LA MISSION OU PRINCE MENCHIK.0F
Avant d’exposer les circonstances dans lesquelles le prince Menchikof arriva à Constantinople et les divers incidens de son ambassade, il importe de bien fixer le caractère que le gouvernement russe avait cherché à donner à cette mission extraordinaire aux yeux de la France et surtout de l’Angleterre.
M. de Nesselrode avait répondu aux ouvertures du gouvernement français dont nous avons parlé, par une dépêche du 8 février 1853 adressée à M. de Kissélef. Le chancelier résumait dans cette dépêche, au point de vue russe, toute la discussion de l’affaire des lieux-saints. Ce docu-
nient, où les récriminations abondaient, se terminait cependant par les assurances suivantes :
« Le cabinet impérial ne négligera aucun moyen pour hâter une conclusion désirable sous tant de rapports, et à laquelle la Russie entière prend le plus sérieux et le plus légitime intérêt. 11 se plaît à compter sur les dispositions et le concours de la France. Il ne doute pas de la coopération efficace que la cour impériale d’Autriche, appelée i>ar ses traités avec la Turquie à intervenir dans la question, y apportera de son côté.
« C’est dans ce sens que nous allons faire à Constantinople de nouvelles et énergiques démarches, qui, tout en rappelant à la Porte ses engagemens vis-à-vis de nous, la convaincront, il faut l’espérer, qu’il n’y a en réalité ni conflit ni antagonisme entre nous et la France aujourd’hui, pas plus qu’à d’autres époques, pour ce qui concerne l’ordre de choses établi depuis des siècles dans les lieux vénérés de la Palestine; que toutes les grandes puissances de l’Europe désirent également la conservation de l’empire ottoman, sa tranquillité intérieure et l’indépendance de son gouvernement dans ses actes, lorsque la justice et ses propres intérêts les lui commandent.
« Nous sommes convaincus, d’après les termes de la dernière communication dont le général Castelbajac a été chargé, que les instructions dont l’ambassade de France à Constantinople est peut-être déjà munie à cette heure s’accordent avec les vues que nous venons
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de développer ici avec autant de franchise que de confiance. Dans ce cas, l’entente, qui n’a pu jusqu’ici s’établir entre nos représentans à Constantinople autant que nous l’avions désiré, pourra avoir incessamment les plus heureux résultats dans la question qui nous préoccupe (t). »
M. de Lavalette ayant été rappelé sur sa demande, tout prétexte personnel fut enlevé par la France aux ombrages de la Russie à Constantinople. Un ambassadeur nouveau, sans antécédens et sans parti pris dans la question, M. de Lacour, fut chargé de suivre les négociations avec le nouvel envoyé de l’empereur de Russie. M. Drouyn de Lhuys s’était plaint des récriminations par lesquelles M. de Nesselrode avait répondu à ses ouvertures; le chancelier témoigna le regret qu’une pareille impression eût pu être produite par ce qu’il regardait comme un simple exposé des faits. 11 dit à M. de Castelbajac que le tsar avait reçu avec une vive satisfaction les déclarations conciliantes de la France, qu’il y répondrait dans le même esprit, que le rappel de M. de Lavalette et les nominations de MM. de Lacour et de Rourqueney
(1) Le comte de Nesselrode à M. de Kissélef. Corresp., part 1 , n° 83.
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étaient regardées comme une preuve des bonnes intentions de l’empereur des Français; que le tsar serait heureux d’agir de concert avec la France pour prévenir la chute de l’empire turc ; que ses mouvemens de troupes vers la frontière ottomane n’avaient pas pour but d’attaquer la Turquie, mais seulement d’agir moralement sur les ministres ottomans pour vaincre en eux une obstination qui amènerait la catastrophe qùe tout le monde voulait éviter (1). La France dut donc attendre l’effet des assurances de M. de Nesselrode.
On a pu remarquer le prix que la Russie mettait à concilier l’Angleterre à ses vues, et avec quel art elle cherchait à lui inspirer des préventions défavorables à la France. Aussi la diplomatie russe employa-t-elle toute son habileté à cacher au gouvernement anglais le vrai but de la mission du prince Menchikof. Elle n’épargna aucune protestation pour rassurer l’Angleterre sur ses desseins. Dans la dépêche du 14 janvier que nous avons citée, M. de Nesselrode disait que le seul objet de la Russie était « un
(1) Lord Cowley to tbc eut of Clarendon. Paris, march 10, 1853. Coït., paît i, u° 96.
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arrangement qui puisse rendre au firman Ja validité qu’on lui a ôtée, rétablir à Jérusalem les deux rits sur un pied d’égalité, et concilier leurs prétentions sans léser les droits de l’un et de l’autre. » Le 5 février, en annonçant à sir Hamilton Seymour l’ambassade du prince Menchikof, M. de Nesselrode lui assurait que les instructions données au nouvel ambassadeur étaient d’une nature conciliante, et que, quoique militaire, le prince lui-même était animé des intentions les plus pacifiques (1). Le 9 février, le comte de Nesselrode, parlant des instructions du prince Menchikof, les représentait de nouveau comme modérées : « Elles sont un peu vagues, ajoutait-il, car il est difficile de préciser jusqu’à quel point les droits assurés aux Grecs l’année dernière ont été violés. » Dans tous les cas, il n’était pas question de revenir sur les privilèges acquis aux Latins : tout ce que voulait la Russie, c’était d’obtenir pour les Grecs quelque équivalent des privilèges qu’ils avaient perdus (2). Enfin, le 2à mars, sir Hamilton Seymour
(1) Sir G. H. Seymour to lord Johu Russell. Corresp., part i, n° 87.
(2) Sir G. H. Seymour to tbe eail of Clarendon. Corresp., part i, u° 117.
écrivait à lord Clarendon : « J’ai dit an comte de Nesselrode que je désirais fort savoir si l’arrangement des difficultés relatives aux lieux-saints terminerait toutes les discussions entre la Russie et la Porte, ou bien si le prince Menchikof avait d’autres réclamations à présenter. Le chancelier n’en savait rien : — 11 reste peut-être, a-t-il dit, quelques réclamations privées, mais je n’ai pas connaissance d’autres demandes. — En un mot, pas d’autres affaires, ai-je repris (avec insistance et afin de prévenir toute méprise), que celles qui peuvent exister entre deux gouvernemens amis? — Exactement, a répondu Son Excellence, les demandes qui forment les affaires courantes de toute chancellerie. — Cet aveu me paraît très satisfaisant (1) . »
Ces assurances de la Russie à l’Angleterre étaient corroborées, comme lord Clarendon l’a dit à la chambre des lords, par des communications privées non moins explicites, et d’une telle nature que lord Clarendon a affirmé qu’il n’aurait pas plus songé à douter des déclarations de la Russie que de la parole d’honneur d’un de
(1) Sir G. H. Seymour to the earl of Clarendon. Corresp., part \, n° 124.
ses collègues. Le gouvernement anglais crut complètement aux promesses de la Russie ; si nous constatons sa confiance dans les paroles que lui donnait le gouvernement russe, ce n’est point pour l’accuser d’imprévoyance : c’est pour établir sa bonne foi, la sincérité de ses intentions pacifiques, et montrer à quel point cette bonne foi a été trompée. Le gouvernement anglais crut donc que la mission du prince Menchikof n’aurait d’autre objet que la solution de l’affaire des lieux-saints; il vit cette mission sans crainte, plutôt même avec une nuance de prévention favorable. Les instructions qu’il donna en ce moment à ses agens portent toutes ce caractère. Le 28 janvier 1858, lord John Russell écrivait à lord Cowley : « Pour un gouvernement qui envisage avec impartialité ces contestations (entre la France et la Russie) , une attitude des deux côtés si menaçante paraît lamentable. Nous regretterions profondément une dispute qui pourrait aboutir à un conflit entre deux grandes puissances européennes; mais quand nous songeons que cette querelle a pour motif des privilèges exclusifs sur les lieux auprès desquels l’homme-Dieu est venu annoncer la paix aux hommes de bonne volonté, — lorsque nous
voyons des églises rivales combattre pour la domination à l’endroit même où le Christ est mort pour l’humanité, — nous ne pouvons assister sans tristesse à un pareil spectacle. Votre Excellence comprendra donc : 1° que le gouvernement de Sa Majesté n’a pas à entrer dans le fond de ce débat; 2° que le gouvernement de Sa Majesté désapprouve toute menace et encore plus l’emploi immédiat de la force; 3° qu’il faut dire aux deux parties que si elles sont sincères dans le désir qu’elles proclament de maintenir l’indépendance de la Porte, elles doivent s’abstenir d’employer des moyens propres à montrer la faiblesse de l’empire ottoman. Par-dessus tout, elles doivent s’abstenir de mettre en mouvement des armées et des flottes pour faire de la tombe du Christ un sujet de querelle entre chrétiens (1).» Le 19 février, lord John Russell, trop confiant évidemment dans les promesses de la Russie, écrivait au colonel Rose, en lui annonçant comme ayant un but de conciliation la mission du prince Menchikof : « Vous aurez à tenir au ministre du sultan, au prince Menchikof et au ministre français un langage propre
(1) Corresp., paît i, n° 77.
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à ramener la question au point où elle était au mois de février de l’année dernière; ce résultat doit être atteint de la manière la plus compatible avec la dignité du gouvernement français, qui avait été quelque peu compromise par le langage de M. de Lavalette. On dit que l’empereur de Russie exigera la destitution de Fuad-Effendi. Sur ce point, vous vous abstiendrez de prendre parti dans un sens ou dans l’autre (4). « Enfin lord Stratford de Redcliffe, en retournant à son poste, emporta les instructions de lord Clarendon, qui venait de remplacer lord John Russell au Foreign-Offi.ce . Ces instructions recommandaient à l’ambassadeur, qui devait passer par Paris et par Vienne avant de se rendre à Constantinople, d’entretenir M. Drouyn de Lhuys et M. de Buol. Il devait promettre au ministre français la coopération cordiale de l’Angleterre pour le maintien de l’intégrité et de l’indépendance de la Turquie, en lui recommandant la modération dans l’affaire des lieux-saints. 11 devait donner les mêmes conseils de modération visà-vis de- la Turquie à M. de Buol, et prendre acte des assurances de l’Autriche en faveur d’une
(i) Corresp., parti, n° 89.
politique conservatrice en Orient. Il devait exprimer au sultan, avec les ménagemens dus à sa dignité, l’opinion du gouvernement anglais sur la gravité de la crise où l’empire ottoman était engagé. 11 ne devait pas lui dissimuler que si la Porte laissait subsister les griefs des populations chrétiennes, que si elle autorisait par la faiblesse et les désordres de son administration le ton dictatorial que plusieurs gouvernemens avaient pris récemment à son égard, elle marchait à une catastrophe. Il devait lui donner tous les conseils propres à détourner un danger suprême, il avait le pouvoir, si l’existence du gouvernement ottoman était mise en question, d’avertir la flotte de Malte qu’elle eût à se tenir prête; mais il ne devait pas appeler cette flotte aux Dardanelles avant d’avoir des instructions nouvelles et positives de sou gouvernement (1) .
Telles étaient les dispositions de l’Angleterre à l’époque où le prince Menchikof allait se rendre auprès du sultan. Le prince arriva le 28 février. On se rappelle les circonstances qui signalèrent son entrée à Constantinople. Le prince Menchi-
(1) The earl of Clarendon to the viscount Stratford de Redcliffe, feb. 25, 1853. Corresp., part i, n° 94.
kof, amiral et ministre de la marine, était accompagné du prince Galitzin, aide de camp de l’empereur, et du comte Dimitri de Nesselrode, iils du chancelier. 11 fut rejoint deux jours après par le vice-amiral Kornilof, aide de camp et adjudant-général de l’empereur et commandant de l’escadre de la Mer-Noire, par le général Nikapotchinski , chef d’état-major de l’armée qui se rassemblait sur la frontière, et par d’autres officiers. On apprenait en même temps à Constantinople que le cinquième et le septième corps d’armée s’étaient concentrés en Bessarabie, que l’avant-garde du général Dannenberg n’était qu’à deux heures de marche de Iassy, et que la flotte de Sévastopol était prête au premier ordre à mettre à la voile. Les premiers actes du prince Menchikof confirmèrent les rumeurs d’intimidation qui avaient précédé et accompagné son arrivée. Le jour où il débarqua, il avait envoyé ses lettres de créance au ministre des affaires étrangères, Fuad-Effendi. Le lendemain, il se rendit à la Porte : Fuad- Effendi l’y attendait dans les appartenons de son ministère, les portes toutes ouvertes. 11 est de règle invariable qu’un ambassadeur nouveau auprès du sultan fasse sa première visite au
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grand-visir, et la seconde au ministre des affaires étrangères. En quittant le grand-visir, le prince, quoique invité par l’introducteur des ambassadeurs à se rendre auprès du ministre des affaires étrangères, passa, à travers la haie des soldats et des kavass, devant l’appartement de Fuad-Effendi, situé à côté de celui du grandvisir, et se retira sans y entrer. L’affront était d’autant plus blessant que de grands préparatifs avaient été faits pour la réception de l’ambassadeur russe, et que cette cérémonie avait attiré un immense concours de population, et surtout de Grecs. Le lendemain, le prince Menchikof envoya dire au grand-visir par son premier drogman qu’il n’avait pas entendu, par cette infraction aux usages, porter atteinte à l’autorité du sultan, mais que l’ambassade russe ne voulait pas traiter avec Fuad-Effendi les négociations dont elle était chargée. Fuad-Effendi donna sa démission et fut remplacé par Rifaat- Pacha.
Cet incident produisit à Constantinople une impression profonde ; le grand-visir en fut irrité et consterné. Le sultan ressentit l’outrage et ne cacha point son indignation. Les chargés d’affaires de France et d’Angleterre, M. Benedetti
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et Je colonel Rose, portèrent le même jugement sur la situation. Il était évident que le prince Menchikof, en montrant que la Russie savait atteindre et punir dans la cour du sultan un ministre qui lui déplaisait, voulait agir par l’intimidation sur l’esprit de la Porte. Le grandvisir dit au colonel Rose que l’indépendance de la Turquie était menacée, et le pria de faire venir l’escadre anglaise au mouillage de Smyrne, à Yourla. Le colonel Rose et M. Benedetti promirent au grand-visir de demander à leurs gouvernemens "l’envoi des escadres. Ces assurances ne tranquillisèrent pas le ministre turc : « La Turquie sera perdue , dit-il , avant que les réponses de l’Angleterre et de la France aient pu arriver. » Le colonel Rose était convaincu, par ce qui venait de se passer, que la Russie manquait aux assurances qu’elle avait données à son gouvernement. « Au lieu de retirer ses troupes ou d’arrêter leur marche, la Russie, écrivait-il à son ministre, les fait avancer vers le territoire turc; elle fait préparer des approvisionnemens pour son armée dans les provinces turques (en Moldavie et en Yalachie), sans avoir encore déclaré et exposé A la Porte les griefs quelle a contre elle : chose inouïe et contraire aux droits
des nations civilisées. Elle prend d’autres grandes mesures militaires et maritimes dans la pensée manifeste de détruire l’indépendance de la Turquie ou de lui faire la guerre. » Croyant donc que si le sultan n’était pas appuyé dans cette crise , il livrerait son gouvernement à l’influence russe, il écrivit à l’amiral Dundas, en le priant d’amener l’escadre de Malte à Vourla, et fit part au grand-visir de cette démarche (1).
L’ensemble de ces circonstances ne fut point au premier moment apprécié de la même façon à Paris et à Londres.
Le gouvernement français comprit avec une sagacité remarquable la portée des premiers actes de l’ambassade du prince Menchikof. Directement engagée dans le débat qui était le prétexte de cette ambassade, la France devait veiller d’un œil plus attentif et plus intéressé qu’aucune autre puissance au caractère qu’elle allait prendre et aux complications qu’elle pouvait entraîner. Elle devait être sur ses gardes, car après les démarches qu’elle venait de faire à Saint-Pétersbourg, elle ne pouvait se dissi-
(1) Colonel Rose to lord Jolm Russell, march 7, 1833. Corresp., paît i, n® 103.
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mulet* que l’envoi du prince Menchikof à Constantinople, coïncidant avec une démonstration militaire aux frontières de la Turquie, n’était point une réponse satisfaisante à ses ouvertures. Aussi, avant l’arrivée de l’ambassadeur russe à son poste, M. Drouyn de Lhuys appelait l’attention sérieuse de lord Clarendon « sur les complications qui pouvaient surgir en Orient par suite de la mission de M. le prince Menchikof (1). » 11 résolut sur-le-champ d’envoyer l’escadre d’évolutions de Toulon dans les eaux de Salamine. Cette démonstration n’avait pour le moment que le caractère d’une mesure de surveillance et de précaution et d’autre effet que de placer notre escadre à peu près sur la même ligne d’observation que celle de l’Angleterre; mais les instructions adressées quelques jours plus tard à M. de Lacour montrent que le gouvernement français avait envisagé toutes les éventualités qui pouvaient sortir de l’état des choses à Constantinople avec une prévoyance, une prudence, une décision que le dévelop-
(1) Le ministre des affaires étrangères à M. le comte Walcwski, 21 fév. 1853. Documens français relatifs aux affaires d' Orient, n° 2.
peinent des faits ultérieurs a justifiées avec éclat (1).
L’équité commande de reconnaître que le gouvernement anglais était alors dans une situation différente. Premièrement, il était étranger à la querelle dans laquelle le prince Menchikof allait intervenir. Cette querelle ne le touchait que par
l’influence quelle pouvait avoir sur l’existence
de la Turquie. À ce point de vue, il en souhaitait la conclusion la plus prompte, et se réservait d’exercer au profit de la Porte et de la paix européenne un rôle de modérateur et d’arbitre conciliant. En second lieu, le cabinet anglais croyait aux assurances solennelles et chaque jour réitérées de la Russie. Il ne s’associa donc pas à l’initiative prise par son chargé d’affaires à Constantinople ; il approuva au contraire l’amiral Dundas, qui ne s’était pas rendu à l’appel du colonel Rose, et regretta que la France se fût hâtée d’envoyer son escadre dans les eaux de Grèce. « Le gouvernement de Sa Majesté, disait lord Clarendon au comte Walewski, est disposé à se fier à l’empereur de Russie, de qui nous avons reçu les assurances les plus solennelles
(1) Documents français, etc., u°‘ 3, k, 3 et 6.
DE 'LA Gl'ERRE D’ORIE.M. «iïl
que c’est à la fois son intérêt et son intention de maintenir l’empire turc, et que s’il s’opérait un changement dans ses vues à cet égard, il nous en ferait part immédiatement sans hésitation et sans réserve. Aucune communication de ce genre ne nous ayant été faite, nous sommes tenus de croire jusqu’à preuve contraire que la mission du prince Menchikof n’a pas un caractère menaçant pour l’indépendance et l’intégrité de la Turquie (1). » En même temps le gouvernement anglais se servait du témoignage de sa confiance vis-à-vis de la Russie pour lier davantage l’empereur Nicolas aux promesses qu’il avait faites. Dans une dépêche du' 23 mars, adressée à sir Hamilton Seymour pour être communiquée à M. de Nesselrode, lord Clarendon, après avoir dit l’émotion excitée en France et en Angleterre par les nouvelles de Constantinople et les bruits répandus sur les exigences du prince Menchikof, ^ajoutait : « Le gouvernement de Sa Majesté n’a point ressenti l’alarme ni partagé les appréhensions que les faits et les rumeurs auxquels je viens de faire allusion peuvent paraître justifier,
(I) The earl of Claremlou to lord Cowley, mardi 22, 1853. Corrcsp., part i, u° 111.
car en plus d’une occasion il a reçu l’assurance personnelle de l’empereur de Russie qu’il était déterminé à maintenir l’indépendance de l’empire turc, et que si les vues de Sa Majesté Impériale venaient à subir quelque changement à l’égard de cette importante question, il le ferait franchement savoir au gouvernement de Sa Majesté, Aucune communication semblable n’ayant été reçue , le gouvernement de Sa Majesté est sûr que, quels que soient les objets de la mission du prince Menchikof, ni l’autorité du sultan, ni l’intégrité de ses États, ne sont en danger. » Lord Clarendon cherchait ensuite à expliquer l’envoi de la flotte française et à en atténuer l’effet. « La France, disait-il, n’était pas dans la même position que l’Angleterre. Elle était engagée dans la question des lieux-saints; elle n’avait pas reçu du gouvernement russe les mêmes assurances sur les vues de l’empereur. 11 n’était donc pas étonnant que, dans la crainte d’un^ démembrement prochain de la Turquie, elle eût pris une détermination hâtive ; mais le gouvernement anglais espérait que, dans l’intérêt de la paix, l’empereur Nicolas recommanderait au prince Menchikof d’avoir soin, en assurant les droits de l’église grecque , qu’il ne fût imposé
aux Latins aucune condition blessante pour l’honneur et les intérêts de la France (1). » M. de Nesselrode se hâta de répondre à cette dépêche de lord Clarendon et n’épargna rien pour entretenir l’Angleterre dans sa fausse sécurité. 11 écrivit le 7 avril au baron Brunnovv :
« Il nous a été bien agréable, monsieur le baron, de voir par cette pièce (la réponse de lord Clarendon), comme par le résumé de vos entretiens avec les ministres britanniques, que tous les faux bruits répandus à Constantinople à l’égard de nos intentions n’avaient causé aucune alarme ou appréhension au cabinet de Londres , convaincu , par les assurances personnelles qu’il a reçues à ce sujet de l’empereur, que le désir et la résolution de Sa Majesté sont de respecter l’indépendance et l’intégrité de l’empire turc, et que si ses vues à cet égard venaient à subir un changement quelconque, notre auguste maître serait le premier à en avertir le gouvernement anglais.
« Veuillez assurer les ministres de la reine, dans les termes les plus positifs, que les intentions de l’empereur sont toujours les mêmes, et que toutes les vaines rumeurs auxquelles a donné lieu dans la capitale ottomane l’arrivée du prince Menchikof : — occupation des principautés, agrandissement de territoire du côté de nos frontières asiatiques, prétention de nous assurer la nomination du patriarche grec de Constantino-
(1) Corresp., part i, n° 113.
pie, langage hostile et comminatoire tenu à la Porte par notre ambassadeur, — sont non-seulement exagérées, mais dénuées même de toute espèce de fondement; qu’en un mot la mission du prince Menchikof n’a jamais eu et n’a encore d’autre but que celui dont Votre Excellence a été chargée de faire part au gouvernement britannique. »
En même temps que la Russie renouvelait ses promesses et redoublait ses protestations à l’Angleterre , elle employait toutes les flatteries , toutes les ruses pour la séparer de la France. Exciter contre nous les défiances de l’Angleterre, empêcher l’alliance des deux grandes nations libérales de l’Occident, tel était dès le principe le but du gouvernement russe. On va voir le langage que la Russie tenait sur notre compte,, langage où l’acrimonie se cachait mal sous des grimaces de dédain , langage que par modération nous ne voulons point qualifier, mais qu’il nous suffit de reproduire pour faire comprendre à des lecteurs français la vraie situation d’intérêt et d’honneur où la France est placée dans cette question vis-à-vis de la Russie. M. de Nes-
selrode continuait en ces termes :
« Quant à la recommandation qui nous est faite de ménager autant que possible l’amour-propre de la