VIII RAL SEPT. EV5EB10 ET YPATIO COSS
(( Junius Bassus, homme très -illustre, qui vécut quarante-deux ans deux mois, étant préfet de Rome, néophyte, s'en alla à Dieu le huit des calendes de septembre, sous le consulat d'Eusébius et d'Ypatius. »
L'explication de chaque mot va d'abord nous fixer sur l'origine de Bassus, sur sa dignité, la date de sa mort; puis les bas-reliefs du sarcophage nous initieront à la connaissance de l'art contemporain.
Junius, On sait que les Romains avaient plusieurs noms, ordinairementtrois,etquelquefois quatre :1e prénom, le nom de famille et le surnom, /jrtenome/i, nomen, cognomen. Le nom de famille se trouve invariablement le second, et se termine toujours en ius, dans toutes les inscriptions et sur toutes les médailles antérieures au règne de Caracalla. A partir de ce prince, qui donna à tous les sujets de l'empire le droit de bourgeoisie romaine, il y eut un grand changement dans les noms de famille^.
On prit plusieurs surnoms, et il était assez ordinaire
1 Quœ prœcipua causa fuit (quod portento simile est) ut, post CaracalUc tempora, intra paucissimos aiinos trium horum nominum usus, per mille aiinos conserVatus, omnino dissipatus sit, et in nova vocabula transformatus ; nam nuUa deinceps nominis, pra?nominis vel cognominis distinctio observata est. — - Oxuphr. Panvin., de Nom. Rom.
de se faire appeler par le dernier : les consuls Eusébius etHypatius, cités dans l'inscription, en fournissent un exemple. Quoi qu'il en soit, la famille ou la gens iim'm, à laquelle Bassus appartient, était une des plus puissantes et desplus célèbresdel'ancienne Rome. Les Brutus et les Bassus, qui en formaient les deux branches principales, donnèrent à l'Église un grand nombre de vierges, de saints et de martyrs après lui avoir donné des juges et des bourreaux i.
\C. Vi'r clarissimus . Ces mots désignent tout à la fois une illustre naissance, de grands emplois et une haute dignité. Les sénateurs du premier ordre avaient le titre d'illust?'es, ceux du second ordre de respectables et ceux du troisième de ckœissiines^.
Pnefectura urbi. La préfecture de Rome était une charge créée par Romulus. Abolie vers l'an 336 avant Jésus -Christ, lors de l'institution de la préture, elle fut rétablie par Auguste. La police et la justice étaient de son ressort. Le préfet, qui était presque toujours un consulaire, suppléait les rois, les consuls ou les empereurs en leur absence. Moins lié par la lettre ou le/ws que le préteur, avec lequel il partageait la juridiction, et plus longtemps en place, le préfet jouit bientôt de plus d'autorité que lui ^.
Neofitus. 11 n'était pas rare de trouver dans les premiers siècles des catéchumènes qui attendaient à rece-
1 Anast., In Sir. III.
Non Paulinorum, non Bassorum dubitavit Prompta fides dare se Christo, stirpemque superbam Gentis patritiœ venturo attollere seclo.
Vrvd., * Co}itra Sym)n., lib. I.
2 Primi ordinis senatores dicuntur illustres, secundi spectabiles, tertii clarissimi. — Isidor., Etymol, lib. IX, c. iv.
3 O.NUPHR. Panyix., Dcscrip. cicit. Rom., lib. II, p. 280.
voir le baptême jusqu'à un âge avancé ou en cas de maladie. La crainte de pécher après être devenu enfant de Dieu était le motif ordinaire de ce délai, blâmé du reste par les Pères et en général par les fidèles, qui appelaient ces retardataires clinicion grabataiii.
lit ad iJaum. Cette inscription, dictée par la foi à la résurrection et la vive espérance du bonheur éternel, distingue, à ne pas s'y méprendre, les tombes chrétiennes des sépulcres païens.
Eusebius et Hi^patius. Ces deux frères, de la famille Flavia, étaient consuls ensemble dans Tannée 339. Le monument de Bassus remonte donc au milieu du quatrième siècle, et il donne un spécimen très-bien conservé de l'art contemporain.
La grande façade, la seule que je vais décrire afin d'éviter les loniiueurs, présente deux rangées de basreliefs séparées par un élégant cordon. La rangée supérieure contient cinq tableaux en compartiments, divisés par des colonnes corinthiennes. Les quatre colonnes des extrémités sont cannelées, les deux du milieu couvertes de bas-reliefs, et toutes dues à un habile ciseau.
Le premier tableau exprime au naturel le sacrifice d'Isaac. Ce sujet, éloquent symbole de l'obéissance et de la résignation à la volonté de Dieu, convenait trop bien aux premiers fidèles pour n'être pas souvent présent à leur pensée : aussi on le rencontre fréquemment dans les monuments des Catacombes. Ici l'ignorance du sculpteur semble avoir commis deux irrégularités. D'abord il a mis à côté d'Abraham un personnage qui regarde le saint patriarche ; puis il a oublié de donner des cornes au bélier, ce qui n'est pas conforme au ^texte sacré. Mais l'artiste n'a pas
oublié la main divine qui sort du nuage et retient le glaive d'Abraham. L'intervention d'un ange n'appartient nullement à la tradition de l'art primitif.
Le second tableau représente le reniement de saint Pierre. Entre deux soldats romains on voit l'Apôtre, dont le maintien embarrassé trahit la faiblesse. Selon Buonarotti, la chute de l'Apôtre, suivie d'un illustre repentir, était pour les chrétiens un emblème du baptême et de la pénitence, double sacrement oii l'homme, infidèle comme l'Apôtre, trouve la force de ressusciter à la fidélité et à la vie. Telle est la raison pour laquelle cette scène reparaît souvent dans la Rome souterraine.
Le troisième tableau montre l'Enfant Jésus au miUeu des docteurs. La perte et le recouvrement de Notre- Seigneur au temple de Jérusalem est, suivant saint Ambroise, une image de la résurrection, que les premiers chrétiens aimaient à graver sur leurs tombeaux ^ Sous les pieds de l'Enfant Jésus, on voit une figure qui tient élevée au-dessus de sa tête une écharpe volante; c'est le firmament représeaté sous les traits d'une divinité marine. Il n'est pas rare de trouver sur les monuments chrétiens les êtres spirituels avec les insignes et les attributs des divinités païennes. L'ignorance d'une autre manière, ou la nécessité d'être compris, expliquent en la justifiant cette imitation. En plaçant ici le firmament sous les pieds de Notre-Seigneur on a voulu exprimer le dogme catholique et combattre les hérétiques qui prétendaient que le monde visible, le ciel et la terre étaient le Fils de Dieu^.
Le quatrième tableau représente Notre-Seigneur
1 Exposif. Evang. secimd. Luc, lib. IL
2 Orig., Contm Cels., lib. VI, p. 308.
conduit devant les tribunaux de Jérusalem. Un livre est sous son bras, et représente la sainte doctrine qui avait excité la haine déicide des pharisiens. Deux soldats le tiennent comme un malfaiteur. On les reconnaît à leur costume militaire et à l'épée que l'un d'eux porte de la main lïaucbe .
Le cinquième montre Pilate incertain, embarrassé. Il est assis sur son tribunal la tête couronnée de lauriers; devant lui sont deux personnages, dont l'un, également couronné de lauriers, tient une aiguière et une patère. Mais pourquoi la couronne de lauriers sur ces deux têtes? On attribue cette incorrection à Tartiste, qui aura pris une figure d'empereur au moment de sacrifier aux dieux pour représenter le gouverneur de Judée.
La rangée inférieure contient également cinq tableaux, dont le premier représente le saint homme Job assis sur son fumier. Un des amis du saint patriarche le regarde tristement; et sa femme, couverte d'un grand manteau, suivant l'usage des personnes de condition, se bouche le nez avec un coin de son voile, et offre à son mari un pain fixé à l'extrémité d'un manche. Que de leçons amères, mais utiles, dans ce sujet!
Le second nous montre la chute de nos premiers parents. A côté d'eux est une brebis, pour faire comprendre à la femme que son occupation la plus ordinaire sera de filer la laine destinée à remplacer le vêtement d'innocence par des habits faits de la dépouille des animaux. Le rude labeur d'Adam est indiqué par un épi de blé qui s'élève près de lui.
Le troisième représente Notre- Seigneur entrant à Jérusalem cinq jours avant sa Passion. Un jeune homme vient à la rencontre du fils de David, portant
la pemila, habit de voyage. L'artiste a voulu faire allusion à l'usage des premiers fidèles, qui prenaient ce vêtement pour aller au-devant des étrangers. On sait, en effet, que leur charité les conduisait jusqu'à plusieurs lieues de leur demeure, afin de recevoir le frère dont l'arrivée leur était annoncée, le féliciter, lui servir de guides et se disputer l'honneur de lui donner rhospitalité. Nous voyons en particulier les chrétiens de Rome se partager en deux bandes pour aller audevant de saint Paul, et les uns s'arrêter ad très Tahernas, tandis que les autres vont jusqu'au Forum d'Appius, à dix-huit lieues de Rome.
Le quatrième nous fait voir Daniel dans la fosse aux lions. De chaque côté du prophète sont deux personnages que l'on croit être les satrapes ses accusateurs.
Le cinquième nous offre la scène du jardin des Olives, au moment où l'auguste Victime est saisie parses bourreaux. Les médaillons inférieurs sont terminés par un attique ou par une courbure qui laissent entre chaque sujet un léger intervalle. Dans cet espace libre se reproduit plusieurs fois l'Agneau, symbole du Fils de Dieu. On voit tour à tour ce divin Agneau faisant sortir l'eau du rocher en frappant sur la tête d'un autre agneau; car la pierre du désert était, selon saint Paul lui-même, l'image de Notre-Seigneur i; puis multipliant les pains et ressuscitant Lazare.
Sur les deux parois latérales, sont représentées, dans leurs gracieux détails, des scènes de la vie champêtre, les moissons et les vendanges. On y trouve quelques usages encore conservés de nos jours dans les environs de Rome, tels, par exemple, que le transport du raisin
1 I Cor., X, 1.
sur un char attelé de deux bœufs et la fauchaison au moyen de la faucille'.
Quant à Tesprit général de ces sculptures, il faut, pour l'apprécier, distinguer deux parties, la partie historique ou fondamentale et la partie purement décorative. Dans la dernière, on ne voit rien de triste, rien d'austère, mais la simple reproduction de la vie de rhomme sur la terre, vie champêtre, qui rappelle la vie pure et détachée des patriarches, dont les chrétiens devaient imiter les vertus. La partie historique rappelle toute l'histoire morale de l'humanité, la chute primitive, la réhabilitation parles mérites et les souffrances de Notre-Seigneur et la résurrection finale ; glorieux dénoùment de la grande épopée. 11 me semble que ce symbolisme, gravé sur un tombeau, ne saurait être ni plus noble, ni plus complet, ni plus utile.
Bien que les Grottes Yaticanes ne soient pas trèsétendues, il est certain que la Catacombe dont elles font partie était fort considérable. Nous avons vu qu'elle servit de sépulture à une multitude de martyrs. En 1607, on trouva sous une colonne un seul polyandjnun de marbre et de porphyre, avec cette inscription :
LOC. MA. C CLVIIII. IXC.
Locus martijrum ccLViiii in Christo, u sépulture de deux cent cinquante-neuf martyrs en Jésus- Christ ; » et les anciennes archives du Vatican en comptent jusqu'à dix mille, le 22 juin ^. Il existe encore un monument qui rappelle l'effroyable boucherie dont ces
1 Tertio modo metilur, ut siib urbe Roma et locis plerisqiie, ut stramentum médium subsecent, quod manu sinistra summum prehendunt : a quo medio messem dictam puto. — Varu , de Re riistic, lib. I, c. I.
2 Die 22 junii decem millia marLyrum liabemus de eorum reli-
lieux furent le théâtre ; je veux parler du vaste linceul ou drap mortuaire dont on enveloppait, pour les apporter du Cirque ou de TAmphithéâtre, les corps sanglant? des martyrs. Cette précieuse relique se conserve dans le trésor du A'atican.
Chaque année, le jour de l'Ascension, après les vêpres, on l'en tireavecune grande solenmté,etjusqu'aul" du mois d'août elle reste exposée à la vénération empressée d'un immense concours de fidèles. Les Catacombes Taticanes ont aussi donné un de ces horribles instruments de supplice appelé fidicula , avec lequel on labourait les côtes et les membres des martyrs. Pour en avoir une idée, il faut se représenter de longues tenailles dont les branches sont garnies de plusieurs ongles ou crochets qui, s'engrenant les uns dans les autres, coupaient la chair en petits morceaux et devaient causer d'incalculables douleurs.
Détrempées par le sang des premiers martyrs, illustrées par la sépulture de saint Pierre et d'un grand nombre de Pontifes, ses successeurs 'sur le trône et sur l'échafaud, les Grottes A^aticanes ont toujours été regardées comme un lieu d'une sainteté particulière. C'est pour cela que l'entrée en est interdite aux femmes, sous peine d'excommunication, excepté un seul jour dans l'année, le lundi de la Pentecôte :
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