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salions de la Porte un prétexte pour l’accuser de perfidie et lui imposer des conditions incompatibles avec ses droits de souveraineté? Ce fut la Russie. Ainsi, étranger, indifférent au fond même de la question, favorable dans sa conscience aux réclamations françaises, entraîné par la pression de la Russie à des contradictions et à des inconséquences, puis accusé de duplicité, et enfin attaqué dans son existence par la puissance même qui l’avait contraint à manquer à ses engagemens positifs, telle fut la position du gouvernement turc dans l’affaire des lieuxsaints.
Parmi les puissances catholiques, les unes, comme l’Espagne, le Piémont ét Naples, avaient appuyé auprès de la Porte, dès 1850, les réclamations de la France (1). Les autres avaient adressé au divan des représentations particulières, comme la Belgique, qui demandait la réparation du tombeau de Godefroy de Bouillon, et l’Autriche, qui invoquait en faveur des Latins ses propres traités avec la Turquie (2). Quant à
(1) Sir Stratford Canning to viscount Palmerston. Correspond., part i, u» 3.
fi) M. de Klezl à Aali-Pacha. Correspond., part, i Iuclosui e in the n° 13.
I)E LA GCEUKE ü’OKIEXT. . 33
l’Angleterre, nous l’avons déjà dit, elle vit avec peine naître le débat et resta neutre. Les premières instructions du gouvernement anglais à ses agens à Constantinople sont du 7 juin 1850. A cette date, lord Palmerston écrivait à sir Stratford Canning : « J’ai à dire à Votre Excellence, par rapport à votre dépêche du 20 mai, que vous devez observer et rapporter au gouvernement de Sa Majesté les développemens de la contestation qui, suivant votre opinion , doit probablement s’élever entre les églises latine et grecque en Turquie; mais Votre Excellence s’abstiendra , quant à présent , de prendre aucune part à cette contestation (1). » Ces instructions furent confirmées et renouvelées pendant deux ans par les quatre ministres qui passèrent au Foreign-Office , lord Palmerston, lord Granville, lord Malmesbury , lord John Russell. Sir Stratford Canning et le colonel Rose s’y conformèrent scrupuleusement à Constantinople. Ils se renfermèrent dans le rôle d’observateurs attentifs et de rapporteurs fidèles, recevant tour à tour les confidences des ministres russes, de l’ambassadeur de France et des ministres de
(I) Cunesp., jiart i, u° 2.
la Porte, et essayant, sans engager leur responsabilité officielle, de rapprocher les représentons de la France et de la Russie, et d’assoupir la querelle. Sur le fond de la question, leur opinion personnelle fut que l’arrangement de février 1852 était équitable (1). A la Porte ils tinrent continuellement ce langage : « Nos instructions ne nous permettent pas d’intervenir dans la question, elles nous prescrivent la neutralité entre la France et la Russie; mais c’est notre devoir de soutenir le sultan lorsqu’il réclamera le droit de donner, dans son indépendance et sa liberté d’action, son opinion consciencieuse sur une affaire qu’il est appelé à décider (2). »
Cependant vers la fin de 1852, au moment où Fuad-Effendi allait s’efforcer de mettre en pratique l’arrangement du mois de février, et où les choses paraissaient s’échauffer le plus à Constantinople, le gouvernement anglais essaya par ses conseils d’amener les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg à traiter directement entre
(1) Sir Stratford Canning to the earl Granville, feb. 18, 1852. Corresp., part 1, n° 37. — Colonel Rose to the earl of Malmesbury, dec. 16, 1832. Corresp., n° 60.
(2) Colonel Rose to the earl of Malmesbury. Corresp., u» 55.
eux la question et à la terminer par un accord amiable. Le gouvernement anglais trouva sur ce point dans la France les dispositions les plus modérées et les plus conciliantes. Au commencement du mois de septembre, M. Drouyn de Lhuys témoignait à lord Cowley le désir d’en finir avec l’affaire des lieux-saints ; ce qu’il désirait, c’était que la question pût être résolue sans embarras pour la Porte et honorablement pour la France, et comme lord Cowley lui demandait si la France se contenterait d’une déclaration du gouvernement ottoman , qui porterait qu’en donnant le firman aux Grecs, la Porte n’avait pas l’intention de se départir des promesses faites à la France, M. Drouyn de Lhuys lui répondait qu’une déclaration semblable lui paraissait suffisante (1). Un mois après, M. Drouyn de Lhuys, ayant reçu de la Turquie des assurances de cette nature, exprimait à lord Cowley l’espoir que la question était terminée (2). Les réclamations de la légation russe à Constantinople trompèrent cette espé-
(1) Lord Cowley to the earl of Malmesbury. Corresp., part i, n° 43.
(2) Lord Cowley to tlie earl of Malmesbury. Corresp., part i, n« 47.
3fi HISTOIRE DES CAUSES
rance. A la fin de décembre, impatient d’arriver à une solution , M. Drouyn de Lhuys , accueillant une suggestion de lord Covvley, lui annonçait qu’il avait écrit à M. de Lavalette de se mettre en communication directe avec le chargé d’affaires russe, et qu’il se proposait de donner à M. de Castelbajac des instructions pour qu’il fît à Saint-Pétersbourg des ouvertures dans ce sens, et que la question fût traitée et résolue à l’amiable entre les deux gouvernemens (1). 11 n’y avait pas, en effet, de voie plus naturelle et plus convenable pour arriver à une entente et à un accord satisfaisant. Au lieu de recourir à l’arbitrage d’un gouvernement musulman, étranger à la querelle, et d’en faire peser sur lui la responsabilité et les embarras, n’était-il pas plus digne de deux gouvernemens chrétiens de s’expliquer loyalement entre eux? Le gouvernement français adopta franchement ce parti. Dès le 6 janvier 1853, lord Cowley écrivait à lord John Russell : « M. Drouyn de Lhuys a déjà exprimé à M. de Rissélef le désir de voir se terminer la question des lieux-saints d’une façon sa-
(l) Lord Cowley to lord John Russell. Corresp., part i, n° 59.
tisfaisante et honorable pour les deux gouvernemens. Le gouvernement français, a-t-il dit, ne veut pas pousser son droit à l’extrême , et si le gouvernement russe veut se réunir à lui dans le même esprit de conciliation, il ne voit pas de raison pour que l’affaire ne s’arrange pas Amicalement entre eux (1). »
Comment la Russie répondit -elle à ces dispositions conciliantes? Au moment même où M. Drouyn de Lhuys en faisait part à lord Cowley, il est curieux de voir le langage que M. de Nesselrode tenait au ministre d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour (2).
Il était menaçant et raide. Le ministre anglais témoignait l’anxiété que lui inspirait la question des lieux-saints : — Et vous avez bien rai-
son d’en être inquiet, répondait M. de. Nesselrode, car je ne vous cacherai pas que c’est une très mauvaise affaire. — Sir Hamilton disait qu’il était très désirable que la question fût abordée dans un esprit de conciliation , et que l’on ne cherchât point à aggraver la péril—
(1) Conesp., part i, n° 61.
(2) Sir G. H. Seymour to the earl of Malmesbury. Corrcsp., n° 02. — La dépêche de lord Cowley est du 30 décembre, et celle de sir Hamilton Seymour du 31.
leuse situation de la Porte,- par suite d’un différend soulevé entre la France et la Russie : — Je ne vois pas de terme moyen, — répliquait le chancelier. En même temps, la Russie commençait ses mouvemens de troupes vers la frontière turque. Sir Hamilton Seymour écrivait à lord John Russell, le 6 janvier 1853, que le cinquième corps d’armée, commandé par le général Lüders, avait reçu l’ordre de compléter ses réserves et de s’avancer vers les provinces danubiennes; le 7 janvier, que le quatrième corps, commandé par le général Dannenberg, avait reçu l’ordre de se tenir prêt à marcher, ce qui annonçait une concentration de 1 A4, 000 hommes. L’ambassadeur anglais se hâta d’adresser à M. de Nesselrode des représentations écrites sur ces préparatifs militaires. — Le but proclamé par la Russie, l’arrangement pacifique de la question des lieux-saints et la conservation de la Turquie, pourrait-il être atteint par de pareilles démonstrations militaires? demandait sir Hamilton Seymour dans son mémorandum du 8 janvier. Pour une dispute dans laquelle la Porte n’a pas d’intérêt propre, et qui pourrait être arrangée sans difficulté, valait-il la peine d’exciter la jalousie du gouvernement français, de provoquer
de sa part des contre-démonstrations, et de mettre en péril l’indépendance de la Turquie et l’autorité du sultan? Le voisinage de cette armée russe n’était-il pas de nature à exciter des insurrections parmi les sujets chrétiens de la Porte? Les ennemis de la France prétendaient quelle n’avait cherché dans la question des lieux-saints qu’un moyen de jeter la confusion en Europe et de brouiller les puissances. De deux choses l’une, ou cette supposition était vraie, ou elle ne l’était pas. Si elle était erronée, on basait sur un faux prétexte une politique qui devait entraîner les plus graves conséquences; si elle était vraie , on allait maladroitement favoriser les desseins prêtés à la France. Sans doute, les alliés de la Russie ne devaient lui demander l’abandon d’aucun de ses droits , mais ils devaient lui représenter qu’il ne fallait pas chercher son triomphe dans une démonstration militaire, lorsque toutes les probabilités autorisaient à penser qu’elle pouvait l’obtenir par la voie ordinaire des négociations. — Ces appréhensions, si sagement exprimées, furent taxées d’exagération par M. de Nesselrode. Le ministre russe répondit qu’il était fermement convaincu que cette alarmante question se ter-
minerait d’une façon satisfaisante, pourvu que le gouvernement britannique appuyât de ses efforts à Paris et à Constantinople les réclamations légitimes de la Russie, et combattît les prétentions du cabinet français (1).
Ce fut en ce moment que les ouvertures de la France et ses propositions d’arrangement direct arrivèrent à Saint-Pétersbourg. Elles furent accueillies courtoisement dans la forme, mais elles ne changèrent rien aux desseins de la Russie. L’empereur Nicolas en entretint M. de Castelbajac dans l’audience où notre ministre remit ses lettres de créance. L’empereur dit à M. de Castelbajac qu’il avait appris avec plaisir de M. de Nesselrode l’intention où était le gouvernement français d’entrer en communication directe avec le cabinet russe, pour faire cesser les mésintelligences qui s’étaient élevées à propos des lieux-saints. Le ministre français fit remarquer à l’empereur que l’on verrait par la comparaison des dates que cette démarche conciliante de la France était toute spontanée, et ne pouvait être attribuée à l’influence des arme-
(1) Sir G. H. Seymour to toril John Kussell. Corresp., part i, H u * 64, 05, 66, 68.
1)E LA CUfiKHE D’üHlEXT. U
mens de la Russie. L’empereur répondit que « les bruits relatifs à ses préparatifs militaires étaient fort exagérés, que ces préparatifs n’étaient pas motivés par la question des lieux-saints, quoiqu’il dût avouer qu’il voulait produire une impression de crainte à Constantinople, à cause d’une insulte faite au pavillon russe. » Sans donner aucun détail sur l’insulte alléguée, l’empereur termina l’entretien par des protestations en faveur de la paix et du maintien de l’empire ottoman (1). Mais si l’on veut connaître le véritable esprit qui animait alors le gouvernement russe vis-à-vis de la France, et les vraies tendances de la politique qu’il avait résolu de suivre, il faut lire la dépêche adressée deux jours avant au baron Brunnow, pour être communiquée au gouvernement anglais. Ce document, où les, récriminations amères contre la France sont si habilement relevées de flatteries pour le cabinet britannique, montre si bien le contraste qui existait alors entre les dispositions du gouvernement russe et celles du gouvernement fran-
(l) Lord Cowley to lord John Russell. Paris, january 26, 1853. Corresp., part i, n° 75. — Lord Cowley analyse dans cette dépêche la dépêche écrite par M. de Castelbajac le 16 janvier après son audience.
çais, et éclaire si fortement le point de départ de la Russie dans la violente politique où elle allait s’engager, que nous croyons devoir le mettre en entier sous les yeux de nos lecteurs.
« Saint-Pétersbourg, le 14 janvier 1853.
« Je profite du courrier que j’expédie aujourd’hui à Voire Excellence pour lui accuser la réception de son expédition du 17-29 décembre, et l’assurer du vif intérêt avec lequel nous en avons pris lecture. L’empereur a été surtout très satisfait des premières explications que vous avez échangées avec le chef de la nouvelle administration britannique, et des soins que vous avez pris pour bien établir dans son esprit, comme dans celui de lord John Russell, avec lequel nous aurons désormais à traiter plus particulièrement, les points principaux sur lesquels vont s’engager nos relations avec le nouveau ministère. Parmi ceux que vous avez touchés, nous avons surtout remarqué ce qui concerne notre situation actuelle en Turquie, et le compte que vous avez rendu à lord Aberdeen et à lord John Russell du véritable caractère de la grave question des lieuxsaints. Vous aviez déjà abordé ce sujet avec lord Malmesbury au moment où il se retirait des affaires, et vos efforts pour le lui faire envisager sous son vrai jour n’avaient pu que rencontrer l’approbation de notre auguste maître. .Malheureusement les démarches que Votre Excellence avait cherché à obtenir de lui, tant à Paris qu'à Constantinople, se rapportaient à une situation qui n’est plus la môme aujourd’hui. A cette épo-
que, les démarches de l'ambassadeur de France en Turquie, et ses menaces pour forcer les ministres ottomans à éluder l’exécution du flrman, n’avaient pas encore définitivement réussi. On pouvait conserver l’espoir que les représentations de l’Angleterre au cabinet français auraient pour effet d’arrêter M. de Lavalette dans sa marche. Cet espoir a été frustré. Depuis lors, les efforts de l’ambassade française ont triomphé à Constantinople. Non-seulement le firman revêtu du hatti-chériff du sultan n’a pas été exécuté à Jérusalem, mais il a été traité avec dérision par les ministres de sa hautesse. A l’indignation de toute la population du rit grec, la clé du temple de Bethléem a été livrée aux Latins de façon à constater publiquement leur suprématie religieuse en Orient.
« Le mal est donc fait, monsieur le baron, et ce n’est plus de le prévenir qu’il s’agit, il faut ùia in tenant y porter remède. Les immunités du rit orthodoxe lésées, la parole que le sultan avait donnée solennellement à l’empereur violée, exigent un acte de réparation quelconque : c’est à l’obtenir qu’il faut travailler. Voilà l’état actuel de la question.
« Si nous prenions pour exemple les procédés impérieux et violens qui ont conduit la France à ce résultat, — si nous étions, comme elle, indifférens à la dignité de la Porte, aux conséquences qu’un remède héroïque peut exercer sur une constitution déjà aussi fortement délabrée que celle de l’empire ottoman, — notre marche serait toute tracée, et nous n’aurions pas de longues réflexions à faire : la menace et l’emploi de la force seraient nos moyens immédiats, ün a appelé
il 11 1 ri T O I U K DES CAUSES
le canon la dernière raison des rois : le gouvernement français en a fait sa raison première. C’est l’argument par lequel il a déclaré de prime abord vouloir débuter à Tripoli comme à Constantinople. Malgré nos griefs légitimes, et au risque d’en attendre quelque temps de plus le redressement, nous chercherons à adopter une méthode moins expéditive. Nous voulons encore, de même que nous l’avons toujours voulu, la conservation de l’empire ottoman, comme étant, à tout prendre, la combinaison la moins mauvaise à interposer entre tous les intérêts européens, qui ne manqueraient pas de se heurter violemment en Orient, si le vide venait à s’y faire. Nous nous efforcerons conséquemment d’éviter jusqu'au bout, autant qu’il peut dépendre de nous sans compromettre notre honneur, tout ce qui serait de nature à ébranler encore davantage ce corps si faible et si chancelant, au risque de le faire tomber en poudre. Quoique nous ayons vainement tâché jusqu’ici de rendre la Porte accessible aux conseils de la raison, nous allons faire encore dans ce but une dernière tentative conciliante. Nous sommes donc en ce moment à la recherche d’un arrangement qui puisse rendre au firman la validité qu’on lui a ôtée, rétablir à Jérusalem les deux rits sur un pied d’égalité, et concilier leurs prétentions sans léser les droits de l’un et de l’autre. Les conseils jîâci tiques, mais fermes, dont ces propositions seraient accompagnées, auront pour but d’éclairer la Porte sur la conséquence des torts quelle s'est donnés par faiblesse envers nous, et en même temps de la rassurer contre les éventualités qui la préoccupent et l’effraient
DE LA GUERRE D’ORIEXT. il»
du côté de la France. Les bases principales de cet arrangement sont déjà arrêtées dans la pensée de l’empereur, et dès que Sa Majesté les aura fixées définitivement, je ne manquerai pas, monsieur le baron, de les faire connaître à Votre Excellence.
« Mais, tout en désirant et voulant fermement n’employer que des moyens pacifiques, il est toutefois une considération que nous n’avons pu entièrement perdre de vue : c’est que l’ascendant moral de la France a pris de telles proportions à Constantinople, qu’il devient fort à appréhender que toutes nos démarches ne finissent par échouer contre l’idée que les conseillers du sultan se sont faite de la force irrésistible du gouvernement français. 11 peut arriver que la France, en voyant balancer la Porte, ait recours encore une fois à son système comminatoire, et pèse sur elle de manière à l’empêcher de prêter l’oreille à nos justes réclamations. La partie devient trop inégale entre nous et le gouvernement français, si, tandis que celui-ci fait mouvoir sans opposition son escadre sur tous les points de la Méditerranée et présente la moindre de ses demandes à la bouche du canon, nous laissons indéfiniment s’enraciner dans l’esprit des Turcs l’idée de notre impuissance à les défendre, comme à protéger nos propres intérêts. L’empereur a donc cru devoir aviser d’avance à quelques mesures de précaution pour appuyer nos négociations, neutraliser l’effet des menaces de M. de Lavalette, et se prémunir, en tout état de cause, contre les entreprises d’un gouvernement habitué à procéder par surprises. Nos mesures il 'ont point le but de mettre en question d’aucune tna-
nière l’indépendance de la Porte Ottomane; elles ont au contraire celui de maintenir cette indépendance contre une dictature étrangère, en assurant le repos du sultan, en relevant son autorité compromise par l’ambassadeur de France aux yeux de ses sujets du rit grec, qui forment en Europe la majorité de la population dè ses États. C’est vous dire, monsieur le baron, que, dans la pensée de l’empereur, la destination de nos préparatifs est d’avoir un effet plus moral que matériel.
« Comme les bruits exagérés qui se sont déjà répandus à ce sujet pourraient inspirer des alarmes, il nous importait d'établir le véritable esprit de nos intentions. Nous espérons que le gouvernement anglais ne se méprendra pas sur leur nature. Les preuves de modération qu’a données l’empereur dans sa conduite envers la Turquie, en tant d’occasions antérieures, sont un gage que, dans celle-ci, il ne se départira pas des mômes principes. Un intérêt commun appelle l’Angleterre comme la Russie à veiller à la conservation de la paix en Orient. Cet intérêt, nous l’invoquons en nous adressant franchement aujourd’hui à l’impartialité du gouvernement britannique. Si, comme nous n’en doutons pas, il tient aussi fortement que nous au maintien du statu quo oriental, c’est à lui qu’il appartient d'élever à présent la voix. Nous aider à Constantinople à dissiper l’aveuglement ou la peur panique des Turcs, — ramener à Paris le cabinet français aux conseils de la prudence, — telle doit être, selon nous, la double tâche des ministres anglais, et, s’ils veulent bien la prendre sur eux, les négocia-
tions que nous allons ouvrir se résoudront, nous l’espérons, sans danger pour la paix orientale.
« C’est à agir auprès d’eux en ce sens que l’empereur vous charge, monsieur le baron, de consacrer tous vos efforts et votre zèle. Recevez, etc.
« Nesselrode (t). »
Tandis que M. de Nesselrode faisait pressentir à l’Angleterre, dans un langage si passionné et si hostile à la France, les mesures extrêmes que l’empereur de Russie allait prendre, la question des sanctuaires venait de recevoir à Jérusalem la solution mixte arrêtée par Fuad-Eflendi. 11 faut voir dans les faits à quoi se réduisaient ces victoires de l’influence française, auxquelles la colère du gouvernement russe donnait ces énormes proportions. Il faut comparer le résultat obtenu par nous aux accusations de M. de Nesselrode. Un commissaire de la Porte, Afif-Bey, avait été envoyé sur les lieux pour mettre à exécution la décision du gouvernement turc. Bien loin que la suprématie de l’église latine en terre sainte eût été constatée par les actes de ce commissaire, le grand firman qui tenait tant à cœur à la Russie avait été lu à Jérusalem. Le patriarche latin et
(J) Corresp., part i, n° 72.
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le consul français s’étaient abstenus d’assister à la lecture de ce firman; cet acte s’était même accompli avec plus de publicité que Fuad-EfTendi ne l’avait promis à notre ambassadeur. « Mais, écrivait le colonel Rose à son gouvernement, M. de Lavalette s’était résigné à ce résultat avec beaucoup de modération, et l’acceptait comme un fait accompli (1). » Les deux avantages obtenus par les Latins étaient la clé de la grande porte de l’église de Bethléem et l’admission au tombeau de la Vierge. En quoi consistaient ces avantages? Le colonel Rose va encore nous l’apprendre : « En fait, la cession de la clé n’est rien; elle ne donne pas le droit aux Latins de célébrer le service divin dans l’église; elle ne leur accorde que le passage pour arriver à la grotte de la Nativité, voûte située sous l’église, où les Latins ont deux sanctuaires, la Crèche et la grotte des Mages (2). » Voilà pour la clé. Quant au tombeau de la Vierge, les Grecs ayant craint que les Latins ne voulussent l’avoir pour eux exclusivement, une journée tout entière dans
(1) Colonel Rose te tlie earl of Malmesbury, Constantinople, january 4, 1853. Corresp., part i, n® 80.
(2) Colonel Rose to lord John Russell. January 41, 1853, Corresp., part i, n<* 90.
DE LA GUERRE G’ORIEXT. ifl
l’année, M. de Lavalette déclara au colonel Rose qu’afin d’empêcher toute collision, il désirait que chaque culte eût le tombeau de la Vierge le temps nécessaire pour accomplir ses cérémonies, après quoi le sanctuaire resterait ouvert aux autres sectes. « M. de Lavalette, ajoutait le colonel Rose, m’a en outre assuré que, bien que, s’il eût pressé le sens de la note du 9 février, il eût pu demander pour les Latins la faculté d’avoir des lampes et des images dans le tombeau, il s’en était abstenu par esprit de modération, et qu’ ainsi il avait renoncé pour les Latins aux privilèges qu’avaient dans le tombeau toutes les autres sectes chrétiennes, y compris même les Coptes et les Abyssins (1). » Le colonel Rose avait rapporté ces explications au ministre russe, M. d’Ozerof, qui en avait paru satisfait. A la date du 28 janvier, il croyait donc pouvoir annoncer à son gouvernement, en louant la modération des représentans de la France et de la Russie, que cette périlleuse question des lieuxsaints était enfin terminée.
Voilà où en étaient les choses en janvier 1853. La question étant terminée sur les lieux
(1) Colonel Rose to lord John Russell. Corresp., part i, n°91.
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avec si peu d’avantages pour la France, la Russie pouvait se contenter de la laisser s’assoupir. Si cependant, dans l’opinion du cabinet russe, toutes les difficultés n’avaient point été résolues d’une façon satisfaisante, les dispositions spontanément manifestées par le gouvernement français lui ouvraient une autre voie. Il pouvait traiter directement et conclure à l’amiable avec la France, à Saint-Pétersbourg même, un arrangement définitif. Aucun de ces partis ne s’accommodait apparemment aux vues ultérieures de l’empereur Nicolas. M. de Nesselrode prit acte des ouvertures conciliantes de la France, mais il éluda la proposition d’une négociation directe. Sir Hamilton Seymour lui ayant demandé si la question se traiterait à Saint-Pétersbourg ou à Constantinople, le chancelier lui répondit qu’il valait mieux , pour plusieurs motifs qu’il n’exposa point, que les négociations fussent conduites auprès du gouvernement turc. Par une dépêche du 8 février, adressée à M. de Kissélef , il donnait en quelque sorte un rendez-vous diplomatique à la France à Constantinople. Dès le h février, il avait annoncé à sir Hamilton Seymour la mission extraordinaire du prince Menchikof.