fête du noble décurion qui donna la sépulture au Roi des martyrs. Avec une foule
pieuse nous allâmes vénérer ce bras, plus glorieux que le bras des conquérants et des maîtres du monde. 11 nous était doux de penser que la charité, le courage, la piété du saint Israélite à l'égard de Notre-Seigneur, avaient servi de modèle aux héroïques Fossoyeurs dont nous allions continuer d'admirer l'ouvrage, dans les vastes galeries de la Rome souterraine. Cette circonstance est une preuve de plus que la sépulture des premiers chrétiens de Rome a son type dans la divine sépulture du Calvaire.
Dix heures sonnaient lorsque nous traversâmes la place du Peuple. En quelques instants nous fûmes sur la Voie Flaminienne, dont nous avions à étudier l'antique Gatacombe. Ici, comme ailleurs, un long cortège de souvenirs accompagne le pèlerin jusqu'au lieu théâtre de ses investigations.
Le premier est celui du consul Gains Flaminius, qui ouvrit cette Yoie devenue si célèbre et qui lui donna • son nom. Elle le vit passer lui-même allant à la rencontre d'Annibal, mais elle ne le vit pas revenir: avec une partie de son armée, il avait perdu la vie sur les rives du lac de Trasimène. Plus tard un autre membre de la même famille, le consul Flaminius, vainqueur de la Ligurie, continua cette même Voie et la fit paver de larges dalles jusqu'à Rimini K
Un second souvenir est celui de Néron. Lorsque la nuit avait étendu sur Rome un voile épais et que l'indigne empereur pouvait se cacher aux regards, il venait ici, non loin du Ponte Molle, errer comme une ombre sinistre et chercher des plaisirs qui, selon l'expression d'un historien, faisaient pâlir la lune ^. Le
1 Sext. Pomp., — et Strab., lil). V.
2 Pons ^klilvius in eo tempbre celebris nocturiiis illecebns eral ;
Ponte Molle, qu'on traverse bientôt, redit l'horrible sacrifice dont il fut longtemps le théâtre. Chaque année les prêtres de Saturne y conduisaient une victime humaine, qu'ils précipitaienttoute vivante dans le Tibre*. A droite et à gauche s'élevaient des mausolées et des villas : mausolées d'affranchis et d'histrions, villas d'empereurs et d'impératrices, dontles ruines, aujourd'hui méconnaissables, attestent une fois de plus le néant des richesses et des grandeurs humaines ^.
A toutes ces gloires passées succède la gloire immortelle de nos martyrs. Le plus illustre est celui qui donna son nom à la Catacombe où noiffe allons descendre. On était au plus fort de la persécution de Claude second. Les chrétiens éperdus se tenaient cachés depuis deux mois dans les cimetières et notamment dans les Catacombes de la Voie Aurélienne, avec saint Callixte, lorsque l'empereur trouva moyen de faire saisir le prêtre Yalentin. Chargé de fers, le futur martyr est livré au juge Calpurnius, qui le remet à son collègue Astéricus, avec ordre de le ramener au culte des idoles. Astéricus obéit; mais ses efforts demeurent inutiles.
Que dis-je? un jour, sa fille, aveugle depuis longtemps, s'approche du généreux confesseur, qui lui rend miraculeusement la vue. Pénétré de reconnaissance et d'admiration, Astéricus tombe aux genoux de son prisonnier, demande le baptême, devient chrétien avec sa femme, sa fille, toute sa maison, et tous ensemble,
ventitabatque illuc Nero, quo solutius urbem extra lasciviret. — Tagit., Hist, lib. III.
' Lact., Inst. Div., lib. I, c. de Fais. Relig.
5 TiT. Liv., Hist., lib. XV, c. ult. — Suet., in Galb., c. ii. - Martial., Epig. lib. II, ii, et Epig. lib. VI, xxi.
conduits sur les bords du Tibre, signent la foi de leur sang.
Quant à Yalentin, il expie les succès de son apostolat par une longue prison ; ce n'est qu'après un an de détention et de souffrances qu'il est conduit sur la Voie Flaminienne, où la hache du licteur lui tranche la tête. Cela se passait le \A février de l'an 270 *. Une dame romaine, nommée Sabinella, inhuma le généreux martyr au lieu même où il avait reçu la mort.
Cette circonstance fixe l'origine de la Catacombe de Saint-Valentin au milieu du troisième siècle ; peutêtre même indique-t- elle une fondation plus ancienne. Quoi qu'il en soit^ le pape saint Jules fît bâtir une superbe Basilique sur le tombeau du martyr. Pieuse entre toutes les auties, cette BasiUque fut longtemps le but de la procession solennelle que le clergé de Rome fait le jour de saint Marc : aujourd'hui, malheureusement, il n'en reste plus que des ruines. L'entrée du cimetière se trouve à un demi-mille de la porte du Peuple, sur la main droite, près du Ponte Molle. Les terres dont elle est encoaibrée en rendent l'accès fort diffîcile.
Entre les objets qui décorent la Catacombe de Saint- Valentin, je citerai les fresques suivantes, très-curieuses pour l'histoire de l'art. Dans la lunette de l'arc, qui surmonte la tombe d'un jeune enfant, on voit la Sainte Vierge, en demi-fîgure, tenant Notre-Seigneur sur son giron , et non point penché sur le bras . Bien des fois nous avons eu occasion d'indiquer le sens dogmatique de cette position del'Enfant-Dieu, qu'onretrouve surtout dans les fresques et les mosaïques postérieures au Concile d'Éphèse.
1 Bar., Ann., t. II, a?i. 270, n. 5.
Comme celle du Sauveur, la tête de Marie est entourée du nimbe circulaire et couverte d'un voile retombant de chaque côté des joues et ne laissant voir que le visage. A droite et à gauche, on lit l'inscription suivante, dont l'orthographe et la contexture fixent l'époque après l'âge des persécutions ; écrite de haut en bas, elle est ainsi conçue : Sca digenetrix : Soncta Dei Gémir ix.
Une seconde peinture de la même crypte, qui semble contemporaine de la précédente, offre aux regards Notre-Seigneur sur la croix. L'instrument du supplice forme une croix latine ; à la partie supérieure, qui dépasse la tête, est fixé l'écriteau. Au lieu d'être placé obliquement, il est horizontal et porte ces mots : Jesvs, rex Jvdœorvm. Notre-Seigneur est debout sur la croix, c'est-à-dire que ses bras s'étendent naturellement et suivant la direction horizontale des croisillons, tandis que ses pieds reposent sur un tasseau, appelé suppedaneum.
Deux choses méritent surtout d'être remarquées : la première, c'est que Notre-Seigneur est attaché avec quatre clous, et non avec trois seulement ; la seconde, c'est qu'il est revêtu d'une tunique qui descend jusqu'aux pieds. Le temps ne me permet pas d'expliquer cette double particularité, qui a fort utilement occupé les archéologues et les artistes ^ Une question désirée depuis longtemps et plus en rapport avec nos études réclamait notre attention.
Comment les premiers chrétiens parvenaient-ils à connaître le nom des martyrs ? Quand on songe à la multitude de fidèles qui étaient quelquefois égorgés en-
* Voyez Sandini. Hist. famil. sacr., c. xv.
semble, aux obstacles qu'opposaient les païens à l'empressement des frères pour approcher des martyrs, à la difficulté de connaître des prisonniers répandus dans les différents cachots d'une ville telle que Rome et amenés quelquefois des pays éloignés, une chose étonne le pèlerin des Catacombes ; ce n'est pas de trouver beaucoup de martyrs innommés, c'est de n'en pas trouver un plus grand nombre. Toutefois, plusieurs moyens restaient à nos pères pour connaître le nom des héros qui, succombant dans un glorieux combat, acquéraient un titre sacré aux hommages de l'Église. Au premier rang il faut placer le zèle des particuliers et la sollicitude des pontifes.
A peine le bruit s'était répandu qu'un des frères avait été arrêté pour la cause de la foi, que tous, hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, accouraient à la prison, pour le voir, le consoler, l'encourager, baiser ses chaînes et se recommander à ses prières. Ils l'accompagnaient devant les juges, recueillaient ses paroles et le suivaient jusqu'au lieu du supplice. Un auteur profane du second siècle, Lucien, raconte ce qu'il a vu de ses yeux. Parlant du fameux imposteur Pérégrinus, qui se faisait passer pour chrétien, il s'exprime en ces termes : « Vous auriez vu, dès le matin, accourir à la prison non-seulement des vieilles femmes, des veuves, des enfants, mais encore des hommes de la plus haute condition; à force d'argent, ils gagnaient les geôliers, et obtenaient la permission d'entrer, de consoler l'imposteur et de passer la nuit avec lui *. )>
Ce qui se faisait à Rome se renouvelait partout. Qui
* Dialog. de Morte Peregrini, n. xii.
ne connaît Tadmirable charité des chrétiens d'Orient et d'Occident, de Lyon, de Vienne, pour les martyrs? Le zèle alla quelquefois si loin que les évêques se crurent obligés de le modérer, afin de ne pas irriter davantage les persécuteurs ^. Immortel comme le Christianisme qui l'inspire, le même esprit de charité a traversé tous les siècles. Ne l'a-t-on pas vu se produire en mille traits héroïques pendant la Révolution française? Ne le voit-on pas encore, dans les missions de la Cochinchine et du Tonquin, conduire chaque jour aux portes des prisons des chrétiens empressés à consoler les captifs de la foi?
Mais , indépendamment de ces communications journalières avec les prisonniers, est-ce que la plupart des chrétiens, des fidèles de Rome surtout, ne se connaissaient pas d'avance? Ne sait-on pas qu'ils se réunissaient très-souvent en petites assemblées ; qu'ils voyageaient, munis de lettres de leurs évêques; qu'ils ne formaient qu'un cœur et qu'une âme, et qu'ils assistaient courageusement au supplice de leurs frères? Ainsi, en thèse générale, il était facile aux chrétiens de tous les pays de connaître le nom des martyrs et de le graver sur leur tombe.
Dans la sollicitude des souverains pontifes , nous trouvons un second moyen de connaître les noms des martyrs de Rome et une nouvelle garantie d'authenticité. Saint Clément, troisième successeur de saint Pierre, partagea la ville en sept régions. Dans chaque région il plaça un notaire, homme instruit, actif, probe, chargé de recueillir tous les détails relatifs aux martyrs de son quartier 2. En 238, le pape
» S. Cypr., Epist. Y, edit. Oxon.
^ Hic fecit septem regiones dividi notariis fidelibus Ecclesiff,
saint Fabien établit dans chaque région un diacre, ayant sous ses ordres un sous-diacre et un notaire, avec ordre de réunir et de mettre par écrit les actes de tous les martyrs qui mouraient dans le ressort de leur département.
Les papes suivants continuèrent avec un soin extrême l'œuvre de leurs devanciers. Ils voulurent même que les diacres, les sous-diacres et les notaires écrivissent fidèlement tout ce qui arrivait de remarquable dans leurs églises ^ Quel meilleur moyen de connaître avec certitude et le nom et les actes des martyrs? Pourquoi faut-il que cette collection de monuments originaux ait presque entièrement péri ? De tous les maux que Timpie Dioclétien fit à l'Église, l'anéantissement de ces précieuses archives est peutêtre le plus grand et certainement le plus irréparable : l'odieux persécuteur fitbrûler toutes ces pièces dans la place publique '^. Néanmoins on put en sauver assez pour dresser les catalogues qui ont servi de base aux Martyrologes romains.
Je dirai, en passant, que dans les autres églises du monde on ne prenait pas un soin moins religieux de conserver les noms et les actes des courageux athlètes du Christianisme. En Afrique nous voyons, au temps de saint Gyprien, le diacre Pt)ntius remplir la même fonction que les notaires et les diacres région-
qui gesta martyrum sollicife et curiose iinusquisque per regionem suam perquirereiit. — Lib. De Rom. Pontif.,m Clem.
1 Hic regiones divisit diaconibiis, et fecit septein subdiaconos qui septem notariis imminerent, qui gesta martyrum in integrum coUigerent. — Id., m Fabian. — Hic gesta martyrinn diligenter a notariis exquisivit et in ecclesia recondidit, — Id., in Anter.; et in Julio Pp.
- EusEB., Hist., lib. VIII, c. ii et m. •— Bar., de MartyroL^ cm .
naires de Rome ; Smyrne, Yienne et Lyon nous ont laissé des preuves admirables du même zèle. L'Orient et l'Occident nous montrent des fidèles achetant au poids de l'or la permission de prendre , sur les registres des tribunaux, une copie authentique des interrogatoires de leurs frères. De là, les actes proconsulaires, qui forment un des monuments les plus précieux de notre antiquité chrétienne*. Telle est, en abrégé, la double réponse à cette intéressante question : Comment nos pères parvenaient-ils à connaître le nom des martyrs ?
Abordons maintenant cette autre question, plus belle encore, savoir : Quelle est la certitude des signes du martyre? A côté d'un grand nombre de loculi on trouve un vase de sang, placé extérieurement au tombeau. Il est incrusté dans une petite ouverture pratiquée dans le tuf de la galerie et fermée par une légère couche de chaux^ dont la couleur blanche devait, dans le principe, se détacher vivement de la teinte grisâtre du tuf granulaire. D'autres loculi sont accompagnés d'une palme, gravée à la hâte sur la chaux qui cimente la pierre tombale ou taillée plus lentement dans la pierre tumulaire. Enfin, il en est qui présentent tout à la fois le vase de sang et la palme. Gela posé, examinons la valeur de ce double signe : la palme et le vase de sang.
Mettons-nous un instant à la place des premiers chrétiens. Nous voilà, comme eux, renfermés dans les Catacombes, privés des moyens nécessaires pour écrire de longues relations sur les martyrs. A chaque instant on apporte de l'Amphithéâtre, du Cirque, des
1 Bar., de MartijroL, c. I. - Id., An., t. II, an. 238, n. 2. — Bosio, iib. I, c. XXX.
Naumachies, de tous les quartiers de Rome, des corps sanglants et mutilés. Des loculi creusés à la hâte les reçoivent et se ferment précipitamment. Ainsi l'exigent et la santé des vivants et la rapidité avec laquelle les bourreaux multiplient les victimes.
Cependant nous attachons une importance extrême à conserver le souvenir des martyrs. Pour cela, nous voulons marquer leur tombe d'un signe distinctif. Nous le voulons, soit afin de savoir nous-mêmes, soit afin d'apprendre à la postérité quels sont, parmi ces millions de morts rangés dans l'immense nécropole, ceux qui ont donné leur sang pour la foi, ceux qui ont remporté la palme de la victoire; en un mot, ceux dont le courage élevé jusqu'à l'héroïsme mérite, et les- brillantes récompenses du ciel, et les hommages religieux de la terre. Afm de donner ces différentes indications d'une manière tout à la fois simple, durable et authentique, comment nous y prendrons-nous? J'affirrne qu'après avoir longtemps cherché nous ne trouverons rien de mieux que de faire ce qui suit :
Pour nous rappeler à nous-mêmes et pour apprendre aux autres qu'un fidèle a versé son sang pour la foi ou remporté la palme de la victoire dans le plus grand des combats, nous placerons près de son tombeau un vase rempli de son sang, nous graverons sur sa pierre tombale une palme, emblème du triomphe chez tous les peuples. Ces deux signes éloquents seront nécessaires et ils auront la même valeur.
Ils seront nécessaires; si le héros chrétien a été égorgé et qu'on ait pu recueillir une partie de son sang, nous mettrons près de lui une partie de ce sang précieux; mais si le martyr a été brûlé vif, s'il a été précipité dans les flots, s'il a été étranglé ; en un mot, s'il
est mort sans effusion de sang, le moyen de constater son triomphe autrement que par la palme de la victoire?
Ils auront la même valeur; le sang exprimera le prix de la victoire, la palme, le triomphe ou la glorieuse issue du combat : l'une et l'autre rediront, chacun à sa manière, le même fait, le fait du martyre.
Ce n'est pas tout; ces signes étant établis pour fixer nos souvenirs et pour diriger la piété des générations futures, où les placerons-nous? Nous les placerons non dans l'intérieur du tombeau, mais à l'extérieur. De cette manière, il suffira au pèlerin des Catacombes d'approcher sa lampe des loculi qui remplissent les sombres galeries, pour savoir aussitôt quelle est la tombe devant laquelle il doit se prosterner, offrir son encens et déposer l'hommage de ses prières.
Enfin, nulle autre tombe, si chère qu'elle nous soit d'ailleurs, si elle ne renferme un athlète de la foi, ne sera jamais accompagnée de ces signes vénérables exclusivement réservés aux martyrs.
Cette conduite, que le plus vulgaire bon sens indique à tous les hommes, fut littéralement celle des premiers chrétiens. D'abord, ils attachaient une importance extrême à conserver le souvenir des martyrs. La charité mutuelle et la religion étaient le double motif de cette disposition aussi universelle qu'incontestable. Au témoignage même des auteurs païens, de Lucien entre autres, dont nous avons cité les paroles, le respectueux amour que les fidèles portaient aux martyrs passe toute imagination.
Ni les railleries de la foule, ni les menaces des magistrats, ni les mauvais traitements des bourreaux, ni la crainte, souvent trop fondée, de voir leur rôle de
spectateurs changé en celui de victimes, rien ne pouvait les empêcher d'accompagner leurs frères jusqu'au lieu du supplice. Chaque page de l'histoire de la primitive Église raconte quelques traits de cette héroïque charité ^ C'est un fait sublime comme le Christianisme, éclatant comme le soleil : Marie, les saintes femmes, le disciple bien-aimé, ces intrépides témoins de la mort du Roi des martyrs, eurent, dès l'origine, à Jérusalem, à Rome, à Smyrne, à Carthage, à Lyon, à Autun, partout, des peuples entiers d'imitateurs.
La religion perpétuait cet héroïque et respectueux amour. Instruits par les Apôtres, les chrétiens savaient que la mort ne brisait pas les liens de charité qui les unissaient aux martyrs. Loin de là, dans chaque vainqueur ils voyaient un ami puissant auprès de Dieu, un modèle et un soutien dans les épreuves qui leur étaient réservées. Soit afm de s'animer au souvenir de leur courage, soit afin de fortifier leur faiblesse du secours de leurs prières, ils bravaient tous les dangers pour se réunir assidûment auprès de leurs tombeaux. Là, au milieu d'ardentes supplications, ils buvaient le sang généreux qui élève l'homme au-dessus de lui-même; et dans ce double élément, la prière et l'Eucharistie, ils puisaient la force de monter à leur tour sur l'échafaud et de descendre dans l'arène ^. On peut juger par là de l'extrême sollicitude avec laquelle ils marquaient de signes incommunicables la tombe révérée des martyrs.
Ces signes sont la palme et le vase de sang. Chez tous les peuples la palme fut invariablement l'emblème
1 Voyez, entre autres, Mamachi, ^/e/ Costumi de' primitwi cristianî, t. III, c. I, p. 27.
^Mamaciu, ihki., c. lY. — BoLDETTi, lîb. I. — Arlnghi, lib. I.
de la victoire et du triomphe. Victoire dans les combats, victoire dans les Jeux Olympiques, victoire dans les courses du Cirque, victoire dans les luttes de la tribune et du barreau, victoire sanglante ou non sanglante, toujours la palme en était le symbole et le prix ^
Mais, quand cet usage eût été moins universel, il suffirait, pour comprendre et pour justifier Tintention des chrétiens, de savoir que, chez les Romains et chez les Juifs, la palme fut le signe invariable de la victoire. L'histoire, les peintures, les sculptures, les médailles du peuple-roi nous montrent partout la palme comme l'emblème du triomphe. Sur une médaille d'Auguste on voit, entre la tête de Jules César et
t Victores utique cuncli ubique locorum iialmam manu praeferunt. — Pausax., m Arcadia, cuncti ubique, lib. VIII. — Plu- TARCH., Sympos., lib. VIII, quœst. iv. — Dans les jeux on plaçait une palme sur une table, comme but et récompense de la victoire : « Palmam in medio stadii loco eminentiore, in mensa <i spectandam proponebant; » de là, ce mot de Virgile :
Seu quisolympiacse miratur prœmia palmae.
Georg.^ III.
A Rome, on suspendait une palme à la maison du défenseur qui avait sauvé son client dans une cause capitale : « Patronorum « in Urbe domibus palmae apponebantur honoris ergo, quoniam « cives in judicio capital! servassent. » De là, ces vers de Lugain ;
Sicut et sine sanguinis haustu
Mitia legitimo sub judice bella movere.
Hue quoque servati contingit gloria ci vis, Altaque victrices intexunt limina palmœ.
Arboribus aliis laudabilior palma omnis certaminis est corona, etvictoriœ monumentum habet ramum virescentem. — Liban., Soph.,Enarr. Elog. Palmœ.
In certaminibus palmam signum esse placuit Victoria'. — x\ul. Gel., Noc^. Attic.^Wh, ni, c. iv.
d'Octave, une palme qui indique la victoire remportée, en Egypte, par Jules César.
Parmi les médailles de Vespasien on en compte quatre qui représentent un palmier tout entier. Elles perpétuent le souvenir de la grande victoire remportée sur les Juifs par ce prince et par son fils Titus. Les inscriptions : VICTORIA AVGVSTi^ JVD^A CAPTA, uc laissent aucun doute à cet égard. Celles de Septime Sévère, de Caracalla, des Antonins, deGallien, de Probus, de Carus, de Constantin, offrent le même emblème du triomphe.
Ce n'est pas tout; que la palme fût le symbole de la victoire, c'était une idée tellement reçue chez les Romains qu'un rejet de palmier ayant poussé au pied d'une statue de Jupiter Capitolin, pendant la guerre contre Persée, on ne douta plus de la défaite de ce prince. Au contraire, lorsque, cinq ans plus tard, sous les consuls M. Messala et C. Cassius, un ouragan eut arraché le palmier symbolique, on crut avec la même certitude aux prochains revers de la république K De plus, la palme était à Rome le signe incommunicable des grands triomphes; car l'olivier seulement était accordé au vainqueur jugé digne de l'ovation. Enfin, la signification de la palme était si évidente qu'elle était connue même du petit peuple -.
Maintenant, je le demande, pour représenter le
1 Plin., lib. XVII, c. XXV.
1 Oleac honorera romana majestas magnum praebuit, tiirmas equitum idibus juliis ex ea coronando. item minoribus triumphis ovantes. — Plin., lib. XV, c. iv. — Victoriae demum in palma significatum, ex nummis, picturis, sciilpturisque omnibus universœ jam plebeculae manifestum est. Eaque elocutio toties asurpata Ciceroni ; Docto oratori palma danda est; in quadrigis, qui paimam primus acceperit, etc. — Pier. Yalerian.;, lib. V. Hieroffbjphic .
grand triomphe des martyrs, les chrétiens de Rome pouvaient-ils faire usage d'un emblème plus certain, plus vulgaire et plus consacré? Est-il permis de ^e méprendre sur leur intention? A leur place, n'aurionsnous pas fait, ne ferions-nous pas comme eux?
Allons plus loin, et supposons un instant que ni les Grecs, ni les Romains, ni les autres peuples de l'antiquité n'eussent employé la palme comme symbole de la victoire ; il aurait suffi aux premiers fidèles, pour la graver sur la tombe des martyrs, de savoir que le Saint-Esprit lui-même l'avait désignée comme l'emblème du triomphe. Religieux comme ils l'étaient, leur premier soin fut toujours de se conformer, dans leurs peintures, dans leurs sculptures, dans leurs emblèmes, non moins que dans leur langage et dans leurs mœurs, aux enseignements sacrés : l'histoire de leur vie publique et privée, les monuments artistiques des Catacombes en sont une preuve péremptoire et mille fois répétée. Or, partout où il en est question dans 1' Écriture, la palme est prise pour le symbole de la victoire ; je citerai seulement quelques exemples.
Le Seigneur prescrit aux juges les règles à suivre dans la discussion des procès, et, pour désigner la partie victorieuse, il ordonne de lui mettre une palme à la main ^ En témoignage de la victoire que Judas et Simon Machabée avaient remportée sur les gentils, le peuple vint à leur rencontre avec des palmes à la main -. Des palmes étaient sculptées sur toutes les parties du temple de Jérusalem, et les interprètes juifs et chrétiens s'ac-
* Si fuerit causa inter aliquos et interpellaverint Judices, quem justum esse perspexerint, illi justitise palmam dabunt. — Deiit.^